système des impôts, la nature des règlements, il fallait l'exercer, et
on ne pouvait la déléguer sans garantie au pouvoir exécutif,
représentant de l'État. Napoléon se servit d'une institution que
Sieyès lui avait fournie en l'empruntant à l'ancienne monarchie. Le
Conseil royal, entre autres affaires dont il s'occupait jadis, donnait
son avis sur celles qui naissaient des relations de l'État avec les
provinces. Ces relations étant devenues plus étroites sous le nouveau
régime, devaient naturellement revenir au Conseil d'État. Napoléon,
sans procéder théoriquement, mais se servant de ce qu'il avait sous la
main pour l'accomplissement de ses desseins, fit du Conseil d'État le
dépositaire de cette surveillance supérieure, qui constitue
essentiellement ce qu'on appelle la centralisation. Voulant que le
budget des communes et des départements fût contrôlé par l'État, que
leurs règlements fussent ramenés aux principes de 1789, que telle
commune ne pût pas rétablir les jurandes, telle autre établir des
impôts contraires aux doctrines modernes, que les conflits entre elles
eussent un arbitre, il confia ces diverses questions au Conseil
d'État, en le présidant lui-même avec une constance et une application
infatigables. Sans ce régulateur, notre centralisation serait devenue
le plus intolérable des despotismes. Mais conseil de prudence s'il
s'agit des dépenses communales, modérateur s'il s'agit de laisser
plaider les communes les unes contre les autres, législateur enfin
s'il s'agit des règlements municipaux, le Conseil d'État est un
régulateur éclairé, ferme, et même indépendant quoique nommé par le
Pouvoir exécutif, parce qu'il puise dans ses fonctions un esprit
administratif qui prévaut sur l'esprit de servilité, et qui, sous tous
les régimes, après une docilité d'un moment au gouvernement nouveau,
se relève presque involontairement, et reparaît, comme chez les
végétaux vigoureux les branches reprennent leur direction après une
gêne momentanée.
C'est en présidant ce conseil assidûment quand il n'était pas à la
guerre, et le présidant sept et huit heures de suite, avec une force
d'application, une rectitude de bon sens rares, et un respect de
l'opinion d'autrui qu'il observait toujours dans les matières
spéciales, que, tantôt statuant sur les faits, tantôt imaginant ou
modifiant suivant le besoin nos lois administratives, créant ainsi
tout à la fois la législation et la jurisprudence, il est devenu le
véritable auteur de cette administration, ferme, active, probe, qui
fait de notre comptabilité la plus claire que l'on connaisse, de notre
puissance la plus disponible qu'il y ait en Europe, et qui, lorsque
sous l'influence des révolutions nos gouvernements délirent, seule ne
délire pas, conduit sagement, invariablement les affaires courantes du
pays, perçoit les impôts, les encaisse avec ordre, les applique
exactement aux dépenses, lève les soldats, les instruit, les
discipline, pourvoit aux dépenses des villes, des provinces, sans que
rien périclite, maintient la France debout quand la tête de cette
France chancelle, et donne l'idée d'un bâtiment mû par la puissance de
la mécanique moderne, laquelle au milieu de la tempête marcherait
encore régulièrement avec un équipage inactif ou troublé.
Ainsi la guerre avait fait de Napoléon un mauvais politique en le
rendant irrésistible, mais elle en avait fait en revanche l'un des
plus grands organisateurs qui aient paru dans le monde, et là comme
en toutes choses il avait été le double produit de la nature et des
événements. Il nous reste à le considérer sous le rapport principal
pour lui, sous celui du génie militaire, qui lui a valu, non sa gloire
la plus pure, mais la plus éclatante.
[En marge: Napoléon homme de guerre.]
[En marge: Précis des révolutions de la grande guerre.]
