M. de Talleyrand ajouta ensuite les assurances les plus formelles

d'une conduite sage, et toute différente de celle qu'on avait tenue

l'année précédente. Le duc de Wellington prenant la parole après lui,

dit à l'intermédiaire chargé de ces messages: Que M. Fouché soit

sincère avec nous, nous le serons avec lui. Nous apprécions les

services qu'il a rendus, et le Roi lui en tiendra compte. S'il a

besoin de secours, nous allons lui en porter dans quelques

heures.--Il fut convenu que le duc de Wellington et M. de Talleyrand

attendraient le lendemain le duc d'Otrante à Neuilly, pour régler avec

lui tout ce qui restait à faire, afin d'amener sans violence la

rentrée de Louis XVIII à Paris. Sans perdre de temps l'agent Macirone

quitta Gonesse pour se rendre auprès du duc d'Otrante, auquel il fit

part du message qu'on lui avait confié. M. Fouché n'aurait eu garde de

refuser l'entrevue proposée, car après tout il aboutissait au résultat

qu'il avait désiré, c'est-à-dire, à se donner le mérite du retour des

Bourbons, qu'il ne pouvait plus empêcher. Pourtant il résolut

d'informer ses collègues de ce qu'il allait faire, en ayant soin de se

montrer à leurs yeux sous les apparences d'un homme qui cherchait à

sauver les débris du commun naufrage, et à mettre des conditions au

rétablissement de Louis XVIII sur le trône. Il n'y avait rien à lui

objecter, car la restauration des Bourbons résultant inévitablement de

l'impossibilité de prolonger la résistance, impossibilité reconnue par

tous les membres de la commission exécutive, il fallait bien se

soumettre, en tâchant toutefois de se ménager quelques garanties pour

les choses et pour les personnes.

Tout à coup un incident vint créer des difficultés imprévues à M.

Fouché, ce fut l'arrivée des premiers négociateurs, MM. de Lafayette,

Sébastiani, de Pontécoulant, d'Argenson, de Laforest, Benjamin

Constant. En quittant Laon, ces plénipotentiaires s'étaient rendus,

comme on doit s'en souvenir, auprès des souverains, qu'ils avaient

rencontrés à Haguenau, sans pouvoir obtenir un entretien avec eux.

Ils n'avaient pu voir que leurs ministres, qui continuant le système

de dissimulation adopté, avaient affecté de ne point vouloir imposer

un gouvernement à la France. Les commissaires éconduits après une

courte entrevue, étaient revenus à Paris pleins des mêmes illusions,

et persistant encore à croire que les Bourbons n'étaient pas

inévitables. Cette erreur privait M. Fouché de son principal argument,

la nécessité de subir les Bourbons, argument qui était son excuse pour

s'aboucher avec le duc de Wellington. Il s'efforça de démontrer cette

nécessité en s'appuyant sur les innombrables renseignements qu'il

possédait, et il annonça du reste qu'il s'en éclaircirait plus

complétement le soir au camp des alliés. On l'autorisa à s'y rendre,

mais M. de Lafayette lui déclara que tout arrangement particulier,

n'ayant pas pour objet essentiel de sauvegarder les intérêts généraux,

serait un acte de trahison qui mériterait et recueillerait l'infamie.

[En marge: M. de Talleyrand et plusieurs ministres étrangers assistent

à l'entrevue.]

[En marge: M. Fouché insiste pour obtenir des conditions utiles à tout

le monde.]

[En marge: On se sépare sans être d'accord, mais en convenant de se

revoir.]

M. Fouché ne se préoccupa guère de cette déclaration, et se transporta

le 5 juillet au soir, à Neuilly, auprès du duc de Wellington. Il y

trouva outre le généralissime anglais, M. de Talleyrand, sir C.

