décision que nous venons de rapporter; le gouvernement provisoire
avait pris son parti le 2 juillet au matin. Les deux envoyés, MM.
Macirone et Tromelin, se mirent en route le 2 dans l'après-midi, le
premier se dirigeant vers Gonesse, le second vers Saint-Cloud. Le
colonel Macirone fut arrêté aux avant-postes anglais, et retenu
jusqu'au lendemain matin. Le général Tromelin parvint à franchir les
avant-postes prussiens, et fut introduit auprès du maréchal Blucher,
qui vit avec une grande satisfaction qu'enfin on songeait à s'adresser
à lui. Depuis que le général prussien avait apprécié la difficulté de
sa situation sur la rive gauche de la Seine, où les Anglais n'étaient
pas encore en mesure de le secourir, il ne demandait pas mieux que de
traiter, et de résoudre la question lui-même, en dérobant ainsi aux
Bavarois, aux Autrichiens, aux Russes qui s'approchaient, toute
participation à la gloire de cette campagne. Il accueillit
convenablement le général Tromelin, mais lui manifesta la volonté bien
arrêtée d'obtenir la remise de Paris. Il concédait que rien ne fût
stipulé sous le rapport politique, en laissant deviner toutefois ce
que feraient les coalisés dans la capitale de la France lorsqu'ils en
seraient les maîtres. Pour qu'il ne restât dans l'esprit du général
Tromelin aucun doute sur les intentions des puissances, le prince
Blucher lui montra la lettre de MM. de Nesselrode et de Metternich du
26 juin, dont le duc de Wellington avait dit quelque chose aux cinq
commissaires français, et la lui donna même à lire en entier. Elle
était formelle, et prescrivait aux deux généraux alliés de ne point
suspendre leurs opérations avant qu'ils fussent dans Paris, de ne
reconnaître aucune des autorités établies depuis le 20 mars, et de
tâcher en outre de s'emparer de la personne de Napoléon. Cette lettre,
il est vrai, ne parlait pas des Bourbons, et on était libre encore de
se faire illusion, et d'espérer que les Russes et les Autrichiens n'y
tiendraient pas autant que les Anglais. Mais la volonté d'entrer dans
Paris, et de ne point reconnaître les autorités existantes, était
incontestable. Après ces communications préliminaires, le général
Tromelin quitta le maréchal Blucher, et vint rendre compte au duc
d'Otrante de ce qu'il avait appris. On ne savait rien de l'envoyé
Macirone, qui n'avait pas encore pu pénétrer auprès du duc de
Wellington.
Le moment de se décider était venu, car les armées étaient en présence
sur les deux rives de la Seine. Les Prussiens avaient entièrement
franchi la rivière, et étaient établis sur les hauteurs de Sèvres, de
Meudon, leur gauche vers Saint-Cloud, leur droite en arrière, le long
de la petite rivière de la Bièvre. Les Anglais étaient occupés à jeter
un pont à Argenteuil, et s'approchaient de Saint-Cloud par Courbevoie
et Suresnes, afin de soutenir Blucher avec une partie de leurs forces.
Le gros de leur armée était dans la plaine Saint-Denis.
