dernière de sa grande existence. Au commencement de janvier, il
éprouva une amélioration de quelques jours, mais qui ne se soutint
pas.--C'est un répit d'une semaine ou deux, dit-il, après quoi la
maladie reprendra son cours.--Il dicta encore à Marchand quelques
pages sur César, et ce furent les dernières. À peu près à cette
époque, on apprit par les journaux la mort de sa soeur Élisa. Il y fut
très-sensible. C'était la première personne de sa famille qui mourait
depuis qu'il avait l'âge de raison.--_Allons_, dit-il, _elle me montre
le chemin; il faut la suivre_.--Bientôt les symptômes qui s'étaient
déjà produits reparurent avec toute leur force. Napoléon avait le
teint livide, le regard toujours puissant, mais les yeux caves, les
jambes enflées, les extrémités froides, l'estomac d'une susceptibilité
telle qu'il rejetait tous les aliments avec accompagnement de matières
noirâtres. Le mois de février s'écoula ainsi sans aucune amélioration,
et en amenant au contraire des symptômes plus graves. Ne digérant
aucun aliment, l'auguste malade s'affaiblissait chaque jour. Une soif
ardente commençait à le tourmenter; son pouls si lent s'animait et
devenait fiévreux. Il aurait voulu de l'air et il ne pouvait en
supporter l'impression. La lumière le fatiguait; il ne quittait plus
les deux petites chambres où étaient tendus ses deux lits de campagne,
et se faisait transporter de l'un à l'autre. Il ne dictait plus, mais
il se faisait lire Homère et les guerres d'Annibal dans Tite-Live, ne
pouvant se les faire lire dans Polybe qu'il n'avait pu se procurer.
Le mois de mars amena un état plus grave encore, et le 17, désirant
respirer librement, il se fit mettre en voiture, mais à peine en plein
air il faillit s'évanouir, et fut replacé dans le lit où il devait
expirer.--Je ne suis plus, dit-il, ce fier Napoléon que le monde a
tant vu à cheval. Les monarques qui me persécutent peuvent se
rassurer, je leur rendrai bientôt la sécurité....--Les fidèles
serviteurs de Napoléon ne le quittaient pas. Marchand et Montholon
veillaient jour et nuit à son chevet, et il leur en témoignait une
extrême gratitude. Le grand maréchal avait annoncé que ni lui ni sa
femme ne partiraient, et Napoléon l'en avait cordialement remercié. Le
grand maréchal demandant pour sa femme la permission de le visiter: Je
ne suis pas bon à voir, avait-il répondu. Je recevrai madame Bertrand
quand je serai mieux. Dites-lui que je la remercie du dévouement qui
l'a retenue six années dans ce désert.--
[En marge: Nouvelles anxiétés de sir Hudson Lowe.]
Arrivé à cet état désespéré, ne sortant plus, ne voyant que ses amis
les plus chers, ne pouvant supporter ni l'air ni la lumière, il était
devenu pour ses gardiens absolument invisible. Le malheureux Hudson
Lowe en était saisi de terreur, comme si une maladie aussi grave, et
le chagrin qui éclatait sur tous les visages à Longwood, avaient pu
être une feinte destinée à cacher une évasion. L'officier de service,
plein d'égards, n'avait aucun doute, et tâchait de rassurer le
gouverneur en lui disant que la maladie était vraie, et qu'il était
inutile de tourmenter l'illustre captif pour chercher à le voir. Sir
Hudson Lowe ne partageait guère cette sécurité, et trouvait les
commissaires aussi inquiets que lui. L'Autriche avait rappelé M. de
Sturmer, car elle savait bien qu'il n'y avait pas à craindre que
l'Angleterre laissât jamais échapper sa proie, et dès lors la présence
d'un envoyé autrichien ne servait qu'à la rendre responsable aux yeux
de l'opinion universelle des traitements infligés au gendre de
François II. M. de Balmain avait épousé la fille de sir Hudson Lowe,
et partageait en général son avis. Quant à M. de Montchenu, le
commissaire français, il désirait ardemment acquérir la certitude de
la présence du prisonnier, et voulait qu'on prît les moyens
nécessaires pour sortir du doute où l'on était. Sous l'empire de ces
impressions, sir Hudson Lowe ordonna enfin à l'officier de service de
forcer la porte du malade, s'il le fallait, pour s'assurer de sa
présence, car il y avait quinze jours qu'on n'avait pu s'en convaincre
de ses propres yeux. L'officier de service, se conduisant avec une
