Vers la fin de cette année 1819, la maladie ayant repris son cours,

lent mais progressif, Napoléon était redevenu sédentaire. L'officier

de service avait la plus grande peine à s'assurer de sa présence, et

les prescriptions de lord Bathurst qui voulait qu'elle fût constatée

chaque jour, n'étaient plus observées. Souvent on restait plusieurs

jours sans l'apercevoir, mais le mouvement des domestiques autour de

la chambre du malade, leurs soins empressés, leurs inquiétudes

visibles, ne pouvant être une comédie arrangée pour cacher une

évasion, l'officier de garde se contentait de ce genre de preuves. On

aurait dû s'en contenter toujours, car dans l'état où se trouvait

Napoléon, on aurait ouvert les portes de sa prison que c'est tout au

plus s'il aurait pu les franchir pour aller respirer un air pur.

Cependant les ordres réitérés de lord Bathurst embarrassaient sir

Hudson Lowe. Il eut recours à un moyen, ingénieux mais peu digne, de

communiquer avec son prisonnier. La correspondance avait toujours été

adressée au grand maréchal Bertrand: lord Bathurst, pensant que cette

manière de procéder laissait trop à Napoléon l'attitude d'un

souverain, avait ordonné de lui remettre directement les

communications qui lui seraient destinées. Il y avait là un moyen

certain de voir Napoléon quand on le voudrait, et sir Hudson Lowe

résolut d'en faire l'essai. Il expédia à Longwood un officier à

cheval, qui se présenta du reste avec égards, et demanda à remettre un

pli à Napoléon Bonaparte. Il fut renvoyé à Marchand qui, connaissant

l'usage, et se doutant qu'on voulait le violer, déclara que tout

message devait être remis à _l'empereur Napoléon_ par l'intermédiaire

du grand maréchal Bertrand. L'officier fut ainsi éconduit, et M.

Marchand courut avertir son maître de cette tentative. Sur-le-champ

Napoléon ordonna à ses domestiques de refuser absolument sa porte à

toute personne qui se présenterait, et prévoyant qu'on irait peut-être

jusqu'à la forcer, il prit une résolution à la façon de Charles

XII.--Autant, dit-il, mourir ici dans une tragédie pour défendre notre

dignité, que sur un lit de malade.--Il fit charger ses pistolets,

enjoignit à ses gens d'en faire autant, et il fut décidé que quiconque

essayerait de forcer la porte de l'Empereur recevrait une balle dans

la tête.

[En marge: On est à la veille d'une scène de violence, qui est

cependant évitée.]

En effet, sir Hudson Lowe vint lui-même accompagné de tout un

état-major, fit appeler MM. Marchand et de Montholon, leur parla de

ses ordres demeurés sans exécution, et leur déclara que quiconque

résisterait serait envoyé au Cap. On lui répondit qu'on ne changerait

rien à l'usage établi autour de l'Empereur, et que ce n'était pas dans

l'état où il était présentement qu'on commencerait à lui manquer de

respect. Sir Hudson Lowe partit rempli de dépit, en annonçant qu'il

ferait exécuter par la force les volontés du gouvernement britannique.

Un officier bien escorté se présenta effectivement le lendemain,

s'adressa aux domestiques, disant qu'il avait un message à remettre à

_Napoléon Bonaparte_, et qu'il fallait qu'on lui ouvrît. On le renvoya

à Marchand, qui persista à le renvoyer au grand maréchal. Ainsi

repoussé, il se mit à parcourir la maison, à frapper aux portes, et

approcha de celle de l'Empereur. Napoléon était tranquillement occupé

à lire, ayant ses pistolets préparés, et tous ses gens étaient debout

derrière sa porte, prêts comme lui à terminer leur captivité dans une

tragédie, pour défendre leur maître de cette dernière humiliation.

L'officier courut de porte en porte, frappa successivement à toutes,

puis voyant qu'elles ne s'ouvraient pas, remonta à cheval, et regagna

Plantation-House sans avoir pu remplir sa mission.

