Enfin s'ouvrit cette année 1821, qui devait être pour Napoléon la

dernière de sa grande existence. Au commencement de janvier, il

éprouva une amélioration de quelques jours, mais qui ne se soutint

pas.--C'est un répit d'une semaine ou deux, dit-il, après quoi la

maladie reprendra son cours.--Il dicta encore à Marchand quelques

pages sur César, et ce furent les dernières. À peu près à cette

époque, on apprit par les journaux la mort de sa soeur Élisa. Il y fut

très-sensible. C'était la première personne de sa famille qui mourait

depuis qu'il avait l'âge de raison.--_Allons_, dit-il, _elle me montre

le chemin; il faut la suivre_.--Bientôt les symptômes qui s'étaient

déjà produits reparurent avec toute leur force. Napoléon avait le

teint livide, le regard toujours puissant, mais les yeux caves, les

jambes enflées, les extrémités froides, l'estomac d'une susceptibilité

telle qu'il rejetait tous les aliments avec accompagnement de matières

noirâtres. Le mois de février s'écoula ainsi sans aucune amélioration,

et en amenant au contraire des symptômes plus graves. Ne digérant

aucun aliment, l'auguste malade s'affaiblissait chaque jour. Une soif

ardente commençait à le tourmenter; son pouls si lent s'animait et

devenait fiévreux. Il aurait voulu de l'air et il ne pouvait en

supporter l'impression. La lumière le fatiguait; il ne quittait plus

les deux petites chambres où étaient tendus ses deux lits de campagne,

et se faisait transporter de l'un à l'autre. Il ne dictait plus, mais

il se faisait lire Homère et les guerres d'Annibal dans Tite-Live, ne

pouvant se les faire lire dans Polybe qu'il n'avait pu se procurer.

Le mois de mars amena un état plus grave encore, et le 17, désirant

respirer librement, il se fit mettre en voiture, mais à peine en plein

air il faillit s'évanouir, et fut replacé dans le lit où il devait

expirer.--Je ne suis plus, dit-il, ce fier Napoléon que le monde a

tant vu à cheval. Les monarques qui me persécutent peuvent se

rassurer, je leur rendrai bientôt la sécurité....--Les fidèles

serviteurs de Napoléon ne le quittaient pas. Marchand et Montholon

veillaient jour et nuit à son chevet, et il leur en témoignait une

extrême gratitude. Le grand maréchal avait annoncé que ni lui ni sa

femme ne partiraient, et Napoléon l'en avait cordialement remercié. Le

grand maréchal demandant pour sa femme la permission de le visiter: Je

ne suis pas bon à voir, avait-il répondu. Je recevrai madame Bertrand

quand je serai mieux. Dites-lui que je la remercie du dévouement qui

l'a retenue six années dans ce désert.--

[En marge: Nouvelles anxiétés de sir Hudson Lowe.]

