ne pouvant venir à bout de l'Angleterre il s'était jeté sur le
continent, Napoléon n'en fournissait pas une raison valable. Cette
monarchie universelle, il ne la voulait, disait-il, que temporaire;
c'était une dictature au dehors, comme la dictature au dedans que la
France lui avait conférée, et qu'il aurait déposée avec le
temps.--D'abord si la France en 1800 demandait un bras puissant pour
la sauver de l'anarchie, l'Europe ne désirait rien de semblable. Ce
dont elle voulait être préservée, c'était de l'ambition du nouveau
chef qui gouvernait alors la France, et le lui donner pour dictateur,
c'était tout simplement lui donner ce qu'elle craignait le plus,
c'était pour remède à son mal lui donner le mal lui-même. Il n'y avait
donc aucune vérité à vouloir déduire de la dictature au dedans la
dictature au dehors. Il aurait fallu en tous cas la rendre courte pour
la rendre tolérable, il aurait fallu par ses actes prouver aux peuples
qu'on l'exerçait dans leur intérêt, et leur faire du bien au lieu de
les accabler de maux, au point de les amener tous à se soulever en
1813 pour combattre et détruire cette dictature européenne.
Sur cette chimère de la monarchie universelle, Napoléon disait encore
que toujours on l'avait attaqué, et qu'obligé sans cesse de se
défendre il était devenu maître de l'Europe presque malgré lui: fausse
assertion souvent répétée par les adulateurs de sa mémoire et de son
système. Il est vrai que les puissances européennes, sous l'oppression
qu'elles subissaient, n'attendaient qu'un moment pour se révolter;
mais cette disposition à la révolte n'était que le résultat de
l'oppression même, et, au surplus, elles étaient si accablées après
Tilsit, que sans la guerre d'Espagne l'Autriche n'aurait pas essayé la
fameuse levée de boucliers de 1809, et qu'après la victoire de Wagram,
si Napoléon n'avait pas entrepris la guerre de Russie, personne n'eût
osé lever la main contre lui.
[En marge: Troisième faute.]
Il était plus sincère sur la troisième faute, la guerre d'Espagne.--La
guerre d'Espagne, disait-il, avait compromis la moralité de son
gouvernement, divisé et usé ses forces.--Lui seul pouvait dire si bien
et si complétement. Oui, l'événement de Bayonne avait paru une noire
perfidie; la guerre d'Espagne avait attiré au midi les armées dont il
aurait eu besoin au nord, et après avoir divisé ses forces les avait
usées par l'acharnement de la lutte. Mais comment était-il si sincère
sur ce point en l'étant si peu sur d'autres? C'était peut-être
l'évidence de la faute, et peut-être aussi la nature des excuses qu'il
trouvait à donner.--En ayant, disait-il, fondé en France _la quatrième
dynastie_, il ne pouvait souffrir en Espagne les Bourbons, que leur
situation destinait presque inévitablement à être les complices de
l'Angleterre.--Cette raison était assurément d'un certain poids; mais
si, au lieu de hâter la solution par un attentat, Napoléon l'eût
attendue de l'incapacité des Bourbons et de la popularité prodigieuse
dont il jouissait en Espagne, il eût été probablement appelé par les
Espagnols eux-mêmes à ranger les deux trônes sous une seule influence.
C'était donc une faute d'impatience (genre de faute que son caractère
le portait si souvent à commettre), et cette excuse de la guerre
d'Espagne, qui lui semblait assez bonne pour qu'il osât avouer son
erreur, ne valait guère mieux que la plupart de celles qu'il donnait
pour pallier les torts de sa politique.
[En marge: Quatrième et cinquième faute.]
Quant à la faute de n'avoir pas essayé de triompher des Espagnols par
la persévérance, et d'être allé chercher en Russie une solution qu'il
ne trouvait pas en Espagne même, il était assez sincère aussi, et à
cette occasion il faisait un singulier aveu.--En réalité, disait-il,
Alexandre ne désirait pas la guerre; je ne la désirais pas non plus,
et une fois sur le Niémen, nous étions comme _deux bravaches_, qui
n'auraient pas mieux demandé que de voir quelqu'un se jeter entre eux
pour les séparer. Mais un grand ministre des affaires étrangères
m'avait manqué à cette époque. Si j'avais eu M. de Talleyrand, par
exemple, la guerre de Russie n'aurait pas eu lieu...--Napoléon disait
vrai, mais il faisait là un aveu que doivent bien méditer les
ministres servant un maître engagé sur une pente dangereuse, et
n'ayant pas le courage de l'y arrêter.
