l'esprit humain ont franchi un espace plus vaste. Il avait en effet, à
force de caractère, de génie, résisté à la France, à l'Autriche, à la
Russie, avec une nation qui, même après l'acquisition de la Silésie,
n'était pas de plus de 6 à 7 millions d'hommes, vrai prodige qui eût
été impossible sans quelques circonstances qu'il faut énumérer
brièvement pour rendre ce prodige concevable. D'abord l'Angleterre
aida Frédéric de son or, parcimonieusement il est vrai, mais l'aida
néanmoins. Au moyen de cet or il se procura des soldats, et comme on
se battait Allemands contre Allemands, le soir de ses batailles il
convertissait les prisonniers en recrues, ce qui lui permit de
suppléer à l'insuffisance de la population prussienne. De plus il
occupait une position concentrique entre la Russie, l'Autriche et la
France, et en courant rapidement de Breslau à Francfort-sur-l'Oder,
de Francfort à Dresde, de Dresde à Erfurt, il pouvait tenir tête à
tous ses ennemis, ce que facilitait aussi une circonstance plus
décisive encore, c'est que si l'Autriche lui faisait une guerre
sérieuse, la Russie et la France, gouvernées par le caprice de cour,
ne lui faisaient qu'une guerre de fantaisie. Élisabeth envoyait chaque
année une armée russe qui livrait une bataille, la perdait ou la
gagnait, et puis se retirait en Pologne. Les Français, occupés contre
les Anglais dans les Pays-Bas, et aussi déplorablement administrés que
commandés, envoyaient de temps en temps une armée qui, mal accueillie,
comme à Rosbach par exemple, ne reparaissait plus. Frédéric n'avait
donc affaire véritablement qu'à l'Autriche, ce qui ne rend pas son
succès moins étonnant, et ce qui ne l'eût pas sauvé, s'il n'avait été
ce que de notre temps on appelle _légitime_. Deux fois en effet ses
ennemis entrèrent dans Berlin, et au lieu de le détrôner, ce qu'ils
n'auraient pas manqué de faire s'ils avaient eu un prétendant à lui
substituer, s'en allèrent après avoir levé quelques centaines de mille
écus de contribution. Ce sont ces circonstances réunies qui, sans le
diminuer, expliquent le prodige d'un petit prince luttant seul contre
les trois plus grandes puissances de l'Europe, leur tenant tête sept
ans, les déconcertant par ses coups imprévus, les fatiguant par sa
ténacité, donnant le temps à la fortune de lui envoyer en Russie un
changement de règne, et désarmant enfin par son génie et sa constance
les trois femmes qu'il avait déchaînées par sa mauvaise langue. Son
oeuvre n'en est pas moins une des plus mémorables de l'histoire, et
mérite de prendre place à côté de celles qu'ont accomplies Alexandre,
Annibal, César, Gustave-Adolphe, Napoléon.
[En marge: C'était à la Révolution française qu'il appartenait
d'achever la révolution de l'art militaire, en donnant à l'infanterie
son entier développement, et à la guerre une audace extraordinaire.]
[En marge: Caractère des premières campagnes de la Révolution.]
Il appartenait à la Révolution française d'imprimer à l'art de la
grande guerre une dernière et décisive impulsion. Le mouvement
civilisateur qui avait substitué l'infanterie à la cavalerie,
c'est-à-dire les nations elles-mêmes à la noblesse à cheval, devait
recevoir en effet de la Révolution française, qui était l'explosion
des classes moyennes, son dernier élan. Les Français en 1789 avaient
dans le coeur deux sentiments: le chagrin d'avoir vu la France déchoir
depuis Louis XIV, ce qu'ils attribuaient aux légèretés de la cour, et
l'indignation contre les puissances européennes, qui voulaient les
empêcher de réformer leurs institutions en les fondant sur le principe
de l'égalité civile. Aussi la nation courut-elle tout entière aux
armes. La vieille armée royale, quoique privée par l'émigration d'une
notable partie de ses officiers, suffit aux premières rencontres, et
sous un général, Dumouriez, qui jusqu'à cinquante ans avait perdu son
génie dans de vulgaires intrigues, livra d'heureux combats. Mais elle
fondit bientôt au feu de cette terrible guerre, et la Révolution
envoya pour la remplacer des flots de population qui devinrent de
l'infanterie. Ce n'est pas avec des hommes levés à la hâte que l'on
fait des cavaliers, des artilleurs, des sapeurs du génie, mais dans un
pays essentiellement militaire, qui a l'orgueil et la tradition des
armes, on peut en faire des fantassins. Ces fantassins incorporés dans
les demi-brigades à ce qui restait de la vieille armée, lui apportant
leur audace, lui prenant son organisation, se jetèrent d'abord sur
l'ennemi en adroits tirailleurs, puis le culbutèrent en le chargeant
en masse à la baïonnette. Avec le temps ils apprirent à manoeuvrer
devant les armées les plus manoeuvrières de l'Europe, celles qui
avaient été formées à l'école de Frédéric et de Daun; avec le temps
encore ils fournirent des artilleurs, des cavaliers, des soldats du
génie, et acquérant la discipline qu'ils n'avaient pas d'abord,
conservant de leur premier élan l'audace et la mobilité, ils
composèrent bientôt la première armée du monde.
