À mesure que l'ennui et l'inaction détruisant sa santé il voyait la

mort s'approcher, il s'entretenait plus fréquemment de philosophie et

de religion.--Dieu, disait-il, est partout visible dans l'univers, et

bien aveugles ou bien faibles sont les yeux qui ne l'aperçoivent pas.

Pour moi je le vois dans la nature entière, je me sens sous sa main

toute-puissante, et je ne cherche pas à douter de son existence, car

je n'en ai pas peur. Je crois qu'il est aussi indulgent qu'il est

grand, et je suis convaincu que revenus dans son vaste sein nous y

trouverons confirmés tous les pressentiments de la conscience humaine,

et que là sera bien ou sera mal, ce que les esprits vraiment éclairés

ont déclaré bien ou mal sur la terre. Je mets de côté les erreurs des

peuples, qu'on peut reconnaître à ce trait que l'erreur de l'un n'est

jamais celle de l'autre; mais ce que les grands esprits de toutes les

nations auront déclaré bon ou mauvais, restera tel dans le sein de

Dieu. Je n'ai point de doute à cet égard, et malgré mes fautes je

m'approche tranquillement de la souveraine Justice. Je suis moins sûr

de mon fait lorsque j'entre dans le domaine des religions positives.

Là je rencontre à chaque pas la main de l'homme, et souvent elle

m'offusque et me choque.... Mais il faut ne pas céder à ce sentiment,

dans lequel il entre beaucoup d'orgueil humain. Si, en mettant de côté

les traditions nationales dont tous les peuples ont compliqué la

religion, on y trouve la notion de Dieu, la notion du bien et du mal

fortement professées, c'est l'essentiel. Pour moi j'ai été dans les

mosquées, j'y ai vu les hommes agenouillés devant la puissance

éternelle, et bien que mes habitudes nationales fussent souvent

froissées, pourtant je n'y ai point éprouvé le sentiment du ridicule.

La calomnie travestissant mes actes, a dit qu'au Caire j'avais

professé l'islamisme, tandis qu'à Paris, devant le Pape, je jouais le

catholique. En tout cela il y a quelque chose de vrai, c'est que même

dans les mosquées je trouvais du respectable, et que sans y être ému

comme dans les églises catholiques où mon enfance a été élevée, j'y

voyais l'homme à genoux humiliant sa faiblesse devant la majesté de

Dieu. Toute religion qui n'est pas barbare a droit à nos respects, et

nous chrétiens nous avons l'avantage d'en avoir une qui est puisée

aux sources de la morale la plus pure. S'il faut les respecter toutes,

nous avons bien plus de raison de respecter la nôtre, et chacun

d'ailleurs doit vivre et mourir dans celle où sa mère lui a enseigné à

adorer Dieu. _La religion est une partie de la destinée._ Elle forme

avec le sol, les lois, les moeurs, ce tout sacré qu'on appelle la

patrie, et qu'il ne faut jamais déserter. Pour moi, quand à l'époque

du Concordat quelques vieux révolutionnaires me parlaient de faire la

France protestante, j'étais révolté, comme si on m'avait proposé

d'abdiquer ma qualité de Français pour devenir Anglais ou Allemand.--

[En marge: Comment Napoléon expliquait son _fatalisme_.]

