Le 1er janvier 1817 fut pour la colonie exilée l'occasion d'une petite

fête de famille. Les amis de Napoléon avaient soin de saisir les

anniversaires pour venir tous ensemble lui présenter leurs hommages,

comme ils faisaient jadis aux Tuileries, et lui prouver que proscrit,

chargé de chaînes, il était toujours pour eux l'empereur Napoléon. Ce

n'étaient plus comme aux Tuileries les fêtes de l'orgueil, mais celles

du coeur, du coeur contrit, humilié, et d'autant plus expansif qu'il

était plus malheureux. Madame Bertrand, madame de Montholon,

accompagnées de leurs maris, tenant leurs enfants par la main, le

général Gourgaud, et après eux Marchand avec les serviteurs qui

avaient suivi leur maître à Sainte-Hélène, vinrent ce 1er janvier lui

présenter leurs voeux. Quels voeux, hélas! Que sa vie sur ce rocher ne

fût pas trop amère, que sa santé ne déclinât pas trop vite, que

certaines souffrances physiques dont il commençait à sentir l'atteinte

ne fussent pas trop aiguës, car pour le revoir en France rétabli sur

le trône, ou seulement libre en Amérique, personne n'osait y songer,

et encore moins en parler. Napoléon était plus triste que de coutume,

à cause des souvenirs que réveillait cette journée, et aussi à cause

du départ de MM. de Las Cases. Il accueillit ses compagnons avec des

marques d'attendrissement qui ne lui étaient pas ordinaires, et les

remercia de leur dévouement de la manière la plus expressive. Il avait

toujours pris beaucoup de plaisir à faire des dons, et des quelques

débris de son opulence que Marchand avait sauvés, il avait composé un

petit trésor pour témoigner de temps en temps sa gratitude à ceux qui

lui rendaient service. Il y puisa pour donner soit aux enfants qu'il

aimait, soit à leurs parents, quelques objets qui devaient être pour

eux de précieux souvenirs de famille. Après ces épanchements, la

journée étant fort belle, il déjeuna avec ses compagnons d'exil sous

la tente que l'amiral Malcolm lui avait fait dresser, et qui lui

procurait la seule ombre dont il pût jouir à Longwood. On y passa la

plus grande partie du jour, et peu à peu la beauté du ciel, les

témoignages de ses amis, un doux et cordial entretien, semblèrent

dissiper la sombre tristesse qui couvrait le front de Napoléon. On

parla de la France, on s'occupa du passé autrefois si éblouissant, on

ne dit rien du présent, et pour la première fois cependant on osa dire

quelques mots de l'avenir que d'ordinaire on ne cherchait pas à

pénétrer, car si profondément qu'on y regardât, on n'y découvrait que

la prison! Pourtant une sorte d'espérance commençait à poindre, et

cette espérance naissait de la possibilité d'un changement ministériel

en Angleterre. À en juger par les journaux il était facile de voir

qu'à la suite des emportements de 1815 il s'opérait un retour dans les

esprits, que les peuples revenaient aux idées de liberté, et qu'en

revenant à ces idées les haines contre la France perdaient de leur

violence. Le ministère de lord Castlereagh était vivement attaqué.

L'opposition avait demandé compte à lord Bathurst de ses cruautés

envers le prisonnier de Sainte-Hélène, et il n'y avait aucune

invraisemblance à supposer un prochain changement dans le cabinet

britannique. On n'allait certes pas jusqu'à imaginer que Napoléon

pourrait devoir un rôle quelconque à un nouveau ministère, mais ce

ministère pourrait bien alléger les fers du prisonnier, le transporter

dans une autre île, qui sait même? peut-être lui ouvrir la libre

Amérique. C'était peu probable, mais l'âme humaine à défaut

d'espérances fondées, se repaît de chimères, tant il lui est

impossible de ne pas espérer! On rêva donc quelque peu dans cette

journée, et on se sépara soulagé.

[En marge: Année 1817, plus triste que les précédentes.]

[En marge: Napoléon ne sort plus, et sa santé s'en ressent

profondément.]