extrême délicatesse, fit part à MM. Marchand et de Montholon de son
embarras, en leur affirmant du reste qu'il n'exécuterait pas l'ordre
de forcer la porte de Napoléon, mais les supplia de le tirer de peine
en lui fournissant le moyen de l'apercevoir. M. de Montholon qui ne
voyait pas toujours, comme le grand maréchal, l'honneur de Napoléon en
jeu dans ces tracasseries, s'entendit avec l'officier de service
qu'il fit placer à une des fenêtres, puis entr'ouvrit cette fenêtre au
moment où on transportait le malade d'un lit à l'autre. L'officier put
voir sa noble figure déjà décolorée et amaigrie par la mort, et se
hâta d'écrire au gouverneur qu'on ne jouait point à Longwood une
affreuse comédie.--
À peine ce malheureux gouverneur était-il délivré d'une crainte qu'il
était assailli par une autre, et après avoir appréhendé une évasion,
il se reprochait maintenant de laisser mourir son prisonnier sans
secours. Il insista donc pour faire adjoindre un médecin de l'île au
docteur Antomarchi, ce qui lui procurerait un témoin quotidien de la
présence de Napoléon, des nouvelles de sa maladie, et servirait de
réponse à ceux qui en Europe l'accuseraient d'avoir privé le glorieux
malade des secours de l'art. Le docteur Antomarchi demandait lui-même
pour sa responsabilité qu'on lui adjoignît un ou deux médecins. Mais
Napoléon s'y refusait, ne voulant pas qu'on le tourmentât pour des
essais de guérison au succès desquels il ne croyait point. Pourtant il
y avait à Sainte-Hélène un médecin, appartenant au 20e régiment, et
jouissant de l'estime générale. Napoléon, cédant aux instances de ses
amis, consentit à l'admettre auprès de lui, l'accueillit avec
bienveillance, lui répéta ce qu'il avait déjà dit plusieurs fois en
parlant de sa santé, que c'était _une bataille perdue_, feignit
d'accepter ses conseils, mais ne les suivit point, voulant, disait-il,
mourir en repos.
[En marge: Napoléon voyant arriver sa fin, songe à son testament.]
[En marge: Distribution qu'il fait du peu de bien qui lui restait.]
Il était ainsi arrivé aux derniers jours d'avril, n'ayant aucune
espérance, n'en cherchant aucune, et regardant sa fin comme
très-prochaine. Il résolut alors de faire son testament. Il lui
restait environ quatre millions chez M. Laffitte, plus les intérêts de
ce capital, et quelques débris d'une somme d'argent confiée au prince
Eugène. Sur cette dernière somme il avait pris deux ou trois cent
mille francs, par l'intermédiaire de M. de Las Cases, lorsque celui-ci
était retourné en Europe. Il avait pu ainsi sauver sa réserve de
350,000 francs en or qu'il avait apportée à Sainte-Hélène. Il en fit
la distribution entre M. de Montholon, le grand maréchal, Marchand et
ses autres serviteurs, pour leur fournir à tous le moyen de retourner
en Europe et d'y faire leur premier établissement. Sur les quatre
millions environ restant en France, il en laissa deux à M. de
Montholon, pour lui assurer un bien-être suffisant, 700 ou 800 mille
francs à la famille Bertrand, environ 500 mille à Marchand. Il donna
en outre à ce dernier le collier en diamants de la reine Hortense, et
il l'adjoignit à MM. de Montholon et Bertrand comme exécuteur
testamentaire, en récompense d'un dévouement qui ne s'était pas
démenti. Il fit à ses autres serviteurs des legs proportionnés à leur
condition, s'étudiant à leur ménager à tous une existence après sa
mort. Quoique médiocrement satisfait du docteur Antomarchi,
reconnaissant ses soins, il lui légua 100 mille francs, songea aussi à
l'abbé Vignale, qui seul était resté des deux prêtres envoyés à
Sainte-Hélène, et ne négligea pas même ses domestiques chinois, qui
l'avaient bien servi. Ayant pourvu au sort de chacun selon ses moyens,
il réunit les objets de quelque valeur, qui pouvaient être pour ceux
auxquels il les laisserait de grands souvenirs, et par son testament
même en disposa en faveur de son fils, de sa mère, de ses soeurs, de
ses frères. Il n'oublia point la généreuse lady Holland, et lui légua
une de ses tabatières. À ces legs il ajouta quelques paroles
d'attachement pour Marie-Louise. Il ne conservait aucune illusion sur
cette princesse, mais il voulait honorer en elle la mère de son fils.
