ET CONTROLEURS-GÉNÉRAUX DES FINANCES.

Henri-Auguste DE LOMÉNIE, comte DE BRIENNE, eut le département des

affaires étrangères pendant la minorité de Louis XIV. Sa fierté ne

lui fit point de tort, parcequ’elle était fondée sur des sentiments

d’honneur. Nous avons de lui des _Mémoires_[60] instructifs. Mort en

1666.

François SUBLET DES NOYERS, retiré en 1643, mort en 1645.

Léon LE BOUTHILLIER DE CHAVIGNI, fils de Claude Le Bouthillier, eut le

département de la guerre: mort en 1652.

Louis PHELYPEAUX, marquis DE LA VRILLIÈRE, eut le département des

affaires du royaume: mort en 1681.

Louis PHELYPEAUX, son fils, fut reçu en survivance; mais la charge fut

donnée à un autre de ses enfants, Balthasar Phelypeaux, qui eut pour

successeur un autre Louis Phelypeaux, son fils. Balthasar Phelypeaux,

reçu en survivance en 1669, entre en exercice en 1676: mort en 1700.

Tous trois estimés pour leurs vertus, et aimés pour leur douceur.

Cette charge de secrétaire d’état est restée sans interruption dans

la famille des Phelypeaux pendant cent soixante-cinq ans, depuis Paul

Phelypeaux, fait secrétaire d’état en 1610, jusqu’à Louis Phelypeaux,

duc de la Vrillière, retiré en 1775[61].

Henri-Louis DE LOMÉNIE, comte DE BRIENNE, fils de Henri-Auguste, eut

la vivacité de son père, mais n’en eut pas les autres qualités. Étant

conseiller d’état dès l’âge de seize ans, et destiné aux affaires

étrangères, envoyé en Allemagne pour s’instruire, il alla jusqu’en

Finlande, et écrivit ses voyages en latin. Il exerça la charge de

secrétaire d’état des affaires étrangères à vingt-trois ans; mais ayant

perdu sa femme, Henriette de Chavigni, il en fut si affligé que son

esprit s’aliéna; on fut obligé de l’éloigner de la société. Le reste de

sa vie fut très malheureux. On a déchiré sa mémoire dans les derniers

_Dictionnaires historiques_[62]; on devait montrer de la compassion

pour son état et de la considération pour son nom[63].

HUGUES, marquis de LYONNE, d’une ancienne maison de Dauphiné, eut les

affaires étrangères jusqu’en 1670. On a de lui des Mémoires. C’était un

homme aussi laborieux qu’aimable: son fils avait obtenu la survivance

de sa charge; mais à la mort du père elle fut donnée à M. de Pomponne.

Mort en 1671.

Jean-Baptiste COLBERT s’avança uniquement par son mérite. Il parvint à

être intendant du cardinal Mazarin. S’étant instruit à fond de toutes

les parties du gouvernement, et particulièrement des finances, il

devint un homme nécessaire dans le délabrement où le cardinal Mazarin,

le surintendant Fouquet, et encore plus le malheur des temps, avaient

mis les finances. Louis XIV le fit travailler secrètement avec lui

pour s’instruire. Il perdit Fouquet de concert avec Le Tellier, alors

secrétaire d’état; mais il se fit pardonner cet acharnement par l’ordre

invariable qu’il mit dans les finances, et par des services dont on ne

doit point perdre la mémoire. Contrôleur-général en 1664, on peut le

regarder comme le fondateur du commerce et le protecteur de tous les

arts: il n’a point négligé l’agriculture, comme on le dit dans tant de

livres nouveaux. Son génie et ses soins ne pouvaient négliger cette

partie essentielle. On ne peut lui reprocher peut-être que d’avoir

cédé au préjugé qui ne voulait pas que le commerce des grains avec

l’étranger restât libre. Mort en 1683.

Jean-Baptiste COLBERT, marquis de SEIGNELAI, fils du précédent, d’un

esprit plus vaste encore que son père, beaucoup plus brillant et plus

cultivé: secrétaire d’état de la marine, qu’il rendit la plus belle de

l’Europe. Mort en 1690.

Charles COLBERT DE CROISSI, frère du grand Colbert; secrétaire

d’état des affaires étrangères, en 1679, après plusieurs ambassades

glorieuses. Il eut la place de secrétaire d’état d’Arnauld de Pomponne;

mais on le place ici pour ne pas interrompre la liste des Colbert. Mort

en 1696.

Jean-Baptiste COLBERT, marquis de TORCI, fils du précédent, secrétaire

d’état des affaires étrangères, à la mort de son père. Il joignit la

dextérité à la probité, ne donna jamais de promesse qu’il ne tînt, fut

aimé et respecté des étrangers. Mort en 1746.

Simon ARNAULD DE POMPONNE, secrétaire d’état des affaires étrangères en

1671, homme savant et de beaucoup d’esprit, ainsi que presque tous les

Arnauld, chéri dans la société, et préférant quelquefois les agréments

de cette société aux affaires, renvoyé en 1679, et remplacé par le

marquis de Croissi. Il ne fut point secrétaire d’état toute sa vie,

comme le disent les nouveaux Dictionnaires historiques; mais le roi lui

conserva le titre de ministre d’état, avec la permission d’entrer au

conseil, permission dont il n’usa pas. Mort en 1699.

Michel LE TELLIER, le chancelier, secrétaire d’état jusqu’en 1666.

François-Michel LE TELLIER, marquis de Louvois, le plus grand ministre

de la guerre qu’on eût vu jusqu’alors, secrétaire d’état en 1666. Il

fut plus estimé qu’aimé du roi, de la cour, et du public; il eut le

bonheur, comme Colbert, d’avoir des descendants qui ont fait honneur

à sa maison, et même des maréchaux de France; il n’est pas vrai qu’il

mourut subitement au sortir du conseil, comme on l’a dit dans tant de

livres et de dictionnaires. Il prenait les eaux de Balaruc, et voulait

travailler en les prenant: cette ardeur indiscrète de travail causa sa

mort, en 1691[64].

Louis-François-Marie LE TELLIER, marquis de BARBESIEUX, fils du marquis

de Louvois, secrétaire d’état de la guerre, après la mort de son père,

jeune homme qui commença par préférer les plaisirs et le faste au

travail. Mort à trente-trois ans, en 1701.

Claude LE PELLETIER, président aux enquêtes, prevôt des marchands,

homme de bien, modeste, retiré, travailla au code de droit canon. Cette

étude ne paraissait pas le désigner pour successeur du grand Colbert;

cependant il le fut en 1683. On dit[65] au roi qu’il n’était pas propre

pour cette place, parcequ’il n’était pas assez dur: c’est pour cela que

je le choisis, répondit Louis XIV. Il quitta le ministère et la cour au

bout de six ans. Toute sa famille a été renommée, comme lui, pour son

intégrité. Mort en 1711.

Louis PHELYPEAUX, comte de Pontchartrain, le même qui fut chancelier,

commença par être premier président du parlement de Bretagne;

contrôleur-général en 1690, après la retraite du contrôleur-général Le

Pelletier; secrétaire d’état après la mort du marquis de Seignelai, la

même année 1690. C’est lui qui, par l’avis de l’abbé Bignon, soumit

toutes les académies aux secrétaires d’état, excepté l’académie

française, qui ne pouvait dépendre que du roi.

Jérôme PHELYPEAUX, comte de Pontchartrain, fils du précédent,

secrétaire d’état du vivant de son père le chancelier, exclu par le duc

d’Orléans, à la mort de Louis XIV.

Michel DE CHAMILLART, conseiller d’état, contrôleur-général en 1699,

secrétaire d’état de la guerre en 1701, homme modéré et doux, ne put

porter ces deux fardeaux dans des temps difficiles, obligé bientôt

de les quitter: son fils, qui avait la survivance du ministère de la

guerre, se démit, en 1709, en même temps que lui. Mort en 1721.

Daniel VOISIN, secrétaire d’état de la guerre en 1709, exerça le

ministère, quoique chancelier, en 1714, jusqu’à la mort de Louis XIV.

Nicolas DESMARETS, contrôleur-général en 1708, zélé, laborieux,

intelligent, ne put réparer les maux de la guerre. Démis après la mort

de Louis XIV. En quittant sa place, il donna au régent une apologie de

son administration qu’on a imprimée depuis. Il y parle avec franchise

des opérations injustes en elles-mêmes auxquelles il a été forcé, par

le malheur des temps, pour prévenir de nouveaux malheurs et de plus

grandes injustices. Ce mémoire prouve qu’il avait des talents, une

grande modestie, et des intentions droites. On peut le regarder comme

un modèle de la manière simple, noble, respectueuse, et ferme, qui

convient à un ministre obligé de rendre compte de son administration.

Il fut immolé à la haine publique, et ses successeurs le firent

regretter. Mort en 1721.

CATALOGUE DE LA PLUPART DES ÉCRIVAINS FRANÇAIS QUI ONT PARU DANS LE

SIÈCLE DE LOUIS XIV, POUR SERVIR A L’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE CE TEMPS.

ABADIE ou LABADIE[66] (Jean), né en Guienne, en 1610, jésuite, puis

janséniste, puis protestant, voulut faire enfin une secte et s’unir

avec Antoinette Bourignon, qui lui répondit que chacun avait son

Saint-Esprit, et que le sien était fort supérieur à celui d’Abadie. On

a de lui trente et un volumes[67] de fanatisme. On n’en parle ici que

pour montrer l’aveuglement de l’esprit humain. Il ne laissa pas d’avoir

des disciples. Mort à Altena, en 1674.

ABBADIE (Jacques), né en Béarn, en 1658, célèbre par son traité _de la

Religion chrétienne_, mais qui fit tort ensuite à cet ouvrage par celui

de l’_Ouverture des sept sceaux_. Mort en Irlande[68], en 1727.

ACHERI (Dom Jean-Luc d’), bénédictin, grand et judicieux compilateur.

Né en 1608, mort en 1685.

ALEXANDRE (Noël), né à Rouen, en 1639, dominicain. Il a fait beaucoup

d’ouvrages de théologie, et disputé beaucoup sur les usages de la Chine

contre les jésuites qui en revenaient. Mort en 1724.

AMELOT DE LA HOUSSAIE (Nicolas), né à Orléans, en 1634. Ses traductions

avec des notes politiques et ses histoires sont fort recherchées; ses

Mémoires, par ordre alphabétique, sont très fautifs. Il est le premier

qui ait fait connaître le gouvernement de Venise. Son histoire déplut

au sénat, qui était encore dans l’ancien préjugé qu’il y a des mystères

politiques qu’il ne faut pas révéler. On a appris depuis qu’il n’y

a plus de mystères, et que la politique consiste à être riche et à

entretenir de bonnes armées. Amelot traduisit et commenta _le Prince

de Machiavel_, livre long-temps cher aux petits seigneurs qui se

disputaient de petits états mal gouvernés, devenu inutile dans un temps

où tant de grandes puissances, toujours armées, étouffent l’ambition

des faibles. Amelot se croyait le plus grand politique de l’Europe;

cependant il ne sut jamais se tirer de la médiocrité, et il mourut dans

la misère: c’est qu’il était politique par son esprit, et non par son

caractère. Mort en 1706.