Arrivé à cet état désespéré, ne sortant plus, ne voyant que ses amis

les plus chers, ne pouvant supporter ni l'air ni la lumière, il était

devenu pour ses gardiens absolument invisible. Le malheureux Hudson

Lowe en était saisi de terreur, comme si une maladie aussi grave, et

le chagrin qui éclatait sur tous les visages à Longwood, avaient pu

être une feinte destinée à cacher une évasion. L'officier de service,

plein d'égards, n'avait aucun doute, et tâchait de rassurer le

gouverneur en lui disant que la maladie était vraie, et qu'il était

inutile de tourmenter l'illustre captif pour chercher à le voir. Sir

Hudson Lowe ne partageait guère cette sécurité, et trouvait les

commissaires aussi inquiets que lui. L'Autriche avait rappelé M. de

Sturmer, car elle savait bien qu'il n'y avait pas à craindre que

l'Angleterre laissât jamais échapper sa proie, et dès lors la présence

d'un envoyé autrichien ne servait qu'à la rendre responsable aux yeux

de l'opinion universelle des traitements infligés au gendre de

François II. M. de Balmain avait épousé la fille de sir Hudson Lowe,

et partageait en général son avis. Quant à M. de Montchenu, le

commissaire français, il désirait ardemment acquérir la certitude de

la présence du prisonnier, et voulait qu'on prît les moyens

nécessaires pour sortir du doute où l'on était. Sous l'empire de ces

impressions, sir Hudson Lowe ordonna enfin à l'officier de service de

forcer la porte du malade, s'il le fallait, pour s'assurer de sa

présence, car il y avait quinze jours qu'on n'avait pu s'en convaincre

de ses propres yeux. L'officier de service, se conduisant avec une

extrême délicatesse, fit part à MM. Marchand et de Montholon de son

embarras, en leur affirmant du reste qu'il n'exécuterait pas l'ordre

de forcer la porte de Napoléon, mais les supplia de le tirer de peine

en lui fournissant le moyen de l'apercevoir. M. de Montholon qui ne

voyait pas toujours, comme le grand maréchal, l'honneur de Napoléon en

jeu dans ces tracasseries, s'entendit avec l'officier de service

qu'il fit placer à une des fenêtres, puis entr'ouvrit cette fenêtre au

moment où on transportait le malade d'un lit à l'autre. L'officier put

voir sa noble figure déjà décolorée et amaigrie par la mort, et se

hâta d'écrire au gouverneur qu'on ne jouait point à Longwood une

affreuse comédie.--

À peine ce malheureux gouverneur était-il délivré d'une crainte qu'il

était assailli par une autre, et après avoir appréhendé une évasion,

il se reprochait maintenant de laisser mourir son prisonnier sans

secours. Il insista donc pour faire adjoindre un médecin de l'île au

docteur Antomarchi, ce qui lui procurerait un témoin quotidien de la

présence de Napoléon, des nouvelles de sa maladie, et servirait de

réponse à ceux qui en Europe l'accuseraient d'avoir privé le glorieux

malade des secours de l'art. Le docteur Antomarchi demandait lui-même

pour sa responsabilité qu'on lui adjoignît un ou deux médecins. Mais

Napoléon s'y refusait, ne voulant pas qu'on le tourmentât pour des

essais de guérison au succès desquels il ne croyait point. Pourtant il

y avait à Sainte-Hélène un médecin, appartenant au 20e régiment, et

jouissant de l'estime générale. Napoléon, cédant aux instances de ses

amis, consentit à l'admettre auprès de lui, l'accueillit avec

bienveillance, lui répéta ce qu'il avait déjà dit plusieurs fois en

parlant de sa santé, que c'était _une bataille perdue_, feignit

d'accepter ses conseils, mais ne les suivit point, voulant, disait-il,

mourir en repos.

[En marge: Napoléon voyant arriver sa fin, songe à son testament.]

[En marge: Distribution qu'il fait du peu de bien qui lui restait.]

Il était ainsi arrivé aux derniers jours d'avril, n'ayant aucune

espérance, n'en cherchant aucune, et regardant sa fin comme

très-prochaine. Il résolut alors de faire son testament. Il lui

restait environ quatre millions chez M. Laffitte, plus les intérêts de

ce capital, et quelques débris d'une somme d'argent confiée au prince

Eugène. Sur cette dernière somme il avait pris deux ou trois cent

mille francs, par l'intermédiaire de M. de Las Cases, lorsque celui-ci

était retourné en Europe. Il avait pu ainsi sauver sa réserve de

350,000 francs en or qu'il avait apportée à Sainte-Hélène. Il en fit

la distribution entre M. de Montholon, le grand maréchal, Marchand et

ses autres serviteurs, pour leur fournir à tous le moyen de retourner

en Europe et d'y faire leur premier établissement. Sur les quatre

millions environ restant en France, il en laissa deux à M. de

Montholon, pour lui assurer un bien-être suffisant, 700 ou 800 mille

francs à la famille Bertrand, environ 500 mille à Marchand. Il donna

en outre à ce dernier le collier en diamants de la reine Hortense, et

il l'adjoignit à MM. de Montholon et Bertrand comme exécuteur

testamentaire, en récompense d'un dévouement qui ne s'était pas

démenti. Il fit à ses autres serviteurs des legs proportionnés à leur

condition, s'étudiant à leur ménager à tous une existence après sa

mort. Quoique médiocrement satisfait du docteur Antomarchi,

reconnaissant ses soins, il lui légua 100 mille francs, songea aussi à

l'abbé Vignale, qui seul était resté des deux prêtres envoyés à

Sainte-Hélène, et ne négligea pas même ses domestiques chinois, qui

l'avaient bien servi. Ayant pourvu au sort de chacun selon ses moyens,

il réunit les objets de quelque valeur, qui pouvaient être pour ceux

auxquels il les laisserait de grands souvenirs, et par son testament

même en disposa en faveur de son fils, de sa mère, de ses soeurs, de

ses frères. Il n'oublia point la généreuse lady Holland, et lui légua

une de ses tabatières. À ces legs il ajouta quelques paroles

d'attachement pour Marie-Louise. Il ne conservait aucune illusion sur

cette princesse, mais il voulait honorer en elle la mère de son fils.

