fallait adopter une résolution quelconque. Le capitaine français
Besson, commandant le vaisseau neutre danois, persistait dans son
offre, certain de cacher si bien Napoléon que les Anglais ne
pourraient le découvrir; mais Napoléon répugnait toujours à ce mode
d'évasion. Sortir avec les frégates n'était pas devenu plus facile,
bien que le vent fût moins contraire, et dans le doute on envoya une
embarcation pour reconnaître les passes et la position qu'y occupaient
les Anglais. On reprit en outre la proposition fort ingénieuse du
vieil amiral Martin, consistant à remonter la Seudre en canot, à
traverser à cheval la langue de terre qui séparait la Charente de la
Gironde, et à s'embarquer ensuite à bord de la corvette du capitaine
Baudin. Un officier fut dépêché auprès de ce dernier afin de prendre
tous les renseignements nécessaires. Enfin, pour ne négliger aucune
des issues par lesquelles on pouvait se tirer de cette situation si
embarrassante, Napoléon imagina d'envoyer l'un des amis qui
l'accompagnaient auprès de la croisière anglaise, pour savoir si, par
hasard, on n'y aurait pas reçu les sauf-conduits qui n'avaient pas été
transmis de Paris, et surtout si on serait disposé à l'y accueillir
d'une manière à la fois convenable et rassurante. Au fond, Napoléon
inclinait plus à en finir par un acte de confiance envers la nation
britannique, que par une témérité d'un succès peu vraisemblable, et
tentée par des moyens peu conformes à sa gloire. S'il était découvert
caché dans la cale d'un vaisseau neutre, ses ennemis auraient la
double joie de le capturer et de le surprendre dans une position si
peu digne de lui. S'il était arrêté à la suite d'un combat de
frégates, on dirait qu'après avoir fait verser tant de sang pour son
ambition, il venait d'en faire verser encore pour sa personne, et dans
les deux cas on aurait sur lui tous les droits de la guerre. Supposé
même qu'il réussît à gagner l'Amérique, il était sans doute assuré
qu'elle l'accueillerait avec empressement, car il jouissait chez elle
d'une très-grande popularité, mais il n'était pas aussi certain
qu'elle saurait le défendre contre les revendications de l'Europe, qui
ne manquerait pas de le redemander avec menace, de l'exiger même au
besoin par la force. Devait-il, après avoir rempli l'ancien monde des
horreurs de la guerre, les porter jusque dans le nouveau? Bien qu'il
rêvât une vie calme et libre au sein de la vaste nature américaine, il
avait trop de sagacité pour croire que le vieux monde lui laisserait
cet asile, et n'irait pas l'y chercher à tout prix. Il aimait donc
mieux s'adresser aux Anglais, essayer de les piquer d'honneur par un
grand acte de confiance, en se livrant à eux sans y être forcé, et en
tâchant d'obtenir ainsi de leur générosité un asile paisible et
respecté. Ils l'avaient accordé à Louis XVIII, et à tous les princes
qui l'avaient réclamé: refuseraient-ils à lui seul ce qu'ils avaient
accordé à tous les malheureux illustres? Sans doute, il n'était point
un réfugié inoffensif comme Louis XVIII; mais en contractant au nom de
son honneur, au nom de sa gloire, l'engagement de ne plus troubler le
repos du monde, ne pourrait-il pas obtenir qu'on ajoutât foi à sa
parole? D'ailleurs, sans précisément le constituer captif, il était
possible de prendre contre lui des précautions auxquelles il se
prêterait, et qui calmeraient les inquiétudes de l'Europe. S'il
réussissait, il serait au comble de ses voeux, de ceux du moins qu'il
lui était permis de former dans sa détresse, car bien que la liberté
au fond des solitudes américaines lui plût, la vie privée au milieu
d'une des nations les plus civilisées du monde, dans le commerce des
hommes éclairés, lui plaisait davantage. Renoncer à la vie agitée,
terminer sa carrière au sein du repos, de l'amitié, de l'étude, de la
société des gens d'esprit, était son rêve du moment. Quoi qu'il pût
advenir, une telle chance valait à ses yeux la peine d'une tentative,
et il chargea M. de Las Cases qui parlait l'anglais, et le duc de
Rovigo qui avait toute sa confiance, de se transporter à bord du
_Bellérophon_, sur lequel flottait le pavillon du commandant de la
station anglaise, pour y recueillir les informations nécessaires.
