faire, il faut se rappeler quelles étaient alors la composition des
armées, la proportion et l'emploi des différentes armes, et la manière
de livrer bataille. On peut voir tout cela décrit avec une remarquable
exactitude dans les mémoires de l'un des plus savants généraux de ce
temps, l'illustre Montecuculli. Malgré le développement que
l'infanterie avait déjà reçu, elle ne comprenait guère plus de la
moitié des troupes réunies sur un champ de bataille, tandis que la
cavalerie formait l'autre moitié. L'artillerie était peu nombreuse,
tout au plus d'une pièce par mille hommes, et très-difficile à
mouvoir. L'ordre de bataille était ce que nous le voyons dans les
historiens du temps d'Annibal et de César (seuls maîtres qu'on étudiât
alors), c'est-à-dire que l'infanterie était toujours au centre, la
cavalerie sur les ailes, l'artillerie (remplaçant les machines des
anciens) sur le front, sans tenir autre compte du terrain, sinon que
la cavalerie se serrait, se reployait en arrière, faisait, en un mot
comme elle pouvait, si le terrain des ailes n'était pas favorable à
son déploiement. L'artillerie commençait par canonner l'ennemi afin de
l'ébranler, puis la cavalerie des ailes chargeait celle qui lui était
opposée, et, si elle avait l'avantage, se rabattait sur le centre où
les troupes de pied étaient aux prises, et abordant en flanc ou à
revers l'infanterie de l'ennemi achevait sa défaite. On citerait peu
de batailles du temps de Gustave-Adolphe, de Turenne et de Condé, qui
se soient passées différemment. Les plus fameuses, celles de Lutzen,
de Rocroy et des Dunes, n'offrent pas un autre spectacle. Ce n'est pas
ainsi qu'on agit de nos jours. La cavalerie n'est pas sur les ailes,
l'infanterie au centre, l'artillerie sur le front. Chaque arme est
placée selon le terrain, l'infanterie dans les endroits difficiles, la
cavalerie en plaine, l'artillerie partout où elle peut se servir de
ses feux avec avantage. L'infanterie représentant aujourd'hui les
quatre cinquièmes des combattants, est le fond des armées. Elle a sa
portion de cavalerie pour s'éclairer, sa portion d'artillerie pour
l'appuyer, plus ou moins selon le terrain, et s'il existe, comme sous
l'Empire, une grosse réserve de cavalerie et d'artillerie, c'est dans
les mains du général en chef qu'elle se trouve, pour frapper les
coups décisifs, s'il sait user de ses ressources avec l'à-propos du
génie.
[En marge: Organisation et armement de l'infanterie.]
Ce qui avait porté à placer la cavalerie sur les ailes, chez les
anciens et chez les modernes, c'était le besoin de couvrir les flancs
de l'infanterie qui ne savait pas manoeuvrer comme aujourd'hui, et
faire front de tous les côtés en se formant en carré. L'infanterie
était jusqu'à la fin du dix-septième siècle une vraie phalange
macédonienne, une sorte de carré long, présentant à l'ennemi sa face
allongée, laquelle était composée de piquiers, entremêlés de quelques
mousquetaires. Ces derniers placés ordinairement sur le front, et
couverts par la longueur des piques, faisaient feu, puis quand on
approchait de l'ennemi couraient le long du bataillon, et venaient se
ranger sur ses ailes, laissant aux piquiers le soin d'exécuter la
charge ou de la repousser à l'arme blanche. Il est facile de
comprendre que si les feux avaient eu alors l'importance qu'ils ont de
notre temps, un tel bataillon eût été bientôt détruit. Les boulets
entrant dans une masse où seize, quelquefois vingt-quatre hommes
étaient rangés les uns derrière les autres, y auraient causé d'affreux
ravages. Ce même bataillon, n'ayant des piques que sur son front,
était dans l'impossibilité de défendre ses flancs contre une attaque
de la cavalerie.
