Irritation des Bourbons et des généraux ennemis contre M. Fouché,

accusé d'avoir fait évader Napoléon. -- Voyage de Napoléon à

Rochefort. -- Accueil qu'il reçoit sur la route et à Rochefort

même. -- Il prolonge son séjour sur la côte, dans l'espoir de

quelque événement imprévu. -- Un moment il songe à se jeter dans

les rangs de l'armée de la Loire. -- Il y renonce. -- Divers

moyens d'embarquement proposés. -- Napoléon finit par les rejeter

tous, et envoie un message à la croisière anglaise. -- Le

capitaine Maitland, commandant _le Bellérophon_, répond à ce

message qu'il n'a pas d'instructions, mais qu'il suppose que la

nation britannique accordera à Napoléon une hospitalité digne

d'elle et de lui. -- Napoléon prend le parti de se rendre à bord

du _Bellérophon_. -- Accueil qu'il y reçoit. -- Voyage aux côtes

d'Angleterre. -- Curiosité extraordinaire dont Napoléon devient

l'objet de la part des Anglais. -- Décisions du ministère

britannique à son égard. -- On choisit l'île Sainte-Hélène pour

le lieu de sa détention. -- Il y sera considéré comme simple

général, gardé à vue, et réduit à trois compagnons d'exil. --

Napoléon est transféré du _Bellérophon_ à bord du

_Northumberland_. -- Ses adieux à la France et aux amis qui ne

peuvent le suivre. -- Voyage à travers l'Atlantique. -- Soins

dont Napoléon est l'objet de la part des marins anglais. -- Ses

occupations pendant la traversée. -- Il raconte sa vie, et sur

les instances de ses compagnons, il commence à l'écrire en la

leur dictant. -- Longueur de cette navigation. -- Arrivée à

Sainte-Hélène après soixante-dix jours de traversée. -- Aspect de

l'île. -- Sa constitution, son sol et son climat. -- Débarquement

de Napoléon. -- Son premier établissement à _Briars_. -- Pour la

première fois se trouvant à terre, il est soumis à une

surveillance personnelle et continue. -- Déplaisir qu'il en

éprouve. -- Premières nouvelles d'Europe. -- Vif intérêt de

Napoléon pour Ney, La Bédoyère, Lavallette, Drouot. -- Après deux

mois, Napoléon est transféré à _Longwood_. -- Logement qu'il y

occupe. -- Précautions employées pour le garder. -- Sa vie et ses

occupations à Longwood. -- Napoléon prend bientôt son séjour en

aversion, et n'apprécie pas assez les soins de l'amiral Cockburn

pour lui. -- Au commencement de 1816, sir Hudson Lowe est envoyé

à Sainte-Hélène en qualité de gouverneur. -- Caractère de ce

gouverneur et dispositions dans lesquelles il arrive. -- Sa

première entrevue avec Napoléon accompagnée d'incidents fâcheux.

