MÉNESTRIER (Claude-François), né en 1631, a beaucoup servi à la science

du blason, des emblèmes, et des devises. Mort en 1705.

MÉRY (Jean), né en Berri, en 1645, l’un de ceux qui ont le plus

illustré la chirurgie. Il a laissé des observations utiles. Mort en

1722.

MÉZERAI (François-Eudes de), né à Argentan[228], en Normandie, en

1610. Son _Histoire de France_ est très connue; ses autres écrits le

sont moins. Il perdit ses pensions, pour avoir dit ce qu’il croyait la

vérité. D’ailleurs plus hardi qu’exact, et inégal dans son style. Son

nom de famille était Eudes; il était frère du P. Eudes, fondateur de

la congrégation très répandue et très peu connue des eudistes. Mort en

1683.

MIMEURE[229] (Le marquis de), menin de Monseigneur, fils de Louis XIV.

On a de lui quelques morceaux de poésies qui ne sont pas inférieures à

celles de Racan et de Maynard: mais comme ils parurent dans un temps

où le bon était très rare, et le marquis de Mimeure dans un temps où

l’art était perfectionné, ils eurent beaucoup de réputation, et à peine

fut-il connu. Son _Ode à Vénus_, imitée d’Horace, n’est pas indigne de

l’original[230].

MOLIÈRE (Jean-Baptiste Poquelin de), né à Paris[231], en 1620, le

meilleur des poëtes comiques de toutes les nations. Cet article a

engagé à relire les poëtes comiques de l’antiquité. Il faut avouer

que si l’on compare l’art et la régularité de notre théâtre avec ces

scènes décousues des anciens, ces intrigues faibles, cet usage grossier

de faire annoncer par des acteurs, dans des monologues froids et sans

vraisemblance, ce qu’ils ont fait, et ce qu’ils veulent faire; il faut

avouer, dis-je, que Molière a tiré la comédie du chaos, ainsi que

Corneille en a tiré la tragédie; et que les Français ont été supérieurs

en ce point à tous les peuples de la terre. Molière avait d’ailleurs

une autre sorte de mérite, que ni Corneille, ni Racine, ni Boileau, ni

La Fontaine, n’avaient pas. Il était philosophe, et il l’était dans la

théorie et dans la pratique. C’est à ce philosophe que l’archevêque de

Paris, Harlai, si décrié pour ses mœurs[232], refusa les vains honneurs

de la sépulture: il fallut que le roi engageât ce prélat à souffrir que

Molière fût enterré secrètement dans le cimetière de la petite chapelle

de Saint-Joseph, rue Montmartre. Mort en 1673.

On s’est piqué à l’envi dans quelques dictionnaires nouveaux de

décrier les vers de Molière, en faveur de sa prose, sur la parole

de l’archevêque de Cambrai, Fénélon, qui semble en effet donner la

préférence à la prose de ce grand comique, et qui avait ses raisons

pour n’aimer que la prose poétique; mais Boileau ne pensait pas ainsi.

Il faut convenir qu’à quelques négligences près, négligences que la

comédie tolère, Molière est plein de vers admirables, qui s’impriment

facilement dans la mémoire. _Le Misanthrope_, _les Femmes savantes_,

_le Tartufe_, sont écrits comme les satires de Boileau. L’_Amphitryon_

est un recueil d’épigrammes et de madrigaux, faits avec un art qu’on

n’a point imité depuis. La bonne poésie est à la bonne prose ce que

la danse est à une simple démarche noble, ce que la musique est au

récit ordinaire, ce que les couleurs d’un tableau sont à des dessins

au crayon. De là vient que les Grecs et les Romains n’ont jamais eu de

comédie en prose.

MONGAULT[233] (L’abbé de). La meilleure traduction qu’on ait faite des

Lettres de Cicéron est de lui. Elle est enrichie de notes judicieuses

et utiles. Il avait été précepteur du fils du duc d’Orléans, régent du

royaume, et mourut, dit-on, de chagrin de n’avoir pu faire auprès de

son élève la même fortune que l’abbé Dubois. Il ignorait apparemment

que c’est par le caractère, et non par l’esprit, que l’on fait fortune.

MONTESQUIEU (Charles de Secondat, baron de La Brède et de), président

au parlement de Bordeaux, né en 1689, donna à l’âge de trente-deux ans

les _Lettres persanes_, ouvrage de plaisanterie, plein de traits qui

annoncent un esprit plus solide que son livre. C’est une imitation du

_Siamois_ de Dufresni et de _l’Espion Turc_[234]; mais imitation qui

fait voir comment ces originaux devaient être écrits. Ces ouvrages

d’ordinaire ne réussissent qu’à la faveur de l’air étranger; on met

avec succès dans la bouche d’un Asiatique la satire de notre pays,

qui serait bien moins accueillie dans la bouche d’un compatriote: ce

qui est commun par soi-même devient alors singulier. Le génie qui

règne dans les _Lettres persanes_ ouvrit au président de Montesquieu

les portes de l’académie française, quoique l’académie fût maltraitée

dans son livre; mais en même temps la liberté avec laquelle il parle

du gouvernement, et des abus de la religion, lui attira une exclusion

de la part du cardinal de Fleury. Il prit un tour très adroit pour

mettre le ministre dans ses intérêts; il fit faire en peu de jours

une nouvelle édition de son livre[235], dans laquelle on retrancha ou

on adoucit tout ce qui pouvait être condamné par un cardinal et par

un ministre. M. de Montesquieu porta lui-même l’ouvrage au cardinal,

qui ne lisait guère, et qui en lut une partie. Cet air de confiance,

soutenu par l’empressement de quelques personnes de crédit, ramena le

cardinal, et Montesquieu entra dans l’académie.

Il donna ensuite le traité _sur la Grandeur et la Décadence des

Romains_, matière usée, qu’il rendit neuve par des réflexions très

fines et des peintures très fortes: c’est une histoire politique de

l’empire romain. Enfin on vit son _Esprit des lois_. On a trouvé dans

ce livre beaucoup plus de génie que dans Grotius et dans Puffendorf.

On se fait quelque violence pour lire ces auteurs; on lit l’_Esprit

des lois_ autant pour son plaisir que pour son instruction. Ce livre

est écrit avec autant de liberté que les _Lettres persanes_; et cette

liberté n’a pas peu servi au succès: elle lui attira des ennemis qui

augmentèrent sa réputation, par la haine qu’ils inspiraient contre eux:

ce sont ces hommes nourris dans les factions obscures des querelles

ecclésiastiques, qui regardent leurs opinions comme sacrées, et ceux

qui les méprisent comme sacriléges. Ils écrivirent violemment contre

le président de Montesquieu; ils engagèrent la Sorbonne à examiner son

livre, mais le mépris dont ils furent couverts arrêta la Sorbonne. Le

principal mérite de l’_Esprit des lois_[236] est l’amour des lois qui

règne dans cet ouvrage; et cet amour des lois est fondé sur l’amour du

genre humain. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que l’éloge qu’il

fait du gouvernement anglais est ce qui a plu davantage en France. La

vive et piquante ironie qu’on y trouve contre l’inquisition a charmé

tout le monde, hors les inquisiteurs. Ses réflexions, presque toujours

profondes, sont appuyées d’exemples tirés de l’histoire de toutes les

nations. Il est vrai qu’on lui a reproché de prendre trop souvent des

exemples dans de petites nations sauvages et presque inconnues, sur

les relations trop suspectes des voyageurs. Il ne cite pas toujours

avec beaucoup d’exactitude; il fait dire, par exemple, à l’auteur du

_Testament politique_ attribué au cardinal de Richelieu, «que s’il se

trouve dans le peuple quelque malheureux honnête homme, il ne faut

pas s’en servir.» Le _Testament politique_ dit seulement, à l’endroit

cité, qu’il vaut mieux se servir des hommes riches et bien élevés,

parcequ’ils sont moins corruptibles. Montesquieu s’est trompé dans

d’autres citations, jusqu’à dire que François Iᵉʳ (qui n’était pas

né lorsque Christophe Colomb découvrit l’Amérique) avait refusé les

offres de Christophe Colomb[237]. Le défaut continuel de méthode dans

cet ouvrage, la singulière affectation de ne mettre souvent que trois

ou quatre lignes dans un chapitre, et encore de ne faire de ces quatre

lignes qu’une plaisanterie, ont indisposé beaucoup de lecteurs; on

s’est plaint de trouver trop souvent des saillies où l’on attendait

des raisonnements; on a reproché à l’auteur d’avoir trop donné d’idées

douteuses pour des idées certaines: mais, s’il n’instruit pas toujours

son lecteur, il le fait toujours penser; et c’est là un très grand

mérite. Ses expressions vives et ingénieuses, dans lesquelles on trouve

l’imagination de Montaigne, son compatriote, ont contribué surtout à

la grande réputation de l’_Esprit des lois_; les mêmes choses dites

par un homme savant, et même plus savant que lui, n’auraient pas été

lues. Enfin, il n’y a guère d’ouvrages où il y ait plus d’esprit, plus

d’idées profondes, plus de choses hardies, et où l’on trouve plus à

s’instruire, soit en approuvant ses opinions, soit en les combattant.

On doit le mettre au rang des livres originaux qui ont illustré le

siècle de Louis XIV[238], et qui n’ont aucun modèle dans l’antiquité.

Il est mort en 1755, en philosophe[239], comme il avait vécu.

MONTFAUCON (Bernard de), né en 1655, bénédictin, l’un des plus savants

antiquaires de l’Europe. Mort en 1741.

MONTFAUCON DE VILLARS (l’abbé), né en 1635, célèbre par le _Comte

de Gabalis_. C’est une partie de l’ancienne mythologie des Perses.

L’auteur fut tué, en 1675, d’un coup de pistolet. On dit que les

sylphes l’avaient assassiné pour avoir révélé leurs mystères.

MONTPENSIER (Anne-Marie-Louise d’Orléans), connue sous le nom de

_Mademoiselle_, fille de Gaston d’Orléans, née à Paris, en 1627. Ses

Mémoires sont plus d’une femme occupée d’elle, que d’une princesse

témoin de grands événements; mais il s’y trouve des choses très

curieuses; on a aussi quelques petits romans d’elle, qu’on ne lit

guère. Les princes, dans leurs écrits, sont au rang des autres hommes.

Si Alexandre et Sémiramis avaient fait des ouvrages ennuyeux, ils

seraient négligés. On trouve plus aisément des courtisans que des

lecteurs. Morte en 1693.

MONTREUIL (Matthieu de), né à Paris, en 1621, l’un de ces écrivains

agréables et faciles dont le siècle de Louis XIV a produit un grand

nombre, et qui n’ont pas laissé de réussir dans le genre médiocre. Il y

a peu de vrais génies; mais l’esprit du temps et l’imitation ont fait

beaucoup d’auteurs agréables. Mort à Aix, en 1692[240].

MORÉRI (Louis), né en Provence, en 1643. On ne s’attendait pas que

l’auteur du _Pays d’amour_, et le traducteur de _Rodriguez_, entreprît

dans sa jeunesse le premier dictionnaire de faits qu’on eût encore

vu[241]. Ce grand travail lui coûta la vie. L’ouvrage réformé et très

augmenté porte encore son nom, et n’est plus de lui. C’est une ville

nouvelle bâtie sur le plan ancien. Trop de généalogies suspectes ont

fait tort surtout à cet ouvrage si utile. Mort en 1680. On a fait des

suppléments remplis d’erreurs.

