Napoléon avait continué à raconter les premiers temps de sa vie, sa

proscription après le 9 thermidor, ses relations avec les chefs du

Directoire, les explications qu'il leur donnait chaque jour en leur

remettant les dépêches arrivées des armées, l'opinion qu'il leur avait

inspirée de son intelligence de la guerre, l'espèce d'entraînement qui

les avait portés tous à lui décerner le commandement de Paris dans la

journée de vendémiaire, puis quelques mois après le commandement de

l'armée d'Italie, son apparition à Nice au milieu de vieux généraux

jaloux de son élévation, mais bientôt subjugués lorsqu'ils l'avaient

vu se placer par un prodige d'habileté entre les Piémontais et les

Autrichiens, jeter les uns sur Turin, les autres sur Gênes, franchir

le Pô, et s'établir sur l'Adige, où pendant une année entière il était

resté invincible pour les armées de l'Autriche! Il revivait, il avait

vingt-six ans, et retrouvait toute la flamme de la jeunesse en faisant

lui-même ces récits enivrants. Et, chose singulière! s'il avait un

véritable plaisir à raconter de vive voix ses merveilleuses actions, à

se procurer ainsi une sorte de mirage qui faisait reluire à ses

propres yeux les temps de sa jeunesse, il n'éprouvait aucun penchant à

les écrire, bien différent en cela de ce qu'il avait paru disposé à

faire lors de son départ pour l'île d'Elbe. À cette époque, au moment

de quitter Fontainebleau, l'idée d'écrire son histoire, à l'exemple de

tant d'autres grands hommes, lui avait apparu tout à coup comme un

dernier but qui n'était pas indigne de lui. Maintenant au contraire,

ni sa gloire ni celle de ses compagnons d'armes ne semblait

l'intéresser. C'est qu'il était bien changé depuis l'île d'Elbe, bien

descendu dans l'abîme où devait s'enfoncer et finir sa grande

destinée! À l'île d'Elbe l'atteinte du malheur était nouvelle pour

lui, elle l'excitait sans l'abattre, car à son insu et au fond de son

âme se cachait une dernière espérance. Mais après cette apparition du

20 mars, après Waterloo, quel avenir pouvait-il rêver encore?...

Parvînt-il à rompre la lourde chaîne dont les Anglais avaient chargé

ses mains, à traverser sain et sauf le vaste Océan, où pourrait-il

descendre, seul, sans même une poignée de braves pour l'aider à mettre

pied à terre? Et la France, qui l'avait accueilli alors,

voudrait-elle se prêter à un troisième essai, quand le second avait

été si désastreux? L'âme humaine se défend longtemps avant de déposer

toute espérance, et il n'y a presque pas d'exemple dans l'histoire

d'une grande âme dans laquelle l'espérance se soit complétement

éteinte. Marius sur les ruines de Carthage, Pompée après Pharsale,

Annibal après Zama, espéraient encore, et avaient des motifs

d'espérer. Mais après Waterloo, Napoléon pouvait-il attendre quelque

chose encore de la fortune? Aussi jamais découragement n'égala le

sien, et s'il cachait le néant de sa vie à ses fidèles serviteurs, il

le sentait profondément, et dans cet état il était incapable du

travail qu'exige une grande composition. Il pouvait bien raconter son

histoire de vive voix, lorsque excité par la vivacité de ses souvenirs

il n'avait qu'à céder à son éloquence naturelle, mais la composer, la

préciser, l'écrire enfin, était un effort dont il n'avait ni le

courage ni même le goût. Renonçant pour jamais à figurer sur la scène

du monde, il semblait qu'il fût indifférent à la manière de figurer

devant la postérité. Souvent ses compagnons d'exil, transportés après

l'avoir entendu, le pressaient d'écrire ce qu'il venait de dire avec

tant de puissance et de chaleur. Gourgaud, Las Cases, Montholon,

Bertrand, le suppliaient de prendre la plume, lui offraient de la

tenir eux-mêmes au besoin, d'écrire sous sa brûlante dictée presque

aussi vite qu'il parlerait, et de donner ainsi à la fin de sa vie ce

noble et dernier emploi: il résistait comme si sa gloire même n'eût

pas mérité un effort.--Que la postérité, disait-il, s'en tire comme

elle pourra. Qu'elle recherche la vérité si elle veut la connaître.

