D'après de telles instructions il n'y avait plus à hésiter, et il

fallait adopter une résolution quelconque. Le capitaine français

Besson, commandant le vaisseau neutre danois, persistait dans son

offre, certain de cacher si bien Napoléon que les Anglais ne

pourraient le découvrir; mais Napoléon répugnait toujours à ce mode

d'évasion. Sortir avec les frégates n'était pas devenu plus facile,

bien que le vent fût moins contraire, et dans le doute on envoya une

embarcation pour reconnaître les passes et la position qu'y occupaient

les Anglais. On reprit en outre la proposition fort ingénieuse du

vieil amiral Martin, consistant à remonter la Seudre en canot, à

traverser à cheval la langue de terre qui séparait la Charente de la

Gironde, et à s'embarquer ensuite à bord de la corvette du capitaine

Baudin. Un officier fut dépêché auprès de ce dernier afin de prendre

tous les renseignements nécessaires. Enfin, pour ne négliger aucune

des issues par lesquelles on pouvait se tirer de cette situation si

embarrassante, Napoléon imagina d'envoyer l'un des amis qui

l'accompagnaient auprès de la croisière anglaise, pour savoir si, par

hasard, on n'y aurait pas reçu les sauf-conduits qui n'avaient pas été

transmis de Paris, et surtout si on serait disposé à l'y accueillir

d'une manière à la fois convenable et rassurante. Au fond, Napoléon

inclinait plus à en finir par un acte de confiance envers la nation

britannique, que par une témérité d'un succès peu vraisemblable, et

tentée par des moyens peu conformes à sa gloire. S'il était découvert

caché dans la cale d'un vaisseau neutre, ses ennemis auraient la

double joie de le capturer et de le surprendre dans une position si

peu digne de lui. S'il était arrêté à la suite d'un combat de

frégates, on dirait qu'après avoir fait verser tant de sang pour son

ambition, il venait d'en faire verser encore pour sa personne, et dans

les deux cas on aurait sur lui tous les droits de la guerre. Supposé

même qu'il réussît à gagner l'Amérique, il était sans doute assuré

qu'elle l'accueillerait avec empressement, car il jouissait chez elle

d'une très-grande popularité, mais il n'était pas aussi certain

qu'elle saurait le défendre contre les revendications de l'Europe, qui

ne manquerait pas de le redemander avec menace, de l'exiger même au

besoin par la force. Devait-il, après avoir rempli l'ancien monde des

horreurs de la guerre, les porter jusque dans le nouveau? Bien qu'il

rêvât une vie calme et libre au sein de la vaste nature américaine, il

avait trop de sagacité pour croire que le vieux monde lui laisserait

cet asile, et n'irait pas l'y chercher à tout prix. Il aimait donc

mieux s'adresser aux Anglais, essayer de les piquer d'honneur par un

grand acte de confiance, en se livrant à eux sans y être forcé, et en

tâchant d'obtenir ainsi de leur générosité un asile paisible et

respecté. Ils l'avaient accordé à Louis XVIII, et à tous les princes

qui l'avaient réclamé: refuseraient-ils à lui seul ce qu'ils avaient

accordé à tous les malheureux illustres? Sans doute, il n'était point

un réfugié inoffensif comme Louis XVIII; mais en contractant au nom de

son honneur, au nom de sa gloire, l'engagement de ne plus troubler le

repos du monde, ne pourrait-il pas obtenir qu'on ajoutât foi à sa

parole? D'ailleurs, sans précisément le constituer captif, il était

possible de prendre contre lui des précautions auxquelles il se

prêterait, et qui calmeraient les inquiétudes de l'Europe. S'il

réussissait, il serait au comble de ses voeux, de ceux du moins qu'il

lui était permis de former dans sa détresse, car bien que la liberté

au fond des solitudes américaines lui plût, la vie privée au milieu

d'une des nations les plus civilisées du monde, dans le commerce des

hommes éclairés, lui plaisait davantage. Renoncer à la vie agitée,

terminer sa carrière au sein du repos, de l'amitié, de l'étude, de la

société des gens d'esprit, était son rêve du moment. Quoi qu'il pût

advenir, une telle chance valait à ses yeux la peine d'une tentative,

et il chargea M. de Las Cases qui parlait l'anglais, et le duc de

Rovigo qui avait toute sa confiance, de se transporter à bord du

_Bellérophon_, sur lequel flottait le pavillon du commandant de la

station anglaise, pour y recueillir les informations nécessaires.