MORIN (Michel-Jean-Baptiste), né en Beaujolais, en 1583, médecin,

mathématicien, et, par les préjugés du temps, astrologue. Il tira

l’horoscope de Louis XIV. Malgré cette charlatanerie, il était savant.

Il proposa d’employer les observations de la lune à la détermination

des longitudes en mer; mais cette méthode exigeait dans les tables

des mouvements de cette planète ce degré d’exactitude que les travaux

réunis des premiers géomètres de ce siècle ont pu à peine leur donner.

_Voyez_ l’article CASSINI. Mort en 1656.

MORIN (Jean), né à Blois, en 1591, très savant dans les langues

orientales et dans la critique. Mort à l’Oratoire, en 1659.

MORIN (Simon), né en Normandie, en 1623. On ne parle ici de lui que

pour déplorer sa fatale folie et celle de Desmarets Saint-Sorlin, son

accusateur[242]. Saint-Sorlin fut un fanatique qui en dénonça un autre.

Morin, qui ne méritait que les Petites-Maisons, fut brûlé vif en 1663,

avant que la philosophie eût fait assez de progrès pour empêcher les

savants de dogmatiser, et les juges d’être si cruels.

MOTTEVILLE (Françoise Bertaut[243] de), née en 1615, en Normandie.

Cette dame a écrit des Mémoires qui regardent particulièrement la reine

Anne, mère de Louis XIV. On y trouve beaucoup de petits faits, avec un

grand air de sincérité. Morte en 1689.

NAUDÉ (Gabriel), né à Paris, en 1600; médecin, et plus philosophe que

médecin. Attaché d’abord au cardinal Barberin, à Rome, puis au cardinal

de Richelieu, au cardinal Mazarin, et ensuite à la reine Christine,

dont il alla quelque temps grossir la cour savante; retiré enfin à

Abbeville, où il mourut dès qu’il fut libre. De tous ses livres, son

_Apologie des grands hommes accusés de magie_ est presque le seul qui

soit demeuré. On ferait un plus gros livre des grands hommes accusés

d’impiété depuis Socrate.

«...... _Populus nam_ solos credit habendos

Esse Deos quos ipse colit.»

JUV., sat. XV, v. 37.

Mort en 1653.

NEMOURS (Marie de Longueville, duchesse de), née en 1625. On a

d’elle des Mémoires où l’on trouve quelques particularités des temps

malheureux de la fronde. Morte en 1707.

NEVERS (Philippe-Julien Mazarin Mancini, duc de). On a de lui des

pièces de poésie d’un goût très singulier. Il ne faut pas s’en

rapporter au sonnet parodié par Racine et Despréaux:

Dans un palais doré, Nevers jaloux et blême

Fait des vers où jamais personne n’entend rien.

Il en fesait qu’on entendait très aisément et avec grand plaisir, comme

ceux-ci contre Rancé, le fameux réformateur de la Trappe, qui avait

écrit contre l’archevêque Fénélon:

Cet abbé qu’on croyait pétri de sainteté,

Vieilli dans la retraite et dans l’humilité,

Orgueilleux de ses croix, bouffi de sa souffrance,

Rompt ses sacrés statuts en rompant le silence;

Et, contre un saint prélat s’animant aujourd’hui,

Du fond de ses déserts déclame contre lui;

Et moins humble de cœur que fier de sa doctrine,

Il ose décider ce que Rome examine.

Son esprit et ses talents se sont perfectionnés dans son

petit-fils[244]. Mort en 1707.

NICÉRON (Jean-Pierre), barnabite, né à Paris, en 1685, auteur des

_Mémoires sur les hommes illustres dans les lettres_. Tous ne sont pas

illustres, mais il parle de chacun convenablement; il n’appelle point

un orfèvre grand homme. Il mérite d’avoir place parmi les savants

utiles. Mort en 1738.

NICOLE (Pierre), né à Chartres, en 1625, un des meilleurs écrivains

de Port-Royal. Ce qu’il a écrit contre les jésuites n’est guère lu

aujourd’hui; et ses _Essais de morale_, qui sont utiles au genre

humain, ne périront pas. Le chapitre, surtout, des moyens de conserver

la paix dans la société, est un chef-d’œuvre auquel on ne trouve rien

d’égal en ce genre dans l’antiquité; mais cette paix est peut-être

aussi difficile à établir que celle de l’abbé de Saint-Pierre. Mort en

1695.

NIVELLE DE LA CHAUSSÉE (Pierre-Claude). Il a fait quelques comédies

dans un genre nouveau et attendrissant, qui ont eu du succès. Il est

vrai que pour faire des comédies il lui manquait le génie comique.

Beaucoup de personnes de goût ne peuvent souffrir des comédies où l’on

ne trouve pas un trait de bonne plaisanterie; mais il y a du mérite à

savoir toucher, à bien traiter la morale, à faire des vers bien tournés

et purement écrits: c’est le mérite de cet auteur. Il était né sous

Louis XIV[245]. On lui a reproché que ce qui approche du tragique dans

ses pièces n’est pas toujours assez intéressant, et que ce qui est du

ton de la comédie n’est pas plaisant. L’alliage de ces deux métaux est

difficile à trouver. On croit que La Chaussée est un des premiers

après ceux qui ont eu du génie. Il est mort vers l’année 1750[246].

NODOT, n’est connu que par ses fragments de Pétrone, qu’il dit avoir

trouvés à Belgrade, en 1688. Les lacunes qu’il a en effet remplies

ne me paraissent pas d’un aussi mauvais latin que ses adversaires

le disent. Il y a des expressions, à la vérité, dont ni Cicéron, ni

Virgile, ni Horace, ne se servent; mais le vrai Pétrone est plein

d’expressions pareilles, que de nouvelles mœurs et de nouveaux usages

avaient mises à la mode. Au reste, je ne fais cet article touchant

Nodot que pour faire voir que la satire de Pétrone n’est point du

tout celle que le consul Pétrone envoya, dit-on, à Néron, avant de se

faire ouvrir les veines: «Flagitia principis sub nominibus exoletorum

feminarumque, et novitate cujusque stupri perscripsit, atque obsignata

misit Neroni[247].»

On a prétendu que le professeur Agamemnon est Sénèque; mais le style

de Sénèque est précisément le contraire de celui d’Agamemnon, _turgida

oratio_; Agamemnon est un plat déclamateur de collége.

On ose dire que Trimalcion est Néron. Comment un jeune empereur, qui

après tout avait de l’esprit et des talents, peut-il être représenté

par un vieux financier ridicule, qui donne à dîner à des parasites plus

ridicules encore, et qui parle avec autant d’ignorance et de sottise

que le Bourgeois gentilhomme de Molière?

Comment la crasseuse et idiote Fortunata, qui est fort au-dessous de

madame Jourdain, pourrait-elle être la femme ou la maîtresse de Néron?

quel rapport des polissons de collége, qui vivent de petits larcins

dans des lieux de débauche obscurs, peuvent-ils avoir avec la cour

magnifique et voluptueuse d’un empereur? Quel homme sensé, en lisant

cet ouvrage licencieux, ne jugera pas qu’il est d’un homme effréné,

qui a de l’esprit, mais dont le goût n’est pas encore formé; qui fait

tantôt des vers très agréables, et tantôt de très mauvais; qui mêle les

plus basses plaisanteries aux plus délicates, et qui est lui-même un

exemple de la décadence du goût dont il se plaint?

La clef qu’on a donnée de Pétrone ressemble à celle des _Caractères de

La Bruyère_; elle est faite au hasard.

OZANAM (Jacques), Juif d’origine, né près de Dombes, en 1642. Il

apprit la géométrie sans maître, dès l’âge de quinze ans. Il est le

premier qui ait fait un dictionnaire de mathématiques. Ses _Récréations

mathématiques et physiques_ ont toujours un grand débit; mais ce n’est

plus l’ouvrage d’Ozanam, comme les dernières éditions de Moréri ne sont

plus son ouvrage. Mort en 1717.

PAGI (Antoine), Provençal, né en 1624, franciscain. Il a corrigé

Baronius, et a eu pension du clergé pour cet ouvrage. Mort en 1699.

PAPIN (Isaac), né à Blois en 1657, calviniste. Ayant quitté sa

religion, il écrivit contre elle. Mort en 1709.

PARDIES (Ignace-Gaston), jésuite, né à Pau, en 1636, connu par ses

_Éléments de géométrie_, et par son livre _sur l’Ame des bêtes_[248].

Prétendre avec Descartes que les animaux sont de pures machines privées

du sentiment dont ils ont les organes, c’est démentir l’expérience et

insulter la nature. Avancer qu’un esprit pur les anime, c’est dire

ce qu’on ne peut prouver. Reconnaître que les animaux sont doués de

sensations et de mémoire, sans savoir comment cela s’opère, ce serait

parler en sage qui sait que l’ignorance vaut mieux que l’erreur:

car quel est l’ouvrage de la nature dont on connaisse les premiers

principes? Mort en 1673.

PARENT (Antoine), né à Paris, en 1666, bon mathématicien. Il est encore

un de ceux qui apprirent la géométrie sans maître. Ce qu’il y a de

plus singulier de lui, c’est qu’il vécut long-temps à Paris, libre et

heureux, avec moins de deux cents livres de rente. Mort en 1716.

PASCAL (Blaise), fils du premier intendant qu’il y eut à Rouen, né en

1623, génie prématuré. Il voulut se servir de la supériorité de ce

génie comme les rois de leur puissance; il crut tout soumettre et tout

abaisser par la force. Ce qui a le plus révolté certains lecteurs dans

ses _Pensées_[249], c’est l’air despotique et méprisant dont il débute.

Il ne fallait commencer que par avoir raison. Au reste, la langue et

l’éloquence lui doivent beaucoup. Les ennemis de Pascal et d’Arnauld

firent supprimer leurs éloges dans le livre des _Hommes illustres_

de Perrault. Sur quoi on cita ce passage de Tacite (Ann. III, 76),

«Præfulgebant Cassius atque Brutus eo ipso quod effigies eorum non

visebantur.» Mort en 1662.

PATIN (Gui), né à Houdan, en 1601, médecin, plus fameux par ses

Lettres médisantes que par sa médecine. Son recueil de Lettres a

été lu avec avidité, parcequ’elles contiennent des nouvelles et des

anecdotes que tout le monde aime, et des satires qu’on aime davantage.

Il sert à faire voir combien les auteurs contemporains qui écrivent

précipitamment les nouvelles du jour, sont des guides infidèles pour

l’histoire. Ces nouvelles se trouvent souvent fausses ou défigurées par

la malignité; d’ailleurs, cette multitude de petits faits n’est guère

précieuse qu’aux petits esprits. Mort en 1672.

PATIN (Charles), né à Paris, en 1633, fils de _Gui_ Patin. Ses ouvrages

sont lus des savants, et les Lettres de son père le sont des gens

oisifs. _Charles_ Patin, très savant antiquaire, quitta la France, et

mourut professeur en médecine à Padoue, en 1693.

PATRU (Olivier), né à Paris en 1604, le premier qui ait introduit la

pureté de la langue dans le barreau. Il reçut dans sa dernière maladie

une gratification de Louis XIV, à qui l’on dit qu’il n’était pas riche.

Mort en 1681.

PAVILLON (Étienne), né à Paris, en 1632, avocat général au parlement de

Metz, connu par quelques poésies écrites naturellement. Mort en 1705.

