fête de famille. Les amis de Napoléon avaient soin de saisir les
anniversaires pour venir tous ensemble lui présenter leurs hommages,
comme ils faisaient jadis aux Tuileries, et lui prouver que proscrit,
chargé de chaînes, il était toujours pour eux l'empereur Napoléon. Ce
n'étaient plus comme aux Tuileries les fêtes de l'orgueil, mais celles
du coeur, du coeur contrit, humilié, et d'autant plus expansif qu'il
était plus malheureux. Madame Bertrand, madame de Montholon,
accompagnées de leurs maris, tenant leurs enfants par la main, le
général Gourgaud, et après eux Marchand avec les serviteurs qui
avaient suivi leur maître à Sainte-Hélène, vinrent ce 1er janvier lui
présenter leurs voeux. Quels voeux, hélas! Que sa vie sur ce rocher ne
fût pas trop amère, que sa santé ne déclinât pas trop vite, que
certaines souffrances physiques dont il commençait à sentir l'atteinte
ne fussent pas trop aiguës, car pour le revoir en France rétabli sur
le trône, ou seulement libre en Amérique, personne n'osait y songer,
et encore moins en parler. Napoléon était plus triste que de coutume,
à cause des souvenirs que réveillait cette journée, et aussi à cause
du départ de MM. de Las Cases. Il accueillit ses compagnons avec des
marques d'attendrissement qui ne lui étaient pas ordinaires, et les
remercia de leur dévouement de la manière la plus expressive. Il avait
toujours pris beaucoup de plaisir à faire des dons, et des quelques
débris de son opulence que Marchand avait sauvés, il avait composé un
petit trésor pour témoigner de temps en temps sa gratitude à ceux qui
lui rendaient service. Il y puisa pour donner soit aux enfants qu'il
aimait, soit à leurs parents, quelques objets qui devaient être pour
eux de précieux souvenirs de famille. Après ces épanchements, la
journée étant fort belle, il déjeuna avec ses compagnons d'exil sous
la tente que l'amiral Malcolm lui avait fait dresser, et qui lui
procurait la seule ombre dont il pût jouir à Longwood. On y passa la
plus grande partie du jour, et peu à peu la beauté du ciel, les
témoignages de ses amis, un doux et cordial entretien, semblèrent
dissiper la sombre tristesse qui couvrait le front de Napoléon. On
parla de la France, on s'occupa du passé autrefois si éblouissant, on
ne dit rien du présent, et pour la première fois cependant on osa dire
quelques mots de l'avenir que d'ordinaire on ne cherchait pas à
pénétrer, car si profondément qu'on y regardât, on n'y découvrait que
la prison! Pourtant une sorte d'espérance commençait à poindre, et
cette espérance naissait de la possibilité d'un changement ministériel
en Angleterre. À en juger par les journaux il était facile de voir
qu'à la suite des emportements de 1815 il s'opérait un retour dans les
esprits, que les peuples revenaient aux idées de liberté, et qu'en
revenant à ces idées les haines contre la France perdaient de leur
violence. Le ministère de lord Castlereagh était vivement attaqué.
L'opposition avait demandé compte à lord Bathurst de ses cruautés
envers le prisonnier de Sainte-Hélène, et il n'y avait aucune
invraisemblance à supposer un prochain changement dans le cabinet
britannique. On n'allait certes pas jusqu'à imaginer que Napoléon
pourrait devoir un rôle quelconque à un nouveau ministère, mais ce
ministère pourrait bien alléger les fers du prisonnier, le transporter
dans une autre île, qui sait même? peut-être lui ouvrir la libre
Amérique. C'était peu probable, mais l'âme humaine à défaut
d'espérances fondées, se repaît de chimères, tant il lui est
impossible de ne pas espérer! On rêva donc quelque peu dans cette
journée, et on se sépara soulagé.
[En marge: Année 1817, plus triste que les précédentes.]
[En marge: Napoléon ne sort plus, et sa santé s'en ressent
profondément.]