[En marge: Mission de M. de Las Cases et du duc de Rovigo auprès du

capitaine Maitland, commandant _le Bellérophon_.]

[En marge: Réponse du capitaine Maitland.]

Dans la nuit du 9 au 10 juillet, MM. de Las Cases et de Rovigo se

rendirent sur un bâtiment léger à bord du _Bellérophon_. Ils y furent

reçus par le capitaine Maitland, commandant de la croisière, avec

infiniment de politesse, mais avec une réserve qui n'était guère de

nature à les éclairer sur les intentions du gouvernement britannique.

Le capitaine Maitland ne connaissait des derniers événements que la

seule bataille de Waterloo. Le départ de Napoléon, sa présence à

Rochefort, étaient des circonstances tout à fait nouvelles pour lui.

Il n'avait point reçu de sauf-conduits, et il en résultait

naturellement qu'il arrêterait tout bâtiment de guerre qui voudrait

forcer le blocus, et visiterait tout bâtiment neutre qui voudrait

l'éluder. Quant à la personne de Napoléon, il n'avait ni ordre, ni

défense de l'accueillir, le cas n'ayant pas été prévu. Mais c'était

chose toute simple qu'il le reçût à son bord, car on reçoit toujours

un ennemi qui se rend, et il ne doutait pas que la nation anglaise ne

traitât l'ancien empereur des Français avec les égards dus à sa gloire

et à sa grandeur passée. Cependant il ne pouvait, à ce sujet, prendre

aucun engagement, étant absolument dépourvu d'instructions pour un cas

aussi extraordinaire et si difficile à prévoir. Du reste, le capitaine

Maitland offrait d'en référer à son supérieur, l'amiral Hotham, qui

croisait actuellement dans la rade de Quiberon. Les deux envoyés de

Napoléon accédèrent à cette proposition, et se retirèrent satisfaits

de la politesse du chef de la station, mais fort peu renseignés sur ce

qu'on pouvait attendre de la générosité britannique. Le capitaine

Maitland les suivit avec _le Bellérophon_, et vint mouiller dans la

rade des Basques, pour être plus en mesure, disait-il, de donner suite

aux communications commencées.

[En marge: Cette réponse laissant Napoléon dans le doute, il songe à

se servir des frégates.]

Le 11, Napoléon reçut le rapport de MM. de Rovigo et de Las Cases,

rapport assez vague comme on le voit, point alarmant sans doute, mais

pas très-rassurant non plus sur les conséquences d'un acte de

confiance envers l'Angleterre. L'officier envoyé pour reconnaître les

pertuis déclara que les Anglais étaient plus rapprochés, plus

vigilants que jamais, et que passer sans être aperçu était à peu près

impossible. Il n'y avait donc que le passage de vive force qui fût

praticable, et pour y réussir, la difficulté véritable était _le

Bellérophon_, qui était venu prendre position dans la rade des

Basques. C'était un vieux soixante-quatorze, marcheur médiocre, et qui

n'était pas un obstacle insurmontable pour deux frégates toutes

neuves, bien armées, montées par des équipages dévoués, et très-fines

voilières. Quant aux autres bâtiments anglais composant la station,

ils étaient de si faible échantillon qu'on n'avait pas à s'en

préoccuper. Il y avait encore d'ailleurs dans le fond de la rade une

corvette et divers petits bâtiments dont on pourrait se servir, et en

ne perdant pas de temps, en faisant acte d'audace, on réussirait

vraisemblablement à franchir le blocus de vive force.

[En marge: Proposition héroïque du capitaine Ponée, commandant _la

Méduse_.]

Napoléon s'adressa aux deux capitaines commandants de _la Saale_ et de

_la Méduse_, pour savoir ce qu'ils pensaient d'une semblable

tentative. Les vents étaient devenus variables, et la difficulté

naissant du temps n'était plus aussi grande. Cette situation provoqua

de la part du capitaine Ponée, commandant de _la Méduse_, une

proposition héroïque. Il soutint qu'on pouvait sortir moyennant un

acte de dévouement, et cet acte il offrait de l'accomplir, en

répondant du succès. Il lèverait l'ancre, disait-il, au coucher du

soleil, moment où soufflait ordinairement une brise favorable à la

sortie. Il irait se placer bord à bord du _Bellérophon_, lui livrerait

un combat acharné, et demeurerait attaché à ses flancs jusqu'à ce

qu'il l'eût mis, en sacrifiant _la Méduse_, dans l'impossibilité de

se mouvoir. Pendant ce temps, _la Saale_ gagnerait la pleine mer, en

laissant derrière elle, ou en mettant hors de combat les faibles

bâtiments qui voudraient s'opposer à sa marche.

