de Napoléon rentra dans la monotonie dont elle ne devait guère
s'écarter jusqu'à sa mort, et qui n'était interrompue quelquefois que
par des souffrances. Ses habitudes étaient toujours les mêmes. N'ayant
qu'un sommeil fréquemment interrompu, surtout quand il s'était couché
de bonne heure faute de pouvoir occuper ses soirées, il se levait,
lisait, dictait s'il avait Marchand à portée, se recouchait en
changeant de lit, cherchait ainsi le sommeil qui le fuyait, montait à
cheval dès que le soleil éclairait le plateau de Longwood, et
recommençait à tourner dans ce qu'il appelait _le cercle de son
enfer_. Cette promenade constamment répétée lui devenait chaque jour
plus désagréable, car pour en franchir les limites il aurait fallu
traîner après lui le malheureux officier attaché à sa garde. Le
plaisir même qu'il avait à entretenir quelques voisins, tels que le
vieux nègre qui cultivait un champ près de lui, la veuve et ses deux
filles qui lui apportaient des fleurs, était gâté par la crainte de
les compromettre en excitant l'ombrageuse défiance du gouverneur. À
peine osait-il faire un peu de bien autour de lui, de peur de passer
pour préparer les complices d'une évasion chimérique. Ces gênes
agissant sur une organisation irritable, qui ne savait se dominer que
dans les grands dangers, le condamnaient à une vraie torture.--Ah,
disait-il à M. de Las Cases, que ne sommes-nous libres aux bords de
l'Ohio ou du Mississipi, entourés de nos familles et de quelques
amis!... Sentez-vous quel plaisir nous aurions à parcourir sans fin et
de toute la vitesse de nos chevaux ces vastes forêts d'Amérique? Mais
ici, sur ce rocher, _c'est à peine s'il y a de quoi faire un temps de
galop_.--Puis rentrant au moment où les rayons du soleil tropical
brûlaient son front, il se réfugiait sous la tente de sir Malcolm;
mais sous cette ombre sans charme, _un chêne, un chêne_, s'écriait-il,
et il demandait avec passion qu'on lui rendît le feuillage de ce bel
arbre de France!...--Revenu de sa promenade à cheval, Napoléon se
remettait au lit, tâchait de retrouver grâce à la fatigue un
complément de sommeil, puis se baignait longuement, habitude qui lui
devint bientôt funeste en l'affaiblissant, mais qui lui plaisait,
parce qu'elle diminuait une douleur au côté qu'il éprouvait dès lors,
et qui était le premier signe de la maladie dont il devait mourir.
Ensuite il travaillait, lisait, dictait, reprenait en un mot les
occupations que nous avons déjà décrites, et finissait la journée avec
ses amis, en faisant des lectures en commun, ou en continuant les
récits de sa vie toujours écoutés avec la même avidité. Et ces
journées n'étaient pas les plus tristes de sa cruelle existence,
cruelle pour tout homme, mais particulièrement pour celui qui avait
passé sa vie à remuer le monde. Il y avait des jours, et c'étaient les
plus fréquents, où soufflait le vent du Cap, vent sec, aigre, agissant
d'une manière douloureuse sur le système nerveux, couchant vers la
terre plantes et arbres, empêchant même l'herbe de pousser, de façon
que sur ce rocher, entouré des brouillards de l'Océan, on était tour à
tour plongé dans une humidité pénétrante, ou placé dans un courant
d'air continu et dévorant. Quand ce vent régnait, Napoléon se
renfermait, ne prenait plus l'air, tombait dans une profonde
tristesse, et se demandait si en lui assignant cet affreux séjour on
n'avait pas eu l'intention perfide d'abréger sa vie. En apprenant
surtout que près de lui se trouvait, dans une vallée fraîche et bien
abritée, l'agréable château de Plantation-House, il se confirmait dans
cette amère persuasion.--Si on voulait ma mort, disait-il, pourquoi
ne pas me traiter comme Ney! une balle dans la tête y eût suffi. Mais
l'Europe est aussi haineuse que l'émigration, et elle n'a pas le même
courage. Elle n'aurait pas osé me tuer, et elle ose me faire mourir
lentement...--Napoléon se trompait: l'Europe voulait avant tout le
garder, et dans cette préoccupation elle ne cherchait guère à savoir
si les précautions prises pour assurer sa garde étaient conciliables
avec l'intérêt de sa santé. Elle n'y songeait même pas, et laissait ce
soin à l'Angleterre qui n'y songeait pas davantage, et s'en remettait
à un ministre anglais, lequel s'en remettait à un subalterne, tour à
tour effrayé de sa responsabilité ou irrité par les offenses de ses
prisonniers. Lord Bathurst, comme nous l'avons dit, avait eu
l'insouciance coupable de ne pas exiger de la Compagnie des Indes
l'abandon de Plantation-House, et sir Hudson Lowe n'avait pas la
délicatesse de l'offrir, aimant mieux le garder pour sa famille[31].