L'année 1817 fut plus triste encore que l'année 1816, et tout
présageait qu'il en serait ainsi des autres, car dans cette captivité
sans fin présumable, et qui n'avait d'autre perspective que la mort,
la tristesse devait aller toujours en croissant. Les promenades à
cheval qui étaient indispensables à la santé de Napoléon, avaient
complétement cessé. Le cercle de trois à quatre lieues dans lequel il
était obligé de se renfermer s'il tenait à être seul, avait fini par
lui paraître aussi étroit que le préau d'une prison. Ayant voulu le
franchir et s'étant engagé dans les parties inconnues de l'île, il
avait plusieurs fois échappé à l'officier chargé de le suivre, et
celui-ci ayant fait l'observation que pour être fidèle à ses ordres il
serait forcé de se tenir plus près, Napoléon avait renoncé à monter à
cheval. Il était resté jusqu'à deux mois sans sortir autrement que
pour faire une courte promenade à pied. Précédemment il recevait
quelquefois des Anglais ou des Hollandais revenant des Indes en
Europe, lesquels demandaient au grand maréchal Bertrand l'honneur de
lui être présentés. Sir Hudson Lowe ayant essayé de changer cette
manière de procéder, et Napoléon voyant qu'on voulait faire de
Longwood un guichet qui ne s'ouvrirait que par la main de son geôlier,
ne recevait plus personne. Cette réclusion absolue, surtout depuis le
départ de M. de Las Cases, faisant cesser pour lui toute distraction,
il était tombé dans une sorte d'inertie morale, qui, jointe à son
inertie physique, devait produire sur lui les effets les plus prompts
et les plus funestes.
[En marge: Arrivée des commissaires européens à Sainte-Hélène.]
[En marge: Leurs caractères particuliers et leurs dispositions.]
À cette époque arrivèrent trois commissaires des puissances alliées,
ayant mission de veiller à la garde du prisonnier de Sainte-Hélène de
concert avec sir Hudson Lowe. Les puissances avaient en effet signé un
traité par lequel approuvant tout ce que l'Angleterre avait fait
précédemment, elles lui déléguaient le soin de détenir Napoléon, à
condition toutefois que des commissaires nommés par elles pourraient
résider à Sainte-Hélène, s'assurer de la présence continue du
prisonnier, et veiller tant à sa garde qu'aux traitements qui lui
seraient infligés. La Prusse s'en fiant aux Anglais du soin de garder
son ancien ennemi, et ne s'intéressant pas assez à lui pour chercher à
savoir comment on le traitait, n'avait envoyé personne. La Russie,
l'Autriche, la France, avaient expédié chacune un commissaire. Ces
commissaires confinés dans une île presque inhabitée, n'avaient qu'un
dédommagement en perspective, c'était de voir et d'entretenir
quelquefois l'illustre prisonnier. L'envoyé français, M. de Montchenu,
vieux royaliste, fort passionné mais point méchant, répétait sans
cesse que c'étaient les gens d'esprit qui avaient fait l'abominable
révolution française, que leur chef Napoléon, plus spirituel, plus
scélérat qu'eux tous ensemble, était un démon à garder dans une cage
de fer. Il n'avait aucune envie de le fréquenter, mais il désirait se
procurer le plus souvent possible la certitude physique de sa présence
à Sainte-Hélène. M. de Sturmer, envoyé autrichien, au service du plus
curieux des hommes d'État, le prince de Metternich, aurait voulu
pouvoir amuser son chef par des détails piquants. Le commissaire
russe, M. de Balmain, chargé par Alexandre de veiller à ce qu'on
gardât Napoléon sûrement, mais pas trop cruellement, avait bien aussi
quelque envie de le voir, mais moins que ses deux collègues, et se
moquait assez volontiers des inquiétudes du Français et de la
curiosité de l'Autrichien.
[En marge: Cause qui les empêche d'être admis auprès de Napoléon.]
[En marge: Leurs communications indirectes avec les prisonniers.]
