Après ces agitations qui remplirent une partie de l'année 1816, la vie

de Napoléon rentra dans la monotonie dont elle ne devait guère

s'écarter jusqu'à sa mort, et qui n'était interrompue quelquefois que

par des souffrances. Ses habitudes étaient toujours les mêmes. N'ayant

qu'un sommeil fréquemment interrompu, surtout quand il s'était couché

de bonne heure faute de pouvoir occuper ses soirées, il se levait,

lisait, dictait s'il avait Marchand à portée, se recouchait en

changeant de lit, cherchait ainsi le sommeil qui le fuyait, montait à

cheval dès que le soleil éclairait le plateau de Longwood, et

recommençait à tourner dans ce qu'il appelait _le cercle de son

enfer_. Cette promenade constamment répétée lui devenait chaque jour

plus désagréable, car pour en franchir les limites il aurait fallu

traîner après lui le malheureux officier attaché à sa garde. Le

plaisir même qu'il avait à entretenir quelques voisins, tels que le

vieux nègre qui cultivait un champ près de lui, la veuve et ses deux

filles qui lui apportaient des fleurs, était gâté par la crainte de

les compromettre en excitant l'ombrageuse défiance du gouverneur. À

peine osait-il faire un peu de bien autour de lui, de peur de passer

pour préparer les complices d'une évasion chimérique. Ces gênes

agissant sur une organisation irritable, qui ne savait se dominer que

dans les grands dangers, le condamnaient à une vraie torture.--Ah,

disait-il à M. de Las Cases, que ne sommes-nous libres aux bords de

l'Ohio ou du Mississipi, entourés de nos familles et de quelques

amis!... Sentez-vous quel plaisir nous aurions à parcourir sans fin et

de toute la vitesse de nos chevaux ces vastes forêts d'Amérique? Mais

ici, sur ce rocher, _c'est à peine s'il y a de quoi faire un temps de

galop_.--Puis rentrant au moment où les rayons du soleil tropical

brûlaient son front, il se réfugiait sous la tente de sir Malcolm;

mais sous cette ombre sans charme, _un chêne, un chêne_, s'écriait-il,

et il demandait avec passion qu'on lui rendît le feuillage de ce bel

arbre de France!...--Revenu de sa promenade à cheval, Napoléon se

remettait au lit, tâchait de retrouver grâce à la fatigue un

complément de sommeil, puis se baignait longuement, habitude qui lui

devint bientôt funeste en l'affaiblissant, mais qui lui plaisait,

parce qu'elle diminuait une douleur au côté qu'il éprouvait dès lors,

et qui était le premier signe de la maladie dont il devait mourir.

Ensuite il travaillait, lisait, dictait, reprenait en un mot les

occupations que nous avons déjà décrites, et finissait la journée avec

ses amis, en faisant des lectures en commun, ou en continuant les

récits de sa vie toujours écoutés avec la même avidité. Et ces

journées n'étaient pas les plus tristes de sa cruelle existence,

cruelle pour tout homme, mais particulièrement pour celui qui avait

passé sa vie à remuer le monde. Il y avait des jours, et c'étaient les

plus fréquents, où soufflait le vent du Cap, vent sec, aigre, agissant

d'une manière douloureuse sur le système nerveux, couchant vers la

terre plantes et arbres, empêchant même l'herbe de pousser, de façon

que sur ce rocher, entouré des brouillards de l'Océan, on était tour à

tour plongé dans une humidité pénétrante, ou placé dans un courant

d'air continu et dévorant. Quand ce vent régnait, Napoléon se

renfermait, ne prenait plus l'air, tombait dans une profonde

tristesse, et se demandait si en lui assignant cet affreux séjour on

n'avait pas eu l'intention perfide d'abréger sa vie. En apprenant

surtout que près de lui se trouvait, dans une vallée fraîche et bien

abritée, l'agréable château de Plantation-House, il se confirmait dans

cette amère persuasion.--Si on voulait ma mort, disait-il, pourquoi

ne pas me traiter comme Ney! une balle dans la tête y eût suffi. Mais

l'Europe est aussi haineuse que l'émigration, et elle n'a pas le même

courage. Elle n'aurait pas osé me tuer, et elle ose me faire mourir

lentement...--Napoléon se trompait: l'Europe voulait avant tout le

garder, et dans cette préoccupation elle ne cherchait guère à savoir

si les précautions prises pour assurer sa garde étaient conciliables

avec l'intérêt de sa santé. Elle n'y songeait même pas, et laissait ce

soin à l'Angleterre qui n'y songeait pas davantage, et s'en remettait

à un ministre anglais, lequel s'en remettait à un subalterne, tour à

tour effrayé de sa responsabilité ou irrité par les offenses de ses

prisonniers. Lord Bathurst, comme nous l'avons dit, avait eu

l'insouciance coupable de ne pas exiger de la Compagnie des Indes

l'abandon de Plantation-House, et sir Hudson Lowe n'avait pas la

délicatesse de l'offrir, aimant mieux le garder pour sa famille[31].

