voile, on le dirigea sur la rade de Start-Point où _le Bellérophon_
l'attendait, exposé sur ses ancres à un très-mauvais temps. Lord
Keith, qui s'appliqua constamment à tempérer dans l'exécution la
rigueur des ordres ministériels, avait réservé pour le moment du
départ d'Europe l'accomplissement des mesures les plus pénibles,
telles que le désarmement des personnes et la visite de leurs bagages.
On demanda leur épée à ceux qui en portaient, et un agent des douanes
visita leurs effets, prit en dépôt leur argent, et en général tous les
objets de quelque valeur. Le fidèle Marchand, valet de chambre de
Napoléon, qui par sa bonne éducation, son dévouement simple et
modeste, lui rendit depuis tant de services, avait pris d'adroites
précautions pour lui conserver quelques ressources. Il ne restait à
l'ancien maître du monde que les quatre millions secrètement déposés
chez M. Laffitte, environ 350,000 francs en or, et le collier de
diamants que la reine Hortense l'avait forcé d'accepter. Le collier
fut confié à M. de Las Cases, qui l'enferma dans une ceinture. Les
350,000 francs furent répartis entre les domestiques, et cachés sous
leurs habits, sauf la somme de 80,000 francs, qui fut seule laissée en
évidence, et prise en dépôt par l'agent des douanes. Comme l'indignité
des procédés ne fut pas poussée jusqu'à visiter les personnes, les
objets cachés ne furent point découverts. Les autres furent
inventoriés pour être remis aux prisonniers au fur et à mesure de
leurs besoins. Ces tristes formalités accomplies, on transborda les
prisonniers dans les canots de la flotte, et le capitaine Maitland
s'approchant avec respect, fit à Napoléon des adieux qui le
touchèrent. Bien que dans son désir de l'amener à bord du
_Bellérophon_ le capitaine Maitland eût promis peut-être plus qu'il
n'espérait, il n'avait été ni l'auteur ni le complice d'une perfidie,
et il regrettait sincèrement le traitement auquel était destiné
l'illustre prisonnier. Napoléon ne lui fit aucun reproche, et le
chargea même de ses remercîments pour l'équipage du _Bellérophon_. Au
moment de passer d'un vaisseau à l'autre, l'amiral Keith, avec un
chagrin visible et le ton le plus respectueux, lui adressa ces
paroles: _Général, l'Angleterre m'ordonne de vous demander votre
épée._--À ces mots Napoléon répondit par un regard qui indiquait à
quelles extrémités il faudrait descendre pour le désarmer. Lord Keith
n'insista point, et Napoléon conserva sa glorieuse épée. C'était le
moment de se séparer de ceux qui n'avaient pas obtenu l'honneur de
l'accompagner. Savary, Lallemand se jetèrent dans ses bras, et eurent
la plus grande peine à s'en arracher. Napoléon après avoir reçu leurs
embrassements, leur dit ces paroles: Soyez heureux, mes amis... Nous
ne nous reverrons plus, mais ma pensée ne vous quittera point, ni vous
ni tous ceux qui m'ont servi. Dites à la France que je fais des voeux
pour elle...--Il descendit ensuite dans le canot amiral qui devait le
conduire à bord du _Northumberland_, où il arriva escorté de l'amiral
Keith. L'amiral Cockburn entouré de son état-major, et ayant ses
troupes sous les armes, le reçut avec tous les honneurs dus à un
général en chef. Là comme ailleurs, Napoléon, à qui il ne restait que
sa gloire, put jouir de l'éclat qu'elle répandait autour de lui. Ces
marins, ces soldats ne s'occupant d'aucun des grands dignitaires de
leur nation, le cherchaient des yeux, le dévoraient de leurs regards.
Ils lui présentèrent les armes, et il les salua avec une dignité
tranquille et affectueuse. Une fois la translation d'un bord à l'autre
terminée, l'amiral ne perdit pas un instant pour lever l'ancre, car la
rade n'était pas sûre, et il avait l'ordre de hâter son départ. Le
_Northumberland_ mit immédiatement à la voile, le 8 août 1815, suivi
de la frégate _la Havane_, et de plusieurs corvettes et bricks chargés
de troupes. Cette division se dirigea vers le golfe de Gascogne pour
venir doubler le cap Finistère, et descendre ensuite au sud, le long
des côtes d'Afrique. Napoléon en sortant de la Manche aperçut les
côtes de France à travers la brume, et les salua avec une vive
émotion, convaincu qu'il était de les voir pour la dernière fois.