[En marge: Mission de M. de Las Cases et du duc de Rovigo auprès du
capitaine Maitland, commandant _le Bellérophon_.]
[En marge: Réponse du capitaine Maitland.]
Dans la nuit du 9 au 10 juillet, MM. de Las Cases et de Rovigo se
rendirent sur un bâtiment léger à bord du _Bellérophon_. Ils y furent
reçus par le capitaine Maitland, commandant de la croisière, avec
infiniment de politesse, mais avec une réserve qui n'était guère de
nature à les éclairer sur les intentions du gouvernement britannique.
Le capitaine Maitland ne connaissait des derniers événements que la
seule bataille de Waterloo. Le départ de Napoléon, sa présence à
Rochefort, étaient des circonstances tout à fait nouvelles pour lui.
Il n'avait point reçu de sauf-conduits, et il en résultait
naturellement qu'il arrêterait tout bâtiment de guerre qui voudrait
forcer le blocus, et visiterait tout bâtiment neutre qui voudrait
l'éluder. Quant à la personne de Napoléon, il n'avait ni ordre, ni
défense de l'accueillir, le cas n'ayant pas été prévu. Mais c'était
chose toute simple qu'il le reçût à son bord, car on reçoit toujours
un ennemi qui se rend, et il ne doutait pas que la nation anglaise ne
traitât l'ancien empereur des Français avec les égards dus à sa gloire
et à sa grandeur passée. Cependant il ne pouvait, à ce sujet, prendre
aucun engagement, étant absolument dépourvu d'instructions pour un cas
aussi extraordinaire et si difficile à prévoir. Du reste, le capitaine
Maitland offrait d'en référer à son supérieur, l'amiral Hotham, qui
croisait actuellement dans la rade de Quiberon. Les deux envoyés de
Napoléon accédèrent à cette proposition, et se retirèrent satisfaits
de la politesse du chef de la station, mais fort peu renseignés sur ce
qu'on pouvait attendre de la générosité britannique. Le capitaine
Maitland les suivit avec _le Bellérophon_, et vint mouiller dans la
rade des Basques, pour être plus en mesure, disait-il, de donner suite
aux communications commencées.
[En marge: Cette réponse laissant Napoléon dans le doute, il songe à
se servir des frégates.]
Le 11, Napoléon reçut le rapport de MM. de Rovigo et de Las Cases,
rapport assez vague comme on le voit, point alarmant sans doute, mais
pas très-rassurant non plus sur les conséquences d'un acte de
confiance envers l'Angleterre. L'officier envoyé pour reconnaître les
pertuis déclara que les Anglais étaient plus rapprochés, plus
vigilants que jamais, et que passer sans être aperçu était à peu près
impossible. Il n'y avait donc que le passage de vive force qui fût
praticable, et pour y réussir, la difficulté véritable était _le
Bellérophon_, qui était venu prendre position dans la rade des
Basques. C'était un vieux soixante-quatorze, marcheur médiocre, et qui
n'était pas un obstacle insurmontable pour deux frégates toutes
neuves, bien armées, montées par des équipages dévoués, et très-fines
voilières. Quant aux autres bâtiments anglais composant la station,
ils étaient de si faible échantillon qu'on n'avait pas à s'en
préoccuper. Il y avait encore d'ailleurs dans le fond de la rade une
corvette et divers petits bâtiments dont on pourrait se servir, et en
ne perdant pas de temps, en faisant acte d'audace, on réussirait
vraisemblablement à franchir le blocus de vive force.
[En marge: Proposition héroïque du capitaine Ponée, commandant _la
Méduse_.]
Napoléon s'adressa aux deux capitaines commandants de _la Saale_ et de
_la Méduse_, pour savoir ce qu'ils pensaient d'une semblable
tentative. Les vents étaient devenus variables, et la difficulté
naissant du temps n'était plus aussi grande. Cette situation provoqua
de la part du capitaine Ponée, commandant de _la Méduse_, une
proposition héroïque. Il soutint qu'on pouvait sortir moyennant un
acte de dévouement, et cet acte il offrait de l'accomplir, en
répondant du succès. Il lèverait l'ancre, disait-il, au coucher du
soleil, moment où soufflait ordinairement une brise favorable à la
sortie. Il irait se placer bord à bord du _Bellérophon_, lui livrerait
un combat acharné, et demeurerait attaché à ses flancs jusqu'à ce
qu'il l'eût mis, en sacrifiant _la Méduse_, dans l'impossibilité de
se mouvoir. Pendant ce temps, _la Saale_ gagnerait la pleine mer, en
laissant derrière elle, ou en mettant hors de combat les faibles
bâtiments qui voudraient s'opposer à sa marche.