Quant à la campagne elle-même, il en attribuait la funeste issue à
l'incendie de Moscou.--Il y avait à Moscou, disait-il, des vivres
pour nourrir toute une armée pendant plus de six mois. Si j'avais
hiverné là, j'aurais été _comme le vaisseau pris dans les glaces,
lequel recouvre la liberté de ses mouvements au retour du soleil_. Je
me serais trouvé entier au printemps, et si les Russes avaient reçu
des renforts, j'en aurais reçu de mon côté; et de même qu'en 1807,
après avoir essuyé la journée d'Eylau en février, j'avais rencontré
celle de Friedland en juin, j'aurais pu remporter quelque brillant
avantage au retour de la belle saison, et terminer la campagne de 1812
aussi heureusement que celle de 1807.--Ces raisons assurément avaient
quelque valeur, mais on peut répondre que si l'infanterie de l'armée
eût pu vivre à Moscou, la cavalerie et l'artillerie auraient manqué de
fourrages, que si les renforts avaient pu arriver jusqu'à Osterode en
1807, il n'était pas aussi facile de les amener jusqu'à Moscou, et
qu'enfin l'armée de 1812 n'avait plus les solides qualités de celle de
1807.
[En marge: Sixième et dernière faute.]
Quant à la dernière des fautes graves du règne, celle d'avoir refusé
la paix de Prague, Napoléon ne disait rien de plausible, ni même de
spécieux. Il répétait cette raison banale que l'Autriche n'était pas
de bonne foi, et qu'en ayant l'air de traiter à Prague elle était
secrètement engagée avec les puissances coalisées, allégation fausse
et que les documents les plus authentiques réfutent complétement. Si
en effet l'Autriche n'avait pas été de bonne foi à Prague, il y avait
un moyen de la confondre, c'était d'accepter ses conditions, qui
consistaient à nous laisser la Westphalie, la Hollande, le Piémont,
Florence, Rome, Naples, c'est-à-dire deux fois plus que nous ne
devions désirer, et à nous refuser seulement Lubeck, Hambourg, dont
nous n'avions que faire, la Sicile, que nous n'avions jamais eue,
l'Espagne, que nous avions perdue. Si, ces conditions acceptées, elle
nous avait manqué de parole, alors on l'eût convaincue de mensonge, et
on aurait eu l'opinion générale pour soi. Mais en fait il est constant
qu'elle eût accepté avec joie notre adhésion, car elle n'entreprenait
la guerre qu'en tremblant, et elle avait même formellement refusé de
s'engager avec les coalisés avant l'expiration du délai fatal assigné
à la médiation. Napoléon n'aimait pas à s'étendre sur ce sujet,
pénible pour son amour-propre, car il s'était lourdement trompé en
cette occasion, et avait cru qu'il faisait tellement peur à l'Autriche
que jamais elle n'oserait se décider contre lui. Il lui faisait peur
assurément, et beaucoup, mais non jusqu'à paralyser son jugement, et à
l'empêcher de prendre un parti dicté par ses intérêts les plus
évidents. Pour écarter ce reproche il disait que son mariage l'avait
perdu en lui inspirant une confiance funeste à l'égard de l'Autriche,
excuse peu digne, et fausse d'ailleurs, car M. de Metternich avait eu
soin de lui répéter sans cesse que le mariage avait dans les conseils
de la cour de Vienne un certain poids, mais un poids limité, et
n'empêcherait pas de lui déclarer la guerre s'il n'acceptait pas les
conditions proposées à Prague, lesquelles après tout n'avaient qu'un
inconvénient, c'était d'être trop belles pour nous.
Ainsi raisonnait Napoléon sur les événements de son règne, sincère,
comme on le voit, sur les points où son amour-propre trouvait des
excuses spécieuses, sophistique sur les points où il n'en trouvait
pas, sentant bien ses fautes sans le dire, et comptant sur l'immensité
de sa gloire pour le soutenir auprès des âges futurs, comme elle
l'avait déjà soutenu auprès des contemporains.
