La promptitude était son caractère en toutes choses. Il s'emportait,

mais revenait avec une facilité merveilleuse, presque honteux de son

emportement, en riant même s'il le pouvait sans manquer de maintien,

et rappelant, caressant du geste ou de la voix l'officier qu'il avait

désolé par un éclat de sa colère. Quelquefois aussi ses colères

étaient feintes, et destinées à intimider des subalternes infidèles à

leur devoir. Mais sincères, elles n'avaient que la durée d'un éclair,

feintes, la durée du besoin. Dès qu'il cessait de commander et d'avoir

à contenir ou à exciter les hommes, il devenait doux, simple,

équitable, de cette équité d'un grand esprit qui connaît l'humanité,

apprécie ses faiblesses, et les lui pardonne parce qu'il les sait

inévitables. À Sainte-Hélène, dépouillé de tout prestige, ne pouvant

plus rien pour personne, n'ayant sur ses compagnons d'infortune que

l'ascendant de son esprit et de son caractère, Napoléon ne cessa de

les dominer d'une manière absolue, se les attacha par une bonté

inaltérable, à ce point qu'après l'avoir craint la plus grande partie

de leur vie, pendant l'autre ils l'aimèrent. Sur les champs de

bataille il s'était fait une insensibilité, on peut dire effroyable,

jusqu'à voir sans émotion la terre couverte de cent mille cadavres,

car jamais le génie de la guerre n'avait poussé aussi loin l'effusion

du sang humain. Mais cette insensibilité était de profession, si on

ose ainsi parler. Souvent en effet, après avoir rempli un champ de

bataille de toutes les horreurs de la guerre, Napoléon le parcourait

le soir pour faire lui-même ramasser les blessés, ce qui pouvait

n'être qu'un calcul, mais, ce qui n'en était pas un, se jetait

quelquefois à bas de cheval pour s'assurer si dans un mort apparent ne

restait pas un être prêt à revivre. À Wagram apercevant un beau jeune

homme, revêtu de l'armure des cuirassiers, étendu par terre, le visage

presque couvert d'un caillot de sang, il descendait vivement de

cheval, soulevait la tête du blessé, l'appuyait sur son genou, et avec

un spiritueux actif réveillant la vie près de s'éteindre: _Il en

reviendra_, disait-il en souriant... _c'est autant de sauvé_!--Ce ne

sont pas là, certes, les mouvements d'une âme impitoyable.

[En marge: Générosité de Napoléon.]

Ordonné jusqu'à l'avarice, disputant un centime à des comptables, il

distribuait des millions à ses serviteurs, à ses amis, à des

malheureux. Découvrait-il qu'un de ses anciens compagnons d'Égypte,

savant distingué, était dans la gêne sans le dire, il lui envoyait une

somme considérable, en se plaignant du secret gardé à son égard. En

1813, ayant épuisé toutes ses économies, et apprenant qu'une dame de

grande naissance, et jadis de grande opulence, manquait presque du

nécessaire, il lui envoyait sur sa cassette 24,000 francs de pension

(en valant bien 50,000 aujourd'hui), puis informé qu'elle avait

quatre-vingts ans, _Pauvre femme_, ajoutait-il, _qu'on lui compte

quatre années d'avance_!--Ce ne sont pas là, nous le répétons, les

traits d'une âme sans bonté.

[En marge: Ses attachements.]

Ayant peu d'instants à donner aux affections privées, les écartant

même par la distance à laquelle il s'était mis des autres hommes, il

s'attachait néanmoins avec le temps, s'attachait fortement, jusqu'à

devenir indulgent, presque faible pour ceux qu'il aimait. C'est ainsi

qu'à l'égard de ses proches, souvent irrité par leurs prétentions, et

se montrant dur alors, il ne pouvait souffrir leur air chagrin, et

pour les voir contents faisait quelquefois ce qu'il savait mauvais. Ne

ressentant pour l'impératrice Joséphine qu'un goût que le temps avait

dissipé, qu'une estime que beaucoup de légèretés avaient diminuée, il

conserva pour elle, même après son divorce, une tendresse profonde. Il

accorda quelques larmes à Duroc, mais en les cachant comme une

faiblesse.