AMELOTTE (Denys), né en Saintonge, en 1606, de l’Oratoire. Il

est principalement connu par une assez bonne version du _Nouveau

Testament_: mort en 1678.

AMONTONS (Guillaume), né à Paris, en 1663, excellent mécanicien: mort

le 11 octobre en 1705.

ANCILLON (David), né à Metz, en 1617, calviniste, et son fils Charles,

mort à Berlin en 1715, ont eu quelque réputation dans la littérature.

ANSELME[69], moine augustin, le premier qui ait fait une histoire

généalogique des grands officiers de la couronne, continuée et

augmentée par Dufourni, auditeur des comptes. On a une notion très

vague de ce qui constitue les grands officiers. On s’imagine que ce

sont ceux à qui leur charge donne le titre de _grand_, comme _grand

écuyer_, _grand échanson_; mais le connétable, les maréchaux, le

chancelier, sont grands officiers, et n’ont point ce titre de _grand_,

et d’autres qui l’ont ne sont point réputés grands officiers. Les

capitaines des gardes, les premiers gentilshommes de la chambre, sont

devenus réellement de grands officiers, et ne sont pas comptés par le

père Anselme. Rien n’est décidé sur cette matière, et il y a autant de

confusion et d’incertitude sur tous les droits et sur tous les titres

en France, qu’il y a d’ordre dans l’administration. Mort en 1694.

ARNAULD (Antoine), vingtième fils de celui qui plaida contre les

jésuites, docteur en Sorbonne, né en 1612. Rien n’est plus connu que

son éloquence, son érudition, et ses disputes, qui le rendirent si

célèbre et en même temps si malheureux, selon les idées ordinaires qui

mettent le malheur dans l’exil et dans la pauvreté, sans considérer la

gloire, les amis, et une vieillesse saine, qui furent le partage de cet

homme fameux. Il est dit dans le supplément au _Moréri_ qu’Arnauld, en

1689, pour avoir les bonnes graces de la cour, fit un libelle contre

le roi Guillaume, intitulé: «Le vrai portrait de Guillaume-Henri de

Nassau, nouvel Absalon, nouvel Hérode, nouveau Cromwell, nouveau

Néron.» Ce style, qui ressemble à celui du père Garasse, n’est guère

celui d’Arnauld. Il ne songea jamais à flatter la cour. Louis XIV

eût fort mal reçu un livre si grossièrement intitulé; et ceux qui

attribuent cet ouvrage et cette intention au fameux Arnauld[70] ne

savent pas qu’on ne réussit point à la cour par des livres. Mort à

Bruxelles, en 1694.

L’auteur du Dictionnaire historique, littéraire, critique, et

janséniste[71], dit à l’article _Arnauld_ qu’aussitôt que son livre

sur _la Fréquente Communion_ parut, _l’enfer en frémit, et que le

jésuite Nouet fit la première attaque_. Il est difficile de savoir

au juste quelle est l’opinion de l’enfer sur un livre nouveau; et, à

l’égard des hommes, ils ont entièrement oublié le P. Nouet. Il est

très vrai que la plupart des écrits polémiques d’Arnauld ne sont plus

connus aujourd’hui. C’est le sort de presque toutes les disputes. Le

Dictionnaire historique, littéraire, critique, et janséniste, s’emporte

un peu contre cette vérité; il a raison: mais l’auteur devrait savoir

que les injures prodiguées au sujet des querelles théologiques sont

aujourd’hui aussi méprisées que ces querelles mêmes, et c’est beaucoup

dire.

ARNAULD-D’ANDILLI (Robert), frère aîné du précédent, né en 1588, l’un

des plus grands écrivains de Port-Royal. Il présenta à Louis XIV, à

l’âge de quatre-vingt-cinq ans, sa traduction de _Josèphe_, qui de

tous ses ouvrages est le plus recherché. Il fut père de Simon Arnauld,

marquis de Pomponne, ministre d’état; et ce ministre ne put empêcher ni

les disputes ni les disgraces de son oncle le docteur de Sorbonne. Mort

en 1674.

AUBERI (Antoine), né en 1616. On a de lui les vies des cardinaux de

Richelieu et de Mazarin, ouvrages médiocres, mais dans lesquels on peut

s’instruire. Mort en 1695. C’est lui qui le premier fit connaître la

fourberie de l’auteur du _Testament politique du cardinal de Richelieu_.

AUBIGNAC (François d’), né en 1604. Il n’eut jamais de maître que

lui-même. Attaché au cardinal de Richelieu, il était l’ennemi de

Corneille. Sa _Pratique du théâtre_ est peu lue; il prouva par sa

tragédie de _Zénobie_ que les connaissances ne donnent pas les talents.

Mort en 1676.

AULNOI (La comtesse d’). Son _Voyage_ et ses _Mémoires d’Espagne_, et

des romans écrits avec légèreté, lui firent quelque réputation. Morte

en 1705.

AVRIGNI (Hyacinthe Robillard d’), jésuite[72] auteur d’une nouvelle

manière d’écrire l’histoire. On a de lui des _Annales chronologiques

depuis 1601 jusqu’à 1715_. On y voit ce qui s’est passé de plus

important dans l’Europe exactement discuté, et en peu de mots; les

dates sont exactes. Jamais on n’a mieux su discerner le vrai, le faux,

et le douteux. Il a fait aussi des _Mémoires ecclésiastiques_[73];

mais ils sont malheureusement infectés de l’esprit de parti. Marcel et

lui ont été tous deux effacés par l’_Histoire chronologique de France_

du président Hénault, l’ouvrage à-la-fois le plus court, le plus plein

que nous ayons en ce genre, et le plus commode pour les lecteurs.

BAILLET (Adrien), né près de Beauvais, en 1649; critique célèbre. Mort

en 1706.

BALUZE (Étienne), du Limousin, né en 1630. C’est lui qui a formé le

recueil des manuscrits de la bibliothèque de Colbert. Il a travaillé

jusqu’à l’âge de quatre-vingt-huit ans. On lui doit sept volumes

d’anciens monuments. Exilé pour avoir soutenu les prétentions du

cardinal de Bouillon, qui se croyait indépendant du roi, et qui fondait

son droit sur ce qu’il était né d’une maison souveraine, et dans la

principauté de Sédan, avant que l’échange de cette souveraineté avec le

roi eût été consommé. Mort en 1718.

BALZAC (Jean-Louis Guer, de), né en 1594. Homme éloquent, et le premier

qui fonda un prix d’éloquence. Il eut le brevet d’historiographe

de France et de conseiller d’état, qu’il appelait de magnifiques

bagatelles. La langue française lui a une très grande obligation. Il

donna le premier du nombre et de l’harmonie à la prose. Il eut de son

vivant tant de réputation, qu’un nommé Goulu, général des feuillants,

écrivit contre lui deux volumes d’injures. Mort en 1654[74].

BARATIER, le plus singulier peut-être de tous les enfants célèbres.

Il doit être compté parmi les Français, quoique né en Allemagne[75].

Son père était un prédicant réfugié. Il sut le grec à six ans, et

l’hébreu à neuf. C’est à lui que nous devons la traduction des voyages

du Juif _Benjamin de Tudèle_ avec des dissertations curieuses. Le

jeune Baratier était déjà savant en histoire, en philosophie, en

mathématique. Il étonna tous ceux qui le connurent pendant sa vie, et

en fut regretté à sa mort; il n’avait que dix-neuf ans lorsqu’il fut

ravi au monde; il est vrai que son père travailla beaucoup aux ouvrages

de cet enfant.

BARBEYRAC (Jean), né à Béziers, en 1674; calviniste, professeur

en droit et en histoire à Lausanne, traducteur et commentateur de

_Puffendorf_ et de _Grotius_. Il semble que ces _Traités du droit

des gens, de la guerre, et de la paix_, qui n’ont jamais servi ni à

aucun traité de paix, ni à aucune déclaration de guerre, ni à assurer

le droit d’aucun homme, soient une consolation pour les peuples des

maux qu’ont faits la politique et la force. Ils donnent l’idée de la

justice, comme on a les portraits des personnes célèbres qu’on ne peut

voir. Sa préface de _Puffendorf_ mérite d’être lue: il y prouve que la

morale des Pères est fort inférieure à celle des philosophes modernes.

Mort en 1729.

BARBIER D’AUCOUR (Jean), connu chez les jésuites sous le nom de

l’_Avocat Sacrus_, et dans le monde par sa _Critique des entretiens

du P. Bouhours_, et par l’excellent plaidoyer pour un homme innocent

appliqué à la question et mort dans ce supplice; il fut long-temps

protégé par Colbert, qui le fit contrôleur des bâtiments du roi; mais

ayant perdu son protecteur, il mourut dans la misère, en 1694.

BARBIER (Mademoiselle) a fait quelques tragédies[76].

BARON (Michel). On ne croit pas que les pièces qu’il donna sous son nom

soient de lui[77]. Son mérite plus reconnu était dans la perfection de

l’art du comédien, perfection très rare, et qui n’appartint qu’à lui.

Cet art demande tous les dons de la nature, une grande intelligence,

un travail assidu, une mémoire imperturbable, et surtout cet art si

rare de se transformer en la personne qu’on représente. Voilà pourtant

ce qu’on s’obstine à mépriser. Les prédicateurs venaient souvent à la

comédie dans une loge grillée étudier Baron, et de là ils allaient

déclamer contre la comédie. C’est la coutume que les confesseurs

exigent des comédiens mourants qu’ils renoncent à leur profession.

Baron avait quitté le théâtre en 1691, par dégoût. Il y avait remonté

en 1720, à l’âge de 68 ans: et il y fut encore admiré, jusqu’en l’année

1729. Il était alors âgé de près de soixante et dix-huit ans: il se

retira encore et mourut la même année, en protestant qu’il n’avait

jamais eu le moindre scrupule d’avoir déclamé devant le public les

chefs-d’œuvre de génie et de morale des grands auteurs de la nation; et

que rien n’est plus impertinent que d’attacher de la honte à réciter ce

qu’il est glorieux de composer.

BASNAGE (Jacques), né à Rouen en 1653. Calviniste, pasteur à La Haye,

plus propre à être ministre d’état que d’une paroisse. De tous ses

livres, son _Histoire des Juifs_, celles _des Provinces-Unies_ et

_de l’Église_, sont les plus estimés. Les livres sur les affaires du

temps meurent avec les affaires; les ouvrages d’une utilité générale

subsistent. Mort en 1723.

BASNAGE DE BEAUVAL (Henri), de Rouen, frère du précédent, avocat en

Hollande, mais encore plus philosophe, qui a écrit _De la tolérance des

Religions_. Il était laborieux, et nous avons de lui le _Dictionnaire

de Furetière_ augmenté. Mort en 1710.

BASSOMPIERRE (François, maréchal de). Quoique ses _Mémoires_[78]

appartiennent au siècle précédent, on peut le compter dans cette liste,

étant mort en 1646.

_Baudrand_ (Michel-Antoine), né à Paris en 1633, géographe, moins

estimé que Sanson. Mort en 1700.

