Mais on ne serait pas général si on ne l'était dans l'adversité comme

dans la prospérité, car la guerre est une telle suite d'alternatives

heureuses ou malheureuses, que celui qui ne saurait pas suffire aux

unes comme aux autres, ne pourrait pas commander une armée quinze

jours. Or, lorsque le général Bonaparte assailli par les Autrichiens

en novembre 1796, au milieu des fièvres du Mantouan, n'ayant guère

plus de dix mille hommes à mettre en ligne, se jetait dans les marais

d'Arcole pour y annuler la puissance du nombre, il faisait preuve

d'une fermeté et d'une fertilité d'esprit dans les circonstances

difficiles qui certainement n'ont pas beaucoup d'exemples. Lorsqu'en

1809, à l'époque où la série des grandes fautes politiques était

commencée, il se trouvait à Essling acculé au Danube, privé de tous

ses ponts par une crue extraordinaire du fleuve, et se repliait dans

l'île de Lobau avec un sang-froid imperturbable, il ne montrait pas

moins de solidité dans les revers. Sans doute la résistance à Essling

même fut le prodige de Lannes qui y mourut, de Masséna qui y serait

mort si Dieu ne l'avait fait aussi heureux qu'il était tenace; mais la

fermeté de Napoléon qui, au milieu de Vienne émue, de tous nos

généraux démoralisés, découvrait des ressources où ils n'en voyaient

plus, et adoptait le plan ferme et patient au moyen duquel la victoire

fut ramenée sous nos drapeaux à Wagram, cette fermeté, tant admirée de

Masséna, appartenait bien à Napoléon, et ce moment offrit certainement

l'une des extrémités de la guerre les plus grandes et les plus

glorieusement traversées, dont l'histoire des nations ait conservé le

souvenir.

[En marge: Campagne de 1814.]

[En marge: Aucune partie de l'homme de guerre n'avait manqué à

Napoléon.]

Enfin, pour donner tout de suite la preuve la plus décisive, la

campagne de 1814, où Napoléon avec une poignée d'hommes, les uns usés,

les autres n'ayant jamais vu le feu, tint tête à l'Europe entière, non

pas en battant en retraite, mais en profitant des faux mouvements de

l'ennemi pour le ramener en arrière par des coups terribles, est un

bien autre exemple de fécondité de ressources, de présence d'esprit,

de fermeté indomptable dans une situation désespérée. Sans doute

Napoléon ne faisait pas la guerre défensive, comme la plupart des

généraux, en se retirant méthodiquement d'une ligne à une autre,

défendant bien la première, puis la seconde, puis la troisième, et ne

parvenant ainsi qu'à gagner du temps, ce qui n'est pas à dédaigner,

mais ce qui ne suffit pas pour terminer heureusement une crise: il

faisait la guerre défensive comme l'offensive; il étudiait le terrain,

tâchait d'y prévoir la manière d'agir de l'ennemi, de le surprendre en

faute et de l'accabler, ce qu'il fit contre Blucher et Schwarzenberg

en 1814, et ce qui eût assuré son salut, si tout n'avait été usé

autour de lui, hommes et choses.

S'il ne fut pas à proprement parler le général des retraites, parce

qu'il pensait comme Frédéric que la meilleure défensive était

l'offensive, il se montra dans les guerres malheureuses aussi grand

que dans les guerres heureuses. Dans les unes comme dans les autres il

conserva le même caractère de vigueur, d'audace, de promptitude à

saisir le point où il fallait frapper, et s'il succomba, ce ne fut

pas, nous le répétons, le militaire qui succomba en lui, c'est le

politique qui avait entrepris l'impossible, en voulant vaincre

l'invincible nature des choses.

Dans l'organisation des armées, Napoléon ne fut pas moins remarquable

que dans la direction générale des opérations, et dans les batailles.

[En marge: Progrès qu'il a fait faire à l'organisation des armées.]

Ainsi avant lui les généraux de la République distribuaient leurs

armées en divisions composées de toutes armes, infanterie, artillerie,

cavalerie, et se réservaient tout au plus une division non engagée,

composée elle-même comme les autres, afin de parer aux coups imprévus.

