Les mois d'octobre et de novembre s'écoulèrent ainsi, paisiblement

mais tristement, comme allaient s'écouler toutes les années de cette

captivité sans exemple. À cette époque arrivèrent les premiers

courriers d'Europe. Les exilés reçurent de leurs familles des

nouvelles qui furent pour eux un doux soulagement. Napoléon seul n'en

reçut point de la sienne. Sa mère, ses frères, ses soeurs, dispersés,

fugitifs, réduits à se cacher, n'avaient pu se procurer les moyens de

lui écrire. Marie-Louise n'avait pas même songé à l'entretenir de son

fils. Les nouvelles intéressantes pour lui furent celles des journaux.

Elles lui parlaient de la France avec beaucoup de détail, et elles le

touchèrent profondément. Les Bourbons, entrés si doucement en France

en 1814, rentraient cette fois la colère au coeur, et une funeste

illusion dans l'esprit. Ils croyaient qu'une vaste conspiration les

avait seule expulsés au 20 mars, et qu'il était à la fois juste et

politique de la punir. Les journaux annonçaient de nombreux exils, de

nombreuses arrestations parmi les hommes les plus dévoués à Napoléon,

et tous compromis à cause de lui. Ney, La Bédoyère, Drouot,

Lavallette, étaient menacés de poursuites rigoureuses et d'exécutions

sanglantes. Napoléon fut fort ému du sort qui menaçait ces trois

derniers qu'il aimait sincèrement, et quant à Ney, pour lequel il

avait moins d'affection, mais dont il admirait l'énergie guerrière, il

ressentit de son malheur une pitié profonde. Il fut non pas blessé,

mais affligé du système de défense qu'on semblait adopter pour

l'infortuné maréchal. Avec cette logique puissante qui éclatait dès

qu'il raisonnait sur un sujet, il indiqua tout de suite le vrai

système de défense à employer.--On se trompe, dit-il, si on croit

adoucir les juges de Ney en le présentant comme mon ennemi, en

rappelant sa conduite à Fontainebleau. Il n'y a qu'une manière de

sauver Ney, s'il y en a une, c'est de faire éclater en sa faveur

toute la force de la vérité. Ney n'a point conspiré, car personne n'a

conspiré. À son départ de Paris, il voulait m'arrêter. Il le voulait à

Lons-le-Saulnier encore, et il aurait réalisé son intention, si les

troupes et la population ne lui avaient fait violence. Mais en

s'approchant de moi, un mouvement des esprits, général, irrésistible,

l'a entraîné lui comme les autres, et il y a cédé. Je dois ajouter

qu'il m'a écrit en cette occasion dans des termes fort honorables, me

déclarant qu'il avait agi de la sorte non pour moi, mais pour le pays,

et offrant de se retirer si la politique que j'apportais n'était pas

conforme au voeu universel. À notre rencontre à Auxerre, je lui ai

coupé la parole en lui serrant la main, et en lui disant de s'en fier

à moi, que ma politique serait celle que tous les Français désiraient,

et qui était dictée par le simple bon sens. Il s'est même, à cette

époque, tenu à l'écart; mais il était intérieurement agité par le

sentiment de sa fausse position personnelle. Sa conduite s'en est

ressentie aux Quatre-Bras, et surtout à Waterloo. Jamais il n'a été

plus héroïque, ni plus irréfléchi, et en contribuant à nous perdre, il

s'est perdu lui-même. Mais ni les Bourbons ni moi n'avons rien à lui

reprocher, que d'avoir succombé sous la violence des événements. Il

doit dire à ses juges: Je n'ai point trahi, j'ai été entraîné, et pour

ce genre de délit, si fréquent, si excusable dans les révolutions, une

loi a été faite, c'est la capitulation de Paris, capitulation sacrée à

laquelle l'honneur des généraux vainqueurs, l'honneur de leurs

souverains est attaché, et cette capitulation met les délits

politiques à l'abri de toute recherche.--Voilà ce que Ney doit dire,

et ce doit être toute sa défense parce que c'est toute la vérité. Ou

la capitulation de Paris n'a pas de sens, ou elle s'applique forcément

au délit de Ney. S'il s'en tient à ce genre de défense, qui est le

véritable, il vaincra peut-être ses juges, et s'il ne parvient point à

les vaincre, il les déshonorera devant l'histoire, et mourra entouré

de l'éternelle sympathie des honnêtes gens!--Ney, pauvre Ney,

s'écriait Napoléon, quel funeste sort t'attend!--Continuant sur ce