[En marge: Instructions pour ses funérailles.]

Il consacra plusieurs jours à arrêter ces dispositions, puis à les

écrire, et s'interrompit à diverses reprises, vaincu par la fatigue et

les souffrances. Enfin il en vint à bout, et, fidèle à son esprit

d'ordre, il fit rédiger un procès-verbal de la remise à ses exécuteurs

testamentaires de son testament et de tout ce qu'il possédait, afin

qu'aucune contestation ne pût s'élever après sa mort. Il recommanda

qu'on observât à ses funérailles les rites du culte catholique, et que

sa salle à manger, dans laquelle on lui disait la messe, fût convertie

en chapelle ardente. Le docteur Antomarchi, écoutant ces prescriptions

adressées à l'abbé Vignale, ne put se défendre d'un sourire. Napoléon

trouva que c'était manquer de respect à son autorité, à son génie, à

sa mort.--Jeune homme, lui dit-il d'un ton sévère, vous avez peut-être

trop d'esprit pour croire en Dieu: je n'en suis pas là.... _N'est pas

athée qui veut._--Cette leçon sévère, donnée en des termes dignes du

grand homme expirant, remplit d'embarras le jeune médecin, qui se

confondit en excuses, et fit profession des croyances morales les plus

saines.

Ces préparatifs de mort avaient fatigué Napoléon et pour ainsi dire

hâté sa fin. Néanmoins il éprouva une sorte de soulagement moral et

physique en voyant ses affaires définitivement réglées, et le sort de

ses compagnons assuré selon ses moyens. Souriant à la mort avec autant

de dignité que de grâce, il dit à Montholon et à Marchand qui ne le

quittaient point: _Après avoir si bien mis ordre à ses affaires, ce

serait vraiment dommage de ne pas mourir._--

[En marge: Touchants entretiens de Napoléon.]

[En marge: Ses dernières paroles.]

[En marge: Sa mort, le 5 mai 1821.]

La fin d'avril était arrivée, et à chaque instant le mal devenait plus

menaçant et plus douloureux. Les spasmes, les vomissements, la fièvre,

la soif ardente, ne cessaient pas. Napoléon prenait de temps en temps

quelques gouttes d'une eau fraîche qu'on avait trouvée au pied du pic

de Diane, dans l'exposition où il aurait voulu que sa demeure fût

placée, et il en ressentait un peu de bien.--Je désire, dit-il, être

enterré sur les bords de la Seine, si c'est jamais possible, ou à

Ajaccio dans l'héritage de ma famille, ou enfin si ma captivité doit

durer pour mon cadavre, au pied de la fontaine à laquelle j'ai dû

quelque soulagement.--On le lui promit avec des larmes, car on ne lui

cachait plus un état qu'il voyait si bien.--Vous allez, dit-il à ses

amis qui l'entouraient, retourner en Europe. Vous y reviendrez avec le

reflet de ma gloire, avec l'honneur d'un noble dévouement. Vous y

serez considérés et heureux. Moi je vais rejoindre Kléber, Desaix,

Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney!.... Ils viendront à ma

rencontre... ils ressentiront encore une fois l'ivresse de la gloire

humaine... Nous parlerons de ce que nous avons fait, nous nous

entretiendrons de notre métier avec Frédéric, Turenne, Condé, César,

Annibal... Puis s'arrêtant Napoléon ajouta avec un singulier sourire:

_À moins que là-haut comme ici-bas on n'ait peur de voir tant de

militaires ensemble._--Ce léger badinage mêlé à ce langage solennel

émut vivement les assistants. Le 1er mai, l'agonie sembla s'annoncer,

et les souffrances devinrent presque continuelles. Le 2, le 3,

Napoléon parut consumé par la fièvre, et en proie à des spasmes

violents. Dès que la souffrance lui laissait quelque répit, son esprit

se réveillait radieux, et il montrait autant de lucidité que de

sérénité. Dans l'un de ces intervalles, il dicta sous le titre de

première et seconde rêverie, deux notes sur la défense de la France en

cas d'invasion. Le 3, le délire commença, et à travers ses paroles

entrecoupées on saisit ces mots: _Mon fils... l'armée...