Chacun des lieutenants livrait à lui seul une bataille isolée, et le

rôle du général en chef consistait à secourir celui d'entre eux qui en

avait besoin. On pouvait éviter ainsi des défaites, gagner même des

batailles, mais jamais de ces batailles écrasantes, à la suite

desquelles une puissance était réduite à déposer les armes. Avec la

personne de Napoléon, l'organisation des corps d'armée devait changer,

et changer de manière à laisser dans les mains de celui qui dirigeait

tout le moyen de tout décider.

[En marge: Sa manière de composer sa réserve.]

En effet, son armée était divisée en corps dont l'infanterie était le

fond, avec une portion d'artillerie pour la soutenir, et une portion

de cavalerie pour l'éclairer. Mais, indépendamment de l'infanterie de

la garde qui était sa réserve habituelle, il s'était ménagé des masses

de cavalerie et d'artillerie, qui étaient comme la foudre qu'il

gardait pour la lancer au moment décisif. À Eylau l'infanterie russe

paraissant inébranlable, il lançait sur elle soixante escadrons de

dragons et de cuirassiers, et y ouvrait ainsi une brèche qui ne se

refermait plus. À Wagram Bernadotte ayant laissé percer notre ligne,

il arrêtait avec cent bouches à feu le centre victorieux de l'archiduc

Charles, et rétablissait le combat que Davout terminait en enlevant le

plateau de Wagram. C'est pour cela qu'indépendamment de la garde il

avait composé deux réserves, l'une de grosse cavalerie, l'autre

d'artillerie à grande portée, lesquelles étaient dans sa main la

massue d'Hercule. Mais pour la massue il faut la main d'Hercule, et

avec un général moindre que Napoléon, cette organisation aurait eu

l'inconvénient de priver souvent des lieutenants habiles d'armes

spéciales dont ils auraient su tirer parti, pour les concentrer dans

les mains d'un chef incapable de s'en servir. Aussi presque tous les

généraux de l'armée républicaine du Rhin, habitués à agir chacun de

leur côté d'une manière presque indépendante, et à réunir dès lors une

portion suffisante de toutes les armes, regrettaient l'ancienne

composition, ce qui revient à dire qu'ils regrettaient un état de

choses qui leur laissait plus d'importance à la condition de diminuer

les résultats d'ensemble.

[En marge: Son art pour recruter et tenir ses armées ensemble.]

Mais l'organisation ne consiste pas seulement à bien distribuer les

diverses parties d'une armée, elle consiste à la recruter, à la

nourrir. Sous ce rapport, l'art que Napoléon déploya pour porter les

conscrits de leur village aux bords du Rhin, des bords du Rhin à ceux

de l'Elbe, de la Vistule, du Niémen, les réunissant dans des dépôts,

les surveillant avec un soin extrême, ne les laissant presque jamais

échapper, et les menant ainsi par la main jusqu'au champ de bataille,

cet art fut prodigieux. Il consistait dans une mémoire des détails

infaillible, dans un discernement profond des négligences ou des

infidélités des agents subalternes, dans une attention continuelle à

les réprimer, dans une force de volonté infatigable, dans un travail

incessant qui remplissait souvent ses nuits, quand le jour avait été

passé à cheval. Et malgré tous ces efforts, les routes étaient souvent

couvertes de soldats débandés, mais qui n'attestaient qu'une chose,

c'est la violence qu'on faisait à la nature, en portant des hommes des

bords du Tage à ceux du Volga!

[En marge: Ses grandes opérations pour dompter la nature.]

[En marge: Passage du Danube en 1809.]