Aussi, pour parer aux inconvénients de cette disposition, n'était-il
pas rare de voir, comme à Lutzen, comme à Rocroy, les infanteries
autrichienne et espagnole se former en quatre grandes masses qui
faisaient face de tous les côtés, et composer de la sorte un seul gros
carré de toutes les troupes à pied.
[En marge: Invention du fusil à baïonnette par Vauban.]
[En marge: On ne tire pas d'abord de cette invention toutes ses
conséquences.]
Aujourd'hui le problème est résolu, et il l'a été grâce à l'invention
du fusil à baïonnette, due à notre admirable Vauban, qui par cette
invention est le véritable auteur de la tactique moderne. En effet, en
attachant au moyen de la baïonnette un fer de lance au bout de
l'ancien mousquet, il fit cesser la distinction du piquier et du
mousquetaire. Il ne dut plus y avoir dès lors qu'une sorte de
fantassin, pouvant à la fois fournir des feux et opposer au cavalier
une pointe de fer. De cet important changement à la formation moderne
de l'infanterie, la conséquence était forcée. Mais ce n'est pas tout
de suite que l'on tire les conséquences d'un principe, et surtout ce
n'est pas durant la guerre qu'on profite des leçons qu'elle a données.
C'est au milieu du silence et des méditations de la paix.
Pendant les dernières guerres de Louis XIV, le fusil à baïonnette ne
produisit pas toutes ses conséquences. On tâtonna d'abord, et on se
borna à diminuer les rangs de l'infanterie pour présenter moins de
prise aux feux de l'ennemi, et fournir soi-même plus de feux en ayant
plus de déploiement.
[En marge: Désir et recherche du nouveau dans le dix-huitième siècle.]
[En marge: Rôle et ambition de la Prusse.]
[En marge: Succession des quatre princes qui ont fait sa grandeur.]
[En marge: Le père du grand Frédéric; ses soins pour l'armée.]
[En marge: Le prince d'Anhalt-Dessau.]
[En marge: Il place l'infanterie sur trois rangs.]
Mais au milieu du dix-huitième siècle, qui devait être si fécond en
révolutions de tout genre, se préparait la révolution de l'art de la
guerre. Dans ce siècle de doute, d'examen, de recherches, où un même
esprit remuait sourdement toutes les professions, les militaires se
mirent aussi en quête de procédés nouveaux. Il y avait une monarchie
allemande, presque aussi forte que la Bavière, mais mieux placée
qu'elle pour résister à la puissance impériale, parce que située au
nord elle était difficile à atteindre, appuyée sur un peuple robuste
et brave, ayant marqué dans les guerres du dix-septième siècle et
conçu dès lors une vaste ambition, animée de l'esprit protestant et
prête à faire à la catholique Autriche une opposition redoutable:
cette puissance était la Prusse. Elle avait eu dans le grand électeur
un souverain militaire. Elle eut dans son successeur un prince vain,
épris du titre de roi, qu'il acheta de l'empereur en lui livrant ses
forces. Pourtant ce titre, tout vain qu'il paraissait, était un
engagement avec la grandeur, et la Prusse, convertie en royaume, était
devenue tout à coup aussi ambitieuse qu'elle était titrée. Au prince
qui s'était fait roi avait succédé un prince maladif, morose, emporté
jusqu'à la démence, mais doué de qualités réelles, avare du sang et de
l'argent de ses sujets, sentant que la Prusse érigée en royaume devait
se préparer à soutenir son rang, et dans cette vue amassant des
trésors et formant des soldats, quoique personnellement il n'aimât
point la guerre et ne la voulût point entreprendre. Sa passion pour
les beaux grenadiers est restée fameuse, et était si connue alors, que
ceux qui voulaient acquérir de l'influence sur son esprit lui
offraient en cadeau des hommes de haute taille, comme à certains
monarques on adresse des chevaux ou des tableaux. Ce prince, dont
l'esprit obsédé de sombres vapeurs, était impropre à supporter
continûment le poids de la couronne, s'en était déchargé sur deux
favoris, un pour la politique, M. de Seckendorf, un pour le militaire,
le prince d'Anhalt-Dessau, le premier intrigant, habile, le second
doué d'un vrai génie pour la guerre. Le prince d'Anhalt-Dessau avait
fait les dernières campagnes de Louis XIV, s'était distingué à
Malplaquet, à la tête de l'infanterie prussienne, et avait acquis la
conviction que c'était avec les troupes à pied qu'il fallait décider à
l'avenir du sort des empires. Manoeuvrant du matin au soir sur
l'esplanade de Potsdam avec l'infanterie prussienne, il finit par
comprendre toute la portée de l'invention de Vauban, arma cette
infanterie de fusils à baïonnette, la disposa sur trois rangs, et
arriva presque complétement à l'organisation du bataillon moderne. Il
ne se borna pas à cette création, il anima l'infanterie prussienne
qu'il faisait tous les jours manoeuvrer sous ses yeux, d'un esprit
aussi énergique que le sien, autre service non moins grand, car dans
une armée, si le mécanisme importe beaucoup, le moral n'importe pas
moins, et, sans le moral, l'armée la mieux organisée est une habile
machine dépourvue de moteur.
