d'une conduite sage, et toute différente de celle qu'on avait tenue
l'année précédente. Le duc de Wellington prenant la parole après lui,
dit à l'intermédiaire chargé de ces messages: Que M. Fouché soit
sincère avec nous, nous le serons avec lui. Nous apprécions les
services qu'il a rendus, et le Roi lui en tiendra compte. S'il a
besoin de secours, nous allons lui en porter dans quelques
heures.--Il fut convenu que le duc de Wellington et M. de Talleyrand
attendraient le lendemain le duc d'Otrante à Neuilly, pour régler avec
lui tout ce qui restait à faire, afin d'amener sans violence la
rentrée de Louis XVIII à Paris. Sans perdre de temps l'agent Macirone
quitta Gonesse pour se rendre auprès du duc d'Otrante, auquel il fit
part du message qu'on lui avait confié. M. Fouché n'aurait eu garde de
refuser l'entrevue proposée, car après tout il aboutissait au résultat
qu'il avait désiré, c'est-à-dire, à se donner le mérite du retour des
Bourbons, qu'il ne pouvait plus empêcher. Pourtant il résolut
d'informer ses collègues de ce qu'il allait faire, en ayant soin de se
montrer à leurs yeux sous les apparences d'un homme qui cherchait à
sauver les débris du commun naufrage, et à mettre des conditions au
rétablissement de Louis XVIII sur le trône. Il n'y avait rien à lui
objecter, car la restauration des Bourbons résultant inévitablement de
l'impossibilité de prolonger la résistance, impossibilité reconnue par
tous les membres de la commission exécutive, il fallait bien se
soumettre, en tâchant toutefois de se ménager quelques garanties pour
les choses et pour les personnes.
Tout à coup un incident vint créer des difficultés imprévues à M.
Fouché, ce fut l'arrivée des premiers négociateurs, MM. de Lafayette,
Sébastiani, de Pontécoulant, d'Argenson, de Laforest, Benjamin
Constant. En quittant Laon, ces plénipotentiaires s'étaient rendus,
comme on doit s'en souvenir, auprès des souverains, qu'ils avaient
rencontrés à Haguenau, sans pouvoir obtenir un entretien avec eux.
Ils n'avaient pu voir que leurs ministres, qui continuant le système
de dissimulation adopté, avaient affecté de ne point vouloir imposer
un gouvernement à la France. Les commissaires éconduits après une
courte entrevue, étaient revenus à Paris pleins des mêmes illusions,
et persistant encore à croire que les Bourbons n'étaient pas
inévitables. Cette erreur privait M. Fouché de son principal argument,
la nécessité de subir les Bourbons, argument qui était son excuse pour
s'aboucher avec le duc de Wellington. Il s'efforça de démontrer cette
nécessité en s'appuyant sur les innombrables renseignements qu'il
possédait, et il annonça du reste qu'il s'en éclaircirait plus
complétement le soir au camp des alliés. On l'autorisa à s'y rendre,
mais M. de Lafayette lui déclara que tout arrangement particulier,
n'ayant pas pour objet essentiel de sauvegarder les intérêts généraux,
serait un acte de trahison qui mériterait et recueillerait l'infamie.
[En marge: M. de Talleyrand et plusieurs ministres étrangers assistent
à l'entrevue.]
[En marge: M. Fouché insiste pour obtenir des conditions utiles à tout
le monde.]
[En marge: On se sépare sans être d'accord, mais en convenant de se
revoir.]
M. Fouché ne se préoccupa guère de cette déclaration, et se transporta
le 5 juillet au soir, à Neuilly, auprès du duc de Wellington. Il y
trouva outre le généralissime anglais, M. de Talleyrand, sir C.