-- Sir Hudson Lowe craint de mériter le reproche encouru par

l'amiral Cockburn, de céder à l'influence du prisonnier. -- Il

fait exécuter les règlements à la rigueur. -- Diverses causes de

tracasseries. -- Indigne querelle au sujet des dépenses de

Longwood. -- Napoléon fait vendre son argenterie. -- Départ de

l'amiral Cockburn, et arrivée d'un nouvel amiral, sir Pulteney

Malcolm. -- Excellent caractère de cet officier. -- Ses inutiles

efforts pour amener un rapprochement entre Napoléon et sir Hudson

Lowe. -- Napoléon s'emporte et outrage sir Hudson Lowe. --

Rupture définitive. -- Amertumes de la vie de Napoléon. -- Ses

occupations. -- Ses explications sur son règne. -- Ses travaux

historiques. -- Fin de 1816. -- M. de Las Cases est expulsé de

Sainte-Hélène. -- Tristesse qu'en éprouve Napoléon. -- Le premier

de l'an à Sainte-Hélène. -- Année 1817. -- Ne voulant pas être

suivi lorsqu'il monte à cheval, Napoléon ne prend plus

d'exercice, et sa santé en souffre. -- Il reçoit des nouvelles

d'Europe. -- Sa famille lui offre sa fortune et sa présence. --

Napoléon refuse. -- Visites de quelques Anglais et leurs

entretiens avec Napoléon. -- Hudson Lowe inquiet pour la santé de

Napoléon, au lieu de lui offrir _Plantation-House_, fait

construire une maison nouvelle. -- Année 1818. -- Conversations

de Napoléon sur des sujets de littérature et de religion. --

Départ du général Gourgaud. -- Napoléon est successivement privé

de l'amiral Malcolm et du docteur O'Meara. -- Motifs du départ de

ce dernier. -- Napoléon se trouve sans médecin. -- Instances

inutiles de sir Hudson Lowe pour lui faire accepter un médecin

anglais. -- Année 1819. -- La santé de Napoléon s'altère par le

défaut d'exercice. -- Ses jambes enflent, et de fréquents

vomissements signalent une maladie à l'estomac. -- On obtient de

lui qu'il fasse quelques promenades à cheval. -- Sa santé

s'améliore un peu. -- Napoléon oublie sa propre histoire pour

s'occuper de celle des grands capitaines. -- Ses travaux sur

César, Turenne, le grand Frédéric. -- La santé de Napoléon

recommence bientôt à décliner. -- Difficulté de le voir et de

constater sa présence. -- Indigne tentative de sir Hudson Lowe

pour forcer sa porte. -- Année 1820. -- Arrivée à Sainte-Hélène

d'un médecin et de deux prêtres envoyés par le cardinal Fesch. --

Napoléon les trouve fort insuffisants, et se sert des deux

prêtres pour faire dire la messe à Longwood tous les dimanches.

-- Satisfaction morale qu'il y trouve. -- Sur les instances du

docteur Antomarchi, Napoléon ne pouvant se décider à monter à

cheval, parce qu'il était suivi, se livre à l'occupation du

jardinage. -- Travaux à son jardin exécutés par lui et ses

compagnons d'exil. -- Cette occupation remplit une partie de

l'année 1820. -- Napoléon y retrouve un peu de santé. -- Ce

retour de santé n'est que momentané. -- Bientôt il ressent de

vives souffrances d'estomac, ses jambes enflent, ses forces

s'évanouissent, et il décline rapidement. -- Satisfaction qu'il

éprouve en voyant approcher la mort. -- Son testament, son

agonie, et sa mort le 5 mai 1821. -- Ses funérailles. --

Appréciation du génie et du caractère de Napoléon. -- Son

caractère naturel et son caractère acquis sous l'influence des

événements. -- Ses qualités privées. -- Son génie comme

législateur, administrateur et capitaine. -- Place qu'il occupe

parmi les grands hommes de guerre. -- Progrès de l'art militaire

depuis les anciens jusqu'à la Révolution française. -- Alexandre,

Annibal, César, Charlemagne, les Nassau, Gustave-Adolphe, Condé,

Turenne, Vauban, Frédéric et Napoléon. -- À quel point Napoléon a

porté l'art militaire. -- Comparaison de Napoléon avec les

principaux grands hommes de tous les siècles sous le rapport de

l'ensemble des talents et des destinées. -- Leçons qui résultent

de sa vie. -- Fin de cette histoire.

[Date en marge: Juillet 1815.]

[En marge: Mécontentement témoigné à M. Fouché pour avoir laissé

évader Napoléon.]

[En marge: M. Fouché promet de changer les ordres donnés, et ne les

change pas.]