Les archives de l'État en sont pleines. La France y trouvera les

monuments de sa gloire, et si elle en est jalouse, qu'elle s'occupe

elle-même à les préserver de l'oubli...--Puis, dans son âme engourdie,

une flamme d'orgueil jaillissant tout à coup, J'ai confiance dans

l'histoire! s'écriait Napoléon; j'ai eu de nombreux flatteurs, et le

moment présent appartient aux détracteurs acharnés. Mais la gloire des

hommes célèbres est, comme leur vie, exposée à des fortunes diverses.

Il viendra un jour où le seul amour de la vérité animera des écrivains

impartiaux. Dans ma carrière on relèvera des fautes sans doute, mais

Arcole, Rivoli, les Pyramides, Marengo, Austerlitz, Iéna, Friedland,

_c'est du granit, la dent de l'envie n'y peut rien_!...--Napoléon

affichait ainsi une immense confiance dans l'histoire, même au sein de

ce profond mais tranquille désespoir qui constituait l'état actuel de

son âme. Pourtant on lui disait que l'histoire il fallait l'éclairer,

que lui seul le pouvait, qu'autrement une partie de ses grandes

pensées s'évanouirait, que ce serait là un noble et utile aliment à sa

puissante activité, et qu'au surplus ils l'aideraient tous à élever ce

beau monument. Peu à peu, à force d'entendre les mêmes exhortations,

et surtout à force de découragement, il avait fini par reprendre goût

à quelque chose, car l'âme humaine ou quitte cette terre, ou si elle y

demeure finit par s'attacher à quelque objet, et peut parfois trouver

un dernier plaisir à arroser des plantes ou à régler des horloges,

comme Dioclétien ou Charles-Quint. Napoléon consentit donc à

entreprendre enfin cette tâche qu'il s'était proposée en partant pour

l'île d'Elbe. Ne pouvant dominer la fougue de son esprit jusqu'à

l'obliger à suivre les mouvements trop lents de sa main, il était

incapable d'écrire, ou bien il traçait des caractères illisibles. Il

se mit donc à dicter en débutant par les campagnes d'Italie, pour

lesquelles il eut recours à la plume de M. de Las Cases. Son projet

était de distribuer les diverses parties de son histoire entre ses

compagnons d'exil, pour que tous participassent à l'honneur de ce

travail, et eussent le temps de le revoir, et de le mettre au net.