L'année 1817 fut plus triste encore que l'année 1816, et tout

présageait qu'il en serait ainsi des autres, car dans cette captivité

sans fin présumable, et qui n'avait d'autre perspective que la mort,

la tristesse devait aller toujours en croissant. Les promenades à

cheval qui étaient indispensables à la santé de Napoléon, avaient

complétement cessé. Le cercle de trois à quatre lieues dans lequel il

était obligé de se renfermer s'il tenait à être seul, avait fini par

lui paraître aussi étroit que le préau d'une prison. Ayant voulu le

franchir et s'étant engagé dans les parties inconnues de l'île, il

avait plusieurs fois échappé à l'officier chargé de le suivre, et

celui-ci ayant fait l'observation que pour être fidèle à ses ordres il

serait forcé de se tenir plus près, Napoléon avait renoncé à monter à

cheval. Il était resté jusqu'à deux mois sans sortir autrement que

pour faire une courte promenade à pied. Précédemment il recevait

quelquefois des Anglais ou des Hollandais revenant des Indes en

Europe, lesquels demandaient au grand maréchal Bertrand l'honneur de

lui être présentés. Sir Hudson Lowe ayant essayé de changer cette

manière de procéder, et Napoléon voyant qu'on voulait faire de

Longwood un guichet qui ne s'ouvrirait que par la main de son geôlier,

ne recevait plus personne. Cette réclusion absolue, surtout depuis le

départ de M. de Las Cases, faisant cesser pour lui toute distraction,

il était tombé dans une sorte d'inertie morale, qui, jointe à son

inertie physique, devait produire sur lui les effets les plus prompts

et les plus funestes.

[En marge: Arrivée des commissaires européens à Sainte-Hélène.]

[En marge: Leurs caractères particuliers et leurs dispositions.]

À cette époque arrivèrent trois commissaires des puissances alliées,

ayant mission de veiller à la garde du prisonnier de Sainte-Hélène de

concert avec sir Hudson Lowe. Les puissances avaient en effet signé un

traité par lequel approuvant tout ce que l'Angleterre avait fait

précédemment, elles lui déléguaient le soin de détenir Napoléon, à

condition toutefois que des commissaires nommés par elles pourraient

résider à Sainte-Hélène, s'assurer de la présence continue du

prisonnier, et veiller tant à sa garde qu'aux traitements qui lui

seraient infligés. La Prusse s'en fiant aux Anglais du soin de garder

son ancien ennemi, et ne s'intéressant pas assez à lui pour chercher à

savoir comment on le traitait, n'avait envoyé personne. La Russie,

l'Autriche, la France, avaient expédié chacune un commissaire. Ces

commissaires confinés dans une île presque inhabitée, n'avaient qu'un

dédommagement en perspective, c'était de voir et d'entretenir

quelquefois l'illustre prisonnier. L'envoyé français, M. de Montchenu,

vieux royaliste, fort passionné mais point méchant, répétait sans

cesse que c'étaient les gens d'esprit qui avaient fait l'abominable

révolution française, que leur chef Napoléon, plus spirituel, plus

scélérat qu'eux tous ensemble, était un démon à garder dans une cage

de fer. Il n'avait aucune envie de le fréquenter, mais il désirait se

procurer le plus souvent possible la certitude physique de sa présence

à Sainte-Hélène. M. de Sturmer, envoyé autrichien, au service du plus

curieux des hommes d'État, le prince de Metternich, aurait voulu

pouvoir amuser son chef par des détails piquants. Le commissaire

russe, M. de Balmain, chargé par Alexandre de veiller à ce qu'on

gardât Napoléon sûrement, mais pas trop cruellement, avait bien aussi

quelque envie de le voir, mais moins que ses deux collègues, et se

moquait assez volontiers des inquiétudes du Français et de la

curiosité de l'Autrichien.

[En marge: Cause qui les empêche d'être admis auprès de Napoléon.]

[En marge: Leurs communications indirectes avec les prisonniers.]