À ces tâches si diverses du général en chef il faut souvent en joindre

une autre, c'est celle de dompter les éléments, pour franchir des

montagnes neigeuses, des fleuves larges et violents, et parfois la mer

elle-même. L'antiquité a légué à l'admiration du monde le passage des

Pyrénées et des Alpes par Annibal, et il est certain que les hommes

n'ont rien fait de plus grand, peut-être même d'aussi grand. La

traversée du Saint-Bernard, le transport de l'armée d'Égypte à travers

les flottes anglaises, les préparatifs de l'expédition de Boulogne,

enfin le passage du Danube à Wagram, sont de grandes opérations que la

postérité n'admirera pas moins. La dernière surtout sera un éternel

sujet d'étonnement. La difficulté consistant en cette occasion à aller

chercher l'armée autrichienne au delà du Danube pour lui livrer

bataille, et à traverser ce large fleuve avec cent cinquante mille

hommes en présence de deux cent mille autres, qui nous attendaient

pour nous précipiter dans les flots, sans qu'on pût les éviter en se

portant au-dessus ou au-dessous de Vienne, car dans le premier cas on

se serait trop avancé, et dans le second on eût rétrogradé; cette

difficulté fut surmontée d'une manière merveilleuse. En trois heures,

150 mille hommes, 500 bouches à feu, avaient passé devant l'ennemi

stupéfait, qui ne songeait à nous combattre que lorsque nous avions

pris pied sur la rive gauche, et que nous étions en mesure de lui

tenir tête. Le passage du Saint-Bernard, si extraordinaire qu'il soit,

est loin d'égaler le passage des Alpes par Annibal; mais le passage du

Danube en 1809 égale toutes les opérations tentées pour vaincre la

puissance combinée de la nature et des hommes, et restera un phénomène

de prévoyance profonde dans le calcul, et d'audace tranquille dans

l'exécution.

[En marge: Influence de Napoléon sur les armées.]

Enfin on ne dirait pas tout sur le génie militaire de Napoléon, si on

n'ajoutait qu'aux qualités les plus diverses de l'intelligence il

joignit l'art de dominer les hommes, de leur communiquer ses passions,

de les subjuguer comme un grand orateur subjugue ses auditeurs, tantôt

de les retenir, tantôt de les lancer, tantôt enfin de les ranimer

s'ils étaient ébranlés, et toujours enfin de les tenir en main, comme

un habile cavalier tient en main un cheval difficile. Il ne lui

manqua donc aucune partie de l'esprit et du caractère nécessaires au

véritable capitaine, et on peut soutenir que si Annibal n'avait

existé, il n'aurait probablement pas d'égal.

[En marge: Tableau résumé des progrès de l'art militaire.]

Ainsi, résumant ce que nous avons dit des progrès de la grande guerre,

nous répéterons que deux hommes la portèrent au plus haut degré dans

l'antiquité, Annibal et César; que César cependant, restreint par les

habitudes du campement, y montra moins de hardiesse de mouvements, de

fécondité de combinaisons, d'opiniâtreté dans toutes les fortunes

qu'Annibal; qu'au moyen âge Charlemagne, chef d'empire admirable, ne

nous donne pas néanmoins l'idée vraie du grand capitaine, parce que

l'art était trop grossier de son temps; qu'alors l'homme de guerre fut

presque toujours à cheval, et à peine aidé de quelques archers;

qu'avec le développement des classes moyennes au sein des villes

l'infanterie commença, qu'elle se montra d'abord dans les montagnes de

la Suisse, puis dans les villes allemandes, italiennes, hollandaises;

que, la poudre ayant renversé les murailles saillantes, les villes

enfoncèrent leurs défenses en terre; qu'alors un art subtil, celui de

la fortification moderne, prit naissance; qu'autour des villes à

prendre ou à secourir, la guerre savante et hardie, la grande guerre,

en un mot, reparut dans le monde; que les Nassau en furent les

premiers maîtres, qu'ils y déployèrent d'éminentes qualités et une

constance demeurée célèbre, que néanmoins enchaînée autour des places,

elle resta timide encore; qu'une lutte sanglante s'étant engagée au

Nord entre les protestants et les catholiques, laquelle dura trente

ans, Gustave-Adolphe, opposant un peuple brave et solide à la

cavalerie polonaise, fit faire de nouveaux progrès à l'infanterie;