PELLISSON-FONTANIER (Paul), né calviniste à Béziers, en 1624; poëte

médiocre, à la vérité, mais homme très savant et très éloquent; premier

commis et confident du surintendant Fouquet; mis à la Bastille en 1661.

Il y resta quatre ans et demi, pour avoir été fidèle à son maître. Il

passa le reste de sa vie à prodiguer des éloges au roi, qui lui avait

ôté sa liberté: c’est une chose qu’on ne voit que dans les monarchies.

Beaucoup plus courtisan que philosophe, il changea de religion, et fit

sa fortune. Maître des comptes, maître des requêtes, et abbé, il fut

chargé d’employer le revenu du tiers des économats à faire quitter

aux huguenots leur religion, qu’il avait quittée. Son _Histoire de

l’académie_ fut très applaudie. On a de lui beaucoup d’ouvrages, des

_Prières pendant la messe_, un _Recueil de pièces galantes_, un _Traité

sur l’Eucharistie_, beaucoup de vers amoureux à Olympe. Cette Olympe

était mademoiselle Desvieux, qu’on prétend avoir épousé le célèbre

Bossuet avant qu’il entrât dans l’Église[250]. Mais ce qui a fait

le plus d’honneur à Pellisson, ce sont ses excellents discours pour

M. Fouquet, et son _Histoire de la conquête de la Franche-Comté_.

Les protestants ont prétendu qu’il était mort avec indifférence; les

catholiques ont soutenu le contraire, et tous sont convenus qu’il

mourut sans sacrements. Mort en 1693.

PERRAULT (Claude), né à Paris en 1613[251]. Il fut médecin, mais

il n’exerça la médecine que pour ses amis. Il devint, sans aucun

maître, habile dans tous les arts qui ont rapport au dessin, et dans

les mécaniques. Bon physicien, grand architecte, il encouragea les

arts sous la protection de Colbert, et eut de la réputation malgré

Boileau. Il a publié plusieurs Mémoires sur l’anatomie comparée, dans

les recueils de l’académie des sciences, et une magnifique édition de

Vitruve. La traduction et les dessins qui l’embellissent sont également

ses ouvrages. Mort en 1688.

PERRAULT (Charles), né en 1633, frère de Claude. Contrôleur-général

des bâtiments sous Colbert, donna la forme aux académies de peinture,

de sculpture, et d’architecture. Utile aux gens de lettres, qui le

recherchèrent pendant la vie de son protecteur, et qui l’abandonnèrent

ensuite. Ou lui a reproché d’avoir trouvé trop de défauts dans

les anciens; mais sa grande faute est de les avoir critiqués

maladroitement, et de s’être fait des ennemis de ceux même qu’il

pouvait opposer aux anciens. Cette dispute a été et sera long-temps une

affaire de parti, comme elle l’était du temps d’Horace. Que de gens

encore en Italie qui, ne pouvant lire Homère qu’avec dégoût, et lisant

tous les jours l’Arioste et le Tasse avec transport, appellent encore

Homère incomparable! Mort en 1703.

_N. B._ Il est dit dans les _Anecdotes littéraires_, tome II, page 27,

qu’Addison ayant fait présent de ses ouvrages à Despréaux, celui-ci

lui répondit qu’il n’aurait jamais écrit contre Perrault, s’il eût

vu de si excellentes pièces d’un moderne. Comment peut-on imprimer

un tel mensonge? Boileau ne savait pas un mot d’anglais, aucun

Français n’étudiait alors cette langue. Ce n’est que vers l’an 1730

qu’on commença à se familiariser avec elle. Et d’ailleurs, quand même

Addison, qui s’est moqué de Boileau, aurait été connu de lui, pourquoi

Boileau n’aurait-il pas écrit contre Perrault, en faveur des anciens

dont Addison fait l’éloge dans tous ses ouvrages? Encore une fois[252],

défions-nous de tous ces _ana_, de toutes ces petites anecdotes. Un sûr

moyen de dire des sottises est de répéter au hasard ce qu’on a entendu

dire.

PERROT D’ABLANCOURT (Nicolas), d’une ancienne famille du parlement de

Paris, né à Vitri[253] en 1606, traducteur élégant, et dont on appela

chaque traduction _la belle infidèle_: mort pauvre en 1664.

PETAU (Denys), né à Orléans, en 1583, jésuite. Il a réformé la

chronologie. On a de lui soixante et dix ouvrages. Mort en 1652.

PETIS DE LA CROIX (François), l’un de ceux dont le grand ministre

Colbert encouragea et récompensa le mérite. Louis XIV l’envoya en

Turquie et en Perse, à l’âge de seize ans, pour apprendre les langues

orientales. Qui croirait qu’il a composé une partie de la vie de

Louis XIV en arabe, et que ce livre est estimé dans l’Orient? On a de

lui l’_Histoire de Gengis-Kan[254] et de Tamerlan, tirée des anciens

auteurs arabes_, et plusieurs livres utiles; mais sa traduction des

_Mille et un jours_ est ce qu’on lit le plus:

L’homme est de glace aux vérités,

Il est de feu pour les mensonges.

LA FONTAINE, IX, 6.

Mort en 1713.

PETIT (Pierre), né à Paris, en 1617, philosophe et savant. Il n’a écrit

qu’en latin. Mort en 1687.

PEZRON (Paul), de l’ordre de Citeaux, né en Bretagne, en 1639, grand

antiquaire, qui a travaillé sur l’origine de la langue des Celtes. Mort

en 1706.

POLIGNAC (Melchior de), cardinal, né au Puy, en Vélay, en 1661, aussi

bon poëte latin qu’on peut l’être dans une langue morte; très éloquent

dans la sienne; l’un de ceux qui ont prouvé qu’il est plus aisé de

faire des vers latins que des vers français. Malheureusement pour lui,

en combattant Lucrèce il combat Newton. Mort en 1741[255].

PONTIS (Louis de). Ses Mémoires ont été tellement en vogue, qu’il est

nécessaire de dire que cet homme, qui a fait tant de belles choses

pour le service du roi, est le seul qui en ait jamais parlé. Aussi

ses _Mémoires_ ne sont pas de lui; ils sont de Dufossé, écrivain de

Port-Royal. Il feint que son héros portait le nom de sa terre en

Dauphiné. Il n’y a point en Dauphiné de seigneurie de Pontis. Il

est même fort douteux que Pontis ait existé[256]. Le _Dictionnaire

historique portatif_[257], en quatre volumes, assure que ces Mémoires

sont vrais. Ils sont cependant remplis de fables, comme l’a démontré

le P. d’Avrigni, dans la préface de ses _Mémoires historiques_.

PORÉE (Charles), né en Normandie[258] en 1675, jésuite; du petit

nombre de professeurs qui ont eu de la célébrité chez les gens du

monde; éloquent dans le goût de Sénèque; poëte, et très bel esprit.

Son plus grand mérite fut de faire aimer les lettres et la vertu à ses

disciples. Mort en 1741.

PUYSÉGUR (Jacques de Chastenet, maréchal de). Il nous a laissé l’_Art

de la guerre_, comme Boileau a donné l’_Art poétique_[259].

QUESNEL (Pasquier), né en 1634, de l’Oratoire. Il a été malheureux,

en ce qu’il s’est vu le sujet d’une grande division parmi ses

compatriotes. D’ailleurs, il a vécu pauvre et dans l’exil. Ses mœurs

étaient sévères comme celles de tous ceux qui ne sont occupés que de

disputes. Trente pages changées et adoucies dans son livre auraient

épargné des querelles à sa patrie; mais il eût été moins célèbre. Mort

en 1719.

QUINAULT (Philippe), né à Paris en 1636, auditeur des comptes, célèbre

par ses belles poésies lyriques, et par la douceur qu’il opposa aux

satires très injustes de Boileau. Quinault était, dans son genre, très

supérieur à Lulli. On le lira toujours; et Lulli, à son récitatif près,

ne peut plus être chanté. Cependant on croyait, du temps de Quinault,

qu’il devait à Lulli sa réputation. Le temps apprécie tout. Il eut

part, comme les autres grands hommes, aux récompenses que donna Louis

XIV, mais une part médiocre; les grandes graces furent pour Lulli. Mort

en 1688.

_N. B._ Il est rapporté dans les _Anecdotes littéraires_[260] que

Boileau, étant à la salle de l’Opéra de Versailles, dit à l’officier

qui plaçait: _Monsieur, mettez-moi dans un endroit où je n’entende

point les paroles. J’estime fort la musique de Lulli, mais je méprise

souverainement les vers de Quinault._

Il n’y a nulle apparence que Boileau ait dit cette grossièreté. S’il

s’était borné à dire, mettez-moi dans un endroit où je n’entende que

la musique, cela n’eût été que plaisant, mais n’eût pas été moins

injuste. On a surpassé prodigieusement Lulli dans tout ce qui n’est pas

récitatif; mais personne n’a jamais égalé Quinault.

QUINCI (le marquis de), lieutenant-général d’artillerie, auteur de

l’_Histoire militaire de Louis XIV_. Il entre dans de grands détails,

utiles pour ceux qui veulent suivre dans leur lecture les opérations

d’une campagne. Ces détails pourraient fournir des exemples, s’il

y avait des cas pareils; mais il ne s’en trouve jamais, ni dans

les affaires, ni dans la guerre. Les ressemblances sont toujours

imparfaites, les différences toujours grandes. La conduite de la guerre

est comme les jeux d’adresse, qu’on n’apprend que par l’usage; et les

jours d’action sont quelquefois des jeux de hasard.

RACINE (Jean), né à la Ferté-Milon en 1639, élevé à Port-Royal. Il

portait encore l’habit ecclésiastique quand il fit la tragédie de

_Théagène_, qu’il présenta à Molière, et celle des _Frères ennemis_,

dont Molière lui donna le sujet. Il est intitulé prieur de l’Épinai

dans le privilége de l’_Andromaque_. Louis XIV fut sensible à son

extrême mérite. Il lui donna une charge de gentilhomme ordinaire, le

nomma quelquefois des voyages de Marli, le fit coucher dans sa chambre,

dans une de ses maladies, et le combla de gratifications. Cependant

Racine mourut de chagrin ou de crainte de lui avoir déplu. Il n’était

pas aussi philosophe que grand poëte. On lui a rendu justice fort

tard. «Nous avons été touchés, dit Saint-Évremond, de _Mariamne_, de

_Sophonisbe_, d’_Alcyonée_, d’_Andromaque_, et de _Britannicus_.»

C’est ainsi qu’on mettait non seulement la mauvaise _Sophonisbe_ de

Corneille, mais encore les impertinentes pièces d’_Alcyonée_ et de

_Mariamne_[261], à côté de ces chefs-d’œuvre immortels. L’or est

confondu avec la boue pendant la vie des artistes, et la mort les

sépare.

Il est à remarquer que Racine ayant consulté Corneille sur sa tragédie

d’_Alexandre_, Corneille lui conseilla de ne plus faire de tragédies,

et lui dit qu’il n’avait nul talent pour ce genre d’écrire[262].

N’oublions pas qu’il écrivit contre les jansénistes, et qu’il se fit

ensuite janséniste. Mort en 1699.