L'attente de ces trois commissaires fut singulièrement trompée en
arrivant à Sainte-Hélène. Sir Hudson Lowe les ayant annoncés à
Longwood comme accrédités en vertu du traité du 2 août 1815, Napoléon
refusa péremptoirement de les admettre à ce titre. D'une opiniâtreté
invincible dans le malheur comme dans le bonheur, il ne voulait pas
s'écarter du principe qu'il avait posé, et d'après lequel il soutenait
que s'étant volontairement confié à l'Angleterre, on n'avait pas le
droit de le constituer prisonnier. Par ce motif, il avait déclaré que
prêt à recevoir ces messieurs avec plaisir s'ils se présentaient comme
individus, il ne les recevrait pas introduits auprès de lui en vertu
du traité du 2 août. Cette fidélité à son thème était fort
regrettable, car outre les distractions qu'il aurait trouvées dans la
société de ces commissaires, il aurait pu par leur entremise faire
parvenir à Vienne et à Saint-Pétersbourg certains détails de sa
captivité, qui probablement auraient ému la pudeur de l'empereur
François, et l'excellent coeur d'Alexandre. Sir Hudson Lowe qui en
jugeait ainsi, saisit avec empressement la difficulté soulevée par
Napoléon, et déclara que les trois commissaires n'entreraient à
Longwood qu'en vertu du traité précité. Ce n'était point l'avis des
trois commissaires qui auraient bien désiré, n'importe à quel titre,
être admis auprès de Napoléon, soit pour s'assurer de sa présence,
soit pour jouir d'une société que tout le monde eût enviée. Mais sir
Hudson Lowe, craignant l'ingérance de ces commissaires dans les
questions relatives à la garde des prisonniers, ne voulut se prêter à
aucun accommodement, et ils restèrent à Sainte-Hélène sans pouvoir
pénétrer à Longwood. De temps en temps ils montaient à cheval,
allaient faire le tour des bâtiments occupés par Napoléon, se
plaçaient aux issues où ils espéraient le rencontrer, et étaient
réduits ou à l'apercevoir de très-loin, ou à recueillir quelques
détails des allants et venants. Ils s'en procuraient aussi par les
compagnons de Napoléon lui-même. Ils avaient connu l'un le grand
maréchal Bertrand, l'autre les généraux Montholon et Gourgaud. Ils les
recevaient, ou bien allaient à Hutt's-Gate rendre visite à madame
Bertrand. Ils s'assuraient ainsi de la présence à Longwood de
l'illustre prisonnier, et laissaient échapper des nouvelles qui, fort
insignifiantes à leurs yeux, étaient d'un prix infini pour de pauvres
captifs relégués dans une île déserte à deux mille lieues de leur
patrie. M. de Montholon, le plus adroit des habitants de Longwood,
avait l'art de faire parler les commissaires, et de leur arracher
parfois quelques détails intéressants. Cherchant à flatter son maître
malheureux, à réveiller en lui l'espérance éteinte, il s'attachait à
lui persuader tantôt que le commissaire russe allait dénoncer à
l'empereur Alexandre les traitements qu'on lui faisait subir, tantôt
que le mouvement des esprits en Angleterre se prononçait contre le
cabinet Castlereagh, et qu'avec de nouveaux ministres il obtiendrait
sinon la liberté de vivre en Amérique, au moins un changement de
résidence.
[En marge: Services que le docteur O'Meara rend à Napoléon.]
Le hasard avait aussi procuré à Napoléon un moyen de communication
avec l'Europe, par l'établissement auprès de lui du docteur O'Meara.
Napoléon n'ayant pas de médecin en quittant la France, en avait
remarqué un à bord du _Bellérophon_, qui avait su lui plaire. C'était
le docteur O'Meara, homme d'esprit, assez adroit, et moins entêté que
ses confrères des pratiques de la médecine anglaise. Napoléon, en fait
de médecine, n'avait foi qu'à celle de l'illustre Corvisart, qu'il
caractérisait par ces mots: l'_expérience chez un homme supérieur_,
ne voulait en général d'aucun remède, et repoussait absolument ceux
des médecins anglais. Il écoutait cependant le docteur O'Meara qu'il
avait pris à son service, se moquait de ses prescriptions, mais
s'entretenait avec lui tantôt en italien, tantôt en français, de
toutes sortes de sujets, puis l'envoyait à James-Town lui chercher des
nouvelles. Sir Hudson Lowe avait consenti à ce que le docteur O'Meara,
en sa qualité d'Anglais, restât auprès de Napoléon sans subir les
mêmes gênes que les autres habitants de Longwood, parce qu'il le
jugeait incapable de trahir son gouvernement (ce qui était vrai), et
qu'il le croyait tout au plus capable de quelques complaisances sans
danger. Se conduisant assez adroitement dans cette position délicate,
le docteur O'Meara s'en tirait sans trahir personne, rendait à
Napoléon le service fort innocent de lui apporter quelques nouvelles
d'Europe, rendait à sir Hudson Lowe le service de constater chaque
jour la présence du prisonnier, ce que l'officier résidant à Longwood
ne pouvait pas toujours faire, et trouvait encore le moyen de plaire à
Londres en transmettant au prince régent des détails sur Napoléon,
qui, sans être une infidélité envers celui-ci, offraient à la
curiosité du prince un intérêt véritable.