Quant à la probité, on ne sait comment la saisir chez un homme qui à

peine arrivé au commandement disposa de richesses immenses. Devenu

général en chef de l'armée d'Italie, maître des trésors de cette riche

contrée, il mit d'abord son armée dans l'abondance, envoya à l'armée

du Rhin de quoi la tirer de la misère, ne prit rien pour lui, tout au

plus de quoi acheter une petite maison rue de la Victoire, qu'une

année de ses appointements aurait suffi à payer, et s'il fût mort en

Égypte aurait laissé une veuve sans fortune. Était-ce fierté d'âme,

dédain des jouissances vulgaires, honnêteté enfin? Probablement il y

avait de tout à la fois dans cette espèce d'abstinence, qui ne fut pas

sans exemple parmi nos généraux, mais qui alors comme toujours n'était

pas commune. Il poursuivait l'improbité avec un acharnement

inexorable, ce qui pouvait tenir à l'esprit d'ordre qu'il apportait en

toutes choses; mais ce qui était mieux, et ce qui approchait de la

vraie probité, c'était le goût de la probité elle-même, quand il la

rencontrait, c'était un véritable amour des honnêtes gens, poussé

jusqu'à se complaire dans leur compagnie, et à le leur témoigner avec

une sorte de vivacité.

[En marge: Ses vertus de métier.]

Pourtant cet homme que Dieu, après l'avoir fait si grand, avait fait

bon aussi, n'avait rien de la vertu, car la vertu consiste à se tracer

du devoir une idée absolue, à lui soumettre tous ses penchants, à lui

immoler tous ses appétits, moraux ou physiques, et ce ne pouvait être

le cas de la nature la moins contenue qui fut jamais. Mais s'il n'eut

à aucun degré ce qu'on appelle la vertu, il eut certaines vertus

d'état, et celles notamment qui appartiennent au guerrier et au

gouvernant. Il était sobre, ne donnait presque rien aux satisfactions

des sens, sans être chaste ne fut jamais surpris dans un grossier

libertinage, ne passait (hors les repas d'apparat) que peu d'instants

à table, couchait sur la dure, avec un corps plutôt débile que fort,

supportait sans s'en apercevoir des fatigues auxquelles auraient

succombé les soldats les plus vigoureux, devenait capable de tout

quand son âme était excitée par la poursuite des grandes choses,

faisait mieux que de braver le péril, n'y pensait pas, et sans le

rechercher ni l'éviter, se trouvait partout où sa présence était

nécessaire pour voir, diriger, commander enfin. Si tel était chez lui

le caractère du soldat, celui du général en chef n'était pas moins

rare. Jamais on ne supporta les anxiétés d'un immense commandement

avec plus de sang-froid, de vigueur, de présence d'esprit. Si

quelquefois il était bouillant, colère même, c'est qu'alors _tout

allait bien_, comme disaient les officiers habitués à son humeur. Dès

que le danger paraissait sérieux, il devenait calme, doux,

encourageant, ne voulant pas ajouter au trouble qui naissait des

circonstances celui qui serait résulté de ses emportements, se

montrait d'une sérénité parfaite, par habitude de se dominer dans les

situations graves, de calculer la portée des périls, de trouver le

moyen d'en sortir, et de dompter ainsi la fortune. Né pour les grandes

extrémités, et en ayant pris une habitude sans égale, lorsqu'il

s'était mis par la faute de son ambition dans des positions affreuses,

on le voyait assister, en 1814 par exemple, au suicide de sa propre

grandeur avec un incroyable sang-froid, espérant encore quand personne

n'espérait plus, parce qu'il découvrait des ressources où personne

n'en soupçonnait, et en tout cas s'élevant sur les ailes du génie

au-dessus de toutes les situations qui pouvaient lui échoir, avec la

résignation d'un esprit qui se rend justice, et accepte le prix mérité

de ses fautes.

[En marge: L'intempérance morale était le trait essentiel du caractère

de Napoléon.]