[En marge: Instructions pour ses funérailles.]
Il consacra plusieurs jours à arrêter ces dispositions, puis à les
écrire, et s'interrompit à diverses reprises, vaincu par la fatigue et
les souffrances. Enfin il en vint à bout, et, fidèle à son esprit
d'ordre, il fit rédiger un procès-verbal de la remise à ses exécuteurs
testamentaires de son testament et de tout ce qu'il possédait, afin
qu'aucune contestation ne pût s'élever après sa mort. Il recommanda
qu'on observât à ses funérailles les rites du culte catholique, et que
sa salle à manger, dans laquelle on lui disait la messe, fût convertie
en chapelle ardente. Le docteur Antomarchi, écoutant ces prescriptions
adressées à l'abbé Vignale, ne put se défendre d'un sourire. Napoléon
trouva que c'était manquer de respect à son autorité, à son génie, à
sa mort.--Jeune homme, lui dit-il d'un ton sévère, vous avez peut-être
trop d'esprit pour croire en Dieu: je n'en suis pas là.... _N'est pas
athée qui veut._--Cette leçon sévère, donnée en des termes dignes du
grand homme expirant, remplit d'embarras le jeune médecin, qui se
confondit en excuses, et fit profession des croyances morales les plus
saines.
Ces préparatifs de mort avaient fatigué Napoléon et pour ainsi dire
hâté sa fin. Néanmoins il éprouva une sorte de soulagement moral et
physique en voyant ses affaires définitivement réglées, et le sort de
ses compagnons assuré selon ses moyens. Souriant à la mort avec autant
de dignité que de grâce, il dit à Montholon et à Marchand qui ne le
quittaient point: _Après avoir si bien mis ordre à ses affaires, ce
serait vraiment dommage de ne pas mourir._--
[En marge: Touchants entretiens de Napoléon.]
[En marge: Ses dernières paroles.]
[En marge: Sa mort, le 5 mai 1821.]
La fin d'avril était arrivée, et à chaque instant le mal devenait plus
menaçant et plus douloureux. Les spasmes, les vomissements, la fièvre,
la soif ardente, ne cessaient pas. Napoléon prenait de temps en temps
quelques gouttes d'une eau fraîche qu'on avait trouvée au pied du pic
de Diane, dans l'exposition où il aurait voulu que sa demeure fût
placée, et il en ressentait un peu de bien.--Je désire, dit-il, être
enterré sur les bords de la Seine, si c'est jamais possible, ou à
Ajaccio dans l'héritage de ma famille, ou enfin si ma captivité doit
durer pour mon cadavre, au pied de la fontaine à laquelle j'ai dû
quelque soulagement.--On le lui promit avec des larmes, car on ne lui
cachait plus un état qu'il voyait si bien.--Vous allez, dit-il à ses
amis qui l'entouraient, retourner en Europe. Vous y reviendrez avec le
reflet de ma gloire, avec l'honneur d'un noble dévouement. Vous y
serez considérés et heureux. Moi je vais rejoindre Kléber, Desaix,
Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney!.... Ils viendront à ma
rencontre... ils ressentiront encore une fois l'ivresse de la gloire
humaine... Nous parlerons de ce que nous avons fait, nous nous
entretiendrons de notre métier avec Frédéric, Turenne, Condé, César,
Annibal... Puis s'arrêtant Napoléon ajouta avec un singulier sourire:
_À moins que là-haut comme ici-bas on n'ait peur de voir tant de
militaires ensemble._--Ce léger badinage mêlé à ce langage solennel
émut vivement les assistants. Le 1er mai, l'agonie sembla s'annoncer,
et les souffrances devinrent presque continuelles. Le 2, le 3,
Napoléon parut consumé par la fièvre, et en proie à des spasmes
violents. Dès que la souffrance lui laissait quelque répit, son esprit
se réveillait radieux, et il montrait autant de lucidité que de
sérénité. Dans l'un de ces intervalles, il dicta sous le titre de
première et seconde rêverie, deux notes sur la défense de la France en
cas d'invasion. Le 3, le délire commença, et à travers ses paroles
entrecoupées on saisit ces mots: _Mon fils... l'armée...
