lent mais progressif, Napoléon était redevenu sédentaire. L'officier
de service avait la plus grande peine à s'assurer de sa présence, et
les prescriptions de lord Bathurst qui voulait qu'elle fût constatée
chaque jour, n'étaient plus observées. Souvent on restait plusieurs
jours sans l'apercevoir, mais le mouvement des domestiques autour de
la chambre du malade, leurs soins empressés, leurs inquiétudes
visibles, ne pouvant être une comédie arrangée pour cacher une
évasion, l'officier de garde se contentait de ce genre de preuves. On
aurait dû s'en contenter toujours, car dans l'état où se trouvait
Napoléon, on aurait ouvert les portes de sa prison que c'est tout au
plus s'il aurait pu les franchir pour aller respirer un air pur.
Cependant les ordres réitérés de lord Bathurst embarrassaient sir
Hudson Lowe. Il eut recours à un moyen, ingénieux mais peu digne, de
communiquer avec son prisonnier. La correspondance avait toujours été
adressée au grand maréchal Bertrand: lord Bathurst, pensant que cette
manière de procéder laissait trop à Napoléon l'attitude d'un
souverain, avait ordonné de lui remettre directement les
communications qui lui seraient destinées. Il y avait là un moyen
certain de voir Napoléon quand on le voudrait, et sir Hudson Lowe
résolut d'en faire l'essai. Il expédia à Longwood un officier à
cheval, qui se présenta du reste avec égards, et demanda à remettre un
pli à Napoléon Bonaparte. Il fut renvoyé à Marchand qui, connaissant
l'usage, et se doutant qu'on voulait le violer, déclara que tout
message devait être remis à _l'empereur Napoléon_ par l'intermédiaire
du grand maréchal Bertrand. L'officier fut ainsi éconduit, et M.
Marchand courut avertir son maître de cette tentative. Sur-le-champ
Napoléon ordonna à ses domestiques de refuser absolument sa porte à
toute personne qui se présenterait, et prévoyant qu'on irait peut-être
jusqu'à la forcer, il prit une résolution à la façon de Charles
XII.--Autant, dit-il, mourir ici dans une tragédie pour défendre notre
dignité, que sur un lit de malade.--Il fit charger ses pistolets,
enjoignit à ses gens d'en faire autant, et il fut décidé que quiconque
essayerait de forcer la porte de l'Empereur recevrait une balle dans
la tête.
[En marge: On est à la veille d'une scène de violence, qui est
cependant évitée.]
En effet, sir Hudson Lowe vint lui-même accompagné de tout un
état-major, fit appeler MM. Marchand et de Montholon, leur parla de
ses ordres demeurés sans exécution, et leur déclara que quiconque
résisterait serait envoyé au Cap. On lui répondit qu'on ne changerait
rien à l'usage établi autour de l'Empereur, et que ce n'était pas dans
l'état où il était présentement qu'on commencerait à lui manquer de
respect. Sir Hudson Lowe partit rempli de dépit, en annonçant qu'il
ferait exécuter par la force les volontés du gouvernement britannique.
Un officier bien escorté se présenta effectivement le lendemain,
s'adressa aux domestiques, disant qu'il avait un message à remettre à
_Napoléon Bonaparte_, et qu'il fallait qu'on lui ouvrît. On le renvoya
à Marchand, qui persista à le renvoyer au grand maréchal. Ainsi
repoussé, il se mit à parcourir la maison, à frapper aux portes, et
approcha de celle de l'Empereur. Napoléon était tranquillement occupé
à lire, ayant ses pistolets préparés, et tous ses gens étaient debout
derrière sa porte, prêts comme lui à terminer leur captivité dans une
tragédie, pour défendre leur maître de cette dernière humiliation.
L'officier courut de porte en porte, frappa successivement à toutes,
puis voyant qu'elles ne s'ouvraient pas, remonta à cheval, et regagna
Plantation-House sans avoir pu remplir sa mission.