C'était là une triste et inutile entreprise contre un caractère comme

celui du prisonnier de Sainte-Hélène, et bien cruelle en considérant

l'état de sa santé. Quant à lui, il était pour ainsi dire ranimé par

cette scène étrange, comme s'il avait entendu retentir encore ce bruit

du canon, qui avait tant résonné jadis à ses oreilles. Sir Hudson Lowe

n'osa pas insister, et se borna à des menaces, desquelles on ne devait

plus attendre aucune suite sérieuse après la déconvenue qu'il venait

d'essuyer.

[En marge: Arrivée à Sainte-Hélène d'un jeune médecin, et de deux

prêtres envoyés par le cardinal Fesch.]

À cette époque, c'est-à-dire vers la fin de 1819, arrivèrent à

Sainte-Hélène les personnages envoyés par le cardinal Fesch. C'étaient

un jeune médecin italien du nom d'Antomarchi, ayant quelque esprit,

peu d'expérience et une extrême présomption; un bon vieux prêtre,

l'abbé Buonavita, ancien missionnaire au Mexique, et enfin un jeune

ecclésiastique, l'abbé Vignale, l'un et l'autre fort honnêtes gens,

mais sans instruction et sans esprit. On leur avait adjoint trois ou

quatre domestiques propres à remplir les emplois vacants dans la

maison de l'Empereur. Ces nouveaux venus avant de se rendre à Longwood

perdirent quelques jours, pendant lesquels ils acceptèrent les

politesses du gouverneur, ce qui disposa peu favorablement le maître

qu'ils venaient servir, et dont l'antipathie contre sir Hudson Lowe

avait dégénéré en véritable passion. Napoléon leur pardonna bientôt en

écoutant ce qu'ils lui racontèrent de sa famille, particulièrement de

sa mère, de sa soeur Pauline, de ses frères Lucien et Joseph. Sa soeur

et sa mère renouvelaient avec instance l'offre de se rendre à

Sainte-Hélène; Joseph et Lucien faisaient une proposition beaucoup

plus acceptable, c'était de se succéder à Longwood, et d'y passer

chacun trois ans.--Napoléon n'attacha pas grande importance à ce

projet, que sa mort, prochaine selon lui, rendait si vain; mais il en

fut touché jusqu'au fond de l'âme.

[En marge: Accueil que leur fait Napoléon.]

[En marge: Il trouve le médecin et les prêtres insuffisants.]

Il s'entretint de sa santé avec le jeune docteur Antomarchi, se laissa

fort examiner par lui, sourit de ses raisonnements, et lui déclara

comme à tous ses médecins, qu'il voulait _mourir de la maladie, et non

des remèdes_. Il le chargea d'aller aux hôpitaux de la garnison pour

étudier les altérations organiques que le climat développait chez les

Européens, lui disant qu'il pourrait y recueillir quelques lumières

utiles pour l'accomplissement de sa mission. Il s'entretint ensuite

avec les deux prêtres, et les trouva l'un et l'autre aussi naïfs

qu'ignorants.--Je reconnais bien à ces choix, s'écria-t-il, mon oncle

Fesch. Toujours le même esprit, le même discernement! Ce médecin ne

sait rien en croyant beaucoup savoir, et m'envoyer un tel docteur, à

moi qui n'écouterais que Corvisart, c'est vraiment perdre sa peine!

Quant aux deux prêtres, je me suis entretenu avec eux de sujets

religieux (car de quels sujets s'entretenir lorsque la mort est si

près?), _mais au premier entretien, les voilà hors de combat_. Il me

fallait un prêtre savant, avec lequel je pusse discourir sur les

dogmes du christianisme. Certes il ne m'aurait pas rendu plus croyant

en Dieu que je ne le suis, mais il m'aurait édifié peut-être sur

quelques points importants de la croyance chrétienne. Il est si doux

d'approcher de la tombe avec la foi absolue des catholiques! Mais je

n'ai rien de pareil à attendre de mes deux prêtres. Pourtant ils me

diront la messe, et ils seront bons au moins à cela!--

[En marge: Napoléon se fait dire la messe tous les dimanches.]

[En marge: Ses paroles sur la religion, et son utilité morale.]

