La navigation fut lente. Le 23 juillet on aperçut Ouessant de manière

à distinguer parfaitement les côtes de France, et le 24 au matin on

mouilla dans la rade de Torbay pour prendre les ordres de l'amiral

Keith, chef des diverses croisières de l'Océan. Ces ordres ne se

firent pas attendre, et _le Bellérophon_ fut invité à venir jeter

l'ancre dans la rade de Plymouth. À peine s'y trouvait-il que deux

frégates fortement armées vinrent se ranger sur ses flancs, et le

placer ainsi sous la garde de leurs canons. On vit plusieurs

fonctionnaires anglais se succéder, recevoir des communications du

capitaine Maitland, lui en apporter, sans que rien transpirât du sujet

de leurs entretiens. L'amiral Keith se rendit à bord du _Bellérophon_

pour faire à Napoléon une visite de convenance, visite qui fut courte,

et pendant laquelle il ne prononça pas un mot qui eût trait aux

intentions du gouvernement britannique. Tandis que ce silence de

sinistre augure régnait autour de l'illustre prisonnier, on voyait sur

tous les visages qu'on avait l'habitude de rencontrer sur _le

Bellérophon_, et notamment sur celui du capitaine Maitland,

l'embarras de gens qui avaient une nouvelle fâcheuse à cacher, ou des

promesses à retirer; et ce qui était plus inquiétant, ces mêmes gens

tout en ayant l'envie d'être aussi respectueux, n'osaient plus l'être.

Survint dans le moment le général Gourgaud, annonçant qu'il n'avait pu

porter au prince régent la lettre de Napoléon, et qu'il avait été

obligé de la remettre à l'amiral Keith. C'étaient là autant de signes

fort peu rassurants.

[En marge: Curiosité ardente de toute l'Angleterre pendant que

Napoléon est sur ses rivages.]

[En marge: Ordre d'écarter les curieux.]

Napoléon en se rendant à bord du _Bellérophon_ ne s'était fait

illusion qu'à moitié, mais placé entre le risque de tomber dans les

mains des Anglais comme prisonnier de droit, ou le risque de se

confier à leur honneur, il avait préféré s'exposer au dernier, et il

attendait sans regrets qu'on lui fît connaître son sort. En attendant

il pouvait se faire une idée par ce qui se passait dans la rade de

Torbay, de l'effet qu'il produisait encore sur le monde. S'il n'avait

été qu'un Érostrate de grande proportion, ne cherchant dans la gloire

que le bruit qu'elle produit, il aurait eu lieu d'être content.

Effectivement à peine la nouvelle de son arrivée avait-elle pénétré

dans l'intérieur, et de proche en proche jusqu'à Londres, qu'une

curiosité folle s'était emparée de toute l'Angleterre impatiente de

voir de ses yeux le personnage fameux qui depuis vingt ans avait tant

occupé la renommée. Les Anglais avaient toujours représenté Napoléon

comme un monstre odieux qui avait dominé les hommes par la terreur,

mais la curiosité n'est pas scrupuleuse, et tout en le détestant ils

voulaient absolument l'avoir vu. Les journaux britanniques en

célébrant sa captivité avec une joie féroce, blâmaient en même temps

la curiosité frénétique qui entraînait leurs compatriotes vers lui, et

cherchaient à la décourager par leur blâme. Mais ils ne réussissaient

ainsi qu'à l'exciter davantage, et tout ce qu'il y avait de chevaux

sur la route de Londres à Plymouth était employé à transporter la

foule des curieux. Des milliers de canots entouraient sans cesse _le

Bellérophon_, et passaient là des heures, s'entre-choquant les uns les

autres, et s'exposant même à de graves dangers. Chaque jour en effet

il y avait des noyés sans que l'empressement diminuât. On savait que

tous les matins Napoléon venait respirer l'air un instant sur le pont

du vaisseau qui l'avait amené en Angleterre; on attendait ce moment,

et dès qu'on l'apercevait une sorte de silence régnait sur la mer,

puis par un respect involontaire la foule se découvrait, sans pousser

aucune acclamation ni amicale ni hostile. Les ministres anglais

s'apercevant que la pitié pour le malheur, la sympathie pour la

gloire, finissaient par atténuer la haine, ordonnèrent d'écarter les

visiteurs, et de ne plus leur permettre de circuler autour du

_Bellérophon_ qu'à une distance qui décourageât leur curiosité. Ils

avaient hâte d'en finir, et ils étaient résolus à ne pas laisser

longtemps indécises les questions qui concernaient l'empereur

Napoléon.