[En marge: Situation de Napoléon à bord du _Northumberland_.]
[En marge: Conduite et caractère de l'amiral Cockburn.]
Le moment du départ est un moment de trouble qui étourdit le coeur et
l'esprit, et ne leur permet pas de sentir dans toute leur amertume les
séparations les plus cruelles. C'est lorsque le calme est revenu, et
qu'on est seul, que la douleur devient poignante, et qu'on apprécie
complétement ce qu'on a perdu, ce qu'on quitte, ce qu'on ne reverra
peut-être plus. Une tristesse muette et profonde régna parmi le petit
nombre d'exilés que la volonté de l'Europe poussait en cet instant
vers un autre hémisphère. Sans afficher une indifférence affectée,
Napoléon se montra calme, poli, sensible aux égards de l'amiral
Cockburn, qui dans la limite de ses instructions était disposé à
adoucir autant que possible la captivité de son glorieux prisonnier.
L'amiral Georges Cockburn était un vieux marin, grand, sec, absolu,
susceptible, jaloux à l'excès de son autorité, mais sous ces dehors
déplaisants cachant une véritable bonté de coeur, et incapable
d'ajouter à la rigueur des ordres de son gouvernement. Il avait établi
Napoléon sur son vaisseau le mieux qu'il avait pu, et tâché de lui
rendre les coutumes anglaises supportables. Ayant défense de le
traiter en empereur, il lui donnait le titre d'_Excellence_, mais en
corrigeant par la forme ce que ce changement pouvait avoir de
blessant. Napoléon avait à la table de l'amiral la place du commandant
en chef; ses compagnons étaient répartis à ses côtés, suivant leur
rang. Les officiers de l'escadre invités tour à tour, lui étaient
présentés successivement. Napoléon les accueillait avec bienveillance,
leur adressait des questions relatives à leur état, en se servant de
M. de Las Cases pour interprète, ne montrait ni admiration ni dédain
pour ce qu'il voyait, avait soin de louer ce qui était louable dans la
tenue des vaisseaux anglais, et demeurait en tout simple, vrai et
tranquille. Une seule chose lui avait paru tout à fait incommode, et
il ne l'avait pas dissimulé, c'était la longueur des repas anglais.
Lui qui dans son ardente activité n'avait jamais pu, quand il était
seul, demeurer plus de quelques instants à table, ne pouvait se
résigner à y passer des heures avec les Anglais. L'amiral ne tarda
point à comprendre qu'il fallait faire céder les coutumes nationales
devant un tel hôte, et le service fini il se levait avec son
état-major, assistait debout à la sortie de Napoléon, lui offrait la
main si le pont du vaisseau était agité par les flots, et venait
ensuite reprendre la vie anglaise avec ses officiers.
[En marge: Longues méditations de Napoléon pendant cette traversée.]
[En marge: Exclamations qui lui échappent de temps en temps au sujet
des derniers événements.]
[En marge: Sa manière de juger Waterloo.]
Napoléon se promenait alors sur le pont du _Northumberland_,
quelquefois seul, quelquefois accompagné de Bertrand, Montholon,
Gourgaud, Las Cases, tantôt se taisant, tantôt épanchant les
sentiments qui remplissaient son âme. S'il était peu disposé à parler,
il allait, après s'être promené quelque temps, s'asseoir à l'avant du
bâtiment, sur un canon que tout l'équipage appela bientôt le _canon de
l'Empereur_. Là il considérait la mer azurée des tropiques, et se
regardait marcher vers la tombe où devait s'ensevelir sa merveilleuse
destinée, comme un astre qu'il aurait vu coucher. Il n'avait aucun
doute, en effet, sur l'avenir qui lui était réservé, et se disait que
là-bas, vers ce sud où tendait son vaisseau, il trouverait non pas une
relâche passagère, mais la mort après une agonie plus ou moins
prolongée. Devenu pour ainsi dire spectateur de sa propre vie, il en
contemplait les phases diverses avec une sorte d'étonnement, tour à
tour s'accusant, s'absolvant, s'apitoyant sur lui-même, comme il
aurait fait à l'égard d'un autre, toujours confiant dans l'immensité
de sa gloire, et toujours persuadé que dans les vastes horizons de
l'histoire du monde, il n'y avait presque rien d'égal à la bizarre
grandeur de sa destinée! De ces longues rêveries il sortait rarement
amer ou irrité, mais souvent poussé par le spectacle saisissant de sa
vie à en raconter les circonstances les plus frappantes. Il rejoignait
alors ses compagnons d'infortune, s'adressait à celui dont le visage
répondait le plus à son impression du moment, et se mettait à faire le
récit, toujours avidement écouté, de telle ou telle de ses actions.