Stuart, MM. de Goltz et Pozzo di Borgo. Le duc de Wellington voulut

savoir d'abord si l'armée française s'était éloignée, si toutes les

autorités actuelles s'apprêtaient à donner leur démission, et enfin

s'il serait possible d'obtenir qu'on livrât aux puissances la personne

de Napoléon, condition à laquelle les alliés tenaient avec un

véritable acharnement. Le duc d'Otrante répondit que l'armée se

retirait peu à peu, mais que ce n'était pas sans peine, que la

population de la capitale était exaspérée, que la garde nationale de

Paris elle-même, sur laquelle on semblait compter, était loin de

vouloir se prêter à tout ce qu'on attendait d'elle, qu'il fallait donc

de grandes précautions pour arracher l'une après l'autre les

démissions désirées, et introduire le Roi dans Paris. Quant à la

personne de Napoléon, il répondit qu'on ne pouvait la livrer, car en

ce moment Napoléon devait être embarqué pour les États-Unis. On fut

très-mécontent de cette dernière déclaration, dans laquelle on

persista à voir une fourberie de M. Fouché, qui auprès des

bonapartistes passait pour avoir trahi Napoléon, et auprès des

royalistes pour l'avoir fait évader. On lui demanda ensuite ce qu'il

entendait par ces précautions auxquelles il semblait attacher tant

d'importance. M. Fouché s'expliqua alors, et, en homme plus pratique

et plus sensé que les négociateurs envoyés au duc de Wellington,

lesquels n'avaient songé qu'à réclamer l'initiative pour les Chambres,

il énonça deux conditions essentielles: une nouvelle déclaration

royale qui couvrirait sans exception les personnes compromises, avant,

pendant et après la dernière révolution du 20 mars, et l'adoption du

drapeau tricolore. Sans ces conditions, il ne croyait pas, disait-il,

l'entrée du Roi possible, à moins d'y employer la force, ce dont on ne

paraissait pas se soucier. La discussion sur ce point dura jusqu'à

quatre heures du matin, et demeura sans résultat, M. de Talleyrand,

principal interlocuteur, essayant d'éluder avec l'aisance d'un grand

seigneur, ce que M. Fouché s'obstinait à exiger avec la ténacité d'un

personnage vulgaire, mais positif. Quant aux personnes on parlait de

l'inépuisable clémence du Roi, et quant aux couleurs nationales des

dix ou quinze départements qui s'étaient insurgés avec la cocarde

blanche au chapeau. Le duc de Wellington insista beaucoup pour qu'on

s'entendît, mais ne vint à bout ni des uns ni des autres, et comme

dans ce débat on n'avait pas eu le temps de s'occuper des intérêts

individuels, on ne dit rien à M. Fouché de ce qui lui était

personnellement réservé. Il se retira donc mécontent pour le

particulier et pour le général, et laissa les représentants de

l'Europe et de la royauté aussi mécontents de lui qu'il l'était d'eux.

Toutefois le duc de Wellington lui donna un nouveau rendez-vous pour

le lendemain, et on se quitta sans être d'accord, mais sans avoir

rompu.

[En marge: Nouvelle scène de M. Fouché avec Carnot.]

[En marge: M. Fouché prend le parti de ne plus s'occuper de ses

collègues, et d'agir sans eux.]

[En marge: M. Fouché de qui on avait voulu exiger qu'il livrât

Napoléon, réitère l'ordre de le faire partir de Rochefort.]

De retour à Paris M. Fouché rendit compte à sa manière de ce qui

s'était passé à Neuilly, mais déclara encore plus affirmativement, que

les Bourbons étaient inévitables, qu'on ne pouvait à cet égard

résister aux volontés formelles de l'Europe, qu'il n'était pas suspect

lui, vieux révolutionnaire régicide, lorsqu'il se résignait à cette

nécessité, que la seule chose à faire c'était de tâcher d'obtenir des

conditions suffisamment rassurantes, et que, sous ce rapport, il

n'avait rien négligé. On le crut moins qu'il ne le méritait cette

fois, et on s'imagina qu'il n'avait songé qu'à lui, car de toutes

parts on le regardait comme un traître. Ses collègues ne lui

opposèrent que le silence. Carnot seul éleva des plaintes, et fit

entendre des reproches, auxquels M. Fouché avait une réponse bien

facile, c'était de lui demander ce qu'il voulait. En effet, Carnot

n'avait pas cru qu'on pût se défendre; dès lors recevoir les Bourbons

était une conséquence forcée de l'impuissance qu'il avait lui-même

proclamée. Au surplus M. Fouché commençant à ne plus s'inquiéter de

l'opinion de ses collègues, les traitant même assez légèrement,

s'occupa uniquement de disposer toutes choses pour introduire Louis

XVIII dans Paris, avec le moins de dommage pour son parti, avec le

plus d'avantage pour lui-même. Son premier soin fut de hâter le départ

de Napoléon de Rochefort. Il s'était aperçu que tant que Napoléon se

trouvait en France, on était au camp des coalisés fort défiant de la

sincérité de son abdication, et fort obstiné à réclamer sa personne.