[En marge: Nouvelles d'Europe.]
[En marge: Napoléon fort touché de celles qu'il reçoit de sa famille.]
[En marge: Elle lui offre sa présence et sa fortune, qu'il n'accepte
pas.]
De certains points du plateau de Longwood on découvrait la mer, et dès
qu'une voile se montrait, on voulait savoir quel était le navire qui
arrivait, d'où il venait, quelles personnes, quelles choses il avait à
bord. Tout de suite on dépêchait le docteur O'Meara à James-Town, et
il rapportait souvent les journaux, quelquefois même des lettres
soustraites à la surveillance de sir Hudson Lowe. Napoléon s'était
ainsi procuré des nouvelles qui avaient un instant charmé son malheur.
Tantôt il avait appris l'acquittement de Drouot, l'évasion de
Lavallette, événements dont il s'était fort réjoui, tantôt la fameuse
ordonnance du 5 septembre, qui l'avait confirmé dans la douce
espérance que le parti de la violence serait bientôt vaincu dans toute
l'Europe. Il avait reçu aussi de sa famille des lettres qui l'avaient
vivement ému. Les unes lui disaient que son fils se portait bien et
grandissait à vue d'oeil, les autres que sa mère, sa soeur Pauline,
ses frères, désiraient le joindre à Sainte-Hélène, et mettaient leur
fortune à sa disposition. Napoléon très-touché de ces offres était
résolu à les refuser. Se considérant à Sainte-Hélène comme un condamné
à mort, il n'aurait pas plus supporté que sa mère et sa soeur y
vinssent, qu'il n'aurait voulu les voir monter sur l'échafaud avec
lui. Sachant qu'excepté le cardinal Fesch et sa mère, ses proches
avaient à peine de quoi vivre, et ayant de plus 4 à 5 millions
secrètement déposés chez M. Laffitte, il n'aurait pas consenti à leur
être à charge. D'ailleurs il n'avait même plus besoin de recourir à ce
dépôt, car sir Hudson Lowe après l'avoir tourmenté sur les dépenses de
sa maison, avait cessé d'y insister. Il fit donc remercier ses proches
de leurs offres, en disant qu'en y étant très-sensible il ne les
acceptait point.
[En marge: Visite de quelques Anglais revenant des Indes.]
[En marge: Langage que leur tient Napoléon.]
Malgré sa réclusion absolue, Napoléon reçut quelques Anglais à
l'époque du retour en Europe de la flotte des Indes. Ce moment, comme
nous l'avons dit, était celui d'une véritable fête à Sainte-Hélène,
car les bâtiments venant de cette destination lointaine prenaient des
vivres frais à James-Town, y laissaient ou de l'argent ou des
marchandises, et animaient un instant la solitude profonde de ce
rocher perdu au milieu de l'Océan. Naturellement la curiosité de voir
Napoléon était extrême chez les voyageurs de toute condition, et
d'autant plus vive qu'ils avaient plus de culture d'esprit. De grands
dignitaires, des magistrats, des savants, passagers sur la flotte des
Indes, se mettant au-dessus des mesquines prescriptions de sir Hudson
Lowe, s'adressèrent directement au grand maréchal pour obtenir
l'honneur d'être présentés à Napoléon. Dans le nombre on compta lord
Amherst et plusieurs personnages distingués. Napoléon les admit auprès
de lui, se montra plein de calme, de douceur, de bonne grâce, et
s'entretint longuement avec eux, tantôt des Indes, tantôt des affaires
anglaises elles-mêmes, et toujours avec sa supériorité d'esprit
accoutumée. Les plus importants lui demandant ses messages pour
l'Europe, il leur répondit avec une noble résignation: Je ne vous
charge de rien. Rapportez à vos ministres ce que vous avez vu. Je suis
ici sur un rocher, qu'on a rendu pour moi plus étroit encore que la
nature ne l'avait fait, et sur lequel je ne puis pas même me promener
à cheval, après avoir été à cheval toute ma vie. J'habite sous un toit
de planches, où je suis tantôt dévoré par la chaleur, tantôt envahi
par une humidité pénétrante. Je ne puis en sortir sans être entouré de
sbires par un geôlier impitoyable. Je ne puis ni écrire à ma famille,
ni recevoir de ses nouvelles sans avoir ce geôlier pour confident. On
m'a ôté déjà deux de mes compagnons, et Dieu sait si on me laissera
ceux qui me restent! Si on voulait ma mort, il eût été plus noble de
me traiter en soldat comme l'illustre Ney. Si ce n'est pas cela qu'on
veut, qu'on me donne de l'air et de l'espace. Qu'on ne craigne pas mon
évasion. Je sais qu'il n'y a plus dans le monde de place pour moi, et
que mon seul avenir est d'expirer dans vos fers. Mais la question est
de savoir si, en y demeurant, j'y serai à la torture. Au surplus je ne
demande rien; que ceux qui auront vu ma situation, et que leur coeur
portera à la faire connaître, le fassent. Je ne les en prie même
pas.--
[En marge: La santé de Napoléon décline rapidement.]