Desaix...._--On eût dit à une certaine agitation qu'il avait une
dernière vision de la bataille de Marengo regagnée par Desaix. Le 4,
l'agonie dura sans interruption, et la noble figure du héros parut
cruellement tourmentée. Le temps était horrible, car c'était la
mauvaise saison de Sainte-Hélène. Des rafales de vent et de pluie
déracinèrent quelques-uns des arbres récemment plantés. Enfin le 5
mai, on ne douta plus que le dernier jour de cette existence
extraordinaire ne fût arrivé. Tous les serviteurs de Napoléon
agenouillés autour de son lit épiaient les dernières lueurs de la vie.
Malheureusement ces dernières lueurs étaient des signes de cruelles
souffrances. Les officiers anglais placés à l'extérieur recueillaient
avec un intérêt respectueux ce que les domestiques leur apprenaient
des progrès de l'agonie. Vers la fin du jour la douleur s'affaissant
avec la vie, le refroidissement devenant général, la mort sembla
s'emparer de sa glorieuse victime. Ce jour-là le temps était redevenu
calme et serein. Vers cinq heures quarante-cinq minutes, juste au
moment où le soleil se couchait dans des flots de lumière, et où le
canon anglais donnait le signal de la retraite, les nombreux témoins
qui observaient le mourant s'aperçurent qu'il ne respirait plus, et
s'écrièrent qu'il était mort. Ils couvrirent ses mains de baisers
respectueux, et Marchand qui avait emporté à Sainte-Hélène le manteau
que le Premier Consul portait à Marengo, en revêtit son corps, en ne
laissant à découvert que sa noble tête.
Aux convulsions de l'agonie, toujours si pénibles à voir, avait
succédé un calme plein de majesté. Cette figure d'une si rare beauté,
revenue à la maigreur de sa jeunesse et revêtue du manteau de Marengo,
semblait avoir rendu à ceux qui la contemplaient le général Bonaparte
dans toute sa gloire.
Le gouverneur, le commissaire français voulurent repaître leurs yeux
de ce spectacle, et montrèrent devant cette mort aussi extraordinaire
que la vie qu'elle terminait, le respect qu'ils lui devaient.
[En marge: Jugement sur la captivité de Sainte-Hélène.]
Napoléon avait expié, durant les six années qui venaient de s'écouler,
la peur qu'il causait au monde, et ceux qui étaient chargés de le
détenir avaient cédé à cette peur, avec plus ou moins de cruauté (car
la peur est cruelle) selon qu'ils étaient plus ou moins éloignés de la
victime. Les officiers de service la voyant de près, ne pouvaient
s'empêcher de s'intéresser à elle, et d'alléger ses fers, quand ils
en avaient le moyen. Sir Hudson Lowe qui ne la voyait pas directement,
était tracassier, quelquefois persécuteur par défiance ou
ressentiment, et parfois aussi se laissait attendrir au récit des
souffrances de son prisonnier. À deux mille lieues de là, lord
Bathurst ne voyant absolument rien des souffrances de la victime, et
tout plein des passions de l'Europe, s'était montré impitoyable. Il a
laissé ainsi un triste legs à sa patrie, car, si la justice dit qu'on
avait le droit de garder Napoléon, elle dit aussi qu'on n'avait ni le
droit de le torturer, ni celui de l'humilier.
[En marge: Autopsie du corps de Napoléon.]
Conformément aux instructions de Napoléon, son autopsie fut faite, et
on dut en conclure qu'un cancer à l'estomac avait été la cause
principale de sa mort. Le foie légèrement tuméfié attestait que le
climat avait exercé une certaine influence sur son état, mais la moins
décisive. Ce qui est incontestable, c'est que le chagrin, le désespoir
caché, le défaut d'exercice surtout, avaient précipité la marche de la
maladie, et avancé sa fin d'un nombre d'années impossible à
déterminer.
[Illustration: Sainte Hélène (5 Mai 1821)]
[En marge: Beauté de ses traits après sa mort.]