Le maréchal Davout de son côté avait pris position en homme de guerre
expérimenté. Après avoir achevé l'armement des ouvrages de la rive
droite, il avait placé dans ces ouvrages les tirailleurs de la garde
nationale, les dépôts, et une partie des troupes de Waterloo; il avait
destiné à la rive gauche le reste de ces troupes, ainsi que le corps
de Vandamme tout entier. La garde impériale, comme nous l'avons déjà
dit, était en réserve au Champ de Mars, avec plusieurs ponts sur la
Seine, pour se porter au besoin sur l'une ou l'autre rive. Une
formidable artillerie de gros calibre braquée sur les hauteurs
d'Auteuil était prête à balayer la plaine de Grenelle en tirant
par-dessus la rivière. Le 3, vers quatre heures du matin, il exécuta
une forte reconnaissance sur Issy, occupé par les Prussiens, et après
les avoir vivement poussés, il s'arrêta, pour ne rien entamer de
sérieux avant d'avoir reçu l'ordre de livrer bataille. Mais sur tous
les points il était en mesure, et décidé, dans le cas d'exigences
intolérables de la part de l'ennemi, à se battre à outrance. Les
soldats étaient exaltés au dernier point, et demandaient la bataille à
grands cris. Ils étaient 80 mille, et ils avaient beaucoup de chances
de vaincre, ayant affaire à 120 mille ennemis partagés sur les deux
rives de la Seine. Le vieux coeur de Davout tressaillait en entendant
leurs cris, et parfois il était tenté d'engager la lutte, pour vaincre
ou mourir en vue de la capitale. Mais il attendait les derniers ordres
de la commission exécutive, et n'était pas assez téméraire pour
décider du sort de la France sans la volonté du gouvernement lui-même.
[En marge: Sur le rapport du général Tromelin, on charge MM. Bignon,
Guilleminot et de Bondy, d'aller traiter de la capitulation de Paris
avec le maréchal Blucher.]
La commission exécutive, après le retour du général Tromelin, avait
pris le parti d'envoyer aux avant-postes prussiens trois
plénipotentiaires: c'étaient M. Bignon, ministre des affaires
étrangères par intérim, le général Guilleminot, chef d'état-major du
maréchal Davout, et M. de Bondy, préfet de la Seine. Ainsi les
intérêts de la politique, de l'armée, de la capitale, étaient
représentés dans cette légation. M. de Caulaincourt avait été chargé
de préparer trois projets de convention que nos négociateurs étaient
autorisés à proposer successivement, en se repliant de l'un sur
l'autre.
D'après ces trois projets, les personnes, pour leurs actes ou leurs
opinions, les propriétés privées ou publiques, les monuments d'art,
les musées, devaient être sacrés; les autorités existantes devaient
être respectées et maintenues. La seule marge accordée était relative
à l'occupation de Paris et au mode d'occupation. Suivant le premier
projet, Paris serait déclaré neutre; l'armée française en sortirait,
et se tiendrait à une certaine distance, égale à celle que l'armée
ennemie adopterait pour elle-même. Suivant le second plan, les choses
étant comme dans le premier, Paris ne serait occupé qu'après qu'on
aurait reçu des nouvelles des négociateurs envoyés auprès des
souverains. (On ne savait rien de ces premiers négociateurs, et on se
flattait qu'ils auraient obtenu quelque chose de l'empereur
Alexandre.) Enfin, à la dernière extrémité, on céderait Paris; l'armée
française se retirerait derrière la Loire, dans un délai qu'on
fixerait le plus avantageusement possible pour elle, et le service de
Paris serait confié à la garde nationale, qui seule y maintiendrait
l'ordre en y faisant respecter les autorités existantes.
[En marge: Douleur des membres du gouvernement provisoire en donnant
l'ordre de capituler.]
Lorsqu'il fallut signer ces conditions, la main de Carnot, de Grenier,
fut saisie d'un véritable tremblement: ils avaient l'âme navrée. M.
Fouché lui-même, qui dans le commun désastre cherchait à sauver
d'abord sa personne, mais qui aurait bien voulu aussi sauver son pays,
M. Fouché fut consterné. Il signa cependant, et enjoignit aux
négociateurs de passer par le quartier général du maréchal Davout,
pour prendre ses dernières instructions, et de ne le quitter que
lorsque définitivement le maréchal aurait reconnu qu'il n'y avait pas
mieux à faire.
[En marge: Les négociateurs passent par le camp du maréchal Davout,
afin de prendre une dernière fois l'avis des militaires.]
[En marge: Davout et Drouot déclarent avec douleur qu'il faut
traiter.]