Tel fut, selon nous, ce mortel si étrange, si divers, si multiple. Si

dans les traits principaux de ce caractère on peut en détacher un plus

saillant que les autres, c'est évidemment l'intempérance, nous parlons

de l'intempérance morale, bien entendu. Prodige de génie et de

passion, jeté dans le chaos d'une révolution, il s'y déploie, s'y

développe, la domine, se substitue à elle et en prend l'énergie,

l'audace, l'incontinence. Succédant à des gens qui ne se sont arrêtés

en rien, ni dans la vertu ni dans le crime, ni dans l'héroïsme ni dans

la cruauté, entouré d'hommes qui n'ont rien refusé à leurs passions,

il ne refuse rien aux siennes. Ils ont voulu faire du monde une

république universelle, il en veut faire une monarchie également

universelle; ils en ont fait un chaos, il en fait une unité presque

tyrannique; ils ont tout dérangé, il veut tout arranger; ils ont voulu

braver les souverains, il les détrône; ils ont tué sur l'échafaud, il

tue sur les champs de bataille, mais en cachant le sang sous la

gloire; il immole plus d'hommes que jamais n'en ont immolé les

conquérants asiatiques, et sur les terres restreintes d'Europe,

couvertes de populations résistantes, il parcourt plus d'espace que

les Tamerlan, les Gengiskan n'en ont parcouru dans les vides de

l'Asie.

[En marge: Il en résulte que Napoléon ne dut pas être un politique.]

L'intempérance est donc le trait essentiel de sa carrière. De là il

résulte que ce profond capitaine, ce sage législateur, cet

administrateur consommé, fut le politique nous dirions le plus fou, si

Alexandre n'avait pas existé. Si la politique n'était qu'esprit,

certes rien ne lui eût manqué pour surpasser les hommes d'État les

plus raffinés. Mais la politique est caractère encore plus qu'esprit,

et c'est par là que Napoléon pèche. Ah! lorsque jeune encore, n'ayant

pas soumis le monde, il est obligé et résigné à compter avec les

obstacles, il se montre aussi rusé, aussi fin, aussi patient qu'aucun

autre! Descendant en 1796 en Italie avec une faible armée, ayant à

s'attacher les populations, il protége les prêtres, ménage les

princes, quoi qu'en puissent dire les républicains de Paris.

Transporté en Orient, ayant à craindre l'antipathie musulmane, il

cherche à s'attirer les scheiks arabes, leur fait espérer sa

conversion, quoi qu'en puissent dire les dévots de Paris, et réussit

ainsi à se les attacher complétement. Plus tard appliqué à une oeuvre

bien différente, celle du Concordat, il s'applique, par un prodigieux

mélange d'adresse et d'énergie, à vaincre les préjugés de Rome, et ce

qui les vaut bien, les préjugés des philosophes. Tout ce qu'il lui

fallut en cette occasion de finesse, d'art, de constance, de force,

nous l'avons exposé ailleurs, et de manière à prouver que rien ne lui

manqua en fait de génie politique. Mais il n'était pas le maître

alors, il se contenait! Devenu tout-puissant il ne se contint plus,

et du politique il ne lui resta que la moindre partie, l'esprit: le

caractère avait disparu.

[En marge: Difficulté de la vraie politique dans les révolutions.]

Pourtant, ajoutons pour son excuse, que si la politique est quelque

part hors de saison, c'est dans une révolution. Qui dit politique, dit

respect et lent développement du passé; qui dit révolution au

contraire, dit rupture complète et brusque avec le passé. La vraie

politique en effet c'est l'oeuvre des générations, se transmettant un

dessein, marchant à son accomplissement avec suite, patience, modestie

s'il le faut, ne faisant vers le but qu'un pas, deux au plus dans un

siècle, et jamais n'aspirant à y arriver d'un bond: c'est l'oeuvre

d'Henri IV projetant, après avoir contenu les partis, d'abaisser les

maisons d'Espagne et d'Autriche unies par le sang et l'ambition,

transmettant ce grand dessein à Richelieu, qui le transmet à Mazarin,

qui le transmet à Louis XIV, lequel le poursuit, jusqu'à ce qu'en

plaçant à tout risque son petit-fils sur le trône d'Espagne, il sépare

à jamais l'Espagne de l'Autriche: c'est en Prusse l'oeuvre du grand

électeur commençant l'importance militaire de sa nation, suivi d'abord

de l'électeur Frédéric III qui prend la couronne, puis de

Frédéric-Guillaume 1er qui pour soutenir le nouveau titre de sa

famille s'applique à créer une armée et un trésor, enfin de Frédéric

le Grand qui, le moment de la crise venu, ajoutant l'audace à la

longueur des desseins, fonde après un duel de vingt ans avec l'Europe

la grandeur de la Prusse, et fait d'un petit électorat l'une des plus

importantes monarchies du continent.

