Il apporta la même rigueur à faire exécuter certaines prescriptions

que l'amiral avait pour ainsi dire laissé tomber en désuétude. Ainsi,

bien qu'aux termes des règlements ministériels personne ne dût

communiquer avec les habitants de Longwood sans permission du

gouverneur, l'amiral avait souffert qu'on fût admis sur simple

autorisation du grand maréchal Bertrand. Les serviteurs allant et

venant pour des besoins tout matériels, avaient circulé sans

difficulté. Quelques Anglais de marque revenant des Indes, connus de

l'amiral, et dès lors ne pouvant inspirer de défiance, avaient été

reçus à Longwood, en le demandant seulement au grand maréchal, avaient

été bien accueillis de Napoléon, et l'avaient intéressé quelques

instants. Il n'y avait aucun inconvénient à continuer cet état de

choses. Mais sir Hudson Lowe exigea que toute communication eût lieu

en vertu de sa permission, et que toute lettre venant de Longwood ou y

allant, passât par son intermédiaire. Pour diminuer même les occasions

d'écrire il attacha un fournisseur spécial à la colonie de Longwood,

et il choisit le propriétaire du pavillon de Briars, où Napoléon avait

passé quelques semaines.

[En marge: Vive altercation avec le grand maréchal Bertrand.]

[En marge: Incident relatif à lord et lady Moira.]

[En marge: Paroles fort dures adressées par Napoléon à sir Hudson

Lowe.]