Conduit par ces sujets sublimes à s'occuper de certaines questions

morales, Napoléon s'entretenait de ce qu'on avait appelé _son

fatalisme_.--Sur ce sujet, disait-il, comme sur tous les autres la

calomnie a tracé de mes opinions de vraies caricatures. On a voulu me

représenter comme une espèce de musulman stupide, qui voyait tout

écrit là-haut, et qui ne se serait détourné ni devant un précipice, ni

devant un cheval lancé au galop, par cette idée que notre vie, notre

mort, ne dépendent pas de nous, mais d'un destin implacable et

impossible à fléchir. S'il en était ainsi l'homme devrait se mettre

dans son lit à sa naissance, et n'en plus sortir, attendant que Dieu

fît arriver les aliments à sa bouche. L'homme deviendrait stupidement

inerte. Ce n'est pas moi, qui pendant le cours des plus longues

guerres ai tant déployé d'efforts, hélas! sans y réussir toujours,

pour faire prédominer l'intelligence humaine sur le hasard, ce n'est

pas moi qui puis penser de la sorte! Ma croyance, et celle de tout

être raisonnable, c'est que l'homme est ici-bas chargé de son sort,

qu'il a le droit et le devoir de le rendre par son industrie le

meilleur possible, et qu'il ne doit renoncer à ses efforts que

lorsqu'il ne peut plus rien. Alors seulement il doit cesser de penser

et d'agir, se résigner en un mot, et ne plus songer au péril auquel il

ne peut parer. À la guerre on a beau faire, le péril est presque

partout égal. J'ai vu des hommes quitter une place comme dangereuse,

et être frappés juste à celle qu'ils venaient de prendre comme plus

sûre. On s'agite donc vainement à la guerre, on perd en s'agitant son

sang-froid, son courage, sans éviter le danger, et le mieux évidemment

est de se résigner aux chances de son état, de ne pas plus penser aux

projectiles qui traversent l'air qu'au vent qui souffle dans vos

cheveux. Alors on a tout son courage, tout son sang-froid, tout son

esprit, et on recouvre avec le calme la clairvoyance. Voilà mon

fatalisme, voilà celui que je prêchais à mes soldats, en y employant

les formes qui leur convenaient, en cherchant à leur persuader que

leur destin était arrêté là-haut, qu'ils n'y pouvaient rien changer

par la lâcheté, que dès lors le mieux était de se donner les honneurs

du courage, et au précepte j'ajoutais l'exemple en affichant sur mon

front que tous regardaient, une insouciance qui avait fini par être

sincère. C'était le fatalisme du soldat, mais certes comme général

j'en pratiquais un autre, car j'ai l'orgueil de croire qu'aucun

capitaine ne s'est plus servi à la guerre de son esprit et de sa

volonté. Vous le voyez, ajoutait Napoléon, je puis rendre compte de

toutes mes opinions, car elles sont fondées sur la notion vraie et

pratique des choses.--

[En marge: Départ du général Gourgaud.]

Napoléon éprouva dans cette année 1818 un chagrin des plus vifs. Nous

avons déjà parlé du caractère difficile du général Gourgaud. Sa

jalousie, que M. de Las Cases n'attirait plus, s'était portée tout

entière sur le général de Montholon, qui en ce moment était le plus

souvent appelé pour écrire sous la dictée de Napoléon. D'autres causes

avaient ajouté à cette mésintelligence. Les deux familles Montholon et

Bertrand contribuaient singulièrement l'une et l'autre à adoucir la

captivité de l'auguste prisonnier. Pourtant elles différaient beaucoup

de caractère et d'opinion sur tout ce qui occupait la colonie exilée.

Il régnait dans la famille Montholon, avec infiniment d'esprit, de

douceur, de connaissance du monde, la conviction qu'au lieu d'irriter

sir Hudson Lowe en prenant toujours ses intentions en mauvaise part,

il fallait au contraire l'adoucir en se montrant plus juste envers

lui, et en tirer en un mot le meilleur parti possible pour le

bien-être de celui auquel on s'était dévoué. On était généreux, mais

morose et irritable dans la famille Bertrand; on vivait à part dans la

demeure de Hutt's-Gate, et, en prétextant l'honneur, on était d'avis

de résister toujours à la tyrannie du geôlier de Sainte-Hélène. Il

résultait de là des divergences fréquentes d'opinion et de conduite

entre les deux familles, et ce qui n'eût été qu'un dissentiment

ordinaire, le général Gourgaud, en s'y mêlant, en avait fait un

dissentiment grave. Les choses furent même poussées à ce point que

Napoléon fut forcé d'intervenir entre les généraux Gourgaud et

Montholon, pour empêcher un éclat, qui sur la terre d'exil eût été du

plus déplorable effet. Napoléon indigné interposa son autorité, et

obligea ces deux militaires à renoncer à leur querelle. Il fut surtout

sévère pour le général Gourgaud, qui avait les principaux torts, et

qui voulut quitter Sainte-Hélène. Napoléon lui donna son

congé.--J'aime mieux être seul, lui dit-il, que d'être troublé jusque

dans mon malheur par de si folles passions.--Il vit peu le général

Gourgaud pendant les dernières semaines que celui-ci passa à Longwood,

et toutefois, au moment de son départ, n'oubliant point les preuves de

dévouement qu'il en avait reçues, il lui donna de précieuses marques

de souvenir. Le général Gourgaud emporta de Sainte-Hélène une première

relation de la campagne de 1815 qui lui avait été dictée, et que, de

retour en Europe, il publia comme étant son ouvrage. La même relation,

remaniée par Napoléon et revêtue de son nom, a été publiée depuis dans

la collection de ses oeuvres. Il est heureux que l'une et l'autre

aient été conservées, car absolument conformes sous les rapports

essentiels, elles contribuent cependant par quelques détails omis dans

l'une et consignés dans l'autre, à mieux éclaircir les événements de

cette campagne mémorable.