[En marge: Napoléon s'étend volontiers sur son gouvernement
intérieur.]
Il s'expliquait plus volontiers et avec plus de confiance sur tout ce
qui concernait le gouvernement intérieur de l'Empire. Là, il se
présentait avec raison comme un grand organisateur, qui, prenant en
1800 l'ancienne société brisée par le marteau de la Révolution, avait
de ses débris recomposé la société moderne. Il n'avait pas de peine à
démontrer pourquoi il avait cherché à fondre ensemble les diverses
classes de la France violemment divisées, à rappeler l'ancienne
noblesse, à élever jusqu'à elle la bourgeoisie, en donnant à celle-ci
des titres mérités par de grands-services, et à offrir ainsi à
l'Europe une société puissante, rajeunie et digne d'entrer en relation
avec elle. Seulement en tâchant de rendre la France présentable à
l'Europe, pour rétablir avec celle-ci des relations pacifiques, il
n'aurait pas fallu faire vivre cette malheureuse Europe dans des
terreurs continuelles. Sur tous ces points du reste Napoléon parlait
en législateur, en philosophe, en politique, et quand certains de ses
compagnons d'exil lui répétaient qu'il avait eu tort de s'entourer
d'anciens nobles qui l'avaient trahi, il repoussait énergiquement
cette objection, misérable selon lui, en leur adressant la réponse
péremptoire qui suit.--Les deux hommes qui ont le plus contribué à me
perdre, disait-il, c'est Marmont en 1814, en m'ôtant les forces avec
lesquelles j'allais détruire la coalition dans Paris, et Fouché en
1815, en soulevant la Chambre des représentants contre moi. Les vrais
traîtres, s'il y a eu des traîtres qui m'aient perdu, ce sont ces deux
hommes! Eh bien, étaient-ce d'anciens nobles?...--
[En marge: Sa politique à l'égard des diverses classes de la société
française.]
Napoléon rapportait ensuite avec complaisance tout ce qu'il avait fait
pour donner à la France une administration active, puissante, probe,
claire dans ses comptes. Il rappelait ses routes, ses canaux, ses
ports, ses monuments, ses travaux pour la confection du Code civil,
dont il attribuait une large part à Tronchet, sa longue présidence du
Conseil d'État, où régnait, disait-il, une grande liberté de
discussion, où souvent il était contredit avec opiniâtreté, car,
ajoutait-il, si les hommes sont courtisans, ils ont de l'amour-propre
aussi, et j'ai vu des conseillers d'État, de simples maîtres des
requêtes, une fois engagés, soutenir contre moi leur opinion avec
entêtement, tant il est vrai qu'il suffit d'assembler les hommes avec
l'intention sérieuse d'approfondir les affaires, pour qu'il naisse une
liberté relative, et quelquefois féconde, du moins en fait
d'administration.
[En marge: Son essai de liberté en 1815.]
Napoléon avouait qu'il n'avait pas été un monarque libéral, mais
soutenait qu'il avait été un monarque civilisateur, et ajoutait que,
chargé d'être dictateur, son rôle à lui ne pouvait pas être de donner
la liberté, mais de la préparer. Quant à l'essai de cette liberté fait
en 1815, il ne le désavouait pas, mais il en parlait peu, comme s'il
avait été confus d'une épreuve qui avait si mal tourné pour lui. À
cette occasion il s'exprimait sur les assemblées en homme qui les
connaissait bien, quoiqu'il les eût peu pratiquées, et imputait ses
mécomptes dans la Chambre des représentants à la nouveauté de cet
essai de liberté plus qu'à son vice fondamental.--Les assemblées,
disait-il, ont besoin de chefs pour les conduire, exactement comme les
armées. Mais il y a cette différence que les armées reçoivent les
chefs qu'on leur donne, et que les assemblées se les donnent à
elles-mêmes. Or, en 1815, la Chambre des représentants, réunie au
bruit du canon, n'avait pu encore ni chercher, ni trouver ses chefs.--
[En marge: Ce qu'il aurait fait s'il avait vieilli sur le trône.]