Stuart, MM. de Goltz et Pozzo di Borgo. Le duc de Wellington voulut
savoir d'abord si l'armée française s'était éloignée, si toutes les
autorités actuelles s'apprêtaient à donner leur démission, et enfin
s'il serait possible d'obtenir qu'on livrât aux puissances la personne
de Napoléon, condition à laquelle les alliés tenaient avec un
véritable acharnement. Le duc d'Otrante répondit que l'armée se
retirait peu à peu, mais que ce n'était pas sans peine, que la
population de la capitale était exaspérée, que la garde nationale de
Paris elle-même, sur laquelle on semblait compter, était loin de
vouloir se prêter à tout ce qu'on attendait d'elle, qu'il fallait donc
de grandes précautions pour arracher l'une après l'autre les
démissions désirées, et introduire le Roi dans Paris. Quant à la
personne de Napoléon, il répondit qu'on ne pouvait la livrer, car en
ce moment Napoléon devait être embarqué pour les États-Unis. On fut
très-mécontent de cette dernière déclaration, dans laquelle on
persista à voir une fourberie de M. Fouché, qui auprès des
bonapartistes passait pour avoir trahi Napoléon, et auprès des
royalistes pour l'avoir fait évader. On lui demanda ensuite ce qu'il
entendait par ces précautions auxquelles il semblait attacher tant
d'importance. M. Fouché s'expliqua alors, et, en homme plus pratique
et plus sensé que les négociateurs envoyés au duc de Wellington,
lesquels n'avaient songé qu'à réclamer l'initiative pour les Chambres,
il énonça deux conditions essentielles: une nouvelle déclaration
royale qui couvrirait sans exception les personnes compromises, avant,
pendant et après la dernière révolution du 20 mars, et l'adoption du
drapeau tricolore. Sans ces conditions, il ne croyait pas, disait-il,
l'entrée du Roi possible, à moins d'y employer la force, ce dont on ne
paraissait pas se soucier. La discussion sur ce point dura jusqu'à
quatre heures du matin, et demeura sans résultat, M. de Talleyrand,
principal interlocuteur, essayant d'éluder avec l'aisance d'un grand
seigneur, ce que M. Fouché s'obstinait à exiger avec la ténacité d'un
personnage vulgaire, mais positif. Quant aux personnes on parlait de
l'inépuisable clémence du Roi, et quant aux couleurs nationales des
dix ou quinze départements qui s'étaient insurgés avec la cocarde
blanche au chapeau. Le duc de Wellington insista beaucoup pour qu'on
s'entendît, mais ne vint à bout ni des uns ni des autres, et comme
dans ce débat on n'avait pas eu le temps de s'occuper des intérêts
individuels, on ne dit rien à M. Fouché de ce qui lui était
personnellement réservé. Il se retira donc mécontent pour le
particulier et pour le général, et laissa les représentants de
l'Europe et de la royauté aussi mécontents de lui qu'il l'était d'eux.
Toutefois le duc de Wellington lui donna un nouveau rendez-vous pour
le lendemain, et on se quitta sans être d'accord, mais sans avoir
rompu.
[En marge: Nouvelle scène de M. Fouché avec Carnot.]
[En marge: M. Fouché prend le parti de ne plus s'occuper de ses
collègues, et d'agir sans eux.]
[En marge: M. Fouché de qui on avait voulu exiger qu'il livrât
Napoléon, réitère l'ordre de le faire partir de Rochefort.]
De retour à Paris M. Fouché rendit compte à sa manière de ce qui
s'était passé à Neuilly, mais déclara encore plus affirmativement, que
les Bourbons étaient inévitables, qu'on ne pouvait à cet égard
résister aux volontés formelles de l'Europe, qu'il n'était pas suspect
lui, vieux révolutionnaire régicide, lorsqu'il se résignait à cette
nécessité, que la seule chose à faire c'était de tâcher d'obtenir des
conditions suffisamment rassurantes, et que, sous ce rapport, il
n'avait rien négligé. On le crut moins qu'il ne le méritait cette
fois, et on s'imagina qu'il n'avait songé qu'à lui, car de toutes
parts on le regardait comme un traître. Ses collègues ne lui
opposèrent que le silence. Carnot seul éleva des plaintes, et fit
entendre des reproches, auxquels M. Fouché avait une réponse bien
facile, c'était de lui demander ce qu'il voulait. En effet, Carnot
n'avait pas cru qu'on pût se défendre; dès lors recevoir les Bourbons
était une conséquence forcée de l'impuissance qu'il avait lui-même
proclamée. Au surplus M. Fouché commençant à ne plus s'inquiéter de
l'opinion de ses collègues, les traitant même assez légèrement,
s'occupa uniquement de disposer toutes choses pour introduire Louis
XVIII dans Paris, avec le moins de dommage pour son parti, avec le
plus d'avantage pour lui-même. Son premier soin fut de hâter le départ
de Napoléon de Rochefort. Il s'était aperçu que tant que Napoléon se
trouvait en France, on était au camp des coalisés fort défiant de la
sincérité de son abdication, et fort obstiné à réclamer sa personne.
