mais tristement, comme allaient s'écouler toutes les années de cette
captivité sans exemple. À cette époque arrivèrent les premiers
courriers d'Europe. Les exilés reçurent de leurs familles des
nouvelles qui furent pour eux un doux soulagement. Napoléon seul n'en
reçut point de la sienne. Sa mère, ses frères, ses soeurs, dispersés,
fugitifs, réduits à se cacher, n'avaient pu se procurer les moyens de
lui écrire. Marie-Louise n'avait pas même songé à l'entretenir de son
fils. Les nouvelles intéressantes pour lui furent celles des journaux.
Elles lui parlaient de la France avec beaucoup de détail, et elles le
touchèrent profondément. Les Bourbons, entrés si doucement en France
en 1814, rentraient cette fois la colère au coeur, et une funeste
illusion dans l'esprit. Ils croyaient qu'une vaste conspiration les
avait seule expulsés au 20 mars, et qu'il était à la fois juste et
politique de la punir. Les journaux annonçaient de nombreux exils, de
nombreuses arrestations parmi les hommes les plus dévoués à Napoléon,
et tous compromis à cause de lui. Ney, La Bédoyère, Drouot,
Lavallette, étaient menacés de poursuites rigoureuses et d'exécutions
sanglantes. Napoléon fut fort ému du sort qui menaçait ces trois
derniers qu'il aimait sincèrement, et quant à Ney, pour lequel il
avait moins d'affection, mais dont il admirait l'énergie guerrière, il
ressentit de son malheur une pitié profonde. Il fut non pas blessé,
mais affligé du système de défense qu'on semblait adopter pour
l'infortuné maréchal. Avec cette logique puissante qui éclatait dès
qu'il raisonnait sur un sujet, il indiqua tout de suite le vrai
système de défense à employer.--On se trompe, dit-il, si on croit
adoucir les juges de Ney en le présentant comme mon ennemi, en
rappelant sa conduite à Fontainebleau. Il n'y a qu'une manière de
sauver Ney, s'il y en a une, c'est de faire éclater en sa faveur
toute la force de la vérité. Ney n'a point conspiré, car personne n'a
conspiré. À son départ de Paris, il voulait m'arrêter. Il le voulait à
Lons-le-Saulnier encore, et il aurait réalisé son intention, si les
troupes et la population ne lui avaient fait violence. Mais en
s'approchant de moi, un mouvement des esprits, général, irrésistible,
l'a entraîné lui comme les autres, et il y a cédé. Je dois ajouter
qu'il m'a écrit en cette occasion dans des termes fort honorables, me
déclarant qu'il avait agi de la sorte non pour moi, mais pour le pays,
et offrant de se retirer si la politique que j'apportais n'était pas
conforme au voeu universel. À notre rencontre à Auxerre, je lui ai
coupé la parole en lui serrant la main, et en lui disant de s'en fier
à moi, que ma politique serait celle que tous les Français désiraient,
et qui était dictée par le simple bon sens. Il s'est même, à cette
époque, tenu à l'écart; mais il était intérieurement agité par le
sentiment de sa fausse position personnelle. Sa conduite s'en est
ressentie aux Quatre-Bras, et surtout à Waterloo. Jamais il n'a été
plus héroïque, ni plus irréfléchi, et en contribuant à nous perdre, il
s'est perdu lui-même. Mais ni les Bourbons ni moi n'avons rien à lui
reprocher, que d'avoir succombé sous la violence des événements. Il
doit dire à ses juges: Je n'ai point trahi, j'ai été entraîné, et pour
ce genre de délit, si fréquent, si excusable dans les révolutions, une
loi a été faite, c'est la capitulation de Paris, capitulation sacrée à
laquelle l'honneur des généraux vainqueurs, l'honneur de leurs
souverains est attaché, et cette capitulation met les délits
politiques à l'abri de toute recherche.--Voilà ce que Ney doit dire,
et ce doit être toute sa défense parce que c'est toute la vérité. Ou
la capitulation de Paris n'a pas de sens, ou elle s'applique forcément
au délit de Ney. S'il s'en tient à ce genre de défense, qui est le
véritable, il vaincra peut-être ses juges, et s'il ne parvient point à
les vaincre, il les déshonorera devant l'histoire, et mourra entouré
de l'éternelle sympathie des honnêtes gens!--Ney, pauvre Ney,
s'écriait Napoléon, quel funeste sort t'attend!--Continuant sur ce
sujet, et répétant que ni le maréchal Ney ni aucun autre n'avait trahi