Cependant, oppressé par les souvenirs de Waterloo, et comme pour en

soulager son coeur, il résolut de dicter au général Gourgaud le récit

de la campagne de 1815, et il commença immédiatement cette partie de

sa tâche. Le temps ne lui manquait pas, car la navigation s'était

allongée par les efforts mêmes de l'amiral pour l'abréger. À cette

époque, dans l'état de l'art nautique, une fois l'équateur franchi, on

se laissait porter par les vents alizés jusque dans le voisinage des

côtes du Brésil, puis descendant au sud on tâchait de rencontrer des

vents variables d'ouest pour revenir sur Sainte-Hélène. L'amiral

Cockburn pressé d'arriver, pour son hôte encore plus que pour

lui-même, avait imaginé de suivre une autre route. En se tenant près

des côtes d'Afrique, et en s'engageant dans le rentrant du golfe de

Guinée, on trouve quelquefois des vents variables d'ouest qui portent

vers l'Afrique, après quoi retrouvant les vents d'est, on est poussé

vent arrière sur Sainte-Hélène. L'amiral avait donc adopté cette

direction. Elle ne lui avait d'abord que trop bien réussi, car il

s'était enfoncé dans le golfe de Guinée jusqu'à toucher presque au

Congo. Il y avait essuyé des orages, une chaleur suffocante, et des

lenteurs qui faisaient même murmurer son équipage. Napoléon, qui

n'avait pas grand intérêt à voir finir cette navigation, car pour lui

arriver c'était passer d'une prison dans une autre, employait le temps

à dicter. Ses matinées s'écoulaient avec M. de Las Cases ou avec le

général Gourgaud, auxquels il dictait tantôt le récit des campagnes

d'Italie, tantôt celui de la campagne de 1815. Ces messieurs n'osant

l'interrompre, suivaient sa parole le mieux qu'ils pouvaient, et puis

se retiraient pour recopier en caractères lisibles des dictées saisies

pour ainsi dire au vol. Ils les soumettaient le lendemain à Napoléon,

qui les revoyait attentivement, tantôt abrégeant ce qui était trop

étendu, tantôt développant ce qui était trop sommairement exposé, et

mettant un grand soin à veiller à la correction du langage, à laquelle

il était devenu extrêmement sensible en avançant en âge. Une chose

seule le contrariait dans la suite de son travail, c'était le défaut

de documents auxquels il pût se reporter soit pour les dates, soit

pour certains détails. Comme tous ceux qui ont beaucoup agi, et qui

ont beaucoup à retenir, il se trompait quelquefois sur la date des

faits, et les intervertissait, du reste rarement. Mais sur le

caractère des événements, sur leur importance, sur les lieux, sur les

hommes, sa mémoire était infaillible, et il les retraçait avec une

vérité saisissante. Il regrettait aussi de n'avoir pas ses ordres, ses

lettres surtout, qui jettent un si grand jour sur ses opérations, sur

leurs motifs, et qui permettent de retrouver sa pensée, lui mort,

comme s'il vivait encore. La privation de ces divers documents le

dépitait parfois, sans le détourner néanmoins d'un travail qui était

devenu son unique ressource. Il ne s'en reposait qu'en se livrant à

des lectures, dont les grandes productions de l'esprit humain étaient

l'objet exclusif. Marchand avait eu soin d'emporter sa bibliothèque de

campagne, qui était malheureusement fort restreinte. Un jour, tandis

qu'il exprimait le regret de n'avoir pas une bibliothèque mieux

fournie, on aperçut un vaisseau de commerce qui s'approchait du

_Northumberland_. M. de Las Cases se souvint alors de la précaution

qu'il avait prise d'expédier une caisse de livres pour le Cap.--C'est

peut-être, dit-il à Napoléon, le bâtiment qui porte mes

livres.--C'était ce bâtiment en effet, et la caisse recueillie au

passage, remise à bord, ouverte immédiatement, causa à l'illustre

captif, qui ne pouvait plus avoir que des jouissances d'esprit, l'une

de ces petites satisfactions qui allaient composer désormais tout son

bonheur.

[Date en marge: Octob. 1815.]

[En marge: Arrivée le 15 octobre en vue de Sainte-Hélène.]

[En marge: Aspect de l'île.]

Il y avait près de soixante-dix jours qu'on avait quitté les côtes

d'Angleterre, et ayant enfin rencontré les vents du sud-est qui

soufflent du Cap, on fut porté vent arrière sur Sainte-Hélène. Le 15

octobre, à la pointe du jour, à une distance de douze lieues en mer,

on aperçut un pic tout entouré de nuages: c'était le pic de Diane qui

domine l'île de Sainte-Hélène. Napoléon était enfin arrivé aux portes

de sa prison. À midi à peu près on jeta l'ancre dans la petite rade de

_James-Town_, et on aperçut une côte triste, sombre, hérissée de

rochers, qui eux-mêmes étaient hérissés de canons. La frégate _la

Havane_ et le brick _le Furet_, séparés de la division à Madère,

avaient devancé de dix-sept jours le vaisseau amiral. Ils avaient

annoncé la prochaine arrivée des prisonniers, transmis les ordres de

Londres, débarqué une partie des troupes, et l'île, d'aspect

ordinairement pacifique, avait pris tout à coup un aspect de guerre à

l'approche de l'homme de la guerre, qu'elle était destinée à renfermer

et à consumer sous son ciel dévorant.