Or, M. Fouché voulait supprimer cette cause de défiance, et de plus
n'être pas responsable de la captivité de Napoléon, dans le cas où
celui-ci tomberait aux mains de l'ennemi, car s'il avait voulu lui
ôter le trône, il n'avait voulu lui ôter ni la vie, ni la liberté.
Déjà, comme on l'a vu, les frégates avaient été dispensées d'attendre
les sauf-conduits. M. Fouché alla plus loin, et pressa de nouveau le
général Beker de faire partir l'illustre fugitif, en envoyant toutes
les autorisations nécessaires, sauf une, celle de communiquer avec la
croisière anglaise, de crainte que Napoléon, par suite d'une étrange
confiance envers les Anglais, ne se livrât à eux. Le 6, M. Fouché fit
rendre un dernier arrêté par la commission exécutive, enjoignant au
général Beker de forcer Napoléon à s'embarquer, de lui faire sentir
que c'était indispensable pour sa sûreté personnelle, de lui offrir,
si les frégates étaient trop observées, tous les bâtiments légers dont
on pourrait disposer, de consentir même, contrairement aux ordres
précédemment expédiés, à ce qu'il communiquât avec la croisière
anglaise, mais sur sa demande écrite, afin de n'avoir pas la
responsabilité des conséquences.
[En marge: M. Fouché travaille la garde nationale pour qu'elle fasse
des manifestations à l'appui de ce qu'il a demandé à Neuilly.]
Après ces soins donnés à la sûreté de Napoléon, M. Fouché chercha à se
préparer des arguments pour les nouvelles conférences qu'il devait
avoir à Neuilly. Il n'y en avait pas un meilleur que l'attitude de la
garde nationale de Paris. Cette garde, qui avait vu le retour de
Napoléon avec peine, qui désirait même les Bourbons, mais sans les
idées surannées, les passions, l'arrogance des émigrés, n'avait cessé
de porter la cocarde tricolore, et d'abattre le drapeau blanc partout
où on essayait de l'arborer. M. Fouché, au moyen des relations qu'il
entretenait avec les principaux chefs de la garde nationale, provoqua
de leur part une déclaration, dans laquelle ils faisaient profession
d'un attachement persévérant pour le drapeau tricolore, fondé sur la
gloire et sur la signification politique de ce drapeau. Cette
déclaration était revêtue des noms les plus honorables de la capitale.
[En marge: Il pousse la Chambre des représentants à faire une
déclaration de principes dans le même sens.]
M. Fouché ne s'en tint pas à cette démonstration. Secondé par MM. Jay,
Manuel et les nombreux représentants qui suivaient ses conseils, il
obtint de la part de la Chambre des représentants une déclaration d'un
autre genre, mais plus significative encore. La constitution qu'on
avait entrepris de rédiger était longue, diffuse, et n'avait aucune
chance d'être acceptée par les Bourbons. Ce qui importait infiniment
plus que ce texte banal, c'étaient les principes qu'il contenait. Sur
l'instigation de M. Fouché on détacha en forme d'articles les
principes essentiels de toute constitution, ceux qu'on devait exiger
de tout gouvernement, quel qu'il fût, et on en fit une déclaration que
devrait accepter le monarque, non désigné, qui monterait sur le trône.
Ce monarque qu'on ne désignait pas, c'était évidemment Louis XVIII,
s'il souscrivait aux principes énoncés. Ces principes, qu'il est
inutile de reproduire ici, car l'expression en était médiocre, étaient
ceux que la France depuis 1789, avec une constance d'esprit qui
l'honore, n'a cessé de proclamer toutes les fois que sous prétexte de
lui rendre l'ordre, on ne lui a pas ôté la liberté.
[En marge: Ce qui se passe en ce moment dans le sein de la cour
émigrée.]
[En marge: Continuation du déchaînement contre M. de Blacas, et faveur
croissante de M. Fouché.]