Il y avait donc en tout cela des motifs moins pervers, mais plus bas

peut-être que ceux que supposait Napoléon. On ne voulait pas

l'assassiner, mais on le laissait tuer peu à peu par des subalternes,

faute de penser à lui autrement que pour en avoir peur.

[Note 31: Nous ne calomnions pas ici sir Hudson Lowe, qui dans une de

ses dépêches dit que s'il y avait eu dans l'île une habitation

convenable pour lui et sa famille, il se serait empressé de céder

Plantation-House à Napoléon. C'est l'aveu qu'il faisait passer ses

commodités personnelles avant celles de son prisonnier, qui certes

aurait bien dû mériter la préférence sur le général Lowe et même sur

sa famille, quelque intéressante qu'elle fût.]

[En marge: Soirées de Longwood.]

Sir Hudson Lowe avait apporté avec lui du bois pour construire une

nouvelle habitation, des meubles, des livres. Ce n'étaient pas des

bois, mais de solides matériaux qu'il aurait fallu pour se garantir

contre une température tour à tour humide ou brûlante. Napoléon

repoussa tout ce qu'on lui offrit, excepté les livres, et en déplorant

le triste choix qu'on avait fait, il en prit un certain nombre qu'il

dévorait, et qui devenaient le soir le sujet de ses entretiens. Les

soirées de Longwood, quoique si tristes, étaient, pour ainsi dire,

tout illuminées de son esprit. C'étaient tantôt des conversations

piquantes, presque gaies (rarement toutefois), tantôt des entretiens

élevés, même sublimes, et malheureusement fort au-dessus de ses

auditeurs, sur l'histoire, la guerre, les sciences et les lettres.

Parfois il jouait avec les enfants de madame Bertrand et de madame de

Montholon, leur faisait réciter des fables de La Fontaine, regrettait

qu'il y eût dans cette lecture tant de profondeurs perdues pour eux,

puis trouvant toujours l'argument qui convenait à chaque sujet, à

chaque interlocuteur, adressait à ces enfants les raisonnements les

plus capables de les persuader. L'un des fils de madame de Montholon

se plaignant qu'on l'obligeât à travailler tous les jours, Napoléon

lui disait: Mon ami, manges-tu tous les jours?--Oui, Sire.--Eh bien,

puisque tu manges tous les jours, il faut travailler tous les

jours.--Puis laissant les enfants, son génie s'envolait sur les plus

hauts sommets de la politique et de la philosophie.

[En marge: Admirables entretiens de Napoléon.]

[En marge: Ce qu'il pense du _Dictionnaire des girouettes_.]

[En marge: Son dégoût pour ce livre.]

[En marge: Napoléon dit qu'il a été _abandonné_, mais point _trahi_.]

[En marge: Noble indulgence de son langage.]

[En marge: On n'obtient des vertus de la part des hommes qu'en leur en

supposant.]

Parmi les livres apportés à Sainte-Hélène on avait compris des

pamphlets du temps, qu'on avait supposés propres à l'intéresser. Il y

en avait contre lui, il y en avait aussi contre ses adversaires. Dans

le nombre se trouvait le _Dictionnaire des girouettes_, qui, après

1815, obtint un grand succès, parce qu'il stigmatisait la mobilité des

contemporains, si pressés de passer d'un gouvernement à l'autre afin

de conserver leurs positions. Ce livre, écrit par des adversaires des

Bourbons, plaisait naturellement à de pauvres exilés voyant avec une

vive satisfaction qu'on châtiât ceux qui, au lieu d'être comme eux sur

le rocher de Sainte-Hélène, remplissaient les salons des Tuileries,

occupés à désavouer l'usurpation qu'ils avaient servie, et à célébrer

la légitimité qu'ils avaient combattue. Napoléon sourit le premier

jour, puis n'y tenant plus, saisit le livre et le jeta de côté.--C'est

un livre détestable, s'écria-t-il, avilissant pour la France,

avilissant pour l'humanité! S'il était vrai, la Révolution française

qui a cependant inauguré les plus généreux principes, n'aurait fait de

nous tous, nobles, bourgeois, peuple, qu'une troupe de misérables.