Il y avait à Longwood une vaste salle à manger dont Napoléon ne se

servait plus, car depuis les brouilles survenues entre ses amis, il

déjeunait et dînait seul, pour ne pas les mettre en présence à l'heure

de leurs repas. Cependant, depuis le départ de madame de Montholon, il

mangeait avec M. de Montholon, dans l'une des deux pièces où

s'écoulait sa vie. Il fit convertir la grande salle à manger en

chapelle, et voulut qu'on y célébrât la messe tous les dimanches. Il

n'obligeait personne à y venir, mais il approuvait ceux qui s'y

rendaient (c'était le plus grand nombre), et il trouvait dans cette

messe, dite tous les dimanches sur un rocher désert, un charme qui

tenait à tous ses souvenirs d'enfance réveillés à la fois. Jamais on

ne l'entendit gourmander personne pour avoir manqué à ce devoir

religieux, mais il ne souffrait pas le moindre mot inconvenant sur ce

sujet. Le jeune Antomarchi s'étant permis quelques propos qui lui

déplurent, il le réprima durement, lui disant qu'il admettait, quant à

lui, que l'on fût croyant ou qu'on ne le fût pas, et qu'il n'en

concluait rien pour ni contre personne; mais que ce qu'il ne souffrait

pas, c'était le défaut de respect à l'égard de la religion la plus

vénérable du genre humain, et qui pour des Français et des Italiens

était leur religion nationale. Ces paroles furent prononcées avec une

autorité qui n'admettait pas de réplique, surtout envers un homme

auquel on ne répliquait guère, même à Sainte-Hélène. Napoléon ajouta,

en s'adressant à ceux qui assistaient à ce dialogue: Si les hommes ne

vont pas à la messe, savez-vous où ils iront? Chez Cagliostro ou chez

mademoiselle Lenormand. Franchement, la messe vaut mieux.--

Par le vaisseau qui avait amené le médecin et les deux prêtres,

étaient arrivées plusieurs caisses remplies de livres. Napoléon, tout

affaibli qu'il était, voulut qu'elles fussent ouvertes en sa présence.

Après avoir fait la revue d'une partie des volumes, il s'écria qu'il

devait y avoir autre chose, et qu'à un père on n'envoyait pas

seulement des livres. En effet, on avait caché au fond de l'une des

caisses un portrait du duc de Reichstadt, que le prince Eugène s'était

procuré, et qui avait été peint d'après nature. Napoléon s'en saisit

avec transport, le contempla longtemps, et le fit placer dans sa

chambre de manière à l'avoir toujours sous les yeux. Il revint au

dépouillement des livres, n'y trouva pas l'exemplaire de Polybe, qu'il

désirait comme principal historien d'Annibal, et s'en plaignit

vivement. Il rencontra plusieurs ouvrages qui avaient trait à

l'histoire contemporaine. Il les lut avec avidité, tantôt souriant,

tantôt s'irritant, et se mit à les couvrir de notes.

[En marge: Sur une indication du docteur Antomarchi, Napoléon ne

voulant plus monter à cheval, se livre à l'exercice du jardinage.]

Sa santé donnait chaque jour de plus vives inquiétudes, et de tout ce

que lui avait dit le docteur Antomarchi une seule chose avait produit

quelque impression sur son esprit, parce qu'elle s'accordait avec ce

qu'avaient répété les docteurs O'Meara et Stokoe, et avec ce qu'il

avait éprouvé lui-même, c'est que l'exercice lui était indispensable,

et que c'était l'unique moyen de guérison. Cette médecine était

effectivement la seule à laquelle il eût quelque confiance, mais sa

répugnance à sortir suivi d'un officier à cheval était toujours la

même. Le docteur Antomarchi lui dit alors que le cheval était un bon

exercice, mais qu'il y en avait d'autres, et que bêcher la terre

serait tout aussi sain. Ce fut pour Napoléon un véritable trait de

lumière, qui lui procura quelques bons moments, les derniers de sa

vie.

[Date en marge: 1820.]

[En marge: Travaux exécutés par Napoléon au jardin de Longwood.]