Son roi l'approuvait, le secondait, et bien résolu à ne pas faire la
guerre lui-même, voulait néanmoins que tout son peuple fût prêt à la
faire. Un instinct profond, confus, indéfinissable, le poussait sans
qu'il le sût, sans même qu'il se doutât de l'oeuvre à laquelle il
travaillait, à ce point qu'il ne devina pas dans son fils celui qui
emploierait les moyens qu'il préparait si bien.
[En marge: Avénement du grand Frédéric.]
[En marge: À peine monté sur le trône, il se jette sur la Silésie.]
Ce fils, élevé par des protestants français et bientôt des mains des
protestants passant à celles des philosophes, plein de génie et
d'impertinence, tenant le passé du monde pour une extravagance
tyrannique, regardant les religions comme un préjugé ridicule, ne
reconnaissant d'autre autorité que celle de l'esprit, avait pris en
dégoût le pédantisme militaire régnant à la cour de Berlin, et par ce
motif devint odieux à son père, lequel dans un accès de colère battit
à coups de canne celui qui devait être le grand Frédéric. Le grand
Frédéric, battu et détenu dans une forteresse pour ne pas assez aimer
le militaire, est certainement un de ces spectacles singuliers tels
que l'histoire en offre quelquefois! Mais ce père étrange mourut en
1740, et aussitôt son fils se jeta sur les armes d'Achille qu'il
n'avait pas d'abord reconnues pour les siennes. L'empereur Charles VI
venait de mourir, laissant pour unique héritière une fille,
Marie-Thérèse, que personne ne croyait capable de défendre son
héritage. Chacun en convoitait une partie. La Bavière désirait la
couronne impériale, la France aspirait à conquérir tout ce que
l'Autriche possédait à la gauche du Rhin, l'Espagne avait elle-même
des vues sur l'Italie, et le jeune Frédéric songeait à rendre ses
États dignes par leur dimension du titre de royaume. Cependant, tandis
que tout le monde dévorait des yeux une partie de l'héritage de
Marie-Thérèse, personne n'osait y porter la main. Frédéric fit comme
les gens qui mettent le feu à une maison qu'ils veulent dépouiller: il
se jeta sur la Silésie, fut bientôt imité par toute l'Europe, et
alluma ainsi l'incendie dont il devait si bien profiter. Ayant reçu de
son père un trésor bien fourni et une armée toujours tenue sur le pied
de guerre, il entra en Silésie en octobre 1740 (six mois après être
monté sur le trône), avait conquis cette province tout entière en
décembre, l'Autriche n'ayant presque pas d'armée à lui opposer, et
prouvait ainsi la supériorité d'un petit prince qui est prêt sur un
grand qui ne l'est pas.
[En marge: Bataille de Molwitz.]
[En marge: Comment elle fut gagnée.]