Au milieu de la joie qu'ils éprouvaient de leur entrée à Paris, les

Bourbons et les représentants des cours étrangères avaient tout à coup

ressenti un chagrin des plus vifs en apprenant que Napoléon avait

réussi à s'évader. Ni les uns ni les autres ne se croyaient en sûreté

si le grand perturbateur du monde demeurait libre, et dans leur

trouble ils ne savaient pas encore si sa mort ne serait pas un

sacrifice dû à la sécurité générale. Le malheur de cette évasion était

imputé à M. Fouché, et on oubliait déjà qu'il venait de livrer les

portes de Paris, pour lui reprocher amèrement de n'avoir pas livré

Napoléon, ce qui était une occasion de dire qu'il trahissait tous les

partis. Aussi les Bourbons et les alliés en étaient-ils venus d'un

engouement extrême à un violent déchaînement contre leur favori de ces

derniers jours. M. de Talleyrand et le duc de Wellington avaient seuls

osé défendre M. Fouché, en disant qu'après tout il leur avait ouvert

Paris, et que si l'évasion de Napoléon était la condition de ce

service, il ne fallait pas trop se plaindre. Malgré leurs sages

réflexions, on s'était fort emporté aux Tuileries, et M. Fouché appelé

devant le Roi, le soir même de l'entrée à Paris, c'est-à-dire le 8

juillet, n'avait pas osé soutenir la bonne action qu'il avait faite

le 6, en réitérant l'ordre d'obliger Napoléon à quitter Rochefort. Il

s'en était au contraire humblement défendu, et sur les instances de

Louis XVIII il avait promis de faire son possible pour ressaisir le

redoutable fugitif, soit sur terre, soit sur mer. Néanmoins il n'avait

pas tenu parole, et rentré au ministère de la police, il n'avait pas

expédié de courrier, laissant ainsi toute leur valeur à ses ordres

antérieurs. Quand on a le courage du bien, il faudrait en avoir la

fierté. Pourtant mieux vaut encore le faire, lors même que par

faiblesse ou intérêt on n'a pas la force de s'en vanter.

[En marge: Voyage de Napoléon à travers la France.]

[En marge: Son séjour à Niort.]

[En marge: Son arrivée à Rochefort.]

Napoléon avait quitté la Malmaison le 29 juin, à cinq heures. La

chaleur était suffocante, et les compagnons de Napoléon, muets et

profondément tristes, respectaient son silence. Arrivé à Rambouillet

il voulut y passer la nuit pour se reposer, disait-il, mais en réalité

pour s'éloigner plus lentement de ce trône, duquel il venait de

descendre pour tomber dans une affreuse captivité. Un regret, une

simple réflexion de ces hommes qui en présence des armées ennemies

s'étaient privés de son épée, pouvaient lui rendre le commandement, et

il y tenait plus qu'au trône même. Après avoir attendu la nuit et la

matinée du 30 juin, il partit au milieu du jour, traversa Tours le

lendemain 1er juillet, entretint le préfet quelques instants, prit

ensuite la route de Poitiers, s'arrêta en dehors de la ville pendant

les heures de la grande chaleur, fut exposé en traversant

Saint-Maixent à quelque danger de la part de la populace vendéenne, et

arriva dans la soirée à Niort, sans avoir proféré une parole pendant

ce long trajet. Reconnu dans cette ville, il y devint l'objet d'un

intérêt ardent, car la population, suivant le langage du pays, était

_bleue_, par haine des _blancs_ dont elle était entourée. Il y avait à

Niort des troupes impériales envoyées sur les lieux pour la répression

des insurgés, et Napoléon s'y trouvait en parfaite sûreté. La petite

hôtellerie où il était descendu fut bientôt entourée de soldats, de

gens du peuple, de bourgeois, criant: _Vive l'Empereur!_ et demandant

avec instance à le voir. Malgré son peu de penchant à se montrer, il

consentit à paraître à une fenêtre, et sa présence provoqua des

acclamations, qui dilatèrent un moment son coeur profondément

serré.--Restez avec nous, lui criait-on de toute part, et à ces cris

on ajoutait la promesse de le bien défendre.--Le préfet vint lui-même

le supplier de prendre gîte à la préfecture, et il se rendit à tant de

témoignages assurément bien désintéressés. Il passa ainsi la journée

du 2 juillet à Niort, au milieu d'une émotion inexprimable qu'il

partageait, et à laquelle il n'avait guère le désir de se soustraire.

Cependant le 3 au matin le général Beker, toujours plein de respect et

de déférence, lui fit sentir le danger de ces lenteurs, car d'un

instant à l'autre la rade de Rochefort pouvait être bloquée, et il lui

deviendrait impossible alors de gagner les États-Unis. Il se décida

donc à partir, malgré la peine qu'il éprouvait à quitter une

population si amicale et si hospitalière. Il s'éloigna en cachant dans

ses mains son visage vivement ému, et fut escorté par la cavalerie,

qui le suivit aussi loin que les forces des chevaux le permirent. Il

entra dans Rochefort le 3 juillet au soir.

[En marge: Accueil qu'il y reçoit.]