[En marge: Funérailles de Napoléon.]
L'inspection du corps révéla plusieurs blessures, quelques-unes
très-légères, et trois fort distinctes. De ces trois la première était
à la tête, la seconde au doigt annulaire de la main gauche, la
troisième à la cuisse gauche, celle-ci très-profonde, provenant d'un
coup de baïonnette reçu au siége de Toulon. C'est la seule dont
l'origine puisse être historiquement assignée. Des mesures prises et
de la description exacte du cadavre il résulte que Napoléon avait cinq
pieds deux pouces (pieds français), le corps bien proportionné dans
toutes ses parties, le pied et la main remarquables par la
régularité de leur forme, les épaules larges, la poitrine développée,
le cou un peu court, mais portant ferme et droite la tête la plus
vaste, la mieux conformée dont la science anatomique ait constaté
l'existence, enfin un visage dont la mort avait respecté la beauté,
dont les contemporains ont conservé un souvenir ineffaçable, et dont
la postérité, en le comparant aux plus célèbres bustes antiques, dira
qu'il fut un des plus beaux que Dieu ait donnés pour expression au
génie. Sa vie si pleine et qui semble comprendre des siècles n'avait
duré que cinquante-deux ans. MM. de Montholon et Marchand l'avaient
revêtu de l'uniforme qu'il portait le plus volontiers, celui des
chasseurs de la garde, et du petit chapeau qui avait toujours
recouvert sa tête puissante. Un seul prêtre et quelques amis prièrent
pendant plusieurs jours près de ce corps inanimé: éclatant contraste
(conforme à toute cette fin de carrière) d'une profonde solitude
autour de l'homme que l'univers avait entouré et adulé! Pourtant, à
l'honneur du soldat, il faut dire que les militaires anglais ne
cessèrent de défiler autour de son cercueil pendant qu'il resta
exposé. Enfin, lorsque le tombeau qui devait le contenir, et qui avait
été placé près de la fontaine à laquelle il avait dû un peu de
soulagement, fut terminé, ses amis, suivis du gouverneur, de
l'état-major de l'île, des soldats de la garnison, des marins de
l'escadre, le portèrent au lieu où il devait reposer, jusqu'au jour
où, selon ses désirs, il a été transporté sur les bords de la Seine.
Les soldats anglais firent entendre à ce corps inanimé les derniers
éclats du canon, et ses compagnons d'exil, après s'être agenouillés
sur la tombe qui venait de recevoir la plus grande existence humaine
depuis César et Charlemagne, se préparèrent à regagner l'Europe. Pour
achever la longue suite de leçons qui sortent de cette tombe, ajoutons
qu'ils furent accueillis avec un intérêt général, même en Angleterre,
et que l'infortuné Hudson Lowe, simple exécuteur des volontés de son
gouvernement, fut reçu avec froideur par ses compatriotes, avec
ingratitude par les ministres auxquels il avait obéi, et par ses amis
eux-mêmes avec une sorte d'embarras. Éternelle justice d'en haut, déjà
visible ici-bas! Napoléon avait expié à Sainte-Hélène les tourments
causés au monde, et ceux qui avaient été chargés de le punir expiaient
le tort de n'avoir pas respecté en lui la gloire et le génie!
[En marge: Jugement de l'histoire sur Napoléon.]
Avant de terminer cette histoire, qu'on nous pardonnera d'avoir rendue
si longue en considération de l'immensité des événements qu'elle
embrasse, il nous reste à prononcer sur le personnage extraordinaire
qui la remplit tout entière le jugement de la postérité, autant du
moins qu'il appartient à un homme de s'en faire l'interprète, cet
homme fût-il aussi juste, aussi éclairé que nous aurions, non pas la
prétention, mais le désir de l'être.
[En marge: Caractère que Napoléon avait reçu de la nature et des
événements.]
Napoléon était né avec un esprit juste, pénétrant, vaste, universel,
et surtout prompt, avec un caractère aussi prompt que son esprit.
Toujours en toutes choses il allait droit et sans détour au but.