C'était là une triste et inutile entreprise contre un caractère comme
celui du prisonnier de Sainte-Hélène, et bien cruelle en considérant
l'état de sa santé. Quant à lui, il était pour ainsi dire ranimé par
cette scène étrange, comme s'il avait entendu retentir encore ce bruit
du canon, qui avait tant résonné jadis à ses oreilles. Sir Hudson Lowe
n'osa pas insister, et se borna à des menaces, desquelles on ne devait
plus attendre aucune suite sérieuse après la déconvenue qu'il venait
d'essuyer.
[En marge: Arrivée à Sainte-Hélène d'un jeune médecin, et de deux
prêtres envoyés par le cardinal Fesch.]
À cette époque, c'est-à-dire vers la fin de 1819, arrivèrent à
Sainte-Hélène les personnages envoyés par le cardinal Fesch. C'étaient
un jeune médecin italien du nom d'Antomarchi, ayant quelque esprit,
peu d'expérience et une extrême présomption; un bon vieux prêtre,
l'abbé Buonavita, ancien missionnaire au Mexique, et enfin un jeune
ecclésiastique, l'abbé Vignale, l'un et l'autre fort honnêtes gens,
mais sans instruction et sans esprit. On leur avait adjoint trois ou
quatre domestiques propres à remplir les emplois vacants dans la
maison de l'Empereur. Ces nouveaux venus avant de se rendre à Longwood
perdirent quelques jours, pendant lesquels ils acceptèrent les
politesses du gouverneur, ce qui disposa peu favorablement le maître
qu'ils venaient servir, et dont l'antipathie contre sir Hudson Lowe
avait dégénéré en véritable passion. Napoléon leur pardonna bientôt en
écoutant ce qu'ils lui racontèrent de sa famille, particulièrement de
sa mère, de sa soeur Pauline, de ses frères Lucien et Joseph. Sa soeur
et sa mère renouvelaient avec instance l'offre de se rendre à
Sainte-Hélène; Joseph et Lucien faisaient une proposition beaucoup
plus acceptable, c'était de se succéder à Longwood, et d'y passer
chacun trois ans.--Napoléon n'attacha pas grande importance à ce
projet, que sa mort, prochaine selon lui, rendait si vain; mais il en
fut touché jusqu'au fond de l'âme.
[En marge: Accueil que leur fait Napoléon.]
[En marge: Il trouve le médecin et les prêtres insuffisants.]
Il s'entretint de sa santé avec le jeune docteur Antomarchi, se laissa
fort examiner par lui, sourit de ses raisonnements, et lui déclara
comme à tous ses médecins, qu'il voulait _mourir de la maladie, et non
des remèdes_. Il le chargea d'aller aux hôpitaux de la garnison pour
étudier les altérations organiques que le climat développait chez les
Européens, lui disant qu'il pourrait y recueillir quelques lumières
utiles pour l'accomplissement de sa mission. Il s'entretint ensuite
avec les deux prêtres, et les trouva l'un et l'autre aussi naïfs
qu'ignorants.--Je reconnais bien à ces choix, s'écria-t-il, mon oncle
Fesch. Toujours le même esprit, le même discernement! Ce médecin ne
sait rien en croyant beaucoup savoir, et m'envoyer un tel docteur, à
moi qui n'écouterais que Corvisart, c'est vraiment perdre sa peine!
Quant aux deux prêtres, je me suis entretenu avec eux de sujets
religieux (car de quels sujets s'entretenir lorsque la mort est si
près?), _mais au premier entretien, les voilà hors de combat_. Il me
fallait un prêtre savant, avec lequel je pusse discourir sur les
dogmes du christianisme. Certes il ne m'aurait pas rendu plus croyant
en Dieu que je ne le suis, mais il m'aurait édifié peut-être sur
quelques points importants de la croyance chrétienne. Il est si doux
d'approcher de la tombe avec la foi absolue des catholiques! Mais je
n'ai rien de pareil à attendre de mes deux prêtres. Pourtant ils me
diront la messe, et ils seront bons au moins à cela!--
[En marge: Napoléon se fait dire la messe tous les dimanches.]
[En marge: Ses paroles sur la religion, et son utilité morale.]