[En marge: Napoléon est disposé à gagner du temps.]

Le préfet maritime, M. de Bonnefoux, comprenait ses devoirs comme le

général Beker. Il voulait obéir au gouvernement, mais en lui obéissant

conserver tous les respects dus au grand homme que la fortune venait

de mettre à sa discrétion pour quelques jours. La population

partageait les sentiments de celle de Niort. Elle avait de véritables

obligations à Napoléon, qui avait fait exécuter de vastes travaux sur

son territoire, et elle renfermait dans son sein une multitude de

marins sortis récemment des prisons d'Angleterre. Il y avait en outre

à Rochefort un régiment de marine caserné à l'île d'Aix, une garnison

nombreuse, 1,500 gardes nationaux d'élite, beaucoup de gendarmerie

réunie pour la répression des royalistes, et par conséquent tous les

moyens de protéger l'Empereur déchu, de le seconder même dans une

dernière témérité. Le matin du 4 la nouvelle de l'arrivée de Napoléon

s'étant répandue, les habitants s'assemblèrent sous ses fenêtres,

demandèrent à le voir, et dès qu'il parut poussèrent des cris

frénétiques de _Vive l'Empereur!_ Fort touché de cet accueil, Napoléon

les remercia de la main, et rassuré par le spectacle qu'il avait sous

les yeux, certain qu'au milieu d'hommes aussi bien disposés il

n'aurait aucun danger à courir, il résolut de s'arrêter quelques jours

afin de réfléchir mûrement au parti qu'il avait à prendre. Quitter

définitivement le sol de la France, et cette fois pour toujours, était

pour lui le plus cruel des sacrifices. Il ne comprenait pas qu'en

présence de l'Europe en armes, les hommes qui gouvernaient eussent

refusé son concours même à titre de simple général. Il se disait

qu'au dernier moment l'armée raisonnerait peut-être d'une manière

différente, et, semblable au condamné à mort, il s'attachait aux

moindres espérances, même aux plus invraisemblables. Une telle

disposition devait le porter à perdre du temps, car le temps perdu sur

la côte de France pourrait être du temps gagné, en faisant naître un

accident imprévu, tel qu'un acte de désespoir de l'armée par exemple,

qui l'appellerait encore à se mettre à sa tête.

[En marge: Danger du temps perdu pour son embarquement.]

[En marge: État des deux frégates destinées à le transporter.]

Toutefois si le temps en s'écoulant donnait quelque chance à un retour

vers lui (retour du reste bien peu probable), il ôtait toute chance

d'échapper aux Anglais, et de se dérober à une dure captivité. Il

n'était pas possible en effet que les nombreux émissaires qui

communiquaient sans cesse avec la flotte anglaise, ne fissent pas

connaître l'arrivée de Napoléon à Rochefort, et ne rendissent pas plus

étroit le blocus de la côte. Jusqu'au 29 juin la croisière avait paru

peu nombreuse et même assez éloignée, mais depuis ce jour-là elle

s'était rapprochée des deux pertuis (pertuis Breton et pertuis

d'Antioche), par lesquels Rochefort communique avec la mer. Les

frégates _la Saale_ et _la Méduse_, de construction récente, réputées

les meilleures marcheuses de la marine française, montées par des

équipages excellents et tout à fait dévoués, étaient en rade, prêtes à

faire voile au premier signal. Les ordres du gouvernement provisoire,

renouvelés tout récemment, prescrivaient d'obéir à l'empereur

Napoléon, de le transporter partout où il voudrait, excepté sur les

côtes de France. Le commandant de _la Saale_, le capitaine Philibert,

ayant les deux frégates sous ses ordres, était un marin expérimenté,

fidèle à ses devoirs, mais moins audacieux que son second, le

capitaine Ponée, commandant de _la Méduse_, et disposé à tout tenter

pour déposer Napoléon en terre libre. Ce brave officier y voyait un

devoir à remplir envers le malheur et envers la gloire de la France,

personnifiée à ses yeux dans la personne de Napoléon, qui ne lui

semblait pas moins glorieux pour être aujourd'hui le vaincu de

Waterloo.

[En marge: Conseil de marins afin d'examiner les divers moyens qui

restent à Napoléon pour traverser l'Atlantique.]