Chose singulière et pourtant explicable, c'étaient les deux extrémités
de sa carrière qui revenaient en ce moment à son esprit! Ou il parlait
du dernier événement, qui retentissait dans son âme comme un son
violent dont les vibrations n'avaient pas encore cessé, c'est-à-dire
de Waterloo, ou bien il reportait son esprit vers ses glorieux débuts
en Italie, débuts qui avaient enchanté sa jeunesse, et lui avaient
pronostiqué un si grand avenir. S'il cédait à ses impressions les plus
récentes et parlait de Waterloo, c'était pour se demander ce qui avait
pu égarer certains de ses lieutenants dans cette journée fatale, et
leur inspirer une si étrange conduite!--Ney, d'Erlon, Grouchy,
s'écriait-il, à quoi songiez-vous?--Alors, sans récriminer, sans
chercher à jeter ses fautes sur autrui, il se demandait comment Ney
avait pu sans ordre, et deux heures trop tôt, essayer de frapper le
coup décisif en lançant sa cavalerie, et il n'en trouvait d'autre
explication que le trouble qui s'était emparé de cette âme héroïque.
Quant à d'Erlon, si excellent officier d'infanterie, il ne
s'expliquait guère sa manière de disposer ses divisions dans cette
journée, et du reste ne mettait en doute ni son courage, ni son
dévouement, ni ses talents. Il déplorait ces erreurs sans se plaindre,
et s'il devenait un peu plus sévère, c'était pour Grouchy, car les
fautes de Ney et de d'Erlon n'étaient pas, disait-il, irréparables,
tandis que celle de Grouchy avait été mortelle. Ne contestant ni sa
fidélité ni son courage qui ne pouvaient être contestés, il déclarait
inexplicable son absence de Waterloo, et ne sachant pas ce que nous
avons su depuis, il s'épuisait à en chercher les motifs sans les
découvrir. Il s'en prenait alors à la fatalité, dieu silencieux que
les hommes accusent volontiers parce qu'il ne répond point; mais en
descendant au fond de lui-même, il voyait bien que cette fatalité
n'était autre, après tout, que la force des choses réagissant contre
les violences qu'il avait voulu lui faire subir. Il semblait du reste
sincèrement persuadé que, les Anglais vaincus à Waterloo, l'Europe
aurait ressenti une profonde émotion, que, bien qu'elle parût
implacable, elle aurait probablement fait d'utiles réflexions; qu'en
tout cas, sous l'influence du succès, les ressources qu'il avait
préparées auraient suffi pour repousser à leur tour les Russes et les
Autrichiens, et, ne méconnaissant ni la gravité de la situation, ni
l'épuisement de la France, ni l'acharnement de l'Europe, il répétait
avec douleur que sans la faute d'un homme la cause nationale aurait pu
triompher!
[En marge: Napoléon raconte les circonstances de sa jeunesse.]
[En marge: Son habitude de se coucher sur un canon que les matelots
appellent le _canon de l'Empereur_.]