Ces rigueurs nouvelles, auxquelles on ne s'était point attendu,

irritèrent singulièrement les exilés. Sir Hudson Lowe étant venu faire

une seconde visite, Napoléon le reçut encore plus froidement que la

première fois, et le renvoya au grand maréchal Bertrand pour

s'expliquer avec lui sur l'exécution des règlements. Le grand maréchal

réclama contre les nouvelles gênes et contre les anciennes, le fit

avec beaucoup de véhémence, trouva sir Hudson Lowe extrêmement

opiniâtre, et lui déclara que s'il persistait dans ses intentions,

Napoléon ne sortirait plus de ses appartements, et que si le défaut

d'exercice devenait funeste à sa santé, le nouveau gouverneur en

répondrait devant l'opinion universelle. Sir Hudson Lowe ne se laissa

point fléchir par ces menaces, affecta de considérer sa conduite comme

toute naturelle, comme découlant nécessairement de ses instructions,

et comme devant lui mériter à Longwood un accueil aussi amical que

celui qu'y recevait l'amiral Cockburn. Avec une pareille manière

d'entendre les choses, il devait bientôt mettre le comble à la

brouille déplorable qui depuis valut à son prisonnier tant de

souffrances, et à lui-même tant de fâcheuses imputations. La flotte de

l'Inde venait d'arriver. À bord se trouvaient lord Moira, gouverneur

de l'Inde, et lady Moira, son épouse, tous deux éprouvant un vif désir

de voir Napoléon. Mais celui-ci ayant déclaré qu'il ne se laisserait

pas assimiler à un détenu dont on ouvrait ou fermait la prison à

volonté, et qu'il n'admettrait auprès de sa personne que ceux qui

auraient demandé son agrément par le grand maréchal Bertrand, lord et

lady Moira n'osèrent faire une demande sujette en ce moment à tant de

difficultés. Toutefois, afin de satisfaire leur curiosité toujours

fort vive, sir Hudson Lowe adressa au maréchal Bertrand une invitation

à dîner au château de Plantation-House, et il en ajouta une pour

Napoléon lui-même, disant que si le _général Bonaparte_ la voulait

bien agréer lady Moira serait très-heureuse de lui être présentée. Il

n'y avait à vrai dire dans cette démarche qu'un défaut de tact, et

nullement l'intention d'offenser le glorieux prisonnier. Mais le grand

maréchal Bertrand fut très-blessé de cette invitation pour lui et pour

son maître, et Napoléon ne le fut pas moins, car il ne pouvait

consentir à devenir un objet de curiosité dont le gouverneur de

Sainte-Hélène disposerait en faveur des hôtes auxquels il voudrait

faire bon accueil. Sir Hudson Lowe n'en fut pas quitte pour le refus

du grand maréchal Bertrand. S'étant présenté à Longwood, il fut

accueilli cette fois autrement qu'avec de la simple froideur. Napoléon

lui adressa les paroles les plus dures.--Je suis étonné, lui dit-il,

que vous ayez osé m'adresser l'invitation que le grand maréchal vous a

renvoyée. Avez-vous oublié qui vous êtes, et qui je suis? Il

n'appartient ni à vous, ni même à votre gouvernement, de m'ôter un

titre que la France m'a donné, que l'Europe entière a reconnu, et par

lequel la postérité me désignera. Que vous et l'Angleterre y

consentiez ou non, je suis et serai toujours pour l'univers l'empereur

Napoléon. J'attache donc peu d'importance à vos qualifications. Je

suis offensé cependant que vous ayez pu espérer m'attirer chez vous,

et m'offrir à la curiosité de vos hôtes. La fortune m'a abandonné,

mais il n'est au pouvoir de personne au monde de faire de l'empereur

Napoléon un objet de dérision.--Toutefois après ces paroles sévères,

Napoléon se radoucit, et sir Hudson Lowe s'excusa beaucoup sur ses

intentions, disant que le désir de lord et lady Moira n'était qu'un

hommage à sa gloire, et qu'il avait voulu savoir seulement si une

telle rencontre avec des personnages considérables d'Angleterre

pourrait lui être agréable.--Napoléon écouta ces explications sans les

admettre ni les rejeter, et renvoya le gouverneur encore un peu plus

humilié qu'à ses deux premières visites.

[En marge: Départ de l'amiral Cockburn, et regrets qu'il laisse à

Sainte-Hélène.]

La comparaison entre sir Hudson Lowe et l'amiral Cockburn avait donc

été tout à fait à l'avantage de ce dernier, qui partit bientôt pour

l'Angleterre. Avant de s'embarquer, il se rendit à Longwood pour voir

le grand maréchal, lui présenter ses adieux, lui exprimer ses regrets

des rigueurs ajoutées à la captivité de Napoléon, et des fâcheux

rapports établis avec le nouveau gouverneur, dont les intentions,

assurait-il, n'étaient pas aussi mauvaises qu'on le supposait. Le

grand maréchal répondit cordialement aux témoignages de l'amiral, le

supplia de faire connaître à la nation britannique l'état auquel on

avait réduit le grand homme qui s'était confié à elle, le pressa

instamment de venir prendre congé de Napoléon, et lui fit de nouvelles

excuses pour le désagréable incident survenu le jour de la

présentation de sir Hudson Lowe. Mais l'amiral, susceptible autant que

généreux, ne voulut pas revoir Napoléon. Il chargea le grand maréchal

de lui transmettre ses adieux, et de lui bien affirmer que de retour

en Angleterre il n'y serait point l'ennemi de son malheur.

Effectivement l'amiral avait conçu pour Napoléon une véritable

sympathie, et n'avait cessé de dire que de tous les prisonniers de

Sainte-Hélène c'était le plus doux, le plus facile, et que moyennant

une explication directe on s'entendait avec lui mieux qu'avec tout

autre, quand il n'était pas tout à fait impossible de s'entendre.

[En marge: Nouvelle tracasserie au sujet d'une déclaration exigée de

la part des compagnons d'exil de Napoléon.]

L'amiral Cockburn partit accompagné des regrets de cette colonie

infortunée. À peine s'était-il éloigné que de nouvelles difficultés

surgirent. Le ministère britannique avait ordonné qu'on exigeât des

compagnons de Napoléon un acte de soumission formelle à toutes les

restrictions imposées à leur liberté, et que ceux qui s'y refuseraient

fussent renvoyés en Europe. Il avait de plus jugé excessive la dépense

qui se faisait à Longwood, et qui s'expliquait par la cherté de toutes

choses à Sainte-Hélène, par le nombre des personnes à nourrir, lequel

était d'une cinquantaine, entre maîtres et domestiques, maris, femmes

et enfants. Cette dépense était annuellement d'environ vingt mille

livres sterling (500,000 francs). Jamais l'amiral Cockburn n'avait

songé ni à la trouver excessive, ni surtout à en faire la remarque.