[En marge: Étonnement du gouvernement anglais en apprenant la présence

de Napoléon à bord du _Bellérophon_.]

[En marge: Difficulté de déterminer en droit la véritable position de

Napoléon.]

Ils avaient été aussi étonnés que le capitaine Maitland en voyant

Napoléon se remettre lui-même entre les mains de l'Angleterre.

Informés de son évasion par les nouvelles de Paris, ils avaient

partagé le mécontentement de la diplomatie européenne à l'égard de M.

Fouché, et ils avaient cru le grand perturbateur complétement hors

d'atteinte, et toujours libre de bouleverser l'Europe à la première

occasion. Leur joie égala leur surprise en apprenant que l'empereur

déchu était en rade de Plymouth, sur l'un des vaisseaux de la marine

royale. L'acte de confiance de Napoléon ne les toucha nullement, et

provoqua même dans certains esprits la barbare pensée de le livrer à

Louis XVIII, qui prendrait devant l'histoire la responsabilité d'en

débarrasser la terre. Mais une aussi odieuse résolution était

impossible dans un pays où toutes les grandes mesures se discutent

publiquement. Cependant, en écartant toute résolution de ce genre, et

en rentrant dans le droit strict, il naissait de graves difficultés

relativement à la manière d'envisager la position de l'illustre

fugitif. S'il eût été pris en mer, cherchant à fuir, il aurait été

prisonnier de plein droit, sauf à résoudre ultérieurement la question

de savoir si, la guerre étant finie, il était permis d'en détenir

l'auteur. Mais avant d'aborder cette question, il s'en élevait une

beaucoup plus délicate, c'était de savoir si on pouvait considérer

comme prisonnier de guerre un ennemi qui s'était volontairement livré

lui-même.

[En marge: Avis des jurisconsultes anglais.]

[En marge: La détention de Napoléon fondée sur le droit, et la

nécessité de garantir l'Europe de nouveaux bouleversements.]

[En marge: Ce droit ne pouvait aller jusqu'à tourmenter et humilier

Napoléon.]