sujet, et répétant que ni le maréchal Ney ni aucun autre n'avait trahi

au 20 mars, Chacun a fait son devoir, disait-il, et les chefs

militaires aussi bien que les chefs civils. Mais l'armée et le peuple

des campagnes ont entraîné tout le monde.--Napoléon citait à ce sujet

un fait remarquable, et digne d'être conservé par l'histoire.--On a

accusé Masséna, disait-il, d'avoir trahi les Bourbons; vous allez voir

qu'il n'en est rien. Lorsque je me trouvai à Paris, rétabli sur le

trône impérial, c'était le cas de se faire valoir auprès de moi, et de

se vanter de ce qu'on avait risqué en ma faveur. Masséna vint à Paris;

je lui demandai ce qu'il aurait fait, si au lieu de prendre la route

de Grenoble, j'avais pris celle de Marseille où il commandait? Masséna

n'était point flatteur, pourtant ma question ne laissa pas de

l'embarrasser, et comme j'insistais, il finit par me répondre: _Sire,

vous avez bien fait de prendre la route de Grenoble_...--Tous mes

maréchaux n'auraient pas osé me répondre aussi franchement, mais tous

en auraient eu le droit, excepté Davout qui n'était point en

fonctions, qui avait été indignement traité, et qui seul était libre

de ses actions. Personne n'a donc trahi les Bourbons, et s'ils se

vengent aujourd'hui, c'est par faiblesse pour leur parti, et afin de

dissimuler leurs fautes de conduite. Mais j'entrevois pour eux un

avenir peu sûr. En se livrant aux passions de l'émigration, ils

éloigneront d'eux la France tous les jours davantage. Ce n'est pas mon

fils qui en profitera le premier; la maison d'Orléans passera avant

lui, mais à la suite de celle-ci le tour des Bonaparte pourra bien

venir.--

Après ces mots d'une si profonde prévoyance, Napoléon revenait à

l'injustice des poursuites annoncées, et montrait pour La Bédoyère,

pour Ney, pour Drouot, pour Lavallette, une inquiétude extrême.

Toutefois, il paraissait croire que la vertu de Drouot si

universellement reconnue serait un bouclier impénétrable; mais il

tremblait pour La Bédoyère, pour Ney, pour Lavallette, et attendait

avec impatience des nouvelles de ces victimes, qui étaient les

siennes, hélas! autant que celles des Bourbons!

[Date en marge: Déc. 1815.]

[En marge: Impatience qu'éprouve Napoléon de quitter Briars.]

Bien qu'il se fût fait à Briars un établissement presque supportable,

Napoléon y était si à l'étroit, il y voyait surtout ses amis si

maltraités, qu'il se montra fort impatient d'être transféré à

Longwood. L'amiral, qu'il appelait _son requin_, mais dont il

appréciait le coeur, n'avait rien négligé pour hâter les travaux de sa

nouvelle résidence. Il y avait employé les ouvriers de la ville et de

la flotte, et avec du bois, des toiles goudronnées, des matériaux de

toute sorte, il était parvenu à construire un vaste rez-de-chaussée,

où Napoléon pouvait se loger avec ses compagnons d'exil. Les lieux

ayant été déclarés habitables, l'amiral proposa à Napoléon de s'y

transporter, ce qui fut accepté immédiatement.

[En marge: Sa translation à Longwood.]

[En marge: Manière dont il y est établi.]

Le 10 décembre, il quitta Briars, fit ses adieux à la famille qui l'y

avait si bien reçu, lui laissa des marques d'une munificence que sa

gêne actuelle n'avait pas restreinte, et partit à cheval, ayant d'un

côté l'amiral, et de l'autre le grand maréchal Bertrand. Il était

comme toujours en uniforme de la garde, et montait un cheval du Cap,

vif, doux, agréable à manier. Ce trajet ne lui déplut point, et,

arrivé à Longwood il trouva sous les armes le 53e régiment anglais,

qui campait dans le voisinage. L'amiral lui présenta les officiers du

régiment, et puis le conduisit dans les appartements qui lui étaient

destinés. Ils étaient de construction fort légère, recouverts en toile

goudronnée, et meublés très-modestement. Napoléon n'improuva rien. Il

avait quelques pièces pour se coucher, travailler, recevoir ses amis,

et, quant à eux, ils avaient de quoi se loger autour de lui. C'était

tout ce qu'il désirait. Il remercia l'amiral, et s'établit dans cette

demeure qui devait être la dernière. Il fit tendre son lit de camp

dans une pièce, ranger ses livres dans une autre, et suspendre sous

ses yeux le portrait de son fils et de quelques membres de sa famille.