MM. Bignon, Guilleminot, de Bondy, partirent donc, et se rendirent au
quartier général de Montrouge. L'émotion y était extraordinaire. Tout
autour du maréchal Davout, on s'agitait, on menaçait, on criait à la
trahison. Chose bien nouvelle, cet inflexible maréchal n'imposait pas
le silence qu'il avait coutume d'exiger autour de lui. La douleur
perçait sur son visage ordinairement impassible. Les généraux Flahault
et Exelmans disaient qu'au lieu d'aller capituler au camp des
coalisés, il valait mieux mourir sous les murs de la capitale. En
présence d'un tel spectacle les trois négociateurs hésitaient à
franchir les avant-postes. Le meilleur des hommes de ce temps, Drouot,
regardant M. Bignon qui l'interrogeait, lui répondit qu'il était cruel
de ne pas pouvoir mourir en soldats dans cette plaine qu'on avait sous
les yeux, mais qu'en citoyen il devait reconnaître que le plus sage
était de traiter. Ces mots de l'homme de bien consolèrent un peu les
trois négociateurs d'avoir accepté une si douloureuse mission. Davout,
cédant à un mouvement involontaire, demanda aux négociateurs
d'attendre quelques instants, et il s'élança au galop avec plusieurs
officiers pour jeter un dernier coup d'oeil sur la position des
ennemis. Après une courte reconnaissance, il revint. Ces voix secrètes
qui décident le coeur des hommes dans les grandes circonstances,
avaient parlé, et lui avaient dit que le citoyen devait ici être plus
écouté que le soldat.--J'ai envoyé un parlementaire, dit-il à M.
Bignon, vous pouvez partir.--
Les trois négociateurs partirent en effet, et se rendirent aux
avant-postes prussiens. Ils essuyèrent d'abord quelques mauvais
traitements de la part du général Ziethen, mais bientôt ils furent
reçus, et conduits au château de Saint-Cloud, où le maréchal Blucher
avait établi son quartier général.
[En marge: Accueil convenable fait par Blucher aux trois
négociateurs.]
[En marge: Le duc de Wellington vient prendre part à la négociation.]
[En marge: Discussion des conditions.]
Tout rude qu'il était, Blucher, flatté d'avoir les plénipotentiaires
français à son quartier général, et de n'être pas toujours considéré
comme le second du duc de Wellington, accueillit bien les trois
envoyés, et leur laissa voir l'impossibilité pour lui et son collègue
britannique de se contenter de moins que l'occupation de Paris, et
l'éloignement de l'armée française. Sur les autres points, on pouvait
discuter, mais sur ces deux-là toute contestation était évidemment
impossible. À peine avait-on échangé les premiers mots que le duc de
Wellington, informé par les Prussiens de l'ouverture de ces
pourparlers, arriva lui-même, et l'entretien devint alors tout à fait
sérieux, précis, borné aux points essentiels. Quant à la retraite de
l'armée française et à l'occupation de Paris, ce furent deux
conditions fondamentales sur lesquelles aucune discussion ne fut
admise. Quant au moment où devait s'opérer l'occupation de Paris,
quant au nombre de jours que l'armée française mettrait à s'éloigner,
et à la limite où elle s'arrêterait, le débat fut ouvert. Les deux
généraux alliés n'eurent pas de peine à concéder que les armées
étrangères, une fois dans Paris, ne s'y mêleraient point de politique;
et que la garde nationale ferait seule le service. Ils n'avaient pas
dissimulé déjà que la restauration des Bourbons était leur objet
essentiel; mais il ne leur convenait pas d'avouer qu'ils étaient venus
pour cet objet, surtout de l'écrire, et, certains d'ailleurs que la
chose s'accomplirait d'elle-même lorsqu'ils seraient dans Paris, ils
se contentèrent de déclarer que la garde nationale serait chargée du
maintien de l'ordre établi. Chose singulière, celui qui tenait le plus
au rétablissement des Bourbons, et qui avait le plus fait pour ce
rétablissement, le duc de Wellington, était celui qui voulait le moins
l'avouer, à cause du parlement britannique, devant lequel on avait
toujours nié qu'on eût pour but un changement de gouvernement en
France. Relativement aux propriétés et aux personnes, les Anglais et
les Prussiens, affectant de ne se point mêler de politique, assurèrent
qu'ils étaient prêts à les respecter quant à eux, et à les faire
respecter par leurs armées.