[En marge: Pichegru, Moreau, Jourdan, Kléber, Hoche.]
[En marge: Apparition du jeune Bonaparte.]
[En marge: Son étude approfondie de la carte.]
[En marge: Son arrivée au commandement de l'armée d'Italie.]
[En marge: Son établissement sur l'Adige.]
[En marge: Ce qu'il y avait de génie dans cette résolution.]
Il n'était pas possible que ce sentiment puissant de
quatre-vingt-neuf, combiné avec nos séculaires traditions militaires,
nous donnât des armées sans nous donner aussi des généraux, que notre
infanterie devenue manoeuvrière comme les armées allemandes les
meilleures, et en outre plus vive, plus alerte, plus audacieuse,
n'exerçât pas sur ceux qui la commandaient une irrésistible influence,
et effectivement elle poussa Pichegru en Hollande, Moreau, Kléber,
Hoche, Jourdan au milieu de l'Allemagne. Mais tandis qu'il se formait
des généraux capables de bien diriger une armée, il devait s'en former
non pas deux, mais un qui serait capable de diriger à la fois toutes
les armées d'un vaste empire, car le mouvement moral est comme le
mouvement physique, imprimé à plusieurs corps à la fois, il porte
chacun d'eux à des distances proportionnées à leur volume et à leur
poids. Tandis que Pichegru, Hoche, Moreau, Kléber, Desaix, Masséna,
étaient le produit de ce mouvement national, leur maître à tous se
révélait à Toulon, et ce maître que l'univers nomme, c'était le jeune
Bonaparte, élevé au sein des écoles de l'ancien régime, dans la plus
savante des armes, celle de l'artillerie, mais plein de l'esprit
nouveau, et à son audace personnelle, la plus grande peut-être qui ait
inspiré une âme humaine, joignant l'audace de la Révolution française.
Doué de ce génie universel qui rend les hommes propres à tous les
emplois, il avait de plus une disposition qui lui était particulière,
c'était l'application à étudier le sol sur la carte, et le penchant à
y chercher la solution des phénomènes de la politique comme des
problèmes de la guerre. Sans cesse couché sur des cartes, ce que font
trop rarement les militaires, et ce qu'ils faisaient encore moins
avant lui, il méditait continuellement sur la configuration du sol où
la guerre sévissait alors, et à ces profondes méditations joignait les
rêves d'un jeune homme, se disant que s'il était le maître il ferait
ceci ou cela, pousserait dans tel ou tel sens les armées de la
République, ne se doutant nullement que maître il le serait un jour,
mais sentant fermenter en lui quelque chose d'indéfinissable, comme on
sent quelquefois sourdre sous ses pieds l'eau qui doit bientôt percer
la terre et jaillir en source féconde. Livré à ces méditations
solitaires, il avait compris que l'Autriche, ayant renoncé aux
Pays-Bas, n'était vulnérable qu'en Italie, et que c'était là qu'il
fallait porter la guerre pour la rendre décisive. Parlant sans cesse
de ces rêves aux directeurs, dont il était le commis, les en fatiguant
presque, il est d'abord nommé commandant de Paris, et puis, Schérer
s'étant laissé battre, général de l'armée d'Italie. À peine arrivé à
Nice, le jeune général aperçoit d'un coup d'oeil qu'il n'a pas besoin
de forcer les Alpes, et qu'il lui suffit _de les tourner_, comme il
l'a dit avec tant de profondeur. En effet, les Piémontais et les
Autrichiens gardaient le col de Montenotte, où les Alpes s'abaissent
pour se relever plus loin sous le nom d'Apennins. Il fait une menace
sur Gênes afin d'y attirer les Autrichiens, puis en une nuit force le
col de Montenotte où les Piémontais restaient seuls de garde, les
enfonce, les précipite en deux batailles sur Turin, arrache la paix au
roi de Piémont, et fond sur le Pô à la poursuite des Autrichiens, qui
voyant qu'ils s'étaient trompés en se laissant attirer sur Gênes, se
hâtaient de revenir pour protéger Milan. Il passe le Pô à Plaisance,
entre dans Milan, court à Lodi, force l'Adda et s'arrête à l'Adige, où
son esprit transcendant lui montre la vraie frontière de l'Italie
contre les Allemands. Un génie moins profond aurait couru au midi pour
s'emparer de Florence, de Rome, de Naples. Il n'y songe même pas.