L'attente de ces trois commissaires fut singulièrement trompée en

arrivant à Sainte-Hélène. Sir Hudson Lowe les ayant annoncés à

Longwood comme accrédités en vertu du traité du 2 août 1815, Napoléon

refusa péremptoirement de les admettre à ce titre. D'une opiniâtreté

invincible dans le malheur comme dans le bonheur, il ne voulait pas

s'écarter du principe qu'il avait posé, et d'après lequel il soutenait

que s'étant volontairement confié à l'Angleterre, on n'avait pas le

droit de le constituer prisonnier. Par ce motif, il avait déclaré que

prêt à recevoir ces messieurs avec plaisir s'ils se présentaient comme

individus, il ne les recevrait pas introduits auprès de lui en vertu

du traité du 2 août. Cette fidélité à son thème était fort

regrettable, car outre les distractions qu'il aurait trouvées dans la

société de ces commissaires, il aurait pu par leur entremise faire

parvenir à Vienne et à Saint-Pétersbourg certains détails de sa

captivité, qui probablement auraient ému la pudeur de l'empereur

François, et l'excellent coeur d'Alexandre. Sir Hudson Lowe qui en

jugeait ainsi, saisit avec empressement la difficulté soulevée par

Napoléon, et déclara que les trois commissaires n'entreraient à

Longwood qu'en vertu du traité précité. Ce n'était point l'avis des

trois commissaires qui auraient bien désiré, n'importe à quel titre,

être admis auprès de Napoléon, soit pour s'assurer de sa présence,

soit pour jouir d'une société que tout le monde eût enviée. Mais sir

Hudson Lowe, craignant l'ingérance de ces commissaires dans les

questions relatives à la garde des prisonniers, ne voulut se prêter à

aucun accommodement, et ils restèrent à Sainte-Hélène sans pouvoir

pénétrer à Longwood. De temps en temps ils montaient à cheval,

allaient faire le tour des bâtiments occupés par Napoléon, se

plaçaient aux issues où ils espéraient le rencontrer, et étaient

réduits ou à l'apercevoir de très-loin, ou à recueillir quelques

détails des allants et venants. Ils s'en procuraient aussi par les

compagnons de Napoléon lui-même. Ils avaient connu l'un le grand

maréchal Bertrand, l'autre les généraux Montholon et Gourgaud. Ils les

recevaient, ou bien allaient à Hutt's-Gate rendre visite à madame

Bertrand. Ils s'assuraient ainsi de la présence à Longwood de

l'illustre prisonnier, et laissaient échapper des nouvelles qui, fort

insignifiantes à leurs yeux, étaient d'un prix infini pour de pauvres

captifs relégués dans une île déserte à deux mille lieues de leur

patrie. M. de Montholon, le plus adroit des habitants de Longwood,

avait l'art de faire parler les commissaires, et de leur arracher

parfois quelques détails intéressants. Cherchant à flatter son maître

malheureux, à réveiller en lui l'espérance éteinte, il s'attachait à

lui persuader tantôt que le commissaire russe allait dénoncer à

l'empereur Alexandre les traitements qu'on lui faisait subir, tantôt

que le mouvement des esprits en Angleterre se prononçait contre le

cabinet Castlereagh, et qu'avec de nouveaux ministres il obtiendrait

sinon la liberté de vivre en Amérique, au moins un changement de

résidence.

[En marge: Services que le docteur O'Meara rend à Napoléon.]

Le hasard avait aussi procuré à Napoléon un moyen de communication

avec l'Europe, par l'établissement auprès de lui du docteur O'Meara.

Napoléon n'ayant pas de médecin en quittant la France, en avait

remarqué un à bord du _Bellérophon_, qui avait su lui plaire. C'était

le docteur O'Meara, homme d'esprit, assez adroit, et moins entêté que

ses confrères des pratiques de la médecine anglaise. Napoléon, en fait

de médecine, n'avait foi qu'à celle de l'illustre Corvisart, qu'il

caractérisait par ces mots: l'_expérience chez un homme supérieur_,

ne voulait en général d'aucun remède, et repoussait absolument ceux

des médecins anglais. Il écoutait cependant le docteur O'Meara qu'il

avait pris à son service, se moquait de ses prescriptions, mais

s'entretenait avec lui tantôt en italien, tantôt en français, de

toutes sortes de sujets, puis l'envoyait à James-Town lui chercher des

nouvelles. Sir Hudson Lowe avait consenti à ce que le docteur O'Meara,

en sa qualité d'Anglais, restât auprès de Napoléon sans subir les

mêmes gênes que les autres habitants de Longwood, parce qu'il le

jugeait incapable de trahir son gouvernement (ce qui était vrai), et

qu'il le croyait tout au plus capable de quelques complaisances sans

danger. Se conduisant assez adroitement dans cette position délicate,

le docteur O'Meara s'en tirait sans trahir personne, rendait à

Napoléon le service fort innocent de lui apporter quelques nouvelles

d'Europe, rendait à sir Hudson Lowe le service de constater chaque

jour la présence du prisonnier, ce que l'officier résidant à Longwood

ne pouvait pas toujours faire, et trouvait encore le moyen de plaire à

Londres en transmettant au prince régent des détails sur Napoléon,

qui, sans être une infidélité envers celui-ci, offraient à la

curiosité du prince un intérêt véritable.