À la suite de ces deux pièces se trouvaient un salon de réception, et

une salle pour prendre les repas en commun. M. de Las Cases et son

fils, M. et madame de Montholon, le général Gourgaud, occupaient une

autre aile du bâtiment. Le grand maréchal Bertrand qui avait l'humeur

solitaire, madame Bertrand qui était une personne généreuse, mais peu

capable de s'astreindre à la vie commune, avaient demandé pour leur

famille une habitation séparée. On leur en avait préparé une à

l'entrée du plateau de Longwood, de manière qu'ils étaient non pas

commensaux, mais voisins de l'Empereur. Cette maison s'appelait

_Hutt's-Gate_.

[En marge: Premier genre de vie à Longwood.]

Ces dispositions arrêtées, Napoléon commença son nouveau genre de vie

en tâchant de s'y résigner. Ayant pris à la guerre l'habitude de

veiller une partie de la nuit, il avait le sommeil irrégulier et peu

suivi. Il s'éveillait souvent, se levait pour lire ou travailler, se

recouchait ensuite, et s'il ne pouvait dormir montait à cheval dès la

pointe du jour, rentrait quand le soleil se faisait sentir, déjeunait

seul, puis dictait ou se reposait, gagnait ainsi trois ou quatre

heures de l'après-midi, recevait alors ses compagnons d'exil, se

promenait en voiture avec eux, leurs femmes et leurs enfants, dînait à

la fin du jour, et passait les soirées dans leur compagnie, tantôt

lisant en commun quelques bons ouvrages, tantôt parlant du passé, et

les tenant attentifs aux récits de sa vie. Il s'efforçait de prolonger

la soirée, car plus il se couchait tard, plus il avait l'espérance de

trouver le sommeil.--_Quelle conquête sur le temps!_ s'écriait-il,

quand il avait pu atteindre onze heures ou minuit.

[En marge: Surveillance exercée sur la personne de Napoléon.]

[En marge: Obligation d'être suivi quand il monte à cheval.]

Ici comme à Briars, la surveillance exercée sur sa personne devait

devenir la difficulté principale de ses relations avec les autorités

britanniques. Le 53e, campé à environ une lieue de Longwood, n'était

point gênant, et dans la journée les sentinelles étaient hors de vue.

Napoléon ne les retrouvait que s'il se portait à une distance qu'il

lui était difficile de franchir à pied. S'il montait à cheval, et

s'éloignait de quelques milles, un officier devait l'accompagner,

d'assez loin toutefois pour que ses épanchements intimes n'en fussent

pas troublés. Napoléon ayant manifesté une répugnance extrême à monter

à cheval s'il devait être suivi, l'amiral, qui ne voulait pas le

priver de cet exercice, fit tracer autour du plateau de Longwood des

limites embrassant un circuit d'environ trois ou quatre lieues, dans

l'enceinte desquelles il pouvait circuler librement. Au delà un

officier à cheval devait ne pas le perdre de vue.

[En marge: Police de l'île.]

Le soir à neuf heures les sentinelles se rapprochant de l'habitation,

l'enveloppaient de telle manière qu'aucun homme n'aurait pu passer

entre elles. Un officier de service dans l'intérieur de Longwood,

devait avoir vu Napoléon une fois par jour, même deux fois, suivant

les instructions de lord Bathurst, afin qu'on eût la certitude

physique de sa présence à Sainte-Hélène. Les points saillants de l'île

étaient surmontés de télégraphes pour mander à Plantation-House,

demeure du gouverneur, tout ce qui arriverait d'important à Longwood,

et surtout la disparition de l'illustre captif, si on avait un moment

cessé de l'avoir sous les yeux. Une vigie placée sur le pic de Diane,

d'où la vue s'étendait à douze lieues en mer, devait signaler à

James-Town l'approche de tout bâtiment dès qu'il serait aperçu, et un

brick de guerre devait sortir pour escorter le bâtiment signalé, le

conduire au port, et l'empêcher de débarquer homme ou chose sans

inspection préalable. Les navires venant de quelque région que ce fût

ne devaient communiquer avec la terre, remettre lettres ou paquets

destinés aux habitants de Longwood, que par l'intermédiaire du

gouverneur. À leur départ, ils ne pouvaient embarquer personne sans la

permission de ce même gouverneur, et sans avoir subi une visite

rigoureuse. Des règlements sévères, particuliers aux habitants, leur

défendaient de communiquer avec Longwood, à moins que ce ne fût avec

l'agrément de l'autorité, et les avertissaient que toute coopération à

un projet d'évasion serait considérée comme cas de haute trahison, et

punie comme telle.