L'état de Napoléon justifiait assez les tristes pressentiments
auxquels il se livrait en parlant de lui-même. Ceux qui le voyaient
étaient frappés de la profonde altération de ses traits, et bien qu'il
ne fût pas encore à la veille de sa mort, on pouvait aisément augurer
qu'elle ne serait pas éloignée. L'aversion qu'il avait conçue pour la
promenade à cheval telle qu'on la lui avait permise, l'avait amené à
négliger complétement ce genre d'exercice. Malgré la belle saison
arrivant vers la fin de 1817 à Sainte-Hélène, il passa presque six
mois sans mettre le pied à l'étrier. Le docteur O'Meara lui
pronostiquant que cette renonciation aux exercices de toute sa vie lui
serait funeste: Tant mieux, répondait-il; la fin viendra plus
vite.--Il commençait à éprouver une douleur sourde au côté droit, et
Marchand lui disait qu'il aurait besoin d'un peu d'exercice. Oui,
disait-il en soupirant, il me serait bon de faire à cheval une course
de dix à douze lieues; mais le peut-on sur ce rocher?--Il avait
toujours eu le goût des bains prolongés; il se livra plus que jamais à
ce penchant, qui lui procurait un soulagement à la douleur dont il
souffrait. Il restait plusieurs heures de suite dans un bain chaud,
puis se couchait, et s'affaiblissait ainsi à vue d'oeil. Son esprit
attristé ne perdait ni en force, ni en éclat, mais son corps devenait
chaque jour plus débile, et il disait à ceux qui lui donnaient leurs
soins et paraissaient affligés de cet affaiblissement: Vous le voyez,
_ce n'était pas mon corps qui était de fer, c'était mon âme_.--
[En marge: Sir Hudson Lowe lui fait construire une maison nouvelle.]
Sir Hudson Lowe, en voyant décliner si vite la santé de Napoléon,
commença à s'inquiéter, craignant qu'on ne lui attribuât ce déclin
rapide. Bien des voix s'étaient élevées en Angleterre contre les
traitements infligés au captif de Sainte-Hélène, et il ne voulait pas
fournir un fondement à de telles accusations. N'osant lever
l'interdiction des promenades à cheval sans surveillance, il pensa
qu'un changement de demeure serait un remède efficace, d'autant que
les bâtiments de Longwood, construits en terre et en bois, tombaient
déjà en ruine. L'abandon de Plantation-House à l'illustre prisonnier
aurait répondu à toutes les convenances, mais il entendait le garder
pour sa famille, et il prit le parti de bâtir. Lord Bathurst l'y avait
autorisé, à condition que le nouvel emplacement ne coûterait pas trop
cher à acquérir. Soit que la dépense d'acquisition fût trop grande du
côté de Plantation-House, soit que le plateau de Longwood parût
toujours plus facile à surveiller, sir Hudson Lowe résolut d'y laisser
la nouvelle demeure de Napoléon, et seulement de choisir, en se
rapprochant du pic de Diane, un endroit où le vent du sud-est se
ferait moins sentir. Il fit part à Napoléon de ce projet, et lui
envoya tous les plans pour qu'il pût y introduire les changements qui
lui conviendraient. Napoléon répondit que toute habitation dans cette
partie de l'île serait funeste à sa santé, que d'ailleurs on mettrait
trois ou quatre ans à mener ces constructions à fin, que dans trois ou
quatre ans ce serait un tombeau et non pas une maison qu'il lui
faudrait; qu'il aurait eu l'incommodité des ouvriers dans son
voisinage, sans pouvoir profiter de leur travail, et que si c'était
son goût qu'on cherchait à connaître il déclarait qu'il ne désirait
nullement une maison nouvelle, et s'accommodait de celle qu'il avait,
bien suffisante pour y mourir.