[En marge: Sa constitution, son climat, ses produits.]

L'île de Sainte-Hélène est le résultat d'une éruption volcanique qui a

jailli au milieu de l'océan Atlantique, dans l'hémisphère sud, un peu

avant le tropique du Capricorne. L'île, ayant de neuf à dix lieues de

circonférence, entourée partout de côtes inaccessibles, s'annonce par

des rochers saillants, arides, portant au ciel leurs têtes noirâtres,

et dominés par le pic de Diane qui les surpasse tous. Au sein de ces

vastes plaines de l'Océan, Sainte-Hélène offrant aux vapeurs le seul

point qui puisse les arrêter, les fixe autour d'elle, et se montre

constamment au sein des brouillards. Le volcan, père de cette île, a

eu son cratère tourné au nord, et ce cratère, situé au pied même du

pic de Diane, se présente refroidi mais béant au voyageur arrivant

d'Europe. Plusieurs vallées s'en détachent, étroites, longues,

parallèles, aboutissant à la mer comme des ruisseaux destinés jadis à

y porter la lave, et formant de petites criques, dont une, un peu plus

spacieuse que les autres, constitue le port de James-Town, le seul

abordable de l'île. Sur le revers sud s'étendent des plateaux,

séparés entre eux par des ravins profonds, taillés à pic le long de la

mer, par conséquent inaccessibles, et exposés au vent du sud-est qui

souffle du Cap. Aussi tandis que dans les étroites vallées du nord il

coule un peu d'eau, venant des nuages que le pic de Diane attire à

lui, tandis qu'il s'y développe un peu de verdure, qu'il y règne un

peu de fraîcheur, sur le revers opposé les plateaux tournés vers le

sud sont incessamment balayés, par un vent chaud et sec, dépourvus

d'eau et de gazon, à peine recouverts d'une maigre végétation toujours

penchée sous la constance du vent, et ne donnant presque pas d'ombre

sous un ciel où il en faudrait beaucoup. Telle est Sainte-Hélène,

chaude, venteuse et sèche sur les plateaux inclinés au sud, un peu

moins aride dans les vallées dirigées vers le nord, triste partout,

point malsaine pour le corps habitué à y vivre, mais mortelle pour

l'âme qui a vécu au milieu des grands spectacles du monde civilisé.

Sur ce rocher stérile, situé à une immense distance des divers

continents, des colons n'auraient pas eu beaucoup à faire, et en effet

il ne s'en est guère établi à Sainte-Hélène. Pourtant comme les

bâtiments venant des Indes y sont portés par le vent du Cap, et

qu'après une longue traversée le navigateur aime à poser le pied sur

un sol ferme, à respirer l'air de terre, à voir la verdure, à savourer

quelques fruits, à goûter quelques aliments frais, les convois de la

Compagnie des Indes s'y arrêtent volontiers, comme dans une hôtellerie

placée pour eux au milieu de l'Océan. Aussi parmi les quatre mille

habitants de Sainte-Hélène, dont trois mille occupent le petit port

de James-Town, ne s'est-il développé qu'une industrie, consistant à

nourrir un peu de bétail apporté du Cap, à cultiver quelques légumes

et quelques fruits, et n'y a-t-il qu'une joie dans l'année, c'est

celle qui éclate lorsque les convois de l'extrême Orient revenant en

Europe s'y arrêtent un instant pour s'y reposer, s'y rafraîchir,

plaisir qu'ils payent d'un peu de l'argent gagné en Asie.

[En marge: Napoléon débarque le 17 octobre à Sainte-Hélène.]