[En marge: Discussion avec l'amiral Cockburn.]

[En marge: Inquiétudes de celui-ci pour sa responsabilité, et en même

temps désir de satisfaire les prisonniers.]

Ces règlements, produit d'une inquiétude extrême et fondés sur les

instructions de lord Bathurst, indisposèrent fortement Napoléon, que

toute apparence de captivité blessait autant que la captivité

elle-même. Déjà refroidi pour l'amiral à l'occasion des précautions

prises à Briars, il devint plus froid encore envers lui, et ne voulut

traiter aucun des points qui l'intéressaient, n'étant pas parfaitement

sûr de se contenir dans une discussion de ce genre. Il en chargea MM.

Bertrand, de Las Cases, Gourgaud, de Montholon. Ces messieurs, aigris

par le malheur, n'avaient à la bouche qu'un raisonnement sans valeur

pour l'amiral, c'est que l'Empereur s'était confié volontairement aux

Anglais, qu'on n'avait pu le faire prisonnier de guerre, que

d'ailleurs il n'y avait plus de prisonniers de guerre à la paix; à

quoi l'amiral aurait pu répondre que la sûreté de l'Europe avait exigé

des précautions, extraordinaires comme l'homme extraordinaire auquel

elles s'appliquaient. Mais il n'était ni légiste, ni raisonneur, il

était militaire, plein de coeur, et plein aussi de rigidité dans

l'accomplissement de ses devoirs. On lui avait donné des ordres, et il

les exécutait. Ces ordres prescrivaient d'assurer avant tout la garde

du prisonnier, dont le dépôt était considéré comme un dépôt commun,

intéressant le repos de l'univers, et il frémissait à l'idée que ce

prisonnier pût s'évader. La garde une fois rendue infaillible, il ne

songeait à y ajouter aucune rigueur inutile, et s'il se trompait,

c'était sans la moindre intention de faire sentir son autorité,

faiblesse d'agent subalterne qu'il n'éprouvait à aucun degré. Sans

doute, on aurait pu laisser à Napoléon l'île entière pour prison, car

avec la précaution de s'assurer deux fois par jour de sa présence à

Longwood, on était certain d'être toujours averti à temps de sa

disparition; et l'île au surplus était si petite, si entourée de

bâtiments, si peu abordable ailleurs qu'à James-Town, qu'il était

absolument impossible que le prisonnier ne fût pas retrouvé avant

d'avoir pu s'embarquer. Cependant la précaution de ne jamais le perdre

de vue était plus sûre; aussi l'amiral ne voulut-il pas s'en départir,

en ayant soin toutefois dans la pratique de rendre supportables les

gênes qui devaient en résulter. L'officier de service ne se montrait

pas, vivait dans les bâtiments de Longwood avec les exilés eux-mêmes,

se contentant d'avoir aperçu Napoléon dans sa promenade ou dans le

passage d'un appartement à l'autre. Si Napoléon sortait il n'avait

garde de le suivre dans les limites assignées, et ne montait à cheval

que si ces limites devaient être dépassées. En ce cas il se tenait à

distance, et souvent perdait de vue Napoléon, quand celui-ci avec sa

curiosité et sa hardiesse ordinaires, s'enfonçait dans des routes

impraticables. Plusieurs fois il s'embourba ainsi dans des marécages,

sans pouvoir suivre son prisonnier et sans se plaindre. Quant à la

correspondance avec les habitants, bien qu'interdite en principe, elle

fut soufferte, et les exilés purent pour leurs besoins communiquer

assez librement avec James-Town. Quant aux visiteurs, l'amiral sachant

bien qui allait ou venait, permettait leur introduction à Longwood,

moyennant qu'ils s'adressassent au grand maréchal Bertrand, qui à

Longwood comme aux Tuileries prenait les ordres de son maître pour les

admissions auprès de lui. Napoléon n'avait pas ainsi l'apparence d'un

détenu dans la prison duquel on ne peut entrer qu'avec la permission

de ses geôliers.