Pour apprécier sa véritable place parmi les capitaines de tous les
temps, il faudrait retracer en quelque sorte l'histoire de cet art
puissant, qui crée, élève, défend les empires, et comme l'art de les
gouverner repose sur la réunion si rare des qualités de l'esprit et du
caractère. Malheureusement cette histoire est à faire. Machiavel,
Montesquieu, Frédéric, Napoléon, en ont jeté çà et là quelques traits;
mais considérée dans sa suite, rattachée aux progrès des sciences, aux
révolutions des empires, à la marche de l'esprit humain, cette
histoire est à créer, et par ce motif les places des grands capitaines
sont difficiles à déterminer. Pourtant il y a dans l'histoire de l'art
militaire quelques linéaments principaux, qui saisissent l'esprit dès
qu'on y jette les yeux, et avec le secours desquels il est permis de
tracer la marche générale des choses, et de fixer quelques places
principales que la postérité, dans la diversité de ses jugements, n'a
guère changées.
[En marge: Alexandre.]
Ce qu'on appelle communément la grande guerre n'a pas souvent apparu
dans le monde, parce qu'il faut à la fois de grandes nations, de
grands événements, et de grands hommes. Ce n'est pas seulement
l'importance des bouleversements qui en fait le caractère, car alors
on pourrait dire que les conquérants de l'Asie ont pratiqué la grande
guerre. Il y faut la science, le génie des combinaisons, ce qui
suppose d'énergiques et habiles résistances opposées au vainqueur.
Ainsi, bien qu'Alexandre à son époque ait changé la face de l'univers
civilisé, la stupidité asiatique dont il eut à triompher fut telle
qu'on ose à peine dire qu'il ait pratiqué la grande guerre. La
combinaison tant admirée par Montesquieu, et qui avait consisté à ne
s'enfoncer en Asie qu'après avoir conquis le littoral de la Syrie, lui
était tellement commandée par le défaut de marine, que les moindres
officiers de l'armée macédonienne étaient de cet avis, et que ce fut
de la part d'Alexandre un acte d'instinct plutôt qu'un trait de génie.
Les trois batailles qui lui valurent la conquête de l'Asie furent des
actes d'héroïque témérité, toujours décidées par la cavalerie
qu'Alexandre commandait en personne, et qui fondant sur des masses
confuses de cavaliers aussi lâches qu'ignorants, leur donnait le
signal de la fuite, invariablement suivi par l'infanterie persane. Le
véritable vainqueur des Perses, ce fut la discipline macédonienne,
conduite, il est vrai, à d'immenses distances par l'audace inspirée
d'Alexandre.
[En marge: Les campements dans l'antiquité retiennent l'essor de la
grande guerre.]
[En marge: Opérations de César.]
Ce n'est pas ainsi qu'Annibal et César combattirent. Là ce fut
héroïsme contre héroïsme, science contre science, grands hommes contre
grands hommes. César toutefois, malgré la vigueur de son caractère et
la hardiesse mêlée de prudence de ses entreprises, laissa voir dans
ses mouvements une certaine gêne, résultant des habitudes militaires
de son temps, et dont Annibal seul parut entièrement dégagé. En effet
les Romains, faisant la guerre dans des pays sauvages, et songeant
constamment à se garder contre la fougue aveugle des barbares,
campaient avec un art infini, et, arrivés le soir sur un terrain
toujours choisi avec un coup d'oeil exercé, s'établissaient en
quelques heures dans une vraie place forte, construite en palissades,
entourée d'un fossé, et presque inexpugnable. Sous le rapport des
campements ils n'ont été ni dépassés, ni même égalés, et, comme
Napoléon l'a remarqué avec son incomparable sagacité, on n'a pas dû y
songer, car devant l'artillerie moderne un camp semblable ne tiendrait
pas deux heures. Mais de ce soin à camper tous les soirs, il résultait
une timidité de mouvements, une lenteur de résultats singulières, et
les batailles qui, en ensanglantant la terre, diminuent cependant
l'horreur des guerres qu'elles abrégent, n'étaient possibles que
lorsque les deux adversaires le voulaient bien. Si l'un des deux s'y
refusait, la guerre pouvait durer indéfiniment, ou bien il fallait la
faire aboutir à un siége, en attaquant ou régulièrement ou brusquement
le camp ennemi. Aussi voit-on César, le plus hardi des généraux
romains, se mouvoir librement dans les Gaules devant la fougue
ignorante des Gaulois, les amener au combat quand il veut, parce que
leur aveugle bravoure est facile à tenter, mais en Espagne, en Épire,
lorsqu'il a affaire aux Romains eux-mêmes, changer de méthode,
s'épuiser sur la Segre en combinaisons ingénieuses pour arracher