_Bayle_[79] (Pierre), né au Carlat dans le comté de Foix, en 1647,

retiré en Hollande plutôt comme philosophe que comme calviniste,

persécuté pendant sa vie par Jurieu, et après sa mort par les ennemis

de la philosophie. Ce savant, que Louis Racine appelle un _homme

affreux_[80], donnait aux pauvres son superflu: et quand Jurieu lui eut

fait retrancher sa pension, il refusa une augmentation de l’honoraire

que lui donnait Reiniers Leers, son imprimeur. S’il avait prévu

combien son Dictionnaire serait recherché, il l’aurait rendu encore

plus utile, en retranchant les noms obscurs, et en y ajoutant plus de

noms illustres. C’est par son excellente manière de raisonner qu’il

est surtout recommandable, non par sa manière d’écrire, trop souvent

diffuse, lâche, incorrecte, et d’une familiarité qui tombe quelquefois

dans la bassesse. Dialecticien admirable, plus que profond philosophe,

il ne savait presque rien en physique. Il ignorait les découvertes du

grand Newton. Presque tous ses articles philosophiques supposent ou

combattent un cartésianisme qui ne subsiste plus. Il ne connaissait

d’autre définition de la matière que l’étendue: ses autres propriétés

reconnues ou soupçonnées ont fait naître enfin la vraie philosophie.

On a eu des démonstrations nouvelles, et des doutes nouveaux: de sorte

qu’en plus d’un endroit le sceptique Bayle n’est pas encore assez

sceptique. Il a vécu et il est mort en sage. Des-Maizeaux a écrit sa

vie en un gros volume[81]; elle ne devait pas contenir six pages: la

vie d’un écrivain sédentaire est dans ses écrits. Mort en 1706.

Il ne faut jamais oublier la persécution que le fanatique Jurieu

suscita dans un pays libre à ce philosophe. Il arma contre lui

le consistoire calviniste sous plusieurs prétextes, et surtout à

l’occasion du fameux article de David. Bayle avait fortement relevé

les excès, les trahisons, et les barbaries, que ce prince juif avait

commises dans les temps où la grâce de Dieu l’abandonnait. Il n’eût

pas été indécent à ce consistoire d’engager Bayle à célébrer ce

prince juif qui fit une si belle pénitence, et qui obtint de Dieu que

soixante et dix mille de ses sujets mourussent de la peste, pour expier

le crime de leur roi qui avait osé faire le dénombrement du peuple.

Mais ce qui doit être soigneusement observé, c’est que ces pasteurs,

dans leur censure, le reprennent d’avoir quelquefois donné des éloges

à des papes gens de bien, et lui enjoignent de ne jamais justifier

aucun pape, parceque, disent-ils expressément, ils ne sont pas de leur

Église. Ce trait est un de ceux qui caractérisent le mieux l’esprit de

parti. Au reste, on a voulu continuer son Dictionnaire; mais on n’a

pu l’imiter[82]. Les continuateurs ont cru qu’il ne s’agissait que de

compiler. Il fallait avoir le génie et la dialectique de Bayle pour

oser travailler dans le même genre.

BEAUMONT DE PÉRÉFIXE (Hardouin), précepteur de Louis XIV, archevêque de

Paris. Son _Histoire de Henri IV_, qui n’est qu’un abrégé, fait aimer

ce grand prince, et est propre à former un bon roi. Il la composa

pour son élève. On crut que Mézerai y avait eu part; en effet, il

s’y trouve beaucoup de ses manières de parler; mais Mézerai n’avait

pas ce style touchant et digne, en plusieurs endroits, du prince

dont Péréfixe écrivait la vie, et de celui à qui il l’adressait. Les

excellents conseils qui s’y trouvent pour gouverner par soi-même ne

furent insérés que dans la seconde édition, après la mort du cardinal

Mazarin. On apprend d’ailleurs à connaître Henri IV beaucoup plus dans

cette histoire que dans celle de Daniel, écrite un peu sèchement, et

où il est trop parlé du P. Coton, et trop peu des grandes qualités de

Henri IV, et des particularités de la vie de ce bon roi. Péréfixe émeut

tout cœur né sensible, et fait adorer la mémoire de ce prince, dont les

faiblesses n’étaient que celles d’un homme aimable, et dont les vertus

étaient celles d’un grand homme. Mort en 1670.

BEAUSOBRE (Isaac de), né à Niort, en 1659, d’une maison distinguée

dans la profession des armes, l’un de ceux qui ont fait honneur à

leur patrie qu’ils ont été forcés d’abandonner. Son _Histoire du

manichéisme_ est un des livres les plus profonds, les plus curieux, et

les mieux faits. On y développe cette religion philosophique de Manès,

qui était la suite des dogmes de l’ancien Zoroastre et de l’ancien

Hermès; religion qui séduisit long-temps saint Augustin. Cette histoire

est enrichie de connaissances de l’antiquité; mais enfin ce n’est

(comme tant d’autres livres moins bons) qu’un recueil des erreurs

humaines. Mort à Berlin, en 1738.

BENSERADE (Isaac de), né en Normandie, en 1612. Sa petite maison

de Gentilli, où il se retira sur la fin de sa vie, était remplie

d’inscriptions en vers, qui valaient bien ses autres ouvrages; c’est

dommage qu’on ne les ait pas recueillies. Mort en 1691.

BERGIER (Nicolas) a eu le titre d’historiographe de France; mais il est

plus connu par sa curieuse _Histoire des grands chemins de l’empire

romain_, surpassés aujourd’hui par les nôtres en beauté, mais non pas

en solidité. Son fils mit la dernière main à cet ouvrage utile, et le

fit imprimer sous Louis XIV[83]. Mort en 1623.

BERNARD[84] (mademoiselle), auteur de quelques pièces de théâtre,

conjointement avec le célèbre _Bernard_ de Fontenelle, qui a fait

presque tout le _Brutus_. Il est bon d’observer que la _Fable

allégorique de l’imagination et du bonheur_, qu’on a imprimée sous son

nom, est de l’évêque de Nîmes, La Parisière, successeur de Fléchier.

BERNARD (Jacques), du Dauphiné, né en 1658, savant littérateur. Ses

journaux ont été estimés. Mort en Hollande, en 1718.

BERNIER (François), surnommé _le Mogol_; né à Angers, vers l’an 1625.

Il fut huit ans médecin de l’empereur des Indes. Ses Voyages sont

curieux. Il voulut, avec Gassendi, renouveler en partie le système des

atomes d’Épicure; en quoi certes il avait très grande raison, les

espèces ne pouvant être toujours reproduites les mêmes, si les premiers

principes ne sont invariables: mais alors les romans de Descartes

prévalaient. Mort en vrai philosophe, en 1688.

BIGNON (Jérôme), né en 1589. Il a laissé un plus grand nom que de

grands ouvrages. Il n’était pas encore du bon temps de la littérature.

Le parlement, dont il fut avocat général, chérit avec raison sa

mémoire. Mort en 1656.

BILLAUT (Adam), connu sous le nom de _Maître Adam_, menuisier à

Nevers. Il ne faut pas oublier cet homme singulier qui, sans aucune

littérature, devint poëte dans sa boutique. On ne peut s’empêcher de

citer de lui ce rondeau, qui vaut mieux que beaucoup de rondeaux de

Benserade:

Pour te guérir de cette sciatique

Qui te retient comme un paralytique

Dedans ton lit sans aucun mouvement,

Prends-moi deux brocs d’un fin jus de sarment,

Puis lis comment on le met en pratique.

Prends-en deux doigts, et bien chauds les applique

Dessus l’externe où la douleur te pique;

Et tu boiras le reste promptement

Pour te guérir.

Sur cet avis ne sois point hérétique;

Car je te fais un serment authentique

Que si tu crains ce doux médicament,

Ton médecin, pour ton soulagement,

Fera l’essai de ce qu’il communique

Pour te guérir.

Il eut des pensions du cardinal de Richelieu, et de Gaston frère de

Louis XIII. Mort en 1662.

BOCHART (Samuel), né à Rouen, en 1599, calviniste, un des plus

savants hommes de l’Europe dans les langues et dans l’histoire, mais

systématique, comme tous les savants. Il fut un de ceux qui allèrent

en Suède instruire et admirer la reine Christine. Mort en 1667. [85]

BOILEAU DESPRÉAUX (Nicolas), de l’académie, né au village de Crône

auprès de Paris, en 1636. Il essaya du barreau, et ensuite de la

Sorbonne. Dégoûté de ces deux chicanes, il ne se livra qu’à son talent,

et devint l’honneur de la France. On a tant commenté ses ouvrages, on a

chargé ces commentaires de tant de minuties, que tout ce qu’on pourrait

dire ici serait superflu.

On fera seulement une remarque qui paraît essentielle; c’est qu’il

faut distinguer soigneusement dans ses vers ce qui est devenu proverbe

d’avec ce qui mérite de devenir maxime. Les maximes sont nobles, sages,

et utiles. Elles sont faites pour les hommes d’esprit et de goût, pour

la bonne compagnie. Les proverbes ne sont que pour le vulgaire, et l’on

sait que le vulgaire est de tous les états.

Pour paraître honnête homme, en un mot il faut l’être.

On me verra dormir au branle de sa roue[86].

Chaque âge a ses plaisirs, son esprit, et ses mœurs.

L’esprit n’est point ému de ce qu’il ne croit pas.

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

Voilà ce qu’on doit appeler des maximes dignes des honnêtes gens. Mais

pour des vers tels que ceux-ci,

J’appelle un chat un chat, et Rolet un fripon.

S’en va chercher son pain de cuisine en cuisine.

Quand je veux dire blanc, la quinteuse dit noir.

Aimez-vous la muscade? on en a mis partout.

La raison dit Virgile, et la rime Quinault.

ce sont là plutôt des proverbes du peuple que des vers dignes d’être

retenus par les connaisseurs. Mort en 1711.

BOILEAU (Gilles), né à Paris, en 1631, frère aîné du fameux Boileau. Il

a fait quelques traductions qui valent mieux que ses vers: mort en 1669.

BOILEAU (Jacques), autre aîné de Despréaux, docteur de Sorbonne:

esprit bizarre, qui a fait des livres bizarres, écrits dans un latin

extraordinaire, comme l’_Histoire des flagellants_, _les Attouchements

impudiques_, _les Habits des prêtres_, etc. On lui demandait pourquoi

il écrivait toujours en latin: C’est, dit-il, de peur que les évêques

ne me lisent; ils me persécuteraient. Mort en 1716.

BOINDIN (Nicolas), trésorier de France et procureur du roi de sa

compagnie, de l’académie des belles-lettres, connu par d’excellentes

recherches sur les théâtres anciens, et sur les tribus romaines,

par la jolie comédie du _Port de mer_. C’était un critique dur; le

Dictionnaire historique et janséniste[87] le traite d’athée. Il n’a

jamais rien écrit sur la religion. Pourquoi insulter ainsi à la mémoire

d’un magistrat que les auteurs de ce Dictionnaire n’ont point connu?

Quelle insolence punissable! Comme il était mort sans sacrements, les

prêtres de sa paroisse voulaient lui refuser la sépulture, espèce

de juridiction qu’ils prétendent avoir droit d’exercer; mais le

gouvernement et les magistrats, qui veillent au maintien des lois, de

la décence, et des mœurs, répriment avec soin ces actes de superstition

et de barbarie. Cependant on craignit que ces prêtres n’ameutassent le

petit peuple contre le convoi de Boindin, ainsi qu’ils l’avaient ameuté

contre celui de Molière; et Boindin fut enterré sans cérémonie: mort en

1751.