Tel est le lieu où Napoléon devait terminer sa vie. C'est toujours

pour les navigateurs, d'où qu'ils viennent, où qu'ils aillent, une

joie d'arriver. Pour la première fois peut-être ce sentiment ne fut

point éprouvé à bord du _Northumberland_, du moins parmi les illustres

passagers qu'il venait de transporter. Leur sentiment fut celui de

prisonniers apercevant la porte de la prison qui va se refermer à

jamais sur eux. La population de l'île était tout entière sur le quai,

et aurait composé une foule si son nombre l'avait permis. Napoléon

monta sur le pont, et regarda tristement ce séjour abrupte; noirâtre,

où il allait s'ensevelir tout vivant. Il n'exprima aucun désir, et

laissa le soin à l'amiral de prononcer sur l'instant de sa mise à

terre, et sur le lieu où il devait séjourner provisoirement. L'amiral

se hâta de quitter son vaisseau pour aller chercher un pied-à-terre où

Napoléon pût prendre gîte, en attendant qu'on eût préparé son

établissement définitif. L'amiral employa deux journées à cette

recherche, et vint en s'excusant de ce retard annoncer à Napoléon la

découverte d'une maison petite mais suffisante, dans laquelle il

pourrait jouir immédiatement du plaisir d'être à terre. Le 17 octobre

Napoléon quitta _le Northumberland_, fort regretté de l'équipage,

qu'il remercia des soins dont il avait été l'objet. Arrivé à la petite

maison que l'amiral lui avait choisie, il la trouva tellement exposée

aux regards des habitants qu'il jugea impossible d'y rester plus d'une

ou deux journées. L'amiral lui promit de s'occuper dès le lendemain

d'en chercher une mieux placée, et dans laquelle il serait garanti des

regards des curieux.

[En marge: Il y avait à Sainte-Hélène une habitation convenable, celle

de _Plantation-House_.]

[En marge: Pourquoi elle n'est pas réservée à Napoléon.]

[En marge: Choix du plateau de _Longwood_, où l'on doit construire des

bâtiments d'habitation.]

Il existait une habitation dans laquelle Napoléon aurait été

convenablement établi, c'était celle de _Plantation-House_, joli

château destiné au gouverneur de l'île, situé dans une vallée fraîche

et ombragée, parce qu'elle s'ouvrait au nord, et joignant à l'avantage

du site celui d'une construction élégante, et suffisamment vaste. Avec

le moindre respect des convenances, c'est celle qu'on aurait dû

choisir, mais par un sentiment d'inexplicable mesquinerie, en prêtant

l'île de Sainte-Hélène à l'État, la Compagnie des Indes avait fait

réserve du château du gouverneur, et par une insouciance plus

inqualifiable encore, lord Bathurst n'avait pas songé à exiger d'elle

ce sacrifice. Par ces motifs, Plantation-House, où Napoléon aurait

trouvé tout de suite une retraite saine et décente, avait été exclu

des choix qu'on aurait pu faire. Il restait sur l'un des plateaux du

sud, celui de _Longwood_, une ferme de la Compagnie, servant de

résidence au sous-gouverneur, et qui pouvait, moyennant qu'on y

ajoutât quelques constructions, recevoir une vingtaine de maîtres et

de domestiques. Le plateau de Longwood était assez étendu pour la

promenade à pied et à cheval, couvert en partie d'un bois de

gommiers, mais malheureusement tourné au sud-est, et exposé au vent du

Cap. C'était là un inconvénient qui devait être infiniment sensible

avec le temps, mais au premier aspect, ce plateau n'avait rien de

désagréable. Il présentait un campement commode et sain pour les

troupes destinées à veiller sur la demeure de Napoléon, et enfin les

côtes qui le terminaient vers la mer étaient à peu près inaccessibles.

C'étaient là pour l'amiral de suffisantes raisons de préférence; aussi

le proposa-t-il à Napoléon en lui offrant d'aller y faire une course à

cheval, pour qu'il pût juger si le lieu lui convenait. Napoléon

accepta cette proposition, se rendit le lendemain à Longwood en

compagnie de l'amiral, et y trouvant, après plusieurs mois de mer, un

peu de terre et de verdure, et surtout une solitude où les regards des

curieux ne pourraient le découvrir, agréa cet emplacement, et

consentit à ce qu'on entreprît les travaux qui pouvaient le rendre

habitable.