S'agissait-il d'un raisonnement, il trouvait à l'instant l'argument
péremptoire, d'une bataille à livrer, il découvrait la manoeuvre
décisive. En lui, concevoir, vouloir, agir, étaient un seul acte
indivisible, d'une rapidité incroyable, de manière qu'entre la pensée
et l'action, il n'y avait pas un instant perdu pour réfléchir et se
résoudre. À un génie ainsi constitué opposer une objection médiocre,
une résistance de tiédeur, de faiblesse ou de mauvaise volonté,
c'était le faire bondir comme le torrent qui jaillit et vous couvre de
son écume, si vous lui opposez un obstacle inattendu. S'il eût
embrassé l'une de ces carrières civiles où l'on ne parvient qu'en
persuadant les hommes, en les gagnant à soi, peut-être il se fût
appliqué à modérer, à ralentir les mouvements de son humeur fougueuse,
mais jeté dans la carrière de la force, c'est-à-dire dans celle des
armes, y apportant la faculté souveraine de découvrir d'un coup d'oeil
ce qu'il fallait faire pour vaincre, il arriva d'un premier élan à la
domination de l'Italie, d'un second à la domination de la République
française, d'un troisième à la domination de l'Europe, et quel miracle
alors que cette nature que Dieu avait faite si prompte, que la
victoire avait faite plus prompte encore, fût brusque, impétueuse,
dominatrice, absolue dans ses volontés! Si hors du champ de bataille
il se prêtait quelquefois aux ménagements qu'exigent les affaires
civiles, c'était au sein du conseil d'État, et là même il tranchait
les questions avec une sagacité, une sûreté de jugement qui
étonnaient, subjuguaient ses auditeurs, excepté dans quelques cas
très-rares où l'insuffisance de son savoir, quelquefois aussi la
passion l'avaient un moment égaré. Tout avait donc concouru, la
nature et les événements, pour faire de ce mortel le plus absolu, le
plus impétueux des hommes.
[En marge: Développements successifs de ce caractère.]
Pourtant en suivant son histoire ce n'est pas tout de suite et tout
entière qu'on voit se déployer cette nature si fougueusement
dominatrice. Maigre, taciturne, triste même dans sa jeunesse, triste
de cette ambition concentrée qui se dévore jusqu'à ce qu'elle éclate
au dehors et arrive au but de ses désirs, il prend peu à peu confiance
en lui-même, se montre parfois tranchant comme un jeune homme, reste
morose néanmoins, puis, lorsque l'admiration commence à se manifester
autour de lui, il devient plus ouvert, plus serein, se met à parler,
perd sa maigreur expressive, se dilate en un mot. Consul à vie,
empereur, vainqueur de Marengo et d'Austerlitz, ne se contenant plus
guère, mais toutefois se contenant encore, il semble à l'apogée de son
caractère, et n'ayant alors qu'un demi-embonpoint, il rayonne d'une
régulière et mâle beauté. Bientôt, voyant les peuples se soumettre,
les souverains s'abaisser, il ne compte plus ni avec les hommes ni
avec la nature. Il ose tout, entreprend tout, dit tout, devient gai,
familier, intempérant de langage, s'épanouit complétement au physique
et au moral, acquiert un embonpoint excessif, qui ne diminue en rien
sa beauté olympienne, conserve dans un visage élargi un regard de feu,
et si de ces hauteurs où on est habitué à le voir, à l'admirer, à le
craindre, à le haïr, il descend pour être rieur, familier, presque
vulgaire, il y remonte d'un trait après en être descendu un instant,
sachant ainsi déposer son ascendant sans le compromettre; et, quand
enfin on le croirait moins actif ou moins hardi, parce que son corps
semble lui peser ou que la fortune cesse de lui sourire, il s'élance
plus impétueux que jamais sur son cheval de bataille, prouvant que
pour son âme ardente la matière n'a point de poids, le malheur
d'accablement.
Telle fut cette nature extraordinaire, dans ses développements
successifs. Maintenant, si on considère Napoléon sous le rapport des
qualités morales, il est plus difficile à apprécier, parce qu'il est
difficile d'aller découvrir la bonté chez un soldat toujours occupé à
joncher la terre de morts, l'amitié chez un homme qui n'eut jamais
d'égaux autour de lui, la probité enfin chez un potentat qui était
maître des richesses de l'univers. Toutefois, quelque en dehors des
règles ordinaires que fût ce mortel, il n'est pas impossible de saisir
çà et là certains traits de sa physionomie morale.
[En marge: Ses qualités morales.]
[En marge: Il n'était pas cruel.]