BOISROBERT (François LE METEL de), plus célèbre par sa faveur auprès

du cardinal de Richelieu, et par sa fortune, que par son mérite. Il

composa dix-huit pièces de théâtre qui ne réussirent guère qu’auprès de

son patron. Mort en 1662.

BOIVIN (Jean), né en Normandie, en 1663, frère de Louis Boivin, et

utile comme lui pour l’intelligence des beautés des auteurs grecs: mort

en 1726.

BOSSUET (Jacques-Bénigne), de Dijon, né en 1627, évêque de Condom, et

ensuite de Meaux. On a de lui cinquante-un[88] ouvrages; mais ce sont

ses _Oraisons funèbres_ et son _Discours sur l’Histoire universelle_

qui l’ont conduit à l’immortalité. On a imprimé plusieurs fois que

cet évêque a vécu marié; et Saint-Hyacinthe[89], connu par la part

qu’il eut à la plaisanterie de Mathanasius, a passé pour son fils;

mais c’est une fausseté reconnue. La famille des Secousses, considérée

dans Paris, et qui a produit des personnes de mérite, assure qu’il y

eut un contrat de mariage secret entre Bossuet, encore très jeune, et

mademoiselle Desvieux[90]; que cette demoiselle fit le sacrifice de sa

passion et de son état à la fortune que l’éloquence de son amant devait

lui procurer dans l’Église; qu’elle consentit à ne jamais se prévaloir

de ce contrat, qui ne fut point suivi de la célébration; que Bossuet,

cessant ainsi d’être son mari, entra dans les ordres; et qu’après la

mort du prélat, ce fut cette même famille qui régla les reprises et

les conventions matrimoniales. Jamais cette demoiselle n’abusa, dit

cette famille, du secret dangereux qu’elle avait entre les mains. Elle

vécut toujours l’amie de l’évêque de Meaux, dans une union sévère et

respectée. Il lui donna de quoi acheter la petite terre de Mauléon,

à cinq lieues de Paris. Elle prit alors le nom de Mauléon, et a vécu

près de cent années. On raconte qu’ayant dit au jésuite La Chaise,

confesseur de Louis XIV: «On sait que je ne suis pas janséniste,» La

Chaise répondit: «On sait que vous n’êtes que mauléoniste.» Au reste,

on a prétendu que ce grand homme avait des sentiments philosophiques

différents de sa théologie, à peu près comme un savant magistrat qui,

jugeant selon la lettre de la loi, s’élèverait quelquefois en secret

au-dessus d’elle par la force de son génie. Mort en 1704.

BOUDIER (Réné), de La Jousselinière[91], auteur de quelques vers

naturels. Il fit en mourant, à quatre-vingt-dix ans, son épitaphe:

J’étais poëte, historien;

Et maintenant je ne suis rien.

BOUHIER (Jean), président du parlement de Dijon, né en 1673. Son

érudition l’a rendu célèbre. Il a traduit en vers français quelques

morceaux d’anciens poëtes latins. Il pensait qu’on ne doit pas

les traduire autrement; mais ses vers font voir combien c’est une

entreprise difficile. Mort en 1746[92].

BOUHOURS (Dominique), jésuite, né à Paris, en 1628. La langue et le bon

goût lui ont beaucoup d’obligations. Il a fait quelques bons ouvrages

dont on a fait de bonnes critiques: _Ex privatis odiis respublica

crescit_.

La vie de saint _Ignace_ de Loyola, qu’il composa, n’a réussi ni chez

les gens du monde, ni chez les savants, ni chez les philosophes. Celle

de Xavier a été plus mal reçue. Ses _Remarques sur la langue_, et

surtout sa _Manière de bien penser sur les ouvrages d’esprit_, seront

toujours utiles aux jeunes gens qui voudront se former le goût: il leur

enseigne à éviter l’enflure, l’obscurité, le recherché, et le faux:

s’il juge trop sévèrement en quelques endroits le Tasse et d’autres

auteurs italiens, il les condamne souvent avec raison. Son style est

pur et agréable. Ce petit livre de _la Manière de bien penser_ blessa

les Italiens, et devint une querelle de nation; on sentait que les

opinions de Bouhours, appuyées de celles de Boileau, pouvaient tenir

lieu de lois. Le marquis Orsi et quelques autres composèrent deux gros

volumes pour justifier quelques vers du Tasse.

Remarquons que le P. Bouhours ne serait guère en droit de reprocher des

pensées fausses aux Italiens, lui qui compare Ignace de Loyola à César,

et François Xavier à Alexandre, s’il n’était tombé rarement dans ces

fautes. Mort en 1702.

BOUILLAUD[93] (Ismaël), de Loudun, né en 1605, savant dans l’histoire

et dans les mathématiques. Comme tous les astronomes de ce siècle,

il se mêla d’astrologie, ainsi qu’on le voit dans les lettres que

lui écrivait Desnoyers, ambassadeur en Pologne, et depuis secrétaire

d’état; c’était alors un moyen de faire la cour aux gens puissants.

_Confugiendum ad astrologiam, astronomiæ altricem_, disait Kepler. Mort

en 1694.

BOULAINVILLIERS (Henri, comte de), de la maison de Crouï, le plus

savant gentilhomme du royaume dans l’histoire, et le plus capable

d’écrire celle de France, s’il n’avait pas été trop systématique. Il

appelle notre gouvernement féodal _le chef-d’œuvre de l’esprit humain_.

Le système féodal pourrait mériter le nom de chef-d’œuvre en Allemagne;

mais en France il ne fut qu’un chef-d’œuvre d’anarchie. Il regrette les

temps où les peuples, esclaves de petits tyrans ignorants et barbares,

n’avaient ni industrie, ni commerce, ni propriété; et il croit qu’une

centaine de seigneurs, oppresseurs de la terre et ennemis du roi,

composaient le plus parfait des gouvernements. Malgré ce système, il

était excellent citoyen, comme, malgré son faible pour l’astrologie

judiciaire, il était philosophe de cette philosophie qui compte la vie

pour peu de chose, et qui méprise la mort. Ses écrits, qu’il faut lire

avec précaution, sont profonds et utiles. On a imprimé, à la fin de ses

ouvrages, un gros Mémoire _pour rendre le roi de France plus riche que

tous les autres monarques ensemble_[94]. Il est évident que cet ouvrage

n’est pas du comte de Boulainvilliers; cependant tous ces petits

écrivains politiques, qui gouvernent l’état dans leur grenier, citent

cette rapsodie. Mort vers l’an 1720[95].

BOURCHENU (Jean-Pierre Moret de), marquis de Valbonais, né à Grenoble,

en 1651. Il voyagea dans sa jeunesse, et se trouva sur la flotte

d’Angleterre à la bataille de Solbaye. Il fut depuis premier président

de la chambre des comptes du Dauphiné. Sa mémoire est chère à Grenoble

pour le bien qu’il fit, et aux gens de lettres pour ses grandes

recherches. Ses _Mémoires sur le Dauphiné_[96] furent composés dans le

temps qu’il était aveugle, et sur les lectures qu’on lui fesait. Mort

en 1730.

BOURDALOUE (Louis), né à Bourges, en 1632, jésuite; le premier modèle

des bons prédicateurs en Europe: mort en 1704.

BOURSAULT (Edme), né en Bourgogne, en 1638. Ses _Lettres à Babet_,

estimées de son temps, sont devenues, comme toutes les lettres dans ce

goût, l’amusement des jeunes provinciaux. On joue encore sa comédie

d’_Ésope_[97]. Mort en 1701.

BOURSIER (Laurent-François), de la société de Sorbonne, né en 1679,

auteur du fameux livre de l’_action de Dieu sur les créatures_,

ou de la _prémotion physique_. C’est un ouvrage profond par les

raisonnements, fortifié par beaucoup d’érudition, et orné quelquefois

d’une grande éloquence; mais l’attachement à certains dogmes peut ravir

à ce célèbre écrit beaucoup de sa solidité et de sa force. L’auteur

ressemble à un homme d’état qui, en voulant établir des lois générales,

les corrompt par des intérêts de famille. Il est trop difficile

d’allier les systèmes sur la grace avec le grand système de l’action

éternelle et immuable de Dieu sur tout ce qui existe. Il faut avouer

qu’il n’y a que deux manières philosophiques d’expliquer la machine

du monde: ou Dieu a ordonné une fois, et la nature obéit toujours; ou

Dieu donne continuellement à tout l’être et toutes les modifications de

l’être: un troisième parti est inexplicable.

Il est dit dans le nouveau Dictionnaire historique[98], littéraire,

critique, et janséniste, que «Boursier, semblable à l’aigle, s’élève

en haut, et trempe sa plume dans le sein de Dieu.» On ne voit pas trop

comment Dieu peut servir de cornet à M. Boursier. Voilà la première

fois qu’on ait comparé Dieu à la bouteille à l’encre. Mort en 1749.

BOURZEIS (Amable de), né en Auvergne en 1606, auteur de plusieurs

ouvrages de politique et de controverse. Silhon[99] et lui sont

soupçonnés d’avoir composé le _Testament politique_ attribué au

cardinal de Richelieu[100]. Mort en 1672.

BRÉBEUF (Guillaume de), né en Normandie en 1618. Il est connu par sa

_traduction de la Pharsale_; mais on ignore communément qu’il a fait le

_Lucain travesti_[101]. Mort en 1661.

BRETEUIL (Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de), marquise du Châtelet, née

en 1706. Elle a éclairci Leibnitz, traduit et commenté Newton, mérite

fort inutile à la cour, mais révéré chez toutes les nations qui se

piquent de savoir, et qui ont admiré la profondeur de son génie et de

son éloquence. De toutes les femmes qui ont illustré la France, c’est

celle qui a eu le plus de véritable esprit, et qui a moins affecté le

bel esprit[102]. Morte en 1749.

BRIENNE (Henri-Auguste de Loménie de), secrétaire d’état. Il a laissé

des Mémoires. Il serait utile que les ministres en écrivissent, mais

non tels[103] que ceux qui sont rédigés depuis peu[104] sous le nom du

duc de Sulli. Mort en 1666.

BRUEYS (l’abbé de), né en Languedoc en 1639[105]. Dix volumes de

controverse qu’il a faits auraient laissé son nom dans l’oubli; mais

la petite comédie du _Grondeur_, supérieure à toutes les farces de

Molière, et celle de l’_Avocat Patelin_, ancien monument de la naïveté

gauloise qu’il rajeunit, le feront connaître tant qu’il y aura en

France un théâtre. Palaprat l’aida dans ces deux jolies pièces. Ce sont

les seuls ouvrages de génie que deux auteurs aient composés ensemble.

Mort en 1723.

On croit devoir relever ici un fait très singulier qui se trouve dans

un _recueil d’Anecdotes littéraires_[106], 1750, chez Durand, tome II,

page 369. Voici les paroles de l’auteur: «Les amours de Louis XIV

ayant été jouées en Angleterre, Louis XIV voulut faire jouer aussi

celles du roi Guillaume. L’abbé Brueys fut chargé par M. de Torci de

faire la pièce; mais, quoique applaudie, elle ne fut pas jouée.»