[En marge: Établissement provisoire à Briars.]

[En marge: Privations auxquelles Napoléon se trouve exposé à Briars.]

[En marge: Napoléon une fois à terre est condamné à une surveillance

qui lui est très-pénible.]

[En marge: Il ne veut pas monter à cheval, parce qu'il est suivi.]

En remontant de James-Town jusqu'au pic de Diane pour se rendre à

Longwood, Napoléon avait remarqué dans cette vallée assez fraîche un

petit pavillon qui lui avait plu. Au retour de Longwood il le visita,

et exprima le désir de s'y établir temporairement. Le propriétaire

était un négociant du pays, résidant avec sa famille dans une maison

voisine. Il offrit avec empressement le pavillon, dans lequel Napoléon

voulut s'établir sans aucun délai. Il fallait qu'il consentît à

dormir, manger, travailler dans la même pièce, mais elle s'ouvrait sur

une jolie vallée, et il prit en bonne part ce chétif logement que

dans le pays on appelait _Briars_. Ne sachant comment abriter

quelques-uns de ses domestiques, on eut recours à une tente qui fut

dressée à côté du pavillon. Le plus grand inconvénient de ce séjour,

c'était de séparer Napoléon de ses compagnons d'infortune, lesquels

pour le voir étaient obligés chaque jour de faire un assez long

trajet. On parvint cependant à trouver un réduit pour M. de Las Cases,

que Napoléon tenait à avoir auprès de lui, parce qu'il lui dictait en

ce moment le récit des campagnes d'Italie. Il avait donc

l'indispensable, et ne tenait aucun compte des privations physiques,

ayant essuyé bien pis dans ses longues et terribles guerres. Il est

vrai que le danger et la gloire relevaient tout alors, et

qu'aujourd'hui la dure captivité aurait empoisonné même l'abondance et

les plaisirs. Il en sentit, hélas, à cette époque une première et dure

rigueur! Jusqu'ici, empereur à bord du _Bellérophon_, général en chef

sur _le Northumberland_, il avait pu se croire libre, car le navire

était une prison flottante dans laquelle ses propres gardiens étaient

aussi captifs que lui. Aucune surveillance n'avait donc été exercée à

bord du _Northumberland_. Mais une fois qu'on fut à terre, l'amiral,

inquiet pour sa responsabilité, n'osa pas laisser à son prisonnier

l'île pour prison. Elle avait neuf à dix lieues de circonférence tout

au plus, des côtes presque inabordables, n'était guère accessible que

par le petit port de James-Town sévèrement gardé, et était entourée en

outre d'une croisière nombreuse. Si donc Napoléon avait cherché à

s'évader, il lui eût été bien difficile, surtout dans les premiers

jours, avant d'avoir pu se ménager des complices, de disparaître tout

à coup, et de trouver un bâtiment qui le transportât en Amérique.

Néanmoins, voulant avoir la certitude physique et continue de sa

présence, l'amiral entoura Briars de sentinelles qui ne devaient pas

perdre de vue ceux qui l'habitaient. L'oeil perçant de Napoléon les

eut bientôt découvertes, et ce fut pour lui l'une des plus vives, des

plus douloureuses impressions de sa captivité. L'amiral, rempli

d'ailleurs des meilleures intentions, avait bien prévu que Napoléon

qui avait passé sa vie à cheval, et obligé ses contemporains à y

passer la leur, ne pourrait se priver de cet exercice, et il s'était

procuré en conséquence trois chevaux de selle assez bons, tirés du Cap

comme tous ceux qu'on avait dans l'île. Napoléon était disposé à s'en

servir, mais quand il vit qu'un officier anglais s'apprêtait à mettre

le pied à l'étrier pour le suivre, il ne voulut plus de cette

distraction, quelque nécessaire qu'elle fût à son corps et à son

esprit, et il ordonna de renvoyer les chevaux. Faisant cependant la

réflexion fort naturelle que l'amiral serait ainsi bien mal récompensé

d'une attention délicate, il revint sur son ordre, et garda les

chevaux sans en user.