C'est aux Allemands qu'il faut disputer l'Italie, dit-il au
Directoire, c'est contre eux qu'il faut prendre position, et qui va au
midi de l'Italie, trouvera au retour Fornoue, comme Charles VIII, ou
la Trebbia, comme Macdonald[32]. Il se décide donc à rester au nord,
et avec le même génie aperçoit que le Pô a un cours trop long pour
être facilement défendu, que l'Isonzo trop avancé est toujours exposé
à être tourné par le Tyrol, que l'Adige seul peut être victorieusement
défendu, parce qu'à peine sorti des Alpes à Vérone ce cours d'eau
tombe dans les marécages à Legnago, et que placé en deçà du Tyrol il
ne peut pas être tourné. Le jeune Bonaparte s'établit alors sur
l'Adige, en raisonnant comme il suit: Si les Autrichiens veulent
forcer l'Adige par les montagnes, ils passeront nécessairement par le
plateau de Rivoli; s'ils veulent le forcer par la plaine, ils se
présenteront ou devant Vérone, ou vers les marais, dans les environs
de Legnago. Dès lors il faut placer le gros de ses troupes au centre,
c'est-à-dire à Vérone, laisser deux détachements de garde, l'un à
Rivoli, l'autre vers Legnago, les renforcer alternativement l'un ou
l'autre suivant la direction que prendra l'ennemi, et rester
imperturbablement dans cette position, en faisant du siége de Mantoue
une sorte de passe-temps entre les diverses apparitions des
Autrichiens. Grâce à cette profondeur de jugement, avec trente-six
mille hommes, à peine augmentés d'une quinzaine de mille pendant le
cours de la guerre, le jeune Bonaparte tient tête à toutes les armées
autrichiennes, et en dix-huit mois livrant douze batailles, plus de
soixante combats, faisant plus de cent mille prisonniers, accable
l'Autriche et lui arrache l'abandon définitif de la ligne du Rhin à la
France, plus la paix générale.
[Note 32: Quoique Charles VIII fût victorieux à Fornoue, il courut la
chance d'y périr, et il y aurait même péri avec toute son armée, s'il
n'avait rencontré sur ses derrières des troupes aussi inférieures aux
siennes. Macdonald au contraire rencontrant à la Trebbia des troupes
égales en valeur à celles qu'il commandait, faillit y trouver sa
perte, ce qui du reste n'était point sa faute, mais celle du
Directoire qui l'avait envoyé à Naples. Le raisonnement du général
Bonaparte conserve donc sa justesse dans les deux cas, et prouve que
c'est au nord et point au midi qu'il faut disputer l'Italie.]
[En marge: Batailles d'Arcole et de Rivoli.]
Certes, on peut parcourir les pages de l'histoire tout entière, et on
n'y verra rien de pareil. La conception générale et l'art des combats,
tout s'y trouve à un degré de perfection qui ne s'est jamais
rencontré. Passer les montagnes à Montenotte en attirant les
Autrichiens sur Gênes par une feinte, maître de Milan, au lieu de
courir à Rome et à Naples, courir à Vérone, comprendre que l'Italie
étant à disputer aux soldats du Nord, c'est au Nord qu'il faut
vaincre, laisser le Midi comme un fruit qui tombera de l'arbre quand
il sera mûr, choisir entre les diverses lignes défensives celle de
l'Adige, parce qu'elle n'est pas démesurément longue comme le Pô,
facile à tourner comme l'Isonzo, et s'y tenir invariablement jusqu'à
ce qu'on y ait attiré et détruit toutes les forces de l'Autriche,
voilà pour la conception. Attendre l'ennemi en avant de Vérone, s'il
se présente directement le repousser à la faveur de la bonne position
de Caldiero, s'il tourne à droite vers le bas pays aller le combattre
dans les marais d'Arcole, où le nombre n'est rien et la valeur est
tout, quand il descend sur notre gauche par le Tyrol, le recevoir au
plateau de Rivoli, et là maître des deux routes, celle du fond de la
vallée que suivent l'artillerie et la cavalerie, celle des montagnes
que suit l'infanterie, jeter d'abord l'artillerie et la cavalerie dans
l'Adige, puis faire prisonnière l'infanterie dépourvue du secours des
autres armes, prendre dix-huit mille hommes avec quinze mille, voilà
pour l'art du combat: et faire tout cela à vingt-six ans, joindre
ainsi à l'audace de la jeunesse toute la profondeur de l'âge mûr, n'a
rien, nous le répétons, de pareil dans l'histoire, pour la grandeur
des conceptions unie à la perfection de l'exécution!