Desaix...._--On eût dit à une certaine agitation qu'il avait une

dernière vision de la bataille de Marengo regagnée par Desaix. Le 4,

l'agonie dura sans interruption, et la noble figure du héros parut

cruellement tourmentée. Le temps était horrible, car c'était la

mauvaise saison de Sainte-Hélène. Des rafales de vent et de pluie

déracinèrent quelques-uns des arbres récemment plantés. Enfin le 5

mai, on ne douta plus que le dernier jour de cette existence

extraordinaire ne fût arrivé. Tous les serviteurs de Napoléon

agenouillés autour de son lit épiaient les dernières lueurs de la vie.

Malheureusement ces dernières lueurs étaient des signes de cruelles

souffrances. Les officiers anglais placés à l'extérieur recueillaient

avec un intérêt respectueux ce que les domestiques leur apprenaient

des progrès de l'agonie. Vers la fin du jour la douleur s'affaissant

avec la vie, le refroidissement devenant général, la mort sembla

s'emparer de sa glorieuse victime. Ce jour-là le temps était redevenu

calme et serein. Vers cinq heures quarante-cinq minutes, juste au

moment où le soleil se couchait dans des flots de lumière, et où le

canon anglais donnait le signal de la retraite, les nombreux témoins

qui observaient le mourant s'aperçurent qu'il ne respirait plus, et

s'écrièrent qu'il était mort. Ils couvrirent ses mains de baisers

respectueux, et Marchand qui avait emporté à Sainte-Hélène le manteau

que le Premier Consul portait à Marengo, en revêtit son corps, en ne

laissant à découvert que sa noble tête.

Aux convulsions de l'agonie, toujours si pénibles à voir, avait

succédé un calme plein de majesté. Cette figure d'une si rare beauté,

revenue à la maigreur de sa jeunesse et revêtue du manteau de Marengo,

semblait avoir rendu à ceux qui la contemplaient le général Bonaparte

dans toute sa gloire.

Le gouverneur, le commissaire français voulurent repaître leurs yeux

de ce spectacle, et montrèrent devant cette mort aussi extraordinaire

que la vie qu'elle terminait, le respect qu'ils lui devaient.

[En marge: Jugement sur la captivité de Sainte-Hélène.]

Napoléon avait expié, durant les six années qui venaient de s'écouler,

la peur qu'il causait au monde, et ceux qui étaient chargés de le

détenir avaient cédé à cette peur, avec plus ou moins de cruauté (car

la peur est cruelle) selon qu'ils étaient plus ou moins éloignés de la

victime. Les officiers de service la voyant de près, ne pouvaient

s'empêcher de s'intéresser à elle, et d'alléger ses fers, quand ils

en avaient le moyen. Sir Hudson Lowe qui ne la voyait pas directement,

était tracassier, quelquefois persécuteur par défiance ou

ressentiment, et parfois aussi se laissait attendrir au récit des

souffrances de son prisonnier. À deux mille lieues de là, lord

Bathurst ne voyant absolument rien des souffrances de la victime, et

tout plein des passions de l'Europe, s'était montré impitoyable. Il a

laissé ainsi un triste legs à sa patrie, car, si la justice dit qu'on

avait le droit de garder Napoléon, elle dit aussi qu'on n'avait ni le

droit de le torturer, ni celui de l'humilier.

[En marge: Autopsie du corps de Napoléon.]

Conformément aux instructions de Napoléon, son autopsie fut faite, et

on dut en conclure qu'un cancer à l'estomac avait été la cause

principale de sa mort. Le foie légèrement tuméfié attestait que le

climat avait exercé une certaine influence sur son état, mais la moins

décisive. Ce qui est incontestable, c'est que le chagrin, le désespoir

caché, le défaut d'exercice surtout, avaient précipité la marche de la

maladie, et avancé sa fin d'un nombre d'années impossible à

déterminer.

[Illustration: Sainte Hélène (5 Mai 1821)]

[En marge: Beauté de ses traits après sa mort.]