au 20 mars, Chacun a fait son devoir, disait-il, et les chefs
militaires aussi bien que les chefs civils. Mais l'armée et le peuple
des campagnes ont entraîné tout le monde.--Napoléon citait à ce sujet
un fait remarquable, et digne d'être conservé par l'histoire.--On a
accusé Masséna, disait-il, d'avoir trahi les Bourbons; vous allez voir
qu'il n'en est rien. Lorsque je me trouvai à Paris, rétabli sur le
trône impérial, c'était le cas de se faire valoir auprès de moi, et de
se vanter de ce qu'on avait risqué en ma faveur. Masséna vint à Paris;
je lui demandai ce qu'il aurait fait, si au lieu de prendre la route
de Grenoble, j'avais pris celle de Marseille où il commandait? Masséna
n'était point flatteur, pourtant ma question ne laissa pas de
l'embarrasser, et comme j'insistais, il finit par me répondre: _Sire,
vous avez bien fait de prendre la route de Grenoble_...--Tous mes
maréchaux n'auraient pas osé me répondre aussi franchement, mais tous
en auraient eu le droit, excepté Davout qui n'était point en
fonctions, qui avait été indignement traité, et qui seul était libre
de ses actions. Personne n'a donc trahi les Bourbons, et s'ils se
vengent aujourd'hui, c'est par faiblesse pour leur parti, et afin de
dissimuler leurs fautes de conduite. Mais j'entrevois pour eux un
avenir peu sûr. En se livrant aux passions de l'émigration, ils
éloigneront d'eux la France tous les jours davantage. Ce n'est pas mon
fils qui en profitera le premier; la maison d'Orléans passera avant
lui, mais à la suite de celle-ci le tour des Bonaparte pourra bien
venir.--
Après ces mots d'une si profonde prévoyance, Napoléon revenait à
l'injustice des poursuites annoncées, et montrait pour La Bédoyère,
pour Ney, pour Drouot, pour Lavallette, une inquiétude extrême.
Toutefois, il paraissait croire que la vertu de Drouot si
universellement reconnue serait un bouclier impénétrable; mais il
tremblait pour La Bédoyère, pour Ney, pour Lavallette, et attendait
avec impatience des nouvelles de ces victimes, qui étaient les
siennes, hélas! autant que celles des Bourbons!
[Date en marge: Déc. 1815.]
[En marge: Impatience qu'éprouve Napoléon de quitter Briars.]
Bien qu'il se fût fait à Briars un établissement presque supportable,
Napoléon y était si à l'étroit, il y voyait surtout ses amis si
maltraités, qu'il se montra fort impatient d'être transféré à
Longwood. L'amiral, qu'il appelait _son requin_, mais dont il
appréciait le coeur, n'avait rien négligé pour hâter les travaux de sa
nouvelle résidence. Il y avait employé les ouvriers de la ville et de
la flotte, et avec du bois, des toiles goudronnées, des matériaux de
toute sorte, il était parvenu à construire un vaste rez-de-chaussée,
où Napoléon pouvait se loger avec ses compagnons d'exil. Les lieux
ayant été déclarés habitables, l'amiral proposa à Napoléon de s'y
transporter, ce qui fut accepté immédiatement.
[En marge: Sa translation à Longwood.]
[En marge: Manière dont il y est établi.]
Le 10 décembre, il quitta Briars, fit ses adieux à la famille qui l'y
avait si bien reçu, lui laissa des marques d'une munificence que sa
gêne actuelle n'avait pas restreinte, et partit à cheval, ayant d'un
côté l'amiral, et de l'autre le grand maréchal Bertrand. Il était
comme toujours en uniforme de la garde, et montait un cheval du Cap,
vif, doux, agréable à manier. Ce trajet ne lui déplut point, et,
arrivé à Longwood il trouva sous les armes le 53e régiment anglais,
qui campait dans le voisinage. L'amiral lui présenta les officiers du
régiment, et puis le conduisit dans les appartements qui lui étaient
destinés. Ils étaient de construction fort légère, recouverts en toile
goudronnée, et meublés très-modestement. Napoléon n'improuva rien. Il
avait quelques pièces pour se coucher, travailler, recevoir ses amis,
et, quant à eux, ils avaient de quoi se loger autour de lui. C'était
tout ce qu'il désirait. Il remercia l'amiral, et s'établit dans cette
demeure qui devait être la dernière. Il fit tendre son lit de camp
dans une pièce, ranger ses livres dans une autre, et suspendre sous
ses yeux le portrait de son fils et de quelques membres de sa famille.