Tout cela est faux et injuste. Prenez les guerres de religion en

France, en Angleterre, en Allemagne, vous y trouverez de ces

changements intéressés, en aussi grand nombre et par d'aussi petits

motifs. Henri IV en a vu autant que moi et que Louis XVIII. La Fronde

en a offert bien d'autres, et certes la France qui, quelques années

après, gagnait les batailles de Rocroy et des Dunes, qui produisait

_Polyeucte_, _Athalie_, les _Oraisons funèbres_ de Bossuet, n'était

point avilie. Gardez-vous du vulgaire plaisir qu'on goûte en voyant

ses adversaires châtiés, car soyez assurés que l'arme qu'on emploie

est une arme à double tranchant, et qui peut se retourner contre

vous...--Et comme on disait à Napoléon que ces hommes qu'il voulait

excuser l'avaient _trahi_, Non, répondait-il, ils ne m'ont point

trahi, ils m'ont _abandonné_, et c'est bien différent. Il y a moins de

traîtres que vous ne croyez, et il y a en revanche quantité de gens

faibles, vaincus par les circonstances cent fois plus fortes

qu'eux...--Napoléon comprenait, sans le dire, que ces hommes, épuisés

par l'abus qu'il avait fait de leurs forces, avaient fini par

succomber à la fatigue, et par aller chercher sous de nouveaux maîtres

le prix des services très-réels qu'ils avaient rendus à la

France.--Fouché, ajoutait Napoléon, est le seul vrai traître que j'aie

rencontré. Marmont lui-même, le malheureux Marmont, qui m'a fait plus

de mal que Fouché, n'était pas un traître. La vanité, l'espérance d'un

grand rôle, l'ont séduit, et il a cru en m'abandonnant, en m'ôtant les

moyens d'accabler la coalition dans Paris, sauver la France d'une

affreuse catastrophe. Mais il ne m'a pas trahi comme Fouché.--Ses

auditeurs, étonnés de tant d'indulgence, demandaient à Napoléon

comment en 1815, reconnaissant que Fouché le trahissait, il l'avait

laissé faire.--La question ne dépendait pas, répondait-il, de la

conduite d'un homme, quelque important qu'il fût. Elle dépendait d'une

bataille gagnée ou perdue, et si avant cette épreuve décisive j'avais

fait un éclat tel que de mettre Fouché en accusation, j'aurais ébranlé

mon gouvernement. Je devais patienter, attendre, en laissant voir à

Fouché que j'avais les yeux ouverts. Il s'est vengé de mon indulgence

méprisante, mais après Waterloo, même sans un homme aussi dangereux

que Fouché, j'étais perdu... Les traîtres, répétait Napoléon, sont

plus rares que vous ne le croyez. Les grands vices, les grandes

vertus, sont des exceptions. La masse des hommes est faible, mobile

parce qu'elle est faible, cherche fortune où elle peut, fait son bien

sans vouloir faire le mal d'autrui, et mérite plus de compassion que

de haine. Il faut la prendre comme elle est, s'en servir telle quelle,

et chercher à l'élever si on le peut. Mais soyez-en sûrs, ce n'est pas

en l'accablant de mépris qu'on parvient à la relever. Au contraire il

faut lui persuader qu'elle vaut mieux qu'elle ne vaut, si on veut en

obtenir tout le bien dont elle est capable. À l'armée, on dit à des

poltrons qu'ils sont des braves, et on les amène ainsi à le devenir.

En toutes choses il faut traiter les hommes de la sorte, et leur

supposer les vertus qu'on veut leur inspirer...--

[En marge: Conseil de ne pas trop se défier des hommes.]

[En marge: Opinion de Napoléon sur la violation du secret des

lettres.]