Les plus savants jurisconsultes d'Angleterre, consultés à cette

occasion, éprouvèrent un assez grand embarras. Pourtant, en présence

du repos universel toujours menacé par Napoléon, cet embarras ne

pouvait être de longue durée. Notre qualité de Français conservant une

sympathie toute naturelle pour le vieux compagnon de notre gloire, ne

doit pas nous faire méconnaître une vérité évidente, c'est que

l'Europe bouleversée pendant vingt ans, tout récemment encore

arrachée à son repos et réduite à verser des torrents de sang, ne

pouvait renoncer à se garantir contre les nouvelles entreprises,

toujours à redouter, du plus audacieux génie. S'il eût été un

souverain déchu de nature ordinaire, comme Louis XVIII, les devoirs de

l'hospitalité auraient commandé de lui laisser choisir dans la libre

Angleterre un lieu où il irait paisiblement terminer sa carrière. Mais

laisser se promener dans les rues de Londres l'homme qui venait de

s'évader de l'île d'Elbe, et d'appeler les armées de l'Europe dans le

champ clos de Ligny et de Waterloo, était impossible. Si les États

doivent respecter la vie d'autrui, ils ont aussi le droit de défendre

la leur, et les jurisconsultes anglais eurent recours avec raison au

principe de la défense légitime, qui autorise chacun à pourvoir à sa

sûreté quand elle est visiblement menacée. Toutes les sociétés

enchaînent les êtres reconnus dangereux, et l'Europe entière, la

France comprise, ayant expérimenté outre mesure à quel point Napoléon

était dangereux pour elle, avait le droit de lui enlever les moyens de

nuire. Après 1814, elle lui avait ôté le trône en lui laissant l'île

d'Elbe: en 1815, après l'évasion de l'île d'Elbe, elle avait le droit

de lui ôter la liberté. Nier cette vérité, c'est fermer les yeux à la

lumière. Mais le droit de défense légitime s'arrête au danger même, et

où le danger cesse le droit cesse aussi. En détenant Napoléon, qui

expierait ainsi sa terrible activité, on n'avait le droit ni de le

tourmenter, ni d'abréger sa vie, ni surtout de l'humilier. Respecter

son génie était un devoir absolument égal au droit de l'enchaîner.

Ainsi tout ce qui ne serait pas indispensable pour prévenir une

nouvelle évasion, serait une cruauté gratuite, destinée à peser

éternellement sur la mémoire de ceux qui s'en rendraient coupables.

Sous ce dernier rapport, les résolutions britanniques ne furent pas

aussi avouables que sous le premier, et la triste fin de notre récit

va prouver que l'Angleterre compromit sa gloire en ne respectant pas

celle de Napoléon.

[En marge: Choix de l'île Sainte-Hélène pour le lieu de sa détention.]

On s'occupa d'abord du lieu à désigner pour sa résidence. Désormais la

Méditerranée était condamnée par l'essai qu'on en avait fait. Il

fallait de toute nécessité une mer moins rapprochée. L'océan Indien

était trop éloigné, car il importait à la sécurité générale qu'on pût

avoir des nouvelles fréquentes du redoutable captif. D'ailleurs l'île

de France, la seule qu'on pût choisir dans la mer des Indes, était

trop peuplée et trop fréquentée pour qu'on songeât à en faire un lieu

de détention. Il aurait fallu en effet y mettre Napoléon sous des

verrous afin de pouvoir assurer sa garde, et c'eût été une indignité

dont personne, même alors, n'aurait voulu se rendre coupable. Il y

avait au milieu même de l'Atlantique, dans l'hémisphère sud, à égale

distance des continents d'Afrique et d'Amérique, une île volcanique,

d'accès difficile, dont la stérilité avait toujours repoussé les

colons, et dont la solitude était telle qu'on y pouvait détenir un

prisonnier, quel qu'il fût, sans l'enfermer dans les murs d'une

forteresse. Cette île était celle de Sainte-Hélène, et à cause des

avantages qu'elle offrait comme lieu de détention, elle avait déjà

fixé l'attention des hommes d'État qui cherchaient à éloigner

Napoléon des mers d'Europe. Elle fut unanimement désignée comme le

lieu le plus propre à le détenir, et la Compagnie des Indes la céda à

l'État pour la durée de cette détention. Le climat n'en était pas

réputé insalubre; il était à peu près celui de toutes les îles

intertropicales, et s'il pouvait devenir dangereux pour un habitant

des zones tempérées, c'était uniquement pour celui à qui le vieux

monde avait à peine suffi pour y déployer sa prodigieuse activité.

Mais soyons justes, si on avait voulu trouver une prison proportionnée

à cette activité, il aurait fallu lui rendre le monde, et Napoléon

l'avait assez tourmenté pour qu'on eût le droit de lui en interdire

l'accès pour toujours.

[En marge: Mode de la détention à laquelle Napoléon est condamné.]

[En marge: Le titre d'empereur désormais refusé à Napoléon.]

[En marge: Inconvenance et inconvénient de ce refus.]

On adopta donc Sainte-Hélène. Il fut convenu qu'on chercherait au

centre de l'île, loin de la partie habitée, un lieu assez spacieux

pour que Napoléon pût s'y mouvoir à son aise, s'y promener à pied, à

cheval même, sans s'apercevoir qu'il était prisonnier. Jusque-là tout

était renfermé dans les limites de la nécessité; mais il ne fallait y

ajouter ni les gênes inutiles, ni surtout les humiliations, qui pour

l'illustre captif devaient être aussi cruelles que la captivité même.

