à distinguer parfaitement les côtes de France, et le 24 au matin on
mouilla dans la rade de Torbay pour prendre les ordres de l'amiral
Keith, chef des diverses croisières de l'Océan. Ces ordres ne se
firent pas attendre, et _le Bellérophon_ fut invité à venir jeter
l'ancre dans la rade de Plymouth. À peine s'y trouvait-il que deux
frégates fortement armées vinrent se ranger sur ses flancs, et le
placer ainsi sous la garde de leurs canons. On vit plusieurs
fonctionnaires anglais se succéder, recevoir des communications du
capitaine Maitland, lui en apporter, sans que rien transpirât du sujet
de leurs entretiens. L'amiral Keith se rendit à bord du _Bellérophon_
pour faire à Napoléon une visite de convenance, visite qui fut courte,
et pendant laquelle il ne prononça pas un mot qui eût trait aux
intentions du gouvernement britannique. Tandis que ce silence de
sinistre augure régnait autour de l'illustre prisonnier, on voyait sur
tous les visages qu'on avait l'habitude de rencontrer sur _le
Bellérophon_, et notamment sur celui du capitaine Maitland,
l'embarras de gens qui avaient une nouvelle fâcheuse à cacher, ou des
promesses à retirer; et ce qui était plus inquiétant, ces mêmes gens
tout en ayant l'envie d'être aussi respectueux, n'osaient plus l'être.
Survint dans le moment le général Gourgaud, annonçant qu'il n'avait pu
porter au prince régent la lettre de Napoléon, et qu'il avait été
obligé de la remettre à l'amiral Keith. C'étaient là autant de signes
fort peu rassurants.
[En marge: Curiosité ardente de toute l'Angleterre pendant que
Napoléon est sur ses rivages.]
[En marge: Ordre d'écarter les curieux.]
Napoléon en se rendant à bord du _Bellérophon_ ne s'était fait
illusion qu'à moitié, mais placé entre le risque de tomber dans les
mains des Anglais comme prisonnier de droit, ou le risque de se
confier à leur honneur, il avait préféré s'exposer au dernier, et il
attendait sans regrets qu'on lui fît connaître son sort. En attendant
il pouvait se faire une idée par ce qui se passait dans la rade de
Torbay, de l'effet qu'il produisait encore sur le monde. S'il n'avait
été qu'un Érostrate de grande proportion, ne cherchant dans la gloire
que le bruit qu'elle produit, il aurait eu lieu d'être content.
Effectivement à peine la nouvelle de son arrivée avait-elle pénétré
dans l'intérieur, et de proche en proche jusqu'à Londres, qu'une
curiosité folle s'était emparée de toute l'Angleterre impatiente de
voir de ses yeux le personnage fameux qui depuis vingt ans avait tant
occupé la renommée. Les Anglais avaient toujours représenté Napoléon
comme un monstre odieux qui avait dominé les hommes par la terreur,
mais la curiosité n'est pas scrupuleuse, et tout en le détestant ils
voulaient absolument l'avoir vu. Les journaux britanniques en
célébrant sa captivité avec une joie féroce, blâmaient en même temps
la curiosité frénétique qui entraînait leurs compatriotes vers lui, et
cherchaient à la décourager par leur blâme. Mais ils ne réussissaient
ainsi qu'à l'exciter davantage, et tout ce qu'il y avait de chevaux
sur la route de Londres à Plymouth était employé à transporter la
foule des curieux. Des milliers de canots entouraient sans cesse _le
Bellérophon_, et passaient là des heures, s'entre-choquant les uns les
autres, et s'exposant même à de graves dangers. Chaque jour en effet
il y avait des noyés sans que l'empressement diminuât. On savait que
tous les matins Napoléon venait respirer l'air un instant sur le pont
du vaisseau qui l'avait amené en Angleterre; on attendait ce moment,
et dès qu'on l'apercevait une sorte de silence régnait sur la mer,
puis par un respect involontaire la foule se découvrait, sans pousser
aucune acclamation ni amicale ni hostile. Les ministres anglais
s'apercevant que la pitié pour le malheur, la sympathie pour la
gloire, finissaient par atténuer la haine, ordonnèrent d'écarter les
visiteurs, et de ne plus leur permettre de circuler autour du
_Bellérophon_ qu'à une distance qui décourageât leur curiosité. Ils
avaient hâte d'en finir, et ils étaient résolus à ne pas laisser
longtemps indécises les questions qui concernaient l'empereur
Napoléon.