Pourtant il n'y eut qu'un cri en Europe, c'est que le jeune roi de
Prusse était un étourdi, et qu'en janvier suivant il expierait sa
témérité. Les Autrichiens en effet, ayant réuni leurs forces,
débouchèrent de Bohême en Silésie, et Frédéric avait si peu
d'expérience qu'il laissa les Autrichiens s'établir sur ses derrières,
et le couper de la Prusse. Il se retourna, marcha à eux avec l'audace
qui inspirait toutes ses actions, et livra bataille, bien qu'il n'eût
jamais fait manoeuvrer un bataillon, ayant le dos tourné vers
l'Autriche, tandis que les Autrichiens l'avaient vers la Prusse. S'il
eût été battu, il n'aurait pas revu Berlin; et, chose singulière, dans
cette première bataille il n'eut pas d'autre tactique que celle du
temps passé. Sa belle infanterie, commandée par le brave maréchal
Schwerin, était au centre, sa cavalerie sur les ailes, son artillerie
sur le front, comme à Rocroy, aux Dunes, à Lutzen. La cavalerie
autrichienne qui était disposée aussi sur les ailes, et fort
supérieure en force et en qualité, s'ébranla au galop, et emporta la
cavalerie prussienne (_procella equestris_), avec le jeune Frédéric,
qui n'avait jamais assisté à pareille scène. Mais, tandis que les deux
cavaleries, l'une poursuivant l'autre, couraient sur les derrières, la
solide infanterie prussienne était restée ferme en ligne. Si les
choses s'étaient passées comme du temps de Condé ou d'Alexandre, la
cavalerie autrichienne, revenant sur l'infanterie prussienne, l'eût
prise sur les deux flancs et bientôt détruite. Il n'en fut point
ainsi: le vieux maréchal Schwerin, demeuré inébranlable, se porta en
avant, enleva le ruisseau et le moulin de Molwitz, et, quand la
cavalerie autrichienne revint victorieuse, elle trouva son infanterie
battue et la bataille perdue. Frédéric triompha ainsi par la valeur de
son infanterie, qui avait vaincu pendant qu'il était entraîné sur les
derrières. Mais, il l'a dit lui-même, la leçon était bonne, et bientôt
il devint général. L'Europe cria au miracle, proclama Frédéric un
homme de guerre, et plus du tout un étourdi, mais ce qui importait
davantage, l'infanterie prussienne venait d'acquérir un ascendant
qu'elle conserva jusqu'en 1792, lorsqu'elle rencontra l'infanterie de
la Révolution française.
[En marge: Bonheur avec lequel se termine pour le grand Frédéric la
guerre de la succession d'Autriche.]
Les années suivantes, Frédéric remporta une deuxième, une troisième,
une quatrième victoire, et, après diverses alternatives, tandis que la
Bavière et la France s'étaient épuisées sans obtenir, l'une la
couronne impériale, l'autre la gauche du Rhin, Frédéric seul arrivait
au but qu'il s'était proposé, et gagnait la Silésie, juste prix d'une
politique profonde, et d'une guerre conduite d'après des principes
excellents et nouveaux.
[En marge: Guerre de sept ans que Frédéric s'attire par sa faute.]
Pourtant, ce n'est pas en une fois qu'on gagne ou qu'on perd une
province telle que la Silésie. La pieuse Marie-Thérèse avait deux
motifs pour être implacable, le regret de son patrimoine démembré, et
l'orgueil de la maison d'Autriche humilié par un jeune novateur,
contempteur de Dieu et de l'Empire. Elle attendait l'occasion de se
venger, et ne devait pas l'attendre longtemps. Chez ce Frédéric, si
maître de lui en politique et en guerre, il y avait quelque chose qui
n'était pas gouverné, c'était l'esprit railleur, et l'Europe lui en
fournissait un emploi dont il ne savait pas se défendre. À Paris, une
femme élégante et spirituelle, représentant la société polie,
gouvernait l'indifférence débauchée de Louis XV. Une femme belle et
licencieuse, l'impératrice Élisabeth, gouvernait l'ignorance de la
cour de Russie. Frédéric, en les offensant toutes deux par ses propos,
et en les faisant ainsi les alliées de Marie-Thérèse, s'attira la
terrible guerre de sept ans, où il eut à lutter contre tout le
continent, à peine soutenu par l'or de l'Angleterre. C'est dans cette
guerre que l'art prit son grand essor.