Remarquez que ce _recueil d’Anecdotes_, qui est rempli de pareils

contes, est imprimé avec approbation et privilége; jamais on ne joua

les amours de Louis XIV sur aucun théâtre de Londres, et on sait que

le roi Guillaume n’eut jamais de maîtresse. Quand il en aurait eu,

Louis XIV était trop attaché aux bienséances pour ordonner qu’on fît

une comédie des amours de Guillaume; M. de Torci n’était pas homme

à proposer une chose si impertinente; enfin l’abbé Brueys ne songea

jamais à composer ce ridicule ouvrage qu’on lui attribue. On ne peut

trop répéter que la plupart de ces recueils d’anecdotes, de ces _ana_,

de ces mémoires secrets, dont le public est inondé, ne sont que des

compilations faites au hasard par des écrivains mercenaires.

BRUMOY (Pierre), jésuite, né à Rouen en 1688. Son _Théâtre des Grecs_

passe pour le meilleur ouvrage qu’on ait en ce genre, malgré ses fautes

et l’infidélité de la traduction. Il a prouvé par ses poésies qu’il

est bien plus aisé de traduire et de louer les anciens, que d’égaler

par ses propres productions les grands modernes. On peut d’ailleurs

lui reprocher de n’avoir pas assez senti la supériorité du théâtre

français sur le grec, et la prodigieuse différence qui se trouve entre

le _Misanthrope_ et les _Grenouilles_. Mort en 1742[107].

BUFFIER (Claude), jésuite. Sa _Mémoire artificielle_ est d’un grand

secours pour ceux qui veulent avoir les principaux faits de l’histoire

toujours présents à l’esprit. Il a fait servir les vers (je ne dis pas

la poésie) à leur premier usage, qui était d’imprimer dans la mémoire

des hommes les événements dont on voulait garder le souvenir. Il y

a dans ses traités de métaphysique des morceaux que Locke n’aurait

pas désavoués; et c’est le seul jésuite qui ait mis une philosophie

raisonnable dans ses ouvrages. Mort en 1737.

BUSSI RABUTIN (Roger de Rabutin, comte de), né dans le Nivernois, en

1618. Il écrivit avec pureté. On connaît ses malheurs et ses ouvrages.

Ses _Amours des Gaules_ passent pour un ouvrage médiocre dans lequel

il n’imita Pétrone que de fort loin. La manie des Français a été

long-temps de croire que toute l’Europe devait s’occuper de leurs

intrigues galantes. Vingt courtisans ont écrit l’histoire de leurs

amours, à peine lue des femmes de chambre de leurs maîtresses. Mort à

Autun, en 1693.

CAILLI (Le chevalier de), qui n’est connu que sous le nom _d’Aceilli_,

était attaché au ministre Colbert. On ignore le temps de sa naissance

et de sa mort[108]. Il y a de lui un recueil de quelques centaines

d’épigrammes, parmi lesquelles il y en a beaucoup de mauvaises, et

quelques unes de jolies. Il écrit naturellement, mais sans aucune

imagination dans l’expression.

CALMET (Augustin), bénédictin, né en 1672. Rien n’est plus utile que la

compilation de ses recherches sur la Bible. Les faits y sont exacts,

les citations fidèles. Il ne pense point, mais en mettant tout dans un

grand jour, il donne beaucoup à penser. Mort en 1757.

CALPRENÈDE (Gautier-Coste de La), né à Cahors[109] vers l’an 1612,

gentilhomme ordinaire du roi. Ce fut lui qui mit les longs romans à

la mode. Le mérite de ces romans consistait dans des aventures dont

l’intrigue n’était pas sans art et qui n’étaient pas impossibles,

quoiqu’elles fussent presque incroyables. Le Boiardo, l’Arioste,

le Tasse, au contraire, avaient chargé leurs romans poétiques de

fictions qui sont entièrement hors de la nature: mais les charmes de

leur poésie, les beautés innombrables de détail, leurs allégories

admirables, surtout celles de l’Arioste, tout cela rend ces poëmes

immortels, et les ouvrages de La Calprenède, ainsi que les autres

grands romans, sont tombés. Ce qui a contribué à leur chute, c’est la

perfection du théâtre. On a vu dans les bonnes tragédies et dans les

opéras beaucoup plus de sentiments qu’on n’en trouve dans ces énormes

volumes: ces sentiments y sont bien mieux exprimés, et la connaissance

du cœur humain beaucoup plus approfondie. Ainsi Racine et Quinault,

qui ont un peu imité le style de ces romans, les ont fait oublier en

parlant au cœur un langage plus vrai, plus tendre, et plus harmonieux.

Mort en 1663.

CAMPISTRON (Jean-Galbert de), né à Toulouse en 1656, élève et imitateur

de Racine. Le duc de Vendôme, dont il fut secrétaire, fit sa fortune,

et le comédien Baron une partie de sa réputation. Il y a des choses

touchantes dans ses pièces; elles sont faiblement écrites, mais au

moins le langage est assez pur: après lui on a tellement négligé la

langue dans les pièces de théâtre, qu’on a fini par écrire d’un style

entièrement barbare. C’est ce que Boileau déplorait en mourant[110].

Mort en 1723.

CASSANDRE (François), a rendu, aussi bien que Dacier, plus de services

à la réputation d’Aristote que tous les prétendus philosophes ensemble.

Il traduisit la _Rhétorique_, comme Dacier a traduit la _Poétique_

de ce fameux Grec. On ne peut s’empêcher d’admirer Aristote et le

siècle d’Alexandre, quand on voit que le précepteur de ce grand homme,

tant décrié sur la physique, a connu à fond tous les principes de

l’éloquence et de la poésie. Où est le physicien de nos jours chez qui

on puisse apprendre à composer un discours et une tragédie? Cassandre

vécut et mourut dans la plus grande pauvreté. Ce fut la faute non

pas de ses talents, mais de son caractère intraitable, farouche, et

solitaire. Ceux qui se plaignent de la fortune n’ont souvent à se

plaindre que d’eux-mêmes. Mort en 1695.

CASSINI (Jean-Dominique), né dans le comté de Nice en 1625, appelé

par Colbert en 1666. Il a été le premier des astronomes de son temps,

du moins suivant les Italiens et les Français; mais il commença comme

les autres par l’astrologie. Puisqu’il fut naturalisé en France,

qu’il s’y maria, qu’il y eut des enfants, et qu’il est mort à Paris,

on doit le compter au nombre des Français. Il a immortalisé son nom

par sa _Méridienne de Saint-Pétrone_ à Bologne; elle servit à faire

voir les variations de la vitesse du mouvement de la terre autour du

soleil. On lui doit les premières tables des satellites de Jupiter, la

connaissance de la rotation de Jupiter et de Mars, ou de la durée de

leurs jours, la découverte de quatre des satellites de Saturne. Huygens

n’en avait aperçu qu’un; et cette découverte de Cassini fut célébrée

par une médaille dans l’histoire métallique de Louis XIV. Il a le

premier observé et fait connaître la lumière zodiacale. Il a donné une

méthode pour déterminer la parallaxe d’un astre par des observations

faites dans un même lieu, et s’en servir pour déterminer la distance

des astres à la terre, avec plus de précision qu’on ne l’avait encore

fait; mais la première idée de cette méthode est due à Morin[111].

Le fils[112], le petit-fils de Cassini[113], ont été de l’académie des

sciences, et son arrière-petit-fils[114] y est entré en 1772: cette

espèce d’illustration est plus réelle et sera plus durable que celle

dont la famille de Cassini avait joui en Italie, quelques siècles

auparavant, et que les révolutions de ce pays lui avaient fait perdre.

Mort en 1712.

CATROU (François), né en 1659, jésuite. Il a fait avec le P. Rouillé

vingt tomes de l’_Histoire romaine_. Ils ont cherché l’éloquence, et

n’ont pas trouvé la précision. Mort en 1737.

CERISI (Germain Habert de) était du temps de l’aurore du bon goût et de

l’établissement de l’académie française. Sa _Métamorphose des yeux de

Philis en astres_ fut vantée comme un chef-d’œuvre, et a cessé de le

paraître dès que les bons auteurs sont venus. Mort en 1655[115].

CHANTEREAU LE FÈVRE (Louis), né en 1588. Très savant homme, l’un des

premiers qui ont débrouillé l’histoire de France; mais il a accrédité

une grande erreur, c’est que les fiefs héréditaires n’ont commencé

qu’après _Hugues_ Capet. Quand il n’y aurait que l’exemple de la

Normandie, donnée ou plutôt extorquée à titre de fief héréditaire

en 912, cela suffirait pour détruire l’opinion de Chantereau, que

plusieurs historiens ont adoptée. Il est d’ailleurs certain que

Charlemagne institua en France des fiefs avec propriété, et que cette

forme de gouvernement était connue avant lui dans la Lombardie et dans

la Germanie. Mort en 1658.

CHAPELAIN (Jean), né en 1595. Sans _la Pucelle_ il aurait eu de la

réputation parmi les gens de lettres. Ce mauvais poëme lui valut

beaucoup plus que _l’Iliade_ à Homère. Chapelain fut pourtant utile

par sa littérature. Ce fut lui qui corrigea les premiers vers de

Racine. Il commença par être l’oracle des auteurs, et finit par en être

l’opprobre. Mort en 1674.

CHAPELLE (Jean de LA). _Voyez_ LA CHAPELLE.

CHAPELLE[116] (Claude-Emmanuel Luillier), fils naturel de François

Luillier, maître des comptes. Il n’est pas vrai qu’il fut le premier

qui se servit des rimes redoublées; Dassouci[117] s’en servait avant

lui, et même avec quelque succès.

Pourquoi donc, sexe au teint de rose,

Quand la charité vous impose

La loi d’aimer votre prochain,

Pouvez-vous me haïr sans cause,

Moi qui ne vous fis jamais rien?

Ah! pour mon honneur je vois bien

Qu’il faut vous faire quelque chose, etc.

On trouve beaucoup de rimes redoublées dans Voiture. Chapelle

réussit mieux que les autres dans ce genre qui a de l’harmonie et de

la grace, mais dans lequel il a préféré quelquefois une abondance

stérile de rimes à la pensée et au tour. Sa vie voluptueuse et son

peu de prétention contribuèrent encore à la célébrité de ces petits

ouvrages. On sait qu’il y a dans son _Voyage de Montpellier_ beaucoup

de traits de Bachaumont[118], fils du président Le Coigneux, l’un des

plus aimables hommes de son temps. Chapelle était d’ailleurs un des

meilleurs élèves de Gassendi. Au reste, il faut bien distinguer les

éloges que tant de gens de lettres ont donnés à Chapelle et à des

esprits de cette trempe, d’avec les éloges dus aux grands maîtres. Le

caractère de Chapelle, de Bachaumont, du Broussin[119], et de toute

cette société du Marais, était la facilité, la gaîté, la liberté. On

peut juger de Chapelle par cet impromptu, que je n’ai point vu encore

imprimé. Il le fit à table, après que Boileau eut récité une épigramme.

Qu’avec plaisir de ton haut style

Je te vois descendre au quatrain;

Et que je t’épargnai de bile

Et d’injures au genre humain,

Quand, renversant ta cruche à l’huile,

Je te mis le verre à la main!

Mort en 1686.