Sur-le-champ il résolut de se livrer à ce nouvel exercice, et obligea

la colonie entière à s'y livrer avec lui. On entrait dans l'année

1820, et le temps était magnifique. Napoléon voulut que tout le monde

à Longwood, levé comme lui à quatre heures du matin, prît la bêche et

travaillât au jardin. Personne n'était exempt de cette corvée, et tous

ses compagnons d'exil, depuis MM. de Montholon, Bertrand, Marchand,

jusqu'aux derniers domestiques, même les Chinois, travaillaient sous

sa direction. Cette occupation apportant une diversion aux ennuis de

l'exil leur plaisait à tous, mais elle leur aurait déplu qu'ils s'y

seraient prêtés volontiers, en voyant qu'elle faisait du bien à leur

maître, et qu'elle l'amusait. Effectivement en très-peu de jours

l'amélioration fut visible, et comme à la fin de l'année précédente,

son teint moins livide, ses jambes moins enflées, son dégoût des

aliments moins prononcé, ses vomissements moins fréquents, pouvaient

faire espérer un rétablissement durable. Depuis longtemps Napoléon

avait quitté l'habit militaire, et n'en avait conservé que la culotte

blanche et les bas de soie, surmontés d'un habit civil. Il prit alors

le costume des planteurs. Vêtu d'une étoffe de l'Inde blanche et

légère, la tête couverte d'un chapeau de paille, un bâton à la main,

il dirigeait les travaux en véritable officier du génie. Son premier

ouvrage consista dans un épaulement en terre gazonnée qu'il opposa au

vent du sud-est, et qui fut bientôt assez élevé pour garantir le

jardin et la maison de ce vent odieux. Puis il transplanta des arbres,

des citronniers, et notamment un chêne, arbre si désiré de lui, et qui

seul a survécu de ce jardin cultivé par ses glorieuses mains. L'eau

manquait, et il la fit venir d'un réservoir que sir Hudson Lowe avait

ordonné de construire au pied du pic de Diane. Cette eau adroitement

dirigée dans le jardin de Longwood le couvrit bientôt de verdure, car

sous ces climats dévorants, si l'eau se joint au soleil, la végétation

pousse à vue d'oeil. Napoléon eut en peu de temps des légumes; et il

prit plaisir à les faire servir sur sa table. Sir Hudson Lowe averti

des nouveaux goûts de l'illustre captif, lui fit offrir des plantes,

des instruments, des ouvriers. Napoléon accepta une partie des offres

du gouverneur, et au bout de deux mois, grâce aux efforts de toute sa

maison, son jardin avait changé de face, et avec le jardin sa santé et

son humeur. Il travaillait et faisait travailler dès quatre heures du

matin jusqu'à dix ou onze heures, moment où la chaleur devenait

incommode. Alors il déjeunait sous une tente avec ses gens assis à

deux tables, une pour lui et ses principaux compagnons d'exil,

l'autre pour ses domestiques. Après le déjeuner il prenait du repos,

en faisait prendre à tous, puis finissait la journée en continuant ses

lectures et ses dictées.

Le lendemain il recommençait avec le même zèle, et dans cette

animation d'esprit qui ne devait se soutenir que bien peu de temps, il

reparaissait gai, aimable, tour à tour spirituel ou profond.

Quelquefois, à propos de la végétation ou de quelques insectes, il

s'élevait sur Dieu et la création aux plus hautes, aux plus éloquentes

considérations. D'autres fois il traduisait en images piquantes et

pittoresques des vérités physiques qui se révélaient à lui par la

simple observation des faits. Un de ses domestiques chinois en

creusant un des canaux d'arrosage avait atteint la racine d'un if, et

comme Marchand signalait ce dommage, Napoléon disait à ce dernier: Si

tu avais faim, et qu'un repas succulent fût servi derrière toi, tu te

retournerais bien pour assouvir ton appétit. Eh bien, cet arbre fera

de même. Ses racines, qu'on est forcé d'atteindre ici, se détourneront

en arrière, et l'arbre après avoir souffert un moment reprendra sa

vigueur.--

[En marge: Amélioration marquée dans la santé de Napoléon résultant de

ce nouvel exercice.]

[En marge: Il reprend ses travaux historiques.]