[En marge: Offre d'un vaisseau danois.]

[En marge: Projet d'embarquement sur la Gironde.]

À peine arrivé, Napoléon voulut qu'on examinât dans un conseil de

marine les divers partis à prendre pour se soustraire à la croisière

anglaise, et gagner la pleine mer. Le préfet maritime appela à ce

conseil les marins les plus expérimentés du pays, et entre autres

l'amiral Martin, vieil officier de la guerre d'Amérique, fort négligé

sous l'Empire, mais qui se conduisit en cette occasion comme s'il eût

toujours été comblé de faveurs. Malgré le rapprochement de la

croisière anglaise, les deux frégates étaient réputées si bonnes

voilières, qu'on ne doutait pas, une fois les pertuis franchis, de les

voir échapper à toutes les poursuites de l'ennemi. Mais il eût fallu

pour cela des vents favorables, et malheureusement les vents se

montraient obstinément contraires. Un capitaine de vaisseau danois,

Français de naissance, réduit à servir en Danemark faute d'emploi dans

sa patrie, offrait de transporter Napoléon en Amérique, et de le

cacher si bien que les Anglais ne pussent le découvrir. Il demandait

seulement qu'on indemnisât ses armateurs du dommage qui pourrait

résulter pour eux d'une semblable expédition. Tout annonçait la

parfaite bonne foi de ce brave homme, mais il répugnait à Napoléon de

s'enfoncer dans la cale d'un vaisseau neutre, et de s'exposer à être

surpris dans une position peu digne de lui. L'amiral Martin imagina

une autre combinaison. Il y avait aux bouches de la Gironde une

corvette bien armée, et montée par un officier d'une rare audace, le

capitaine Baudin (depuis amiral Baudin), ayant déjà perdu un bras au

feu, et capable des actes les plus téméraires. Il était facile de

remonter de la Charente dans la Seudre, sur un canot bien armé, et

puis en faisant un trajet de quelques lieues dans les terres,

d'atteindre Royan, où Napoléon pourrait s'embarquer. La Gironde

attirant alors beaucoup moins que la Charente l'attention des Anglais,

il y avait grande chance de gagner la pleine mer, et d'aborder sain et

sauf aux rivages d'Amérique.

[En marge: Arrivée de Joseph: il apporte les voeux de l'armée de la

Loire.]

Cette combinaison ingénieuse parut convenir à Napoléon, et, sans

l'adopter définitivement, il fut décidé qu'on examinerait si elle

était praticable. Pendant ce temps, des vents favorables pouvaient se

lever, et il n'était même pas impossible qu'on reçut les sauf-conduits

demandés au duc de Wellington. C'étaient là de spécieux prétextes pour

perdre du temps, prétextes qui plaisaient à Napoléon plus qu'il ne se

l'avouait à lui-même. En ce moment son frère Joseph, après avoir couru

plus d'un péril, venait d'arriver à Rochefort. Il avait vu les

colonnes de l'armée française en marche vers la Loire, et il avait

recueilli les discours de la plupart de ses chefs, lesquels

demandaient instamment que Napoléon se mît à leur tête, et en

prolongeant la guerre essayât d'en appeler de Waterloo à quelque

événement heureux, toujours possible sous son commandement.

Ces nouvelles agitèrent fortement Napoléon, et il y avait de quoi. Il

est certain qu'en approchant des provinces de l'Ouest, l'armée

française réunie à tout ce qui avait été envoyé dans ces provinces,

devait s'élever à 80 mille hommes, que placée derrière la Loire elle

avait bien des moyens de disputer cette ligne aux ennemis qui

s'affaibliraient à mesure qu'ils s'enfonceraient en France, et qu'en

se battant avec le désespoir de 1814 elle pouvait remporter quelque

victoire féconde en conséquences. Perdus pour perdus, les chefs

militaires les plus compromis, ayant Napoléon à leur tête, n'avaient

pas mieux à faire que de risquer ce dernier effort, qui, à leurs yeux,

aux yeux de la nation, aurait pour excuse le désir d'arracher la

France aux mains de l'étranger.

[En marge: Napoléon examine s'il doit se rendre à l'armée de la

Loire.]

[En marge: Il y renonce.]