Il ne faut donc pas s'étonner si Napoléon, despote et révolutionnaire

à la fois, ne fut point un politique, car s'il se montra un moment

politique admirable en réconciliant la France avec l'Église, avec

l'Europe, avec elle-même, bientôt en s'emportant contre l'Angleterre,

en rompant la paix d'Amiens, en projetant la monarchie universelle

après Austerlitz, en entreprenant la guerre d'Espagne qu'il alla

essayer de terminer à Moscou, en refusant la paix de Prague, il fut

pis qu'un mauvais politique, il présenta au monde le triste spectacle

du génie descendu à l'état d'un pauvre insensé. Mais, il faut le

reconnaître, ce n'était pas lui seul, c'était la Révolution française

qui délirait en lui, en son vaste génie.

Et cependant ce mauvais politique fut un sage législateur, un

administrateur accompli, et l'un des plus grands capitaines qui aient

paru sur la terre. C'est que, sous ces divers rapports, le tourbillon

révolutionnaire, au lieu d'être un obstacle, fut au contraire une

occasion et un moyen. Il faut donc pour achever notre tâche,

l'envisager sous les divers rapports du législateur, de

l'administrateur, du capitaine.

[En marge: Génie organisateur de Napoléon.]

[En marge: La guerre fut son école.]

La véritable école où Napoléon se forma comme organisateur fut celle

de la guerre, et il n'y en a pas une meilleure, plus forte et plus

pratique. Pour le vrai capitaine, bien calculer ses mouvements

généraux, puis une fois arrivé sur le terrain bien combattre, n'est

qu'une moitié de son art. Préparer ses ressources, c'est-à-dire

recruter, instruire, vêtir, armer ses soldats au milieu des mouvements

incessants et toujours si brusques de la guerre, est l'autre moitié,

et toutes deux si importantes qu'on ne saurait dire laquelle des deux

l'est davantage. En un mot, organiser et combattre, voilà les deux

parties de leur art pour les vrais hommes de guerre. Pour les autres,

et c'est malheureusement le grand nombre, recevoir de leur

gouvernement leurs armées, les employer telles quelles, en se

plaignant quelquefois de leur état sans songer à l'améliorer, est tout

ce qu'ils savent faire. Il n'en fut point ainsi du jeune Bonaparte.

Franchissant les Apennins avec des soldats braves mais mourant de

faim, son premier soin fut de porter sur les richesses de l'Italie une

main discrète, probe, économe, d'en empêcher le gaspillage, de les

employer à faire vivre son armée dans l'abondance, et à tirer de la

misère l'armée du Rhin qui devait concourir à ses desseins. Transporté

en Égypte où les ressources négligées abondaient autant qu'en Italie,

il sut pourvoir à tous les besoins des soldats, en allégeant le pays

qu'il débarrassa des exactions des mameluks et des incursions des

Arabes. Ne pouvant recevoir de la mère patrie aucun matériel, il avait

en quelques mois fabriqué de la poudre, des fusils, des canons, des

draps, tout ce qui lui manquait enfin dans cette contrée lointaine.

L'une des calamités de l'Égypte, c'étaient les incursions des

Bédouins, fondant à l'improviste sur les terres cultivées, pillant,

puis s'enfuyant pour ainsi dire au vol. Un jour voyant passer une

caravane, il l'arrêta un moment, fit monter sur un chameau un, deux,

trois fantassins avec leurs vivres et leurs cartouches, et cela fait,

s'écria: _Maintenant nous sommes maîtres du désert._--Le lendemain il

créa le régiment des dromadaires, qui portait à toute distance, avec

la rapidité des Bédouins eux-mêmes, quelques centaines de fantassins

éprouvés, et qui corrigea les tribus arabes de leur goût du pillage,

pour tout le temps au moins que les Français passèrent en Égypte. Un

coup d'oeil jeté sur les choses suffisait ainsi à son génie

organisateur pour lui enseigner ce qu'il fallait faire, le faire

promptement et sûrement.

Arrivé au gouvernement de la France qu'il trouva dans un vrai chaos,

il éprouva bien plus encore qu'en Égypte et en Italie le besoin d'y

rétablir l'ordre, le calme et la prospérité.

[En marge: Napoléon ne pouvait être le législateur politique de la

France, mais il fut son législateur civil.]

La doter d'une constitution politique fut ce qui l'occupa le moins.