qu'entraîné en Allemagne, il rendit la guerre plus hardie, et la

laissa moins que les Nassau, circonscrite autour des places; qu'en

France, Condé, heureux mélange d'esprit et d'audace, manifesta le

premier le vrai génie des batailles, Turenne, celui des grands

mouvements; que cependant l'infanterie partagée en mousquetaires et

piquiers n'était pas manoeuvrière; que Vauban, en lui donnant le fusil

à baïonnette, permit de la placer sur trois rangs; que le prince

d'Anhalt-Dessau, chargé de l'éducation de l'armée prussienne,

constitua le bataillon moderne qui fournit beaucoup de feux en leur

offrant peu de prise; que Frédéric, prenant cet instrument en main et

ayant à lutter aux frontières de la Silésie et de la Bohême, changea

l'ordre de bataille classique, et le premier adapta les armes au

terrain; qu'obligé de tenir tête tantôt aux Autrichiens, tantôt aux

Russes, tantôt aux Français, il élargit le cercle des grandes

opérations, et fut ainsi dans l'art de la guerre l'auteur de deux

progrès considérables; qu'après lui vint la Révolution française,

laquelle, n'ayant que des masses populaires à opposer à l'Europe

coalisée, résista par le nombre et l'élan aux vieilles armées; que

l'infanterie, expression du développement des peuples, prit

définitivement sa place dans la tactique moderne, sans que les armes

savantes perdissent la leur; qu'enfin un homme extraordinaire, à

l'esprit profond et vaste, au caractère audacieux comme la Révolution

française dont il sortait, porta l'art de la grande guerre à sa

perfection en méditant profondément sur la configuration géographique

des pays où il devait opérer, en choisissant toujours bien le point où

il fallait se placer pour frapper des coups décisifs, en joignant à

l'art des mouvements généraux celui de bien combattre sur chaque

terrain, en cherchant toujours ou dans le sol ou dans la situation de

l'ennemi l'occasion de ses grandes batailles, en n'hésitant jamais à

les livrer, parce qu'elles étaient la conséquence de ses mouvements

généraux, en s'y prenant si bien en un mot que chacune d'elles

renversait un empire, ce qui amena malheureusement chez lui la plus

dangereuse des ivresses, celle de la victoire, le désir de la

monarchie universelle, et sa chute, de manière que ce sage

législateur, cet habile administrateur, ce grand capitaine, fut à

cause même de toutes ses supériorités très-mauvais politique, parce

que perdant la raison au sein de la victoire, il alla de triomphe en

triomphe finir dans un abîme.

[En marge: Napoléon comparé aux grands hommes de l'histoire, quant à

l'ensemble de leurs qualités et de leurs destinées.]

Maintenant, si on le compare aux grands hommes, ses émules, non plus

sous le rapport spécial de la guerre, mais sous un rapport plus

général, celui de l'ensemble des talents et de la destinée, le

spectacle devient plus vaste, plus moral, plus instructif. Si, en

effet, on s'attache au bruit, à l'importance des événements, à

l'émotion produite chez les hommes, à l'influence exercée sur le

monde, il faut, pour lui trouver des pareils, aller chercher encore

Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, Frédéric, et en plaçant sa

physionomie à côté de ces puissantes figures, on parvient à s'en

faire une idée à la fois plus précise et plus complète.

[En marge: Alexandre le Grand.]

Alexandre héritant de l'armée de son père, nourri du savoir des Grecs,

passionné pour leurs applaudissements, se jette en Asie, ne trouve à

combattre que la faiblesse persane, et marche devant lui jusqu'à ce

qu'il rencontre les limites du monde alors connu. Si ses soldats ne

l'arrêtaient, il irait jusqu'à l'océan Indien. Obligé de revenir, il

n'a qu'un désir, c'est de recommencer ses courses aventureuses. Ce

n'est pas à sa patrie qu'il songe, laquelle n'a que faire de tant de

conquêtes; c'est à la gloire d'avoir parcouru l'univers en vainqueur.

Sa passion c'est sa renommée, reconnue, applaudie à Athènes. Généreux

et même bon, il tue son ami Clitus, ses meilleurs lieutenants,

Philotas et Parménion, parce que leur langue imprudente a touché à sa

gloire. La renommée, voilà son but, but le plus vain entre tous ceux

qu'ont poursuivis les grands hommes, et tandis qu'après avoir laissé

reposer son armée il va de nouveau courir après ce but unique de ses

travaux, enivré des délices de l'Asie, il meurt sur la pourpre et dans

le vin. Il a séduit la postérité par sa grâce héroïque, mais il n'y a

pas une vie plus inutilement bruyante que la sienne, car il n'a point

porté la civilisation grecque au delà de l'Ionie et de la Syrie où

elle régnait déjà, et a laissé le monde grec dans l'anarchie, et apte

uniquement à recevoir la conquête romaine. Moralement on aimerait

mieux être le sage et habile Philopoemen, qui ne fit pas tout ce

bruit, mais qui prolongea de quelques jours l'indépendance de la

Grèce.

[En marge: Annibal.]