[Date en marge: 1816.]

[En marge: Napoléon, dans les premiers temps, ne prend pas son nouveau

séjour en aversion.]

[En marge: Ses occupations.]

Malgré ces gênes, Napoléon, dans les premiers temps, ne prit pas en

aversion la résidence où il était destiné à vivre et à mourir. Il

n'avait pas cessé jusqu'alors de se bien porter; les inconvénients du

climat, et ceux qui tenaient particulièrement au plateau de Longwood,

ne s'étaient pas fait sentir à son organisation, insensible aux

souffrances physiques dans l'action, mais délicate et très-susceptible

dans le repos. On était en janvier 1816, c'est-à-dire dans la belle

saison de cet hémisphère; les lieux étaient nouveaux, et ni lui ni ses

compagnons n'étaient encore en proie aux tourments de l'ennui. Il

souffrait de l'immensité de sa chute, de la perte de toute espérance,

mais il n'éprouvait pas encore le dégoût et l'horreur de son séjour.

Il se promenait tantôt à pied, tantôt à cheval, souvent exécutait de

longues courses, questionnait les rares habitants, notamment un vieux

nègre qui cultivait un petit champ près de lui, et une pauvre veuve,

mère de deux filles qui venaient lui offrir des fleurs. Il se

complaisait à leur faire du bien. Quelquefois il se dirigeait vers le

campement du 53e, où il était bien accueilli, et reçu en soldat par

des soldats. Puis, comme nous l'avons déjà dit, il rentrait,

travaillait, dictait à M. de Las Cases les campagnes d'Italie, au

grand maréchal Bertrand la campagne d'Égypte, au général Gourgaud

celle de 1815, sortait en voiture vers la chute du jour avec mesdames

Bertrand et Montholon, rentrait pour dîner, et passait les soirées à

s'entretenir d'une foule de sujets divers, ou à faire en famille de

bonnes lectures. Nos grands écrivains le charmaient, et il prenait à

les lire le plaisir profond d'un esprit délicat, exercé et plein de

goût.

[En marge: Ses promenades.]

[En marge: Il commence à ressentir les inconvénients du climat, et en

particulier du plateau de Longwood.]