CHARAS (Moyse), de l’académie des sciences, le premier qui ait bien

écrit sur la pharmacie; tant il est vrai que sous Louis XIV tous les

arts élargirent leur sphère. Ce pharmacien, voyageant à Madrid, fut mis

dans les cachots de l’inquisition, parcequ’il était calviniste. Une

prompte abjuration et les sollicitations de l’ambassadeur de France lui

sauvèrent la vie et la liberté. Il s’occupa long-temps d’expériences

sur les vipères, et des moyens d’empêcher les effets souvent mortels

de leur morsure: mais il se trompa en soutenant contre Redi[120] que

le venin des vipères n’était pas contenu dans le suc jaune qui sort de

deux vésicules placées derrière les crochets de leurs mâchoires. Dans

le cours de ses expériences, il fut mordu plusieurs fois, sans qu’il en

résultât d’accidents très graves. Mort en 1698.

CHARDIN (Jean), né à Paris en 1643. Nul voyageur n’a laissé des

Mémoires plus curieux. Mort à Londres en 1713.

CHARLEVAL (Charles Faucon de Ris), l’un de ceux qui acquirent de la

célébrité par la délicatesse de leur esprit, sans se livrer trop au

public. La fameuse _Conversation du maréchal d’Hocquincourt et du

P. Canaye_, imprimée dans les _Œuvres de Saint-Évremond_, est de

Charleval, jusqu’à la petite Dissertation sur le jansénisme et sur le

molinisme que Saint-Évremond y a ajoutée. Le style de cette fin est

très différent de celui du commencement. Feu M. de Caumartin[121], le

conseiller d’état, avait l’écrit de Charleval, de la main de l’auteur.

On trouve dans le _Moréri_[122] que le président de Ris, neveu de

Charleval, ne voulut pas faire imprimer les ouvrages de son oncle, de

peur que _le nom d’auteur peut-être ne fût une tache dans sa famille_.

Il faut être d’un état et d’un esprit bien abject pour avancer une

telle idée dans le siècle où nous sommes; et c’eût été dans un homme

de robe un orgueil digne des temps militaires et barbares, où l’on

abandonnait l’étude purement à la robe, par mépris pour la robe et pour

l’étude. Mort en 1693[123].

CHARPENTIER (François), né à Paris en 1620, académicien utile. On a de

lui une traduction de _la Cyropédie_. Il soutint vivement l’opinion

que les inscriptions des monuments publics de France doivent être en

français. En effet, c’est dégrader une langue qu’on parle dans toute

l’Europe, que de ne pas oser s’en servir; c’est aller contre son but,

que de parler à tout le public dans une langue que les trois quarts

au moins de ce public n’entendent pas. Il y a une espèce de barbarie

à latiniser des noms français que la postérité méconnaîtrait, et les

noms de Rocroi et de Fontenoi font un plus grand effet que les noms de

_Rocrosium_ et _Fonteniacum_. Mort en 1702.

CHASTRE (Edme de La Chastre-Nançay, comte de LA), a laissé des

Mémoires. Mort en 1645.

CHAULIEU (Guillaume Anfrye de), né en Normandie en 1639, connu par

ses poésies négligées, et par les beautés hardies et voluptueuses qui

s’y trouvent. La plupart respirent la liberté, le plaisir, et une

philosophie au-dessus des préjugés; tel était son caractère. Il vécut

dans les délices, et mourut avec intrépidité en 1720.

Les vers qu’on cite le plus de lui sont la pièce intitulée _la Goutte_,

qui commence ainsi,

Le destructeur impitoyable

Et des marbres et de l’airain;

mais surtout l’Épître sur la Mort, au marquis de La Fare:

Plus j’approche du terme, et moins je le redoute;

Sur des principes sûrs mon esprit affermi,

Content, persuadé, ne connaît plus le doute;

Je ne suis libertin, ni dévot à demi.

Exempt des préjugés, j’affronte l’imposture

Des vaines superstitions,

Et me ris des préventions

De ces faibles esprits dont la triste censure

Fait un crime à la créature

De l’usage des biens que lui fit son auteur.

Une autre épître au même fit encore plus de bruit: elle commence ainsi:

J’ai vu de près le Styx, j’ai vu les Euménides;

Déjà venaient frapper mes oreilles timides

Les affreux cris du chien de l’empire des morts;

Et les noires vapeurs, et les brûlants transports

Allaient de ma raison offusquer la lumière:

C’est lors que j’ai senti mon ame tout entière,

Se ramenant en soi, faire un dernier effort

Pour braver les erreurs que l’on joint à la mort.

Ma raison m’a montré, tant qu’elle a pu paraître,

Que rien n’est en effet de ce qui ne peut être;

Que ces fantômes vains sont enfants de la peur

Qu’une faible nourrice imprime en notre cœur,

Lorsque de loups-garoux, qu’elle-même elle pense,

De démons et d’enfers elle endort notre enfance.

Ces pièces ne sont pas châtiées; ce sont des statues de Michel-Ange

ébauchées. Le stoïcisme de ces sentiments ne lui attira point de

persécution; car, quoique abbé, il était ignoré des théologiens, et

ne vivait qu’avec ses amis. Il n’aurait tenu qu’à lui de mettre la

dernière main à ses ouvrages, mais il ne savait pas corriger. On a

imprimé de lui trop de bagatelles insipides de société; c’est le

mauvais goût et l’avarice des éditeurs qui en est cause. Les préfaces

qui sont à la tête du recueil sont de ces gens obscurs qui croient être

de bonne compagnie en imprimant toutes les fadaises d’un homme de bonne

compagnie.

CHEMINAIS, jésuite. On l’appelait le _Racine_ des prédicateurs, et

Bourdaloue le _Corneille_. Mort en 1689.

CHERON (Élisabeth-Sophie), née à Paris en 1648, célèbre par la musique,

la peinture, et les vers, et plus connue sous son nom que sous celui de

son mari, le sieur Le Hay: morte en 1711.

CHEVREAU (Urbain), né à Loudun en 1613, savant et bel esprit qui eut

beaucoup de réputation: mort en 1701.

CHIFFLET (Jean-Jacques), né à Besançon en 1588. On a de lui plusieurs

recherches: mort en 1660. Il y a eu sept écrivains de ce nom.

CHOISI (François-Timoléon de), de l’Académie, né à Paris en 1644,

envoyé à Siam. On a sa relation. Il n’était que tonsuré à son départ;

mais à Siam il se fit ordonner prêtre en quatre jours. Il a composé

plusieurs histoires, une _Traduction de l’Imitation de Jésus-Christ_,

dédiée à madame de Maintenon, avec cette épigraphe, _Concupiscet rex

decorem tuum_[124]; et des _Mémoires de la comtesse des Barres_. Cette

comtesse des Barres, c’était lui-même. Il s’habilla et vécut en femme

plusieurs années. Il acheta, sous le nom de la comtesse des Barres, une

terre auprès de Tours. Ces _Mémoires_ racontent avec naïveté comment

il eut impunément des maîtresses sous ce déguisement. Mais quand le

roi fut devenu dévot, il écrivit l’histoire de l’Église. Dans ses

_Mémoires_[125] sur la cour on trouve des choses vraies, quelques unes

fausses, et beaucoup de hasardées; ils sont écrits dans un style trop

familier. Mort en 1724.

CLAUDE (Jean), né en Agénois en 1619, ministre de Charenton, et

l’oracle de son parti, émule digne des Bossuet, des Arnauld, et des

Nicole. Il a composé quinze ouvrages, qu’on lut avec avidité dans le

temps des disputes. Presque tous les livres polémiques n’ont qu’un

temps. Les fables de La Fontaine, l’Arioste, passeront à la dernière

postérité. Cinq ou six mille volumes de controverse sont déjà oubliés.

Mort à La Haye en 1687.

COLBERT (Jean-Baptiste), marquis de Torci, neveu du grand Colbert,

ministre d’état sous Louis XIV, a laissé des Mémoires depuis la paix

de Risvick jusqu’à celle d’Utrecht: ils ont été imprimés pendant qu’on

achevait l’édition de cet _Essai sur le siècle de Louis XIV_[126]. Ils

confirment tout ce qu’on y avance. Ces Mémoires renferment des détails

qui ne conviennent qu’à ceux qui veulent s’instruire à fond: ils sont

écrits plus purement que tous les Mémoires de ses prédécesseurs: on y

reconnaît le goût de la cour de Louis XIV. Mais leur plus grand prix

est dans la sincérité de l’auteur: c’est la vérité, c’est la modération

elle-même, qui ont conduit sa plume. Mort en 1746.

COLLET (Philibert), né à Châtillon-les-Dombes, en 1643, jurisconsulte

et homme libre. Excommunié par l’archevêque de Lyon pour une querelle

de paroisse, il écrivit contre l’excommunication, il combattit la

clôture des religieuses; et, dans son _Traité de l’usure_, il soutint

vivement l’usage autorisé en Bresse de stipuler les intérêts avec le

capital, usage approuvé dans plus de la moitié de l’Europe, et reçu

dans l’autre par tous les négociants, malgré les lois qu’on élude. Il

assura aussi que les dîmes qu’on paie aux ecclésiastiques ne sont pas

de droit divin. Mort en 1718.

COLOMIEZ (Paul). Le temps de sa naissance est inconnu[127]: la plupart

de ses ouvrages commencent à l’être; mais ils sont utiles à ceux qui

aiment les recherches littéraires. Mort à Londres, en 1692.

COMMIRE (Jean), jésuite. Il réussit parmi ceux qui croient qu’on peut

faire de bons vers latins, et qui pensent que des étrangers peuvent

ressusciter le siècle d’Auguste dans une langue qu’ils ne peuvent pas

même prononcer. Mort en 1702.

«In silvam non ligna feras.»

HOR., sat. X, lib. I.

CONTI (Armand de Bourbon, prince de), frère du grand Condé[128],

destiné d’abord pour l’état ecclésiastique, dans un temps où le préjugé

rendait encore la dignité de cardinal supérieure à celle d’un prince du

sang de France. Ce fut lui qui eut le malheur d’être généralissime de

la fronde contre la cour et même contre son frère. Il fut depuis dévot

et janséniste. Nous avons de lui _le Devoir des grands_. Il écrivit

sur la grace contre le jésuite De Champs, son ancien préfet[129]. Il

écrivit aussi contre la comédie; il eût peut-être mieux fait d’écrire

contre la guerre civile. _Cinna_ et _Polyeucte_ étaient aussi utiles

et aussi respectables que la guerre des portes cochères et des pots de

chambre était injuste et ridicule.

CORDEMOI (Géraud de), né à Paris. Il a le premier débrouillé le

chaos des deux premières races des rois de France; on doit cette

utile entreprise au duc de Montausier, qui chargea Cordemoi de faire

l’histoire de Charlemagne, pour l’éducation de Monseigneur. Il ne

trouva guère dans les anciens auteurs que des absurdités et des

contradictions. La difficulté l’encouragea, et il débrouilla les deux

premières races. Mort en 1684.

CORNEILLE (Pierre), né à Rouen, en 1606. Quoiqu’on ne représente plus

que six ou sept pièces de trente-trois qu’il a composées, il sera

toujours le père du théâtre. Il est le premier qui ait élevé le génie

de la nation, et cela demande grace pour environ vingt de ses pièces

qui sont, à quelques endroits près, ce que nous avons de plus mauvais

par le style, par la froideur de l’intrigue, par les amours déplacés

et insipides, et par un entassement de raisonnements alambiqués qui

sont l’opposé du tragique. Mais on ne juge d’un grand homme que par

ses chefs-d’œuvre, et non par ses fautes. On dit que sa traduction de

l’_Imitation de Jésus-Christ_ a été imprimée trente-deux fois: il est

aussi difficile de le croire que de la lire une seule. Il reçut une

gratification du roi dans sa dernière maladie. Mort en 1684.