RACINE[263] (Louis), fils de l’immortel Jean Racine, a marché sur les

traces de son père, mais dans un sentier plus étroit et moins fait

pour les muses. Il entendait la mécanique des vers aussi bien que son

père, mais il n’en avait ni l’ame ni les graces. Il manquait d’ailleurs

d’invention et d’imagination. Janséniste comme son père, il ne fit des

vers que pour le jansénisme. On en trouve de très beaux dans le poëme

de _la Grace_, et dans celui de _la Religion_, ouvrage trop didactique

et trop monotone, copié des _Pensées de Pascal_, mais rempli de beaux

détails, tels que ces vers du chant second, dans lequel il traduit

Lucrèce pour le réfuter:

Cet esprit, ô mortels, qui vous rend si jaloux,

N’est qu’un feu qui s’allume et s’éteint avec nous.

Quand par d’affreux sillons l’implacable vieillesse

A sur un front hideux imprimé la tristesse;

Que, dans un corps courbé sous un amas de jours,

Le sang, comme à regret, semble achever son cours;

Lorsqu’en des yeux couverts d’un lugubre nuage

Il n’entre des objets qu’une infidèle image;

Qu’en débris chaque jour le corps tombe et périt:

En ruines _aussi_ je vois tomber l’esprit.

L’ame mourante alors, flambeau sans nourriture,

Jette par intervalle une lueur obscure.

Triste destin de l’homme! il arrive au tombeau

Plus faible, plus enfant qu’il ne l’est au berceau.

La mort d’un coup fatal frappe enfin l’édifice;

Dans un dernier soupir, achevant son supplice,

Lorsque, vide de sang, le cœur reste glacé,

Son ame s’évapore, et tout l’homme est passé.

Il s’élève quelquefois dans ce poëme contre le _tout est bien_ des

lords Shaftesbury et Bolingbroke, si bien mis en vers par Pope.

Sans doute qu’à ces mots, des bords de la Tamise,

Quelque abstrait raisonneur qui ne se plaint de rien,

Dans son flegme anglican répondra: Tout est bien.

Racine, en qualité de janséniste, croyait que presque tout est mal

depuis long-temps; il accuse Pope d’irréligion. Pope était fils d’un

papiste, c’est ainsi qu’on appelle en Angleterre les catholiques

romains. Pope, élevé dans cette religion qu’il tourne quelquefois en

ridicule dans ses épîtres, ne voulut cependant pas la quitter quoiqu’il

fût philosophe, où plutôt parcequ’il était assez philosophe pour

croire que ce n’était pas la peine de changer. Il fut très piqué des

accusations de Louis Racine. Ramsay entreprit de les concilier. C’était

un Écossais du clan des Ramsay, et qui en avait pris le nom, suivant

l’usage de ce pays. Il était venu en France après avoir essayé du

presbytérianisme, de l’église anglicane, et du quakerisme, et s’était

attaché à l’illustre Fénélon, dont il a depuis écrit la vie. C’est

lui qui est l’auteur des _Voyages de Cyrus_, très faible imitation du

_Télémaque_. Il imagina d’écrire à Louis Racine une lettre sous le nom

de Pope, dans laquelle celui-ci semble se justifier.

J’avais vécu une année entière avec Pope; je savais qu’il était

incapable d’écrire en français, qu’il ne parlait point du tout notre

langue, et qu’à peine il pouvait lire nos auteurs; c’était une chose

publique en Angleterre. J’avertis Louis Racine que cette lettre était

de Ramsay, et non de Pope. Je voulus lui faire sentir le ridicule de

cette supercherie: j’en instruisis même le public dans un chapitre sur

Pope[264], qui a été imprimé plusieurs fois du vivant de Pope même.

Cependant, après sa mort, l’abbé Ladvocat a imprimé cette lettre,

forgée par Ramsay, et l’a imputée à Pope, dans son _Dictionnaire

historique portatif_, où il copie plusieurs articles des premières

éditions de cette liste des écrivains du siècle de Louis XIV, mais où

il insère des anecdotes entièrement fausses. Il est juste de faire

connaître au public la vérité.

RANCÉ (Armand-Jean Le Bouthillier de), né en 1626, commença par

traduire _Anacréon_, et institua la réforme effrayante de la Trappe,

en 1664. Il se dispensa, comme législateur, de la loi qui force ceux

qui vivent dans ce tombeau, à ignorer ce qui se passe sur la terre. Il

écrivit avec éloquence. Quelle inconstance dans l’homme! Après avoir

fondé et gouverné son institut, il se démit de sa place, et voulut la

reprendre. Mort en 1700[265].

RAPIN (Réné), né à Tours, en 1621, jésuite, connu par le _Poëme des

jardins_ en latin, et par beaucoup d’ouvrages de littérature. Mort en

1687.

RAPIN DE THOIRAS (Paul), né à Castres en 1661, réfugié en Angleterre,

et long-temps officier. L’Angleterre lui fut long-temps redevable de la

seule bonne histoire complète qu’on eût faite de ce royaume, et de la

seule impartiale qu’on eût d’un pays où l’on n’écrivait que par esprit

de parti; c’était même la seule histoire qu’on pût citer en Europe

comme approchante de la perfection qu’on exige de ces ouvrages, jusqu’à

ce qu’enfin on ait vu paraître celle du célèbre Hume, qui a su écrire

l’histoire en philosophe. Mort à Vésel, en 1725.

RÉGIS (Pierre-Silvain), né en Agenois, en 1632. Ses livres de

philosophie n’ont plus de cours depuis les grandes découvertes qu’on a

faites. Mort en 1707.

REGNARD (Jean-François), né à Paris, en 1656[266]. Il eût été célèbre

par ses seuls voyages. C’est le premier Français qui alla jusqu’en

Laponie. Il grava sur un rocher ce vers:

«Hic tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis.»

Pris sur la mer de Provence par des corsaires, esclave à Alger,

racheté, établi en France dans les charges de trésorier de France et de

lieutenant des eaux et forêts, il vécut en voluptueux et en philosophe.

Né avec un génie vif, gai, et vraiment comique, sa comédie du _Joueur_

est mise à côté de celles de Molière. Il faut se connaître peu aux

talents et au génie des auteurs pour penser qu’il ait dérobé cette

pièce à Dufresni. Il dédia la comédie des _Ménechmes_ à Despréaux, et

ensuite il écrivit contre lui[267], parceque Boileau ne lui rendit

pas assez de justice. Cet homme si gai mourut de chagrin[268] à

cinquante-quatre ans. On prétend même qu’il avança ses jours. Mort en

1710.

REGNIER DESMARETS (François-Séraphin), né à Paris, en 1632. Il a rendu

de grands services à la langue, et est auteur de quelques poésies

françaises et italiennes. Il fit passer une de ses pièces italiennes

pour être de _Pétrarque_. Il n’eût pas fait passer ses vers français

sous le nom d’un grand poëte. Mort en 1713.

RENAUDOT (Théophraste), médecin, très savant en plus d’un genre, le

premier auteur des gazettes en France[269]. Mort en 1658.

RENAUDOT (Eusèbe), né en 1646, très savant dans l’histoire, et dans

les langues de l’Orient. On peut lui reprocher d’avoir empêché que le

dictionnaire de Bayle ne fût imprimé en France. Mort en 1720.

RETZ. Voyez GONDI.

REYNAU (Charles-Réné), de l’Oratoire, de l’académie des sciences, né

en 1656, auteur de l’_Analyse démontrée_, publiée en 1708. On l’appela

l’Euclide de la haute géométrie. Mort en 1728.

RICHELET (César-Pierre), né en 1631, le premier qui ait donné un

dictionnaire presque tout satirique, exemple plus dangereux qu’utile.

Il est aussi le premier auteur des dictionnaires de rimes, tristes

ouvrages, qui font voir combien il est peu de rimes nobles et riches

dans notre poésie, et qui prouvent l’extrême difficulté de faire de

bons vers dans notre langue. Mort en 1698.

RICHELIEU[270] (Armand-Jean Duplessis, cardinal de), né à Paris, en

1585. Puisque Louis XIV naquit pendant son ministère, on doit mettre

parmi les écrivains de ce siècle illustre le fondateur de l’académie

française, auteur lui-même de plusieurs ouvrages. Il fit la _Méthode

des controverses_[271] dans son exil à Avignon, après l’assassinat

du maréchal d’Ancre, et de la Galigaï, ses protecteurs. _Les

principaux points de la Religion catholique défendus_, l’_Instruction

du Chrétien_, et la _Perfection du Chrétien_, sont à peu près de

ce temps-là. Il est bien sûr qu’il ne composait pas la _Perfection

du Chrétien_ du temps qu’il fesait condamner à mort le maréchal de

Marillac dans sa propre maison de Ruel, et qu’il était avec Marion

Delorme dans un appartement, lorsque les commissaires prononcèrent

l’arrêt de mort dicté par lui. On sait aussi qu’il y a beaucoup de vers

de sa façon dans la tragi-comédie allégorique intitulée _Europe_, et

dans la tragédie de _Mirame_. On sait qu’il donnait à cinq auteurs[272]

les sujets des pièces représentées au palais-cardinal, et qu’il eût

mieux fait de s’en tenir au seul Corneille, sans même lui fournir de

sujet. Le plus beau de ses ouvrages est la digue de La Rochelle.

L’abbé Ladvocat, bibliothécaire de Sorbonne, prétend, dans son

_Dictionnaire historique_, que le cardinal de Richelieu est l’auteur

de ce testament[273] qui a fait tant de bruit, et qui est supposé. Il

croit devoir ce respect à la mémoire du bienfaiteur de la Sorbonne;

mais c’est rendre un mauvais service à sa mémoire, que de l’accuser

d’avoir fait un livre où il n’y a que des erreurs et des fautes de

toute espèce. Si malheureusement un ministre d’état avait pu composer

un si mauvais ouvrage, tout ce qu’on en devrait conclure, c’est qu’on

pourrait être un grand ministre, ou plutôt un ministre heureux,

avec une grande ignorance des faits les plus communs, des erreurs

grossières, et des projets ridicules. C’est donc venger la mémoire du

cardinal de Richelieu, que de démontrer, comme on l’a fait, qu’il ne

peut être l’auteur de ce testament qui, sans son nom, aurait été ignoré

à jamais.

L’abbé Ladvocat, tout bibliothécaire qu’il était de la Sorbonne,

s’est trompé en disant qu’on avait retrouvé dans cette bibliothèque

un manuscrit de cet ouvrage apostillé de la main du cardinal. Le seul

manuscrit apostillé ainsi est au dépôt des affaires étrangères; il n’y

fut porté qu’en 1705. Ce n’est point le testament qui est apostillé,

c’est une narration succincte composée par l’abbé de Bourzeis, à

laquelle on avait, long-temps après, ajouté ce testament prétendu: et

les notes marginales même, écrites de la main du cardinal, prouvent

que cette narration succincte n’était pas de lui; elles indiquent les

omissions de l’abbé de Bourzeis, et ce qu’il devait résoudre. Voyez la

réponse à M. de Foncemagne[274].

On attribue encore au cardinal de Richelieu une _Histoire de la mère

et du fils_; c’est un récit assez infidèle des malheureux démêlés

de Louis XIII avec sa mère. Cette histoire faible et tronquée est

probablement de Mézerai: mais dans la multitude des livres dont nous

sommes accablés aujourd’hui, qu’importe de quelle main soit un ouvrage

médiocre[275]? Mort en 1642.

ROHAULT (Jacques), né à Amiens, en 1620. Il abrégea et il exposa avec

clarté et méthode la philosophie de Descartes: mais aujourd’hui cette

philosophie, erronée presque en tout, n’a d’autre mérite que celui

d’avoir été opposée aux erreurs anciennes. Mort en 1675.

ROLLIN (Charles), né à Paris, en 1661, recteur de l’université. Le

premier de ce corps qui a écrit en français avec pureté et noblesse.