Cependant il ne pouvait pas s'écouler longtemps sans qu'il devînt

sensible aux inconvénients de ce séjour soit pour lui, soit pour les

compagnons de son infortune. Après avoir fait vingt ou trente fois le

tour entier du plateau de Longwood, il le trouva triste et monotone,

et lorsqu'il tenta d'en sortir, la compagnie de l'officier de suite

lui parut odieuse. Laisser cet officier à grande distance, engagé dans

de mauvais pas, était peu obligeant; le souffrir avec soi était

insupportable. Quelquefois néanmoins il franchit les bornes de son

plateau, et il tâcha de pénétrer dans les vallées opposées, celles du

nord, où était situé le pavillon de Briars, et où s'élevait

Plantation-House. En comparant ces vallées fraîches, ombragées, avec

son plateau dénué de tout abri contre le soleil et le vent, il ne put

s'empêcher d'apercevoir que pour le garder plus sûrement, on l'avait

placé dans une exposition à la fois déplaisante et malsaine. Ses

compagnons d'exil disaient qu'on voulait le tuer. Moins extrême dans

son langage, il disait que pour s'assurer de sa personne on n'avait

pas hésité à le martyriser. En effet, les facilités qu'offrait pour la

surveillance ce plateau de Longwood, découvert de toute part, bordé

vers la mer de côtes à pic, étaient pour l'habitation des incommodités

insupportables. Ou il était chargé des nuages de l'Atlantique attirés

autour du pic de Diane, ou il était labouré sans merci par le vent du

Cap, à ce point que malgré la chaude humidité du climat l'herbe n'y

poussait même pas. Un bois de gommiers, arbres chétifs et à maigre

feuillage, formait le seul abri contre le soleil. Quand le soleil ne

planait pas sur ce désert, une humidité désagréable pénétrait tous les

vêtements. Lorsqu'au contraire le soleil planait au-dessus, il dardait

d'irrésistibles rayons à travers les toits en toile goudronnée de

Longwood. De plus, il n'y avait point d'eau, et il fallait que des

domestiques chinois allassent en chercher dans les vallées situées à

l'opposite, d'où elle n'arrivait ni pure ni fraîche. À tous les

inconvénients de ce séjour se joignaient ceux d'une île pauvre, peu

fréquentée, où les aliments étaient chers et de mauvaise qualité, ce

qui touchait peu la sobriété de Napoléon, mais ce qui l'affligeait

pour ses compagnons d'exil qui avaient amené avec eux leurs femmes,

leurs enfants, habitués à toutes les délicatesses du luxe

européen.--Il n'y a pas ici le mot pour rire, disait-il un soir à ses

amis, et en voyant une table mal servie, des murailles presque nues,

_nous n'aurons de trop_, ajoutait-il, _que le temps_.--

[En marge: Divisions naissantes entre ses compagnons d'exil.]

Observant avec sa profonde finesse ses compagnons d'infortune, il

remarquait chez eux les premières atteintes du mal moral de l'exil, et

pouvait s'en apercevoir à une certaine aigreur involontaire des uns

envers les autres. Ils se disputaient ses préférences à Sainte-Hélène

à peu près comme à Paris, et le général Gourgaud, susceptible, jaloux,

irritable, voyant M. de Las Cases tout à fait admis dans l'intimité de

Napoléon, en éprouvait un dépit mal dissimulé. Les deux familles

Montholon et Bertrand, l'une placée à Longwood, l'autre à Hutt's-Gate,

laissaient percer aussi quelques traces de jalousie. Ainsi les misères

des cours ne finissent pas même avec le trône! Mais il faut pardonner,

il faut même honorer des rivalités se disputant les préférences du

génie tombé dans l'abîme! Combien de familles comblées par Napoléon

continuaient de se livrer à ces mêmes rivalités, non pas à Longwood,

mais aux Tuileries!

[En marge: Ses efforts pour les apaiser.]

Napoléon reconnaissait dans ces aigreurs naissantes le triste effet du

malheur, et en craignait les conséquences pour l'avenir de cette

colonie naufragée, et jetée sur un affreux rocher. Il se donnait la

peine de consoler les jalousies par des témoignages flatteurs, de les

calmer par de sages discours, dissimulait ses propres ennuis, tâchait

de charmer ceux des autres, en leur promettant à tous un avenir

meilleur qu'il était bien loin d'espérer!

On avait atteint le quatrième mois de 1816, commencement de la bonne

saison en Europe et de la mauvaise à Sainte-Hélène, lorsqu'on apprit,

le 5 avril, qu'un bâtiment venu d'Angleterre apportait le nouveau

gouverneur, car la mission de l'amiral Cockburn n'avait jamais dû être

que temporaire.

[En marge: Arrivée du nouveau gouverneur, sir Hudson Lowe.]

[En marge: Caractère de ce nouveau gouverneur.]

Ce gouverneur était le général Hudson Lowe, auquel sa mission à

Sainte-Hélène a valu une fâcheuse célébrité. Sir Hudson Lowe était un

de ces officiers, moitié militaires, moitié diplomates, que les

gouvernements emploient dans les occasions où il faut plus de

savoir-faire que de talent pour la guerre. Il avait été chargé en

effet de diverses missions dont il s'était bien acquitté, notamment au

quartier général des alliés où il avait contracté toutes les passions

ennemies de la France, et quoiqu'il ne fût pas à beaucoup près aussi

méchant que sa figure aurait pu le faire craindre, il n'était

cependant ni de caractère bienveillant, ni d'humeur facile. Les voies

de l'avancement militaire lui étant fermées par la paix, il avait

accepté dans l'espérance d'être bien récompensé, une mission pénible,

et accompagnée d'une immense responsabilité, soit devant son

gouvernement, soit devant l'histoire. Il ne songeait guère à cette

dernière responsabilité, dont il ne prévoyait pas alors la gravité, et

n'avait d'autre préoccupation que celle d'échapper au reproche encouru

par l'amiral Cockburn, d'avoir cédé à l'ascendant du prisonnier de

Sainte-Hélène. Sans avoir le projet d'être un tyran, sir Hudson Lowe

tenait surtout à prouver qu'il était de force à résister à quelque

ascendant que ce fût. Cette disposition devait l'exposer à plus d'un

choc avec le caractère puissant, et actuellement irrité, qu'on lui

donnait mission de contenir sans toutefois le pousser au désespoir.