Il y avait donc en tout cela des motifs moins pervers, mais plus bas
peut-être que ceux que supposait Napoléon. On ne voulait pas
l'assassiner, mais on le laissait tuer peu à peu par des subalternes,
faute de penser à lui autrement que pour en avoir peur.
[Note 31: Nous ne calomnions pas ici sir Hudson Lowe, qui dans une de
ses dépêches dit que s'il y avait eu dans l'île une habitation
convenable pour lui et sa famille, il se serait empressé de céder
Plantation-House à Napoléon. C'est l'aveu qu'il faisait passer ses
commodités personnelles avant celles de son prisonnier, qui certes
aurait bien dû mériter la préférence sur le général Lowe et même sur
sa famille, quelque intéressante qu'elle fût.]
[En marge: Soirées de Longwood.]
Sir Hudson Lowe avait apporté avec lui du bois pour construire une
nouvelle habitation, des meubles, des livres. Ce n'étaient pas des
bois, mais de solides matériaux qu'il aurait fallu pour se garantir
contre une température tour à tour humide ou brûlante. Napoléon
repoussa tout ce qu'on lui offrit, excepté les livres, et en déplorant
le triste choix qu'on avait fait, il en prit un certain nombre qu'il
dévorait, et qui devenaient le soir le sujet de ses entretiens. Les
soirées de Longwood, quoique si tristes, étaient, pour ainsi dire,
tout illuminées de son esprit. C'étaient tantôt des conversations
piquantes, presque gaies (rarement toutefois), tantôt des entretiens
élevés, même sublimes, et malheureusement fort au-dessus de ses
auditeurs, sur l'histoire, la guerre, les sciences et les lettres.
Parfois il jouait avec les enfants de madame Bertrand et de madame de
Montholon, leur faisait réciter des fables de La Fontaine, regrettait
qu'il y eût dans cette lecture tant de profondeurs perdues pour eux,
puis trouvant toujours l'argument qui convenait à chaque sujet, à
chaque interlocuteur, adressait à ces enfants les raisonnements les
plus capables de les persuader. L'un des fils de madame de Montholon
se plaignant qu'on l'obligeât à travailler tous les jours, Napoléon
lui disait: Mon ami, manges-tu tous les jours?--Oui, Sire.--Eh bien,
puisque tu manges tous les jours, il faut travailler tous les
jours.--Puis laissant les enfants, son génie s'envolait sur les plus
hauts sommets de la politique et de la philosophie.
[En marge: Admirables entretiens de Napoléon.]
[En marge: Ce qu'il pense du _Dictionnaire des girouettes_.]
[En marge: Son dégoût pour ce livre.]
[En marge: Napoléon dit qu'il a été _abandonné_, mais point _trahi_.]
[En marge: Noble indulgence de son langage.]
[En marge: On n'obtient des vertus de la part des hommes qu'en leur en
supposant.]
Parmi les livres apportés à Sainte-Hélène on avait compris des
pamphlets du temps, qu'on avait supposés propres à l'intéresser. Il y
en avait contre lui, il y en avait aussi contre ses adversaires. Dans
le nombre se trouvait le _Dictionnaire des girouettes_, qui, après
1815, obtint un grand succès, parce qu'il stigmatisait la mobilité des
contemporains, si pressés de passer d'un gouvernement à l'autre afin
de conserver leurs positions. Ce livre, écrit par des adversaires des
Bourbons, plaisait naturellement à de pauvres exilés voyant avec une
vive satisfaction qu'on châtiât ceux qui, au lieu d'être comme eux sur
le rocher de Sainte-Hélène, remplissaient les salons des Tuileries,
occupés à désavouer l'usurpation qu'ils avaient servie, et à célébrer
la légitimité qu'ils avaient combattue. Napoléon sourit le premier
jour, puis n'y tenant plus, saisit le livre et le jeta de côté.--C'est
un livre détestable, s'écria-t-il, avilissant pour la France,
avilissant pour l'humanité! S'il était vrai, la Révolution française
qui a cependant inauguré les plus généreux principes, n'aurait fait de
nous tous, nobles, bourgeois, peuple, qu'une troupe de misérables.