[En marge: Étonnement du gouvernement anglais en apprenant la présence
de Napoléon à bord du _Bellérophon_.]
[En marge: Difficulté de déterminer en droit la véritable position de
Napoléon.]
Ils avaient été aussi étonnés que le capitaine Maitland en voyant
Napoléon se remettre lui-même entre les mains de l'Angleterre.
Informés de son évasion par les nouvelles de Paris, ils avaient
partagé le mécontentement de la diplomatie européenne à l'égard de M.
Fouché, et ils avaient cru le grand perturbateur complétement hors
d'atteinte, et toujours libre de bouleverser l'Europe à la première
occasion. Leur joie égala leur surprise en apprenant que l'empereur
déchu était en rade de Plymouth, sur l'un des vaisseaux de la marine
royale. L'acte de confiance de Napoléon ne les toucha nullement, et
provoqua même dans certains esprits la barbare pensée de le livrer à
Louis XVIII, qui prendrait devant l'histoire la responsabilité d'en
débarrasser la terre. Mais une aussi odieuse résolution était
impossible dans un pays où toutes les grandes mesures se discutent
publiquement. Cependant, en écartant toute résolution de ce genre, et
en rentrant dans le droit strict, il naissait de graves difficultés
relativement à la manière d'envisager la position de l'illustre
fugitif. S'il eût été pris en mer, cherchant à fuir, il aurait été
prisonnier de plein droit, sauf à résoudre ultérieurement la question
de savoir si, la guerre étant finie, il était permis d'en détenir
l'auteur. Mais avant d'aborder cette question, il s'en élevait une
beaucoup plus délicate, c'était de savoir si on pouvait considérer
comme prisonnier de guerre un ennemi qui s'était volontairement livré
lui-même.
[En marge: Avis des jurisconsultes anglais.]
[En marge: La détention de Napoléon fondée sur le droit, et la
nécessité de garantir l'Europe de nouveaux bouleversements.]
[En marge: Ce droit ne pouvait aller jusqu'à tourmenter et humilier
Napoléon.]
Les plus savants jurisconsultes d'Angleterre, consultés à cette
occasion, éprouvèrent un assez grand embarras. Pourtant, en présence
du repos universel toujours menacé par Napoléon, cet embarras ne
pouvait être de longue durée. Notre qualité de Français conservant une
sympathie toute naturelle pour le vieux compagnon de notre gloire, ne
doit pas nous faire méconnaître une vérité évidente, c'est que
l'Europe bouleversée pendant vingt ans, tout récemment encore
arrachée à son repos et réduite à verser des torrents de sang, ne
pouvait renoncer à se garantir contre les nouvelles entreprises,
toujours à redouter, du plus audacieux génie. S'il eût été un
souverain déchu de nature ordinaire, comme Louis XVIII, les devoirs de
l'hospitalité auraient commandé de lui laisser choisir dans la libre
Angleterre un lieu où il irait paisiblement terminer sa carrière. Mais
laisser se promener dans les rues de Londres l'homme qui venait de
s'évader de l'île d'Elbe, et d'appeler les armées de l'Europe dans le
champ clos de Ligny et de Waterloo, était impossible. Si les États
doivent respecter la vie d'autrui, ils ont aussi le droit de défendre
la leur, et les jurisconsultes anglais eurent recours avec raison au
principe de la défense légitime, qui autorise chacun à pourvoir à sa
sûreté quand elle est visiblement menacée. Toutes les sociétés
enchaînent les êtres reconnus dangereux, et l'Europe entière, la
France comprise, ayant expérimenté outre mesure à quel point Napoléon
était dangereux pour elle, avait le droit de lui enlever les moyens de
nuire. Après 1814, elle lui avait ôté le trône en lui laissant l'île
d'Elbe: en 1815, après l'évasion de l'île d'Elbe, elle avait le droit
de lui ôter la liberté. Nier cette vérité, c'est fermer les yeux à la
lumière. Mais le droit de défense légitime s'arrête au danger même, et
où le danger cesse le droit cesse aussi. En détenant Napoléon, qui
expierait ainsi sa terrible activité, on n'avait le droit ni de le
tourmenter, ni d'abréger sa vie, ni surtout de l'humilier. Respecter
son génie était un devoir absolument égal au droit de l'enchaîner.