Pendant que M. Fouché se livrait à ces soins malheureusement tardifs
et inutiles, la cour de Louis XVIII, transportée successivement de
Gand à Cambrai, de Cambrai au château d'Arnouville, s'occupait de ce
qu'on ferait en entrant à Paris. Les principaux personnages de cette
cour, Roi, princes, courtisans, ministres, ambassadeurs, généraux
étrangers, accrus d'une foule d'adorateurs de la fortune renaissante,
discutaient confusément les résolutions à prendre, car les révolutions
donnant la parole à tout le monde, convertissent pour un moment les
cours elles-mêmes en républiques. Suivant la majorité de ces
discoureurs, sacrifier le drapeau blanc au drapeau tricolore, c'était
sacrifier la légitimité à la révolte. Modifier, étendre la Charte,
c'était augmenter le mal loin de le diminuer!--C'était bien assez,
disaient-ils, de déclarer le maintien de cette Charte, sans y ajouter
de nouveaux développements. Pour eux, les principes dits de
quatre-vingt-neuf étaient une partie des hérésies révolutionnaires,
qu'on avait eu la faiblesse d'encourager; et de même qu'à leurs yeux
la première révolution s'expliquait par quelques fautes individuelles,
nullement par des causes générales, la dernière, celle du 20 mars,
s'expliquait par une conspiration dont il fallait punir les auteurs,
et par quelques autres incidents tels que l'obstination à conserver M.
de Blacas, et la répugnance à se servir de M. Fouché. Comme nous
l'avons dit récemment, l'émigré M. de Blacas, le régicide M. Fouché,
étaient l'objet, le premier d'un décri universel, le second d'une
faveur générale. À entendre ces royalistes, M. de Blacas avait tout
perdu, au contraire M. Fouché eût tout sauvé, si on avait accepté ses
services, et pouvait tout sauver encore si on consentait enfin à les
accepter. À la vérité il était régicide, mais raison de plus! Il était
sorti de cette caverne infernale qu'on appelait la révolution, il la
connaissait, et y ferait rentrer les démons qui s'en étaient échappés.
Il n'y avait avec lui qu'une précaution à prendre, c'était d'exiger
qu'il eût bien trahi son origine. Or, quant à cette franche trahison
de son origine, on n'avait aucun doute, et M. de Vitrolles et beaucoup
d'autres étaient venus l'attester. On racontait avec admiration ses
prophéties, qu'on arrangeait après coup. M. Fouché avait dit à M.
Dambray, la veille du 20 mars: Il est trop tard; Napoléon entrera
dans Paris, régnera quelque temps, mais pas longtemps; il sera
renversé, et nous ramènerons le Roi.--L'homme qui avait dit ces choses
si profondes pouvait seul achever la prophétie. Il fallait donc le
prendre des mains de Napoléon lui-même, qu'il avait renversé, et le
nommer ministre de Louis XVIII dont il serait le soutien le plus
solide.
[En marge: M. de Talleyrand se prête à la faveur dont M. Fouché est
entouré dans le sein du parti royaliste.]
[En marge: Louis XVIII se rend avec peine aux obsessions dont il est
assailli.]
[En marge: Il sacrifie M. de Blacas, et accepte M. Fouché comme
ministre de la police.]
M. de Talleyrand, qui n'aimait pourtant pas les rivaux, encourageait
cette étrange passion. Il se sentait incapable de veiller sur
l'intérieur, et reconnaissait à cet égard la supériorité de M. Fouché.
Mais cette besogne d'espionner, de payer, de disperser, d'enfermer,
d'exiler, et au besoin de faire fusiller les gens illustres ou obscurs
des partis, lui semblant fort au-dessous de celle de traiter avec les
puissances européennes, il ne jalousait pas M. Fouché, et il croyait
qu'appuyé sur le dehors où était en ce moment la force, se servant de
M. Fouché pour épurer le dedans, il gouvernerait souverainement la
France. Il avait donc proposé M. Fouché au Roi comme ministre de la
police. Le duc de Wellington l'avait fort secondé, et outre tous les
motifs que nous venons d'énumérer, il en avait un particulier de
favoriser M. Fouché. Il fallait entrer dans Paris et y rétablir les
Bourbons, mais il fallait y entrer conformément au programme simulé
des puissances, programme surtout nécessaire à lord Castlereagh, et
consistant à ne pas imposer ostensiblement un gouvernement à la
France. Sans cette précaution obligée, on n'aurait eu qu'à laisser
faire le brutal Blucher, et il en eût fini en deux heures. Mais M.
Fouché seul saurait accomplir la chose sans les baïonnettes, et par la
garde nationale de Paris. Ainsi la cour par une sorte de superstition,
M. de Talleyrand par besoin d'une main adroite et cynique pour
gouverner l'intérieur, le duc de Wellington pour avoir un introducteur
des Bourbons qui sût se passer de la violence, avaient prôné M.