À la suite de ces deux pièces se trouvaient un salon de réception, et
une salle pour prendre les repas en commun. M. de Las Cases et son
fils, M. et madame de Montholon, le général Gourgaud, occupaient une
autre aile du bâtiment. Le grand maréchal Bertrand qui avait l'humeur
solitaire, madame Bertrand qui était une personne généreuse, mais peu
capable de s'astreindre à la vie commune, avaient demandé pour leur
famille une habitation séparée. On leur en avait préparé une à
l'entrée du plateau de Longwood, de manière qu'ils étaient non pas
commensaux, mais voisins de l'Empereur. Cette maison s'appelait
_Hutt's-Gate_.
[En marge: Premier genre de vie à Longwood.]
Ces dispositions arrêtées, Napoléon commença son nouveau genre de vie
en tâchant de s'y résigner. Ayant pris à la guerre l'habitude de
veiller une partie de la nuit, il avait le sommeil irrégulier et peu
suivi. Il s'éveillait souvent, se levait pour lire ou travailler, se
recouchait ensuite, et s'il ne pouvait dormir montait à cheval dès la
pointe du jour, rentrait quand le soleil se faisait sentir, déjeunait
seul, puis dictait ou se reposait, gagnait ainsi trois ou quatre
heures de l'après-midi, recevait alors ses compagnons d'exil, se
promenait en voiture avec eux, leurs femmes et leurs enfants, dînait à
la fin du jour, et passait les soirées dans leur compagnie, tantôt
lisant en commun quelques bons ouvrages, tantôt parlant du passé, et
les tenant attentifs aux récits de sa vie. Il s'efforçait de prolonger
la soirée, car plus il se couchait tard, plus il avait l'espérance de
trouver le sommeil.--_Quelle conquête sur le temps!_ s'écriait-il,
quand il avait pu atteindre onze heures ou minuit.
[En marge: Surveillance exercée sur la personne de Napoléon.]
[En marge: Obligation d'être suivi quand il monte à cheval.]
Ici comme à Briars, la surveillance exercée sur sa personne devait
devenir la difficulté principale de ses relations avec les autorités
britanniques. Le 53e, campé à environ une lieue de Longwood, n'était
point gênant, et dans la journée les sentinelles étaient hors de vue.
Napoléon ne les retrouvait que s'il se portait à une distance qu'il
lui était difficile de franchir à pied. S'il montait à cheval, et
s'éloignait de quelques milles, un officier devait l'accompagner,
d'assez loin toutefois pour que ses épanchements intimes n'en fussent
pas troublés. Napoléon ayant manifesté une répugnance extrême à monter
à cheval s'il devait être suivi, l'amiral, qui ne voulait pas le
priver de cet exercice, fit tracer autour du plateau de Longwood des
limites embrassant un circuit d'environ trois ou quatre lieues, dans
l'enceinte desquelles il pouvait circuler librement. Au delà un
officier à cheval devait ne pas le perdre de vue.
[En marge: Police de l'île.]
Le soir à neuf heures les sentinelles se rapprochant de l'habitation,
l'enveloppaient de telle manière qu'aucun homme n'aurait pu passer
entre elles. Un officier de service dans l'intérieur de Longwood,
devait avoir vu Napoléon une fois par jour, même deux fois, suivant
les instructions de lord Bathurst, afin qu'on eût la certitude
physique de sa présence à Sainte-Hélène. Les points saillants de l'île
étaient surmontés de télégraphes pour mander à Plantation-House,
demeure du gouverneur, tout ce qui arriverait d'important à Longwood,
et surtout la disparition de l'illustre captif, si on avait un moment
cessé de l'avoir sous les yeux. Une vigie placée sur le pic de Diane,
d'où la vue s'étendait à douze lieues en mer, devait signaler à
James-Town l'approche de tout bâtiment dès qu'il serait aperçu, et un
brick de guerre devait sortir pour escorter le bâtiment signalé, le
conduire au port, et l'empêcher de débarquer homme ou chose sans
inspection préalable. Les navires venant de quelque région que ce fût
ne devaient communiquer avec la terre, remettre lettres ou paquets
destinés aux habitants de Longwood, que par l'intermédiaire du
gouverneur. À leur départ, ils ne pouvaient embarquer personne sans la
permission de ce même gouverneur, et sans avoir subi une visite
rigoureuse. Des règlements sévères, particuliers aux habitants, leur
défendaient de communiquer avec Longwood, à moins que ce ne fût avec
l'agrément de l'autorité, et les avertissaient que toute coopération à
un projet d'évasion serait considérée comme cas de haute trahison, et
punie comme telle.