À côté de cette vie à la fois si pleine et si vide, voici la vie la

plus vaste, la plus sérieuse, la plus énergique qui fut jamais: c'est

celle d'Annibal. Ce mortel à qui Dieu dispensa tous les dons de

l'intelligence et du caractère, et le plus propre aux grandes choses

qu'on eût jamais vu, était sorti d'une famille de vieux capitaines,

tous morts les armes à la main pour défendre Carthage. Son âme était

une espèce de métal forgé dans le foyer ardent des haines que Rome

excitait autour d'elle. À neuf ans il quitte Carthage avec son père,

et va où allaient tous les siens, vivre et mourir en combattant contre

les Romains. Ses jeux sont la guerre. Enfant, il couche sur les champs

de bataille, se fait un corps insensible à la douleur, une âme

inaccessible à la crainte, un esprit qui voit clair dans le tumulte

des combats comme d'autres dans le plus parfait repos. Son père étant

mort, son beau-frère aussi, l'un et l'autre les armes à la main,

l'armée carthaginoise le demande pour chef à vingt-deux ans, et

l'impose pour ainsi dire au sénat de Carthage, jaloux de la glorieuse

famille des Barca. Il prend le commandement de cette armée, la fait à

son image, c'est-à-dire pleine à la fois d'audace, de constance, et

surtout de haine contre les Romains, la mène à travers l'Europe,

inconnue alors comme l'est aujourd'hui le centre de l'Afrique, ose

franchir les Pyrénées, puis les Alpes avec quatre-vingt mille hommes

dont il perd les deux tiers dans ce trajet extraordinaire, et, dirigé

par cette pensée profonde que c'est à Rome même qu'il faut combattre

Rome, vient soulever contre elle ses sujets italiens mal soumis. Il

fond sur les généraux romains, les force à sortir de leur camp en

piquant la bravoure de l'un, la vanité de l'autre, les accable

successivement, et triompherait de tous s'il ne rencontrait enfin un

adversaire digne de lui, Fabius, qui veut qu'on oppose à ce géant non

pas les batailles, où il est invincible, mais la vraie vertu de Rome,

la persévérance. Annibal s'apercevant qu'il s'est trompé en comptant

sur les Gaulois, bouillants mais inconstants comme tous les barbares,

sentant Rome imprenable, va au midi de l'Italie, où se trouvait une

riche civilisation, consistant en villes toutes gouvernées à l'image

de Rome, c'est-à-dire par des sénats que le peuple jalousait. Il

renverse partout le parti aristocratique, quoique aristocrate

lui-même, donne le pouvoir au parti démocratique, fait de Capoue le

centre de son empire, et ne s'endort point, comme on l'a dit, dans des

délices qu'il ne sait pas goûter, mais repose, refait son armée

amaigrie, amasse pour elle seule les richesses du pays, et abandonné

de sa lâche nation, appelant le monde entier à son aide, étendant la

guerre à la Grèce, à l'Asie, il détruit sans cesse les forces envoyées

contre lui, se maintient douze ans dans sa conquête, au point de faire

considérer aux Romains sa présence en Italie comme un mal sans remède.

Mais un jour arrive, où les Romains à leur tour portant la guerre sous

les murs de Carthage, il est rappelé, lutte avec une armée détruite

contre l'armée romaine reconstituée, et sa fortune déjà ancienne est

vaincue par une fortune naissante, celle de Scipion, suivant

l'ordinaire succession des choses humaines. Rentré dans sa patrie, il

essaye de la réformer pour la rendre capable de recommencer la lutte

contre les Romains. Dénoncé par ceux dont il attaquait les abus, il

fuit en Orient, essaye d'y réveiller la faiblesse des Antiochus, y est

suivi par la haine de Rome, et quand il ne peut plus lutter avale le

poison, et meurt le dernier de son héroïque famille, car tous ont

succombé comme lui à la même oeuvre, oeuvre sainte, celle de la

résistance à la domination étrangère. En contemplant cet admirable

mortel, doué de tous les génies, de tous les courages, on cherche une

faiblesse, et on ne sait où la trouver. On cherche une passion

personnelle, les plaisirs, le luxe, l'ambition, et on n'en trouve

qu'une, la haine des ennemis de son pays. Le Romain Tite-Live l'accuse

d'avarice et de cruauté. Annibal amassa en effet des richesses

immenses, sans jamais jouir d'aucune, et les employa toutes à payer

son armée, laquelle, composée de soldats stipendiés, est la seule

armée mercenaire qui ne se soit jamais révoltée, contenue qu'elle

était par son génie et par la sage distribution qu'il lui faisait des

fruits de la victoire. Il envoya à Carthage, il est vrai, plusieurs

boisseaux d'anneaux de chevaliers romains immolés par l'épée

carthaginoise, mais on ne cite pas un seul acte de barbarie hors du

champ de bataille. Les reproches de l'historien romain sont donc des

louanges, et ce que la postérité a dit, ce que les générations les

plus reculées répéteront, c'est qu'il offrit le plus noble spectacle

que puissent donner les hommes: celui du génie exempt de tout égoïsme,

et n'ayant qu'une passion, le patriotisme, dont il est le glorieux

martyr.