Afranius de son camp, ne l'y déterminer qu'en l'affamant, puis,
lorsqu'il l'a décidé à changer de position, ne finir la campagne qu'en
l'affamant encore. En Épire, à Dyrrachium, il s'était rendu par le
campement invulnérable pour Pompée, qui, de son côté, s'était rendu
invulnérable pour lui. Puis, ne sachant plus comment terminer cette
guerre interminable, on le vit s'enfoncer en Macédoine pour y attirer
Pompée, qu'il y attira en effet, et là encore, trouvant
l'inexpugnabilité du camp romain, il serait resté dans l'impossibilité
d'atteindre son adversaire, si, l'impatience d'en finir s'emparant de
la noblesse romaine, Pompée n'était descendu dans les plaines de
Pharsale, où l'empire du monde fut donné à César par la supériorité
des légions des Gaules.
[En marge: Supériorité d'Annibal dans la grande guerre.]
Il y a là sans doute des combinaisons très-habiles, et souvent
très-hardies pour amener au combat l'adversaire qui ne veut pas
combattre, mais ce n'est pas la grande guerre avec toute la liberté,
l'étendue et la justesse de ses mouvements, telle que nous l'avons vue
dans notre siècle, décider en quelques jours des luttes qui jadis
auraient duré des années. Un seul homme dans les temps anciens se
présente avec cette liberté, cette sûreté d'allure, c'est Annibal, et
aussi, comme vigueur, audace, fécondité, bonheur de combinaisons,
peut-on dire qu'il n'a pas d'égal dans l'antiquité. C'était l'opinion
de Napoléon, juge suprême en ces matières, et on peut l'adopter après
lui.
[En marge: Barbarie de l'art dans le moyen âge.]
[En marge: Grande révolution de l'art militaire due au progrès
social.]
[En marge: Naissance de l'infanterie.]
[En marge: Invention de la poudre.]
[En marge: Création de la fortification moderne.]
Pendant le moyen âge l'art militaire n'offre rien qui attire et mérite
les regards de la postérité. La politique a sous les yeux d'immenses
spectacles où le sang coule à torrents, où le coeur humain déploie ses
passions accoutumées, il y a des lâches et des héros, des crimes et
des vertus, mais il n'y a ni César ni Annibal. Ce n'est pas seulement
la grande guerre qui disparaît, c'est l'art même de la guerre. La
barbarie avec son courage aveugle se précipite sur la civilisation
romaine décrépite, ayant un savoir que les vertus guerrières n'animent
plus, et quand d'innombrables peuplades barbares, se poussant comme
les flots de la mer, après avoir détruit l'empire romain, ont inondé
le monde civilisé, on trouve çà et là de vaillants hommes comme
Clovis, comme les Pepin, commandant la hache d'armes à la main, on
trouve même un incomparable chef d'empire, Charlemagne, mais on ne
rencontre pas un véritable capitaine. Dans cet âge de la force
individuelle, la poésie elle-même, seule histoire de ces temps, prend
la forme des choses, et célèbre les paladins guerroyant à cheval pour
le Christ contre les Sarrasins guerroyant à cheval pour Mahomet. C'est
l'âge de la chevalerie, dont le nom seul indique la nature,
c'est-à-dire l'homme à cheval, vêtu de fer, combattant l'épée à la
main, dans la mesure de son adresse et de sa force physique. Cependant
cet état de choses allait changer bientôt par les progrès de la
société européenne. Le commerce, l'industrie, en faisant naître dans
les villes une population nombreuse, aisée, que le besoin de se
défendre devait rendre courageuse, donnèrent naissance au soldat à
pied, c'est-à-dire à l'infanterie. Les Suisses en se défendant dans
leurs montagnes, les citoyens des villes italiennes et allemandes
derrière leurs murailles, ceux des villes hollandaises derrière leurs
digues, constituèrent l'arme de l'infanterie, et lui valurent une
importance que le temps ne fit qu'accroître. Une grande découverte,
due également au progrès de la société européenne, celle des matières
explosibles, contribua puissamment au même phénomène. Devant les
projectiles lancés par la poudre, la cuirasse devenait non-seulement
dérisoire, mais dangereuse. Dès cet instant l'homme devait se
présenter à découvert; débarrassé du poids d'un vêtement de fer
inutile, et l'intelligence, le courage réfléchi, devaient remplacer la
force physique. Par le même motif les villes, qui montraient
saillantes et menaçantes leurs murailles, changèrent tout à coup de
forme et d'aspect. Elles enfoncèrent en terre leurs murailles pour les
soustraire au canon; au lieu de tours hautes et rondes, elles
s'entourèrent de bastions peu élevés, à face droite et anguleuse, pour
que le canon les protégeât dans tout leur profil, et on vit naître la
savante fortification moderne.