[En marge: Discussion avec l'amiral Cockburn.]
[En marge: Inquiétudes de celui-ci pour sa responsabilité, et en même
temps désir de satisfaire les prisonniers.]
Ces règlements, produit d'une inquiétude extrême et fondés sur les
instructions de lord Bathurst, indisposèrent fortement Napoléon, que
toute apparence de captivité blessait autant que la captivité
elle-même. Déjà refroidi pour l'amiral à l'occasion des précautions
prises à Briars, il devint plus froid encore envers lui, et ne voulut
traiter aucun des points qui l'intéressaient, n'étant pas parfaitement
sûr de se contenir dans une discussion de ce genre. Il en chargea MM.
Bertrand, de Las Cases, Gourgaud, de Montholon. Ces messieurs, aigris
par le malheur, n'avaient à la bouche qu'un raisonnement sans valeur
pour l'amiral, c'est que l'Empereur s'était confié volontairement aux
Anglais, qu'on n'avait pu le faire prisonnier de guerre, que
d'ailleurs il n'y avait plus de prisonniers de guerre à la paix; à
quoi l'amiral aurait pu répondre que la sûreté de l'Europe avait exigé
des précautions, extraordinaires comme l'homme extraordinaire auquel
elles s'appliquaient. Mais il n'était ni légiste, ni raisonneur, il
était militaire, plein de coeur, et plein aussi de rigidité dans
l'accomplissement de ses devoirs. On lui avait donné des ordres, et il
les exécutait. Ces ordres prescrivaient d'assurer avant tout la garde
du prisonnier, dont le dépôt était considéré comme un dépôt commun,
intéressant le repos de l'univers, et il frémissait à l'idée que ce
prisonnier pût s'évader. La garde une fois rendue infaillible, il ne
songeait à y ajouter aucune rigueur inutile, et s'il se trompait,
c'était sans la moindre intention de faire sentir son autorité,
faiblesse d'agent subalterne qu'il n'éprouvait à aucun degré. Sans
doute, on aurait pu laisser à Napoléon l'île entière pour prison, car
avec la précaution de s'assurer deux fois par jour de sa présence à
Longwood, on était certain d'être toujours averti à temps de sa
disparition; et l'île au surplus était si petite, si entourée de
bâtiments, si peu abordable ailleurs qu'à James-Town, qu'il était
absolument impossible que le prisonnier ne fût pas retrouvé avant
d'avoir pu s'embarquer. Cependant la précaution de ne jamais le perdre
de vue était plus sûre; aussi l'amiral ne voulut-il pas s'en départir,
en ayant soin toutefois dans la pratique de rendre supportables les
gênes qui devaient en résulter. L'officier de service ne se montrait
pas, vivait dans les bâtiments de Longwood avec les exilés eux-mêmes,
se contentant d'avoir aperçu Napoléon dans sa promenade ou dans le
passage d'un appartement à l'autre. Si Napoléon sortait il n'avait
garde de le suivre dans les limites assignées, et ne montait à cheval
que si ces limites devaient être dépassées. En ce cas il se tenait à
distance, et souvent perdait de vue Napoléon, quand celui-ci avec sa
curiosité et sa hardiesse ordinaires, s'enfonçait dans des routes
impraticables. Plusieurs fois il s'embourba ainsi dans des marécages,
sans pouvoir suivre son prisonnier et sans se plaindre. Quant à la
correspondance avec les habitants, bien qu'interdite en principe, elle
fut soufferte, et les exilés purent pour leurs besoins communiquer
assez librement avec James-Town. Quant aux visiteurs, l'amiral sachant
bien qui allait ou venait, permettait leur introduction à Longwood,
moyennant qu'ils s'adressassent au grand maréchal Bertrand, qui à
Longwood comme aux Tuileries prenait les ordres de son maître pour les
admissions auprès de lui. Napoléon n'avait pas ainsi l'apparence d'un
détenu dans la prison duquel on ne peut entrer qu'avec la permission
de ses geôliers.