[En marge: Funérailles de Napoléon.]

L'inspection du corps révéla plusieurs blessures, quelques-unes

très-légères, et trois fort distinctes. De ces trois la première était

à la tête, la seconde au doigt annulaire de la main gauche, la

troisième à la cuisse gauche, celle-ci très-profonde, provenant d'un

coup de baïonnette reçu au siége de Toulon. C'est la seule dont

l'origine puisse être historiquement assignée. Des mesures prises et

de la description exacte du cadavre il résulte que Napoléon avait cinq

pieds deux pouces (pieds français), le corps bien proportionné dans

toutes ses parties, le pied et la main remarquables par la

régularité de leur forme, les épaules larges, la poitrine développée,

le cou un peu court, mais portant ferme et droite la tête la plus

vaste, la mieux conformée dont la science anatomique ait constaté

l'existence, enfin un visage dont la mort avait respecté la beauté,

dont les contemporains ont conservé un souvenir ineffaçable, et dont

la postérité, en le comparant aux plus célèbres bustes antiques, dira

qu'il fut un des plus beaux que Dieu ait donnés pour expression au

génie. Sa vie si pleine et qui semble comprendre des siècles n'avait

duré que cinquante-deux ans. MM. de Montholon et Marchand l'avaient

revêtu de l'uniforme qu'il portait le plus volontiers, celui des

chasseurs de la garde, et du petit chapeau qui avait toujours

recouvert sa tête puissante. Un seul prêtre et quelques amis prièrent

pendant plusieurs jours près de ce corps inanimé: éclatant contraste

(conforme à toute cette fin de carrière) d'une profonde solitude

autour de l'homme que l'univers avait entouré et adulé! Pourtant, à

l'honneur du soldat, il faut dire que les militaires anglais ne

cessèrent de défiler autour de son cercueil pendant qu'il resta

exposé. Enfin, lorsque le tombeau qui devait le contenir, et qui avait

été placé près de la fontaine à laquelle il avait dû un peu de

soulagement, fut terminé, ses amis, suivis du gouverneur, de

l'état-major de l'île, des soldats de la garnison, des marins de

l'escadre, le portèrent au lieu où il devait reposer, jusqu'au jour

où, selon ses désirs, il a été transporté sur les bords de la Seine.

Les soldats anglais firent entendre à ce corps inanimé les derniers

éclats du canon, et ses compagnons d'exil, après s'être agenouillés

sur la tombe qui venait de recevoir la plus grande existence humaine

depuis César et Charlemagne, se préparèrent à regagner l'Europe. Pour

achever la longue suite de leçons qui sortent de cette tombe, ajoutons

qu'ils furent accueillis avec un intérêt général, même en Angleterre,

et que l'infortuné Hudson Lowe, simple exécuteur des volontés de son

gouvernement, fut reçu avec froideur par ses compatriotes, avec

ingratitude par les ministres auxquels il avait obéi, et par ses amis

eux-mêmes avec une sorte d'embarras. Éternelle justice d'en haut, déjà

visible ici-bas! Napoléon avait expié à Sainte-Hélène les tourments

causés au monde, et ceux qui avaient été chargés de le punir expiaient

le tort de n'avoir pas respecté en lui la gloire et le génie!

[En marge: Jugement de l'histoire sur Napoléon.]

Avant de terminer cette histoire, qu'on nous pardonnera d'avoir rendue

si longue en considération de l'immensité des événements qu'elle

embrasse, il nous reste à prononcer sur le personnage extraordinaire

qui la remplit tout entière le jugement de la postérité, autant du

moins qu'il appartient à un homme de s'en faire l'interprète, cet

homme fût-il aussi juste, aussi éclairé que nous aurions, non pas la

prétention, mais le désir de l'être.

[En marge: Caractère que Napoléon avait reçu de la nature et des

événements.]

Napoléon était né avec un esprit juste, pénétrant, vaste, universel,

et surtout prompt, avec un caractère aussi prompt que son esprit.

Toujours en toutes choses il allait droit et sans détour au but.