[En marge: Nouvelles d'Europe.]

[En marge: Napoléon fort touché de celles qu'il reçoit de sa famille.]

[En marge: Elle lui offre sa présence et sa fortune, qu'il n'accepte

pas.]

De certains points du plateau de Longwood on découvrait la mer, et dès

qu'une voile se montrait, on voulait savoir quel était le navire qui

arrivait, d'où il venait, quelles personnes, quelles choses il avait à

bord. Tout de suite on dépêchait le docteur O'Meara à James-Town, et

il rapportait souvent les journaux, quelquefois même des lettres

soustraites à la surveillance de sir Hudson Lowe. Napoléon s'était

ainsi procuré des nouvelles qui avaient un instant charmé son malheur.

Tantôt il avait appris l'acquittement de Drouot, l'évasion de

Lavallette, événements dont il s'était fort réjoui, tantôt la fameuse

ordonnance du 5 septembre, qui l'avait confirmé dans la douce

espérance que le parti de la violence serait bientôt vaincu dans toute

l'Europe. Il avait reçu aussi de sa famille des lettres qui l'avaient

vivement ému. Les unes lui disaient que son fils se portait bien et

grandissait à vue d'oeil, les autres que sa mère, sa soeur Pauline,

ses frères, désiraient le joindre à Sainte-Hélène, et mettaient leur

fortune à sa disposition. Napoléon très-touché de ces offres était

résolu à les refuser. Se considérant à Sainte-Hélène comme un condamné

à mort, il n'aurait pas plus supporté que sa mère et sa soeur y

vinssent, qu'il n'aurait voulu les voir monter sur l'échafaud avec

lui. Sachant qu'excepté le cardinal Fesch et sa mère, ses proches

avaient à peine de quoi vivre, et ayant de plus 4 à 5 millions

secrètement déposés chez M. Laffitte, il n'aurait pas consenti à leur

être à charge. D'ailleurs il n'avait même plus besoin de recourir à ce

dépôt, car sir Hudson Lowe après l'avoir tourmenté sur les dépenses de

sa maison, avait cessé d'y insister. Il fit donc remercier ses proches

de leurs offres, en disant qu'en y étant très-sensible il ne les

acceptait point.

[En marge: Visite de quelques Anglais revenant des Indes.]

[En marge: Langage que leur tient Napoléon.]