Néanmoins le cabinet britannique, obéissant aux mauvaises passions du

temps, déclara que Napoléon, qu'on avait toujours qualifié du titre

d'empereur, même à l'île d'Elbe, ne serait plus appelé dorénavant que

le général Bonaparte. Certes ce titre était bien glorieux, et les plus

grands potentats de la terre auraient pu se consoler de n'en pas avoir

d'autre. Mais refuser à Napoléon le titre qu'il avait porté douze

ans, que le monde entier lui avait reconnu, que l'Angleterre elle-même

lui avait donné en 1806 en traitant à Paris par le ministère de lord

Lauderdale, en 1814 en traitant à Châtillon par le ministère de lord

Castlereagh, était une résolution dépourvue de dignité, et, comme on

le verra, de véritable prudence. Dans ce siècle, où nous avons vu tant

de princes passer du trône dans l'exil, de l'exil sur le trône,

quiconque parlant à Louis XVIII ou à Charles X dépouillés de leur

couronne, eût osé leur refuser leur titre royal, eût été accusé

d'outrager d'augustes infortunes. Il est vrai que ces princes,

héritiers incontestés d'une longue suite de rois, étaient les

représentants de ce qu'il y a de plus respectable au monde, la

possession antique et plusieurs fois séculaire. Mais le génie (au

degré, bien entendu, auquel il s'était manifesté chez Napoléon) était

un titre tout aussi respectable, et les souverains qui avaient puisé

dans ce titre l'excuse de leur humilité devant l'empereur des

Français, de leur empressement à rechercher son alliance, à mêler leur

sang au sien, étaient mal placés pour en nier la valeur morale, et en

ne voulant plus reconnaître chez Napoléon que la force brutale, un

moment heureuse, ils autorisaient les peuples à dire qu'ils n'avaient

eux-mêmes fait autre chose que céder bassement à cette force. En

retirant au vaincu de Waterloo le titre d'empereur, ils ne rendaient

pas Louis XVIII plus légitime ou plus solide sur son trône, au

contraire ils diminuaient le prestige attaché au caractère de la

souveraineté, en prouvant que c'était chose de hasard, qui se donnait

ou s'ôtait selon les caprices de la fortune. On prétendra sans doute

que priver Napoléon de ses titres, c'était après tout lui infliger de

pures souffrances d'amour-propre, qui n'ont guère le droit

d'intéresser la postérité, et sur lesquelles il eût été digne à lui de

se montrer indifférent. Assurément, si l'intention de l'humilier

n'avait pas été évidente, il aurait pu se consoler de n'être plus dans

la langue des vivants que le général Bonaparte; mais on fait au vaincu

qu'on cherche à humilier le devoir de résister à l'humiliation, et de

plus, en refusant à Napoléon les qualifications sous lesquelles il

avait l'habitude d'être désigné, on créait une cause de contestations

incessantes, qui devait ajouter aux rigueurs de sa captivité, et faire

peser sur la mémoire des ministres britanniques un reproche de

persécution, qui n'a pas laissé d'inquiéter leurs enfants, car lorsque

les passions d'un temps sont éteintes, personne ne voudrait avoir

outragé le génie.

[En marge: Mesures de précaution inutiles et humiliantes.]