Tout cela est faux et injuste. Prenez les guerres de religion en
France, en Angleterre, en Allemagne, vous y trouverez de ces
changements intéressés, en aussi grand nombre et par d'aussi petits
motifs. Henri IV en a vu autant que moi et que Louis XVIII. La Fronde
en a offert bien d'autres, et certes la France qui, quelques années
après, gagnait les batailles de Rocroy et des Dunes, qui produisait
_Polyeucte_, _Athalie_, les _Oraisons funèbres_ de Bossuet, n'était
point avilie. Gardez-vous du vulgaire plaisir qu'on goûte en voyant
ses adversaires châtiés, car soyez assurés que l'arme qu'on emploie
est une arme à double tranchant, et qui peut se retourner contre
vous...--Et comme on disait à Napoléon que ces hommes qu'il voulait
excuser l'avaient _trahi_, Non, répondait-il, ils ne m'ont point
trahi, ils m'ont _abandonné_, et c'est bien différent. Il y a moins de
traîtres que vous ne croyez, et il y a en revanche quantité de gens
faibles, vaincus par les circonstances cent fois plus fortes
qu'eux...--Napoléon comprenait, sans le dire, que ces hommes, épuisés
par l'abus qu'il avait fait de leurs forces, avaient fini par
succomber à la fatigue, et par aller chercher sous de nouveaux maîtres
le prix des services très-réels qu'ils avaient rendus à la
France.--Fouché, ajoutait Napoléon, est le seul vrai traître que j'aie
rencontré. Marmont lui-même, le malheureux Marmont, qui m'a fait plus
de mal que Fouché, n'était pas un traître. La vanité, l'espérance d'un
grand rôle, l'ont séduit, et il a cru en m'abandonnant, en m'ôtant les
moyens d'accabler la coalition dans Paris, sauver la France d'une
affreuse catastrophe. Mais il ne m'a pas trahi comme Fouché.--Ses
auditeurs, étonnés de tant d'indulgence, demandaient à Napoléon
comment en 1815, reconnaissant que Fouché le trahissait, il l'avait
laissé faire.--La question ne dépendait pas, répondait-il, de la
conduite d'un homme, quelque important qu'il fût. Elle dépendait d'une
bataille gagnée ou perdue, et si avant cette épreuve décisive j'avais
fait un éclat tel que de mettre Fouché en accusation, j'aurais ébranlé
mon gouvernement. Je devais patienter, attendre, en laissant voir à
Fouché que j'avais les yeux ouverts. Il s'est vengé de mon indulgence
méprisante, mais après Waterloo, même sans un homme aussi dangereux
que Fouché, j'étais perdu... Les traîtres, répétait Napoléon, sont
plus rares que vous ne le croyez. Les grands vices, les grandes
vertus, sont des exceptions. La masse des hommes est faible, mobile
parce qu'elle est faible, cherche fortune où elle peut, fait son bien
sans vouloir faire le mal d'autrui, et mérite plus de compassion que
de haine. Il faut la prendre comme elle est, s'en servir telle quelle,
et chercher à l'élever si on le peut. Mais soyez-en sûrs, ce n'est pas
en l'accablant de mépris qu'on parvient à la relever. Au contraire il
faut lui persuader qu'elle vaut mieux qu'elle ne vaut, si on veut en
obtenir tout le bien dont elle est capable. À l'armée, on dit à des
poltrons qu'ils sont des braves, et on les amène ainsi à le devenir.
En toutes choses il faut traiter les hommes de la sorte, et leur
supposer les vertus qu'on veut leur inspirer...--
[En marge: Conseil de ne pas trop se défier des hommes.]
[En marge: Opinion de Napoléon sur la violation du secret des
lettres.]