Or, M. Fouché voulait supprimer cette cause de défiance, et de plus

n'être pas responsable de la captivité de Napoléon, dans le cas où

celui-ci tomberait aux mains de l'ennemi, car s'il avait voulu lui

ôter le trône, il n'avait voulu lui ôter ni la vie, ni la liberté.

Déjà, comme on l'a vu, les frégates avaient été dispensées d'attendre

les sauf-conduits. M. Fouché alla plus loin, et pressa de nouveau le

général Beker de faire partir l'illustre fugitif, en envoyant toutes

les autorisations nécessaires, sauf une, celle de communiquer avec la

croisière anglaise, de crainte que Napoléon, par suite d'une étrange

confiance envers les Anglais, ne se livrât à eux. Le 6, M. Fouché fit

rendre un dernier arrêté par la commission exécutive, enjoignant au

général Beker de forcer Napoléon à s'embarquer, de lui faire sentir

que c'était indispensable pour sa sûreté personnelle, de lui offrir,

si les frégates étaient trop observées, tous les bâtiments légers dont

on pourrait disposer, de consentir même, contrairement aux ordres

précédemment expédiés, à ce qu'il communiquât avec la croisière

anglaise, mais sur sa demande écrite, afin de n'avoir pas la

responsabilité des conséquences.

[En marge: M. Fouché travaille la garde nationale pour qu'elle fasse

des manifestations à l'appui de ce qu'il a demandé à Neuilly.]

Après ces soins donnés à la sûreté de Napoléon, M. Fouché chercha à se

préparer des arguments pour les nouvelles conférences qu'il devait

avoir à Neuilly. Il n'y en avait pas un meilleur que l'attitude de la

garde nationale de Paris. Cette garde, qui avait vu le retour de

Napoléon avec peine, qui désirait même les Bourbons, mais sans les

idées surannées, les passions, l'arrogance des émigrés, n'avait cessé

de porter la cocarde tricolore, et d'abattre le drapeau blanc partout

où on essayait de l'arborer. M. Fouché, au moyen des relations qu'il

entretenait avec les principaux chefs de la garde nationale, provoqua

de leur part une déclaration, dans laquelle ils faisaient profession

d'un attachement persévérant pour le drapeau tricolore, fondé sur la

gloire et sur la signification politique de ce drapeau. Cette

déclaration était revêtue des noms les plus honorables de la capitale.

[En marge: Il pousse la Chambre des représentants à faire une

déclaration de principes dans le même sens.]

M. Fouché ne s'en tint pas à cette démonstration. Secondé par MM. Jay,

Manuel et les nombreux représentants qui suivaient ses conseils, il

obtint de la part de la Chambre des représentants une déclaration d'un

autre genre, mais plus significative encore. La constitution qu'on

avait entrepris de rédiger était longue, diffuse, et n'avait aucune

chance d'être acceptée par les Bourbons. Ce qui importait infiniment

plus que ce texte banal, c'étaient les principes qu'il contenait. Sur

l'instigation de M. Fouché on détacha en forme d'articles les

principes essentiels de toute constitution, ceux qu'on devait exiger

de tout gouvernement, quel qu'il fût, et on en fit une déclaration que

devrait accepter le monarque, non désigné, qui monterait sur le trône.

Ce monarque qu'on ne désignait pas, c'était évidemment Louis XVIII,

s'il souscrivait aux principes énoncés. Ces principes, qu'il est

inutile de reproduire ici, car l'expression en était médiocre, étaient

ceux que la France depuis 1789, avec une constance d'esprit qui

l'honore, n'a cessé de proclamer toutes les fois que sous prétexte de

lui rendre l'ordre, on ne lui a pas ôté la liberté.

[En marge: Ce qui se passe en ce moment dans le sein de la cour

émigrée.]

[En marge: Continuation du déchaînement contre M. de Blacas, et faveur

croissante de M. Fouché.]