Ce sujet conduisait Napoléon à un autre, sur lequel il déployait la

même philosophie pratique, et la même élévation de vues.--C'est

faiblesse, et non pas profondeur, disait-il, que de se trop méfier des

hommes. On arrive ainsi à douter de tous, à ne plus savoir de qui se

servir, et on perd souvent des instruments fort utiles. Ajoutez que si

on aperçoit chez vous cette disposition, chacun cherche à l'exciter à

son profit. Si j'avais écouté, disait-il, les discours de mes

serviteurs, je n'aurais vu que des lâches à l'armée, ou des infidèles

à l'intérieur. Ici même, mes amis, vous êtes bien peu nombreux, bien

obligés de vous sourire mutuellement, eh bien! je ne vous en crois

pas quand vous parlez de l'un d'entre vous, et j'ai raison. (Napoléon

faisait allusion à certaines divisions naissantes, qui commençaient à

troubler son repos.) Non, continuait-il, il ne faut jamais en croire

les hommes les uns sur les autres. Lannes est mort pour moi en héros,

et souvent il tenait des propos tels qu'il aurait fallu, si je les

avais pris au sérieux, le poursuivre comme coupable de haute

trahison..... C'est là ce qui, après une longue expérience, m'a porté

à considérer la violation du secret des lettres comme inutile et

dangereuse. Ce qu'on trouve dans les correspondances, ce ne sont pas

les conspirations, car personne ne conspire par la poste, ce sont les

propos de l'oisiveté, de la rancune, de la malveillance. Qui voudrait

entendre sur son compte tous les propos de ses amis, même les

meilleurs? Bien fou, bien imprudent, serait celui qui ferait un pareil

essai, quand même il le pourrait. Il prendrait en haine ses amis les

plus vrais. Nous sommes en effet si légers, quand il s'agit de parler

les uns des autres! Eh bien, si on apprend les propos qui ont été

tenus, on en veut mortellement à des gens auxquels souvent il ne

faudrait vouloir que du bien. Lire les lettres, c'est assister aux

conversations de tout le monde, et il en résulte des préventions, des

injustices, qui sont un mal non pour les autres, mais pour soi.

Gouvernement, on se prive d'instruments précieux; simple individu, on

convertit en inimitiés sérieuses des amitiés, légères sans doute dans

leur langage, mais sincères dans leur attachement. Mieux vaut ne pas

savoir tout ce qui se dit, car quelque force qu'on ait, il y a des

propos qu'on a de la peine à pardonner, et le moyen le plus sûr de les

pardonner, c'est de les ignorer.--

[En marge: Manière de considérer la calomnie.]

[En marge: Grandes calomnies dont Napoléon avait été l'objet.]

[En marge: Comment il y répond.]

Une autre fois, prenant en main quelques-uns des horribles pamphlets

publiés contre lui en Angleterre, Napoléon parcourait la série des

grandes calomnies dont il avait été l'objet.--À entendre mes ennemis,

disait-il, c'était moi qui avais assassiné Kléber en Égypte, brûlé la

cervelle à Desaix à Marengo, étranglé Pichegru dans son cachot...

Kléber, s'écriait-il, Desaix, Pichegru!... Je faisais un cas immense

de Kléber malgré ses défauts. Il aimait beaucoup trop les plaisirs, et

avait quelquefois un dangereux laisser-aller, mais il était passionné

pour la gloire des armes, et sur le champ de bataille il se montrait

homme de guerre du premier ordre. Sa mort m'a fait perdre l'Égypte, et

je l'aurais assassiné!... Desaix était un ange, c'est l'homme qui m'a

le plus aimé et que j'ai le plus aimé. Son arrivée a sauvé la bataille

de Marengo, et je l'aurais frappé au moment d'un service qui m'en

promettait tant d'autres!... Pichegru était peut-être le mieux doué

des généraux de la République sous le rapport de l'intelligence. Il

avait été l'un de mes maîtres à Brienne, et j'en avais conservé un tel

souvenir que jamais je n'ai pu me défendre à son égard d'un sentiment

de profonde commisération. Pourtant il avait commis à la tête de son

armée des actes criminels, pour lesquels Moreau l'avait dénoncé. Ah!