Était-ce le cas en effet de mesurer à l'ancien maître du monde le pain

amer qu'on jetait dans sa prison? Il semble au contraire qu'en échange

de la liberté qu'on lui ôtait pour le repos commun, on aurait dû par

respect de soi-même lui offrir tous les biens matériels. Il n'en fut

rien pourtant, et maintenant que les tristes passions de 1815 sont

éteintes, on se demande comment lord Bathurst fut capable d'exiger

formellement la réduction à 8,000 livres sterling des dépenses de

Longwood. Au surplus le chiffre n'est rien, la seule pensée de compter

est tout, et pour son honneur l'Angleterre ne doit pas pardonner une

telle indignité à ceux qui en ont souillé son histoire.

Nous devons dire que lorsqu'il fallut exécuter cette partie de ses

instructions, sir Hudson Lowe en sentit l'inconvenance, et manifesta

un honorable embarras. Quant à la déclaration exigée des membres de la

colonie, il afficha d'abord une volonté absolue. Il rédigea lui-même

la pièce qu'ils devaient signer, et dans laquelle Napoléon était

qualifié de général Bonaparte. C'était les placer dans une position

des plus pénibles. Que ceux qui tenaient Napoléon en leur puissance

lui refusassent ses titres, ce pouvait être naturel de leur part. Mais

que ses compagnons d'infortune dans un acte authentique, signé de leur

main, se prêtassent à le qualifier d'un autre titre que celui qu'ils

lui donnaient tous les jours, c'était vouloir les faire concourir à sa

déchéance. Ils opposèrent donc à la rédaction proposée par sir Hudson

Lowe une déclaration en tout semblable à la sienne, quant à

l'engagement formel de se soumettre aux règlements établis à

Sainte-Hélène, mais différente quant aux titres attribués à Napoléon.

Le gouverneur leur annonça brutalement que s'ils ne signaient pas la

déclaration telle qu'il l'exigeait, il les ferait immédiatement

embarquer pour l'Europe.--Ne signez pas, leur dit Napoléon, et

laissez-vous embarquer. Je demeurerai seul ici, où j'ai d'ailleurs

bien peu de temps à vivre, et le monde saura que pour une aussi

misérable querelle on m'a séparé des derniers amis qui me

restaient.--Les exilés tinrent bon, et sir Hudson Lowe, qui en

définitive comprenait tout ce qu'aurait d'odieux un pareil procédé,

proposa une transaction, c'était de supprimer les titres de général ou

d'empereur, et de désigner le prisonnier par ses noms propres de

_Napoléon Bonaparte_, répétant que s'ils refusaient, un bâtiment déjà

sous voile les emporterait en Europe. Ils se soumirent, sans le dire à

Napoléon, pour ne pas laisser seul, sans amis, sans un secrétaire,

sans un domestique, le maître malheureux dont ils avaient voulu

partager l'infortune.

[En marge: Ignoble querelle au sujet des dépenses de Longwood.]

[En marge: Napoléon veut payer ses dépenses, mais à condition de

pouvoir faire venir ses fonds au moyen de lettres cachetées.]

Sir Hudson Lowe se montra plus convenable relativement aux dépenses.

Il est possible que les domestiques attachés à Napoléon et aux trois

familles qui l'avaient suivi, ne missent pas grand soin à ménager les

finances anglaises, mais nous le répétons, nous ne comprenons pas

qu'en Angleterre quelqu'un eût songé à s'en enquérir. Néanmoins sir

Hudson Lowe osa en parler au grand maréchal Bertrand, et chercha du

reste à se justifier de telles observations par la production de ses

instructions, qui fixaient à 8,000 livres sterling (200 mille francs)