[En marge: Changements que Frédéric opère dans la tactique.]
On a vu Frédéric se battre à Molwitz comme on se battait à Rocroy, à
Pharsale, à Arbelles, l'infanterie au centre, la cavalerie sur les
ailes. Frappé de la supériorité de la cavalerie autrichienne, il
s'appliqua d'abord à procurer à la sienne, dont il avait grand besoin
dans les plaines de la Silésie, ce qui lui manquait de qualités
militaires, et il parvint à lui donner une solidité que n'avait pas la
cavalerie autrichienne. Mais c'est sur l'infanterie prussienne qu'il
établit principalement sa puissance. Il y était encouragé par deux
motifs, l'excellence même de cette infanterie à laquelle il devait ses
premiers succès, et la nature du sol où il était appelé à combattre.
La Silésie est une plaine, mais ce n'était pas en Silésie qu'il
fallait disputer la Silésie, c'était en Bohême, et surtout dans les
montagnes qui séparent les deux provinces. Il sentit ainsi la
nécessité de se servir spécialement de l'infanterie, et d'employer
l'artillerie, la cavalerie comme auxiliaires indispensables de
l'infanterie, plus ou moins importants suivant le sol où l'on
combattait. En un mot, il y apprit l'art d'employer les armes selon le
terrain.
[En marge: Batailles de Leuthen et de Rosbach.]
Ainsi l'homme qui à Molwitz avait mis son infanterie au centre, sa
cavalerie sur les ailes, faisait bientôt tout autrement à Leuthen, à
Rosbach. À Leuthen, bataille que Napoléon a déclarée _le chef-d'oeuvre
du grand Frédéric_, il voit les Autrichiens appuyant leur gauche à une
hauteur boisée, celle de Leuthen, et étendant leur droite en plaine.
Il profite d'un rideau de coteaux qui le sépare de l'ennemi, fait
défiler derrière ce rideau la plus grande partie de son infanterie, la
porte sur la gauche des Autrichiens, leur enlève la position de
Leuthen, puis, après les avoir dépostés, les accable en plaine des
charges de sa cavalerie, et, tandis qu'il était à la veille de périr,
rétablit ses affaires en une journée, en prenant ou détruisant la
moitié des forces qui lui étaient opposées.
À Rosbach il était campé sur une hauteur d'accès difficile, ayant des
marécages à sa droite, des bois à sa gauche. Le prince de Soubise
opérant lui-même autrement que dans le dix-septième siècle, songe à
tourner les Prussiens, et engage l'armée française, qu'il n'a pas su
éclairer, dans les bois qui étaient à la gauche de l'ennemi. Frédéric
laisse les Français s'enfoncer dans cette espèce de coupe-gorge, les
arrête en leur présentant quelques bataillons de bonne infanterie,
puis précipite sur leurs flancs la cavalerie de Seidlitz, et les met
dans une déroute que, sans les triomphes de la Révolution et de
l'Empire, nous ne pourrions nous rappeler sans rougir.
[En marge: L'ordre oblique.]
Frédéric avait donc changé complétement l'art de combattre, en
employant, selon le terrain, les diverses armes. Il avait cependant
contracté une habitude, car, à la guerre ainsi que dans tous les arts,
chaque individu prend le goût d'une manière particulière de procéder,
et il adoptait, comme manoeuvre favorite, de s'attaquer à une aile de
l'ennemi, pour décider la victoire en triomphant de cette aile, d'où
naquirent alors les fameuses discussions sur l'_ordre oblique_, qui
ont rempli le dix-huitième siècle.