On a imprimé dans plusieurs recueils d’anecdotes qu’il avait sa place

marquée toutes les fois qu’il allait au spectacle, qu’on se levait pour

lui, qu’on battait des mains. Malheureusement les hommes ne rendent

pas tant de justice. Le fait est que les comédiens du roi refusèrent

de jouer ses dernières pièces, et qu’il fut obligé de les donner à une

autre troupe[130].

CORNEILLE (Thomas), né à Rouen, en 1625, homme qui aurait eu une grande

réputation, s’il n’avait point eu de frère. On a de lui trente-quatre

pièces de théâtre. Mort pauvre, en 1709.

COURTILZ DE SANDRAS (Gatien de), né à Paris, en 1644. On ne place

ici son nom que pour avertir les Français, et surtout les étrangers,

combien ils doivent se défier de tous ces faux Mémoires imprimés en

Hollande. Courtilz fut un des plus coupables écrivains de ce genre. Il

inonda l’Europe de fictions sous le nom d’histoires. Il était bien

honteux qu’un capitaine du régiment de Champagne allât en Hollande

vendre des mensonges aux libraires. Lui et ses imitateurs qui ont écrit

tant de libelles contre leur propre patrie, contre de bons princes qui

dédaignent de se venger, et contre des citoyens qui ne le peuvent, ont

mérité l’exécration publique. Il a composé _la Conduite de la France

depuis la paix de Nimègue_, et _la Réponse_ au même livre; _l’État de

la France sous Louis XIII et sous Louis XIV_; _la Conduite de Mars dans

les guerres de Hollande_; _les Conquêtes amoureuses du grand Alcandre_;

_les Intrigues amoureuses de la France_; _la Vie de Turenne_; _celle

de l’amiral Coligni_; _les Mémoires de Rochefort_, _d’Artagnan_, _de

Montbrun_, _de Vordac_[131], _de la marquise de Fresne_; _le Testament

politique de Colbert_, et beaucoup d’autres ouvrages qui ont amusé et

trompé les ignorants. Il a été imité par les auteurs de ces misérables

brochures contre la France, _le Glaneur_[132], _l’Épilogueur_, et tant

d’autres bêtises périodiques que la faim a inspirées, que la sottise et

le mensonge ont dictées, à peine lues de la canaille. Mort à Paris, en

1712.

COUSIN (Louis), né à Paris, en 1627, président à la cour des monnaies.

Personne n’a plus ouvert que lui les sources de l’histoire. Ses

traductions de la collection Bysantine et d’Eusèbe de Césarée ont mis

tout le monde en état de juger du vrai et du faux, et de connaître

avec quels préjugés et quel esprit de parti l’histoire a été presque

toujours écrite. On lui doit beaucoup de traductions d’historiens

grecs, que lui seul a fait connaître. Mort en 1707.

CRÉBILLON (Prosper Jolyot de), né à Dijon, en 1674. Nous ignorons

si un procureur, nommée Prieur, le fit poëte, comme il est dit dans

le _Dictionnaire historique portatif_, en quatre volumes[133]. Nous

croyons que le génie y eut plus de part que le procureur. Nous ne

croyons pas que l’anecdote rapportée dans le même ouvrage contre son

fils soit vraie. On ne peut trop se défier de tous ces petits contes.

Il faut ranger Crébillon parmi les génies qui illustrèrent le siècle

de Louis XIV, puisque sa tragédie de _Rhadamiste_, la meilleure de ses

pièces, fut jouée en 1710[134]. Si Despréaux, qui se mourait alors,

trouva cette tragédie plus mauvaise que celle de Pradon[135], c’est

qu’il était dans un âge et dans un état où l’on n’est sensible qu’aux

défauts, et insensible aux beautés. Mort à quatre-vingt-huit ans, en

1762[136].

DACIER (André), né à Castres, en 1651, calviniste comme sa femme,

et devenu catholique comme elle, garde des livres du cabinet du roi

à Paris, charge qui ne subsiste plus. Homme plus savant qu’écrivain

élégant, mais à jamais utile par ses traductions et par quelques unes

de ses notes. Mort au Louvre, en 1722. Nous devons à madame Dacier la

traduction d’Homère la plus fidèle par le style, quoiqu’elle manque

de force, et la plus instructive par les notes, quoiqu’on y desire

la finesse du goût. On remarque surtout qu’elle n’a jamais senti que

ce qui devait plaire aux Grecs dans des temps grossiers, et ce qu’on

respectait déjà comme ancien dans des temps postérieurs plus éclairés,

aurait pu déplaire s’il avait été écrit du temps de Platon et de

Démosthène; mais enfin nulle femme n’a jamais rendu plus de services

aux lettres. Madame Dacier est un des prodiges du siècle de Louis XIV.

DACIER (Anne Lefèvre, madame), née calviniste à Saumur, en 1651,

illustre par sa science. Le duc de Montausier la fit travailler à l’un

de ces livres qu’on nomme _Dauphins_, pour l’éducation de Monseigneur.

Le _Florus_ avec des notes latines est d’elle. Ses traductions de

_Térence_ et d’_Homère_ lui font un honneur immortel. On ne pouvait lui

reprocher que trop d’admiration pour tout ce qu’elle avait traduit. La

Motte ne l’attaqua qu’avec de l’esprit, et elle ne combattit qu’avec de

l’érudition. Morte en 1720, au Louvre.

D’AGUESSEAU[137] (Henri-François), chancelier, le plus savant magistrat

que jamais la France ait eu, possédant la moitié des langues modernes

de l’Europe, outre le latin, le grec, et un peu d’hébreu; très

instruit dans l’histoire, profond dans la jurisprudence, et, ce qui

est plus rare, éloquent. Il fut le premier au barreau qui parla avec

force et pureté à-la-fois; avant lui on fesait des phrases. Il conçut

le projet de réformer les lois, mais il ne put faire que quatre ou cinq

ordonnances utiles. Un seul homme ne peut suffire à ce travail immense

que Louis XIV avait entrepris avec le secours d’un grand nombre de

magistrats. Mort en 1750.

DANCHET (Antoine), né à Riom, en 1671, a réussi à l’aide du musicien

dans quelques opéra, qui sont moins mauvais que ses tragédies. Son

prologue des Jeux séculaires au-devant d’_Hésione_ passe même pour un

très bon ouvrage, et peut être comparé à celui d’_Amadis_. On a retenu

ces beaux vers imités d’Horace:

Père des saisons et des jours,

Fais naître en ces climats un siècle mémorable.

Puisse à ses ennemis ce peuple redoutable

Être à jamais heureux, et triompher toujours!

Nous avons à nos lois asservi la victoire;

Aussi loin que tes feux nous portons notre gloire.

Fais dans tout l’univers craindre notre pouvoir.

Toi, qui vois tout ce qui respire,

Soleil, puisses-tu ne rien voir

De si puissant que cet empire!

C’est dans ce prologue qu’on trouve les ariettes qui servirent depuis

de canevas au poëte Rousseau pour composer les couplets effrénés

qui causèrent sa disgrace. Les couplets originaux de Danchet valent

peut-être mieux que les parodies de Rousseau. Voici surtout celui de

Danchet qu’on a le plus retenu:

Que l’amant qui devient heureux

En devienne encor plus fidèle!

Que toujours dans les mêmes nœuds

Il trouve une douceur nouvelle!

Que les soupirs et les langueurs

Puissent seuls fléchir les rigueurs

De la beauté la plus sévère!

Que l’amant comblé de faveurs

Sache les goûter et les taire!

Mort en 1748.

DANCOURT (Florent Carton), avocat, né à Fontainebleau, en 1661, aima

mieux se livrer au théâtre qu’au barreau. Ce que Regnard était à

l’égard de Molière dans la haute comédie, le comédien Dancourt l’était

dans la farce. Beaucoup de ses pièces attirent encore un assez grand

concours; elles sont gaies; le dialogue en est naïf. La quantité de

pièces qu’on a faites dans ce genre facile est immense; elles sont plus

du goût du peuple que des esprits délicats; mais l’amusement est un des

besoins de l’homme, et cette espèce de comédie, aisée à représenter,

plaît dans Paris et dans les provinces au grand nombre, qui n’est pas

susceptible de plaisirs plus relevés. Mort en 1726.

DANET (Pierre), l’un de ces hommes qui ont été plus utiles qu’ils

n’ont eu de réputation. Ses Dictionnaires de la langue latine et

des antiquités furent au nombre de ces livres mémorables faits pour

l’éducation du dauphin, Monseigneur, et qui, s’ils ne firent pas de ce

prince un savant homme, contribuèrent beaucoup à éclairer la France.

Mort en 1709.

DANGEAU (Louis de Courcillon, abbé de), né en 1643, excellent

académicien[138]. Mort en 1723.

DANIEL (Gabriel), jésuite, historiographe de France, né à Rouen, en

1649, a rectifié les fautes de Mézerai sur la première et seconde race.

On lui a reproché que sa diction n’est pas toujours pure, que son style

est trop faible, qu’il n’intéresse pas, qu’il n’est pas peintre, qu’il

n’a pas assez fait connaître les usages, les mœurs, les lois; que son

histoire est un long détail d’opérations de guerre dans lesquelles un

historien de son état se trompe presque toujours. Mort en 1728.

Le comte de Boulainvilliers dit, dans ses Mémoires sur le gouvernement

de France, qu’on peut reprocher à Daniel dix mille erreurs: c’est

beaucoup; mais heureusement la plupart de ces erreurs sont aussi

indifférentes que les vérités qu’il aurait mises à la place; car

qu’importe que ce soit l’aile gauche ou l’aile droite qui ait plié à

la bataille de Montlhéri? Qu’importe par quel endroit Louis-le-Gros

entra dans les masures du Puiset[139]? Un citoyen veut savoir par

quels degrés le gouvernement a changé de forme, quels ont été les

droits et les usurpations des différents corps, ce qu’ont fait les

états-généraux, quel a été l’esprit de la nation. Le grand défaut de

Daniel est de n’avoir pas été instruit des droits de la nation, ou

de les avoir dissimulés. Il a omis entièrement les célèbres états de

1355. Il n’a parlé des papes, et surtout du grand et bon roi Henri IV,

qu’en jésuite; nulle connaissance des finances, nulle de l’intérieur du

royaume ni des mœurs.

Il prétend dans sa préface, et[140] le président Hénault a dit

après lui, que les premiers temps de l’histoire de France sont plus

intéressants que ceux de Rome, parceque Clovis et Dagobert avaient

plus de terrain que Romulus et Tarquin. Il ne s’est pas aperçu que les

faibles commencements de tout ce qui est grand intéressent toujours les

hommes; on aime à voir la petite origine d’un peuple dont la France

n’était qu’une province, et qui étendit son empire jusqu’à l’Elbe,

l’Euphrate et le Niger. Il faut avouer que notre histoire et celle des

autres peuples, depuis le cinquième siècle de l’ère vulgaire jusqu’au

quinzième, n’est qu’un chaos d’aventures barbares, sous des noms

barbares.