[En marge: Motifs qui empêchent Napoléon de l'accepter.]

Ce hardi projet présentait des chances de succès presque assurées, et

Napoléon en jugea ainsi. Mais le capitaine Philibert, qui était chargé

de la partie la moins dangereuse de l'oeuvre, et qui dès lors était

plus libre d'écouter les considérations de la prudence, parut craindre

la responsabilité qui pèserait sur lui s'il vouait à une perte presque

certaine l'un des deux bâtiments placés sous son commandement. Il n'y

aurait eu qu'un égal dévouement de la part des deux capitaines qui

aurait pu décider Napoléon à accepter le sacrifice proposé. Prenant la

main du capitaine Ponée et la serrant affectueusement, il refusa son

offre en lui disant qu'il ne voulait pas pour le salut de sa personne

sacrifier d'aussi braves gens que lui, et qu'il désirait au contraire

qu'ils se conservassent pour la France.--

[En marge: Impossibilité reconnue de gagner la Gironde.]

Dès ce moment il n'y avait plus à songer aux frégates. Restait le

projet d'aller s'embarquer sur la Gironde. L'officier envoyé auprès du

capitaine Baudin était revenu avec des renseignements sous quelques

rapports très-favorables. Le capitaine Baudin déclarait sa corvette

excellente, répondait de sortir avec elle, et de conduire Napoléon où

il voudrait. Malheureusement le trajet par terre était presque

impraticable, car il fallait l'exécuter à travers des campagnes où les

royalistes dominaient complétement. Les esprits y étaient en éveil, et

on courait le danger d'être enlevés si on était peu nombreux, ou

d'avertir les Anglais si on était en nombre suffisant pour se

défendre. Cette issue elle-même était donc presque fermée, tandis que

celle des deux frégates venait de se fermer absolument.

[En marge: Proposition généreuse des officiers de marine, offrant

d'emmener Napoléon sur un chasse-marée.]

Le lendemain 12, Napoléon reçut la visite de son frère, et des

dépêches de Paris qui contenaient le récit des derniers événements. Le

gouvernement provisoire était renversé, M. Fouché était maître de

Paris pour le compte de Louis XVIII, et de nouveaux ordres fort

hostiles étaient à craindre. Dès ce moment il fallait s'éloigner des

rivages de France, n'importe comment, car les Anglais eux-mêmes

étaient moins à redouter pour Napoléon que les émigrés victorieux.

Napoléon quitta donc _la Saale_, les frégates ne pouvant plus être le

moyen de transport qui le conduirait dans un autre hémisphère. Il

reçut les adieux chaleureux des équipages, et se fit débarquer à l'île

d'Aix, où la population l'accueillit comme les jours précédents. Il

fallait enfin prendre un parti, et le prendre tout de suite. Remonter

la Seudre en canot, et traverser à cheval la langue de terre qui

sépare la Charente de la Gironde, était devenu définitivement

impossible, car depuis les dernières nouvelles de Paris, le drapeau

blanc flottait dans les campagnes. Les royalistes y étaient

triomphants et on n'avait aucune espérance de leur échapper. Mais il

surgit une proposition nouvelle tout aussi plausible et tout aussi

héroïque que celle du capitaine Ponée. Le bruit s'étant répandu que

les frégates n'auraient pas l'honneur de sauver Napoléon, par suite de

l'extrême prudence qu'avait montrée l'un des deux capitaines, les

jeunes officiers, irrités, imaginèrent un autre moyen de se dérober à

l'ennemi. Ils offrirent de prendre deux chasse-marée (espèce de gros

canots pontés), de les monter au nombre de quarante à cinquante hommes

résolus, de les conduire à la rame ou à la voile en dehors des passes,

et ensuite de se livrer à la fortune des vents qui pourrait leur faire

rencontrer un bâtiment de commerce dont ils s'empareraient, et qu'ils

obligeraient de les transporter en Amérique. Il était hors de doute

qu'à la faveur de la nuit et à la rame ils passeraient sans être

aperçus. Une grave objection s'élevait cependant contre cette nouvelle

combinaison. Dans ces parages, il était probable que si on ne trouvait

pas immédiatement un bâtiment de commerce, on serait poussé à la côte

d'Espagne, où il y aurait les plus grands dangers à courir.