[En marge: Génie spécial des Nassau, et leur système de guerre.]
Cette révolution commencée en Italie, se continua, se perfectionna en
Hollande contre Philippe II, et alors se produisirent dans le monde
trois grands hommes, les Nassau! Le véritable art de la guerre
reparut, mais timide encore, gêné dans ses mouvements, et n'ayant rien
des allures de cet art sous Annibal et César. C'est autour des places
de la Hollande, couvertes de digues, de bastions savamment disposés,
que la guerre s'établit, et resta comme enchaînée. Se porter devant
une place, l'investir, se garder par des lignes de contrevallation
contre les assiégés, de circonvallation contre les armées de secours,
s'y assurer des vivres, tandis que de son côté l'ennemi tâchait de
secourir la place en coupant les provisions à l'assiégeant, ou en le
détournant de son entreprise, composa toute la science des
capitaines. On n'y voyait ni grands mouvements, ni batailles
décisives, et au contraire beaucoup de feintes, pour couper des
convois ou détourner l'assiégeant de son objet, à ce point que dans la
carrière des Nassau, de 1579 à 1648, c'est-à-dire de la proclamation à
la reconnaissance de l'indépendance hollandaise, il y eut tout au plus
cinq ou six batailles dignes de ce nom, et une centaine de siéges
grands ou petits. Durant cette guerre de siéges, qui remplit les deux
tiers d'un siècle, les Hollandais à qui la mer restait ouverte,
prenaient patience parce qu'ils avaient la sécurité, gagnaient de quoi
payer leurs soldats, et par cette patience aidaient, créaient presque
la constance si justement vantée des Nassau.
[En marge: Gustave-Adolphe.]
[En marge: Sa carrière politique et militaire.]
[En marge: L'art reste timide encore du temps de Gustave-Adolphe.]
[En marge: Condé, Turenne, et Vauban.]
À cette époque, la création de l'infanterie (effet et cause tout à la
fois de l'indépendance des nations), commencée par la lutte des
Suisses contre les maisons d'Autriche et de Bourgogne, continuée par
celle des villes hollandaises contre l'Espagne, recevait un nouveau
développement dans la lutte du protestantisme contre le catholicisme.