le malheureux, il s'était fait assez de tort à lui-même sans que

j'eusse à m'en mêler, et c'est parce qu'il le sentait qu'il avait

voulu détruire sa personne, après avoir détruit sa gloire. Eh bien,

c'est moi qui les avais frappés tous les trois!... Le trait essentiel

de la calomnie ce n'est pas seulement d'être méchante, c'est d'être

absurde. La méchanceté est une passion si violente qu'elle aboutit

bien vite à la stupidité. Quand on est jeune, ardent, fier, on bondit

en apprenant ce qu'elle dit, et on se révolte. Avec le temps on s'y

fait, et on ne souhaite plus qu'une chose, c'est que la calomnie

dépasse toutes les bornes, car alors c'est elle qui vous justifie, et

vous venge!--Napoléon prenait un à un les actes les plus défigurés de

sa vie, notamment le prétendu empoisonnement des pestiférés de Jaffa,

et les réduisait à la vérité. Pour ce qui s'était passé à Jaffa, il

disait que, forcé de battre en retraite, et ne pouvant emmener, sans

donner la peste à l'armée, une vingtaine de pestiférés dont les Arabes

allaient couper la tête, il avait dit à Desgenettes qu'il serait

peut-être plus humain de leur administrer de l'opium, à quoi celui-ci

avait spirituellement répondu _que son métier était de les guérir, non

de les tuer_. Mais il ajoutait que presque tous étaient morts avant

qu'on eût décampé, que cinq ou six au plus étaient restés, lesquels

n'avaient point avalé d'opium, et que les propos indignes colportés à

ce sujet avaient été l'oeuvre d'un infirmier chassé de l'armée pour

avoir fraudé les médicaments.

[En marge: Manière dont Napoléon s'exprimait au sujet de la

catastrophe de Vincennes.]

Napoléon traitait donc avec une hautaine tranquillité ces atroces

calomnies. Il était un sujet, on le devine, sur lequel il se montrait

aussi hautain mais moins tranquille, c'était la catastrophe de

Vincennes. Il en parlait moins, mais il en parlait, et on sentait

qu'il se roidissait contre ce souvenir. À la différence de tous ceux

qui avaient contribué à ce déplorable événement, il ne niait rien, et

avouait tout.--Les princes de Bourbon, disait-il, en voulaient à ma

vie, et il est hors de doute, pour quiconque a lu le procès de

Georges, que plusieurs d'entre eux avaient le secret des projets

d'assassinat formés contre ma personne. Le duc d'Enghien, placé à une

lieue de la frontière, attendait au moins le renouvellement des

hostilités pour reprendre les armes contre la France, et à tous les

titres, d'après les lois de tous les temps, il méritait le châtiment

que je lui ai infligé. _Mon sang après tout n'était pas de boue_, et

j'avais bien le droit de le défendre contre ceux qui voulaient le

verser, surtout lorsque dans ma personne je défendais la France, son

repos, sa prospérité, sa gloire! J'ai frappé, on m'en avait donné le

droit, et je le ferais encore!--

[En marge: Faiblesse de ses explications.]

En s'exprimant avec cette véhémence, Napoléon décelait lui-même le

trouble de sa conscience. Son droit de se défendre étant admis (et

jamais en effet on ne défendit sur les trônes de la terre plus noble

tête que la sienne), il oubliait qu'il fallait se défendre selon les

lois; que le duc d'Enghien fut saisi sur le territoire étranger, que

transporté de vive force sur le territoire français, les lois furent

violées à son égard de plus d'une manière, dans les formes suivies par

la commission, et surtout dans l'exécution immédiate; que même lorsque

la loi vous a régulièrement livré un ennemi, il reste à consulter la

politique, qui conseille souvent l'indulgence, et qu'en ce genre tout

ce qu'elle conseille elle le commande, car il faut non-seulement

l'excuse de la légalité, il faut aussi celle de la nécessité pour

laisser couler le sang humain; que la mort du duc d'Enghien, loin de

servir le gouvernement consulaire, lui causa un tort incalculable en

contribuant à l'engager envers l'Europe dans des voies de violence;

qu'enfin, dans ces occasions, la considération des personnes est de

grande importance aussi, et que pour le vainqueur de Rivoli, le

descendant du vainqueur de Rocroy aurait dû être sacré.

[En marge: Napoléon se regardait comme le plus innocent de tous les

fondateurs de dynastie.]

[En marge: Ce qu'il y avait de vrai dans cette assertion.]