Ainsi tout ce qui ne serait pas indispensable pour prévenir une
nouvelle évasion, serait une cruauté gratuite, destinée à peser
éternellement sur la mémoire de ceux qui s'en rendraient coupables.
Sous ce dernier rapport, les résolutions britanniques ne furent pas
aussi avouables que sous le premier, et la triste fin de notre récit
va prouver que l'Angleterre compromit sa gloire en ne respectant pas
celle de Napoléon.
[En marge: Choix de l'île Sainte-Hélène pour le lieu de sa détention.]
On s'occupa d'abord du lieu à désigner pour sa résidence. Désormais la
Méditerranée était condamnée par l'essai qu'on en avait fait. Il
fallait de toute nécessité une mer moins rapprochée. L'océan Indien
était trop éloigné, car il importait à la sécurité générale qu'on pût
avoir des nouvelles fréquentes du redoutable captif. D'ailleurs l'île
de France, la seule qu'on pût choisir dans la mer des Indes, était
trop peuplée et trop fréquentée pour qu'on songeât à en faire un lieu
de détention. Il aurait fallu en effet y mettre Napoléon sous des
verrous afin de pouvoir assurer sa garde, et c'eût été une indignité
dont personne, même alors, n'aurait voulu se rendre coupable. Il y
avait au milieu même de l'Atlantique, dans l'hémisphère sud, à égale
distance des continents d'Afrique et d'Amérique, une île volcanique,
d'accès difficile, dont la stérilité avait toujours repoussé les
colons, et dont la solitude était telle qu'on y pouvait détenir un
prisonnier, quel qu'il fût, sans l'enfermer dans les murs d'une
forteresse. Cette île était celle de Sainte-Hélène, et à cause des
avantages qu'elle offrait comme lieu de détention, elle avait déjà
fixé l'attention des hommes d'État qui cherchaient à éloigner
Napoléon des mers d'Europe. Elle fut unanimement désignée comme le
lieu le plus propre à le détenir, et la Compagnie des Indes la céda à
l'État pour la durée de cette détention. Le climat n'en était pas
réputé insalubre; il était à peu près celui de toutes les îles
intertropicales, et s'il pouvait devenir dangereux pour un habitant
des zones tempérées, c'était uniquement pour celui à qui le vieux
monde avait à peine suffi pour y déployer sa prodigieuse activité.
Mais soyons justes, si on avait voulu trouver une prison proportionnée
à cette activité, il aurait fallu lui rendre le monde, et Napoléon
l'avait assez tourmenté pour qu'on eût le droit de lui en interdire
l'accès pour toujours.
[En marge: Mode de la détention à laquelle Napoléon est condamné.]
[En marge: Le titre d'empereur désormais refusé à Napoléon.]
[En marge: Inconvenance et inconvénient de ce refus.]
On adopta donc Sainte-Hélène. Il fut convenu qu'on chercherait au
centre de l'île, loin de la partie habitée, un lieu assez spacieux
pour que Napoléon pût s'y mouvoir à son aise, s'y promener à pied, à
cheval même, sans s'apercevoir qu'il était prisonnier. Jusque-là tout
était renfermé dans les limites de la nécessité; mais il ne fallait y
ajouter ni les gênes inutiles, ni surtout les humiliations, qui pour
l'illustre captif devaient être aussi cruelles que la captivité même.