Quoique les derniers tomes de son _Histoire ancienne_, faits trop à

la hâte, ne répondent pas aux premiers, c’est encore la meilleure

compilation qu’on ait en aucune langue, parceque les compilateurs

sont rarement éloquents, et que Rollin l’était. Son livre vaudrait

beaucoup mieux si l’auteur avait été philosophe. Il y a beaucoup

d’histoires anciennes; il n’y en a aucune dans laquelle on aperçoive

cet esprit philosophique qui distingue le faux du vrai, l’incroyable

du vraisemblable, et qui sacrifie l’inutile. Mort en 1740.

ROTROU (Jean), né en 1609, le fondateur du théâtre. La première scène

et une partie du quatrième acte de _Venceslas_ sont des chefs-d’œuvre.

Corneille l’appelait son père. On sait combien le père fut surpassé

par le fils. _Venceslas_ ne fut composé qu’après _le Cid_; il est tiré

entièrement, comme _le Cid_, d’une tragédie espagnole. Mort en 1650.

ROUSSEAU (Jean-Baptiste), né à Paris en 1669[276]. De beaux vers,

de grandes fautes et de longs malheurs le rendirent très fameux. Il

faut, ou lui imputer les couplets qui le firent bannir, couplets

semblables à plusieurs qu’il avait avoués, ou flétrir deux tribunaux

qui prononcèrent contre lui. Ce n’est pas que deux tribunaux, et même

des corps plus nombreux, ne puissent commettre unanimement de très

violentes injustices, quand l’esprit de parti domine. Il y avait un

parti furieux acharné contre Rousseau. Peu d’hommes ont autant excité

et senti la haine. Tout le public fut soulevé contre lui jusqu’à

son bannissement, et même encore quelques années après; mais enfin

les succès de La Motte, son rival, l’accueil qu’on lui fesait, sa

réputation qu’on croyait usurpée, l’art qu’il avait eu de s’établir une

espèce d’empire dans la littérature, révoltèrent contre lui tous les

gens de lettres, et les ramenèrent à Rousseau, qu’ils ne craignaient

plus. Ils lui rendirent presque tout le public. La Motte leur parut

trop heureux, parcequ’il était riche et accueilli. Ils oubliaient

que cet homme était aveugle et accablé de maladies. Ils voyaient dans

Rousseau un banni infortuné, sans songer qu’il est plus triste d’être

aveugle et malade que de vivre à Vienne et à Bruxelles. Tous deux

étaient en effet très malheureux; l’un par la nature, l’autre par

l’aventure funeste qui le fit condamner. Tous deux servent à faire

voir combien les hommes sont injustes, combien ils varient dans leurs

jugements, et qu’il y a de la folie à se tourmenter pour arracher leurs

suffrages. Mort à Bruxelles, en 1740[277].

Rousseau eut rarement dans ses ouvrages de l’aménité, des graces, du

sentiment, de l’invention; il savait très bien tourner une épigramme

licencieuse et une stance. Ses épîtres sont écrites avec une plume de

fer trempée dans le fiel le plus dégoûtant. Il appelle mesdemoiselles

Louvancourt, qui étaient trois sœurs très aimables, _trio de louves

acharnées_[278]: il appelle le conseiller d’état Rouillé _tabarin

mordant, caustique et rustre_, après lui avoir prodigué des louanges

dans une ode assez médiocre[279]. Les mots de _maroufles_, de

_bélîtres_, salissent ses épîtres. Il faut, sans doute, opposer une

noble fierté à ses ennemis; mais ces basses injures sans gaîté, sans

agréments, sont le contraire d’une ame noble.

Quant aux couplets qui le firent bannir, _voyez_ les articles LA MOTTE

et SAURIN.

On se contentera de remarquer ici que Rousseau ayant avoué qu’il avait

fait cinq de ces malheureux couplets, il était coupable de tous les

autres au tribunal de tous les juges et de tous les honnêtes gens. Sa

conduite après sa condamnation n’est nullement une preuve en sa faveur;

on a entre les mains des lettres du sieur Médine[280] de Bruxelles, du

7 mai 1737, conçues en ces termes: «Rousseau n’avait d’autre table que

la mienne, d’autre asile que chez moi; il m’avait baisé et embrassé

cent fois le jour qu’il força mes créanciers à me faire arrêter.»

Qu’on joigne à cela un pélerinage fait par Rousseau à Notre-Dame de

Hall, et qu’on juge s’il doit en être cru sur sa parole dans l’affaire

des couplets[281].

RUINART (Thierri), bénédictin, né en 1657, laborieux critique. Il

a soutenu contre Dodwell[282] l’opinion que l’_Église eut dans

les premiers temps une foule prodigieuse de martyrs_. Peut-être

n’a-t-il pas assez distingué les martyrs et les morts ordinaires; les

persécutions pour cause de religion, et les persécutions politiques.

Quoi qu’il en soit, il est au nombre des savants hommes du temps.

C’est principalement dans ce siècle que les bénédictins ont fait les

plus profondes recherches, comme Martène[283] sur les anciens rites

de l’Église. Thuillier[284] et tant d’autres ont achevé de tirer de

dessous terre les décombres du moyen âge. C’est encore un genre nouveau

qui n’appartient qu’au siècle de Louis XIV; et ce n’est qu’en France

que les bénédictins y ont excellé. Mort en 1709.

SABLIÈRE (Antoine Rambouillet de La). Ses madrigaux sont écrits avec

une finesse qui n’exclut pas le naturel. Mort en 1680.

SACI (Louis-Isaac Le Maistre de), né en 1613, l’un des bons écrivains

de Port-Royal. C’est de lui qu’est la _Bible de Royaumont_[285], et

une traduction des comédies de Térence. Mort en 1684. Son frère,

Antoine Le Maistre[286], se retira comme lui à Port-Royal. Il avait été

avocat; on le croyait un homme très éloquent, mais on ne le crut plus

dès qu’il eut cédé à la vanité de faire imprimer ses plaidoyers. Un

autre Saci[287], avocat, et de l’académie française, mais d’une autre

famille, a donné une traduction estimée des _Lettres de Pline_, en 1701.

SAINT-AULAIRE (François-Joseph de Beaupoil, marquis de). C’est une

chose très singulière que les plus jolis vers qu’on ait de lui aient

été faits lorsqu’il était plus que nonagénaire. Il ne cultiva guère

le talent de la poésie qu’à l’âge de plus de soixante ans, comme le

marquis de La Fare. Dans les premiers vers qu’on connut de lui, on

trouve ceux-ci qu’on attribua à La Fare:

O muse légère et facile,

Qui, sur le coteau d’Hélicon,

Vîntes offrir au vieil Anacréon

Cet art charmant, cet art utile

Qui sait rendre douce et tranquille

La plus incommode saison;

Vous qui de tant de fleurs sur le Parnasse écloses,

Orniez à ses côtés les Graces et les Ris,

Et qui cachiez ses cheveux gris

Sous tant de couronnes de roses, etc.

Ce fut sur cette pièce qu’il fut reçu à l’académie; et Boileau

alléguait cette même pièce pour lui refuser son suffrage. Il est mort

en 1742, à près de cent ans, d’autres disent à cent deux. Un jour, à

l’âge de plus de quatre-vingt-quinze ans, il soupait avec madame la

duchesse du Maine: elle l’appelait Apollon, et lui demandait je ne sais

quel secret; il lui répondit:

La divinité qui s’amuse

A me demander mon secret,

Si j’étais Apollon ne serait point ma muse,

Elle serait Thétis, et le jour finirait.

Anacréon moins vieux fit de bien moins jolies choses. Si les Grecs

avaient eu des écrivains tels que nos bons auteurs, ils auraient été

encore plus vains; nous leur applaudirions aujourd’hui avec encore plus

de raison.

SAINTE-MARTHE (Gaucher de). Cette famille a été pendant plus de cent

années féconde en savants. Le premier Gaucher de Sainte-Marthe fut

Charles, qui fut éloquent pour son temps. Mort en 1555.

Scévole, neveu de Charles, se distingua dans les lettres et dans les

affaires. Ce fut lui qui réduisit Poitiers sous l’obéissance de Henri

IV. Il mourut à Loudun, en 1623, et le fameux Urbain Grandier prononça

son oraison funèbre.

Abel de Sainte-Marthe, son fils, cultiva les lettres comme son père, et

mourut en 1652. Son fils, nommé Abel comme lui, marcha sur ses traces:

mort en 1706.

Scévole et Louis de Sainte-Marthe, frères jumeaux, fils du premier

Scévole, enterrés tous deux à Paris, dans le même tombeau, à

Saint-Severin, furent illustres par leur savoir. Ils composèrent

ensemble le _Gallia christiana_. Scévole, mort en 1650; Louis, mort en

1656.

Denys de Sainte-Marthe[288], leur cousin, acheva cet ouvrage[289]. Mort

à Paris, en 1725.

Pierre-Scévole de Sainte-Marthe, frère aîné[290] du dernier Scévole,

fut historiographe de France. Mort en 1690.

SAINT-ÉVREMOND (Charles de Saint-Denys, de), né en Normandie, en 1613.

Une morale voluptueuse, des lettres écrites à des gens de cour, dans

un temps où ce mot de cour était prononcé avec emphase par tout le

monde, des vers médiocres, qu’on appelle vers de _société_, faits dans

des sociétés illustres, tout cela avec beaucoup d’esprit contribua

à la réputation de ses ouvrages. Un nommé Des-Maizeaux les a fait

imprimer, avec une vie de l’auteur, qui contient seule un gros volume;

et dans ce gros volume il n’y a pas quatre pages intéressantes. Il

n’est grossi que des mêmes choses qu’on trouve dans les _Œuvres_ de

Saint-Évremond[291]: c’est un artifice du libraire, un abus du métier

d’éditeur. C’est par de tels artifices qu’on a trouvé le secret de

multiplier les livres à l’infini, sans multiplier les connaissances.

On connaît son exil, sa philosophie, et ses ouvrages. Quand on lui

demanda, à sa mort, s’il voulait se _réconcilier_, il répondit: «Je

voudrais me réconcilier avec l’appétit.» Il est enterré à Westminster,

avec les rois et les hommes illustres d’Angleterre. Mort en 1703.

SAINT-PAVIN (Denys Sanguin de). Il était au nombre des hommes de

mérite que Despréaux confondit dans ses satires avec les mauvais

écrivains[292]. Le peu qu’on a de lui passe pour être d’un goût

délicat. On peut connaître son mérite personnel par cette épitaphe, que

fit pour lui Fieubet[293], le maître des requêtes, l’un des esprits

les plus polis de ce siècle:

Sous ce tombeau gît Saint-Pavin;

Donne des larmes à sa fin.

Tu fus de ses amis peut-être?

Pleure sur ton sort et le sien:

Tu n’en fus pas? pleure le tien,

Passant, d’avoir manqué d’en être.

Mort en 1670.

