Après ce qui venait de se passer M. Fouché et ses collègues ne

pouvaient pas demeurer une heure de plus en présence les uns des

autres. Ils convinrent donc d'envoyer leur démission aux deux

Chambres, et ils l'expédièrent à l'instant même. La Chambre des pairs

se sépara sans dire mot, pour ne plus se réunir. La Chambre des

représentants en recevant la démission de la commission exécutive,

garda également le silence, mais persista dans cette triste comédie de

discuter une constitution qui, plus éphémère encore que les plus

éphémères, ne devait pas durer vingt-quatre heures. M. Fouché,

d'accord avec le général Dessoles qui était redevenu commandant de la

garde nationale, avait choisi dans cette garde des hommes dont les

opinions royalistes garantissaient la conduite, et qu'on chargea

d'occuper les avenues du palais législatif pour en interdire l'accès

aux représentants. On inséra au _Moniteur_ une décision qui déclarait

les Chambres dissoutes, et annonçait l'entrée du roi Louis XVIII pour

la journée du 8 juillet dans l'après-midi. M. Fouché alla de nouveau

le soir annoncer au Roi que tout était prêt pour sa réception. On

l'accueillit comme l'homme à qui les Bourbons étaient le plus

redevables après le vainqueur de Waterloo.

[En marge: Résultat définitif de la crise.]

Achevons ce triste récit, et ajoutons que tandis que la Chambre des

représentants avait à peine survécu à Napoléon quinze jours, M. de

Talleyrand et M. Fouché ne survécurent que quelques mois à cette

Chambre, et allèrent, l'un revêtu d'une haute charge de cour, l'autre

condamné à un exil dissimulé, rejoindre dans l'inaction ou le malheur

tous les grands acteurs de la Révolution et de l'Empire. Tel est le

bénéfice qu'ils avaient recueilli les uns et les autres de cette

dernière tentative du 20 mars, si déplorablement terminée le 8

juillet, et connue sous la désignation généralement admise des _Cent

jours_! Napoléon y avait gagné une prison cruelle et une défaite

comme il n'en avait jamais essuyé; les Chambres qui l'avaient

renversé, deux semaines du rôle le plus humiliant; M. Fouché qui les

avait abusées et congédiées, l'exil et une renommée flétrie; Ney, La

Bédoyère, une mort tragique; la France, une seconde invasion, la perte

de la Savoie et de plusieurs places importantes, la privation des

chefs-d'oeuvre de l'art, une contribution de deux milliards, une

longue occupation étrangère, le débordement de tristes passions, et

personne enfin n'y avait gagné un peu de pure gloire, personne excepté

l'armée, qui avait expié ses fautes par un héroïsme incomparable!

L'histoire doit donc s'armer de toute sa sévérité contre une tentative

si désastreuse, mais, pour la bien juger, il la faut envisager dans

son ensemble, c'est-à-dire dans ses causes et ses effets, ce que nous

allons essayer de faire en terminant ce livre.

[En marge: Résumé et appréciation de l'époque dite des Cent jours.]

En 1814 les puissances coalisées, en ôtant à Napoléon l'empire

français, lui avaient laissé la possibilité d'y rentrer par son

établissement à l'île d'Elbe, et bientôt lui en inspirèrent la

tentation par leur manière d'agir. Qu'il assistât de si près aux

scènes d'avidité de Vienne, aux scènes de réaction de Paris, sans

vouloir profiter de tant de fautes, c'était impossible! Il aurait

fallu que l'ambition, qui certes n'était éteinte nulle part alors, le

fût dans le coeur le plus ambitieux, le plus hardi qu'il y eût au

monde. Napoléon quitta donc l'île d'Elbe, débarqua en France, et à son

aspect l'armée, les fonctionnaires, les acquéreurs de biens nationaux,

coururent au-devant lui, et il usa avec une habileté supérieure de

tous les avantages qu'on lui avait ménagés. Sa marche de Cannes à Lyon

fut un prodige; mais en lui demandant compte d'une tentative qui

devait être si funeste à la France, il faut en demander compte aussi à

ceux qui, par leur maladresse et leurs passions, lui en avaient

inspiré l'idée, et lui en avaient préparé les moyens.