Il y avait à Longwood une vaste salle à manger dont Napoléon ne se
servait plus, car depuis les brouilles survenues entre ses amis, il
déjeunait et dînait seul, pour ne pas les mettre en présence à l'heure
de leurs repas. Cependant, depuis le départ de madame de Montholon, il
mangeait avec M. de Montholon, dans l'une des deux pièces où
s'écoulait sa vie. Il fit convertir la grande salle à manger en
chapelle, et voulut qu'on y célébrât la messe tous les dimanches. Il
n'obligeait personne à y venir, mais il approuvait ceux qui s'y
rendaient (c'était le plus grand nombre), et il trouvait dans cette
messe, dite tous les dimanches sur un rocher désert, un charme qui
tenait à tous ses souvenirs d'enfance réveillés à la fois. Jamais on
ne l'entendit gourmander personne pour avoir manqué à ce devoir
religieux, mais il ne souffrait pas le moindre mot inconvenant sur ce
sujet. Le jeune Antomarchi s'étant permis quelques propos qui lui
déplurent, il le réprima durement, lui disant qu'il admettait, quant à
lui, que l'on fût croyant ou qu'on ne le fût pas, et qu'il n'en
concluait rien pour ni contre personne; mais que ce qu'il ne souffrait
pas, c'était le défaut de respect à l'égard de la religion la plus
vénérable du genre humain, et qui pour des Français et des Italiens
était leur religion nationale. Ces paroles furent prononcées avec une
autorité qui n'admettait pas de réplique, surtout envers un homme
auquel on ne répliquait guère, même à Sainte-Hélène. Napoléon ajouta,
en s'adressant à ceux qui assistaient à ce dialogue: Si les hommes ne
vont pas à la messe, savez-vous où ils iront? Chez Cagliostro ou chez
mademoiselle Lenormand. Franchement, la messe vaut mieux.--
Par le vaisseau qui avait amené le médecin et les deux prêtres,
étaient arrivées plusieurs caisses remplies de livres. Napoléon, tout
affaibli qu'il était, voulut qu'elles fussent ouvertes en sa présence.
Après avoir fait la revue d'une partie des volumes, il s'écria qu'il
devait y avoir autre chose, et qu'à un père on n'envoyait pas
seulement des livres. En effet, on avait caché au fond de l'une des
caisses un portrait du duc de Reichstadt, que le prince Eugène s'était
procuré, et qui avait été peint d'après nature. Napoléon s'en saisit
avec transport, le contempla longtemps, et le fit placer dans sa
chambre de manière à l'avoir toujours sous les yeux. Il revint au
dépouillement des livres, n'y trouva pas l'exemplaire de Polybe, qu'il
désirait comme principal historien d'Annibal, et s'en plaignit
vivement. Il rencontra plusieurs ouvrages qui avaient trait à
l'histoire contemporaine. Il les lut avec avidité, tantôt souriant,
tantôt s'irritant, et se mit à les couvrir de notes.
[En marge: Sur une indication du docteur Antomarchi, Napoléon ne
voulant plus monter à cheval, se livre à l'exercice du jardinage.]
Sa santé donnait chaque jour de plus vives inquiétudes, et de tout ce
que lui avait dit le docteur Antomarchi une seule chose avait produit
quelque impression sur son esprit, parce qu'elle s'accordait avec ce
qu'avaient répété les docteurs O'Meara et Stokoe, et avec ce qu'il
avait éprouvé lui-même, c'est que l'exercice lui était indispensable,
et que c'était l'unique moyen de guérison. Cette médecine était
effectivement la seule à laquelle il eût quelque confiance, mais sa
répugnance à sortir suivi d'un officier à cheval était toujours la
même. Le docteur Antomarchi lui dit alors que le cheval était un bon
exercice, mais qu'il y en avait d'autres, et que bêcher la terre
serait tout aussi sain. Ce fut pour Napoléon un véritable trait de
lumière, qui lui procura quelques bons moments, les derniers de sa
vie.
[Date en marge: 1820.]
[En marge: Travaux exécutés par Napoléon au jardin de Longwood.]