[En marge: Le général Bonaparte avait porté à la perfection l'art des
mouvements généraux et des batailles.]
Tout le reste de la carrière du général Bonaparte est marqué des mêmes
traits: discernement transcendant du but où il faut viser dans une
campagne, et habileté profonde à profiter du terrain où les
circonstances de la guerre vous amènent à combattre, en un mot, égale
supériorité dans les mouvements généraux et dans l'art de livrer
bataille.
[En marge: Campagne de 1800, et passage du Saint-Bernard.]
[En marge: Marengo.]
En 1800, nous étions maîtres de la Suisse que nous occupions jusqu'au
Tyrol, ayant à gauche les plaines de la Souabe, à droite celles du
Piémont. Les Autrichiens ne s'attendant pas aux hardis mouvements de
leur jeune adversaire, s'étaient avancés à gauche jusque vers
Huningue, à droite jusqu'à Gênes. Le Premier Consul imagine de fondre
des deux côtés de la chaîne des Alpes sur leurs derrières, propose à
Moreau de descendre par Constance sur Ulm, tandis qu'il descendra par
le Saint-Bernard sur Milan. Moreau hésite à se jeter ainsi en pleine
Bavière au milieu des masses ennemies. Le Premier Consul laisse Moreau
libre d'agir à son gré, passe le Saint-Bernard sans routes frayées, en
faisant rouler à travers les précipices ses canons enfermés dans des
troncs d'arbres, tombe sur les derrières des Autrichiens surpris, et
les force à Marengo de lui livrer en une journée l'Italie entière,
qui, deux ans auparavant, lui avait coûté douze batailles et soixante
combats, tandis que Moreau, opérant à sa manière méthodique et sage,
met six mois à s'approcher de Vienne.
Là encore le point où il faut frapper est choisi avec une telle
justesse que, le coup porté, l'ennemi est désarmé sur-le-champ. La
bataille décisive, il est vrai, ne présente point la perfection de
celle de Rivoli, par exemple. On était en plaine, le terrain offrait
peu de circonstances heureuses, et une reconnaissance mal exécutée
avait laissé ignorer la présence des Autrichiens. Le Premier Consul
fut donc surpris et faillit être battu. Mais au lieu de Grouchy il
avait Desaix pour lieutenant, et l'arrivée de celui-ci lui ramena la
victoire. Du reste si un accident rendit la bataille chanceuse,
l'opération qui le plaça à l'improviste sur les derrières de l'ennemi
n'en est pas moins un prodige qui n'a de comparable que le passage
d'Annibal, réalisé deux mille ans auparavant.
[En marge: Campagne de 1805.]
[En marge: Ulm.]
[En marge: Austerlitz.]
En 1805, obligé de renoncer à l'expédition d'Angleterre et de se
rejeter sur le continent, le jeune Consul devenu empereur, porte en
quinze jours ses armées de Flandre en Souabe. Ordinairement nous
passions par les défilés de la Forêt-Noire pour gagner les sources du
Danube, et selon leur coutume les Autrichiens y accouraient en hâte.
Il les y retient en présentant des têtes de colonnes dans les
principaux de ces défilés, puis il se dérobe tout à coup, longe par sa
gauche les Alpes de Souabe, débouche par Nuremberg sur les derrières
des Autrichiens qu'il enferme dans Ulm, et oblige une armée entière de
soixante mille hommes à mettre bas les armes devant lui, ce qui ne
s'était jamais vu dans aucun siècle. Débarrassé du gros des forces
autrichiennes, et apprenant que les Prussiens deviennent menaçants,
loin d'hésiter il s'élance sur Vienne, entraîne dans son mouvement ses
armées d'Italie que commandait Masséna, les rallie à Vienne même, puis
court à Austerlitz, où il trouve les Russes réunis au reste de la
puissance autrichienne, arrivé sur les lieux feint d'hésiter, de
reculer, tente ainsi la présomption d'Alexandre, qui, guidé par des
jeunes gens, veut couper l'armée française de Vienne. Ce faisant,
Alexandre dégarnit le plateau de Pratzen, où était son centre.