Napoléon se mit à peser les diverses chances qui s'offraient encore,

et si chaque fois qu'il abordait ce sujet il était animé d'une vive

ardeur, cette ardeur s'éteignait bientôt à la réflexion. À tenter une

telle aventure il aurait dû le faire à Paris, quand il avait encore le

pouvoir dans les mains et toutes les ressources de la France à sa

disposition. Mais maintenant qu'il avait abdiqué, qu'il avait

abandonné le pouvoir légal, qu'en face des Bourbons rentrés à Paris il

n'était plus qu'un rebelle, que retiré derrière la Loire il aurait la

France non-seulement partagée moralement comme la veille de

l'abdication, mais partagée matériellement, les probabilités de

succès étaient devenues absolument nulles. Sans doute il ferait durer

la lutte, mais en couvrant le pays de ruines, et en étendant les

horreurs de la guerre du nord de la France qui seul les avait connues,

au centre, au midi qui ne les avaient ressenties que par la

conscription. Napoléon se dit donc à lui-même qu'il était trop tard,

et qu'à risquer un coup de désespoir il aurait fallu le faire en

arrivant à Paris, et en dissolvant le jour même la Chambre des

représentants. Pourtant ce n'était pas d'un seul coup que l'idée d'une

dernière tentative pouvait sortir définitivement de l'esprit de

Napoléon. Quand il l'avait écartée, elle revenait après quelques

heures d'abandon, ravivée par l'abandon même, et par l'horreur de la

situation qu'il entrevoyait. Il laissa s'écouler ainsi les 5, 6, 7

juillet, ayant l'air d'examiner les diverses propositions

d'embarquement qu'on lui avait soumises, d'attendre les vents qui ne

se levaient pas, et en réalité n'employant le temps qu'à repousser et

à reprendre tour à tour la résolution de se jeter dans les rangs de

l'armée de la Loire, résolution plus funeste encore si elle s'était

accomplie, que celle qui l'avait ramené de l'île d'Elbe, et dont le

résultat le plus probable eût été d'ajouter un nouveau et plus affreux

désastre à l'immense désastre de Waterloo.

[En marge: Le général Beker sent les dangers auxquels Napoléon

s'expose en temporisant.]

Le digne général Beker contemplait avec douleur cette longue

temporisation, et n'osait prendre sur lui de pousser pour ainsi dire

hors du territoire l'homme qui, aux yeux de tout Français éclairé et

patriote, avait tant de torts, mais tant de titres. Cependant différer

n'était plus possible. La raison disait que chaque heure écoulée

compromettait la sûreté de Napoléon, et d'ailleurs les ordres venus de

Paris ne laissaient même plus le choix de la conduite à tenir. En

effet, soit le gouvernement provisoire tout entier, soit le ministre

de la marine Decrès, resté très-fidèle à son maître, répétaient au

général Beker qu'il fallait faire partir Napoléon, dans son intérêt

comme dans celui de l'État, que la prolongation de sa présence sur les

côtes rendait les négociations de paix plus difficiles, et donnait aux

Anglais le temps de resserrer étroitement le blocus. Le ministre de la

marine, en pressant le général Beker de hâter ce départ, l'autorisait

à y employer non-seulement les frégates, mais tous les bâtiments

disponibles à Rochefort, sans consulter aucunement l'intérêt de ces

bâtiments. Ce que le ministre ne disait pas, mais ce que le général

Beker devinait parfaitement, c'est que le gouvernement provisoire

n'avait plus que quelques heures à vivre, et que le gouvernement qui

lui succéderait donnerait de nouveaux ordres, probablement fort

rigoureux pour la personne de l'empereur déchu.

[En marge: Il les lui signale.]

Le 8 au matin le général Beker fit part à Napoléon des instances du

gouvernement provisoire, instances sincères et inspirées par les

motifs les plus honorables. Il lui fit remarquer à quel point la

difficulté de franchir la croisière anglaise s'augmentait chaque jour,

et enfin il ne lui dissimula point la plus grave de ses craintes, la

survenance de nouveaux ordres, si, comme tout l'annonçait, le

gouvernement provisoire était renversé au profit de l'émigration

victorieuse. Ces raisons étaient si fortes que Napoléon n'y objecta

rien, et prescrivit de tout préparer pour que dans la journée on se

rendît à l'île d'Aix.