Fouché, et vaincu en sa faveur la répugnance de Louis XVIII. On avait
fait une première violence à ce prince en lui arrachant M. de Blacas,
on lui en fit une seconde en le forçant d'accepter l'un des juges de
son frère. Il lui en coûta, car il était fier, n'aimait pas les
intrigants, surtout ceux qui étaient en manége avec M. le comte
d'Artois, et M. Fouché avait tous ces inconvénients à ses yeux. Mais
quand on insistait longtemps et fort, il se rendait. Il avait donc
consenti à laisser la police à M. Fouché, mais refusé une nouvelle
déclaration de principes, ainsi que le drapeau tricolore.
[En marge: Nouvelle entrevue de M. Fouché avec M. de Talleyrand et les
ministres étrangers.]
[En marge: Pour toute concession M. Fouché obtient un portefeuille.]
Tel était l'état des choses à la cour lorsque M. Fouché revint le 6 au
soir à Neuilly. Il recommença ses doléances sur la situation
intérieure de Paris, fort aggravée, disait-il, par le retour des
plénipotentiaires rapportant de Haguenau la fausse idée que les
monarques alliés ne tenaient pas aux Bourbons, par la résolution de la
garde nationale de Paris de conserver la cocarde tricolore, par la
déclaration de principes de la Chambre des représentants. On n'eut pas
l'air de prendre au sérieux les appréhensions de M. Fouché. D'ailleurs
le duc de Wellington lui répondait qu'après tout on avait des Anglais
et des Prussiens à son service, bien qu'on désirât les employer le
moins possible. Quant au rapport des plénipotentiaires, le duc de
Wellington dit qu'ils avaient trompé ou s'étaient trompés, et il
montra les lettres de lord Stewart, présent à l'entrevue de Haguenau,
lesquelles ne permettaient aucun doute sur les sentiments des
souverains. Quant à une nouvelle déclaration de Louis XVIII, celle de
Cambrai suffisait. En donner une seconde, ce serait faire divaguer la
royauté. Quant à l'amnistie, le duc de Wellington et M. de Talleyrand
firent enfin résonner aux oreilles de M. Fouché le mot
essentiel.--L'amnistie, lui dirent-ils, c'est vous, vous au ministère
de la police. Quel est l'homme de la Révolution qui puisse trembler
quand vous serez à la tête du ministère des rigueurs?--Il semblait en
effet qu'un régicide étant admis auprès du Roi, personne ne pouvait
concevoir d'inquiétude. Mais si on était prêt à pardonner aux
immolateurs de Louis XVI, on ne pardonnait pas aux prétendus auteurs
du 20 mars. M. Fouché le sentait vaguement, et ceux-là, sa présence ne
les couvrait point. Mais on lui parla d'un ton si absolu, et
d'ailleurs on lui offrit un tel présent, qu'il n'osa pas insister.
Quant aux trois couleurs, on lui fit comprendre que ce serait un
outrage à Louis XVIII que d'y revenir encore, et il se soumit, ayant
obtenu pour toute concession, lui, lui seul, au plus redoutable des
ministères.
[En marge: Présentation de M. Fouché à Louis XVIII.]
On s'assit à la même table, après quoi on se rendit à Arnouville, pour
présenter M. Fouché à Louis XVIII. C'était là l'objet des voeux de M.
Fouché; c'était là ce qu'il n'avait pu obtenir sous la première
Restauration. Il en éprouva une vive satisfaction, et à l'aspect du
monarque qui se fit une extrême violence pour le recevoir, il lui
sembla que le régicide s'était effacé de son front. Le Roi qui avait
étudié son rôle, selon son habitude dans les occasions graves,
accueillit M. Fouché avec une grande politesse, et comme s'il n'eût
connu qu'une partie de sa vie.--Vous m'avez rendu beaucoup de
services, lui dit-il, vous m'en rendrez encore. Je voulais depuis
longtemps vous attacher à mon gouvernement; je le puis enfin, et
j'espère que vous me servirez utilement et fidèlement.--M. Fouché
s'inclina avec l'humilité d'un pardonné, et mérita en ce moment les
exagérations de ses ennemis, en se laissant remercier de trahisons
qu'il n'avait pas commises, du moins pas toutes. Il sortit plein de
joie de cette entrevue, et il traversa des flots de courtisans,
curieux de voir un personnage qui était pour eux une espèce de
monstre, mais un monstre utile, dont on disait que le Roi devait se
servir, parce qu'il le garantirait de nouvelles catastrophes. Les
esprits sages de cette cour regrettèrent qu'on n'eût pas mieux aimé
accorder un peu plus de liberté, que de prendre un tel homme! Le duc
de Wellington, qui approuvait fort la nomination de M. Fouché, mais
qui avait vivement insisté pour l'adoption du drapeau tricolore, afin
de ne pas laisser aux ennemis des Bourbons un drapeau si populaire,
s'écria avec une sorte de dépit: Quelles gens! Il est plus facile de
leur faire accepter un régicide qu'une idée raisonnable.--
[En marge: Retour de M. Fouché à Paris.]