la dépense du général Bonaparte. Le grand maréchal Bertrand répondit

avec hauteur, qu'il ne savait rien de ce dont le gouverneur venait

l'entretenir, qu'ils vivaient tous fort mal, que jamais ils n'avaient

songé ni à se plaindre, ni à s'enquérir de ce que coûtait cette triste

manière de les faire vivre, qu'ils ne le feraient pas davantage, et

surtout ne se permettraient jamais d'en parler à leur maître. Sir

Hudson Lowe insista néanmoins, déclarant qu'il lui était impossible

d'ordonnancer de telles dépenses. Le grand maréchal confus au dernier

point, entretint de ce sujet les principaux membres de la colonie

exilée, et il ne put se dispenser d'en faire part à Napoléon. On

devine ce que celui-ci dut éprouver de dégoût pour une semblable

contestation. Il ordonna sur-le-champ de répondre que, malgré

l'obligation imposée aux nations de nourrir leurs prisonniers, la plus

pénible à ses yeux des conditions de sa captivité c'était de manger le

pain de l'Angleterre; que son désir avait toujours été de vivre lui et

ses amis à ses propres dépens; qu'il le désirait encore, et que si on

lui permettait de communiquer avec l'Europe au moyen de lettres

cachetées, il avait une famille et des amis qui ne le laisseraient pas

dans l'indigence, et que le gouvernement britannique serait déchargé

même des 8,000 livres sterling auxquelles il voulait limiter les

dépenses de Longwood. On s'explique sans doute le motif de cette

réponse. Bien que les membres de la famille de Napoléon, et notamment

sa mère, son oncle, le prince Eugène, fussent en mesure et tout à fait

en disposition de pourvoir à ses besoins, il n'aurait pas consenti à

recourir à eux, et il aurait puisé dans la caisse de M. Laffitte, où

ses fonds étaient déposés, pour subvenir à ses dépenses. Mais il

craignait de dévoiler l'existence de ce dépôt, prévoyant qu'il serait

séquestré comme tous les biens des Bonaparte en France.

[En marge: On n'y consent point, et Napoléon fait fondre son

argenterie pour payer ses dépenses.]

En recevant cette réponse, sir Hudson Lowe déclara qu'il transmettrait

les lettres de Napoléon à ses banquiers, mais ouvertes comme

l'exigeaient les instructions de lord Bathurst, et il insista pour que

la dépense fût réduite, ou que Napoléon y pourvût de ses deniers.

Révolté de ce nouveau genre de persécution, Napoléon ordonna à

l'intendant de sa maison, Marchand, de choisir dans son argenterie la

partie dont il pourrait se passer, de la faire briser, pour que l'on

ne trafiquât point du mobilier qui lui avait appartenu, et de

l'envoyer à James-Town afin de payer les fournisseurs. Cette manière

de répondre causa au gouverneur une grande confusion, car les

habitants de James-Town apprenant à quelle extrémité le prisonnier de

Longwood était réduit, furent honteux des procédés de leur

gouvernement. Pour atténuer ce sentiment qui s'exprimait très-haut,

sir Hudson Lowe fit dire par ses affidés que Napoléon regorgeait

d'argent, et qu'il pourrait solder sa dépense sans recourir à cette

misère d'apparat. Le récit qui précède a déjà éclairci les faits.

Napoléon avait apporté avec lui 350 mille francs en or environ, et ses

compagnons d'exil en avaient 200 mille à peu près. Il appelait cela sa

réserve, et il ne voulait pas se priver de cette dernière ressource,

sur laquelle il prenait de temps en temps soit de quoi faire une

aumône, soit de quoi payer un service. Ne voulant ni toucher à cette

somme, qui du reste eût bientôt disparu, ni fournir une preuve

matérielle du dépôt existant chez M. Laffitte, il fallait bien qu'il

eût recours à son argenterie. Elle était considérable d'ailleurs, et

au delà de ses besoins. Marchand, qui veillait soigneusement à tous

les détails de sa maison, avait eu le temps de la prendre à l'Élysée,

de l'expédier à Rochefort, et elle pouvait fournir des suppléments en

attendant que la rougeur montât au front de sir Hudson Lowe ou de lord

Bathurst.

[En marge: Cette déplorable contestation tombe peu à peu d'elle-même.]

[En marge: Arrivée de sir Pulteney Malcolm, chargé de commander la

station navale.]

[En marge: Aimable caractère de cet officier.]

[En marge: Son succès auprès de Napoléon, et ses bons rapports avec

lui.]

[En marge: Essai de réconciliation entre Napoléon et sir Hudson Lowe,

tenté par le nouvel amiral.]