Les amis de la liberté (et nous sommes du nombre) reprochent à

Napoléon de ne l'avoir pas donnée à la France. En partageant leurs

sentiments, nous croyons qu'ils se trompent. Sous le rapport

politique, en effet, il était impossible que Napoléon devînt un

organisateur définitif, car la forme de notre gouvernement devait

varier encore bien des fois sous le vent des révolutions, et la

France, tantôt inclinant vers le pouvoir quand elle venait de souffrir

des agitations de la liberté, tantôt inclinant vers la liberté quand

elle venait de souffrir des excès du pouvoir, la France est allée

flottant depuis trois quarts de siècle entre le despotisme et

l'anarchie, comme un pendule déplorablement agité, sans se fixer, et

sans qu'on puisse dire encore dans quelle forme elle s'arrêtera, bien

qu'en observant la marche des choses on soit fondé à affirmer que ce

ne sera pas celle du despotisme. Il ne pouvait donc, sous le rapport

politique, être le législateur de la France, mais il pouvait l'être,

et il le fut sous tous les autres.

[En marge: Part qu'il eut à la confection de nos codes.]

Au lendemain des désordres de la Révolution, la politique qui naissait

des circonstances, c'était non pas la politique de liberté, mais la

politique de réparation. Après la banqueroute, les réquisitions, les

confiscations, les emprisonnements, les exécutions sanglantes, on

voulait de l'ordre dans les finances, du respect pour les personnes et

les propriétés, des armées victorieuses, mais non réduites à piller

pour vivre, du repos enfin et de la sécurité. Napoléon, animé de

l'esprit réparateur, était donc dans la vérité de son rôle et des

besoins publics. Mettant la main à toutes choses à la fois avec une

activité prodigieuse, il refit d'abord la législation civile et

criminelle, et toute l'administration. Quand nous disons qu'il refit

la législation, nous n'entendons pas soutenir qu'il inventa le Code

civil, par exemple. Prétendre inventer en ce genre, ce serait

prétendre inventer la société humaine qui n'est pas d'hier, et qui est

aussi ancienne que l'apparition de l'homme sur notre globe. Il

existait en France des lois civiles, les unes empruntées au droit

romain, telles que celles qui règlent les contrats entre les hommes,

et qui ne sauraient varier de siècle en siècle, de pays en pays, et

d'autres empruntées aux moeurs nationales, et essentiellement

modifiables comme les moeurs, telles que celles qui président à

l'organisation de la famille, aux conditions du mariage, aux

successions, etc. Les premières n'avaient besoin que d'être

reproduites dans un style clair, précis, exempt des ambiguïtés qui

enfantent les procès. Les secondes devaient être modifiées suivant les

principes de la vraie égalité, qui ne veut pas que les hommes soient

tous égaux en biens, en richesses, en honneurs, même quand ils sont

inégaux en talents et en vertus, mais qui veut qu'ils soient tous

soumis aux mêmes lois, astreints aux mêmes devoirs, punis des mêmes

peines, payés des mêmes récompenses, que les enfants d'un même père

aient part égale à son héritage, sauf la faculté laissée à ce père de

récompenser les plus dignes sans déshériter ceux qu'il a le tort de ne

point aimer. Sur ces points comme sur presque tous, la Révolution

française avait oscillé d'un extrême à l'autre, suivant les

entraînements auxquelles elle était livrée. Il fallait s'arrêter au

point juste, entre les tendances rétrogrades et les tendances

follement novatrices en fait de mariage, d'héritage, de testament,

etc. Napoléon n'avait que l'instruction qu'il est possible de recevoir

dans une bonne école militaire; mais il était né au milieu des vérités

de 1789, et ces vérités qu'on peut méconnaître avant qu'elles soient

révélées, une fois connues deviennent la lumière à la lueur de

laquelle on aperçoit toutes choses. Se faisant chaque jour instruire

par MM. Portalis, Cambacérès et surtout Tronchet, de la matière qu'on

devait traiter le lendemain au Conseil d'État, il y pensait

vingt-quatre heures, écoutait ensuite la discussion, puis, avec un

souverain bon sens, fixait exactement le point où il fallait s'arrêter

entre l'ordre ancien et l'ordre nouveau, et de plus, avec sa

puissance d'application, forçait tout le monde à travailler. Il

contribua ainsi de deux manières décisives à la confection de nos

codes, en déterminant le degré de l'innovation, et en poussant

l'oeuvre à terme. Plusieurs fois avant lui on avait entrepris cette

oeuvre, et chaque fois cédant au vent du jour, on s'était livré à des