[En marge: Napoléon quitte Rochefort pour se rendre à bord des

frégates.]

Le soir en effet, il monta en voiture pour se diriger vers Fouras, à

l'embouchure de la Charente dans la rade de l'île d'Aix. La population

avertie de son départ, accourut sur son passage, et l'accompagna des

cris de _Vive l'Empereur!_ Tous les coeurs étaient vivement émus, et

des larmes coulaient des yeux de beaucoup de vieux visages hâlés par

la mer et la guerre. Napoléon, partageant l'émotion de ceux qui

saluaient ainsi son malheur, leur fit de la main des adieux

expressifs, et partit. Plusieurs voitures contenant ses compagnons de

voyage suivaient la sienne, et à la chute du jour on atteignit les

bords de la mer. Le vent désiré ne soufflait pas, et cependant

Napoléon, au lieu de se transporter à l'île d'Aix, aima mieux coucher

à bord de _la Saale_, afin de pouvoir profiter de la première brise

favorable. Il monta dans les canots des frégates, et fut accueilli sur

_la Saale_ avec un profond respect. Rien n'était encore prêt pour l'y

recevoir, et il s'installa comme il put sur ce bâtiment qui semblait

destiné à le porter en Amérique.

[En marge: Sa visite à l'île d'Aix.]

Le lendemain les vents restant les mêmes, Napoléon visita l'île d'Aix.

Il s'y rendit avec sa suite dans les canots des frégates. Les

habitants étaient tous accourus à l'endroit où il devait débarquer, et

l'accueillirent avec des transports. Il passa en revue le régiment de

marine qui était composé de quinze cents hommes sur lesquels on

pouvait compter. Ils firent entendre à Napoléon les cris ardemment

répétés de _Vive l'Empereur!_ en y ajoutant ce cri, plus significatif

encore: _À l'armée de la Loire!_ Napoléon les remercia de leurs

témoignages de dévouement, et alla visiter les immenses travaux

exécutés sous son règne pour la sûreté de cette grande rade. Toujours

suivi par la population et les troupes, il se rendit au quai

d'embarquement, et vint coucher à bord des frégates.

[En marge: Les dernières dépêches du gouvernement provisoire font

sentir l'urgence du départ de Napoléon.]

Le lendemain, il fallait enfin se décider pour un parti ou pour un

autre. Le préfet maritime Bonnefoux apporta de nouvelles dépêches de

Paris pour le général Beker. Celles-ci étaient encore plus formelles

que les précédentes. Elles ôtaient toute espérance d'obtenir les

sauf-conduits demandés, prescrivaient le départ immédiat, autorisaient

de nouveau à expédier les frégates à tout risque, et si les frégates

trop visibles ne paraissaient pas propres à tromper la vigilance de

l'ennemi, à se servir d'un aviso bon marcheur, qui transporterait

Napoléon partout où il voudrait, excepté sur une partie quelconque des

rivages de la France. Ces dépêches modifiaient en un seul point les

dépêches antérieures. Jusqu'ici, prévoyant le cas où Napoléon serait

tenté de se confier aux Anglais, elles avaient défendu de l'y aider,

le gouvernement provisoire craignant qu'on ne l'accusât d'une

trahison. Maintenant ce gouvernement commençant à croire, d'après les

passions qui éclataient sous ses yeux, que Napoléon serait moins en

danger dans les mains de l'Angleterre que dans celles de l'émigration

victorieuse, autorisait à communiquer avec la croisière anglaise, mais

sur une demande écrite de Napoléon, de manière qu'il ne pût s'en

prendre qu'à lui-même des conséquences de sa détermination.

[En marge: Nécessité de prendre un parti.]

[En marge: La proposition du vaisseau danois est définitivement

refusée.]

[En marge: On fait reconnaître les passes pour savoir si les frégates

peuvent sortir, et on envoie vers la Gironde pour savoir s'il est

possible d'aller s'y embarquer.]

[En marge: Napoléon envoie en outre un message à la croisière ennemie

pour s'assurer des dispositions des Anglais.]

[En marge: Motifs de Napoléon pour s'en fier aux Anglais.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 39 / 59 段