Rentré à Paris, au lieu de poursuivre jusqu'au Rhin sa marche

triomphale, Napoléon s'arrêta. Il proposa la paix, la proposa de bonne

foi et avec une sorte d'humilité qui convenait à sa gloire. On ne lui

répondit que par un silence outrageant. Il persista néanmoins, mais en

faisant d'immenses préparatifs. Choisissant avec un tact sûr dans les

débris de notre état militaire, les éléments encore bons à employer,

il forma avec les soldats revenus de l'étranger, avec les officiers

laissés à la demi-solde, une armée active de 300 mille combattants, et

pour qu'elle devînt disponible tout entière, il appela dans les places

environ 200 mille gardes nationaux mobilisés, choisis dans les

provinces frontières parmi les hommes qui avaient jadis porté les

armes, et que leur dévouement, leur âge, leur force physique,

disposaient à rendre un dernier service au pays. En même temps il

couvrit la capitale de 500 bouches à feu, y réunit les dépôts, les

marins, les vétérans, et résolut, appuyé sur Paris fortifié,

manoeuvrant en dehors avec deux cent mille hommes, de tenir tête à

l'ennemi. Arrivé le 20 mars, ayant conçu et ordonné ces plans du 25 au

27, il les fit d'abord exécuter silencieusement par les bureaux, puis

quand les manifestations de l'Europe ne laissèrent plus de doute, il

les publia, et au lieu d'endormir la France sur ses dangers, il les

lui fit connaître, en l'appelant tout entière aux armes.

On ne pouvait faire ni mieux, ni plus, ni plus vite.

À l'intérieur il agit aussi nettement, aussi habilement, mais sans

plus de succès. Au dehors, au lieu de la guerre qu'on attendait de

lui, il avait offert la paix, sans être écouté parce qu'il n'inspirait

aucune confiance. Au dedans, au lieu du despotisme qu'on attendait, il

offrit la liberté, sans obtenir plus de créance. S'il n'eût pas été de

bonne foi, il avait un moyen simple de sortir de ces difficultés,

c'était de convoquer une Constituante, et de la livrer à la confusion

des systèmes. Il l'aurait couverte de ridicule, et serait ensuite

demeuré le maître. Au contraire il manda sur-le-champ l'écrivain le

plus renommé du parti libéral, son ennemi déclaré, M. Benjamin

Constant, et ne disputant avec lui sur aucun des principes essentiels

qui constituent la véritable monarchie constitutionnelle, il lui

laissa le soin de la comprendre tout entière dans l'_Acte

additionnel_. Le titre n'était pas heureux, car il rappelait trop le

premier Empire, mais il suffisait de lire l'_Acte additionnel_ pour

reconnaître que ce n'était pas le premier Empire, et que c'était tout

simplement la vraie monarchie constitutionnelle, celle qui depuis deux

siècles assure la liberté et la grandeur de l'Angleterre. Mais la

défiance était si générale, que seulement sur son titre, l'_Acte

additionnel_ fut condamné, et qu'on crut y revoir le despote de 1811

dans toute l'étendue de son pouvoir. Pourtant il fallait essayer de

vaincre l'incrédulité universelle, comme on allait bientôt essayer de

vaincre l'Europe coalisée. Il y avait alors un homme qui jouissait

d'un grand crédit parmi les amis de la liberté, M. de Lafayette,

lequel, en rendant justice à l'_Acte additionnel_, disait qu'il n'y

croirait que si on le mettait tout de suite en pratique, c'est-à-dire

si on convoquait les Chambres. Napoléon résista cette fois, en disant

que des Chambres nouvelles, nullement habituées aux situations

extrêmes, seraient bien peu propres à assister avec fermeté aux

horreurs de la guerre, et qu'au lieu de seconder le gouvernement,

elles deviendraient la cause de sa perte si elles se troublaient. On

insista, et pour qu'on crût à sa sincérité Napoléon convoqua les

Chambres, et commit ainsi une faute impérieusement commandée par la

fausseté de sa situation. On a prétendu que tout cela était feint, et

que Napoléon ne cédait que pour avoir un appui momentané, sauf à

briser ensuite l'instrument dont il se serait servi. Assurément les

profondeurs d'une telle âme sont difficiles à pénétrer, et chacun est

maître d'y voir ce qu'il veut. Quant à nous, nous croyons au génie de

Napoléon, et son génie lui disait que dans l'état des sociétés

modernes, il fallait leur permettre de se gouverner elles-mêmes,

d'après leur seule prudence, qu'un homme, un très-grand homme, pouvait

au lendemain de très-graves bouleversements, avoir la prétention de

les dominer un moment, mais un moment, que ce moment était passé pour

lui, et que ses fautes mêmes en avaient abrégé la durée. D'ailleurs,

tout occupé de vaincre l'Europe, ayant mis là tout ce qu'il avait de

passion, il se souciait peu du pouvoir qu'on lui laisserait après la

guerre, se disant qu'en tout cas il y en aurait assez pour son fils.