[En marge: Son embarras à l'égard de ses collègues.]
[En marge: Il finit par leur déclarer qu'il est ministre de Louis
XVIII.]
Revenu à Paris, le duc d'Otrante éprouva un certain embarras à dire à
ses collègues tout ce qu'il avait à leur apprendre. Il leur avait
avoué ses entrevues avec les chefs de la coalition, en prenant pour
prétexte son désir d'éviter une seconde restauration, ou du moins d'y
mettre de bonnes conditions. Mais leur annoncer définitivement que les
Bourbons devaient être reçus, qu'au delà de la déclaration de Cambrai
il n'avait rien obtenu, ni amnistie générale, ni drapeau tricolore, ni
maintien des Chambres actuelles, et que toutes les garanties accordées
se réduisaient à un portefeuille pour lui, était difficile. Cependant,
comme il était obligé d'en finir, il leur déclara que les
plénipotentiaires revenus de Haguenau s'étaient trompés, qu'on n'avait
jamais songé à laisser la France libre de choisir une autre dynastie
que celle des Bourbons, que la réserve observée à cet égard n'avait
été qu'un faux semblant, qu'il fallait recevoir Louis XVIII sans
retard, qu'on aurait d'ailleurs tout ce que M. de Talleyrand avait
promis, c'est-à-dire abandon de la loi sur la presse, certaines
modifications à la Charte, unité du ministère, oubli du passé, et en
preuve de la sincérité de cet oubli, sa propre nomination de lui, M.
Fouché, au ministère de la police. C'était là un singulier aveu à
faire devant tous ses collègues. M. Fouché le fit en protestant qu'il
avait accepté ce rôle par pur dévouement pour les hommes de la
Révolution, de l'Empire et du 20 mars, et que c'était pour les sauver
qu'il avait consenti à être ministre de Louis XVIII. Il disait plus
vrai qu'il n'en avait l'air, quant au résultat sinon quant à
l'intention, car lui seul, parmi les têtes actuellement menacées,
pouvait sauver celles qui n'étaient pas irrévocablement vouées à la
vengeance de l'émigration, et s'il voulait avant tout rester au faîte
de la puissance, il est constant aussi qu'il voulait se justifier de
l'indécence de sa conduite en empêchant le plus de mal qu'il pourrait.
[En marge: Emportement de Carnot.]
Cette excuse, vraie mais basse, car il n'est jamais permis d'accomplir
soi-même une moitié du mal, pour empêcher que d'autres n'accomplissent
l'autre moitié, ne pouvait avoir grand succès dans le sein de la
commission exécutive. MM. Quinette et Grenier, personnages inactifs,
M. de Caulaincourt, personnage découragé, se turent. Mais Carnot,
impétueux, généreusement inconséquent, ayant fait ce qu'il fallait
pour amener les Bourbons, et ne sachant pas les subir, s'emporta,
parla de trahison, devint presque outrageant à l'égard de M. Fouché,
sans altérer toutefois l'impassibilité de son collègue, chez qui
jamais la fierté de l'âme ne faisait monter le sang au visage. Sans
foi, sans dignité, mais sans méchanceté, le duc d'Otrante avait été
choisi par la Providence pour servir dans cette nouvelle révolution
d'intermédiaire, entre gens qui voulaient imposer les Bourbons, et
gens qui consentaient à les subir, mais les uns et les autres sans
qu'il y parût! Triste comédie, où personne ne triomphait que la nature
des choses, toujours logique, toujours invincible!