D’ARGONNE (Noël), né à Paris, en 1634, chartreux à Gaillon. C’est le

seul chartreux qui ait cultivé la littérature. Ses _Mélanges_, sous le

nom de _Vigneul de Marville_, sont remplis d’anecdotes curieuses et

hasardées. Mort en 1704.

DELISLE (Guillaume), né à Paris, en 1675, a réformé la géographie, qui

aura long-temps besoin d’être perfectionnée. C’est lui qui a changé

toute la position de notre hémisphère en longitude. Il a enseigné

à Louis XV la géographie, et n’a point fait de meilleur élève. Ce

monarque a composé[141], après la mort de son maître, un _Traité du

cours de tous les fleuves_. Guillaume Delisle est le premier qui ait eu

le titre de premier géographe du roi. Mort en 1726.

DESCARTES (René), né en Touraine, en 1596, fils d’un conseiller au

parlement de Bretagne, le plus grand mathématicien de son temps, mais

le philosophe qui connut moins la nature, si on le compare à ceux

qui l’ont suivi. Il passa presque toute sa vie hors de France, pour

philosopher en liberté, à l’exemple de Saumaise qui avait pris ce

parti. On a remarqué qu’il avait un frère aîné, conseiller au parlement

de Bretagne, qui le méprisait beaucoup, et qui disait qu’il était

indigne du frère d’un conseiller de s’abaisser à être mathématicien.

Ayant cherché le repos dans des solitudes en Hollande, il ne l’y

trouva pas. Un nommé Voët, et un nommé Shockius, deux professeurs du

galimatias scolastique qu’on enseignait encore, intentèrent contre

lui cette ridicule accusation d’athéisme dont les écrivains méprisés

ont toujours chargé les philosophes. En vain Descartes avait épuisé

son génie à rassembler les preuves de la Divinité, et à en chercher

de nouvelles; ses infâmes ennemis le comparèrent à Vanini dans un

écrit public: ce n’est pas que Vanini eût été athée, le contraire est

démontré[142]; mais il avait été brûlé comme tel, et on ne pouvait

faire une comparaison plus odieuse. Descartes eut beaucoup de peine

à obtenir une très légère satisfaction par sentence de l’Académie

de Groningue. Ses _Méditations_, son _Discours sur la méthode_, sont

encore estimés; toute sa physique est tombée, parcequ’elle n’est

fondée ni sur la géométrie, ni sur l’expérience. Ses _Recherches sur

la dioptrique_, où l’on trouve la loi fondamentale de cette science

soupçonnée par Snellius, et des applications de cette loi, qui ne

pouvaient être que l’ouvrage d’un très grand géomètre; ses travaux sur

les lois du choc des corps, objet dont il a eu le premier l’idée de

s’occuper, seront toujours, malgré les erreurs qui lui sont échappées,

des monuments d’un génie extraordinaire; et le petit livre connu sous

le nom de _Géométrie_ de Descartes, lui assure la supériorité sur tous

les mathématiciens de son temps. Il a eu long-temps une si prodigieuse

réputation, que La Fontaine, ignorant à la vérité, mais écho de la voix

publique, a dit de lui:

Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu

Dans les siècles passés, et qui tient le milieu

Entre l’homme et l’esprit, comme entre l’huître et l’homme

Le tient tel de nos gens, franche bête de somme.

L’abbé Genest, dans le siècle présent, s’est donné la malheureuse peine

de mettre en vers français la physique de Descartes[143].

Ce n’est guère que depuis l’année 1730 qu’on a commencé à revenir en

France de toutes les erreurs de cette philosophie chimérique, quand

la géométrie et la physique expérimentale ont été plus cultivées. Le

sort de Descartes en physique a été celui de Ronsard en poésie. Mort à

Stockholm, en 1650.

DES BARREAUX (Jacques de La Vallée, seigneur) est connu des gens de

lettres et de goût par plusieurs petites pièces de vers agréables dans

le goût de Sarasin et de Chapelle. Il était conseiller au parlement.

On sait qu’ennuyé d’un procès dont il était rapporteur, il paya de son

argent ce que le demandeur exigeait, jeta le procès au feu, et se démit

de sa charge. Ses petites pièces de poésie sont encore entre les mains

des curieux; elles sont toutes assez hardies. La voix publique lui

attribua un sonnet aussi médiocre que fameux, qui finit par ces vers:

Tonne, frappe, il est temps, rends-moi guerre pour guerre:

J’adore en périssant la raison qui t’aigrit;

Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre,

Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ?

Il est très faux que ce sonnet soit de Des Barreaux[144], il était très

fâché qu’on le lui imputât. Il est de l’abbé de Lavau, qui était alors

jeune et inconsidéré; j’en ai vu la preuve dans une lettre de Lavau à

l’abbé Servien. Des Barreaux est mort en 1673.

DES COUTURES (Le baron) traduisit en prose et commenta _Lucrèce_, vers

le milieu du règne de Louis XIV. Il pensait comme ce philosophe sur la

plupart des premiers principes des choses[145]; il croyait la matière

éternelle, à l’exemple de tous les anciens. La religion chrétienne a

seule combattu cette opinion.

DESHOULIÈRES (Antoinette du Ligier de La Garde). De toutes les dames

françaises qui ont cultivé la poésie, c’est celle qui a le plus réussi,

puisque c’est celle dont on a retenu le plus de vers. C’est dommage

qu’elle soit l’auteur du mauvais sonnet contre l’admirable _Phèdre_

de Racine. Ce sonnet ne fut bien reçu du public que parcequ’il était

satirique. N’est-ce pas assez que les femmes soient jalouses en

amour? faut-il encore qu’elles le soient en belles-lettres? Une femme

satirique ressemble à Méduse et à Scylla, deux beautés changées en

monstres. Morte en 1694.

DESLYONS (Jean), né à Pontoise, en 1616, docteur de Sorbonne, homme

singulier, auteur de plusieurs ouvrages polémiques. Il voulut prouver

que les réjouissances à la fête des rois sont des profanations, et que

le monde allait bientôt finir. Mort en 1700.

DESMARETS DE SAINT-SORLIN (Jean), né à Paris, en 1595. Il travailla

beaucoup à la tragédie de _Mirame_ du cardinal de Richelieu. Sa

comédie des _Visionnaires_ passa pour un chef-d’œuvre, mais c’est

que Molière n’avait pas encore paru. Il fut contrôleur-général de

l’extraordinaire des guerres et secrétaire de la marine du Levant. Sur

la fin de sa vie, il fut plus connu par son fanatisme[146] que par ses

ouvrages. Mort en 1676.

DESTOUCHES (Philippe Néricault), né à Tours, en 1680, avait été

comédien dans sa jeunesse. Après avoir fait plusieurs comédies, il

fut chargé long-temps des affaires de France en Angleterre; et ayant

rempli ce ministère avec succès, il se remit à faire des comédies.

On ne trouve pas dans ses pièces la force et la gaîté de Regnard,

encore moins ces peintures du cœur humain, ce naturel, cette vraie

plaisanterie, cet excellent comique, qui fait le mérite de l’inimitable

Molière; mais il n’a pas laissé de se faire de la réputation après eux.

On a de lui quelques pièces qui ont eu du succès, quoique le comique en

soit un peu forcé. Il a du moins évité le genre de la comédie qui n’est

que langoureuse, de cette espèce de tragédie bourgeoise, qui n’est ni

tragique, ni comique, monstre né de l’impuissance des auteurs et de la

satiété du public après les beaux jours du siècle de Louis XIV[147]. Sa

comédie du _Glorieux_ est son meilleur ouvrage[148], et probablement

restera au théâtre, quoique le personnage du _Glorieux_ soit, dit-on,

manqué; mais les autres caractères paraissent traités supérieurement.

Mort en 1754.

D’HOSIER (Pierre), né à Marseille, en 1592, fils d’un avocat. Il fut

le premier qui débrouilla les généalogies, et qui en fit une science.

Louis XIII le fit gentilhomme servant, maître d’hôtel, et gentilhomme

ordinaire de sa chambre. Louis XIV lui donna un brevet de conseiller

d’état. De véritablement grands hommes ont été bien moins récompensés;

leurs travaux n’étaient pas si nécessaires à la vanité humaine[149].

Mort en 1660.

D’OLIVET (Joseph Thoulier), abbé, conseiller d’honneur de la chambre

des comptes de Dôle, de l’académie française, né à Salins, en 1682;

célèbre dans la littérature par son _Histoire de l’Académie_, lorsqu’on

désespérait d’en avoir jamais une qui égalât celle de Pellisson. Nous

lui devons les traductions les plus élégantes et les plus fidèles des

ouvrages philosophiques de Cicéron, enrichies de remarques judicieuses.

Toutes les œuvres de Cicéron, imprimées par ses soins et ornées de ses

remarques, sont un beau monument qui prouve que la lecture des anciens

n’est point abandonnée dans ce siècle. Il a parlé sa langue avec la

même pureté que Cicéron parlait la sienne, et il a rendu service à la

grammaire française par les observations les plus fines et les plus

exactes. On lui doit aussi l’édition du livre de _la Faiblesse de

l’Esprit humain_, composé par l’évêque d’Avranches, Huet, lorsqu’une

longue expérience l’eut fait enfin revenir des absurdes futilités

de l’école, et du fatras des recherches des siècles barbares. Les

jésuites, auteurs du _Journal de Trévoux_[150], se déchaînèrent contre

l’abbé d’Olivet, et soutinrent que l’ouvrage n’était pas de l’évêque

Huet, sur le seul prétexte qu’il ne convenait pas à un ancien prélat de

Normandie d’avouer que la scolastique est ridicule, et que les légendes

ressemblent aux quatre fils Aimon, comme s’il était nécessaire, pour

l’édification publique, qu’un évêque normand fût imbécile. C’est ainsi

à peu près qu’ils avaient soutenu que les Mémoires du cardinal de Retz

n’étaient pas de ce cardinal. L’abbé d’Olivet leur répondit, et sa

meilleure réponse fut de montrer à l’académie l’ouvrage de l’ancien

évêque d’Avranches, écrit de la main de l’auteur. Son âge et son mérite

sont notre excuse de l’avoir placé, ainsi que le président Hénault,

dans une liste où nous nous étions fait une loi de ne parler que des

morts[151].

DOMAT (Jean), célèbre jurisconsulte. Son livre des _Lois civiles_ a eu

beaucoup d’approbation. Mort en 1696.

DORLÉANS (Pierre-Joseph), jésuite, le premier qui ait choisi dans

l’histoire les révolutions pour son seul objet. Celles d’Angleterre

qu’il écrivit sont d’un style éloquent; mais depuis le règne de Henri

VIII il est plus disert que fidèle. Mort en 1698.

DOUJAT (Jean), né à Toulouse, en 1609, jurisconsulte et homme de

lettres. Il fesait tous les ans un enfant à sa femme, et un livre.

On en dit autant de Tiraqueau. Le _Journal des Savants_ l’appelle

_grand homme_; il ne faut pas prodiguer ce titre. Mort en 1688, à

soixante-dix-neuf ans.

Œuvres de Voltaire Tome XIX: Siècle de Louis XIV.—Tome I · 第 44 / 89 题