[Date en marge: 1816.]
[En marge: Napoléon, dans les premiers temps, ne prend pas son nouveau
séjour en aversion.]
[En marge: Ses occupations.]
Malgré ces gênes, Napoléon, dans les premiers temps, ne prit pas en
aversion la résidence où il était destiné à vivre et à mourir. Il
n'avait pas cessé jusqu'alors de se bien porter; les inconvénients du
climat, et ceux qui tenaient particulièrement au plateau de Longwood,
ne s'étaient pas fait sentir à son organisation, insensible aux
souffrances physiques dans l'action, mais délicate et très-susceptible
dans le repos. On était en janvier 1816, c'est-à-dire dans la belle
saison de cet hémisphère; les lieux étaient nouveaux, et ni lui ni ses
compagnons n'étaient encore en proie aux tourments de l'ennui. Il
souffrait de l'immensité de sa chute, de la perte de toute espérance,
mais il n'éprouvait pas encore le dégoût et l'horreur de son séjour.
Il se promenait tantôt à pied, tantôt à cheval, souvent exécutait de
longues courses, questionnait les rares habitants, notamment un vieux
nègre qui cultivait un petit champ près de lui, et une pauvre veuve,
mère de deux filles qui venaient lui offrir des fleurs. Il se
complaisait à leur faire du bien. Quelquefois il se dirigeait vers le
campement du 53e, où il était bien accueilli, et reçu en soldat par
des soldats. Puis, comme nous l'avons déjà dit, il rentrait,
travaillait, dictait à M. de Las Cases les campagnes d'Italie, au
grand maréchal Bertrand la campagne d'Égypte, au général Gourgaud
celle de 1815, sortait en voiture vers la chute du jour avec mesdames
Bertrand et Montholon, rentrait pour dîner, et passait les soirées à
s'entretenir d'une foule de sujets divers, ou à faire en famille de
bonnes lectures. Nos grands écrivains le charmaient, et il prenait à
les lire le plaisir profond d'un esprit délicat, exercé et plein de
goût.
[En marge: Ses promenades.]
[En marge: Il commence à ressentir les inconvénients du climat, et en
particulier du plateau de Longwood.]
Cependant il ne pouvait pas s'écouler longtemps sans qu'il devînt
sensible aux inconvénients de ce séjour soit pour lui, soit pour les
compagnons de son infortune. Après avoir fait vingt ou trente fois le
tour entier du plateau de Longwood, il le trouva triste et monotone,
et lorsqu'il tenta d'en sortir, la compagnie de l'officier de suite
lui parut odieuse. Laisser cet officier à grande distance, engagé dans
de mauvais pas, était peu obligeant; le souffrir avec soi était
insupportable. Quelquefois néanmoins il franchit les bornes de son
plateau, et il tâcha de pénétrer dans les vallées opposées, celles du
nord, où était situé le pavillon de Briars, et où s'élevait
Plantation-House. En comparant ces vallées fraîches, ombragées, avec
son plateau dénué de tout abri contre le soleil et le vent, il ne put
s'empêcher d'apercevoir que pour le garder plus sûrement, on l'avait
placé dans une exposition à la fois déplaisante et malsaine. Ses
compagnons d'exil disaient qu'on voulait le tuer. Moins extrême dans
son langage, il disait que pour s'assurer de sa personne on n'avait
pas hésité à le martyriser. En effet, les facilités qu'offrait pour la
surveillance ce plateau de Longwood, découvert de toute part, bordé
vers la mer de côtes à pic, étaient pour l'habitation des incommodités
insupportables. Ou il était chargé des nuages de l'Atlantique attirés
autour du pic de Diane, ou il était labouré sans merci par le vent du
Cap, à ce point que malgré la chaude humidité du climat l'herbe n'y
poussait même pas. Un bois de gommiers, arbres chétifs et à maigre
feuillage, formait le seul abri contre le soleil. Quand le soleil ne
planait pas sur ce désert, une humidité désagréable pénétrait tous les
vêtements. Lorsqu'au contraire le soleil planait au-dessus, il dardait
d'irrésistibles rayons à travers les toits en toile goudronnée de
Longwood. De plus, il n'y avait point d'eau, et il fallait que des
domestiques chinois allassent en chercher dans les vallées situées à
l'opposite, d'où elle n'arrivait ni pure ni fraîche. À tous les
inconvénients de ce séjour se joignaient ceux d'une île pauvre, peu
fréquentée, où les aliments étaient chers et de mauvaise qualité, ce
qui touchait peu la sobriété de Napoléon, mais ce qui l'affligeait
pour ses compagnons d'exil qui avaient amené avec eux leurs femmes,
leurs enfants, habitués à toutes les délicatesses du luxe
européen.--Il n'y a pas ici le mot pour rire, disait-il un soir à ses
amis, et en voyant une table mal servie, des murailles presque nues,
_nous n'aurons de trop_, ajoutait-il, _que le temps_.--
[En marge: Divisions naissantes entre ses compagnons d'exil.]