SAINT-PIERRE (Charles-Irénée Castel, abbé de), né en 1658, gentilhomme

de Normandie[294], n’ayant qu’une fortune médiocre, la partagea

quelque temps avec les célèbres Varignon et Fontenelle. Il écrivit

beaucoup sur la politique. La meilleure définition qu’on ait faite

en général de ses ouvrages, est ce qu’en disait le cardinal Dubois,

que c’étaient les rêves d’un bon citoyen. Il avait la simplicité de

rebattre, dans ses livres, les vérités les plus triviales de la morale,

et par une autre simplicité, il proposait presque toujours des choses

impossibles comme praticables. Il ne cessa d’insister sur le projet

d’une paix perpétuelle, et d’une espèce de parlement de l’Europe, qu’il

appelle _la diète europaine_. On avait imputé une partie de ce projet

chimérique au roi Henri IV, et l’abbé de Saint-Pierre, pour appuyer ses

idées, prétendait que cette _diète europaine_ avait été approuvée et

rédigée par le dauphin, duc de Bourgogne, et qu’on en avait trouvé le

plan dans les papiers de ce prince. Il se permettait cette fiction pour

mieux faire goûter son projet. Il rapporte, avec bonne foi, la lettre

par laquelle le cardinal de Fleury répondit à ses propositions: «Vous

avez oublié, monsieur, pour article préliminaire, de commencer par

envoyer une troupe de missionnaires pour disposer le cœur et l’esprit

des princes.» Cependant l’abbé de Saint-Pierre ne laissa pas enfin

d’être très utile. Il travailla beaucoup pour délivrer la France de

la tyrannie de la taille arbitraire; il écrivit et il agit en homme

d’état sur cette seule matière. Il fut unanimement exclu de l’académie

française, pour avoir, sous la régence du duc d’Orléans, préféré un

peu durement, dans sa _Polisynodie_, l’établissement des conseils, à

la manière de gouverner de Louis XIV, protecteur de l’académie[295].

Ce fut le cardinal de Polignac qui fit une brigue pour l’exclure, et

qui en vint à bout. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que, dans ce temps-là

même, le cardinal de Polignac conspirait contre le régent, et que ce

prince, qui donnait un logement au Palais-Royal à Saint-Pierre, et

qui avait toute sa famille à son service, souffrit cette exclusion.

L’abbé de Saint-Pierre ne se plaignit point. Il continua de vivre en

philosophe avec ceux mêmes qui l’avaient exclu. Boyer, ancien évêque

de Mirepoix, son confrère, empêcha qu’à sa mort on ne prononçât son

éloge à l’académie, selon la coutume. Ces vaines fleurs qu’on jette

sur le tombeau d’un académicien n’ajoutent rien ni à sa réputation ni

à son mérite; mais le refus fut un outrage; et les services que l’abbé

de Saint-Pierre avait rendus, sa probité, et sa douceur, méritaient un

autre traitement. Il mourut en 1743, âgé de quatre-vingt-six ans. Je

lui demandai, quelques jours avant sa mort, comment il regardait ce

passage; il me répondit: «Comme un voyage à la campagne.»

Le traité le plus singulier qu’on trouve dans ses ouvrages est

l’anéantissement futur du mahométisme. Il assure qu’un temps viendra

où la raison l’emportera chez les hommes sur la superstition. Les

hommes comprendront, dit-il, qu’il suffit de la patience, de la

politesse, et de la bienfesance, pour plaire à Dieu. Il est impossible,

dit-il encore, qu’un livre où l’on trouve des propositions fausses

données comme vraies, des choses absurdes opposées au sens commun,

des louanges données à des actions injustes, ait été révélé par un

être parfait. Il prétend que dans cinq cents ans tous les esprits,

jusqu’aux plus grossiers, seront éclairés sur ce livre: que le grand

muphti même et les cadis verront qu’il est de leur intérêt de détromper

la multitude, et de se rendre plus nécessaires et plus respectés en

rendant la religion plus simple. Ce traité est curieux[296]. Dans

ses _Annales_ de Louis XIV, il dit que l’état devrait bâtir des

loges aux Petites-Maisons pour les théologiens intolérants, et qu’il

serait à propos de jouer ces espèces de fous sur le théâtre. [297]

C’est ici l’occasion d’observer que l’auteur du _Siècle de Louis XIV_

n’a donné cette liste des écrivains et des artistes qui ont fleuri

sous Louis XIV, qu’après avoir vu leurs ouvrages, et souvent connu

leurs personnes, recherchant tous les moyens de s’instruire sur ce

siècle célèbre, depuis qu’il fut nommé historiographe de France. Il

ne pouvait, dans cette liste, parler des _Annales politiques_[298]

de l’abbé de Saint-Pierre sous Louis XIV, puisque le _Siècle_ fut

imprimé en 1752 pour la première fois, et que les _Annales_ de l’abbé

de Saint-Pierre ne parurent qu’en 1758, ayant été imprimées en 1757.

Ces _Annales_, il le faut avouer, sont une satire continuelle du

gouvernement de ce monarque qui méritait plus d’estime; et cette satire

n’est pas assez bien écrite pour faire pardonner son injustice. La

famille de l’abbé, sentant quel dangereux effet cet ouvrage pouvait

produire, engagea son auteur à le dérober au public: il ne fut imprimé

qu’après sa mort. Comment donc l’abbé Sabatier, natif de Castres, qui

a donné depuis la liste des écrivains de _Trois siècles_[299], a-t-il

pu dire «que l’auteur du _Siècle de Louis XIV_ en a puisé l’idée mal

remplie dans ces _Annales politiques_ qui offrent un tableau frappant

des progrès de l’esprit chez notre nation?»

Premièrement, il est impossible que l’auteur du _Siècle_ ait pu rien

prendre des _Annales_ de l’abbé de Saint-Pierre, qu’il ne pouvait

connaître[300], et desquelles il a vengé la mémoire de Louis XIV,

dès qu’il les a connues. Secondement, il est très faux que l’abbé de

Saint-Pierre se soit étendu dans son livre sur les progrès de l’esprit

humain chez notre nation. A peine en dit-il quelques mots; et quand il

parle des beaux-arts, c’est pour les avilir.

Voici comme il s’explique, page 155: «La peinture, la sculpture, la

musique, la poésie, la comédie, l’architecture, prouvent le nombre des

fainéants, leur goût pour la fainéantise, qui suffit à nourrir et à

entretenir d’autres espèces de fainéants, gens qui se piquent d’esprit

agréable, mais non pas d’esprit utile, etc.»

Il est rare, sans doute, d’entendre un académicien dire que des arts

qui exigent le travail le plus assidu sont des occupations de fainéants.

Quant à la personne de Louis XIV, il veut l’avilir aussi bien que

les arts dont ce roi fut le protecteur. On ne peut rapporter qu’avec

indignation ce qu’il en dit, page 265: «Louis se gouvernait à l’égard

de ses voisins et de ses sujets comme s’il eût adopté la maxime

d’un célèbre tyran»; qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent.

«Il sacrifiait tout au plaisir de se venger, et de montrer au public

qu’il était redoutable; c’est le goût des ames médiocres, de tous les

enfants, et de tous les hommes du commun.»

Il traite enfin Louis XIV, en vingt endroits, de grand enfant. Et lui,

qui était sans contredit un vieil enfant, finit son livre par cette

formule, _Paradis aux bienfesants_; mais il n’ose pas dire, _Paradis

aux médisants_.

A l’égard de l’abbé Sabatier, natif de Castres, qui est venu à Paris

faire le métier de calomniateur pour quelque argent, il est difficile

d’espérer pour lui le paradis. C’est même un grand effort que de le lui

souhaiter[301].

SAINT-RÉAL (César Vichard de), né à Chambéri, mais élevé en France. Son

_Histoire de la conjuration de Venise_ est un chef-d’œuvre. Sa _Vie de

Jésus-Christ_ est bien différente. Mort en 1692.

SALLO (Denys de), né en 1626, conseiller au parlement de Paris,

inventeur des journaux[302]. Bayle perfectionna ce genre, déshonoré

ensuite par quelques journaux que publièrent à l’envi des libraires

avides, et que des écrivains obscurs remplirent d’extraits infidèles,

d’inepties, et de mensonges. Enfin on est parvenu jusqu’à faire un

trafic public d’éloges et de censures, surtout dans des feuilles

périodiques; et la littérature a éprouvé le plus grand avilissement par

ces infames manéges. Mort en 1669.

SANDRAS, _voyez_ COURTILZ.

SANLECQUE (Louis), né à Paris en 1650[303], chanoine régulier, poëte

qui a fait quelques jolis vers. C’est un des effets du siècle de Louis

XIV que le nombre prodigieux de poëtes médiocres dans lesquels on

trouve des vers heureux. La plupart de ces vers appartiennent au temps,

et non au génie. Mort en 1714.

SANSON (Nicolas), né à Abbeville en 1600; le père de la géographie,

avant Guillaume Delisle. Mort en 1667. Ses deux fils[304] héritèrent de

son mérite.

SANTEUL (Jean-Baptiste), né à Paris en 1630. Il passe pour excellent

poëte latin, si on peut l’être, et ne pouvait faire des vers français.

Ses hymnes sont chantées dans l’Église. Comme je n’ai point vécu chez

Mécène entre Horace et Virgile, j’ignore si ces hymnes sont aussi

bonnes qu’on le dit; si, par exemple, _Orbis redemptor, nunc redemptus_

n’est pas un jeu de mots puéril. Je me défie beaucoup des vers modernes

latins. Mort en 1697.

SARASIN (Jean-François), né près de Caen[305] en 1603, a écrit

agréablement en prose et en vers: mort en 1654.

SAUMAISE (Claude), né en Bourgogne en 1588, retiré à Leyde pour être

libre, homme d’une érudition immense. On prétend que le cardinal de

Richelieu lui offrit une pension de douze mille francs pour revenir

en France, à condition qu’il écrirait à la gloire de ce ministre, et

même qu’il écrirait sa vie; mais Saumaise aimait trop la liberté, et

haïssait trop celui qu’il regardait comme le plus grand ennemi de cette

même liberté, pour accepter ses offres. Le roi d’Angleterre, Charles

II, l’engagea à composer _le Cri du sang royal_ contre les parricides

de Charles Iᵉʳ. Le livre[306] ne répondit pas à la réputation de

l’auteur: Milton, auteur d’un poëme barbare, quelquefois sublime, sur

la pomme d’Adam, et le modèle de tous les poëmes barbares tirés de

l’ancien Testament, réfuta Saumaise; mais le réfuta comme une bête

féroce combat un sauvage. Ces deux ouvrages, d’un pédantisme dégoûtant,

sont tombés dans l’oubli[307]. Les noms des auteurs n’ont pas péri.

Mort en 1653.

SAURIN (Jacques), né à Nîmes en 1677. Il passa pour le meilleur

prédicateur des églises réformées. Cependant on lui reproche, comme

à tous ses confrères, ce qu’on appelle le style réfugié. «Il est

difficile, dit-il, que ceux qui ont sacrifié leur patrie à leur

religion parlent leur langue avec pureté, etc.» De son temps,

cependant, le français ne s’était pas corrompu en Hollande comme il

l’est aujourd’hui. Bayle n’avait point le style réfugié; il ne péchait

que par une familiarité qui approche quelquefois de la bassesse. Les

défauts du langage des pasteurs calvinistes venaient de ce qu’ils

copiaient les phrases incorrectes des premiers réformateurs; de plus,

presque tous ayant été élevés à Saumur, en Poitou, en Dauphiné ou en

Languedoc, ils conservaient les manières de parler vicieuses de la

province. On créa pour Saurin une place de ministre de la noblesse à La

Haye. Il était savant, et homme de plaisir. Mort en 1730.

SAURIN (Joseph), né près d’Orange en 1659, de l’académie des sciences.