Napoléon y fond comme un aigle, et, coupant en deux l'armée ennemie,
en jette une partie dans les lacs, une autre dans un ravin. Il se
retourne ensuite vers les Prussiens, qui, au lieu de se joindre à la
coalition, sont réduits à s'excuser à genoux d'avoir songé à lui faire
la guerre.
Ici encore les mouvements généraux ont à la fois une audace et une
justesse sans pareilles; la bataille décisive est une merveille
d'adresse et de présence d'esprit, et ce n'est pas miracle que les
empires tombent devant de tels prodiges d'art.
[En marge: Campagne de 1806 en Prusse.]
Au lieu de la paix sûre, durable, qu'il aurait pu conclure avec
l'Europe, le vainqueur d'Austerlitz enivré de ses succès, s'attire la
guerre avec la Prusse, soutenue par la Russie. L'armée prussienne se
porte derrière la forêt montagneuse de Thuringe pour couvrir les
plaines du centre de l'Allemagne. Napoléon l'y laisse, remonte à
droite jusque vers Cobourg, débouche sur l'extrémité gauche de la
ligne ennemie, aborde les Prussiens de manière à les couper du Nord où
les Russes les attendent, les accable à Iéna, à Awerstaedt, et, les
débordant sans cesse dans leur retraite, prend jusqu'au dernier
d'entre eux à Prenzlow, non loin de Lubeck. Ce jour-là il n'y avait
plus de monarchie prussienne; l'oeuvre du grand Frédéric était abolie!
Il fallait aller au Nord chercher les Russes, les saisir corps à corps
pour les corriger de leur habitude de pousser sans cesse contre nous
les puissances allemandes, qu'ils abandonnaient après les avoir
compromises.
[En marge: Campagne de 1807 en Pologne.]
[En marge: Friedland.]
Napoléon se porte sur la Vistule, et pour la première fois il se met
en présence de ces deux grandes difficultés, le climat et la distance,
qui devaient plus tard lui devenir si funestes. Son armée a encore
toute sa vigueur morale et physique; cependant, à cette distance, il y
a des soldats qui se débandent, il y en a que la faim, le froid
dégoûtent. Napoléon déploie une force de volonté et un génie
d'organisation extraordinaires pour maintenir son armée intacte, lutte
sur les plaines glacées d'Eylau avec une énergie indomptable contre
l'énergie barbare des Russes, emploie l'hiver à consolider sa position
en prenant Dantzig, et le printemps venu, son armée reposée, marche
sur le Niémen en descendant le cours de l'Ale. Son calcul, c'est que
les Russes seront obligés de se rapprocher du littoral pour vivre,
qu'il leur faudra dès lors passer l'Ale devant lui, et il s'avance
l'oeil fixé sur cet événement, dont il espère tirer un parti décisif.
Le 14 juin en effet, anniversaire de Marengo, il trouve les Russes
passant l'Ale à Friedland. Excepté les grenadiers d'Oudinot, tous ses
corps sont en arrière. Accouru de sa personne sur les lieux, il
emploie Oudinot à tirailler, et amène le reste de son armée en toute
hâte. Une fois qu'il a toutes ses forces sous la main, au lieu de les
jeter sur les Russes, il attend que ceux-ci aient passé l'Ale; pour
les y engager il replie sa gauche en avançant peu à peu sa droite vers
Friedland où sont les ponts des Russes, détruit ensuite ces ponts, et
quand il a ainsi ôté à l'ennemi tout moyen de retraite, il reporte en
avant sa gauche d'abord refusée, pousse les Russes dans l'Ale, les y
refoule comme dans un gouffre, et noie ou prend presque tout entière
cette armée, la dernière que l'Europe pût lui opposer.
Certes, nous le répétons, tout est là au même degré de perfection.
Prévoir que les Russes essayeront de gagner le littoral afin de
rejoindre leurs magasins, et pour cela passeront l'Ale devant l'armée
française, les suivre, les surprendre au moment du passage, attendre
qu'ils aient presque tous franchi la rivière, leur enlever leurs
ponts, et ces ponts enlevés les refouler dans l'Ale, sont de vrais
prodiges où la prévoyance la plus profonde dans la conception
générale, égale la présence d'esprit dans l'opération définitive,
c'est-à-dire dans la bataille.