[En marge: Ce projet, un moment accueilli, est repoussé.]

[En marge: Napoléon prend le parti de se livrer aux Anglais.]

Néanmoins le projet fut accueilli, et ces braves officiers furent

autorisés à tout préparer pour son exécution. Ils choisirent les plus

vigoureux, les plus hardis d'entre eux, s'adjoignirent un nombre

suffisant de matelots d'élite, et le lendemain au soir, 13, ils

amenèrent leurs deux embarcations au mouillage de l'île d'Aix. Le

parti de Napoléon était pris, et il allait essayer de ce mode

d'évasion, lorsqu'une indicible confusion se produisit autour de lui.

Les personnes qui l'accompagnaient étaient nombreuses, et parmi elles

se trouvaient les familles de plusieurs de ses compagnons d'exil.

Celles qui ne partaient pas éprouvaient la douleur de la séparation,

les autres la terreur d'une tentative qui allait les exposer dans de

frêles canots à l'affreuse mer du golfe de Gascogne. Les femmes

sanglotaient. Ce spectacle bouleversa l'âme ordinairement si ferme de

Napoléon. On fit valoir auprès de lui diverses raisons, auxquelles il

ne s'était pas arrêté d'abord, telles que la possibilité, si on ne

rencontrait pas tout de suite un bâtiment de commerce, d'être poussé à

la côte d'Espagne où l'on périrait misérablement, et la très-grande

probabilité aussi d'être aperçu par les Anglais qui ne manqueraient

pas de poursuivre et de saisir les deux canots.--Eh bien, dit-il à la

vue des larmes qui coulaient, finissons-en, et livrons-nous aux

Anglais, puisque de toute manière nous avons si peu de chance de leur

échapper.--Il remercia les braves jeunes gens qui offraient de le

sauver au péril de leur vie, et il résolut de se livrer lui-même le

lendemain à la marine britannique.

[En marge: Nature des engagements pris par le capitaine Maitland.]

Le lendemain 14 il envoya de nouveau à bord du _Bellérophon_ pour

savoir quelle avait été la réponse que le capitaine Maitland avait

reçue de son supérieur l'amiral Hotham, lequel, avons-nous dit,

croisait dans la rade de Quiberon. Ce fut encore M. de Las Cases,

accompagné cette fois du général Lallemand, qui fut chargé de cette

mission. Le capitaine Maitland répéta qu'il était prêt à recevoir

l'empereur Napoléon à son bord, mais sans prendre aucun engagement

formel, puisqu'on n'avait pas eu le temps de demander des instructions

à Londres. Il affirma de nouveau, toujours d'après son opinion

personnelle, que l'Empereur trouverait en Angleterre l'hospitalité que

les fugitifs les plus illustres y avaient obtenue en tout temps. En

parlant ainsi le capitaine Maitland ne prévoyait pas le sort qui

attendait Napoléon en Angleterre, mais évidemment le désir d'attirer à

son bord l'ancien maître du monde, et de pouvoir l'amener à ses

compatriotes émerveillés d'une telle capture, le disposait à promettre

un peu plus qu'il n'espérait, car il ne pouvait pas supposer que le

gouvernement anglais laisserait Napoléon aussi libre que Louis XVIII.

En promettant ainsi un peu plus qu'il n'espérait à des malheureux

enclins à croire plus qu'on ne leur promettait, il contribuait à

produire une illusion qui n'était pas loin d'équivaloir à un mensonge.