[Date en marge: 1818.]
Sir Hudson Lowe ne se laissa point décourager par cette réponse, et
entreprit en effet de bâtir, en choisissant l'exposition la mieux
abritée possible, dans le district de Longwood, et en élevant un mur
de gazon qui épargnât aux yeux et aux oreilles des exilés la vue et le
bruit d'un chantier.
[En marge: Napoléon dicte beaucoup moins, et lit davantage.]
Le 1er janvier 1818 fut plus triste que les précédents, et beaucoup
plus que celui de 1817, quoique ce dernier eût été attristé par le
départ de M. de Las Cases. Napoléon travaillait moins, et semblait
découragé de dicter le récit de ses campagnes, s'en fiant à la
postérité du soin de sa gloire.--À quoi bon, disait-il, tous _ces
mémoires à consulter_, présentés à notre juge à tous, la postérité?
Nous sommes des plaideurs qui ennuient leur juge. La postérité est un
appréciateur des événements plus fin que nous. Elle saura bien
découvrir la vérité sans que nous nous donnions tant de peine pour la
lui faire parvenir.--Napoléon dictait moins, mais il lisait davantage.
Sa sensibilité au beau, devenue exquise par l'âge et la souffrance,
savourait avec délices les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain. Le soir,
parlant un peu moins des événements de sa vie, il parlait de ses
lectures, et parfois lisait à ses amis des passages des grands
écrivains de tous les temps avec l'accent d'une haute et sûre
intelligence.
[En marge: Son jugement sur les grands écrivains.]
Il lisait souvent l'Écriture sainte, dont la grandeur frappait son
génie; mais Homère avait sa préférence sur tout autre monument de
l'antiquité. Il le trouvait grand et vrai, paraissait charmé du
contraste qu'offraient les sentiments délicats, nobles, souvent
sublimes des personnages de l'Iliade, avec leurs moeurs simples
jusqu'à la grossièreté, et faisait la remarque que peu importait le
costume jeté sur l'homme, pourvu que cet homme fût l'homme véritable,
celui de tous les temps et de tous les pays. Ce qui le charmait encore
dans Homère, c'était avec la grandeur la parfaite vérité.--Homère,
disait-il, a vu, agi. Virgile, au contraire, est un _régent de
collége_, qui n'a rien vu, ni rien fait.--Cette sévérité à l'égard de
Virgile provenait de ce que Napoléon, ne sachant pas assez le latin
pour apprécier la délicieuse langue du poëte d'Ausonie, n'était
sensible qu'à la vérité et à la majesté des tableaux, moindre chez
Virgile que chez Homère.
Parmi les écrivains modernes les auteurs dramatiques avaient sa
préférence. Il n'aimait pas les genres incertains, ni le mélange du
comique avec le tragique. Il méprisait ce que nous appelons le drame,
et disait, que c'était la _tragédie des femmes de chambre_. Il vantait
la grandeur chez Corneille, l'éloquence des sentiments chez Racine, et
la profondeur comique chez Molière, prisait peu Voltaire comme auteur
dramatique, en l'admirant d'ailleurs beaucoup comme prosateur pour le
fond et la forme. Sensible à la grâce mais toujours positif, il lisait
avec un plaisir infini madame de Sévigné, en disant cependant qu'après
l'avoir lue avec délices il ne lui en restait rien. Il trouvait
l'histoire médiocrement écrite en France, excepté les mémoires, et
s'en prenait de cette infériorité à l'ignorance des affaires dans
laquelle on avait fait vivre les gens de lettres. Il entrait
volontiers dans les difficultés de cet art, qu'il avait pratiqué
lui-même, et s'écriait à propos de l'histoire de France: Il n'y a pas
de milieu, il la faut en deux volumes, ou en cent.--
[En marge: Ses opinions religieuses.]