Passant vivement sur ce sujet Napoléon aimait à considérer l'ensemble

de son règne, et il disait qu'en consultant les annales du monde, en

prenant l'histoire des fondateurs de dynastie, on n'en trouvait pas de

plus innocent que lui. Effectivement il n'en est pas à qui l'histoire

ait moins à reprocher, sous le rapport des moyens employés pour

écarter des parents ou des rivaux, et il est certain qu'excepté les

champs de bataille, où l'effusion du sang humain fut immense, personne

n'avait moins versé de sang que lui, ce qui était dû à son caractère

personnel, et surtout aux moeurs de son temps. Se comparant à

Cromwell, Je suis monté, disait-il souvent, sur un trône vide, et je

n'ai rien fait pour le rendre vacant. Je n'y suis arrivé que porté par

l'enthousiasme et la reconnaissance de mes contemporains.--Cette

assertion était rigoureusement vraie. Pourtant de ce trône, où il

avait été porté par une admiration si unanime, Napoléon était tombé

avec autant d'éclat qu'il y était monté. Certes la trahison, qu'il

niait lui-même, ne pouvait être une explication de cette chute; il

fallait la chercher dans ses fautes, et sur ces fautes il était

quelquefois sincère, quelquefois sophistique, selon que les aveux à

faire coûtaient plus ou moins à son orgueil. Suivant la loi commune,

là où il manquait d'excuses, il s'efforçait d'en trouver dans des

subtilités ou des inexactitudes de fait, dont il prenait l'habitude,

sans qu'on pût démêler s'il y croyait ou n'y croyait pas.

[En marge: Comment Napoléon s'expliquait sur les six grandes fautes

politiques qui avaient amené sa chute.]

Nous avons, en racontant la chute de l'Empire en 1814, présenté le

tableau résumé des fautes qui avaient amené cette chute, et qui selon

nous se réduisaient à six. Elles avaient consisté,

La première, à sortir en 1803 de la politique forte et modérée du

Consulat, à rompre la paix d'Amiens, et à se jeter sur l'Angleterre,

qu'il était si difficile d'atteindre;

La seconde, après avoir soumis le continent en trois batailles,

Austerlitz, Iéna, Friedland, à n'être pas rentré en 1807 dans la

politique modérée, et au lieu de chercher à réduire l'Angleterre par

l'union du continent contre elle, à profiter au contraire de

l'occasion pour essayer la monarchie universelle;

La troisième, à faire reposer à Tilsit cette monarchie universelle sur

la complicité intéressée de la Russie, complicité qui ne pouvait être

durable que si elle était payée par l'abandon de Constantinople;

La quatrième, à s'enfoncer en Espagne, gouffre sans fond où étaient

allées s'abîmer toutes nos forces;

La cinquième, à ne pas essayer de venir à bout de cette guerre par la

persévérance, et à chercher en Russie la solution qu'on ne trouvait

pas dans la Péninsule, ce qui avait amené la catastrophe inouïe de

Moscou;

La sixième enfin et la plus funeste, après avoir ramené à Lutzen et

Bautzen la victoire sous nos drapeaux, à refuser la paix de Prague,

qui nous aurait laissé une étendue de territoire bien supérieure à

celle que la politique permettait d'espérer et de désirer.

Il est inutile de dire que dans les profonds ennuis de sa captivité,

Napoléon reproduisant ses souvenirs à mesure que les hasards de la

conversation les réveillaient, ne discutait pas méthodiquement les

actes principaux de son règne, comme nous avons essayé de le faire. Il

touchait tantôt à un sujet, tantôt à un autre, cherchant d'autant plus

à s'excuser qu'il était moins excusable.

[En marge: Première faute.]

Quant à ses emportements envers l'Angleterre et à la rupture de la

paix d'Amiens, il disait que la fameuse scène à lord Whitworth avait

été fort exagérée, et que le refus du ministère britannique d'évacuer

Malte était intolérable, oubliant que par l'ensemble de ses actes il

avait créé une situation menaçante, dont les Anglais avaient profité

pour ne pas évacuer cette île. Il affirmait que le projet de descente

avait été sérieux, et que ses combinaisons navales étaient telles, que

sans la faute d'un amiral il aurait triomphé de l'Angleterre. Il est

incontestable, en effet, que jamais combinaisons plus profondes ni

plus vastes ne furent imaginées, et que si l'amiral Villeneuve avait

paru dans la Manche, cent cinquante mille Français auraient franchi le

détroit! Que serait-il arrivé, lorsque, après avoir gagné en

Angleterre une bataille d'Austerlitz, Napoléon se serait trouvé

maître de Londres comme il le fut plus tard de Vienne et de Berlin? La

fière aristocratie anglaise aurait-elle plié sous ce coup terrible, ou

bien aurait-elle essayé de prolonger la lutte contre son vainqueur

prisonnier en quelque sorte dans sa propre conquête? On n'en sait

rien. Mais c'était une terrible manière de jouer sa grandeur et celle

de la France, que de la risquer dans de pareils hasards!

[En marge: Deuxième faute.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 46 / 59 段