Après ces généralités le duc de Wellington, toujours positif, dit
qu'en fait de conventions la rédaction était tout, et demanda aux
trois négociateurs français s'ils avaient apporté un projet rédigé. M.
Bignon lui remit le troisième des projets préparés par M. de
Caulaincourt, les deux premiers ne pouvant plus être mis en
discussion. Le duc de Wellington voulut alors conférer seul avec le
maréchal Blucher, et à la suite d'une demi-heure d'entretien il revint
rapportant le projet modifié, sur la marge duquel les modifications
proposées étaient écrites au crayon. Après un nouveau débat sur les
divers points contestés, on convint des conditions suivantes.
[En marge: L'armée doit quitter Paris, et le livrer à la garde
nationale.]
L'armée française, dont on avait réclamé la retraite immédiate, dut
avoir trois jours pour évacuer Paris, et huit pour se retirer derrière
la Loire, qui était la limite définitivement adoptée.
Le lendemain 4 juillet, on devait remettre Saint-Denis, Saint-Ouen,
Clichy et Neuilly; le surlendemain, Montmartre; le troisième jour, les
diverses barrières.
L'armée avait le droit d'emporter avec elle toutes ses propriétés,
armes, artillerie, caisse des régiments, bagages. Les officiers des
fédérés, auxquels l'obligation de s'éloigner n'aurait pas dû
s'étendre, parce qu'ils faisaient partie de la garde nationale, furent
spécialement assimilés à l'armée par la volonté des généraux ennemis,
qui redoutaient singulièrement leur influence sur le peuple de la
capitale.
Ces points réglés, il s'agissait de déterminer la conduite des armées
étrangères dans Paris. Les négociateurs français avaient voulu faire
insérer le texte suivant:... _Les commandants en chef des armées
anglaise et prussienne s'engagent à respecter et à faire respecter le
gouvernement, les autorités nationales, les administrations qui en
dépendent, et à ne s'immiscer en rien dans les affaires intérieures du
gouvernement et de l'administration de la France._
Il était évidemment impossible d'obtenir une pareille rédaction de la
part des généraux ennemis, avec leurs résolutions formellement avouées
quoique non écrites. Ils n'acceptèrent que le texte suivant, dont
l'hypocrisie atteignait au ridicule: _Les commandants des armées
anglaise et prussienne s'engagent à respecter et à faire respecter les
autorités actuelles tant qu'elles existeront._ Il fut stipulé au
surplus que la garde nationale ferait seule le service de Paris.
Deux points de la plus grande importance restaient à régler, le
respect des propriétés et celui des personnes. Les commissaires
français avaient compris dans les propriétés que l'ennemi s'obligerait
à respecter les monuments publics et les musées. Les généraux alliés
qui apportaient à cette négociation plus d'arrière-pensées que les
militaires n'ont coutume d'en mettre dans leurs transactions,
refusèrent absolument les expressions proposées. Ils se souvenaient
qu'un an auparavant leurs souverains avaient songé à enlever de Paris
les objets d'art qui en faisaient le centre le plus éclatant de la
civilisation moderne, mais que n'osant pas frapper tant de coups à la
fois sur la France, ils y avaient renoncé. Ils refusèrent cette fois
de s'engager, et admirent en termes généraux le respect des propriétés
privées et publiques, _excepté celles qui avaient rapport à la
guerre_. On s'imagina qu'il ne s'agissait que d'artillerie, et on
passa outre. On devait apprendre quelques jours plus tard ce qu'il y
avait de ruse dans ces expressions en apparence insignifiantes.