Observant avec sa profonde finesse ses compagnons d'infortune, il
remarquait chez eux les premières atteintes du mal moral de l'exil, et
pouvait s'en apercevoir à une certaine aigreur involontaire des uns
envers les autres. Ils se disputaient ses préférences à Sainte-Hélène
à peu près comme à Paris, et le général Gourgaud, susceptible, jaloux,
irritable, voyant M. de Las Cases tout à fait admis dans l'intimité de
Napoléon, en éprouvait un dépit mal dissimulé. Les deux familles
Montholon et Bertrand, l'une placée à Longwood, l'autre à Hutt's-Gate,
laissaient percer aussi quelques traces de jalousie. Ainsi les misères
des cours ne finissent pas même avec le trône! Mais il faut pardonner,
il faut même honorer des rivalités se disputant les préférences du
génie tombé dans l'abîme! Combien de familles comblées par Napoléon
continuaient de se livrer à ces mêmes rivalités, non pas à Longwood,
mais aux Tuileries!
[En marge: Ses efforts pour les apaiser.]
Napoléon reconnaissait dans ces aigreurs naissantes le triste effet du
malheur, et en craignait les conséquences pour l'avenir de cette
colonie naufragée, et jetée sur un affreux rocher. Il se donnait la
peine de consoler les jalousies par des témoignages flatteurs, de les
calmer par de sages discours, dissimulait ses propres ennuis, tâchait
de charmer ceux des autres, en leur promettant à tous un avenir
meilleur qu'il était bien loin d'espérer!
On avait atteint le quatrième mois de 1816, commencement de la bonne
saison en Europe et de la mauvaise à Sainte-Hélène, lorsqu'on apprit,
le 5 avril, qu'un bâtiment venu d'Angleterre apportait le nouveau
gouverneur, car la mission de l'amiral Cockburn n'avait jamais dû être
que temporaire.
[En marge: Arrivée du nouveau gouverneur, sir Hudson Lowe.]
[En marge: Caractère de ce nouveau gouverneur.]
Ce gouverneur était le général Hudson Lowe, auquel sa mission à
Sainte-Hélène a valu une fâcheuse célébrité. Sir Hudson Lowe était un
de ces officiers, moitié militaires, moitié diplomates, que les
gouvernements emploient dans les occasions où il faut plus de
savoir-faire que de talent pour la guerre. Il avait été chargé en
effet de diverses missions dont il s'était bien acquitté, notamment au
quartier général des alliés où il avait contracté toutes les passions
ennemies de la France, et quoiqu'il ne fût pas à beaucoup près aussi
méchant que sa figure aurait pu le faire craindre, il n'était
cependant ni de caractère bienveillant, ni d'humeur facile. Les voies
de l'avancement militaire lui étant fermées par la paix, il avait
accepté dans l'espérance d'être bien récompensé, une mission pénible,
et accompagnée d'une immense responsabilité, soit devant son
gouvernement, soit devant l'histoire. Il ne songeait guère à cette
dernière responsabilité, dont il ne prévoyait pas alors la gravité, et
n'avait d'autre préoccupation que celle d'échapper au reproche encouru
par l'amiral Cockburn, d'avoir cédé à l'ascendant du prisonnier de
Sainte-Hélène. Sans avoir le projet d'être un tyran, sir Hudson Lowe
tenait surtout à prouver qu'il était de force à résister à quelque
ascendant que ce fût. Cette disposition devait l'exposer à plus d'un
choc avec le caractère puissant, et actuellement irrité, qu'on lui
donnait mission de contenir sans toutefois le pousser au désespoir.