Le général Lallemand qui était condamné à mort, ayant demandé s'il

était possible que l'Angleterre livrât au gouvernement français lui et

plusieurs de ses compagnons d'infortune placés dans la même position,

le capitaine Maitland repoussa cette crainte comme un outrage, et

devint sur ce point tout à fait affirmatif, ce qui prouvait qu'il

faisait bien quelque différence entre la situation du général

Lallemand et celle de Napoléon, et qu'il ne méconnaissait pas

complétement le danger auquel celui-ci s'exposait en venant à bord du

_Bellérophon_. Du reste à l'égard de la personne de l'empereur déchu,

il répéta toujours qu'il n'avait aucun pouvoir de s'engager, et qu'il

se bornait à dire comme citoyen anglais ce qu'il présumait de la

magnanimité de sa nation.

[En marge: Impossibilité de prendre un autre parti que celui de se

confier aux Anglais.]

Rassurés par ce langage plus qu'il n'aurait fallu l'être, MM. de Las

Cases et Lallemand revinrent à l'île d'Aix pour informer Napoléon du

résultat de leur mission. Il les écouta avec attention, et forcé qu'il

était de se confier aux Anglais, il vit dans ce qu'on lui rapportait

une raison d'espérer des traitements au moins supportables, et dans sa

détresse c'était tout ce qu'il pouvait se flatter d'obtenir. Cependant

avant de se déterminer il délibéra une dernière fois avec le petit

nombre d'amis qui l'entouraient sur la résolution qu'il s'agissait de

prendre. Tous les moyens d'évasion avaient été proposés, examinés,

abandonnés. Il ne restait plus de choix qu'entre un acte de confiance

envers l'Angleterre ou un acte de désespoir en France, en se rendant à

l'armée de la Loire. On avait des nouvelles de cette armée, on

connaissait ses amers regrets, son exaltation, et on savait que

Napoléon en obtiendrait encore des efforts héroïques. Les moyens

d'aller à elle ne manquaient pas. On avait le régiment de marine de

l'île d'Aix qui était de 1500 hommes, et qui avait fait retentir le

cri significatif: _À l'armée de la Loire!_ On avait la garnison de

Rochefort qui n'était pas moins bien disposée, et en outre quatre

bataillons de fédérés qui offraient leur concours, quoi que Napoléon

voulût tenter. Ces divers détachements composaient une force d'environ

cinq à six mille hommes, avec lesquels Napoléon pourrait traverser en

sûreté la Vendée pour rejoindre l'armée de la Loire, qui eût été ainsi

renforcée d'un gros contingent et surtout de sa présence. Mais ces

facilités ne pouvaient faire oublier la gravité de l'entreprise, et

les nouveaux malheurs qu'on allait verser sur la France. Il n'y avait

en effet d'autre chance que de prolonger inutilement les calamités de

la guerre, pour aboutir à la même catastrophe, avec une plus grande

effusion de sang, et une plus grande aggravation de sort pour les

vaincus. Tout cela était d'une telle évidence, que Napoléon ayant

commis envers la France la faute d'y revenir, ne voulut pas commettre

celle d'y reparaître une troisième fois pour la ruiner complétement.

Il prit donc à ses risques et périls le parti de se rendre aux

Anglais. Il résolut de le faire avec la grandeur qui lui convenait, et

il écrivit au prince régent la lettre suivante, que le général

Gourgaud devait porter en Angleterre et remettre au prince lui-même.

[En marge: Lettre de Napoléon au prince régent.]

«Altesse Royale, écrivait-il, en butte aux factions qui divisent mon

pays et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai

terminé ma carrière politique. Je viens, comme Thémistocle, m'asseoir

au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses

lois que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celle du plus

puissant, du plus constant, du plus généreux de mes ennemis.»

Cette lettre, en tout autre temps, eût certainement touché l'honneur

anglais. Dans l'état des haines, des terreurs que Napoléon inspirait,

elle n'était qu'un appel inutile à une magnanimité tout à fait sourde

en ce moment. Napoléon chargea MM. de Las Cases et Gourgaud de

retourner à bord du _Bellérophon_, d'y annoncer son arrivée pour le

lendemain, et de demander passage pour le général Gourgaud, porteur de

la lettre au prince régent. Ces messieurs, arrivés à bord du

_Bellérophon_, y firent éclater une véritable joie en annonçant la

résolution de Napoléon, et y trouvèrent un accueil conforme au

sentiment qu'ils excitaient. On leur promit de recevoir _l'Empereur_

(car c'est ainsi qu'on s'exprima) avec les honneurs convenables, et de

le transporter tout de suite en Angleterre, accompagné des personnes

qu'il voudrait emmener avec lui. Un bâtiment léger fut donné au

général Gourgaud pour qu'il pût remplir sa mission auprès du prince

régent.