[En marge: Napoléon perd encore l'amiral Malcolm et le docteur

O'Meara.]

Napoléon fit à la même époque des pertes qui lui furent encore plus

sensibles. L'amiral Malcolm dont la conduite avait prouvé que sans

trahir ses devoirs on pouvait adoucir beaucoup le sort de l'illustre

prisonnier, l'amiral Malcolm quitta le commandement des mers du Cap.

Son intimité avec Napoléon avait déplu à sir Hudson Lowe, qui

craignait que la manière d'être de l'amiral ne fût une condamnation de

la sienne.

Il eut pour remplaçant l'amiral Plampin, personnage froid, et peu

disposé à fréquenter Longwood. L'amiral Malcolm reçut de Napoléon les

adieux d'un ami.

À cette perte s'en joignit une autre, qui, sans affecter autant le

coeur de Napoléon, jeta un trouble pénible dans ses habitudes. Il

s'était accoutumé non pas à la médecine anglaise, mais au caractère du

docteur O'Meara, qui lui procurait des nouvelles, et lui donnait un

résumé exact des journaux anglais, ce qui l'intéressait vivement, car

la dernière lueur d'espérance restée dans son âme reposait sur un

changement de cabinet en Angleterre. Sir Hudson Lowe ayant découvert

que le docteur O'Meara était le nouvelliste de Longwood, avait exigé

qu'il lui fît connaître ses entretiens avec Napoléon. Le docteur

O'Meara s'y était refusé, disant qu'en bon et loyal Anglais, il ferait

connaître ce qui aurait trait à un projet d'évasion, mais qu'il avait

ses devoirs de médecin, et que, comme tel, il ne trahirait pas son

malade, en rapportant les détails qu'il avait dus à sa confiance. Sir

Hudson Lowe irrité voulut alors assimiler le docteur O'Meara aux

Français attachés au service de Napoléon, et le soumettre à toutes les

gênes qui leur étaient imposées, celle notamment d'être suivis dès

qu'ils sortaient de l'enceinte de Longwood. Napoléon répondit que son

médecin devait être à lui, et que si on exigeait pour le laisser

libre, que ce médecin fût dépendant du gouverneur, il ne le

conserverait pas. Ce débat fut assez long, et mêlé de plusieurs

incidents. Le docteur O'Meara fut tour à tour enlevé, rendu, enlevé de

nouveau à Napoléon, et enfin embarqué pour l'Europe avec les formes

les plus brutales.

[En marge: Incrédulité de Napoléon à l'égard de la médecine.]

[En marge: Il découvre qu'il a une maladie héréditaire de l'estomac.]

Napoléon demeura donc sans médecin, et sous ce rapport n'éprouva pas

une grande privation.--Le corps humain, disait-il, est une montre que

l'horloger ne peut pas ouvrir pour la réparer. Les médecins y

introduisent des instruments bizarrement construits, sans voir ce

qu'ils font, et c'est grand miracle s'ils touchent utilement à cette

pauvre machine!--Il s'était affermi dans cette prévention, parce que

rien de ce qu'on lui avait donné ne lui avait réussi. Il ne trouvait

de soulagement que dans l'exercice, ou quelques boissons douces qu'il

se prescrivait à lui-même. Il avait cru d'abord avoir une maladie de

foie due au climat des tropiques. Avec sa sagacité ordinaire il

n'avait pas tardé à reconnaître que son mal résidait bien plutôt dans

l'estomac, et se rappelant que son père était mort d'une maladie de

cet organe, il avait tourné de ce côté ses soupçons. Quelques

vomissements qui se produisirent à cette époque le confirmèrent dans

son opinion, et il se regardait comme plus médecin que les médecins de

Sainte-Hélène. Toutefois, il avait trop de sens pour ne pas accorder à

la science accumulée des siècles la confiance qu'elle mérite, et après

quelques boutades contre les médecins médiocres, il convenait qu'un

homme supérieur et de grande expérience lui serait bon à consulter.