Ce sujet conduisait Napoléon à un autre, sur lequel il déployait la
même philosophie pratique, et la même élévation de vues.--C'est
faiblesse, et non pas profondeur, disait-il, que de se trop méfier des
hommes. On arrive ainsi à douter de tous, à ne plus savoir de qui se
servir, et on perd souvent des instruments fort utiles. Ajoutez que si
on aperçoit chez vous cette disposition, chacun cherche à l'exciter à
son profit. Si j'avais écouté, disait-il, les discours de mes
serviteurs, je n'aurais vu que des lâches à l'armée, ou des infidèles
à l'intérieur. Ici même, mes amis, vous êtes bien peu nombreux, bien
obligés de vous sourire mutuellement, eh bien! je ne vous en crois
pas quand vous parlez de l'un d'entre vous, et j'ai raison. (Napoléon
faisait allusion à certaines divisions naissantes, qui commençaient à
troubler son repos.) Non, continuait-il, il ne faut jamais en croire
les hommes les uns sur les autres. Lannes est mort pour moi en héros,
et souvent il tenait des propos tels qu'il aurait fallu, si je les
avais pris au sérieux, le poursuivre comme coupable de haute
trahison..... C'est là ce qui, après une longue expérience, m'a porté
à considérer la violation du secret des lettres comme inutile et
dangereuse. Ce qu'on trouve dans les correspondances, ce ne sont pas
les conspirations, car personne ne conspire par la poste, ce sont les
propos de l'oisiveté, de la rancune, de la malveillance. Qui voudrait
entendre sur son compte tous les propos de ses amis, même les
meilleurs? Bien fou, bien imprudent, serait celui qui ferait un pareil
essai, quand même il le pourrait. Il prendrait en haine ses amis les
plus vrais. Nous sommes en effet si légers, quand il s'agit de parler
les uns des autres! Eh bien, si on apprend les propos qui ont été
tenus, on en veut mortellement à des gens auxquels souvent il ne
faudrait vouloir que du bien. Lire les lettres, c'est assister aux
conversations de tout le monde, et il en résulte des préventions, des
injustices, qui sont un mal non pour les autres, mais pour soi.
Gouvernement, on se prive d'instruments précieux; simple individu, on
convertit en inimitiés sérieuses des amitiés, légères sans doute dans
leur langage, mais sincères dans leur attachement. Mieux vaut ne pas
savoir tout ce qui se dit, car quelque force qu'on ait, il y a des
propos qu'on a de la peine à pardonner, et le moyen le plus sûr de les
pardonner, c'est de les ignorer.--
[En marge: Manière de considérer la calomnie.]
[En marge: Grandes calomnies dont Napoléon avait été l'objet.]
[En marge: Comment il y répond.]
Une autre fois, prenant en main quelques-uns des horribles pamphlets
publiés contre lui en Angleterre, Napoléon parcourait la série des
grandes calomnies dont il avait été l'objet.--À entendre mes ennemis,
disait-il, c'était moi qui avais assassiné Kléber en Égypte, brûlé la
cervelle à Desaix à Marengo, étranglé Pichegru dans son cachot...
Kléber, s'écriait-il, Desaix, Pichegru!... Je faisais un cas immense
de Kléber malgré ses défauts. Il aimait beaucoup trop les plaisirs, et
avait quelquefois un dangereux laisser-aller, mais il était passionné
pour la gloire des armes, et sur le champ de bataille il se montrait
homme de guerre du premier ordre. Sa mort m'a fait perdre l'Égypte, et
je l'aurais assassiné!... Desaix était un ange, c'est l'homme qui m'a
le plus aimé et que j'ai le plus aimé. Son arrivée a sauvé la bataille
de Marengo, et je l'aurais frappé au moment d'un service qui m'en
promettait tant d'autres!... Pichegru était peut-être le mieux doué
des généraux de la République sous le rapport de l'intelligence. Il
avait été l'un de mes maîtres à Brienne, et j'en avais conservé un tel
souvenir que jamais je n'ai pu me défendre à son égard d'un sentiment
de profonde commisération. Pourtant il avait commis à la tête de son
armée des actes criminels, pour lesquels Moreau l'avait dénoncé. Ah!