[En marge: Ses notes sur divers ouvrages relatifs à l'histoire de son

temps.]

En travaillant ainsi de ses mains il avait pu reprendre son travail de

tête, car avec ce retour de santé, dû à un retour de vie active, il

s'était produit chez lui un réveil d'esprit tout à fait remarquable.

Il dictait la vie de César alors, ou bien chargeait de notes

saisissantes certains ouvrages contemporains qu'on lui avait envoyés

d'Europe. Il avait annoté déjà les oeuvres de M. de Pradt; en ce

moment, commencement de 1820, il s'était mis à annoter l'ouvrage sur

les Cent-Jours de M. Fleury de Chaboulon, jeune homme rempli de bonnes

intentions, mais parlant souvent de ce qu'il ignorait ou ne comprenait

pas. Napoléon avait attaché aux pages de cet ouvrage des notes pleines

d'indulgence pour l'auteur et de révélations curieuses pour

l'histoire. Il s'occupait aussi, et d'une manière toute différente,

d'un livre autrement sérieux, celui du général Rogniat, sur les

principes de la guerre. Le général Rogniat avait été un officier du

génie des plus remarquables; mais un esprit peu juste et malveillant

déparait ses qualités militaires. Son ouvrage, outre qu'il était la

plupart du temps chimérique, était un acte peu généreux envers le

détenu de Sainte-Hélène, qu'il avait servi avec soumission et qu'il

dénigrait aujourd'hui sans ménagement. Napoléon ressentit au sujet de

ce livre une véritable colère, sans inquiétude du reste pour sa

gloire.--Si le grand Frédéric, dit-il, vivait et critiquait mes

campagnes, cela pourrait devenir sérieux, et en tout cas j'aurais de

quoi lui répondre; mais ces gens-là, ajoutait-il en parlant du général

Rogniat et de quelques autres, ne sont pas capables de

m'alarmer.--Quoique traitant de la sorte le général Rogniat, il lui

fit l'honneur d'une réponse en forme de notes, laquelle vaudra à

l'ouvrage ainsi annoté une immortalité qu'il n'aurait certainement pas

obtenue sans ce secours. Napoléon dans ces notes a tracé, en un style

sans pareil par la clarté, la concision, la vigueur, les principes de

son art jusqu'en leurs moindres détails, et il y a joint ce dont il

était plein, un précis en quelques pages des campagnes des plus

célèbres capitaines. Jamais on ne parla plus grandement et plus

simplement de choses plus grandes, car les hommes et les choses dont

il s'agissait, c'étaient Alexandre, Annibal, César, Frédéric,

Napoléon, et leurs actions ramenées à des principes généraux sur la

politique et la guerre. Ajoutons que la médiocrité dénigrante ne fut

jamais châtiée plus cruellement et de plus haut.

[En marge: La maladie de Napoléon reprend son cours.]

Mais ce fut là le dernier éclair de son génie, et on peut dire de sa

vie. Ayant déployé pendant quelques mois une activité singulière, il

déclina rapidement avec la belle saison, et sa santé, dans la seconde

partie de l'année 1820, fut des plus mauvaises. De nouveau il devint

sédentaire, triste, paresseux de corps, paresseux même d'esprit, et

n'eut que le temps d'achever les vies de César, de Turenne et de

Frédéric. Enfin vers les derniers mois de 1820 la saison, redevenue

belle dans cet hémisphère, ne put le ranimer. Il ne faisait plus

d'exercice, sentait ses jambes enfler, ses pieds se refroidir, son

estomac se soulever à la présence des aliments. De ce moment, il ne

douta plus de sa fin prochaine, et, sauf le regret de n'avoir pas

achevé tout ce qu'il avait projeté d'écrire, il vit approcher la mort

avec une sorte de satisfaction.

[En marge: Jamais Napoléon n'avait songé à une évasion.]

[En marge: Il n'attendait sa délivrance que de la mort.]

[En marge: Il la voit venir avec une sorte de satisfaction.]