Malgré sa réclusion absolue, Napoléon reçut quelques Anglais à

l'époque du retour en Europe de la flotte des Indes. Ce moment, comme

nous l'avons dit, était celui d'une véritable fête à Sainte-Hélène,

car les bâtiments venant de cette destination lointaine prenaient des

vivres frais à James-Town, y laissaient ou de l'argent ou des

marchandises, et animaient un instant la solitude profonde de ce

rocher perdu au milieu de l'Océan. Naturellement la curiosité de voir

Napoléon était extrême chez les voyageurs de toute condition, et

d'autant plus vive qu'ils avaient plus de culture d'esprit. De grands

dignitaires, des magistrats, des savants, passagers sur la flotte des

Indes, se mettant au-dessus des mesquines prescriptions de sir Hudson

Lowe, s'adressèrent directement au grand maréchal pour obtenir

l'honneur d'être présentés à Napoléon. Dans le nombre on compta lord

Amherst et plusieurs personnages distingués. Napoléon les admit auprès

de lui, se montra plein de calme, de douceur, de bonne grâce, et

s'entretint longuement avec eux, tantôt des Indes, tantôt des affaires

anglaises elles-mêmes, et toujours avec sa supériorité d'esprit

accoutumée. Les plus importants lui demandant ses messages pour

l'Europe, il leur répondit avec une noble résignation: Je ne vous

charge de rien. Rapportez à vos ministres ce que vous avez vu. Je suis

ici sur un rocher, qu'on a rendu pour moi plus étroit encore que la

nature ne l'avait fait, et sur lequel je ne puis pas même me promener

à cheval, après avoir été à cheval toute ma vie. J'habite sous un toit

de planches, où je suis tantôt dévoré par la chaleur, tantôt envahi

par une humidité pénétrante. Je ne puis en sortir sans être entouré de

sbires par un geôlier impitoyable. Je ne puis ni écrire à ma famille,

ni recevoir de ses nouvelles sans avoir ce geôlier pour confident. On

m'a ôté déjà deux de mes compagnons, et Dieu sait si on me laissera

ceux qui me restent! Si on voulait ma mort, il eût été plus noble de

me traiter en soldat comme l'illustre Ney. Si ce n'est pas cela qu'on

veut, qu'on me donne de l'air et de l'espace. Qu'on ne craigne pas mon

évasion. Je sais qu'il n'y a plus dans le monde de place pour moi, et

que mon seul avenir est d'expirer dans vos fers. Mais la question est

de savoir si, en y demeurant, j'y serai à la torture. Au surplus je ne

demande rien; que ceux qui auront vu ma situation, et que leur coeur

portera à la faire connaître, le fassent. Je ne les en prie même

pas.--

[En marge: La santé de Napoléon décline rapidement.]

L'état de Napoléon justifiait assez les tristes pressentiments

auxquels il se livrait en parlant de lui-même. Ceux qui le voyaient

étaient frappés de la profonde altération de ses traits, et bien qu'il

ne fût pas encore à la veille de sa mort, on pouvait aisément augurer

qu'elle ne serait pas éloignée. L'aversion qu'il avait conçue pour la

promenade à cheval telle qu'on la lui avait permise, l'avait amené à

négliger complétement ce genre d'exercice. Malgré la belle saison

arrivant vers la fin de 1817 à Sainte-Hélène, il passa presque six

mois sans mettre le pied à l'étrier. Le docteur O'Meara lui

pronostiquant que cette renonciation aux exercices de toute sa vie lui

serait funeste: Tant mieux, répondait-il; la fin viendra plus

vite.--Il commençait à éprouver une douleur sourde au côté droit, et

Marchand lui disait qu'il aurait besoin d'un peu d'exercice. Oui,

disait-il en soupirant, il me serait bon de faire à cheval une course

de dix à douze lieues; mais le peut-on sur ce rocher?--Il avait

toujours eu le goût des bains prolongés; il se livra plus que jamais à

ce penchant, qui lui procurait un soulagement à la douleur dont il

souffrait. Il restait plusieurs heures de suite dans un bain chaud,

puis se couchait, et s'affaiblissait ainsi à vue d'oeil. Son esprit

attristé ne perdait ni en force, ni en éclat, mais son corps devenait

chaque jour plus débile, et il disait à ceux qui lui donnaient leurs

soins et paraissaient affligés de cet affaiblissement: Vous le voyez,

_ce n'était pas mon corps qui était de fer, c'était mon âme_.--

[En marge: Sir Hudson Lowe lui fait construire une maison nouvelle.]

Sir Hudson Lowe, en voyant décliner si vite la santé de Napoléon,

commença à s'inquiéter, craignant qu'on ne lui attribuât ce déclin

rapide. Bien des voix s'étaient élevées en Angleterre contre les

traitements infligés au captif de Sainte-Hélène, et il ne voulait pas

fournir un fondement à de telles accusations. N'osant lever

l'interdiction des promenades à cheval sans surveillance, il pensa

qu'un changement de demeure serait un remède efficace, d'autant que

les bâtiments de Longwood, construits en terre et en bois, tombaient

déjà en ruine. L'abandon de Plantation-House à l'illustre prisonnier

aurait répondu à toutes les convenances, mais il entendait le garder

pour sa famille, et il prit le parti de bâtir. Lord Bathurst l'y avait

autorisé, à condition que le nouvel emplacement ne coûterait pas trop

cher à acquérir. Soit que la dépense d'acquisition fût trop grande du

côté de Plantation-House, soit que le plateau de Longwood parût

toujours plus facile à surveiller, sir Hudson Lowe résolut d'y laisser

la nouvelle demeure de Napoléon, et seulement de choisir, en se

rapprochant du pic de Diane, un endroit où le vent du sud-est se

ferait moins sentir. Il fit part à Napoléon de ce projet, et lui

envoya tous les plans pour qu'il pût y introduire les changements qui

lui conviendraient. Napoléon répondit que toute habitation dans cette

partie de l'île serait funeste à sa santé, que d'ailleurs on mettrait

trois ou quatre ans à mener ces constructions à fin, que dans trois ou

quatre ans ce serait un tombeau et non pas une maison qu'il lui

faudrait; qu'il aurait eu l'incommodité des ouvriers dans son

voisinage, sans pouvoir profiter de leur travail, et que si c'était

son goût qu'on cherchait à connaître il déclarait qu'il ne désirait

nullement une maison nouvelle, et s'accommodait de celle qu'il avait,

bien suffisante pour y mourir.