Pendant que M. Fouché se livrait à ces soins malheureusement tardifs

et inutiles, la cour de Louis XVIII, transportée successivement de

Gand à Cambrai, de Cambrai au château d'Arnouville, s'occupait de ce

qu'on ferait en entrant à Paris. Les principaux personnages de cette

cour, Roi, princes, courtisans, ministres, ambassadeurs, généraux

étrangers, accrus d'une foule d'adorateurs de la fortune renaissante,

discutaient confusément les résolutions à prendre, car les révolutions

donnant la parole à tout le monde, convertissent pour un moment les

cours elles-mêmes en républiques. Suivant la majorité de ces

discoureurs, sacrifier le drapeau blanc au drapeau tricolore, c'était

sacrifier la légitimité à la révolte. Modifier, étendre la Charte,

c'était augmenter le mal loin de le diminuer!--C'était bien assez,

disaient-ils, de déclarer le maintien de cette Charte, sans y ajouter

de nouveaux développements. Pour eux, les principes dits de

quatre-vingt-neuf étaient une partie des hérésies révolutionnaires,

qu'on avait eu la faiblesse d'encourager; et de même qu'à leurs yeux

la première révolution s'expliquait par quelques fautes individuelles,

nullement par des causes générales, la dernière, celle du 20 mars,

s'expliquait par une conspiration dont il fallait punir les auteurs,

et par quelques autres incidents tels que l'obstination à conserver M.

de Blacas, et la répugnance à se servir de M. Fouché. Comme nous

l'avons dit récemment, l'émigré M. de Blacas, le régicide M. Fouché,

étaient l'objet, le premier d'un décri universel, le second d'une

faveur générale. À entendre ces royalistes, M. de Blacas avait tout

perdu, au contraire M. Fouché eût tout sauvé, si on avait accepté ses

services, et pouvait tout sauver encore si on consentait enfin à les

accepter. À la vérité il était régicide, mais raison de plus! Il était

sorti de cette caverne infernale qu'on appelait la révolution, il la

connaissait, et y ferait rentrer les démons qui s'en étaient échappés.

Il n'y avait avec lui qu'une précaution à prendre, c'était d'exiger

qu'il eût bien trahi son origine. Or, quant à cette franche trahison

de son origine, on n'avait aucun doute, et M. de Vitrolles et beaucoup

d'autres étaient venus l'attester. On racontait avec admiration ses

prophéties, qu'on arrangeait après coup. M. Fouché avait dit à M.

Dambray, la veille du 20 mars: Il est trop tard; Napoléon entrera

dans Paris, régnera quelque temps, mais pas longtemps; il sera

renversé, et nous ramènerons le Roi.--L'homme qui avait dit ces choses

si profondes pouvait seul achever la prophétie. Il fallait donc le

prendre des mains de Napoléon lui-même, qu'il avait renversé, et le

nommer ministre de Louis XVIII dont il serait le soutien le plus

solide.

[En marge: M. de Talleyrand se prête à la faveur dont M. Fouché est

entouré dans le sein du parti royaliste.]

[En marge: Louis XVIII se rend avec peine aux obsessions dont il est

assailli.]

[En marge: Il sacrifie M. de Blacas, et accepte M. Fouché comme

ministre de la police.]

M. de Talleyrand, qui n'aimait pourtant pas les rivaux, encourageait

cette étrange passion. Il se sentait incapable de veiller sur

l'intérieur, et reconnaissait à cet égard la supériorité de M. Fouché.

Mais cette besogne d'espionner, de payer, de disperser, d'enfermer,

d'exiler, et au besoin de faire fusiller les gens illustres ou obscurs

des partis, lui semblant fort au-dessous de celle de traiter avec les

puissances européennes, il ne jalousait pas M. Fouché, et il croyait

qu'appuyé sur le dehors où était en ce moment la force, se servant de

M. Fouché pour épurer le dedans, il gouvernerait souverainement la

France. Il avait donc proposé M. Fouché au Roi comme ministre de la

police. Le duc de Wellington l'avait fort secondé, et outre tous les

motifs que nous venons d'énumérer, il en avait un particulier de

favoriser M. Fouché. Il fallait entrer dans Paris et y rétablir les

Bourbons, mais il fallait y entrer conformément au programme simulé

des puissances, programme surtout nécessaire à lord Castlereagh, et

consistant à ne pas imposer ostensiblement un gouvernement à la

France. Sans cette précaution obligée, on n'aurait eu qu'à laisser

faire le brutal Blucher, et il en eût fini en deux heures. Mais M.

Fouché seul saurait accomplir la chose sans les baïonnettes, et par la

garde nationale de Paris. Ainsi la cour par une sorte de superstition,

M. de Talleyrand par besoin d'une main adroite et cynique pour

gouverner l'intérieur, le duc de Wellington pour avoir un introducteur

des Bourbons qui sût se passer de la violence, avaient prôné M.