Confus cependant d'élever une telle contestation, sir Hudson Lowe

annonça qu'il prendrait sur lui de laisser provisoirement à 12 mille

livres sterling (300,000 francs) le crédit fixé à 8 mille par lord

Bathurst, et de demander de nouveaux ordres à ce sujet. Les envois

d'argenterie cessèrent alors, et cette cause d'ignoble tracasserie

disparut. En ce moment un nouvel amiral était venu remplacer l'amiral

Cockburn dans le commandement non pas de l'île, mais de la station

navale. Ce nouvel amiral était sir Pulteney Malcolm, personnage d'un

caractère élevé, et dont la bonté de coeur rayonnait sur un aimable

visage. Arrivé à Sainte-Hélène il se fit présenter à Napoléon, en

observant toutes les convenances envers l'auguste captif, et dès le

premier abord réussit à lui plaire. Sa dignité douce, sa commisération

respectueuse, produisirent un effet immédiat sur la nature vive et

sensible de Napoléon, et gagnèrent son coeur. Napoléon le traita tout

de suite en ami, et devint pour lui aussi doux qu'expansif. Sir

Malcolm renouvela fréquemment ses visites, et Napoléon voulut qu'il

fût introduit dès qu'il paraîtrait, sans recourir à une étiquette à

laquelle il ne tenait que pour se faire respecter de ses gardiens. Sir

Malcolm, qui s'était aperçu que l'une des plus grandes souffrances de

Napoléon était de manquer d'ombre (car les maigres gommiers composant

le bois de Longwood ne lui en procuraient guère), envoya chercher à

bord de ses vaisseaux une vaste et belle tente, et la fit dresser par

ses matelots tout près des bâtiments de Longwood. Napoléon fut

extrêmement touché de cette attention délicate, et vint souvent

prendre ses repas ou se livrer au travail sous la tente de sir

Malcolm. Celui-ci, ne négligeant aucun moyen d'adoucir le sort des

exilés, crut qu'une manière certaine d'y contribuer, serait d'opérer

un rapprochement entre Napoléon et sir Hudson Lowe, et d'améliorer

ainsi non pas les instructions de lord Bathurst, mais au moins leur

exécution. Il en parla à Napoléon, lui dit que les instructions de

lord Bathurst étaient effectivement peu convenables, que sir Hudson

Lowe, obligé de s'y conformer, n'avait pas été maître d'épargner

certaines tracasseries aux habitants de Longwood; qu'il n'était ni

méchant, ni malintentionné, qu'il partageait avec le gouvernement

britannique et tous les gouvernements européens la terreur d'une

évasion semblable à celle de l'île d'Elbe; qu'il perdait l'esprit à

cette seule pensée, qu'il fallait le lui pardonner, qu'en le voyant,

en l'accueillant bien, en s'expliquant franchement avec lui, on le

rassurerait, on l'adoucirait, et qu'il en résulterait des rapports

meilleurs, une vie moins tourmentée pour les habitants de

Longwood.--Vous vous trompez, répondit Napoléon à l'obligeant

médiateur. Je me connais en fait d'hommes, et la figure de sir Hudson

ne peut être que l'expression d'un mauvais coeur. Je me connais aussi

en fait d'évasion, mais je ne songe à aucune entreprise de ce genre,

par deux raisons: parce qu'une évasion est impossible, et parce

qu'elle ne me conduirait à rien. Il n'y a plus de place pour moi dans

le monde, et je ne puis aspirer qu'à finir ici ma vie, qui ne saurait

être longue, et à m'occuper de consigner quelques souvenirs pour

l'édification de la postérité. Si je fais perdre la raison à mes

ennemis, je ne la perds pas aussi facilement qu'eux, et je ne cherche

pas à me dérober à leur main de fer, mais à leurs outrages. Qu'on me

laisse mourir sans m'offenser, je ne demande pas davantage à vos

compatriotes. Je ne gagnerai rien à une nouvelle entrevue avec sir

Hudson Lowe. Tout maître de moi que je suis lorsqu'il le faut,

l'aspect de cet homme révolte mes yeux, excite ma langue, et je ne

pourrais l'admettre en ma présence sans inconvénient.--Sir Malcolm ne

se découragea point, et insista pour que Napoléon reçût sir Hudson

Lowe, qui désirait le voir, et sollicitait cette faveur avec un désir

sincère de conciliation.