[En marge: Mouvements d'irritation dont il ne peut se défendre.]

[En marge: Ses plaintes et celles de ses compagnons.]

Certains juges ont blâmé Napoléon de sentir ces souffrances, ou de

laisser voir qu'il les sentait. Il est aisé de parler des maux

d'autrui, et d'enseigner comment il faudrait les supporter. Pour moi

que la vue de la souffrance d'autrui affecte profondément, je ne sais

guère blâmer ceux qui souffrent, et je n'aurais pas le courage de

rechercher si tel jour, à telle heure, de nobles victimes, torturées

par la douleur, ont manqué de l'attitude impassible qu'on désirerait

leur imposer. Je ne sais pas de plus touchantes victimes que Pie VII,

que Louis XVI, que Marie-Antoinette, et il est tel instant que je

voudrais supprimer de leur cruelle agonie. Le corps humain n'est pas

bon à voir dans les convulsions de la douleur physique. L'âme humaine

n'est pas meilleure à voir dans certains instants de la douleur

morale, et il faut jeter sur elle le voile d'une compassion

respectueuse. Si Napoléon eût été un anachorète chrétien, on aurait pu

lui dire: Courbez la tête sous le soufflet des bourreaux.--Mais cette

âme indomptable à la fatigue, aux souffrances physiques, aux dangers,

tombée de si haut, frémissait sous les humiliations, et il faut

pardonner ces premiers tressaillements d'impatience à l'homme qui,

ayant vu pendant quinze ans les rois à ses pieds, était maintenant

plongé dans leurs fers. Ses compagnons eurent le tort de contribuer à

l'irriter en lui racontant comment ils étaient traités à James-Town.

Surveillés dans leurs moindres mouvements, partout suivis d'un soldat,

ils éprouvaient des gênes insupportables, et se plaignirent vivement à

leur maître infortuné, qui fut affecté de leurs peines plus que des

siennes. Napoléon, ne se contenant plus, et répétant ce qu'il avait

dit à lord Keith, s'écria qu'on violait en lui le droit des gens et

l'humanité; qu'il n'était pas prisonnier de guerre, car il s'était

volontairement confié aux Anglais après avoir fait à leur générosité

un appel dont ils n'étaient pas dignes; qu'il aurait pu se jeter sur

la Loire, y continuer la guerre, la rendre atroce, ou bien se livrer

à son beau-père, à son ancien ami l'empereur Alexandre, qui auraient

bien été forcés par la loi du sang ou par celle de l'honneur de le

traiter avec égards; que les Anglais n'avaient donc pas sur lui les

droits qu'on a sur les prisonniers; que d'ailleurs ce droit cessait

avec la guerre, qu'enfin il y avait envers les prisonniers des

ménagements mesurés à leur rang, à leur situation, dont on ne

s'écartait jamais. Napoléon, se rappelant à cette occasion comment il

avait agi autrefois avec l'empereur d'Autriche, avec le roi de Prusse

qu'il aurait pu détrôner, avec l'empereur de Russie qu'il avait pu

faire prisonnier à Austerlitz, et auxquels il avait épargné la plupart

des conséquences de leurs désastres, comparait amèrement leur conduite

à la sienne, oubliant dans ces plaintes éloquentes la véritable cause

de traitements si différents, oubliant qu'Alexandre,

Frédéric-Guillaume, François II, lorsqu'il les traitait si bien, ne

lui inspiraient aucune crainte, tandis que lui, au contraire, tout

vaincu qu'il était, faisait peur au monde, qu'il devait par conséquent

à son génie, et à l'abus de ce génie, l'étrange forme de captivité à

laquelle il était réduit. Après cet emportement qui l'avait soulagé,

il s'écria tout à coup: Du reste, pour moi, il ne m'appartient pas de

réclamer. Ma dignité me commande le silence, même au milieu des

tourments, mais vous à qui tant de réserve n'est pas commandée,

plaignez-vous. Vous avez des femmes, des enfants, qu'il est inhumain

de faire souffrir de la sorte, et qui motivent suffisamment toutes les

réclamations que vous pourrez élever.--

[En marge: L'amiral Cockburn fait ce qu'il peut pour adoucir la

situation des exilés.]