Pourtant il ne revenait pas volontiers sur ce sujet, et lorsqu'il y
était amené, c'était sous l'empire d'impressions trop récentes, trop
fortes pour être dominées, comme un homme qui tombé dans un précipice,
ne peut s'empêcher de rechercher le faux pas qui l'y a conduit. Il
revenait plus volontiers sur ses jeunes années, sur son éducation à
Brienne, sur les signes de génie militaire déjà donnés au siége de
Toulon, sur les jouissances que lui avaient fait éprouver ses premiers
succès! Il s'animait alors, et contait avec un charme et un éclat qui
ravissaient ceux qui l'écoutaient, l'ancienne origine de sa famille
qui remontait aux républiques d'Italie, sa préférence instinctive pour
la France quand la Corse était disputée entre plusieurs maîtres, son
entrée au collége de Brienne, son goût pour l'étude, sa logique
naissante qui étonnait dans un enfant de son âge, sa taciturnité, son
orgueil qui lui avait rendu insupportable la seule punition qu'il eût
encourue à l'école, son avenir plus d'une fois entrevu par
quelques-uns de ses maîtres, son entrée au régiment, ses relations à
Valence, ses premières affections pour une jeune dame qu'il avait
retrouvée plus tard, et qu'il avait eu la satisfaction de tirer d'une
situation pénible, son arrivée devant Toulon, et là le commencement
des jouissances de la gloire, lorsque entouré de conventionnels
violents, de généraux ignorants, il avait saisi d'un coup d'oeil le
vrai point d'attaque, le fort de l'Éguillette, obtenu la permission
de l'enlever, et décidé par cette manoeuvre la retraite des Anglais!
Que de présages heureux alors! que de rêves enivrants, et cependant
mille fois surpassés par la réalité! Ainsi, après avoir consacré ses
matinées à la lecture, il finissait ses journées sur le pont du
_Northumberland_, tantôt le parcourant à grands pas, tantôt captivant
par ses récits ceux qui avaient voulu partager son infortune, ou bien
couché sur son canon de prédilection, regardant le sillage du vaisseau
qui le portait vers sa dernière demeure.
[Date en marge: Sept. 1815.]
[En marge: Arrivée en vue des côtes d'Afrique.]
[En marge: Coup de vent à Madère.]
Tandis que le temps s'écoulait de la sorte, on avait traversé le golfe
de Gascogne, doublé les caps Finistère et Saint-Vincent, et pris la
direction des îles africaines, par un vent favorable mais faible. La
navigation était lente, la chaleur extrême. Napoléon en souffrait sans
se plaindre. Le 23 août, on atteignit Madère, et on voulut s'y arrêter
pour y prendre des vivres frais. Mais tout à coup une violente
bourrasque de vent d'Afrique obligea de mettre à la voile, pour ne pas
essuyer la tourmente sur ses ancres. Elle fut telle que la frégate _la
Havane_ et le brick _le Furet_ furent séparés de la division, et
contraints de naviguer pour leur compte. Après quarante-huit heures,
on revint mouiller à Madère, et embarquer les rafraîchissements dont
on avait besoin. Les habitants maltraités par la dernière bourrasque,
et superstitieux comme des Portugais, attribuaient à la présence de
Napoléon le dommage qu'ils avaient souffert. C'était, disaient-ils,
l'homme des tempêtes, qui ne pouvait apparaître quelque part sans y
apporter la désolation. Le 29 août on traversa les tropiques. Le 23
septembre on atteignit l'équateur, et il est inutile de dire que
Napoléon fut seul excepté des usages auxquels les marins soumettent
tous ceux qui passent la ligne pour la première fois. Il les en
dédommagea en leur faisant distribuer 500 louis, ce qui porta leur
joie jusqu'au délire. Les matelots du _Northumberland_ qui ne le
connaissaient que par les récits de la presse anglaise, laquelle
s'était appliquée pendant quinze ans à le représenter comme un
monstre, éprouvaient en le voyant paisible, doux, bienveillant, une
surprise croissante, et avec leur naïve pénétration devinant son
chagrin contenu mais visible, lui donnaient mille preuves touchantes
de sympathie. Ils mettaient un grand soin à tenir propre le canon sur
lequel il avait coutume de s'asseoir, et dès qu'il s'en approchait ils
s'éloignaient par respect pour sa solitude et ses pensées.
[En marge: Napoléon se rappelle ses souvenirs d'Italie.]
[En marge: Ses compagnons le pressent d'écrire ses campagnes, et il
s'y refuse d'abord.]
[En marge: Son profond découragement.]
[En marge: Les instances de ses compagnons finissent par l'emporter,
et il se décide à écrire ses Mémoires.]
[En marge: Sa confiance dans l'histoire.]
[En marge: Napoléon dicte à M. de Las Cases la première campagne
d'Italie, et au général Gourgaud la campagne de 1815.]
[En marge: Longueur de la navigation.]