[En marge: Première entrevue de sir Hudson Lowe avec Napoléon.]

À peine débarqué, il demanda à l'amiral Cockburn de le conduire à

Longwood, pour le présenter à l'illustre captif. L'amiral avait

lui-même contribué à établir la coutume qu'on sollicitât l'agrément de

Napoléon avant de se présenter à lui, ce qui se faisait par

l'intermédiaire du grand maréchal Bertrand. L'amiral manqua à cette

convenance en se transportant avec sir Hudson Lowe à Longwood, sans

avoir eu soin de se faire annoncer. Napoléon fit répondre qu'il était

indisposé, et ne pouvait recevoir personne. Sir Hudson Lowe demanda le

jour du général Bonaparte, et on lui assigna le lendemain. Le

lendemain, sir Hudson Lowe se rendit à Longwood accompagné de

l'amiral. Il fut reçu par le grand maréchal Bertrand et le général

Gourgaud et introduit auprès de l'Empereur déchu. Survint un incident

fâcheux. Tandis qu'on introduisait le nouveau gouverneur, l'amiral,

engagé dans un entretien, ne s'en aperçut point, et lorsqu'il voulut

entrer les domestiques avaient déjà refermé la porte. Croyant qu'elle

ne devait être ouverte qu'au gouverneur, ils n'osèrent l'ouvrir à

l'amiral. Celui-ci vivement blessé, remonta à cheval, et retourna à

James-Town avec ses aides de camp.

[En marge: Froideur de cette entrevue.]

L'entrevue de Napoléon avec sir Hudson Lowe fut cérémonieuse et

froide. Napoléon avait été mal disposé par la manière dont le nouveau

gouverneur s'était présenté la veille, et ce dernier était peu flatté

d'avoir été remis au lendemain. Rien n'était donc préparé pour rendre

leur première rencontre amicale. Napoléon, découvrant d'un coup d'oeil

à quel personnage il avait affaire, vit bien qu'il avait en sa

présence l'un des esprits extrêmes de la coalition, et la figure de

sir Hudson Lowe le porta même à exagérer ce jugement. Après un accueil

poli mais réservé, il se plaignit brièvement, et sans daigner en

solliciter la suppression, des gênes qu'on lui imposait, et indiqua

qu'il attendait à l'oeuvre le nouveau gouverneur pour savoir s'il

devrait s'applaudir ou non de son arrivée à Sainte-Hélène. Sir Hudson

Lowe protesta de son désir de concilier les devoirs difficiles de sa

charge avec le bien-être des exilés, mais sans mettre au surplus

beaucoup de chaleur dans ses protestations. Il se retira après une

entrevue d'assez courte durée.

[En marge: Fâcheuse impression que Napoléon en conserve.]

[En marge: Sir Hudson Lowe, craignant d'être en Europe accusé de

faiblesse, fait exécuter les règlements à la rigueur.]

À peine sir Hudson Lowe était-il parti, que Napoléon dit à ses

compagnons d'exil que jamais il n'avait vu pareille figure de sbire

italien. Nous regretterons _notre requin_, ajouta-t-il.--On lui

raconta alors l'incident fâcheux qui avait fait partir l'amiral

Cockburn, et après en avoir souri un instant, il en éprouva un

véritable déplaisir, connaissant le caractère sensible et fier de

l'amiral. Cependant celui-ci, quoique offensé, était incapable de

chercher à se venger. Le mal était plus grand à l'égard du gouverneur.

Blessé de l'accueil qu'il avait reçu, il était homme à faire sentir

une autorité dont on avait paru tenir si peu de compte. Aussi, à peine

établi à Plantation-House, voulut-il appliquer en leur entier, soit

les règlements de l'amiral, soit ceux qu'il prétendait tirer des

instructions de lord Bathurst. Napoléon s'était plaint d'avoir à la

chute du jour des sentinelles sous sa fenêtre, et lorsqu'il montait à

cheval, d'être obligé, ou de tourner fastidieusement dans un même

cercle, ou d'être suivi par un officier anglais. Sir Hudson Lowe

répondit que ces règlements, connus de lord Bathurst et formellement

approuvés par lui, devaient être exécutés à la lettre. En même temps

il renouvela l'ordre à l'officier de service de ne pas laisser passer

une journée sans avoir vu le prisonnier de ses propres yeux.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 44 / 59 段