Aussi disait-il souvent: Je ne crois pas à la médecine, mais je crois

à Corvisart. Puisqu'on ne peut pas me le donner, qu'on me laisse en

paix.--

[En marge: Sir Hudson Lowe voudrait introduire un nouveau médecin

auprès de Napoléon, pour n'être pas accusé de l'avoir privé des

secours de l'art, et pour avoir un témoin de sa présence.]

[En marge: Difficulté de constater la présence de Napoléon depuis

qu'il ne sortait plus.]

[En marge: Moyens employés par M. de Montholon pour satisfaire aux

règlements qui exigent la constatation de la présence, sans offenser

Napoléon.]

Le bruit s'étant répandu dans l'île que sa santé déclinait

sensiblement, sir Hudson Lowe craignit la responsabilité qu'il avait

encourue par le renvoi d'O'Meara, et fit offrir un médecin de la

marine anglaise, le docteur Baxter, qui était généralement estimé.

Mais la confiance de sir Hudson Lowe était pour Napoléon une raison de

défiance, et le docteur Baxter fut refusé. Outre que la privation d'un

homme de l'art faisait peser sur la tête du gouverneur une

responsabilité qui s'accroissait avec l'état maladif de Napoléon, il

était privé d'un témoin sûr qui attestât la présence du prisonnier.

Cette présence était devenue difficile à constater depuis que Napoléon

restait quelquefois jusqu'à huit jours sans sortir, et que l'officier

de service, n'osant forcer la porte de sa chambre, attendait vainement

pendant des heures entières une occasion de le voir. Sir Hudson Lowe

s'était donc créé de grands embarras par le renvoi du docteur O'Meara.

Il eut sur ce sujet de longs entretiens avec M. de Montholon.--Que

voulez-vous que je fasse? disait sir Hudson Lowe. Si je fléchis, on

m'accuse en Europe de céder à un ascendant auquel personne ne résiste;

et si je résiste, vous m'accusez de barbarie.--Toutes vos précautions,

répondait M. de Montholon, pour empêcher une évasion à laquelle

Napoléon ne songe point, sont devenues pour lui des gênes

insupportables, et qui sont la cause de la réclusion dans laquelle il

s'obstine à vivre. Plus vous ajouterez à vos précautions, plus vous

l'obligerez à se renfermer, plus vous nuirez à sa santé, et plus vous

prendrez de responsabilité morale dans le présent et l'avenir.

Maintenant vous voulez savoir à tout prix s'il est à Longwood, et le

savoir tous les jours. Il fallait lui laisser O'Meara. Vous vous êtes

privé de ce témoin si commode, et il faut dès lors vous en fier à moi,

à mon désir de faciliter votre tâche et la nôtre. Si vous tentiez d'y

employer la force, vous nous trouveriez tous derrière la porte de

Napoléon, et votre sang, le nôtre, expieraient l'outrage que vous

voudriez lui faire essuyer. Aussi, je vous en supplie, laissez-nous

faire, et comptez sur moi pour ménager à votre officier de garde tous

les moyens de voir son prisonnier sans l'offenser.--En effet, dès que

Napoléon changeait de place, passait d'une pièce dans une autre, M. de

Montholon avertissait l'officier de garde qui accourait pour le voir,

et de déplorables conflits étaient ainsi évités par l'adresse d'un

serviteur intelligent et fidèle.

[Date en marge: 1819.]

[En marge: Année 1819.]

[En marge: Napoléon éprouve un mieux passager.]

Napoléon s'obstinant à ne pas sortir, et à prendre des bains fort

longs pour soulager la douleur dont il souffrait au côté droit,

s'affaiblit rapidement. Bientôt ses jambes enflèrent, et il éprouva

aux extrémités un froid persistant, qu'on avait la plus grande peine à

combattre par l'application d'une chaleur extérieure et prolongée. Son

pouls avait toujours été fort lent (il avait à peine cinquante-cinq

pulsations dans son état ordinaire), ce qui accusait une circulation

du sang très-difficile. Le célèbre Corvisart, avec sa rare

perspicacité médicale, avait jadis pronostiqué à Napoléon que si

jamais il cessait de mener une vie active, il s'en ressentirait

gravement, car la circulation déjà lente chez lui le deviendrait

davantage, ce qui entraînerait des conséquences fâcheuses, telles que

l'enflure aux jambes, le froid aux pieds, etc. Napoléon, en voyant se

réaliser ces prophéties d'un grand médecin, n'en témoignait aucun

chagrin, et semblait au contraire y voir sa libération prochaine.