S'agissait-il d'un raisonnement, il trouvait à l'instant l'argument

péremptoire, d'une bataille à livrer, il découvrait la manoeuvre

décisive. En lui, concevoir, vouloir, agir, étaient un seul acte

indivisible, d'une rapidité incroyable, de manière qu'entre la pensée

et l'action, il n'y avait pas un instant perdu pour réfléchir et se

résoudre. À un génie ainsi constitué opposer une objection médiocre,

une résistance de tiédeur, de faiblesse ou de mauvaise volonté,

c'était le faire bondir comme le torrent qui jaillit et vous couvre de

son écume, si vous lui opposez un obstacle inattendu. S'il eût

embrassé l'une de ces carrières civiles où l'on ne parvient qu'en

persuadant les hommes, en les gagnant à soi, peut-être il se fût

appliqué à modérer, à ralentir les mouvements de son humeur fougueuse,

mais jeté dans la carrière de la force, c'est-à-dire dans celle des

armes, y apportant la faculté souveraine de découvrir d'un coup d'oeil

ce qu'il fallait faire pour vaincre, il arriva d'un premier élan à la

domination de l'Italie, d'un second à la domination de la République

française, d'un troisième à la domination de l'Europe, et quel miracle

alors que cette nature que Dieu avait faite si prompte, que la

victoire avait faite plus prompte encore, fût brusque, impétueuse,

dominatrice, absolue dans ses volontés! Si hors du champ de bataille

il se prêtait quelquefois aux ménagements qu'exigent les affaires

civiles, c'était au sein du conseil d'État, et là même il tranchait

les questions avec une sagacité, une sûreté de jugement qui

étonnaient, subjuguaient ses auditeurs, excepté dans quelques cas

très-rares où l'insuffisance de son savoir, quelquefois aussi la

passion l'avaient un moment égaré. Tout avait donc concouru, la

nature et les événements, pour faire de ce mortel le plus absolu, le

plus impétueux des hommes.

[En marge: Développements successifs de ce caractère.]

Pourtant en suivant son histoire ce n'est pas tout de suite et tout

entière qu'on voit se déployer cette nature si fougueusement

dominatrice. Maigre, taciturne, triste même dans sa jeunesse, triste

de cette ambition concentrée qui se dévore jusqu'à ce qu'elle éclate

au dehors et arrive au but de ses désirs, il prend peu à peu confiance

en lui-même, se montre parfois tranchant comme un jeune homme, reste

morose néanmoins, puis, lorsque l'admiration commence à se manifester

autour de lui, il devient plus ouvert, plus serein, se met à parler,

perd sa maigreur expressive, se dilate en un mot. Consul à vie,

empereur, vainqueur de Marengo et d'Austerlitz, ne se contenant plus

guère, mais toutefois se contenant encore, il semble à l'apogée de son

caractère, et n'ayant alors qu'un demi-embonpoint, il rayonne d'une

régulière et mâle beauté. Bientôt, voyant les peuples se soumettre,

les souverains s'abaisser, il ne compte plus ni avec les hommes ni

avec la nature. Il ose tout, entreprend tout, dit tout, devient gai,

familier, intempérant de langage, s'épanouit complétement au physique

et au moral, acquiert un embonpoint excessif, qui ne diminue en rien

sa beauté olympienne, conserve dans un visage élargi un regard de feu,

et si de ces hauteurs où on est habitué à le voir, à l'admirer, à le

craindre, à le haïr, il descend pour être rieur, familier, presque

vulgaire, il y remonte d'un trait après en être descendu un instant,

sachant ainsi déposer son ascendant sans le compromettre; et, quand

enfin on le croirait moins actif ou moins hardi, parce que son corps

semble lui peser ou que la fortune cesse de lui sourire, il s'élance

plus impétueux que jamais sur son cheval de bataille, prouvant que

pour son âme ardente la matière n'a point de poids, le malheur

d'accablement.

Telle fut cette nature extraordinaire, dans ses développements

successifs. Maintenant, si on considère Napoléon sous le rapport des

qualités morales, il est plus difficile à apprécier, parce qu'il est

difficile d'aller découvrir la bonté chez un soldat toujours occupé à

joncher la terre de morts, l'amitié chez un homme qui n'eut jamais

d'égaux autour de lui, la probité enfin chez un potentat qui était

maître des richesses de l'univers. Toutefois, quelque en dehors des

règles ordinaires que fût ce mortel, il n'est pas impossible de saisir

çà et là certains traits de sa physionomie morale.

[En marge: Ses qualités morales.]

[En marge: Il n'était pas cruel.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 51 / 59 段