En toutes choses Napoléon disait qu'il n'avait pu avoir que des
projets, qu'il n'avait eu le temps de rien achever, que son règne
n'était qu'une suite d'ébauches, et alors se prenant à rêver, il
aimait à se représenter tout ce qu'il aurait fait s'il avait pu
obtenir de l'Europe une paix franche et durable, (paix qu'il avait
repoussée malheureusement quand il aurait pu l'obtenir, comme en 1813
par exemple, et qu'il n'avait voulue qu'en 1815, lorsqu'elle était
devenue impossible!)--J'aurais, disait-il, accordé à mes sujets une
large part dans le gouvernement. Je les aurais appelés autour de moi
dans des assemblées vraiment libres, j'aurais écouté, je me serais
laissé contredire, et, ne me bornant pas à les appeler autour de moi,
je serais allé à eux. J'aurais voyagé avec mes propres chevaux à
travers la France, accompagné de l'Impératrice et de mon fils.
J'aurais tout vu de mes yeux, écouté, redressé les griefs, observé de
près les hommes et les choses, et répandu de mes mains les biens de
la paix, après avoir tant versé de ces mêmes mains les maux de la
guerre. J'aurais vieilli en prince paternel et pacifique, et les
peuples, après avoir si longtemps applaudi Napoléon guerrier, auraient
béni Napoléon pacifique, et _voyageant, comme jadis les Mérovingiens,
dans un char traîné par des boeufs_.--
Tels étaient les rêves de ce grand homme, et si nous les rapportons,
c'est qu'ils contiennent une leçon frappante, celle de ne pas laisser
passer le temps de faire le bien, car une fois passé il ne revient
plus. Ainsi s'écoulaient les soirées de la captivité, et lorsqu'en
discourant de la sorte Napoléon s'apercevait qu'il avait atteint une
heure plus avancée que de coutume, il s'écriait avec joie: _Minuit,
minuit! quelle conquête sur le temps!_... le temps, dont il n'avait
jamais assez autrefois, et dont il avait toujours trop aujourd'hui!
[En marge: Travaux historiques de Napoléon.]
[En marge: Les assiduités de M. de Las Cases auprès de Napoléon
inspirent des jalousies à quelques membres de la colonie.]
[En marge: Efforts de Napoléon pour maintenir l'union entre les amis
qui lui restent.]
L'année 1816, dont une moitié s'était passée en tracasseries, fut
quant à l'autre moitié beaucoup mieux employée, et consacrée à des
travaux historiques assidus. C'est à M. de Las Cases que Napoléon
donnait alors le plus de temps, car il était plein d'ardeur pour le
récit de ses campagnes d'Italie, qui lui rappelaient ses premiers, ses
plus sensibles succès. Quoiqu'il s'occupât aussi de l'expédition
d'Égypte avec le maréchal Bertrand, de la campagne de 1815 avec le
général Gourgaud, l'Italie avait en ce moment la préférence. Il aurait
voulu avoir un _Moniteur_ pour les dates et pour certains détails
matériels, et, à défaut du _Moniteur_, il se servait de l'_Annual
register_. Du reste, sa mémoire était rarement en défaut, et presque
jamais il n'avait à rectifier ses souvenirs. M. de Las Cases, forcé
pour le suivre d'écrire aussi vite que la parole, se servait de signes
abréviatifs; il était obligé ensuite de recopier ce qu'il avait écrit,
et il y employait une partie des nuits. Il apportait le lendemain
cette copie, que Napoléon corrigeait de sa main. Ce travail ayant
singulièrement affaibli la vue de M. de Las Cases, son fils le
relevait souvent, et l'aidait dans ses efforts pour saisir au vol la
pensée impétueuse du puissant historien. À ce travail Napoléon en
avait ajouté un autre. Il sentait l'inconvénient de ne pas savoir
l'anglais, et il avait résolu de l'apprendre en adoptant M. de Las
Cases pour maître. Mais ce génie prodigieux, qui avait à un si haut
degré la mémoire des choses, n'avait pas celle des mots, et il
apprenait les langues avec peine. Il s'y appliquait néanmoins, et
commençait à lire l'anglais, sans toutefois pouvoir le parler. Ces
diverses occupations exigeaient de fréquents tête-à-tête avec M. de
Las Cases, et provoquaient des jalousies dans cette colonie si peu
nombreuse, et où il semble que l'infortune aurait dû rapprocher les
coeurs. Le général Gourgaud avait fait preuve envers Napoléon d'un