[En marge: Première entrevue de sir Hudson Lowe avec Napoléon.]
À peine débarqué, il demanda à l'amiral Cockburn de le conduire à
Longwood, pour le présenter à l'illustre captif. L'amiral avait
lui-même contribué à établir la coutume qu'on sollicitât l'agrément de
Napoléon avant de se présenter à lui, ce qui se faisait par
l'intermédiaire du grand maréchal Bertrand. L'amiral manqua à cette
convenance en se transportant avec sir Hudson Lowe à Longwood, sans
avoir eu soin de se faire annoncer. Napoléon fit répondre qu'il était
indisposé, et ne pouvait recevoir personne. Sir Hudson Lowe demanda le
jour du général Bonaparte, et on lui assigna le lendemain. Le
lendemain, sir Hudson Lowe se rendit à Longwood accompagné de
l'amiral. Il fut reçu par le grand maréchal Bertrand et le général
Gourgaud et introduit auprès de l'Empereur déchu. Survint un incident
fâcheux. Tandis qu'on introduisait le nouveau gouverneur, l'amiral,
engagé dans un entretien, ne s'en aperçut point, et lorsqu'il voulut
entrer les domestiques avaient déjà refermé la porte. Croyant qu'elle
ne devait être ouverte qu'au gouverneur, ils n'osèrent l'ouvrir à
l'amiral. Celui-ci vivement blessé, remonta à cheval, et retourna à
James-Town avec ses aides de camp.
[En marge: Froideur de cette entrevue.]
L'entrevue de Napoléon avec sir Hudson Lowe fut cérémonieuse et
froide. Napoléon avait été mal disposé par la manière dont le nouveau
gouverneur s'était présenté la veille, et ce dernier était peu flatté
d'avoir été remis au lendemain. Rien n'était donc préparé pour rendre
leur première rencontre amicale. Napoléon, découvrant d'un coup d'oeil
à quel personnage il avait affaire, vit bien qu'il avait en sa
présence l'un des esprits extrêmes de la coalition, et la figure de
sir Hudson Lowe le porta même à exagérer ce jugement. Après un accueil
poli mais réservé, il se plaignit brièvement, et sans daigner en
solliciter la suppression, des gênes qu'on lui imposait, et indiqua
qu'il attendait à l'oeuvre le nouveau gouverneur pour savoir s'il
devrait s'applaudir ou non de son arrivée à Sainte-Hélène. Sir Hudson
Lowe protesta de son désir de concilier les devoirs difficiles de sa
charge avec le bien-être des exilés, mais sans mettre au surplus
beaucoup de chaleur dans ses protestations. Il se retira après une
entrevue d'assez courte durée.
[En marge: Fâcheuse impression que Napoléon en conserve.]
[En marge: Sir Hudson Lowe, craignant d'être en Europe accusé de
faiblesse, fait exécuter les règlements à la rigueur.]
À peine sir Hudson Lowe était-il parti, que Napoléon dit à ses
compagnons d'exil que jamais il n'avait vu pareille figure de sbire
italien. Nous regretterons _notre requin_, ajouta-t-il.--On lui
raconta alors l'incident fâcheux qui avait fait partir l'amiral
Cockburn, et après en avoir souri un instant, il en éprouva un
véritable déplaisir, connaissant le caractère sensible et fier de
l'amiral. Cependant celui-ci, quoique offensé, était incapable de
chercher à se venger. Le mal était plus grand à l'égard du gouverneur.
Blessé de l'accueil qu'il avait reçu, il était homme à faire sentir
une autorité dont on avait paru tenir si peu de compte. Aussi, à peine
établi à Plantation-House, voulut-il appliquer en leur entier, soit
les règlements de l'amiral, soit ceux qu'il prétendait tirer des
instructions de lord Bathurst. Napoléon s'était plaint d'avoir à la
chute du jour des sentinelles sous sa fenêtre, et lorsqu'il montait à
cheval, d'être obligé, ou de tourner fastidieusement dans un même
cercle, ou d'être suivi par un officier anglais. Sir Hudson Lowe
répondit que ces règlements, connus de lord Bathurst et formellement
approuvés par lui, devaient être exécutés à la lettre. En même temps
il renouvela l'ordre à l'officier de service de ne pas laisser passer
une journée sans avoir vu le prisonnier de ses propres yeux.