C’était un génie propre à tout; mais on n’a de lui que des extraits

du _Journal des savants_, quelques Mémoires de mathématiques, et son

fameux _Factum_ contre Rousseau. Ce procès, si malheureusement célèbre,

fit rechercher toute sa vie, et servit à susciter contre lui les plus

infames accusations. Rousseau, réfugié en Suisse, et sachant que son

ennemi avait été pasteur de l’église réformée à Bercher, dans le

bailliage d’Yverdun, remua tout pour avoir des témoignages contre lui.

Il faut savoir que Joseph Saurin, dégoûté de son ministère, livré à la

philosophie et aux mathématiques, avait préféré la France sa patrie, la

ville de Paris, et l’académie des sciences, au village de Bercher. Pour

remplir ce dessein, il avait fallu rentrer dans le sein de l’Église

romaine, et il y rentra dès l’année 1690. L’évêque de Meaux, Bossuet,

crut avoir converti un ministre, et il ne fit que servir à la petite

fortune d’un philosophe. Saurin retourna en Suisse plusieurs années

après, pour y recueillir quelques biens de sa femme, qu’il avait

persuadée de quitter aussi la religion réformée. Les magistrats le

décrétèrent de prise de corps, comme un pasteur apostat qui avait fait

apostasier sa femme. Cela se passait en 1712, après le fameux procès de

Rousseau; et Rousseau était à Soleure précisément dans ce temps-là. Ce

fut alors que les accusations les plus flétrissantes éclatèrent contre

Saurin. On lui imputa d’anciens délits qui auraient mérité la corde;

on produisit ensuite contre lui une ancienne lettre, dans laquelle

il avait fait lui-même, disait-on, la confession de ses crimes à un

pasteur de ses amis. Enfin, pour comble d’indignité, on eut la bassesse

cruelle d’imprimer ces accusations et cette lettre dans plusieurs

journaux, dans le supplément de Bayle[308], dans celui de Moréri;

nouveau moyen malheureusement inventé pour flétrir un homme dans

l’Europe. C’est étrangement avilir la littérature que de faire d’un

dictionnaire un greffe criminel, et de souiller d’opprobres scandaleux

des ouvrages qui ne doivent être que le dépôt des sciences; ce n’était

pas, sans doute, l’intention des premiers auteurs de ces archives de

la littérature, qu’on a depuis infectées de tant d’additions aussi

erronées qu’odieuses. L’art d’écrire est devenu souvent un vil métier,

dans lequel des libraires qui ne savent pas lire paient des mensonges

et des futilités, à tant la feuille, à des écrivains mercenaires qui

ont fait de la littérature la plus lâche des professions. Il n’est

pas permis au moins de consigner dans un dictionnaire des accusations

criminelles, et de s’ériger en délateur sans avoir des preuves

juridiques. J’ai été à portée d’examiner ces accusations contre

Joseph Saurin; j’ai parlé au seigneur de la terre de Bercher, dans

laquelle Saurin avait été pasteur; je me suis adressé à toute la

famille du seigneur de cette terre: lui et tous ses parents m’ont dit

unanimement qu’ils n’avaient jamais vu l’original de la lettre imputée

à Saurin: ils m’ont tous marqué la plus vive indignation contre l’abus

scandaleux dont on a chargé les suppléments aux dictionnaires de Bayle

et de Moréri; et cette juste indignation qu’ils m’ont témoignée doit

passer dans le cœur de tous les honnêtes gens[309]. J’ai en main les

attestations de trois pasteurs, qui avouent «qu’ils n’ont jamais vu

l’original de cette prétendue lettre de Saurin, ni connu personne qui

l’eût vue, ni ouï dire qu’elle eût été adressée à aucun pasteur du pays

de Vaud, et qu’ils ne peuvent qu’improuver l’usage qu’on a fait de

cette pièce[310].»

Joseph Saurin mourut en 1737[311], en philosophe intrépide qui

connaissait le néant de toutes les choses de ce monde, et plein du plus

profond mépris pour tous ces vains préjugés, pour toutes ces disputes,

pour ces opinions erronées qui surchargent d’un nouveau poids les

malheurs innombrables de la vie humaine[312].

Joseph Saurin a laissé un fils d’un vrai mérite, auteur d’une tragédie

de _Spartacus_[313], dans laquelle il y a des traits comparables à ceux

de la plus grande force de Corneille.

SAUVEUR (Joseph), né à La Flèche en 1663. Il apprit sans maître les

éléments de la géométrie. Il est un des premiers qui aient calculé

les avantages et les désavantages des jeux de hasard. Il disait que

tout ce que peut un homme en mathématique, un autre le peut aussi.

Cela s’entend pour ceux qui se bornent à apprendre, mais non pour les

inventeurs. Il avait été muet jusqu’à l’âge de sept ans. Mort en 1716.

SAVARI (Jacques), né en 1622, le premier qui ait écrit sur le

commerce. Il avait été long-temps négociant. Le conseil le consulta

sur l’ordonnance de 1673, dans tout ce qui regarde le négoce, et il

en rédigea presque tous les articles. Le _Dictionnaire de commerce_,

qui est de lui[314] et de Philémon, son frère, chanoine de Saint-Maur,

fut une entreprise aussi utile que nouvelle; mais il faut regarder ces

livres à peu près comme les intérêts des princes, qui changent en moins

de cinquante ans. Les objets et les canaux du commerce, les gains,

les finesses, ne sont plus aujourd’hui ce qu’ils étaient du temps de

Savari. Mort en 1690.

SCARRON (Paul), fils d’un conseiller de la grand’chambre, né en 1610.

Ses comédies sont plus burlesques que comiques. Son _Virgile travesti_

n’est pardonnable qu’à un bouffon. Son _Roman comique_ est presque le

seul de ses ouvrages que les gens de goût aiment encore; mais ils ne

l’aiment que comme un ouvrage gai, amusant, et médiocre. C’est ce que

Boileau avait prédit. Louis XIV épousa sa veuve en 1685. Mort en 1660.

SCUDÉRI (Georges de), né au Havre-de-Grace en 1601. Favorisé du

cardinal de Richelieu, il balança quelque temps la réputation de

Corneille. Son nom est plus connu que ses ouvrages. Mort en 1667.

SCUDÉRI (Magdeleine), sœur de Georges, née au Havre en 1607, plus

connue aujourd’hui par quelques vers agréables qui restent d’elle, que

par les énormes romans de la _Clélie_ et du _Cyrus_. Louis XIV lui

donna une pension, et l’accueillit avec distinction. Ce fut elle qui

remporta le premier prix d’éloquence fondé par l’académie. Morte en

1701.

SEGRAIS (Jean Regnault de), né à Caen en 1625. Mademoiselle l’appelle

_une manière de bel esprit_: mais c’était en effet un très bel esprit

et un véritable homme de lettres. Il fut obligé de quitter le service

de cette princesse, pour s’être opposé à son mariage avec le comte de

Lauzun. Ses églogues et sa traduction de _Virgile_ furent estimées;

mais aujourd’hui on ne les lit plus. Il est remarquable qu’on a retenu

des vers de la _Pharsale_ de Brébeuf, et aucun de _l’Énéide_ de

Segrais. Cependant Boileau loue Segrais et dénigre Brébeuf. Mort en

1701.

SENAULT (Jean-François), né en 1601, général de l’Oratoire. Prédicateur

qui fut à l’égard du P. Bourdaloue ce que Rotrou est pour Corneille,

son prédécesseur et rarement son égal. Il est compté parmi les premiers

restaurateurs de l’éloquence, plutôt que dans le petit nombre des

hommes véritablement éloquents. Mort en 1672[315].

SÉNECÉ (Antoine Bauderon de), né en 1643, premier valet de chambre

de Marie-Thérèse; poëte d’une imagination singulière. Son conte du

_Kaïmac_, à quelques endroits près, est un ouvrage distingué. C’est un

exemple qui apprend qu’on peut très bien conter d’une autre manière que

La Fontaine. On peut observer que cette pièce, la meilleure qu’il ait

faite, est la seule qui ne se trouve pas dans son recueil. Il y a aussi

dans ses _Travaux d’Apollon_ des beautés singulières et neuves. Mort en

1737.

SÉVIGNÉ (Marie de Rabutin-Chantal, marquise de), femme du marquis de

Sévigné, née en 1626[316]. Ses lettres, remplies d’anecdotes, écrites

avec liberté, et d’un style qui peint et anime tout, sont la meilleure

critique des lettres étudiées où l’on cherche l’esprit, et encore

plus de ces lettres supposées dans lesquelles on veut imiter le style

épistolaire, en étalant de faux sentiments et de fausses aventures

à des correspondants imaginaires[317]. C’est dommage qu’elle manque

absolument de goût, qu’elle ne sache pas rendre justice à Racine,

qu’elle égale l’Oraison funèbre de Turenne, prononcée par Mascaron, au

grand chef-d’œuvre de Fléchier[318]. Morte en 1696.

SILVA (Jean-Baptiste), né à Bordeaux, très célèbre médecin à Paris, a

fait un livre estimé sur la saignée; il était fort au-dessus de son

livre. C’était un de ces médecins que Molière n’eût pu ni osé rendre

ridicules. Né en 1684. Mort vers l’an 1746[319].

SIMON (Richard), né en 1638, de l’Oratoire; excellent critique. Son

_Histoire de l’origine et du progrès des revenus ecclésiastiques_, son

_Histoire critique du vieux Testament_, etc. sont lues de tous les

savants. Mort à Dieppe, en 1712.

SIRMOND (Jacques), jésuite, né vers l’an 1559. L’un des plus savants

et des plus aimables hommes de son temps. On sait à peine qu’il fut

confesseur de Louis XIII, parcequ’il fit à peine parler de lui dans ce

poste délicat. Il fut préféré par le pape à tous les savants d’Italie

pour faire la Préface de la collection des conciles. Ses nombreux

ouvrages furent très estimés, et sont très peu lus. Mort en 1651.

SIRMOND (Jean), neveu du précédent. Historiographe de France, avec

le brevet de conseiller d’état, qui était d’ordinaire attaché à la

charge d’historiographe. L’un de ses principaux ouvrages est la Vie

du cardinal d’Amboise, qu’il ne composa que pour mettre ce ministre

au-dessous du cardinal de Richelieu, son protecteur. Il fut un des

premiers académiciens. Mort en 1649.

SORBIÈRE (Samuel), né en Dauphiné, en 1615. L’un de ceux qui ont porté

le titre d’historiographe de France. Ami du pape Clément IX, avant son

exaltation; ne recevant que de faibles marques de la générosité de

ce pontife, il lui écrivit: «Saint père, vous envoyez des manchettes

à celui qui n’a point de chemise.» Il effleura beaucoup de genres de

science. Mort en 1670.

SUZE (Henriette de Coligni[320], comtesse de La), célèbre dans son

temps par son esprit et par ses élégies. C’est elle qui se fit

catholique parceque son mari était huguenot, et qui s’en sépara, afin,

disait la reine Christine, de ne voir son mari dans ce monde-ci ni dans

l’autre. Née à Paris, en 1618. Morte dans la même ville, en 1673.

TALLEMANT (François), né à La Rochelle, en 1620: second traducteur[321]

de _Plutarque_. Mort en 1693.

TALLEMANT (Paul), né à Paris, en 1642. Quoiqu’il fût petit-fils du

riche Montauron[322], et fils d’un maître des requêtes qui avait eu

deux cent mille livres de rente de notre monnaie d’aujourd’hui, il se

trouva presque sans fortune. Colbert lui fit du bien comme aux autres

gens de lettres. Il a eu la principale part à l’Histoire du roi par

médailles. Mort en 1712.