le malheureux, il s'était fait assez de tort à lui-même sans que
j'eusse à m'en mêler, et c'est parce qu'il le sentait qu'il avait
voulu détruire sa personne, après avoir détruit sa gloire. Eh bien,
c'est moi qui les avais frappés tous les trois!... Le trait essentiel
de la calomnie ce n'est pas seulement d'être méchante, c'est d'être
absurde. La méchanceté est une passion si violente qu'elle aboutit
bien vite à la stupidité. Quand on est jeune, ardent, fier, on bondit
en apprenant ce qu'elle dit, et on se révolte. Avec le temps on s'y
fait, et on ne souhaite plus qu'une chose, c'est que la calomnie
dépasse toutes les bornes, car alors c'est elle qui vous justifie, et
vous venge!--Napoléon prenait un à un les actes les plus défigurés de
sa vie, notamment le prétendu empoisonnement des pestiférés de Jaffa,
et les réduisait à la vérité. Pour ce qui s'était passé à Jaffa, il
disait que, forcé de battre en retraite, et ne pouvant emmener, sans
donner la peste à l'armée, une vingtaine de pestiférés dont les Arabes
allaient couper la tête, il avait dit à Desgenettes qu'il serait
peut-être plus humain de leur administrer de l'opium, à quoi celui-ci
avait spirituellement répondu _que son métier était de les guérir, non
de les tuer_. Mais il ajoutait que presque tous étaient morts avant
qu'on eût décampé, que cinq ou six au plus étaient restés, lesquels
n'avaient point avalé d'opium, et que les propos indignes colportés à
ce sujet avaient été l'oeuvre d'un infirmier chassé de l'armée pour
avoir fraudé les médicaments.
[En marge: Manière dont Napoléon s'exprimait au sujet de la
catastrophe de Vincennes.]
Napoléon traitait donc avec une hautaine tranquillité ces atroces
calomnies. Il était un sujet, on le devine, sur lequel il se montrait
aussi hautain mais moins tranquille, c'était la catastrophe de
Vincennes. Il en parlait moins, mais il en parlait, et on sentait
qu'il se roidissait contre ce souvenir. À la différence de tous ceux
qui avaient contribué à ce déplorable événement, il ne niait rien, et
avouait tout.--Les princes de Bourbon, disait-il, en voulaient à ma
vie, et il est hors de doute, pour quiconque a lu le procès de
Georges, que plusieurs d'entre eux avaient le secret des projets
d'assassinat formés contre ma personne. Le duc d'Enghien, placé à une
lieue de la frontière, attendait au moins le renouvellement des
hostilités pour reprendre les armes contre la France, et à tous les
titres, d'après les lois de tous les temps, il méritait le châtiment
que je lui ai infligé. _Mon sang après tout n'était pas de boue_, et
j'avais bien le droit de le défendre contre ceux qui voulaient le
verser, surtout lorsque dans ma personne je défendais la France, son
repos, sa prospérité, sa gloire! J'ai frappé, on m'en avait donné le
droit, et je le ferais encore!--
[En marge: Faiblesse de ses explications.]
En s'exprimant avec cette véhémence, Napoléon décelait lui-même le
trouble de sa conscience. Son droit de se défendre étant admis (et
jamais en effet on ne défendit sur les trônes de la terre plus noble
tête que la sienne), il oubliait qu'il fallait se défendre selon les
lois; que le duc d'Enghien fut saisi sur le territoire étranger, que
transporté de vive force sur le territoire français, les lois furent
violées à son égard de plus d'une manière, dans les formes suivies par
la commission, et surtout dans l'exécution immédiate; que même lorsque
la loi vous a régulièrement livré un ennemi, il reste à consulter la
politique, qui conseille souvent l'indulgence, et qu'en ce genre tout
ce qu'elle conseille elle le commande, car il faut non-seulement
l'excuse de la légalité, il faut aussi celle de la nécessité pour
laisser couler le sang humain; que la mort du duc d'Enghien, loin de
servir le gouvernement consulaire, lui causa un tort incalculable en
contribuant à l'engager envers l'Europe dans des voies de violence;
qu'enfin, dans ces occasions, la considération des personnes est de
grande importance aussi, et que pour le vainqueur de Rivoli, le
descendant du vainqueur de Rocroy aurait dû être sacré.
[En marge: Napoléon se regardait comme le plus innocent de tous les
fondateurs de dynastie.]
[En marge: Ce qu'il y avait de vrai dans cette assertion.]