[En marge: Nouvelle entrevue dans le but d'amener un accommodement.]

[En marge: Napoléon, ne pouvant se contenir, offense gravement sir

Hudson Lowe, qui se retire pour ne plus reparaître à Longwood.]

Napoléon se rendit à des instances dont l'intention était si amicale,

et consentit à recevoir le gouverneur, mais en présence de sir

Malcolm, afin qu'il y eût un témoin de l'entrevue. Sir Hudson Lowe

arriva en effet à Longwood accompagné de l'amiral, et se présentant

avec un certain embarras à son fier prisonnier. Napoléon l'accueillit

poliment, et le laissa s'étendre en explications justificatives sur

les procédés dont on se plaignait à Longwood. Il répondit d'abord sans

amertume et d'un ton presque conciliant; mais la question des

dépenses, qui était récente et plutôt abandonnée que résolue, ayant

été maladroitement soulevée par le gouverneur, il cessa de se modérer,

et éclata sur-le-champ en propos d'une extrême dureté.--Je suis

étonné, monsieur, lui dit-il, que vous osiez aborder avec moi un sujet

pareil. Je ne suis pas accoutumé à m'occuper de ce qui se passe dans

mes cuisines. S'il vous convient d'y regarder, faites-le, et ne m'en

parlez point. Si je n'avais ici des femmes, des enfants, condamnés

comme moi à un lointain exil, je serais allé m'asseoir à la table des

officiers du 53e, et ces braves gens n'auraient pas refusé de partager

leur repas avec l'un des plus vieux soldats de l'Europe. Mais j'ai ici

à nourrir plusieurs familles qui sont aussi impatientes que moi de ne

plus rien devoir à l'indigne gouvernement qui nous opprime. Que je

puisse écrire en Europe sans être obligé de vous prendre pour

confident, et ma famille, la France elle-même, ne laisseront manquer

de pain ni moi, ni les amis qui ont bien voulu s'associer à mes

malheurs.--Après ces paroles, Napoléon, emporté par la colère, permit

à peine au gouverneur de proférer quelques mots, puis, s'adressant à

l'amiral seul, ne parlant de sir Hudson Lowe qu'à la troisième

personne, il eut le tort de se laisser aller à de véritables outrages.

L'amiral cherchant à excuser les procédés du gouverneur par ses

instructions, Napoléon répondit qu'il y avait des missions que les

gens d'honneur n'acceptaient point, que d'ailleurs sir Hudson Lowe

n'était pas un vrai militaire, et qu'il avait plus souvent tenu la

plume de l'officier d'état-major que l'épée du soldat.--À ces derniers

mots, sir Hudson Lowe, qui eut le mérite de se contenir et de

respecter dans son prisonnier la plus grande infortune du siècle, le

quitta en frémissant, et en déclarant qu'il ne remettrait plus les

pieds à Longwood.

À peine était-il sorti que Napoléon, honteux d'avoir été si peu maître

de lui, s'excusa auprès de sir Pulteney Malcolm, dit qu'il ne se

serait point livré à de tels emportements si le gouverneur n'avait

commis la maladresse de parler de cette ignoble affaire des dépenses,

qu'il s'attendait bien que l'entrevue tournerait mal, que la figure de

sir Hudson Lowe produisait sur lui une impression qu'il ne pouvait pas

dominer, qu'il avait eu tort, qu'il le reconnaissait, et il ajouta

cette parole, qui corrigeait sa faute: Je n'ai qu'une excuse, monsieur

l'amiral, une seule, c'est de n'être plus aux Tuileries. Je ne me

pardonnerais pas l'outrage que j'ai fait à sir Hudson Lowe, si je

n'étais dans ses fers.--

[En marge: Fin de l'année 1816, et monotonie de l'existence de

Napoléon.]

[En marge: Son besoin de mouvement, d'espace et de verdure.]

[En marge: Napoléon est persuadé qu'on l'a envoyé à Sainte-Hélène pour

l'y faire mourir.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 45 / 59 段