Si cependant on insiste, et si on demande ce qu'il aurait fait

vainqueur, nous répondrons que ces questions reposant sur ce qu'un

homme aurait fait dans telle ou telle circonstance qui ne s'est pas

réalisée, sont toujours assez puériles, parce que la solution est

purement conjecturale; qu'en fait de liberté il faut la prendre de

toute main, sauf à en user le mieux possible; qu'avec les grands

esprits on dispute moins qu'avec les petits, parce que les

contestations se réduisent aux points essentiels, et qu'enfin si la

bouillante nature de Napoléon s'était cabrée sous l'aiguillon poignant

de la liberté, il n'aurait pas fait pis que tous les princes qui en

ont tenté l'essai en France, et qui ont succombé faute de l'avoir

acceptée dans toutes ses conséquences.

Ce sont là du reste des problèmes insolubles. Ce qui est vrai, c'est

que Napoléon donna complète la monarchie constitutionnelle, qu'on

refusa de le croire, juste punition de son passé, et que pour se faire

croire, il fut obligé de mettre tout de suite cette monarchie en

action par la convocation immédiate des Chambres. Ces Chambres furent

composées d'hommes franchement dévoués à la dynastie impériale et à la

liberté; mais elles arrivèrent pleines du sentiment public, la

défiance, et craignirent par-dessus tout de paraître dupes du despote

prétendu corrigé. On les vit en toute occasion faire éclater une

susceptibilité singulière, et, au lieu de se montrer unies au pouvoir

devant l'Europe, s'empresser de lui créer des obstacles plutôt que de

lui prêter leur appui. Les ministres, choisis parmi les personnages

les plus considérables du temps et les plus dignes d'estime, Davout,

Caulaincourt, Carnot, Cambacérès, avaient appris à exécuter les

volontés d'un maître absolu, non pas à persuader des hommes assemblés,

et furent aussi maladroits que les Chambres étaient difficiles.

Napoléon voyant la désunion surgir tandis qu'il aurait eu besoin

d'union pour sauver la France, se hâta d'aller chercher sur les champs

de bataille l'ascendant qui lui manquait pour dominer les esprits. Il

avait à choisir entre deux plans: un défensif, consistant à attendre

l'ennemi sous Paris fortifié, et à manoeuvrer au dehors avec deux cent

cinquante mille combattants, et un offensif, consistant à prévenir les

deux colonnes envahissantes, à fondre sur celle qui était à sa portée,

à la battre, puis à se rejeter sur l'autre avec tout le prestige de la

victoire. Le premier plan était plus sûr, mais lent et douloureux, car

il laissait envahir nos plus belles provinces; le second au contraire

était hasardeux, mais prompt, décisif s'il réussissait, et le grand

joueur voulut tout de suite lancer les dés en l'air.