Pourtant l'instinct de la nature conservant sa force, il essaya, sur

les vives instances de MM. de Montholon et Marchand, de quelques

promenades à cheval. On lui offrit un petit cheval, agréable à monter;

il accepta et s'en servit pour faire quelques courses. On approchait

de la fin de 1818, on s'avançait vers la bonne saison dans

l'hémisphère austral, et Napoléon trouva dans ces promenades un

plaisir qu'il n'avait pas espéré. Le bien suivit le plaisir, et il se

sentit revivre. En janvier 1819 il semblait remis; son teint était

moins plombé, son oeil moins éteint, ses jambes moins enflées.

Marchand, qui l'aimait comme un père, lui en témoigna sa joie.--Mon

fils, lui dit Napoléon (c'était le titre qu'il commençait à lui

donner), tes témoignages me touchent; mais ne t'abuse pas, c'est un

dernier éclair de santé. Ma forte constitution fait un dernier effort,

après quoi elle succombera. Je serai délivré, et vous le serez aussi.

Tu retourneras en Europe, et s'il dépend de moi tu y seras heureux.--

[En marge: Il néglige sa propre histoire pour s'occuper de celle des

grands capitaines.]

[En marge: Son admiration pour Turenne et Condé.]

[En marge: Napoléon veut écrire l'histoire des grands capitaines, et

commence par celle de Turenne, du grand Frédéric et de César.]

Une circonstance morale contribua à ce retour passager de santé.

Napoléon, dans l'état de langueur d'où il venait de sortir, avait

presque abandonné le travail. Il n'avait plus songé à dicter le récit

de ses campagnes. On eût dit que sa propre vie l'ennuyait, et qu'il

abandonnait à la postérité le soin de sa gloire. Il avait quelques

centaines de volumes répandus confusément autour de lui, prenait

tantôt l'un, tantôt l'autre, les rejetait tour à tour, et ne pouvait

dans son abattement s'intéresser à aucun. Tout à coup des livres

historiques relatifs aux grands capitaines de tous les temps tombèrent

sous sa main, et il s'en saisit avec avidité. Bien qu'il eût reçu une

excellente éducation, il ne savait que d'une manière très-générale

l'histoire de Frédéric, de Turenne, de Condé, de Gustave-Adolphe, de

César, d'Annibal, d'Alexandre. La vie de ces grands hommes, écrite

avec détail, l'attacha puissamment. Ses forces physiques étaient

presque revenues, et avec ses forces physiques ses forces

intellectuelles. Il était donc capable d'une attention soutenue, et

dès cet instant il se sentit pris d'une ardente curiosité pour les

actions des capitaines célèbres. Cette étude avait naturellement pour

lui une signification qu'elle n'aurait eue pour aucun autre. Il y

voyait ce que personne n'aurait pu y découvrir, et il devint curieux

de mesurer exactement les pas que ses prédécesseurs avaient faits dans

la carrière des armes, pour se rendre compte de ceux qu'il y avait

faits lui-même. Bientôt ses vues s'étendirent, et il résolut d'écrire

la vie des capitaines illustres, de se constituer leur juge, juge le

plus compétent que jamais ils pussent avoir, de composer ainsi une

histoire, tout à la fois animée et profondément savante, de l'art

militaire, cet art qui avait été sa passion et sa gloire, et qui est

avec la politique le plus grand que les hommes puissent exercer.

Chose étrange et bien honorable pour le génie de Napoléon, à partir de

ce moment il laissa de côté ses propres actions, dont il n'avait

raconté qu'une faible partie, s'éprit des actions d'autrui, et se

consacra tout entier aux capitaines anciens et modernes. Le premier

qui l'avait occupé était Catinat, et il l'avait trouvé, disait-il,

_surfait par les philosophes_. Mais, passant à Turenne, à Condé, _Il

faut bien_, dit-il, _se rendre au mérite_.--Turenne notamment lui

inspira la plus profonde estime. Puis vinrent Condé, Frédéric et

César. Il manquait de livres spéciaux, il en fit demander, et sir

Hudson Lowe, informé de ce nouvel état de son esprit, fort satisfait

de voir qu'il songeait à tout autre chose qu'à une évasion, chercha

dans la bibliothèque de Plantation-House des livres relatifs à

l'histoire de l'art militaire. Il en trouva et les envoya à Longwood.