Passant vivement sur ce sujet Napoléon aimait à considérer l'ensemble
de son règne, et il disait qu'en consultant les annales du monde, en
prenant l'histoire des fondateurs de dynastie, on n'en trouvait pas de
plus innocent que lui. Effectivement il n'en est pas à qui l'histoire
ait moins à reprocher, sous le rapport des moyens employés pour
écarter des parents ou des rivaux, et il est certain qu'excepté les
champs de bataille, où l'effusion du sang humain fut immense, personne
n'avait moins versé de sang que lui, ce qui était dû à son caractère
personnel, et surtout aux moeurs de son temps. Se comparant à
Cromwell, Je suis monté, disait-il souvent, sur un trône vide, et je
n'ai rien fait pour le rendre vacant. Je n'y suis arrivé que porté par
l'enthousiasme et la reconnaissance de mes contemporains.--Cette
assertion était rigoureusement vraie. Pourtant de ce trône, où il
avait été porté par une admiration si unanime, Napoléon était tombé
avec autant d'éclat qu'il y était monté. Certes la trahison, qu'il
niait lui-même, ne pouvait être une explication de cette chute; il
fallait la chercher dans ses fautes, et sur ces fautes il était
quelquefois sincère, quelquefois sophistique, selon que les aveux à
faire coûtaient plus ou moins à son orgueil. Suivant la loi commune,
là où il manquait d'excuses, il s'efforçait d'en trouver dans des
subtilités ou des inexactitudes de fait, dont il prenait l'habitude,
sans qu'on pût démêler s'il y croyait ou n'y croyait pas.
[En marge: Comment Napoléon s'expliquait sur les six grandes fautes
politiques qui avaient amené sa chute.]
Nous avons, en racontant la chute de l'Empire en 1814, présenté le
tableau résumé des fautes qui avaient amené cette chute, et qui selon
nous se réduisaient à six. Elles avaient consisté,
La première, à sortir en 1803 de la politique forte et modérée du
Consulat, à rompre la paix d'Amiens, et à se jeter sur l'Angleterre,
qu'il était si difficile d'atteindre;
La seconde, après avoir soumis le continent en trois batailles,
Austerlitz, Iéna, Friedland, à n'être pas rentré en 1807 dans la
politique modérée, et au lieu de chercher à réduire l'Angleterre par
l'union du continent contre elle, à profiter au contraire de
l'occasion pour essayer la monarchie universelle;
La troisième, à faire reposer à Tilsit cette monarchie universelle sur
la complicité intéressée de la Russie, complicité qui ne pouvait être
durable que si elle était payée par l'abandon de Constantinople;
La quatrième, à s'enfoncer en Espagne, gouffre sans fond où étaient
allées s'abîmer toutes nos forces;
La cinquième, à ne pas essayer de venir à bout de cette guerre par la
persévérance, et à chercher en Russie la solution qu'on ne trouvait
pas dans la Péninsule, ce qui avait amené la catastrophe inouïe de
Moscou;
La sixième enfin et la plus funeste, après avoir ramené à Lutzen et
Bautzen la victoire sous nos drapeaux, à refuser la paix de Prague,
qui nous aurait laissé une étendue de territoire bien supérieure à
celle que la politique permettait d'espérer et de désirer.
Il est inutile de dire que dans les profonds ennuis de sa captivité,
Napoléon reproduisant ses souvenirs à mesure que les hasards de la
conversation les réveillaient, ne discutait pas méthodiquement les
actes principaux de son règne, comme nous avons essayé de le faire. Il
touchait tantôt à un sujet, tantôt à un autre, cherchant d'autant plus
à s'excuser qu'il était moins excusable.
[En marge: Première faute.]
Quant à ses emportements envers l'Angleterre et à la rupture de la
paix d'Amiens, il disait que la fameuse scène à lord Whitworth avait
été fort exagérée, et que le refus du ministère britannique d'évacuer
Malte était intolérable, oubliant que par l'ensemble de ses actes il
avait créé une situation menaçante, dont les Anglais avaient profité
pour ne pas évacuer cette île. Il affirmait que le projet de descente
avait été sérieux, et que ses combinaisons navales étaient telles, que
sans la faute d'un amiral il aurait triomphé de l'Angleterre. Il est
incontestable, en effet, que jamais combinaisons plus profondes ni
plus vastes ne furent imaginées, et que si l'amiral Villeneuve avait
paru dans la Manche, cent cinquante mille Français auraient franchi le
détroit! Que serait-il arrivé, lorsque, après avoir gagné en
Angleterre une bataille d'Austerlitz, Napoléon se serait trouvé
maître de Londres comme il le fut plus tard de Vienne et de Berlin? La
fière aristocratie anglaise aurait-elle plié sous ce coup terrible, ou
bien aurait-elle essayé de prolonger la lutte contre son vainqueur
prisonnier en quelque sorte dans sa propre conquête? On n'en sait
rien. Mais c'était une terrible manière de jouer sa grandeur et celle
de la France, que de la risquer dans de pareils hasards!
[En marge: Deuxième faute.]