Sur-le-champ il résolut de se livrer à ce nouvel exercice, et obligea
la colonie entière à s'y livrer avec lui. On entrait dans l'année
1820, et le temps était magnifique. Napoléon voulut que tout le monde
à Longwood, levé comme lui à quatre heures du matin, prît la bêche et
travaillât au jardin. Personne n'était exempt de cette corvée, et tous
ses compagnons d'exil, depuis MM. de Montholon, Bertrand, Marchand,
jusqu'aux derniers domestiques, même les Chinois, travaillaient sous
sa direction. Cette occupation apportant une diversion aux ennuis de
l'exil leur plaisait à tous, mais elle leur aurait déplu qu'ils s'y
seraient prêtés volontiers, en voyant qu'elle faisait du bien à leur
maître, et qu'elle l'amusait. Effectivement en très-peu de jours
l'amélioration fut visible, et comme à la fin de l'année précédente,
son teint moins livide, ses jambes moins enflées, son dégoût des
aliments moins prononcé, ses vomissements moins fréquents, pouvaient
faire espérer un rétablissement durable. Depuis longtemps Napoléon
avait quitté l'habit militaire, et n'en avait conservé que la culotte
blanche et les bas de soie, surmontés d'un habit civil. Il prit alors
le costume des planteurs. Vêtu d'une étoffe de l'Inde blanche et
légère, la tête couverte d'un chapeau de paille, un bâton à la main,
il dirigeait les travaux en véritable officier du génie. Son premier
ouvrage consista dans un épaulement en terre gazonnée qu'il opposa au
vent du sud-est, et qui fut bientôt assez élevé pour garantir le
jardin et la maison de ce vent odieux. Puis il transplanta des arbres,
des citronniers, et notamment un chêne, arbre si désiré de lui, et qui
seul a survécu de ce jardin cultivé par ses glorieuses mains. L'eau
manquait, et il la fit venir d'un réservoir que sir Hudson Lowe avait
ordonné de construire au pied du pic de Diane. Cette eau adroitement
dirigée dans le jardin de Longwood le couvrit bientôt de verdure, car
sous ces climats dévorants, si l'eau se joint au soleil, la végétation
pousse à vue d'oeil. Napoléon eut en peu de temps des légumes; et il
prit plaisir à les faire servir sur sa table. Sir Hudson Lowe averti
des nouveaux goûts de l'illustre captif, lui fit offrir des plantes,
des instruments, des ouvriers. Napoléon accepta une partie des offres
du gouverneur, et au bout de deux mois, grâce aux efforts de toute sa
maison, son jardin avait changé de face, et avec le jardin sa santé et
son humeur. Il travaillait et faisait travailler dès quatre heures du
matin jusqu'à dix ou onze heures, moment où la chaleur devenait
incommode. Alors il déjeunait sous une tente avec ses gens assis à
deux tables, une pour lui et ses principaux compagnons d'exil,
l'autre pour ses domestiques. Après le déjeuner il prenait du repos,
en faisait prendre à tous, puis finissait la journée en continuant ses
lectures et ses dictées.
Le lendemain il recommençait avec le même zèle, et dans cette
animation d'esprit qui ne devait se soutenir que bien peu de temps, il
reparaissait gai, aimable, tour à tour spirituel ou profond.
Quelquefois, à propos de la végétation ou de quelques insectes, il
s'élevait sur Dieu et la création aux plus hautes, aux plus éloquentes
considérations. D'autres fois il traduisait en images piquantes et
pittoresques des vérités physiques qui se révélaient à lui par la
simple observation des faits. Un de ses domestiques chinois en
creusant un des canaux d'arrosage avait atteint la racine d'un if, et
comme Marchand signalait ce dommage, Napoléon disait à ce dernier: Si
tu avais faim, et qu'un repas succulent fût servi derrière toi, tu te
retournerais bien pour assouvir ton appétit. Eh bien, cet arbre fera
de même. Ses racines, qu'on est forcé d'atteindre ici, se détourneront
en arrière, et l'arbre après avoir souffert un moment reprendra sa
vigueur.--
[En marge: Amélioration marquée dans la santé de Napoléon résultant de
ce nouvel exercice.]
[En marge: Il reprend ses travaux historiques.]
[En marge: Ses notes sur divers ouvrages relatifs à l'histoire de son
temps.]