Néanmoins le cabinet britannique, obéissant aux mauvaises passions du
temps, déclara que Napoléon, qu'on avait toujours qualifié du titre
d'empereur, même à l'île d'Elbe, ne serait plus appelé dorénavant que
le général Bonaparte. Certes ce titre était bien glorieux, et les plus
grands potentats de la terre auraient pu se consoler de n'en pas avoir
d'autre. Mais refuser à Napoléon le titre qu'il avait porté douze
ans, que le monde entier lui avait reconnu, que l'Angleterre elle-même
lui avait donné en 1806 en traitant à Paris par le ministère de lord
Lauderdale, en 1814 en traitant à Châtillon par le ministère de lord
Castlereagh, était une résolution dépourvue de dignité, et, comme on
le verra, de véritable prudence. Dans ce siècle, où nous avons vu tant
de princes passer du trône dans l'exil, de l'exil sur le trône,
quiconque parlant à Louis XVIII ou à Charles X dépouillés de leur
couronne, eût osé leur refuser leur titre royal, eût été accusé
d'outrager d'augustes infortunes. Il est vrai que ces princes,
héritiers incontestés d'une longue suite de rois, étaient les
représentants de ce qu'il y a de plus respectable au monde, la
possession antique et plusieurs fois séculaire. Mais le génie (au
degré, bien entendu, auquel il s'était manifesté chez Napoléon) était
un titre tout aussi respectable, et les souverains qui avaient puisé
dans ce titre l'excuse de leur humilité devant l'empereur des
Français, de leur empressement à rechercher son alliance, à mêler leur
sang au sien, étaient mal placés pour en nier la valeur morale, et en
ne voulant plus reconnaître chez Napoléon que la force brutale, un
moment heureuse, ils autorisaient les peuples à dire qu'ils n'avaient
eux-mêmes fait autre chose que céder bassement à cette force. En
retirant au vaincu de Waterloo le titre d'empereur, ils ne rendaient
pas Louis XVIII plus légitime ou plus solide sur son trône, au
contraire ils diminuaient le prestige attaché au caractère de la
souveraineté, en prouvant que c'était chose de hasard, qui se donnait
ou s'ôtait selon les caprices de la fortune. On prétendra sans doute
que priver Napoléon de ses titres, c'était après tout lui infliger de
pures souffrances d'amour-propre, qui n'ont guère le droit
d'intéresser la postérité, et sur lesquelles il eût été digne à lui de
se montrer indifférent. Assurément, si l'intention de l'humilier
n'avait pas été évidente, il aurait pu se consoler de n'être plus dans
la langue des vivants que le général Bonaparte; mais on fait au vaincu
qu'on cherche à humilier le devoir de résister à l'humiliation, et de
plus, en refusant à Napoléon les qualifications sous lesquelles il
avait l'habitude d'être désigné, on créait une cause de contestations
incessantes, qui devait ajouter aux rigueurs de sa captivité, et faire
peser sur la mémoire des ministres britanniques un reproche de
persécution, qui n'a pas laissé d'inquiéter leurs enfants, car lorsque
les passions d'un temps sont éteintes, personne ne voudrait avoir
outragé le génie.
[En marge: Mesures de précaution inutiles et humiliantes.]