dévouement remarquable, mais il gâtait ses bonnes qualités par un
orgueil excessif, et par un penchant à la jalousie qui ne reposait
jamais. N'ayant pas quitté Napoléon dans ses dernières campagnes, il
se considérait comme devant être le coopérateur exclusif de tous les
récits de guerre, et souffrait avec peine que M. de Las Cases fût en
ce moment le confident habituel de son maître. Cependant chacun devait
avoir son tour, et, avec la fin de l'Empire, que le général Gourgaud
connaissait mieux, le privilége des longs tête-à-tête devait arriver
pour lui. Mais, bouillant autant que courageux, il ne savait pas se
contenir, et, dans ce cercle si étroit, où les froissements étaient
nécessairement si sensibles, il devenait souvent querelleur et
incommode. Le spectacle de ces divisions aggravait les peines de
Napoléon. Il cherchait à apaiser des brouilles qu'il apercevait même
quand on s'efforçait de les lui cacher, réprimait avec autorité les
fougues du général Gourgaud, et s'appliquait à guérir les blessures
faites à la sensibilité de M. de Las Cases, caractère concentré et un
peu morose.--Quoi, leur disait-il à tous, n'est-ce pas assez de nos
chagrins? faut-il que nous y ajoutions nous-mêmes par nos propres
travers? Si la considération de ce que vous vous devez les uns aux
autres ne suffit pas, songez à ce que vous me devez à moi-même... Ne
voyez-vous pas que vos divisions me rendent profondément
malheureux?... Tenez, ajoutait-il, quand vous serez de retour en
Europe, ce qui ne peut manquer d'être prochain, car je n'ai pas
beaucoup d'années à vivre, votre gloire sera de m'avoir accompagné sur
ce rocher. Alors vous n'irez pas avouer que vous viviez en ennemis les
uns avec les autres; vous vous direz _frères en Sainte-Hélène_, vous
affecterez l'union: eh bien, puisqu'il faudra le faire un jour,
pourquoi ne pas commencer aujourd'hui, pour votre dignité, pour mon
repos, pour ma consolation?...--
[En marge: Quelques tentatives de communications avec l'Europe.]
[En marge: M. de Las Cases, pour ce motif, est expulsé de
Sainte-Hélène.]
Ces pauvres exilés, malgré la surveillance ombrageuse dont ils étaient
l'objet, allaient quelquefois en ville sous divers prétextes, mais,
en réalité, pour s'y procurer des nouvelles. Ils s'y rendaient à
cheval, accompagnés d'un surveillant, auquel ils donnaient leur
monture à garder, et qui leur laissait ainsi un peu de liberté dont
ils usaient pour se ménager quelques communications avec l'Europe. Le
propriétaire du pavillon de Briars, devenu fournisseur de Longwood, se
faisait souvent l'intermédiaire de leurs correspondances, du reste
bien innocentes, car elles avaient pour unique objet d'entretenir des
relations avec leurs familles, et les plus coupables allaient tout au
plus jusqu'à dénoncer à l'opinion publique européenne les cruautés du
gouvernement britannique. Il aurait fallu cependant s'en tenir à ces
discrètes communications, et ne pas trop donner l'éveil à l'esprit
soupçonneux de sir Hudson Lowe. Mais M. de Las Cases imagina de se
servir d'un domestique qui retournait en Europe, pour lui confier un
long récit des souffrances de Sainte-Hélène, écrit sur une pièce de
soie, afin qu'il fût plus facile à cacher. Soit par l'infidélité du
domestique, soit par la rigueur des investigations exercées sur sa
personne, le dépôt fut découvert. M. de Las Cases qui avait
particulièrement déplu à sir Hudson Lowe, fut condamné, en vertu des
règlements établis, à quitter Sainte-Hélène. Une troupe de gens armés
se saisit de sa personne et de celle de son fils, et les transporta
l'un et l'autre à James-Town. Sir Hudson Lowe déclara à M. de Las
Cases qu'ayant enfreint les règlements qui défendaient les
communications clandestines, il serait conduit au Cap, et du Cap en
Europe. Il n'y avait point à disputer avec ce maître absolu, et il
fallut se soumettre. On visita les papiers de M. de Las Cases, on y
trouva le journal qu'il avait tenu de ses entretiens avec Napoléon, et
le manuscrit des campagnes d'Italie. On retint l'un et l'autre
provisoirement.