[En marge: Article relatif à la sûreté des personnes.]
Enfin quant aux personnes, l'article 12 (devenu célèbre par le noble
sang qu'il a laissé couler) fut adopté tel qu'il avait été rédigé par
les commissaires français. Il était ainsi conçu: «Seront pareillement
respectées les personnes et les propriétés particulières. Les
habitants et en général les individus qui se trouvent dans la
capitale, continueront à jouir de leurs droits et libertés sans
pouvoir être inquiétés ni recherchés en rien relativement aux
fonctions qu'ils occupent ou auraient occupées, à leur conduite et à
leurs opinions politiques.»
[En marge: Arrière-pensée des généraux ennemis en acceptant cet
article.]
Un tel article semblait devoir couvrir tout le monde, personnages
civils et militaires, révolutionnaires anciens et révolutionnaires
nouveaux, régicides qui avaient condamné Louis XVI et maréchaux qui
avaient abandonné Louis XVIII, et jamais on n'aurait pu croire qu'il
donnerait ouverture aux plus odieuses vengeances. Les généraux ennemis
n'élevèrent pas une seule objection, comme si une telle stipulation
coulait de source, et ne pouvait être contestée. On voudrait se
persuader que les deux personnages qui avaient montré pour leur pays
le plus noble patriotisme, le duc de Wellington et le maréchal
Blucher, étaient de bonne foi, et que leur silence ne cachait aucune
arrière-pensée. Malheureusement il paraît que ce silence tenait au
désir de n'être pas forcés à s'expliquer. En effet ils s'engageaient
eux, comme généraux des armées anglaise et prussienne, à respecter les
personnes, mais ne prétendaient pas imposer le même engagement au
gouvernement de Louis XVIII, qui une fois rétabli, serait chargé seul
de dispenser la justice en France. La moindre explication sur ce sujet
en rendant l'équivoque impossible, eût probablement tout fait rompre.
Ils se turent donc, et ce silence coûta à la France le sacrifice des
plus nobles vies.
[En marge: Signature de la capitulation dans la nuit du 3 au 4
juillet.]
Les trois négociateurs, après avoir fait ce qu'ils avaient pu pour
défendre les intérêts de leur pays dans une position désespérée,
quittèrent Saint-Cloud, et arrivèrent le 4 juillet au matin aux
Tuileries auprès du gouvernement provisoire. Il n'y avait que des
remercîments à leur adresser, car dans l'état des choses personne
n'eût obtenu davantage. À ne pas courir la chance d'une bataille, il
fallait évidemment se soumettre aux conditions souscrites.
[En marge: Cette capitulation acceptée par le gouvernement provisoire
et les Chambres.]
La capitulation fut donc acceptée. Elle se prêtait à une comédie qui
convenait aux généraux étrangers, et à la commission exécutive
elle-même. En effet, elle ne contenait en apparence que des
stipulations purement militaires, suite forcée de la situation des
armées, et elle laissait la France libre de se donner le gouvernement
qu'elle voudrait, puisque la garde nationale parisienne restait
exclusivement chargée du service intérieur de la capitale. Les
généraux ennemis paraissaient ainsi demeurer fidèles aux déclarations
solennelles par lesquelles ils avaient promis de ne pas imposer un
gouvernement à la France, et la commission exécutive de son côté
semblait, tout en cédant à une nécessité physique, avoir sauvegardé
l'indépendance nationale. C'est ainsi que la commission exécutive crut
devoir prendre la chose, et qu'elle la présenta aux deux Chambres.
[En marge: Équivoque dont tout le monde use relativement au futur
gouvernement de la France.]