En travaillant ainsi de ses mains il avait pu reprendre son travail de
tête, car avec ce retour de santé, dû à un retour de vie active, il
s'était produit chez lui un réveil d'esprit tout à fait remarquable.
Il dictait la vie de César alors, ou bien chargeait de notes
saisissantes certains ouvrages contemporains qu'on lui avait envoyés
d'Europe. Il avait annoté déjà les oeuvres de M. de Pradt; en ce
moment, commencement de 1820, il s'était mis à annoter l'ouvrage sur
les Cent-Jours de M. Fleury de Chaboulon, jeune homme rempli de bonnes
intentions, mais parlant souvent de ce qu'il ignorait ou ne comprenait
pas. Napoléon avait attaché aux pages de cet ouvrage des notes pleines
d'indulgence pour l'auteur et de révélations curieuses pour
l'histoire. Il s'occupait aussi, et d'une manière toute différente,
d'un livre autrement sérieux, celui du général Rogniat, sur les
principes de la guerre. Le général Rogniat avait été un officier du
génie des plus remarquables; mais un esprit peu juste et malveillant
déparait ses qualités militaires. Son ouvrage, outre qu'il était la
plupart du temps chimérique, était un acte peu généreux envers le
détenu de Sainte-Hélène, qu'il avait servi avec soumission et qu'il
dénigrait aujourd'hui sans ménagement. Napoléon ressentit au sujet de
ce livre une véritable colère, sans inquiétude du reste pour sa
gloire.--Si le grand Frédéric, dit-il, vivait et critiquait mes
campagnes, cela pourrait devenir sérieux, et en tout cas j'aurais de
quoi lui répondre; mais ces gens-là, ajoutait-il en parlant du général
Rogniat et de quelques autres, ne sont pas capables de
m'alarmer.--Quoique traitant de la sorte le général Rogniat, il lui
fit l'honneur d'une réponse en forme de notes, laquelle vaudra à
l'ouvrage ainsi annoté une immortalité qu'il n'aurait certainement pas
obtenue sans ce secours. Napoléon dans ces notes a tracé, en un style
sans pareil par la clarté, la concision, la vigueur, les principes de
son art jusqu'en leurs moindres détails, et il y a joint ce dont il
était plein, un précis en quelques pages des campagnes des plus
célèbres capitaines. Jamais on ne parla plus grandement et plus
simplement de choses plus grandes, car les hommes et les choses dont
il s'agissait, c'étaient Alexandre, Annibal, César, Frédéric,
Napoléon, et leurs actions ramenées à des principes généraux sur la
politique et la guerre. Ajoutons que la médiocrité dénigrante ne fut
jamais châtiée plus cruellement et de plus haut.
[En marge: La maladie de Napoléon reprend son cours.]
Mais ce fut là le dernier éclair de son génie, et on peut dire de sa
vie. Ayant déployé pendant quelques mois une activité singulière, il
déclina rapidement avec la belle saison, et sa santé, dans la seconde
partie de l'année 1820, fut des plus mauvaises. De nouveau il devint
sédentaire, triste, paresseux de corps, paresseux même d'esprit, et
n'eut que le temps d'achever les vies de César, de Turenne et de
Frédéric. Enfin vers les derniers mois de 1820 la saison, redevenue
belle dans cet hémisphère, ne put le ranimer. Il ne faisait plus
d'exercice, sentait ses jambes enfler, ses pieds se refroidir, son
estomac se soulever à la présence des aliments. De ce moment, il ne
douta plus de sa fin prochaine, et, sauf le regret de n'avoir pas
achevé tout ce qu'il avait projeté d'écrire, il vit approcher la mort
avec une sorte de satisfaction.
[En marge: Jamais Napoléon n'avait songé à une évasion.]
[En marge: Il n'attendait sa délivrance que de la mort.]
[En marge: Il la voit venir avec une sorte de satisfaction.]