On sait ce qui advint de cette campagne de trois jours. Après avoir

réuni 124 mille hommes et 350 bouches à feu sans que l'ennemi qui

était à deux lieues s'en doutât, il entra en action le 15 juin au

matin, surprit Charleroy, passa la Sambre, et, comme il l'avait prévu,

trouvant entre les Anglais et les Prussiens un espace négligé, s'y

jeta, parvint à battre séparément les Prussiens à Ligny, tandis qu'il

opposait Ney aux Anglais vers les Quatre-Bras. Si Ney, moins agité par

les épreuves auxquelles il avait été soumis cette année, avait eu sa

décision accoutumée, les Anglais eussent été repoussés aux

Quatre-Bras, et la victoire de Ligny aurait eu pour conséquence la

destruction complète de l'armée prussienne. Malheureusement Ney,

quoique toujours héroïque, hésita, et le résultat ne fut pas aussi

grand qu'il aurait pu l'être. Pourtant le plan de Napoléon avait

réussi dans sa partie essentielle. Les Prussiens étaient battus et

séparés des Anglais. Napoléon, laissant à Grouchy le soin de les

suivre, marcha aux Anglais et les joignit. Un orage épouvantable

retarda la bataille du 18, et elle ne commença qu'à midi. Tout en

présageait le succès, le plan du chef, l'ardeur des troupes, mais dès

le commencement parut sur la droite le spectre de l'armée prussienne,

que Grouchy devait suivre et ne suivit pas. Napoléon fut alors obligé

de diviser son armée et son esprit pour faire face à deux ennemis à la

fois. Tandis qu'avec une prudence profonde et une fermeté

imperturbable il s'appliquait à ménager ses forces, pour se

débarrasser des Prussiens d'abord, sauf à revenir ensuite sur les

Anglais, Ney, ne se contenant plus, prodigua avant le temps notre

cavalerie, qui était notre ressource la plus précieuse, et au moment

où ayant triomphé des deux tiers de l'armée prussienne, Napoléon

allait se joindre à Ney pour en finir avec l'armée anglaise, il fut

assailli tout à coup par le reste des Prussiens que Grouchy malgré le

cri de ses soldats avait laissés passer, et après avoir fait des

prodiges de ténacité, perdit une vraie bataille de Zama! Son épée fut

ainsi brisée pour jamais.

Y avait-il là des fautes? De faute militaire aucune, de fautes

politiques ou morales, toutes celles du règne. Ces généraux troublés

sans être moins braves, ces soldats fanatiques combattant avant

l'ordre, et après un sublime effort d'héroïsme tombant dans une

confusion épouvantable, ces ennemis voulant mourir jusqu'au dernier

plutôt que de céder, tout cela était l'ouvrage de Napoléon, son

ouvrage de quinze ans, mais non son ouvrage de trois jours, car durant

ces trois jours il était resté le grand capitaine.

Replié sur Laon, Napoléon pouvait y rallier l'armée, et laisser

divaguer les Chambres, qui ne l'auraient pas arraché de son cheval de

bataille. Mais Grouchy n'avait pas donné signe de vie. Il était sauvé,

et on l'ignorait, et à Laon Napoléon dut croire qu'il n'aurait qu'à

courir après des fuyards. S'il avait su qu'en trois jours il aurait 60

mille hommes ranimés jusqu'à la fureur, il eût attendu. Mais se voyant

là sans soldats, il vint à Paris pour en demander aux Chambres,

espérant du reste fort peu qu'elles lui en donneraient, car à la

sinistre lueur du soleil couchant de Waterloo il avait lu son destin

tout entier. Arrivé à Paris, sa présence fit jaillir de tous les

esprits une pensée, qui certes était bien naturelle. Cet homme avait

compromis la France avec l'Europe, et la compromettait encore

gravement. Quand il pouvait la protéger, le péril était moindre; mais

ne pouvant ou ne sachant plus vaincre, il devenait un danger sans

compensation. Séparer la France de Napoléon fut le sentiment général,

et on lui demanda l'abdication, en tenant suspendue sur sa tête la

déchéance.

Napoléon pouvait dissoudre la Chambre des représentants: il en avait

le droit, et s'il avait espéré sauver le pays, il en aurait eu le

devoir. Mais c'est à peine si, en ayant derrière lui les Chambres et

la France fortement unies, il aurait pu résister à l'ennemi: réduit à

tenter une espèce de coup d'État contre les Chambres, qui contenaient

son propre parti, le parti libéral et révolutionnaire, n'ayant plus

avec lui que la portion énergique mais violente de la population,

obligé de se servir d'elle pour frapper les classes élevées, il aurait

paru un soldat furieux, défendant sa vieille tyrannie avec les restes

du bonapartisme et de la démagogie expirants. Ce n'était pas avec de

telles ressources qu'il était possible de sauver la France. Doutant du

succès, ayant dégoût du moyen, il renonça à toute tentative de ce

genre. Dans le moment un homme sans méchanceté, mais sans foi, M.

Fouché, n'aimant pas les Bourbons qui le méprisaient, aimant moins

encore Napoléon qui le contenait, voulant un rôle partout, même au

milieu du chaos, dès qu'il vit une occasion favorable de se

débarrasser de Napoléon, se hâta de la saisir, et déchaîna le

patriotisme de M. de Lafayette en lui faisant donner l'avis, qui était

faux, qu'on allait dissoudre la Chambre des représentants. M. de

Lafayette dénonça ce projet, et la Chambre des représentants pleine de

l'idée qu'il fallait arracher la France toute sanglante des mains de

Napoléon, déclara traître quiconque la dissoudrait, et plaça Napoléon

entre l'abdication et la déchéance. Il abdiqua donc pour la seconde et

dernière fois.

[En marge: Rôle fâcheux de tous les acteurs dans la crise des Cent

jours.]

[En marge: Leçons à tirer de cette désastreuse époque.]