TALON (Omer), avocat-général du parlement de Paris, a laissé des

Mémoires utiles, dignes d’un bon magistrat et d’un bon citoyen; mais

son éloquence n’est pas encore celle du bon temps. Mort en 1652.

TARTERON (Jérôme), jésuite. Il a traduit les satires d’Horace, de

Perse, et de Juvénal, et a supprimé les obscénités grossières dont

il est étrange que Juvénal, et surtout Horace, aient souillé leurs

ouvrages. Il a ménagé en cela la jeunesse, pour laquelle il croyait

travailler; mais sa traduction n’est pas assez littérale pour elle; le

sens est rendu, mais non pas la valeur des mots. Mort en 1720.

TERRASSON (l’abbé Jean), né en 1669[323], philosophe pendant sa vie

et à sa mort. Il y a de beaux morceaux dans son _Séthos_[324]. Sa

traduction de _Diodore_ est utile: son examen d’Homère passe pour être

sans goût. Mort en 1750.

THIERS (Jean-Baptiste), né à Chartres, en 1641[325]. On a de lui

beaucoup de dissertations. C’est lui qui écrivit contre l’inscription

du couvent des cordeliers de Reims: _A Dieu et à saint François, tous

deux crucifiés_. Mort en 1703.

THOMASSIN (Louis), de l’Oratoire, né en Provence, en 1619, homme d’une

érudition profonde. Il fit le premier des conférences sur les pères,

sur les conciles, et sur l’histoire. Il oublia sur la fin de sa vie

tout ce qu’il avait su, et ne se souvint plus d’avoir écrit. Mort en

1695.

THOYNARD (Nicolas), né à Orléans, en 1629. On prétend qu’il a eu grande

part au traité du cardinal Noris sur les _Époques syriennes_. Sa

_Concordance des quatre évangélistes_, en grec, passe pour un ouvrage

curieux. Il n’était que savant, mais il l’était profondément. Mort en

1706.

TORCI (Jean-Baptiste Colbert de). _Voyez_ COLBERT.

TOURNEFORD (Joseph Pitton de), né en Provence, en 1656, le plus grand

botaniste de son temps. Il fut envoyé par Louis XIV en Espagne, en

Angleterre, en Hollande, en Grèce, et en Asie, pour perfectionner

l’histoire naturelle. Il rapporta treize cent trente-six nouvelles

espèces de plantes, et il nous apprit à connaître les nôtres. Mort en

1708.

TOURREIL (Jacques de), né à Toulouse, en 1656, célèbre par sa

traduction de _Démosthène_. Mort en 1715[326].

TRISTAN (François), surnommé _l’Ermite_, gentilhomme de Gaston

d’Orléans, frère de Louis XIII. Le prodigieux et long succès qu’eut

sa tragédie de _Mariamne_ fut le fruit de l’ignorance où l’on était

alors. On n’avait pas mieux; et quand la réputation de cette pièce

fut établie, il fallut plus d’une tragédie de Corneille pour la faire

oublier. Il y a encore des nations chez qui des ouvrages très médiocres

passent pour des chefs-d’œuvre, parcequ’il ne s’est pas trouvé de génie

qui les ait surpassés. On ignore communément que Tristan ait mis en

vers l’office de la Vierge, et il n’est pas étrange qu’on l’ignore.

Mort en 1655. Voici son épitaphe, qu’il composa:

Je fis le chien couchant auprès d’un grand seigneur;

Je me vis toujours pauvre, et tâchai de paraître:

Je vécus dans la peine, espérant le bonheur,

Et mourus sur un coffre, en attendant mon maître.

TURENNE. Ce grand homme nous a laissé aussi des Mémoires qu’on trouve

dans sa vie écrite par Ramsay[327]. Nous avons beaucoup de Mémoires de

nos généraux; mais ils n’ont pas écrit comme Xénophon et César.

VAILLANT (Jean-Foy), né à Beauvais, en 1632. Le public lui doit la

science des médailles; et le roi, la moitié de son cabinet. Le ministre

Colbert le fit voyager en Italie, en Grèce, en Égypte, en Turquie, en

Perse. Des corsaires d’Alger le prirent en 1674, avec l’architecte

Desgodets. Le roi les racheta tous deux. Jamais savant n’essuya plus de

dangers. Mort en 1706.

VAILLANT (Jean-François-Foy), né à Rome, en 1665, pendant les voyages

de son père: antiquaire comme lui. Mort en 1708.

VALINCOURT (Jean-Baptiste-Henri du Trousset de), né en 1653. Une

épître[328] que Despréaux lui a adressée fait sa plus grande

réputation. On a de lui quelques petits ouvrages: il était bon

littérateur. Il fit une assez grande fortune, qu’il n’eût pas faite

s’il n’eût été qu’homme de lettres. Les lettres seules, dénuées de

cette sagacité laborieuse qui rend un homme utile, ne procurent presque

jamais qu’une vie malheureuse et méprisée. Un des meilleurs discours

qu’on ait jamais prononcés à l’académie, est celui dans lequel M. de

Valincourt tâche de guérir l’erreur de ce nombre prodigieux de jeunes

gens qui, prenant leur fureur d’écrire pour du talent, vont présenter

de mauvais vers à des princes, inondent le public de leurs brochures,

et qui accusent l’ingratitude du siècle, parcequ’ils sont inutiles au

monde et à eux-mêmes. Il les avertit que les professions qu’on croit

les plus basses sont fort supérieures à celle qu’ils ont embrassée.

Mort en 1730.

VALOIS (Adrien de), né à Paris, en 1607, historiographe de France. Ses

meilleurs ouvrages sont sa _Notice des Gaules_, et son Histoire de la

première race[329]. Mort en 1692.

VALOIS (Henri de), frère du précédent, né en 1603. Ses ouvrages sont

moins utiles à des Français que ceux de son frère. Mort en 1676.

VARIGNON (Pierre), né à Caen, en 1654: mathématicien célèbre. Mort en

1722.

VARILLAS (Antoine), né dans la Marche, en 1624, historien plus agréable

qu’exact. Mort en 1696.

VAVASSEUR (François), né dans le Charolais, en 1605, jésuite, grand

littérateur. Il fit voir le premier que les Grecs et les Romains n’ont

jamais connu le style burlesque, qui n’est qu’un reste de barbarie.

Mort en 1681.

VAUBAN (Sébastien Le Prestre, maréchal de), né en 1633. La

_Dîme royale_ qu’on lui a imputée n’est pas de lui, mais de

Boisguillebert[330]. Elle n’a pu être exécutée, et est en effet

impraticable. On a de lui plusieurs Mémoires dignes d’un bon citoyen.

Il contribua beaucoup par ses conseils à la construction du canal

de Languedoc. Observons qu’il était très ignorant, qu’il l’avouait

avec franchise, mais qu’il ne s’en vantait pas. Un grand courage, un

zèle que rien ne rebutait, un talent naturel pour les sciences de

combinaisons, de l’opiniâtreté dans le travail, le coup d’œil dans les

occasions, qui ne se trouve pas toujours ni avec les connaissances

ni avec le talent; telles furent les qualités auxquelles il dut sa

réputation. Il a prouvé, par sa conduite, qu’il pouvait y avoir des

citoyens dans un gouvernement absolu. Mort en 1707.

VAUGELAS (Claude Favre de), né à Bourg-en-Bresse, en 1585. C’est un des

premiers qui ont épuré et réglé la langue, et de ceux qui pouvaient

faire des vers italiens sans en pouvoir faire de français. Il retoucha

pendant trente ans sa traduction de Quinte-Curce. Tout homme qui veut

bien écrire doit corriger ses ouvrages toute sa vie. Mort en 1650.

VERGIER (Jacques), né à Paris, en 1657[331]. Il est, à l’égard de

La Fontaine, ce que Campistron est à Racine; imitateur faible, mais

naturel: mort assassiné à Paris par des voleurs, en 1720. On laisse

entendre, dans le _Moréri_, qu’il avait fait une parodie contre un

prince puissant qui le fit tuer. Ce conte est faux[332].

VERTOT (Réné Auber de), né en Normandie[333], en 1655. Historien

agréable et élégant. Mort en 1735.

VILLARS (le maréchal, Louis-Claude duc de), né en 1652. Le premier tome

des Mémoires qui portent son nom est entièrement de lui[334]. Il savait

par cœur les beaux endroits de Corneille, de Racine, et de Molière. Je

lui ai entendu dire un jour à un homme d’état fort célèbre, qui était

étonné qu’il sût tant de vers de comédie: «J’en ai moins joué que vous,

mais j’en sais davantage.» Mort en 1734.

VILLEDIEU[335] (Marie-Catherine Desjardins, plus connue sous le nom

de madame de). Ses romans lui firent de la réputation. Au reste, on

est bien éloigné de vouloir donner ici quelque prix à tous ces romans

dont la France a été et est encore inondée; ils ont presque tous été,

excepté _Zaïde_, des productions d’esprits faibles qui écrivent avec

facilité des choses indignes d’être lues par les esprits solides: ils

sont même pour la plupart dénués d’imagination; et il y en a plus dans

quatre pages de l’Arioste que dans tous ces insipides écrits qui

gâtent le goût des jeunes gens. Née à Alençon, vers 1640; morte en 1683.

VILLIERS (Pierre de), né à Coignac, en 1648, jésuite. Il cultiva

les lettres, comme tous ceux qui sont sortis de cet ordre. Ses

sermons, et son _Poëme sur l’art de prêcher_, eurent de son temps

quelque réputation. Ses stances sur la solitude sont fort au-dessus

de celles de Saint-Amant, qu’on avait tant vantées, mais ne sont

pas encore tout-à-fait dignes d’un siècle si au-dessus de celui de

Saint-Amant[336]. Mort en 1728.

VOITURE (Vincent), né à Amiens, en 1598. C’est le premier qui fut en

France ce qu’on appelle un bel esprit. Il n’eut guère que ce mérite

dans ses écrits, sur lesquels on ne peut se former le goût[337]; mais

ce mérite était alors très rare. On a de lui de très jolis vers, mais

en petit nombre. Ceux qu’il fit pour la reine Anne d’Autriche, et qu’on

n’imprima pas dans son recueil, sont un monument de cette liberté

galante qui régnait à la cour de cette reine, dont les frondeurs

lassèrent la douceur et la bonté.

...

...

Je pensois si le cardinal,

J’entends celui de La Valette,

Pouvoit voir l’éclat sans égal

Dans lequel maintenant vous ête[338];

J’entends celui de la beauté;

Car auprès je n’estime guère,

Cela soit dit sans vous déplaire,

Tout l’éclat de la majesté[339].

Il fit aussi des vers italiens et espagnols avec succès. Mort en 1648.

Ce n’est pas la peine de pousser plus loin ce catalogue. On y voit

un petit nombre de grands génies, un assez grand d’imitateurs, et on

pourrait donner une liste beaucoup plus longue des savants. Il sera

difficile désormais qu’il s’élève des génies nouveaux, à moins que

d’autres mœurs, une autre sorte de gouvernement, ne donnent un tour

nouveau aux esprits. Il sera impossible qu’il se forme des savants

universels, parceque chaque science est devenue immense. Il faudra

nécessairement que chacun se réduise à cultiver une petite partie du

vaste champ que le siècle de Louis XIV a défriché.

Œuvres de Voltaire Tome XIX: Siècle de Louis XIV.—Tome I · 第 46 / 89 题