[En marge: Motifs qui empêchent Napoléon de l'accepter.]
Ce hardi projet présentait des chances de succès presque assurées, et
Napoléon en jugea ainsi. Mais le capitaine Philibert, qui était chargé
de la partie la moins dangereuse de l'oeuvre, et qui dès lors était
plus libre d'écouter les considérations de la prudence, parut craindre
la responsabilité qui pèserait sur lui s'il vouait à une perte presque
certaine l'un des deux bâtiments placés sous son commandement. Il n'y
aurait eu qu'un égal dévouement de la part des deux capitaines qui
aurait pu décider Napoléon à accepter le sacrifice proposé. Prenant la
main du capitaine Ponée et la serrant affectueusement, il refusa son
offre en lui disant qu'il ne voulait pas pour le salut de sa personne
sacrifier d'aussi braves gens que lui, et qu'il désirait au contraire
qu'ils se conservassent pour la France.--
[En marge: Impossibilité reconnue de gagner la Gironde.]
Dès ce moment il n'y avait plus à songer aux frégates. Restait le
projet d'aller s'embarquer sur la Gironde. L'officier envoyé auprès du
capitaine Baudin était revenu avec des renseignements sous quelques
rapports très-favorables. Le capitaine Baudin déclarait sa corvette
excellente, répondait de sortir avec elle, et de conduire Napoléon où
il voudrait. Malheureusement le trajet par terre était presque
impraticable, car il fallait l'exécuter à travers des campagnes où les
royalistes dominaient complétement. Les esprits y étaient en éveil, et
on courait le danger d'être enlevés si on était peu nombreux, ou
d'avertir les Anglais si on était en nombre suffisant pour se
défendre. Cette issue elle-même était donc presque fermée, tandis que
celle des deux frégates venait de se fermer absolument.
[En marge: Proposition généreuse des officiers de marine, offrant
d'emmener Napoléon sur un chasse-marée.]
Le lendemain 12, Napoléon reçut la visite de son frère, et des
dépêches de Paris qui contenaient le récit des derniers événements. Le
gouvernement provisoire était renversé, M. Fouché était maître de
Paris pour le compte de Louis XVIII, et de nouveaux ordres fort
hostiles étaient à craindre. Dès ce moment il fallait s'éloigner des
rivages de France, n'importe comment, car les Anglais eux-mêmes
étaient moins à redouter pour Napoléon que les émigrés victorieux.
Napoléon quitta donc _la Saale_, les frégates ne pouvant plus être le
moyen de transport qui le conduirait dans un autre hémisphère. Il
reçut les adieux chaleureux des équipages, et se fit débarquer à l'île
d'Aix, où la population l'accueillit comme les jours précédents. Il
fallait enfin prendre un parti, et le prendre tout de suite. Remonter
la Seudre en canot, et traverser à cheval la langue de terre qui
sépare la Charente de la Gironde, était devenu définitivement
impossible, car depuis les dernières nouvelles de Paris, le drapeau
blanc flottait dans les campagnes. Les royalistes y étaient
triomphants et on n'avait aucune espérance de leur échapper. Mais il
surgit une proposition nouvelle tout aussi plausible et tout aussi
héroïque que celle du capitaine Ponée. Le bruit s'étant répandu que
les frégates n'auraient pas l'honneur de sauver Napoléon, par suite de
l'extrême prudence qu'avait montrée l'un des deux capitaines, les
jeunes officiers, irrités, imaginèrent un autre moyen de se dérober à
l'ennemi. Ils offrirent de prendre deux chasse-marée (espèce de gros
canots pontés), de les monter au nombre de quarante à cinquante hommes
résolus, de les conduire à la rame ou à la voile en dehors des passes,
et ensuite de se livrer à la fortune des vents qui pourrait leur faire
rencontrer un bâtiment de commerce dont ils s'empareraient, et qu'ils
obligeraient de les transporter en Amérique. Il était hors de doute
qu'à la faveur de la nuit et à la rame ils passeraient sans être
aperçus. Une grave objection s'élevait cependant contre cette nouvelle
combinaison. Dans ces parages, il était probable que si on ne trouvait
pas immédiatement un bâtiment de commerce, on serait poussé à la côte
d'Espagne, où il y aurait les plus grands dangers à courir.