Il n'y avait là rien de coupable de la part de la Chambre des

représentants, à une condition cependant, c'était de reconnaître la

vérité des choses, de reconnaître que Napoléon écarté aucune

résistance n'était possible, qu'il fallait conclure la paix la plus

prompte, et pour cela rappeler les Bourbons, en tâchant d'obtenir

d'eux pour la liberté et pour d'illustres têtes compromises les

meilleures garanties possibles. L'intrépide Davout, avec le simple bon

sens d'un soldat, comprit la difficulté de la guerre sans Napoléon, et

proposa le retour aux Bourbons non par l'intrigue, mais par une

franche déclaration aux Chambres. Cette manière de conduire les choses

ne convenait point à M. Fouché. Tout en traitant secrètement avec les

royalistes, il regarda de tout côté pour chercher une autre solution

que la leur, et, ne la trouvant point, finit par aboutir aux Bourbons,

en tendant secrètement la main pour qu'on y déposât le prix que

méritaient ses équivoques services. Mais en prolongeant ainsi la

crise, il la rendit humiliante pour tous, car Napoléon une fois

humilié, l'Assemblée en croyant lui survivre, et ne faisant pour se

défendre que proclamer les droits de l'homme, fut ridicule; Carnot

proclamant l'impossibilité de défendre Paris, et cependant ne voulant

pas des Bourbons, M. de Lafayette croyant qu'on pouvait faire agréer

la République ou une autre dynastie aux souverains coalisés,

exposèrent au même ridicule leur noble vie; enfin M. Fouché, l'habile

par excellence, M. Fouché ayant paru jouer tout le monde, Napoléon,

l'Assemblée, ses collègues, et joué à son tour trois mois après,

éconduit, exilé, joignit au ridicule l'odieux, et finit tristement sa

carrière, n'ayant à présenter au tribunal de l'histoire qu'une excuse,

c'était d'avoir employé le portefeuille de la police, si indignement

accepté des Bourbons, à ne commettre que le mal qu'il ne pouvait pas

empêcher, triste excuse, car il est révoltant pour un honnête homme de

faire du mal, beaucoup de mal, pour que d'autres n'en fassent pas

davantage. Déplorables scènes que celles-là, et qui étaient pour les

Bourbons et pour les royalistes une cruelle revanche du 20 mars! En

contemplant un tel spectacle, on se dit qu'il eût mieux valu cent fois

que les Bourbons n'eussent pas été expulsés au 20 mars, car Napoléon

n'aurait pas compté dans sa vie la journée de Waterloo, car la Chambre

des représentants n'aurait pas vu son enceinte fermée par les

baïonnettes ennemies, car la France n'aurait pas subi une seconde fois

la présence de l'étranger dans ses murs, la rançonnant, la

dépouillant, l'humiliant! Mais pour qu'il en eût été ainsi il aurait

fallu que Napoléon restât à l'île d'Elbe, sauf à y mourir en écrivant

ses hauts faits, que les révolutionnaires, au lieu de songer à

renverser les Bourbons, n'eussent songé qu'à obtenir d'eux la liberté

par de longs et patients efforts, que les Bourbons eux-mêmes n'eussent

pas cherché à outrager les révolutionnaires, à décevoir les libéraux,

à alarmer tous les intérêts, à mécontenter l'armée, ce qui revient à

dire qu'il eût fallu que tout le monde eût été sage! Puérile chimère,

dira-t-on! puérile en effet, jusqu'à désespérer tous ceux qui veulent

tirer de l'expérience d'utiles leçons. Ne nous décourageons pas

cependant. Sans doute, des leçons de l'expérience il reste peu de

chose, oui, bien peu, moins qu'il n'a coulé de sang, moins qu'il n'a

été ressenti de douleurs! Mais ce peu accumulé de génération en

génération, finit par composer ce qu'on appelle la sagesse des

siècles, et fait que les hommes, sans devenir des sages, ce qu'ils ne

seront jamais, deviennent successivement moins aveugles, moins

injustes, moins violents les uns envers les autres. Il faut donc

persévérer, et chercher dans les événements même les plus douloureux,

de nouveaux motifs de conseiller aux hommes et aux partis la raison,

la modération, la justice. N'empêchât-on qu'une faute, une seule, il

vaudrait la peine de l'essayer. Et nous, qui avons pu craindre en 1848

de revoir 1793, et qui heureusement n'avons assisté à rien de pareil,

ne perdons pas confiance dans les leçons de l'histoire, et donnons-les

toujours, pour qu'on en profite au moins quelquefois.

FIN DU LIVRE SOIXANTE ET UNIÈME.

LIVRE SOIXANTE-DEUXIÈME ET DERNIER.

SAINTE-HÉLÈNE.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 38 / 59 段