Pendant la guerre dite de trente ans, un héros justement populaire,
Gustave-Adolphe, donna à l'art militaire moderne la plus forte
impulsion après les Nassau. Roi d'une nation pauvre, mais robuste et
brave, ayant à se défendre contre un prétendant, son cousin, roi de
Pologne, et roi par conséquent d'une nation à cheval, il cherchait sa
force dans l'infanterie, et mettait toute son application, toute son
intelligence à la bien organiser. Cette infanterie était alors une
espèce de phalange macédonienne, épaisse et profonde, se défendant
par des piques d'une extrême longueur, et ayant sur son front, sur ses
ailes, quelques hommes armés de mousquets. Ces phalanges étaient peu
maniables, et Gustave-Adolphe s'étudia, avec le soin d'un véritable
instructeur d'infanterie, à mêler le mieux possible les piquiers et
les fusiliers, à faire disparaître l'armure qui était inutile devant
le boulet, à donner ainsi plus de mobilité aux armées, à multiplier et
à rendre l'artillerie plus légère. Bien qu'il fût loin d'avoir achevé
le triomphe de l'infanterie, par cela seul qu'il avait fait faire à
cette arme un notable progrès, il vainquit le roi de Pologne, qui
n'était fort qu'en cavalerie, le força de renoncer à ses prétentions
sur la couronne de Suède, et répondant à l'appel des protestants
vaincus par Tilly et Wallenstein, descendit en Allemagne, où le
poussaient une foi sincère et l'amour de la gloire. Chose digne de
remarque, et qui prouve bien la lenteur des progrès de ce qu'on
appelle la grande guerre, ce héros, l'un des mortels les plus
vaillants que Dieu ait donnés au monde, se montra dans ses mouvements
d'une timidité extrême. Élève des Nassau, il pivota autour des places,
ne voulut pas quitter les bords de la Baltique qu'il n'eût conquis
toutes les forteresses de l'Oder, et parce que l'électeur de Saxe ne
consentit pas à lui prêter Wittenberg afin de passer l'Elbe en sûreté,
il laissa Tilly prendre Magdebourg sous ses yeux, et faire de cette
ville infortunée une exécution effroyable, qui retentit alors dans
l'Europe entière et fit douter un moment du caractère du héros
suédois. Cependant appelé à grands cris par les Saxons, ne pouvant
résister à leurs instances, ayant d'ailleurs essayé dans plusieurs
occasions la valeur de son infanterie, il accepta une première
rencontre avec Tilly dans la plaine de Leipzig, gagna une bataille qui
mit à ses pieds la maison d'Autriche, et alors, quand Oxenstiern plus
hardi que son roi, lui conseillait de marcher sur Vienne pour y
terminer la guerre, il alla d'abord triompher à Francfort, perdre
ensuite une année au milieu de la Bavière en marches incertaines,
passer quelques mois à couvrir Nuremberg contre Wallenstein, le suivre
enfin à Lutzen, et presque malgré lui livrer et gagner dans cette
plaine célèbre la seconde grande bataille de sa carrière héroïque, où
il mourut comme Épaminondas au sein de la victoire. Certes, par la
hauteur du courage, la noblesse des sentiments, l'étendue et la
justesse de l'esprit, Gustave-Adolphe est un des personnages les plus
accomplis de l'humanité, et on se tromperait si on imputait à sa
timidité personnelle la timidité et l'incertitude de ses mouvements.
Ce n'est pas lui qui était timide, c'était l'art. Mais l'art devait
bientôt changer d'allure; une nouvelle révolution allait s'y opérer en
trois actes, dont le premier devait s'accomplir en France par Condé,
Turenne et Vauban, le second en Prusse par Frédéric, le troisième en
France encore, par Napoléon. Ainsi pour l'immortelle gloire de notre
patrie, c'était elle qui allait commencer cette révolution, et la
finir!
[En marge: Condé et Turenne commencent la grande guerre dans les temps
modernes, l'un par sa hardiesse à livrer bataille, l'autre par ses
hardis mouvements.]
Comme on vient de le voir, l'art de la guerre, réduit à pivoter autour
d'une place pour la prendre ou la secourir, était comme un oiseau fixé
par un lien à la terre, ne pouvant ni marcher, ni encore moins voler
à son but, c'est-à-dire au point décisif de la guerre. Gustave avait
été élève des Nassau, et les Français le furent d'abord de Gustave.
Beaucoup de nos officiers, notamment le brave Gassion, s'étaient
formés à son école, et en rapportèrent les leçons en France, lorsque
le génie de Richelieu nous engageant dans la guerre de trente ans,
nous succédâmes dans cette lice aux Suédois, que la mort de Gustave
avait privés du premier rôle. Naturellement ce fut sur la frontière du
Rhin et des Pays-Bas que nos généraux rencontrèrent les généraux de
l'Autriche et de l'Espagne, récemment séparées mais toujours alliées.