[En marge: Ce projet, un moment accueilli, est repoussé.]
[En marge: Napoléon prend le parti de se livrer aux Anglais.]
Néanmoins le projet fut accueilli, et ces braves officiers furent
autorisés à tout préparer pour son exécution. Ils choisirent les plus
vigoureux, les plus hardis d'entre eux, s'adjoignirent un nombre
suffisant de matelots d'élite, et le lendemain au soir, 13, ils
amenèrent leurs deux embarcations au mouillage de l'île d'Aix. Le
parti de Napoléon était pris, et il allait essayer de ce mode
d'évasion, lorsqu'une indicible confusion se produisit autour de lui.
Les personnes qui l'accompagnaient étaient nombreuses, et parmi elles
se trouvaient les familles de plusieurs de ses compagnons d'exil.
Celles qui ne partaient pas éprouvaient la douleur de la séparation,
les autres la terreur d'une tentative qui allait les exposer dans de
frêles canots à l'affreuse mer du golfe de Gascogne. Les femmes
sanglotaient. Ce spectacle bouleversa l'âme ordinairement si ferme de
Napoléon. On fit valoir auprès de lui diverses raisons, auxquelles il
ne s'était pas arrêté d'abord, telles que la possibilité, si on ne
rencontrait pas tout de suite un bâtiment de commerce, d'être poussé à
la côte d'Espagne où l'on périrait misérablement, et la très-grande
probabilité aussi d'être aperçu par les Anglais qui ne manqueraient
pas de poursuivre et de saisir les deux canots.--Eh bien, dit-il à la
vue des larmes qui coulaient, finissons-en, et livrons-nous aux
Anglais, puisque de toute manière nous avons si peu de chance de leur
échapper.--Il remercia les braves jeunes gens qui offraient de le
sauver au péril de leur vie, et il résolut de se livrer lui-même le
lendemain à la marine britannique.
[En marge: Nature des engagements pris par le capitaine Maitland.]
Le lendemain 14 il envoya de nouveau à bord du _Bellérophon_ pour
savoir quelle avait été la réponse que le capitaine Maitland avait
reçue de son supérieur l'amiral Hotham, lequel, avons-nous dit,
croisait dans la rade de Quiberon. Ce fut encore M. de Las Cases,
accompagné cette fois du général Lallemand, qui fut chargé de cette
mission. Le capitaine Maitland répéta qu'il était prêt à recevoir
l'empereur Napoléon à son bord, mais sans prendre aucun engagement
formel, puisqu'on n'avait pas eu le temps de demander des instructions
à Londres. Il affirma de nouveau, toujours d'après son opinion
personnelle, que l'Empereur trouverait en Angleterre l'hospitalité que
les fugitifs les plus illustres y avaient obtenue en tout temps. En
parlant ainsi le capitaine Maitland ne prévoyait pas le sort qui
attendait Napoléon en Angleterre, mais évidemment le désir d'attirer à
son bord l'ancien maître du monde, et de pouvoir l'amener à ses
compatriotes émerveillés d'une telle capture, le disposait à promettre
un peu plus qu'il n'espérait, car il ne pouvait pas supposer que le
gouvernement anglais laisserait Napoléon aussi libre que Louis XVIII.
En promettant ainsi un peu plus qu'il n'espérait à des malheureux
enclins à croire plus qu'on ne leur promettait, il contribuait à
produire une illusion qui n'était pas loin d'équivaloir à un mensonge.