En conséquence de ces résolutions il fut décidé que Napoléon serait
qualifié du simple titre de général, et considéré comme prisonnier de
guerre; qu'il serait désarmé, que les officiers de sa suite le
seraient également, qu'on lui accorderait seulement trois d'entre eux
pour l'accompagner, en excluant le général Lallemand et le duc de
Rovigo, considérés comme dangereux; qu'on visiterait ses effets et
ceux de ses compagnons, qu'on prendrait l'argent, la vaisselle, les
bijoux précieux dont ils seraient porteurs, afin de les priver de tout
ce qui serait de nature à faciliter une évasion; qu'ils seraient
immédiatement conduits à Sainte-Hélène, où Napoléon pourrait se
mouvoir dans un espace déterminé, assez étendu pour que la promenade
à cheval y fût possible, et que s'il voulait franchir cet espace, il
serait suivi par un officier. Certes, nous le répétons, toutes les
précautions ayant pour but d'empêcher l'illustre captif de s'évader,
étaient de droit, et la juste punition des inquiétudes qu'il causait
au monde: mais lui contester le titre sous lequel la postérité le
reconnaîtra, fouiller ses effets, lui compter ses compagnons d'exil,
lui enlever son épée, c'étaient là d'inutiles indignités; car que
pouvaient-ils à trois, à quatre, à six? que pouvaient-ils avec leurs
épées et quelques mille louis cachés dans leurs bagages? Ah! ce
n'était pas son épée, dont il ne s'était jamais servi, qu'il fallait
demander à Napoléon, mais son génie, et puisqu'on ne pouvait le lui
arracher qu'en le tuant, ce que Blucher avait voulu, ce que les
ministres de la libre Angleterre n'osaient pas vouloir, ce que pas un
des souverains de l'Europe n'aurait ordonné, il fallait l'enchaîner,
l'enchaîner pour le repos universel, mais sans aggraver inutilement le
poids de ses chaînes, sans y ajouter surtout d'inqualifiables
outrages!
[En marge: Napoléon doit voyager sur le _Northumberland_.]
Il fut décidé en outre que, _le Bellérophon_ étant trop vieux pour une
longue traversée, Napoléon serait transféré sur _le Northumberland_,
excellent vaisseau de haut bord, qu'une division composée de bâtiments
de différents échantillons l'escorterait, que l'amiral Cockburn
commanderait cette division, et serait chargé du premier établissement
à faire à Sainte-Hélène pour y recevoir les prisonniers. On recommanda
à l'amirauté de ne mettre à exécuter ces ordres que le temps
absolument nécessaire pour que _le Northumberland_ fût en état de
prendre la mer, car on était incommodé d'avoir à Plymouth un objet de
curiosité passionnée, et on était pressé d'en débarrasser l'Angleterre
et l'Europe.
[En marge: Communication des ordres britanniques à Napoléon.]
[En marge: Sa protestation.]
Ces résolutions à peine adoptées furent mandées à Plymouth, avec ordre
à lord Keith d'en donner communication à celui qu'elles concernaient.
Déjà le bruit en était arrivé par les journaux, et il n'avait point
surpris Napoléon, qui s'attendait bien à ne pas obtenir le traitement
d'un prince inoffensif. Mais ce bruit causa une vive douleur à ses
compagnons d'infortune, qui se virent condamnés ou à se séparer de
lui, ou à s'ensevelir tout vivants dans le tombeau de Sainte-Hélène.
Lord Keith, assisté du sous-secrétaire d'État Bunbury, s'étant
présenté à bord du _Bellérophon_, fit lecture à Napoléon des
résolutions prises à son égard. Napoléon écouta cette lecture avec
froideur et dignité, puis la lecture terminée énuméra à lord Keith,
sans emportement, mais avec fermeté, les raisons qu'il avait de
protester contre les décisions du gouvernement britannique. Il dit
qu'il n'était point prisonnier de guerre, car il s'était transporté
volontairement à bord du _Bellérophon_; qu'il n'y avait pas même été
contraint par la nécessité, car il lui eût été facile de se jeter dans
les rangs de l'armée de la Loire, et de prolonger indéfiniment la
guerre; qu'il aurait même pu en renonçant à la prolonger, choisir
parmi ses ennemis une autre puissance que l'Angleterre pour se livrer
à elle; que s'il s'était abandonné à l'empereur Alexandre, longtemps
son ami personnel, ou à l'empereur François, son beau-père, ni l'un
ni l'autre ne l'auraient traité de la sorte; que c'était pour mettre
fin aux maux de l'humanité qu'il s'était rendu, et par estime pour
l'Angleterre qu'il était venu lui demander asile; qu'elle ne
justifiait pas en ce moment l'honneur qu'il lui avait fait, et que la
conduite qu'elle tenait aujourd'hui envers un ennemi désarmé,
n'ajouterait guère à sa gloire dans l'avenir; qu'il protestait donc
contre l'infraction au droit des gens commise sur sa personne, qu'il
en appelait à la nation anglaise elle-même des actes de son
gouvernement, et surtout à l'histoire qui jugerait sévèrement des
procédés aussi peu généreux. Napoléon dédaigna de s'occuper des points
relatifs à son futur séjour, aux traitements qu'il y recevrait, et
quitta lord Keith avec la fierté qui convenait à sa grandeur, laquelle
ne dépendait ni des caprices de la fortune, ni de la violence de ses
ennemis.