En conséquence de ces résolutions il fut décidé que Napoléon serait

qualifié du simple titre de général, et considéré comme prisonnier de

guerre; qu'il serait désarmé, que les officiers de sa suite le

seraient également, qu'on lui accorderait seulement trois d'entre eux

pour l'accompagner, en excluant le général Lallemand et le duc de

Rovigo, considérés comme dangereux; qu'on visiterait ses effets et

ceux de ses compagnons, qu'on prendrait l'argent, la vaisselle, les

bijoux précieux dont ils seraient porteurs, afin de les priver de tout

ce qui serait de nature à faciliter une évasion; qu'ils seraient

immédiatement conduits à Sainte-Hélène, où Napoléon pourrait se

mouvoir dans un espace déterminé, assez étendu pour que la promenade

à cheval y fût possible, et que s'il voulait franchir cet espace, il

serait suivi par un officier. Certes, nous le répétons, toutes les

précautions ayant pour but d'empêcher l'illustre captif de s'évader,

étaient de droit, et la juste punition des inquiétudes qu'il causait

au monde: mais lui contester le titre sous lequel la postérité le

reconnaîtra, fouiller ses effets, lui compter ses compagnons d'exil,

lui enlever son épée, c'étaient là d'inutiles indignités; car que

pouvaient-ils à trois, à quatre, à six? que pouvaient-ils avec leurs

épées et quelques mille louis cachés dans leurs bagages? Ah! ce

n'était pas son épée, dont il ne s'était jamais servi, qu'il fallait

demander à Napoléon, mais son génie, et puisqu'on ne pouvait le lui

arracher qu'en le tuant, ce que Blucher avait voulu, ce que les

ministres de la libre Angleterre n'osaient pas vouloir, ce que pas un

des souverains de l'Europe n'aurait ordonné, il fallait l'enchaîner,

l'enchaîner pour le repos universel, mais sans aggraver inutilement le

poids de ses chaînes, sans y ajouter surtout d'inqualifiables

outrages!

[En marge: Napoléon doit voyager sur le _Northumberland_.]

Il fut décidé en outre que, _le Bellérophon_ étant trop vieux pour une

longue traversée, Napoléon serait transféré sur _le Northumberland_,

excellent vaisseau de haut bord, qu'une division composée de bâtiments

de différents échantillons l'escorterait, que l'amiral Cockburn

commanderait cette division, et serait chargé du premier établissement

à faire à Sainte-Hélène pour y recevoir les prisonniers. On recommanda

à l'amirauté de ne mettre à exécuter ces ordres que le temps

absolument nécessaire pour que _le Northumberland_ fût en état de

prendre la mer, car on était incommodé d'avoir à Plymouth un objet de

curiosité passionnée, et on était pressé d'en débarrasser l'Angleterre

et l'Europe.

[En marge: Communication des ordres britanniques à Napoléon.]

[En marge: Sa protestation.]

Ces résolutions à peine adoptées furent mandées à Plymouth, avec ordre

à lord Keith d'en donner communication à celui qu'elles concernaient.

Déjà le bruit en était arrivé par les journaux, et il n'avait point

surpris Napoléon, qui s'attendait bien à ne pas obtenir le traitement

d'un prince inoffensif. Mais ce bruit causa une vive douleur à ses

compagnons d'infortune, qui se virent condamnés ou à se séparer de

lui, ou à s'ensevelir tout vivants dans le tombeau de Sainte-Hélène.

Lord Keith, assisté du sous-secrétaire d'État Bunbury, s'étant

présenté à bord du _Bellérophon_, fit lecture à Napoléon des

résolutions prises à son égard. Napoléon écouta cette lecture avec

froideur et dignité, puis la lecture terminée énuméra à lord Keith,

sans emportement, mais avec fermeté, les raisons qu'il avait de

protester contre les décisions du gouvernement britannique. Il dit

qu'il n'était point prisonnier de guerre, car il s'était transporté

volontairement à bord du _Bellérophon_; qu'il n'y avait pas même été

contraint par la nécessité, car il lui eût été facile de se jeter dans

les rangs de l'armée de la Loire, et de prolonger indéfiniment la

guerre; qu'il aurait même pu en renonçant à la prolonger, choisir

parmi ses ennemis une autre puissance que l'Angleterre pour se livrer

à elle; que s'il s'était abandonné à l'empereur Alexandre, longtemps

son ami personnel, ou à l'empereur François, son beau-père, ni l'un

ni l'autre ne l'auraient traité de la sorte; que c'était pour mettre

fin aux maux de l'humanité qu'il s'était rendu, et par estime pour

l'Angleterre qu'il était venu lui demander asile; qu'elle ne

justifiait pas en ce moment l'honneur qu'il lui avait fait, et que la

conduite qu'elle tenait aujourd'hui envers un ennemi désarmé,

n'ajouterait guère à sa gloire dans l'avenir; qu'il protestait donc

contre l'infraction au droit des gens commise sur sa personne, qu'il

en appelait à la nation anglaise elle-même des actes de son

gouvernement, et surtout à l'histoire qui jugerait sévèrement des

procédés aussi peu généreux. Napoléon dédaigna de s'occuper des points

relatifs à son futur séjour, aux traitements qu'il y recevrait, et

quitta lord Keith avec la fierté qui convenait à sa grandeur, laquelle

ne dépendait ni des caprices de la fortune, ni de la violence de ses

ennemis.