Fouché, et vaincu en sa faveur la répugnance de Louis XVIII. On avait

fait une première violence à ce prince en lui arrachant M. de Blacas,

on lui en fit une seconde en le forçant d'accepter l'un des juges de

son frère. Il lui en coûta, car il était fier, n'aimait pas les

intrigants, surtout ceux qui étaient en manége avec M. le comte

d'Artois, et M. Fouché avait tous ces inconvénients à ses yeux. Mais

quand on insistait longtemps et fort, il se rendait. Il avait donc

consenti à laisser la police à M. Fouché, mais refusé une nouvelle

déclaration de principes, ainsi que le drapeau tricolore.

[En marge: Nouvelle entrevue de M. Fouché avec M. de Talleyrand et les

ministres étrangers.]

[En marge: Pour toute concession M. Fouché obtient un portefeuille.]

Tel était l'état des choses à la cour lorsque M. Fouché revint le 6 au

soir à Neuilly. Il recommença ses doléances sur la situation

intérieure de Paris, fort aggravée, disait-il, par le retour des

plénipotentiaires rapportant de Haguenau la fausse idée que les

monarques alliés ne tenaient pas aux Bourbons, par la résolution de la

garde nationale de Paris de conserver la cocarde tricolore, par la

déclaration de principes de la Chambre des représentants. On n'eut pas

l'air de prendre au sérieux les appréhensions de M. Fouché. D'ailleurs

le duc de Wellington lui répondait qu'après tout on avait des Anglais

et des Prussiens à son service, bien qu'on désirât les employer le

moins possible. Quant au rapport des plénipotentiaires, le duc de

Wellington dit qu'ils avaient trompé ou s'étaient trompés, et il

montra les lettres de lord Stewart, présent à l'entrevue de Haguenau,

lesquelles ne permettaient aucun doute sur les sentiments des

souverains. Quant à une nouvelle déclaration de Louis XVIII, celle de

Cambrai suffisait. En donner une seconde, ce serait faire divaguer la

royauté. Quant à l'amnistie, le duc de Wellington et M. de Talleyrand

firent enfin résonner aux oreilles de M. Fouché le mot

essentiel.--L'amnistie, lui dirent-ils, c'est vous, vous au ministère

de la police. Quel est l'homme de la Révolution qui puisse trembler

quand vous serez à la tête du ministère des rigueurs?--Il semblait en

effet qu'un régicide étant admis auprès du Roi, personne ne pouvait

concevoir d'inquiétude. Mais si on était prêt à pardonner aux

immolateurs de Louis XVI, on ne pardonnait pas aux prétendus auteurs

du 20 mars. M. Fouché le sentait vaguement, et ceux-là, sa présence ne

les couvrait point. Mais on lui parla d'un ton si absolu, et

d'ailleurs on lui offrit un tel présent, qu'il n'osa pas insister.

Quant aux trois couleurs, on lui fit comprendre que ce serait un

outrage à Louis XVIII que d'y revenir encore, et il se soumit, ayant

obtenu pour toute concession, lui, lui seul, au plus redoutable des

ministères.

[En marge: Présentation de M. Fouché à Louis XVIII.]

On s'assit à la même table, après quoi on se rendit à Arnouville, pour

présenter M. Fouché à Louis XVIII. C'était là l'objet des voeux de M.