Le général Lallemand qui était condamné à mort, ayant demandé s'il
était possible que l'Angleterre livrât au gouvernement français lui et
plusieurs de ses compagnons d'infortune placés dans la même position,
le capitaine Maitland repoussa cette crainte comme un outrage, et
devint sur ce point tout à fait affirmatif, ce qui prouvait qu'il
faisait bien quelque différence entre la situation du général
Lallemand et celle de Napoléon, et qu'il ne méconnaissait pas
complétement le danger auquel celui-ci s'exposait en venant à bord du
_Bellérophon_. Du reste à l'égard de la personne de l'empereur déchu,
il répéta toujours qu'il n'avait aucun pouvoir de s'engager, et qu'il
se bornait à dire comme citoyen anglais ce qu'il présumait de la
magnanimité de sa nation.
[En marge: Impossibilité de prendre un autre parti que celui de se
confier aux Anglais.]
Rassurés par ce langage plus qu'il n'aurait fallu l'être, MM. de Las
Cases et Lallemand revinrent à l'île d'Aix pour informer Napoléon du
résultat de leur mission. Il les écouta avec attention, et forcé qu'il
était de se confier aux Anglais, il vit dans ce qu'on lui rapportait
une raison d'espérer des traitements au moins supportables, et dans sa
détresse c'était tout ce qu'il pouvait se flatter d'obtenir. Cependant
avant de se déterminer il délibéra une dernière fois avec le petit
nombre d'amis qui l'entouraient sur la résolution qu'il s'agissait de
prendre. Tous les moyens d'évasion avaient été proposés, examinés,
abandonnés. Il ne restait plus de choix qu'entre un acte de confiance
envers l'Angleterre ou un acte de désespoir en France, en se rendant à
l'armée de la Loire. On avait des nouvelles de cette armée, on
connaissait ses amers regrets, son exaltation, et on savait que
Napoléon en obtiendrait encore des efforts héroïques. Les moyens
d'aller à elle ne manquaient pas. On avait le régiment de marine de
l'île d'Aix qui était de 1500 hommes, et qui avait fait retentir le
cri significatif: _À l'armée de la Loire!_ On avait la garnison de
Rochefort qui n'était pas moins bien disposée, et en outre quatre
bataillons de fédérés qui offraient leur concours, quoi que Napoléon
voulût tenter. Ces divers détachements composaient une force d'environ
cinq à six mille hommes, avec lesquels Napoléon pourrait traverser en
sûreté la Vendée pour rejoindre l'armée de la Loire, qui eût été ainsi
renforcée d'un gros contingent et surtout de sa présence. Mais ces
facilités ne pouvaient faire oublier la gravité de l'entreprise, et
les nouveaux malheurs qu'on allait verser sur la France. Il n'y avait
en effet d'autre chance que de prolonger inutilement les calamités de
la guerre, pour aboutir à la même catastrophe, avec une plus grande
effusion de sang, et une plus grande aggravation de sort pour les
vaincus. Tout cela était d'une telle évidence, que Napoléon ayant
commis envers la France la faute d'y revenir, ne voulut pas commettre
celle d'y reparaître une troisième fois pour la ruiner complétement.
Il prit donc à ses risques et périls le parti de se rendre aux
Anglais. Il résolut de le faire avec la grandeur qui lui convenait, et
il écrivit au prince régent la lettre suivante, que le général
Gourgaud devait porter en Angleterre et remettre au prince lui-même.
[En marge: Lettre de Napoléon au prince régent.]
«Altesse Royale, écrivait-il, en butte aux factions qui divisent mon
pays et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai
terminé ma carrière politique. Je viens, comme Thémistocle, m'asseoir
au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses
lois que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celle du plus
puissant, du plus constant, du plus généreux de mes ennemis.»
Cette lettre, en tout autre temps, eût certainement touché l'honneur
anglais. Dans l'état des haines, des terreurs que Napoléon inspirait,
elle n'était qu'un appel inutile à une magnanimité tout à fait sourde
en ce moment. Napoléon chargea MM. de Las Cases et Gourgaud de
retourner à bord du _Bellérophon_, d'y annoncer son arrivée pour le
lendemain, et de demander passage pour le général Gourgaud, porteur de
la lettre au prince régent. Ces messieurs, arrivés à bord du
_Bellérophon_, y firent éclater une véritable joie en annonçant la
résolution de Napoléon, et y trouvèrent un accueil conforme au
sentiment qu'ils excitaient. On leur promit de recevoir _l'Empereur_
(car c'est ainsi qu'on s'exprima) avec les honneurs convenables, et de
le transporter tout de suite en Angleterre, accompagné des personnes
qu'il voudrait emmener avec lui. Un bâtiment léger fut donné au
général Gourgaud pour qu'il pût remplir sa mission auprès du prince
régent.