Il fut profondément sensible néanmoins aux indignes détails ajoutés à

cet arrêt de détention perpétuelle prononcé contre lui. Il était trop

clairvoyant pour ne pas reconnaître que cette détention était pour

l'Europe un droit et une nécessité, mais il sentit vivement les

humiliations gratuites par lesquelles on aggravait sa captivité, comme

de songer à lui ôter son épée, son titre souverain et quelques débris

de son naufrage. Il n'en dit rien, mais il résolut de ne point se

prêter aux indignes traitements qu'on voudrait lui infliger, dût-il

être amené ainsi aux dernières extrémités. Son premier projet avait

été de prendre un de ces noms d'emprunt que les princes adoptent

quelquefois pour simplifier leurs relations. Ainsi il avait eu l'idée

de prendre le titre de colonel Muiron, en mémoire d'un brave officier

tué au pont d'Arcole en le couvrant de son corps. Mais dès qu'on lui

contestait le titre que la France lui avait donné, que l'Europe lui

avait reconnu, que sa gloire avait légitimé, il ne voulait point

faciliter à ses ennemis la tâche de l'humilier, ni laisser infirmer de

son consentement le droit que la France avait eu de le choisir pour

chef. Il persista à se qualifier d'Empereur Napoléon. Quant à son

épée, il était déterminé à la passer au travers du corps de celui qui

tenterait de la lui enlever.

[Date en marge: Août 1815.]

[En marge: Choix des compagnons d'exil de Napoléon.]

Lorsqu'il revit ses compagnons d'infortune après ces communications,

il leur parla avec calme, et les pressa instamment de consulter avant

tout leurs intérêts de famille et leurs affections dans le parti

qu'ils avaient à prendre. Il les trouva tous décidés à le suivre

partout où on le transporterait, et aux conditions qu'y mettrait la

haine ombrageuse des vainqueurs de Waterloo. Il regretta beaucoup

l'exclusion prononcée contre les généraux Lallemand et Savary, mais il

n'y avait point à disputer. Il désigna le grand maréchal Bertrand, le

comte de Montholon et le général Gourgaud. Ces désignations avaient

épuisé son droit de choisir ses compagnons de captivité limités à

trois. Il était entendu que les femmes avec leurs enfants ne feraient

pas nombre, qu'elles pourraient accompagner leurs maris, et accroître

ainsi la petite colonie qui allait suivre Napoléon dans son exil.

Cependant, parmi les personnages venus avec lui en Angleterre s'en

trouvait un auquel il tenait, bien qu'il le connût depuis peu de

temps, c'était le comte de Las Cases, homme instruit, de conversation

agréable, sachant bien l'anglais, ayant été jadis officier de marine

et pouvant être fort utile au delà des mers. Napoléon désirait

beaucoup l'emmener à Sainte-Hélène, et lui était prêt à suivre

Napoléon en tous lieux. On profita de ce que les ordres britanniques

en limitant le nombre des compagnons d'exil de Napoléon, n'avaient

parlé que des militaires, pour admettre M. de Las Cases à titre

d'employé civil. On accorda en outre un médecin et douze domestiques.

Ces détails une fois réglés, on disposa tout pour le départ le plus

prochain.

[En marge: Translation de Napoléon du _Bellérophon_ sur le

_Northumberland_.]

[En marge: Lord Keith n'ose pas enlever son épée à Napoléon.]

[En marge: Départ des côtes d'Angleterre.]

[En marge: Dernier regard jeté sur les côtes de France.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 41 / 59 段