En Italie, Napoléon avait été le général dépendant, réduit à des
moyens bornés; en Autriche, en Prusse, en Pologne, il avait été le
général, chef d'État, disposant des ressources d'un vaste empire,
donnant à ses opérations toute l'étendue de ses conceptions, et en un
jour renversant l'Autriche, en un autre la Prusse, en un troisième la
Russie, et tout cela à des distances où l'on n'avait jamais porté la
guerre. Il avait été dans le premier cas le modèle du général
subordonné, il fut dans le second le modèle du général tout-puissant
et conquérant. Ici plus de ces mouvements limités autour d'une place,
de ces batailles classiques où la cavalerie était aux ailes,
l'infanterie au centre: les mouvements ont les proportions des empires
à frapper, et les batailles la physionomie exacte du lieu où elles
sont livrées. Les batailles ressemblent, en la surpassant, à celle de
Leuthen; et quant aux mouvements, ils ont une bien autre portée que
ceux de Frédéric, courant hors d'haleine de Breslau à
Francfort-sur-l'Oder, de Francfort-sur-l'Oder à Erfurt, sans jamais
frapper le coup décisif qui aurait terminé la guerre. Non pas qu'il ne
faille admirer l'activité, la constance, la ténacité de Frédéric, bien
digne de son surnom de grand! Il est vrai néanmoins que le général
français, ajoutant à l'audace de la Révolution la sienne, étudiant les
grands linéaments du sol comme jamais on ne l'avait fait avant lui,
était arrivé à une étendue, à une justesse de mouvements telles, que
ses coups étaient à la fois sûrs et décisifs, et en quelque sorte sans
appel! L'art, on peut le dire, avait atteint ses dernières limites.
[En marge: Ces succès prodigieux devaient amener les grandes fautes
d'Espagne et de Russie.]
Malheureusement ces succès prodigieux devaient corrompre non le
général, chaque jour plus consommé dans son art, mais le politique,
lui persuader que tout était possible, le conduire tantôt en Espagne,
tantôt en Russie, avec des armées affaiblies par leur renouvellement
trop rapide, et à travers des difficultés sans cesse accrues, d'abord
par la distance qui n'était pas moindre que celle de Cadix à Moscou,
ensuite par le climat qui était tour à tour celui de l'Afrique ou de
la Sibérie, ce qui forçait les hommes à passer de quarante degrés de
chaleur à trente degrés de froid, différences extrêmes que la vie
animale ne saurait supporter. Au milieu de pareilles témérités, le
plus grand, le plus parfait des capitaines devait succomber!
Aussi beaucoup de juges de Napoléon qui, sans être jamais assez
sévères pour sa politique, le sont beaucoup trop pour ses opérations
militaires, lui ont-ils reproché d'être le général des succès, non
celui des revers, de savoir envahir, de ne savoir pas défendre, d'être
le premier dans la guerre offensive, le dernier dans la guerre
défensive, ce qu'ils résument par ce mot, que Napoléon _ne sut jamais
faire une retraite_! C'est là, selon nous, un jugement erroné.
[En marge: Est-il vrai que Napoléon ne fut que le général des guerres
heureuses?]
Lorsque dans l'enivrement du succès, Napoléon se portait à des
distances comme celle de Paris à Moscou, et sous un climat où le froid
dépassait trente degrés, il n'y avait plus de retraite possible, et
Moreau, qui opéra l'admirable retraite de Bavière en 1800, n'eût
certainement pas ramené intacte l'armée française de Moscou à
Varsovie. Quand des désastres comme celui de 1812 se produisaient, ce
n'était plus une de ces alternatives de la guerre qui vous obligent
tantôt à avancer, tantôt à reculer, c'était tout un édifice qui
s'écroulait sur la tête de l'audacieux qui avait voulu l'élever
jusqu'au ciel. Les armées, poussées au dernier degré d'exaltation pour
aller jusqu'à Moscou, se trouvant surprises tout à coup par un climat
destructeur, se sentant à des distances immenses, sachant les peuples
révoltés sur leurs derrières, tombaient dans un abattement
proportionné à leur enthousiasme, et aucune puissance ne pouvait plus
les maintenir en ordre. Ce n'était pas une retraite faisable que le
chef ne savait pas faire, c'était l'édifice de la monarchie
universelle qui s'écroulait sur la tête de son téméraire auteur!
[En marge: Sa ténacité, sa vigueur dans les revers.]