Il fut profondément sensible néanmoins aux indignes détails ajoutés à
cet arrêt de détention perpétuelle prononcé contre lui. Il était trop
clairvoyant pour ne pas reconnaître que cette détention était pour
l'Europe un droit et une nécessité, mais il sentit vivement les
humiliations gratuites par lesquelles on aggravait sa captivité, comme
de songer à lui ôter son épée, son titre souverain et quelques débris
de son naufrage. Il n'en dit rien, mais il résolut de ne point se
prêter aux indignes traitements qu'on voudrait lui infliger, dût-il
être amené ainsi aux dernières extrémités. Son premier projet avait
été de prendre un de ces noms d'emprunt que les princes adoptent
quelquefois pour simplifier leurs relations. Ainsi il avait eu l'idée
de prendre le titre de colonel Muiron, en mémoire d'un brave officier
tué au pont d'Arcole en le couvrant de son corps. Mais dès qu'on lui
contestait le titre que la France lui avait donné, que l'Europe lui
avait reconnu, que sa gloire avait légitimé, il ne voulait point
faciliter à ses ennemis la tâche de l'humilier, ni laisser infirmer de
son consentement le droit que la France avait eu de le choisir pour
chef. Il persista à se qualifier d'Empereur Napoléon. Quant à son
épée, il était déterminé à la passer au travers du corps de celui qui
tenterait de la lui enlever.
[Date en marge: Août 1815.]
[En marge: Choix des compagnons d'exil de Napoléon.]
Lorsqu'il revit ses compagnons d'infortune après ces communications,
il leur parla avec calme, et les pressa instamment de consulter avant
tout leurs intérêts de famille et leurs affections dans le parti
qu'ils avaient à prendre. Il les trouva tous décidés à le suivre
partout où on le transporterait, et aux conditions qu'y mettrait la
haine ombrageuse des vainqueurs de Waterloo. Il regretta beaucoup
l'exclusion prononcée contre les généraux Lallemand et Savary, mais il
n'y avait point à disputer. Il désigna le grand maréchal Bertrand, le
comte de Montholon et le général Gourgaud. Ces désignations avaient
épuisé son droit de choisir ses compagnons de captivité limités à
trois. Il était entendu que les femmes avec leurs enfants ne feraient
pas nombre, qu'elles pourraient accompagner leurs maris, et accroître
ainsi la petite colonie qui allait suivre Napoléon dans son exil.
Cependant, parmi les personnages venus avec lui en Angleterre s'en
trouvait un auquel il tenait, bien qu'il le connût depuis peu de
temps, c'était le comte de Las Cases, homme instruit, de conversation
agréable, sachant bien l'anglais, ayant été jadis officier de marine
et pouvant être fort utile au delà des mers. Napoléon désirait
beaucoup l'emmener à Sainte-Hélène, et lui était prêt à suivre
Napoléon en tous lieux. On profita de ce que les ordres britanniques
en limitant le nombre des compagnons d'exil de Napoléon, n'avaient
parlé que des militaires, pour admettre M. de Las Cases à titre
d'employé civil. On accorda en outre un médecin et douze domestiques.
Ces détails une fois réglés, on disposa tout pour le départ le plus
prochain.
[En marge: Translation de Napoléon du _Bellérophon_ sur le
_Northumberland_.]
[En marge: Lord Keith n'ose pas enlever son épée à Napoléon.]
[En marge: Départ des côtes d'Angleterre.]
[En marge: Dernier regard jeté sur les côtes de France.]