[En marge: Adieux de Napoléon au général Beker.]
[En marge: Arrivée de Napoléon à bord du _Bellérophon_.]
[En marge: Accueil flatteur qu'il y reçoit.]
Le moment était venu pour Napoléon de quitter pour jamais la terre de
France. Le 15 au matin il se disposa à partir de l'île d'Aix, et
adressa au général Beker de touchants adieux.--Général, lui dit-il, je
vous remercie de vos procédés nobles et délicats. Pourquoi vous ai-je
connu si tard? vous n'auriez jamais quitté ma personne. Soyez heureux,
et transmettez à la France l'expression des voeux que je fais pour
elle.--En terminant ces paroles, il serra le général dans ses bras
avec la plus profonde émotion. Celui-ci ayant voulu l'accompagner
jusqu'à bord du _Bellérophon_, Napoléon s'y opposa.--Je ne sais ce que
les Anglais me réservent, lui dit-il, mais s'ils ne répondent pas à ma
confiance, on prétendrait que vous m'avez livré à l'Angleterre.--Cette
parole, qui prouvait qu'en se donnant aux Anglais, Napoléon ne se
faisait pas beaucoup d'illusion, fut suivie de nouveaux témoignages
d'affection pour le général Beker, lequel était en larmes. Il
descendit ensuite au rivage au milieu des cris, des adieux douloureux
de la foule, et s'embarqua avec ses compagnons d'exil dans plusieurs
canots pour se rendre à bord du brick _l'Épervier_. Le capitaine
Maitland l'attendait sous voile, et jusqu'au dernier moment il
manifesta l'anxiété la plus vive, craignant toujours de voir
s'échapper de ses mains le trophée qu'il désirait offrir à ses
compatriotes. Enfin, quand il aperçut _l'Épervier_ se dirigeant vers
_le Bellérophon_, il ne dissimula plus sa joie, et fit mettre son
équipage sous les armes pour recevoir le grand vaincu qui venait lui
apporter sa gloire et ses malheurs. Il descendit jusqu'au bas de
l'échelle du vaisseau pour donner la main à Napoléon, qu'il qualifia
d'_empereur_. Lorsqu'on fut monté sur le pont, il lui présenta son
état-major, comme il eût fait envers le souverain de la France
lui-même. Napoléon répondit avec une dignité tranquille aux politesses
du capitaine Maitland, et lui dit qu'il venait avec confiance chercher
la protection des lois britanniques. Le capitaine répéta que personne
n'aurait jamais à se repentir de s'être confié à la généreuse
Angleterre. Il établit Napoléon le mieux qu'il put à bord du
_Bellérophon_, et lui annonça la visite prochaine de l'amiral Hotham.
Bientôt en effet cet amiral arriva sur le _Superbe_, et se présenta à
Napoléon avec les formes les plus respectueuses. Il le pria de lui
faire l'honneur de visiter le _Superbe_, et d'y dîner. Napoléon y
consentit, et fut traité à bord du _Superbe_ en véritable souverain.
Après y avoir séjourné quelques heures, il repassa sur le
_Bellérophon_, malgré le désir que lui manifesta l'amiral de le
conserver à son bord. Napoléon aurait pu trouver sur le _Superbe_ un
établissement plus commode, mais il craignait d'affliger le capitaine
Maitland qui lui avait montré les plus grands empressements, et qui
semblait fort jaloux de le posséder. Il resta donc sur le
_Bellérophon_, et on fit voile pour l'Angleterre.
Les vents étant faibles, on eut de la peine à gagner la Manche en
remontant les côtes de France. Napoléon se montrait doux et
tranquille, et se promenait sans cesse sur le pont du _Bellérophon_,
observant les manoeuvres, adressant aux marins anglais des questions
auxquelles ceux-ci répondaient avec une extrême déférence, et en lui
conservant tous ses titres. Personne n'eût pu croire, ni à son calme,
ni aux respects qu'il inspirait, qu'il était tombé du plus haut des
trônes dans le plus profond des abîmes!
[En marge: Traversée en Angleterre.]
[En marge: Arrivée à Plymouth.]
[En marge: Fâcheux augures dès qu'on touche au rivage d'Angleterre.]