[En marge: Sir Hudson Lowe offre cependant de laisser M. de Las Cases
à Sainte-Hélène, ce que celui-ci n'accepte point.]
Napoléon fut vivement courroucé de ce qu'on avait violé son domicile,
et de ce qu'on lui enlevait un homme aussi respectable, et dont il
avait un si grand besoin. Il réclama le manuscrit de ses campagnes
d'Italie, qui lui fut rendu, et s'éleva avec amertume contre
l'enlèvement de M. de Las Cases, pour un acte aussi naturel, aussi
innocent qu'une plainte échappée à la souffrance, et prouvant même
qu'on ne songeait point à s'enfuir, car dans les pièces saisies rien
n'avait trait à un projet d'évasion. Aucun bâtiment ne s'étant trouvé
prêt à partir, M. de Las Cases fut retenu dans l'île, et mis pour
ainsi dire au secret, car il ne pouvait communiquer avec Longwood. Sir
Hudson Lowe ayant eu ainsi le temps de la réflexion, craignit que la
présence de M. Las de Cases en Europe ne fût plus fâcheuse pour lui et
les ministres anglais que sa présence à Sainte-Hélène, car une fois
libre, il pourrait faire entendre la voix du malheur, voix qui serait
fort écoutée, même dans le parlement britannique. Il offrit donc à M.
de Las Cases de retourner à Longwood, à condition de ne plus chercher
à correspondre, et de profiter de la leçon qu'il venait de recevoir
par un mois de séquestration. Mais M. de Las Cases avait fait de son
côté les mêmes réflexions. Il avait pensé qu'il serait plus utile à
Napoléon en Europe qu'à Sainte-Hélène, en dénonçant les traitements
que subissaient les exilés. Il était fort inquiet aussi de l'état de
santé de son fils, qui souffrait du climat des tropiques, et n'accepta
point la grâce que lui offrait sir Hudson Lowe. On ne lui permit pas
de voir Napoléon, à moins que ce ne fût devant témoins, ce qu'il
refusa, mais il lui fit parvenir les motifs de sa résolution, ainsi
que plusieurs objets dont il était dépositaire, et fut embarqué dans
les derniers jours de décembre 1816, après dix-huit mois passés auprès
de Napoléon, dont une année à Sainte-Hélène.
[En marge: Chagrin que le départ de M. de Las Cases fait éprouver à
Napoléon.]
Napoléon fut très-affecté du départ de M. de Las Cases. C'était de ses
compagnons d'exil celui qui avait l'instruction la plus variée, et qui
par sa connaissance de l'anglais lui rendait le plus de services,
outre qu'il était d'un caractère très-doux quoiqu'un peu susceptible.
Sans méconnaître que le désir de dénoncer à l'Europe les traitements
infligés aux captifs de Sainte-Hélène était entré pour beaucoup dans
son refus de revenir à Longwood, Napoléon ne se dissimulait pas non
plus que sa santé, et surtout celle de son fils, avaient contribué à
sa détermination, et il voyait clairement que tantôt les ombrages du
gouverneur, tantôt le climat, tantôt les devoirs de famille,
diminueraient successivement la petite société qui l'avait suivi, et
dont la présence peuplait de quelques visages amis son affreuse
solitude. Son valet de chambre Marchand, écrivant vite, lisant bien,
sage, discret, dévoué à son maître avec une simplicité touchante, et
de jour en jour devenant non plus un serviteur mais un ami, Marchand
recueillait plus qu'un autre de ces mots qui s'échappent d'une âme
souffrante, et qui semblent adressés à Dieu seul.--Si cela continue,
disait Napoléon en soupirant, il ne restera bientôt ici que moi et
Marchand!--Puis s'adressant à ce dernier, il ajoutait: Tu me feras la
lecture, tu écriras sous ma dictée, tu me fermeras les yeux, et tu
iras vivre en Europe au sein du bien-être que je t'aurai assuré.--
[Date en marge: 1817.]
[En marge: Le 1er janvier à Sainte-Hélène.]