Jamais il n'avait songé sérieusement à une évasion. L'île était

surveillée de manière à ne pas laisser passer le moindre esquif, et

d'ailleurs la garde autour de sa personne était telle, qu'il lui eût

été impossible de se dérober pendant plus de quelques heures sans être

retrouvé, fût-il caché dans les plus profonds replis de l'île. Il se

peut même que l'aversion qu'il éprouvait pour l'officier chargé de le

suivre eût pour motif principal l'impossibilité d'échapper ainsi à ses

gardiens. Toujours est-il qu'il regardait une évasion comme à peu près

impraticable. Une autre raison plus forte encore le portait à n'y pas

songer. Contemplant la marche des choses en profond observateur, il

s'apercevait tous les jours que, sans oublier sa gloire, le monde

s'arrangeait de manière à se passer de lui. Il se considérait par ce

motif comme à jamais exclu de la scène. Sa seule espérance eût été

d'obtenir un autre séjour. Mais, bien qu'il remarquât un changement

dans les esprits en Angleterre, il ne regardait pas le triomphe des

whigs comme très-prochain, et ne supposait pas d'ailleurs qu'ils

fussent jamais capables de lui rendre la liberté. Il avait reçu de

lord et lady Holland de touchants témoignages d'intérêt, car cette

noble famille avait pensé qu'on pouvait garder ce grand captif sans le

torturer. Elle lui avait envoyé des livres, des fruits, des vins, et

ce qui était plus doux pour lui, des assurances de sympathie qui lui

prouvaient qu'il n'était pas l'objet de la haine universelle. Mais de

ces témoignages individuels à une grande résolution du gouvernement en

sa faveur, il y avait loin. Il était donc sans espérance, et la mort

est l'espérance de qui n'en a plus. Quelques écrits à terminer étaient

un motif d'accepter une prolongation de vie, mais un faible motif pour

la désirer, car que pouvaient ajouter à sa renommée quelques pages de

plus? Précieuses pour un très-petit nombre d'hommes capables de les

juger, elles n'ajouteraient pas un atome à l'immensité de sa gloire.

Il voyait donc la mort sans cette horreur qu'elle inspire aux êtres

animés, et si, dans certains instants, il se retrouvait encore chez

lui quelques-uns de ces appétits obscurs de la vie qui sont un pur

effet de l'instinct physique, son âme entière accueillait la mort

comme une amie, qui venait de ses mains lui ouvrir l'affreuse prison

de Sainte-Hélène. D'ailleurs des circonstances de détail le

confirmaient dans cette disposition. M. de Montholon, malgré le départ

de sa femme et de ses enfants, restait à Sainte-Hélène sans laisser

apercevoir le moindre désir de les suivre, mais ce dévouement ne

pouvait être éternel, car il fallait bien que le général finît par

songer à sa famille retournée sans lui en Europe. La famille Bertrand,

logée à quelque distance de Longwood, toujours assidue mais triste,

avait aussi de nombreux enfants à élever, et ne pouvait pas plus

longtemps négliger ce devoir. Madame Bertrand en effet avait fait

annoncer respectueusement à Napoléon qu'elle quitterait bientôt

Sainte-Hélène pour ce motif. Bien que très-éloigné de blâmer une telle

détermination, Napoléon en fut vivement affecté. Il comprit que le

grand maréchal ne pouvait pas laisser sa femme partir seule pour un

aussi long voyage que celui d'Europe, et il l'autorisa à prendre un

congé dont la durée devait dépendre des circonstances. Bien que la

famille Bertrand, par la distance qui la séparait de Longwood, par la

nature de son humeur, apportât moins de douceur à sa vie que la

famille Montholon, il appréciait la noble probité du grand maréchal,

l'élévation de coeur de sa femme, et il fut très-sensible au chagrin

de voir la colonie exilée bientôt réduite à M. Marchand tout seul.--Tu

n'as point d'enfants à élever, disait-il à ce dernier, et tu me

fermeras les yeux. Tu me feras la lecture, tu écriras encore quelques

pages, et puis tu partiras. Mais, je le vois, il est temps que je m'en

aille.--

[Date en marge: 1821.]

[En marge: Napoléon apprend la mort de sa soeur Élisa, et y voit le

pronostic de la sienne.]

[En marge: En février et mars les symptômes deviennent plus

alarmants.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 50 / 59 段