Jamais il n'avait songé sérieusement à une évasion. L'île était
surveillée de manière à ne pas laisser passer le moindre esquif, et
d'ailleurs la garde autour de sa personne était telle, qu'il lui eût
été impossible de se dérober pendant plus de quelques heures sans être
retrouvé, fût-il caché dans les plus profonds replis de l'île. Il se
peut même que l'aversion qu'il éprouvait pour l'officier chargé de le
suivre eût pour motif principal l'impossibilité d'échapper ainsi à ses
gardiens. Toujours est-il qu'il regardait une évasion comme à peu près
impraticable. Une autre raison plus forte encore le portait à n'y pas
songer. Contemplant la marche des choses en profond observateur, il
s'apercevait tous les jours que, sans oublier sa gloire, le monde
s'arrangeait de manière à se passer de lui. Il se considérait par ce
motif comme à jamais exclu de la scène. Sa seule espérance eût été
d'obtenir un autre séjour. Mais, bien qu'il remarquât un changement
dans les esprits en Angleterre, il ne regardait pas le triomphe des
whigs comme très-prochain, et ne supposait pas d'ailleurs qu'ils
fussent jamais capables de lui rendre la liberté. Il avait reçu de
lord et lady Holland de touchants témoignages d'intérêt, car cette
noble famille avait pensé qu'on pouvait garder ce grand captif sans le
torturer. Elle lui avait envoyé des livres, des fruits, des vins, et
ce qui était plus doux pour lui, des assurances de sympathie qui lui
prouvaient qu'il n'était pas l'objet de la haine universelle. Mais de
ces témoignages individuels à une grande résolution du gouvernement en
sa faveur, il y avait loin. Il était donc sans espérance, et la mort
est l'espérance de qui n'en a plus. Quelques écrits à terminer étaient
un motif d'accepter une prolongation de vie, mais un faible motif pour
la désirer, car que pouvaient ajouter à sa renommée quelques pages de
plus? Précieuses pour un très-petit nombre d'hommes capables de les
juger, elles n'ajouteraient pas un atome à l'immensité de sa gloire.
Il voyait donc la mort sans cette horreur qu'elle inspire aux êtres
animés, et si, dans certains instants, il se retrouvait encore chez
lui quelques-uns de ces appétits obscurs de la vie qui sont un pur
effet de l'instinct physique, son âme entière accueillait la mort
comme une amie, qui venait de ses mains lui ouvrir l'affreuse prison
de Sainte-Hélène. D'ailleurs des circonstances de détail le
confirmaient dans cette disposition. M. de Montholon, malgré le départ
de sa femme et de ses enfants, restait à Sainte-Hélène sans laisser
apercevoir le moindre désir de les suivre, mais ce dévouement ne
pouvait être éternel, car il fallait bien que le général finît par
songer à sa famille retournée sans lui en Europe. La famille Bertrand,
logée à quelque distance de Longwood, toujours assidue mais triste,
avait aussi de nombreux enfants à élever, et ne pouvait pas plus
longtemps négliger ce devoir. Madame Bertrand en effet avait fait
annoncer respectueusement à Napoléon qu'elle quitterait bientôt
Sainte-Hélène pour ce motif. Bien que très-éloigné de blâmer une telle
détermination, Napoléon en fut vivement affecté. Il comprit que le
grand maréchal ne pouvait pas laisser sa femme partir seule pour un
aussi long voyage que celui d'Europe, et il l'autorisa à prendre un
congé dont la durée devait dépendre des circonstances. Bien que la
famille Bertrand, par la distance qui la séparait de Longwood, par la
nature de son humeur, apportât moins de douceur à sa vie que la
famille Montholon, il appréciait la noble probité du grand maréchal,
l'élévation de coeur de sa femme, et il fut très-sensible au chagrin
de voir la colonie exilée bientôt réduite à M. Marchand tout seul.--Tu
n'as point d'enfants à élever, disait-il à ce dernier, et tu me
fermeras les yeux. Tu me feras la lecture, tu écriras encore quelques
pages, et puis tu partiras. Mais, je le vois, il est temps que je m'en
aille.--
[Date en marge: 1821.]
[En marge: Napoléon apprend la mort de sa soeur Élisa, et y voit le
pronostic de la sienne.]
[En marge: En février et mars les symptômes deviennent plus
alarmants.]