Ils se plaignirent en effet, et l'amiral qui avait le visage, mais

point le coeur sec, fit de son mieux pour leur rendre supportable le

séjour de James-Town. Il ne se relâcha point de sa surveillance, car

sa responsabilité le faisait trembler; mais il prescrivit à ses

officiers les plus grands égards, sans renoncer cependant à la

précaution essentielle de ne jamais perdre de vue le principal des

prisonniers.

[En marge: Napoléon commence à s'habituer à cette situation.]

Après quelques jours la situation s'améliora un peu. Successivement on

établit à Briars une partie des compagnons de Napoléon, et on facilita

leurs rapports avec lui. Il put les recevoir à sa table, reprendre son

travail avec eux, occuper enfin cet esprit dévorant qui le dévorait

lui-même quand on ne lui donnait pas d'autre aliment. Il reprit ses

entretiens, et essaya quelques promenades à pied qu'on lui laissa

faire sans le suivre, voyant qu'à pied il ne pourrait aller bien loin.

Il se mit à parcourir les petites vallées parallèles à celle de

James-Town, et tournées au nord. Abritées contre le vent du sud et le

soleil, elles étaient, comme nous l'avons dit, fraîches, ombragées, et

terminées par des vues assez pittoresques. Un jour Napoléon, s'étant

fort éloigné, s'arrêta dans le modeste cottage d'un militaire anglais,

le major Hudson. Il s'y montra doux et simple, fut accueilli avec

respect, et sortit fort touché de la réception cordiale qu'on lui

avait faite. Mais il était loin de Briars, et on lui prêta des chevaux

pour y revenir. Il fit ainsi une assez longue course à cheval, ce qui

ne lui était point arrivé depuis bien du temps, et parut y prendre

quelque plaisir. Peu à peu il s'habitua au singulier gîte où il était

établi, se figurant que bientôt il en aurait un plus supportable, et y

vécut comme à l'un de ces nombreux bivouacs où il avait passé une

partie de son orageuse vie.

[Date en marge: Nov. 1815.]

L'hôte chez lequel Napoléon était descendu, commerçant de condition

obscure, mais de coeur excellent, s'étudiait à le faire jouir de son

jardin et de sa modeste société. Il avait deux jeunes filles parlant

un peu le français, fort animées, fort innocentes, chantant

médiocrement, mais avec l'heureuse humeur de la jeunesse. Elles

venaient voir l'empereur déchu, le questionnaient avec l'ignorance de

leur âge et de leur condition, puis lui jouaient des airs italiens sur

un instrument très-peu harmonieux. Napoléon écoutait et répondait à

leurs questions naïves avec une extrême bonté. L'une d'elles, qui

avait rencontré dans un roman historique le nom de Gaston de Foix, et

qui prenait le héros de Ravenne pour un général de l'Empire, lui

demandait si Gaston était bien brave, et s'il était mort.--Oui,

répondait Napoléon avec une patience toute paternelle, il était brave,

et il est mort.--Il s'intéressait à ces enfants comme aux oiseaux

voltigeant dans son jardin. C'étaient là désormais ses seules

distractions: il n'en devait ni trouver, ni rechercher, ni désirer

d'autres!

[En marge: Arrivée des premières nouvelles d'Europe.]

[En marge: Intérêt qu'éprouve Napoléon pour Ney, La Bédoyère, Drouot,

Lavallette, qu'il sait poursuivis.]

[En marge: Comment il comprend la défense de Ney.]

[En marge: Ney n'avait point trahi les Bourbons.]

[En marge: Suivant Napoléon, personne ne les avait trahis.]

[En marge: Singulière anecdote relative à Masséna.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 43 / 59 段