[En marge: Adieux de Napoléon au général Beker.]

[En marge: Arrivée de Napoléon à bord du _Bellérophon_.]

[En marge: Accueil flatteur qu'il y reçoit.]

Le moment était venu pour Napoléon de quitter pour jamais la terre de

France. Le 15 au matin il se disposa à partir de l'île d'Aix, et

adressa au général Beker de touchants adieux.--Général, lui dit-il, je

vous remercie de vos procédés nobles et délicats. Pourquoi vous ai-je

connu si tard? vous n'auriez jamais quitté ma personne. Soyez heureux,

et transmettez à la France l'expression des voeux que je fais pour

elle.--En terminant ces paroles, il serra le général dans ses bras

avec la plus profonde émotion. Celui-ci ayant voulu l'accompagner

jusqu'à bord du _Bellérophon_, Napoléon s'y opposa.--Je ne sais ce que

les Anglais me réservent, lui dit-il, mais s'ils ne répondent pas à ma

confiance, on prétendrait que vous m'avez livré à l'Angleterre.--Cette

parole, qui prouvait qu'en se donnant aux Anglais, Napoléon ne se

faisait pas beaucoup d'illusion, fut suivie de nouveaux témoignages

d'affection pour le général Beker, lequel était en larmes. Il

descendit ensuite au rivage au milieu des cris, des adieux douloureux

de la foule, et s'embarqua avec ses compagnons d'exil dans plusieurs

canots pour se rendre à bord du brick _l'Épervier_. Le capitaine

Maitland l'attendait sous voile, et jusqu'au dernier moment il

manifesta l'anxiété la plus vive, craignant toujours de voir

s'échapper de ses mains le trophée qu'il désirait offrir à ses

compatriotes. Enfin, quand il aperçut _l'Épervier_ se dirigeant vers

_le Bellérophon_, il ne dissimula plus sa joie, et fit mettre son

équipage sous les armes pour recevoir le grand vaincu qui venait lui

apporter sa gloire et ses malheurs. Il descendit jusqu'au bas de

l'échelle du vaisseau pour donner la main à Napoléon, qu'il qualifia

d'_empereur_. Lorsqu'on fut monté sur le pont, il lui présenta son

état-major, comme il eût fait envers le souverain de la France

lui-même. Napoléon répondit avec une dignité tranquille aux politesses

du capitaine Maitland, et lui dit qu'il venait avec confiance chercher

la protection des lois britanniques. Le capitaine répéta que personne

n'aurait jamais à se repentir de s'être confié à la généreuse

Angleterre. Il établit Napoléon le mieux qu'il put à bord du

_Bellérophon_, et lui annonça la visite prochaine de l'amiral Hotham.

Bientôt en effet cet amiral arriva sur le _Superbe_, et se présenta à

Napoléon avec les formes les plus respectueuses. Il le pria de lui

faire l'honneur de visiter le _Superbe_, et d'y dîner. Napoléon y

consentit, et fut traité à bord du _Superbe_ en véritable souverain.

Après y avoir séjourné quelques heures, il repassa sur le

_Bellérophon_, malgré le désir que lui manifesta l'amiral de le

conserver à son bord. Napoléon aurait pu trouver sur le _Superbe_ un

établissement plus commode, mais il craignait d'affliger le capitaine

Maitland qui lui avait montré les plus grands empressements, et qui

semblait fort jaloux de le posséder. Il resta donc sur le

_Bellérophon_, et on fit voile pour l'Angleterre.

Les vents étant faibles, on eut de la peine à gagner la Manche en

remontant les côtes de France. Napoléon se montrait doux et

tranquille, et se promenait sans cesse sur le pont du _Bellérophon_,

observant les manoeuvres, adressant aux marins anglais des questions

auxquelles ceux-ci répondaient avec une extrême déférence, et en lui

conservant tous ses titres. Personne n'eût pu croire, ni à son calme,

ni aux respects qu'il inspirait, qu'il était tombé du plus haut des

trônes dans le plus profond des abîmes!

[En marge: Traversée en Angleterre.]

[En marge: Arrivée à Plymouth.]

[En marge: Fâcheux augures dès qu'on touche au rivage d'Angleterre.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 40 / 59 段