Fouché; c'était là ce qu'il n'avait pu obtenir sous la première

Restauration. Il en éprouva une vive satisfaction, et à l'aspect du

monarque qui se fit une extrême violence pour le recevoir, il lui

sembla que le régicide s'était effacé de son front. Le Roi qui avait

étudié son rôle, selon son habitude dans les occasions graves,

accueillit M. Fouché avec une grande politesse, et comme s'il n'eût

connu qu'une partie de sa vie.--Vous m'avez rendu beaucoup de

services, lui dit-il, vous m'en rendrez encore. Je voulais depuis

longtemps vous attacher à mon gouvernement; je le puis enfin, et

j'espère que vous me servirez utilement et fidèlement.--M. Fouché

s'inclina avec l'humilité d'un pardonné, et mérita en ce moment les

exagérations de ses ennemis, en se laissant remercier de trahisons

qu'il n'avait pas commises, du moins pas toutes. Il sortit plein de

joie de cette entrevue, et il traversa des flots de courtisans,

curieux de voir un personnage qui était pour eux une espèce de

monstre, mais un monstre utile, dont on disait que le Roi devait se

servir, parce qu'il le garantirait de nouvelles catastrophes. Les

esprits sages de cette cour regrettèrent qu'on n'eût pas mieux aimé

accorder un peu plus de liberté, que de prendre un tel homme! Le duc

de Wellington, qui approuvait fort la nomination de M. Fouché, mais

qui avait vivement insisté pour l'adoption du drapeau tricolore, afin

de ne pas laisser aux ennemis des Bourbons un drapeau si populaire,

s'écria avec une sorte de dépit: Quelles gens! Il est plus facile de

leur faire accepter un régicide qu'une idée raisonnable.--

[En marge: Retour de M. Fouché à Paris.]

[En marge: Son embarras à l'égard de ses collègues.]

[En marge: Il finit par leur déclarer qu'il est ministre de Louis

XVIII.]

Revenu à Paris, le duc d'Otrante éprouva un certain embarras à dire à

ses collègues tout ce qu'il avait à leur apprendre. Il leur avait

avoué ses entrevues avec les chefs de la coalition, en prenant pour

prétexte son désir d'éviter une seconde restauration, ou du moins d'y

mettre de bonnes conditions. Mais leur annoncer définitivement que les

Bourbons devaient être reçus, qu'au delà de la déclaration de Cambrai

il n'avait rien obtenu, ni amnistie générale, ni drapeau tricolore, ni

maintien des Chambres actuelles, et que toutes les garanties accordées

se réduisaient à un portefeuille pour lui, était difficile. Cependant,

comme il était obligé d'en finir, il leur déclara que les

plénipotentiaires revenus de Haguenau s'étaient trompés, qu'on n'avait

jamais songé à laisser la France libre de choisir une autre dynastie

que celle des Bourbons, que la réserve observée à cet égard n'avait

été qu'un faux semblant, qu'il fallait recevoir Louis XVIII sans

retard, qu'on aurait d'ailleurs tout ce que M. de Talleyrand avait

promis, c'est-à-dire abandon de la loi sur la presse, certaines

modifications à la Charte, unité du ministère, oubli du passé, et en

preuve de la sincérité de cet oubli, sa propre nomination de lui, M.

Fouché, au ministère de la police. C'était là un singulier aveu à

faire devant tous ses collègues. M. Fouché le fit en protestant qu'il

avait accepté ce rôle par pur dévouement pour les hommes de la

Révolution, de l'Empire et du 20 mars, et que c'était pour les sauver

qu'il avait consenti à être ministre de Louis XVIII. Il disait plus

vrai qu'il n'en avait l'air, quant au résultat sinon quant à

l'intention, car lui seul, parmi les têtes actuellement menacées,

pouvait sauver celles qui n'étaient pas irrévocablement vouées à la

vengeance de l'émigration, et s'il voulait avant tout rester au faîte

de la puissance, il est constant aussi qu'il voulait se justifier de

l'indécence de sa conduite en empêchant le plus de mal qu'il pourrait.

[En marge: Emportement de Carnot.]

Cette excuse, vraie mais basse, car il n'est jamais permis d'accomplir

soi-même une moitié du mal, pour empêcher que d'autres n'accomplissent

l'autre moitié, ne pouvait avoir grand succès dans le sein de la

commission exécutive. MM. Quinette et Grenier, personnages inactifs,

M. de Caulaincourt, personnage découragé, se turent. Mais Carnot,

impétueux, généreusement inconséquent, ayant fait ce qu'il fallait

pour amener les Bourbons, et ne sachant pas les subir, s'emporta,

parla de trahison, devint presque outrageant à l'égard de M. Fouché,

sans altérer toutefois l'impassibilité de son collègue, chez qui

jamais la fierté de l'âme ne faisait monter le sang au visage. Sans

foi, sans dignité, mais sans méchanceté, le duc d'Otrante avait été

choisi par la Providence pour servir dans cette nouvelle révolution

d'intermédiaire, entre gens qui voulaient imposer les Bourbons, et

gens qui consentaient à les subir, mais les uns et les autres sans

qu'il y parût! Triste comédie, où personne ne triomphait que la nature

des choses, toujours logique, toujours invincible!

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 37 / 59 段