Des siéges à conduire à fin, ou à troubler, composèrent toute la
guerre. Vauban prenant des mains des Hollandais l'art des siéges, le
porta à un degré de perfection qui n'a point été dépassé, même dans
notre siècle. Cependant l'art militaire restait enchaîné autour des
places, lorsque tout à coup un jeune prince, doué d'un esprit sagace,
impétueux, amoureux de la gloire, que Dieu avait fait aussi confiant
qu'Alexandre, et que sa qualité de prince du sang plaçait au-dessus
des timidités de la responsabilité ordinaire, entra en lice, et
s'ennuyant pour ainsi dire de la guerre méthodique des Nassau, dans
laquelle on ne livrait bataille qu'à la dernière extrémité, sortit du
cercle où le génie des capitaines semblait enfermé. La première fois
qu'il commanda, entouré de conseillers que la cour lui avait donnés
pour le contenir, il n'en tint compte, n'écouta que Gassion, aussi
hardi que lui, surprit un défilé qui conduisait dans les plaines de
Rocroy, déboucha audacieusement en face d'un ennemi brave et
expérimenté, l'assaillit sur ses deux ailes, composées de cavalerie
suivant la méthode du temps, les mit en déroute, puis se retourna
contre l'infanterie restée au centre comme une _citadelle qui
réparerait ses brèches,_ l'entama avec du canon, et la détruisit dans
cette journée qui fut la dernière de l'infanterie espagnole. Certes ce
jour-là Condé ne changea rien à l'art de combattre, qui était encore
ce qu'il avait été à Pharsale et à Arbelles; mais en quoi il se montra
un vrai novateur, ce fut dans la résolution de livrer bataille, et
d'aller tout de suite au but de la guerre, manière de procéder la plus
humaine, quoique un moment la plus sanglante.
Condé devint ainsi l'audacieux Condé. Bientôt à Fribourg méprisant les
difficultés du terrain, à Nordlingen ne s'inquiétant pas d'avoir une
aile battue et son centre entamé, il regagnait une bataille presque
perdue à force de persistance dans l'audace. Heureux mélange de
hardiesse et de coup d'oeil, il devint ainsi le plus grand général de
bataille connu jusqu'alors dans les temps modernes. À ses côtés, avant
lui, puis sous lui, et bientôt sans lui, se formait un capitaine
destiné à être son émule, moins hardi sur le champ de bataille, mais
plus hardi dans les marches et la conception générale de ses
campagnes: tout le monde a nommé Turenne. Condé, traité en prince du
sang, n'était pas chargé sans doute des choses faciles, car il n'y en
a pas de faciles à la guerre, mais des plus grandes, et pour
lesquelles les ressources étaient prodiguées. Turenne qui avec le
temps devint le préféré de la royauté, Turenne fut d'abord chargé,
notamment sur le Rhin, des tâches ingrates, celles où il fallait avec
des forces insuffisantes tenir tête à un ennemi supérieur, et on le
vit exécuter des marches d'une hardiesse incroyable, tantôt lorsqu'en
1646 il descendait le Rhin, qu'il allait passer à Wesel, pour joindre
les Suédois et forcer l'électeur de Bavière à la paix; tantôt lorsque,
feignant en 1674 de s'endormir de fatigue à la fin d'une campagne, il
sortait tout à coup de ses cantonnements, fondait à l'improviste sur
les quartiers d'hiver de l'ennemi, le mettait en fuite et le rejetait
au delà des frontières. Ainsi on peut dire que Condé avait donné à
l'art l'audace des batailles, et Turenne celle des marches. Après ces
deux célèbres capitaines, l'art allait s'arrêter, tâtonner encore
jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, époque où une immense lutte
devait lui faire franchir son second pas, et l'amener à ce qu'on peut
vraiment appeler la grande guerre.
[En marge: Composition des armées à la fin du dix-septième siècle.]
[En marge: Manière de combattre.]