Non-seulement Frédéric opérait une révolution dans l'emploi des
diverses armes, il en changeait les proportions, réduisait la
cavalerie à être tout au plus le tiers au lieu de la moitié, et
développait l'artillerie, qu'il rendait à la fois plus nombreuse et
plus mobile.
[En marge: Le grand Frédéric après avoir changé l'ordre de bataille,
imprime aux mouvements généraux une hardiesse et une étendue toutes
nouvelles.]
Enfin sous le rapport qui exige le plus de supériorité d'esprit, celui
de la direction générale des opérations, il accomplissait des
changements plus notables encore. On pivotait dans le siècle précédent
autour d'une place, pour la prendre ou empêcher qu'elle ne fût prise.
Réduit à lutter contre les armées de l'Europe entière, lesquelles
débouchaient tantôt de la Bohême, tantôt de la Pologne, tantôt de la
Franconie, il se vit obligé de tenir tête à tous ces ennemis à la
fois, de négliger le danger qui n'était qu'inquiétant, pour faire face
à celui qui était vraiment alarmant, de sacrifier ainsi l'accessoire
au principal, de courir d'une armée à l'autre pour les battre
alternativement, et se sauver par l'habile ménagement de ses forces.
Mais, bien que la guerre soit devenue alors, grâce au progrès de
chaque arme et à la situation extraordinaire de Frédéric, plus vive,
plus alerte, plus hardie, elle était loin encore de ce que nous
l'avons vue dans notre siècle. Frédéric n'était guère sorti de la
Silésie et de la Saxe, c'est-à-dire de l'espace compris entre l'Oder
et l'Elbe, et n'avait jamais songé à embrasser d'un vaste regard toute
la configuration d'un empire, à saisir le point où, en s'y portant
audacieusement, on pouvait frapper un coup qui terminât la guerre. Il
avait bien pensé à entrer à Dresde, qui était à sa portée, jamais il
ne s'était avisé de marcher sur Vienne. Si de Glogau ou de Breslau il
courait à Erfurt, c'était parce qu'après avoir combattu un ennemi, on
lui en signalait un nouveau qui approchait, et qu'il y courait, comme
un vaillant animal traqué par des chiens, se jette tantôt sur
celui-ci, tantôt sur celui-là, lorsque après la dent de l'un il a
senti la dent de l'autre. En un mot, il avait déjà commencé une grande
révolution, il ne l'avait pas terminée. Ainsi par exemple il campait
encore, et ne sachant pas, comme Napoléon en 1814, chercher dans un
faux mouvement de l'ennemi l'occasion d'une manoeuvre décisive, il
s'enfermait dans le camp de Buntzelwitz, où il passait plusieurs mois
à attendre la fortune, qui vint en effet le sauver d'une ruine
certaine, en substituant Pierre III à Élisabeth sur le trône de
Russie. Il ne se bornait pas à camper, reste des anciennes coutumes,
il couvrait sa frontière avec ce qu'on appelait alors _le dégât_.
Voulant interdire l'accès de la Silésie aux armées autrichiennes, il
brûlait les moissons, coupait les arbres, incendiait les fermes, sur
un espace large de dix ou quinze lieues, long de trente à quarante,
et, au lieu d'opérations savantes, opposait à l'ennemi la famine.
Faute d'être assez hardie ou assez habile, la guerre était cruelle. Si
donc Frédéric avait changé l'ordre de bataille, qu'il avait subordonné
au terrain, s'il avait imprimé aux mouvements généraux une allure
qu'on ne leur avait pas encore vue, obligé qu'il était à lutter contre
trois puissances à la fois, il n'avait pas poussé la grande guerre à
ses derniers développements. Il laissait ce soin à la Révolution
française, et à l'homme extraordinaire qui devait porter ses drapeaux
aux confins du monde civilisé.
[En marge: Comment on peut s'expliquer que Frédéric ait pu, à la tête
d'une nation de 6 millions d'hommes, tenir tête à la Russie, à
l'Autriche et à la France durant sept années.]
[En marge: Grandeur des actions de Frédéric.]