exagérations dont bientôt on avait eu honte et regret, après quoi

l'oeuvre avait été abandonnée. Napoléon prit ce vaisseau échoué sur la

rive, le mit à flot et le poussa au port. Ce navire c'était le Code

civil, et personne ne peut nier que ce code ne soit celui du monde

civilisé moderne. C'est assurément pour un jeune militaire une belle

et pure gloire que d'avoir mérité d'attacher son nom à l'organisation

civile de la société moderne, et c'en est une bien belle également

pour la France, chez laquelle cette oeuvre s'est accomplie! On pourra

dire en effet que si l'Angleterre a eu le mérite de donner la

meilleure forme politique des États modernes, la France a eu celui de

donner par le Code civil la meilleure forme de l'état social, beau et

noble partage de gloire entre deux nations les plus civilisées du

globe!

[En marge: Génie administratif de Napoléon.]

[En marge: Vrais principes sur lesquels il établit l'administration

française.]

Tandis que Napoléon s'occupait ainsi de la législation civile, il

appliquait aussi à l'administration sa main expéditive et créatrice.

Trouvant l'administration des provinces dans le même état que les

autres parties du gouvernement, il fit comme pour la législation

civile la part des notions du passé, des exagérations du présent, et,

empruntant le vrai ici et là, il créa l'administration moderne. Le

passé nous avait montré des états provinciaux s'administrant

eux-mêmes, et jouissant, pour ce qui concernait les intérêts locaux,

d'une étendue de pouvoirs presque complète. Pourvu qu'en fait de

subsides la part de l'État fût assurée, la royauté laissait les

provinces faire ce qu'elles voulaient, soit par un reste de respect

pour les anciens traités de réunion, soit parce qu'elle avait ce

sentiment confus que, ne donnant aucune liberté au centre, elle en

devait laisser beaucoup aux extrémités. La royauté s'adjugeait ainsi

tout pouvoir quant aux affaires générales, et abandonnait au pays le

règlement des affaires locales. Ce contrat tacite devait tomber devant

le grand phénomène de la Révolution française. Il n'était ni juste que

la royauté pût tout sur les grandes destinées du pays, ni juste que

les provinces pussent tout sur les affaires locales, car les destinées

du pays devaient être ramenées à la volonté du pays lui-même, comme

les intérêts de province à son inspection. Ces richesses, dont les

provinces disposent en ordonnant leurs dépenses, sont une partie de la

richesse générale qu'elles ne doivent pas dissiper abusivement; ces

règlements locaux que les communes établissent chez elles, touchant à

l'industrie, aux marchés, à la nature des impôts, sont une partie de

la législation sociale qu'il ne doit pas leur être permis d'établir

d'après leurs vues particulières.

Le grand phénomène de l'unité moderne devait consister en ceci, que la

royauté renonçant à tout faire seule quant aux affaires générales, les

provinces renonceraient de leur côté à tout faire seules quant aux

affaires particulières, qu'elles se pénétreraient mutuellement en

quelque sorte, et se confondraient dans une puissante unité, dirigée

par l'intelligence commune de la nation. Il devait dès lors y avoir au

centre de l'État un chef du pouvoir exécutif entouré des principaux

citoyens de la France pour les affaires générales, et dans les

départements des chefs d'administration entourés des citoyens notables

de la localité pour les affaires particulières, mais soumis eux-mêmes

pour les affaires du gouvernement à son autorité, pour celles du

département à sa surveillance. De là résultèrent le préfet et le

conseil de département. Si les circonstances avaient permis au Premier

Consul d'être conséquent avec les principes posés, il aurait dû rendre

les conseils de département électifs. Mais au lendemain des affreuses

convulsions qu'on venait de traverser, entre les furieux de 1793,

odieux au pays, et les grands propriétaires revenant de l'émigration,

l'élection eût été impossible, ou du moins sujette à de graves

inconvénients. Il se la réserva, et choisit des hommes sages, modérés,

qui pussent administrer tolérablement. C'était une conséquence de sa

dictature, qui devait être passagère et disparaître avec lui.

Toutefois le principe était posé, celui d'un chef ou préfet

administrant sous le contrôle d'un conseil, destiné à être électif

quand nos terribles divisions seraient suffisamment apaisées.

[En marge: Sa véritable part dans la création de l'administration

française.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 52 / 59 段