[Date en marge: 1818.]

Sir Hudson Lowe ne se laissa point décourager par cette réponse, et

entreprit en effet de bâtir, en choisissant l'exposition la mieux

abritée possible, dans le district de Longwood, et en élevant un mur

de gazon qui épargnât aux yeux et aux oreilles des exilés la vue et le

bruit d'un chantier.

[En marge: Napoléon dicte beaucoup moins, et lit davantage.]

Le 1er janvier 1818 fut plus triste que les précédents, et beaucoup

plus que celui de 1817, quoique ce dernier eût été attristé par le

départ de M. de Las Cases. Napoléon travaillait moins, et semblait

découragé de dicter le récit de ses campagnes, s'en fiant à la

postérité du soin de sa gloire.--À quoi bon, disait-il, tous _ces

mémoires à consulter_, présentés à notre juge à tous, la postérité?

Nous sommes des plaideurs qui ennuient leur juge. La postérité est un

appréciateur des événements plus fin que nous. Elle saura bien

découvrir la vérité sans que nous nous donnions tant de peine pour la

lui faire parvenir.--Napoléon dictait moins, mais il lisait davantage.

Sa sensibilité au beau, devenue exquise par l'âge et la souffrance,

savourait avec délices les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain. Le soir,

parlant un peu moins des événements de sa vie, il parlait de ses

lectures, et parfois lisait à ses amis des passages des grands

écrivains de tous les temps avec l'accent d'une haute et sûre

intelligence.

[En marge: Son jugement sur les grands écrivains.]

Il lisait souvent l'Écriture sainte, dont la grandeur frappait son

génie; mais Homère avait sa préférence sur tout autre monument de

l'antiquité. Il le trouvait grand et vrai, paraissait charmé du

contraste qu'offraient les sentiments délicats, nobles, souvent

sublimes des personnages de l'Iliade, avec leurs moeurs simples

jusqu'à la grossièreté, et faisait la remarque que peu importait le

costume jeté sur l'homme, pourvu que cet homme fût l'homme véritable,

celui de tous les temps et de tous les pays. Ce qui le charmait encore

dans Homère, c'était avec la grandeur la parfaite vérité.--Homère,

disait-il, a vu, agi. Virgile, au contraire, est un _régent de

collége_, qui n'a rien vu, ni rien fait.--Cette sévérité à l'égard de

Virgile provenait de ce que Napoléon, ne sachant pas assez le latin

pour apprécier la délicieuse langue du poëte d'Ausonie, n'était

sensible qu'à la vérité et à la majesté des tableaux, moindre chez

Virgile que chez Homère.

Parmi les écrivains modernes les auteurs dramatiques avaient sa

préférence. Il n'aimait pas les genres incertains, ni le mélange du

comique avec le tragique. Il méprisait ce que nous appelons le drame,

et disait, que c'était la _tragédie des femmes de chambre_. Il vantait

la grandeur chez Corneille, l'éloquence des sentiments chez Racine, et

la profondeur comique chez Molière, prisait peu Voltaire comme auteur

dramatique, en l'admirant d'ailleurs beaucoup comme prosateur pour le

fond et la forme. Sensible à la grâce mais toujours positif, il lisait

avec un plaisir infini madame de Sévigné, en disant cependant qu'après

l'avoir lue avec délices il ne lui en restait rien. Il trouvait

l'histoire médiocrement écrite en France, excepté les mémoires, et

s'en prenait de cette infériorité à l'ignorance des affaires dans

laquelle on avait fait vivre les gens de lettres. Il entrait

volontiers dans les difficultés de cet art, qu'il avait pratiqué

lui-même, et s'écriait à propos de l'histoire de France: Il n'y a pas

de milieu, il la faut en deux volumes, ou en cent.--

[En marge: Ses opinions religieuses.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 48 / 59 段