[En marge: César.]

Voici un autre martyr, non du patriotisme, mais de l'ambition, rare

mortel, rempli de séduction, mais chargé de vices, et coupable

d'affreux attentats contre la constitution de son pays: ce mortel est

César, le troisième des hommes prodiges de l'antiquité. Né avec tous

les talents, brave, fier, éloquent, élégant, prodigue et toujours

simple, mais sans le moindre souci du bien ou du mal, il n'a qu'une

pensée, c'est de réussir là où Sylla et Marius ont échoué,

c'est-à-dire de devenir le maître de son pays. Alexandre a voulu

conquérir le monde connu; Annibal a voulu empêcher la conquête de sa

patrie; César, dans cette Rome qui a presque conquis l'univers ne veut

conquérir qu'elle-même. Il y emploie tous les arts, même les plus

vils, la cruauté exceptée, non par bonté de coeur, mais par profondeur

de calcul, et pour ne pas rappeler les proscriptions de Marius et de

Sylla aux imaginations épouvantées. Il veut être édile, préteur,

pontife, et contracte des dettes immenses pour acheter les suffrages

de ses concitoyens. Il corrompt les femmes, les maris, comme il a

cherché à corrompre le peuple. À tous les moyens de corruption il veut

ajouter les séductions les plus élevées de l'esprit, et devient le

plus parfait des orateurs romains. Délice et scandale de Rome, bientôt

il n'y peut plus vivre. Il coalise alors l'avare Crassus, le vaniteux

Pompée dont il gouverne la faiblesse, et se fait attribuer les Gaules,

seule contrée où il reste quelque chose à conquérir dans les limites

naturellement assignables à l'empire romain. Il conquiert non pour

agrandir sa patrie, qui n'en a guère besoin, mais pour se créer des

soldats dévoués, pour acquérir des richesses, et payer ainsi ses

dettes et celles de ses avides partisans. Guerroyant l'été, intriguant

l'hiver, il mène de ses quartiers de Milan la vanité de Pompée,

l'avarice de Crassus, domine dix ans de la sorte les affaires

romaines, et enfin lorsque Crassus mort en Asie il n'y a plus personne

entre lui et Pompée pour amortir le choc des ambitions, il essaye

d'abord de la ruse pour retarder une lutte dont il sent le péril, puis

ne pouvant plus l'éviter, franchit le Rubicon, marche contre Pompée

dont les légions étaient en Espagne, le pousse d'Italie en Épire,

abandonne alors, comme il l'a dit si grandement, _un général sans

armée pour courir à une armée sans général_, va dissoudre en Espagne

les légions de Pompée que commandait Afranius, retourne ensuite en

Épire, lutte contre Pompée lui-même, et termine à Pharsale la querelle

de la suprême puissance. Il lui reste en Afrique, en Espagne, les

débris du parti de Pompée à détruire; il les détruit, vient triompher

à Rome de tous ses ennemis, et y fonde cette grande chose qu'on

appelle l'empire romain, mais se fait assassiner par les républicains

pour avoir voulu trop tôt mettre le nom sur la chose. Dans cette vie,

tous les moyens sont pervers comme le but, et il faut cependant

reconnaître à César un mérite, c'est d'avoir voulu à la république

substituer l'empire, non par le sang comme Sylla ou Marius, mais par

la corruption qui allait aux moeurs de Rome, et par l'esprit qui

allait à son génie; et le trait particulier de ce personnage

extraordinaire, grand politique, grand orateur, grand guerrier, grand

débauché surtout, et clément enfin sans bonté, sera toujours d'avoir

été le mortel le plus complet qui ait paru sur la terre.

Maintenant pour trouver de tels hommes, il faut tourner bien des fois

les feuillets du vaste livre de l'histoire, il faut passer à travers

bien des siècles, et arriver au neuvième, où, entre le monde ancien et

le monde moderne, apparaît Charlemagne!

[En marge: Charlemagne.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 56 / 59 段