Napoléon se mit au travail avec son ardeur accoutumée, et eut bientôt

approfondi trois vies, celles de Frédéric, de Turenne et de César. Il

voulait en outre étudier et écrire celles de Condé, du prince Eugène,

de Marlborough, de Gustave-Adolphe, des Nassau dans les temps

modernes, celles d'Alexandre et surtout d'Annibal dans l'antiquité.

Après ces grandes vies il serait descendu à de moindres, si sa propre

vie y avait suffi. Mais il demandait des livres, et surtout Polybe

qu'il n'avait pas, ce qui le contrariait beaucoup, car il voulait

puiser aux sources mêmes des notions exactes sur Annibal, pour lequel

il éprouvait la plus profonde admiration. Ayant les _Commentaires_ de

César, qu'on peut se procurer partout, même sur le rocher le plus

isolé de l'Océan, il put juger le grand capitaine romain, et dicta sur

lui à M. Marchand des pages qui seront immortelles à cause des deux

Césars, celui qui est le héros de ces pages, et celui qui en est

l'auteur.

[En marge: L'amélioration de santé qui s'était produite au

commencement de 1819 ne se maintient pas.]

Cependant l'amélioration obtenue au commencement de 1819 ne se soutint

pas. Napoléon ressentit de nouvelles et plus violentes douleurs

d'estomac, une vive répugnance pour les aliments et une extrême

difficulté à les digérer. Il vomissait souvent des matières noirâtres,

et une fois même il tomba dans un long évanouissement. Il y avait à

bord du vaisseau _le Conquérant_ un médecin distingué, nommé John

Stokoe, qu'on se hâta de faire venir sans consulter l'illustre malade,

et qui ne déplut point, parce qu'il ne parut pas un envoyé de la

police de sir Hudson Lowe. Napoléon lui fit bon accueil, mais en lui

montrant son incrédulité accoutumée, surtout à l'égard de la médecine

anglaise.--C'est ma fin, dit-il, qui s'approche, et mes boissons

calmantes valent mieux que tout ce que vous pourriez m'ordonner.--Le

docteur Stokoe reparut quelquefois, mais les motifs qui lui avaient

valu la confiance de Napoléon lui firent perdre celle de sir Hudson

Lowe, et on ne lui permit guère de fréquenter Longwood. D'ailleurs on

avait demandé en Europe un médecin, divers serviteurs, et un ou deux

prêtres dont on manquait à Sainte-Hélène, à ce point que l'un des

domestiques de Napoléon étant mort, on avait été obligé de recourir à

un ministre protestant pour lui rendre les honneurs funèbres. C'était

le cardinal Fesch qui était chargé de faire les choix et les envois.

Ses anciennes relations avec les cours européennes devaient lui

ménager des facilités que n'auraient pu espérer les autres membres de

sa famille.

[En marge: Départ de madame de Montholon.]

[En marge: Napoléon s'attend à être bientôt seul.]

En attendant ces prochaines arrivées, Napoléon fut affligé par un

nouveau départ, qui lui fut plus sensible que tous les autres. Madame

de Montholon par son esprit aimable avait fort contribué à adoucir sa

captivité, mais elle succombait au climat, et les médecins anglais

avaient reconnu chez elle une maladie de foie très-avancée. Elle

craignait aussi pour ses enfants, et il fallait absolument qu'elle

partît. Napoléon voulait que M. de Montholon lui servît de compagnon

de voyage, mais celui-ci, voyant l'état de son maître, refusa de se

séparer de lui. Madame de Montholon s'embarqua donc seule avec ses

enfants, mais Napoléon sentait bien qu'il serait prochainement obligé

de renvoyer le mari après la femme, que madame Bertrand, dont les

enfants avaient besoin aussi de l'éducation européenne, ne tarderait

point à s'éloigner, suivie probablement de son mari. Il comprenait que

le dévouement, quelque grand qu'il fût, trouvait dans les devoirs de

famille un terme obligé; il n'élevait pas une plainte, et se disait

que pour n'être pas seul il faudrait qu'il quittât bientôt la vie. Il

voyait en effet venir le moment de la quitter, et le voyait approcher

sans crainte et sans chagrin.

[En marge: À la fin de 1819, il retombe dans l'état le plus

inquiétant.]

[En marge: Napoléon ne se montrant plus, sir Hudson Lowe veut employer

la force pour constater sa présence.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 49 / 59 段