Les représentants, qui seuls donnaient signe de vie dans ces
circonstances (les pairs se taisaient), s'étaient plaints du silence
gardé sur les négociations. L'obligation du secret, toujours de
rigueur en ces matières, pouvait expliquer ce silence. On le rompit le
4 juillet au matin, et on porta à la connaissance des deux Chambres
les articles conclus dans la nuit à Saint-Cloud. L'équivoque au moyen
de laquelle on avait évité de résoudre la question du gouvernement
futur de la France, convenait aux Chambres comme aux généraux ennemis
et au gouvernement provisoire, et elles s'y prêtèrent. Comment, en
effet, vouloir la clarté? Dire que le sous-entendu de la capitulation
cachait la faculté de rétablir les Bourbons, c'eût été annoncer une
vérité bien évidente, et que tout le monde apercevait, excepté
certains idiots qui n'aperçoivent les choses que lorsqu'on les leur
énonce formellement. Mais déchirer ce voile commode, c'était, après
les déclarations solennelles qu'on avait faites contre les Bourbons,
s'obliger à repousser la capitulation, à casser le gouvernement
provisoire, et à s'engager dans une lutte dont on avait déjà senti
l'impossibilité. N'osant pas entreprendre une résistance aussi
téméraire, et qui avait perdu toutes ses chances en étant différée, il
était plus commode pour l'assemblée de laisser exister un voile sous
lequel elle cachait sa confusion, jusqu'au jour peu éloigné où elle
serait expulsée de son siége par les baïonnettes ennemies. La Chambre
des représentants accepta donc la capitulation du 3 juillet telle
qu'on la lui avait présentée, et elle en fit des remercîments à
l'armée, qui d'ailleurs les avait mérités, car elle avait, par son
attitude énergique, arraché les derniers ménagements conservés encore
pour la France.
[En marge: Irritation de l'armée lorsqu'il faut quitter Paris.]
Du reste, s'il plaisait à tous les pouvoirs de se prêter à cette
espèce de dissimulation, l'armée qui en recueillait les hommages, ne
s'y prêta point. Lorsque la convention lui fut annoncée, elle vit bien
qu'on lui faisait quitter Paris pour le céder aux ennemis, qui le
céderaient aux Bourbons. Son exaspération fut extrême. Des soldats
abandonnaient les rangs en jetant leurs armes, et allaient se mêler
aux fédérés qui poussaient des vociférations dans les rues. D'autres
disaient qu'il ne fallait pas se rendre, qu'il fallait refuser
d'obéir, et déposer des généraux lâches ou perfides. Tantôt on s'en
prenait à celui-ci, tantôt à celui-là, mais tout le monde au duc
d'Otrante, qu'on n'appelait plus que le traître, comme s'il eût été le
seul auteur de cette situation.
[En marge: Noble fermeté du maréchal Davout; il conduit l'armée
derrière la Loire.]
Le sévère Davout fit entendre la voix du devoir à l'armée irritée, et,
aidé de quelques généraux, surtout du respectable et toujours respecté
Drouot, parvint à se faire écouter. L'armée, après un premier moment
de désespoir, se mit à défiler à travers les rues de la capitale,
qu'elle avait la douleur de livrer aux mains de l'ennemi. Certains
corps n'avaient pas reçu de solde, avaient tout perdu, et éprouvaient
la double souffrance de la capitulation et de la misère. M. Laffitte
ayant généreusement avancé quelques millions au Trésor, les corps les
plus malheureux reçurent un soulagement, et prirent le chemin de la
Loire. La retraite commença donc à s'opérer en bon ordre. Le maréchal
Davout, ne voulant pas rester à Paris, bien que la sage proposition
qu'il avait faite de recevoir les Bourbons sans les étrangers, lui
promît de leur part un traitement meilleur qu'en 1814, aima mieux
remplir jusqu'au bout ses devoirs envers l'armée et le pays, et donna
sa démission de ministre de la guerre, pour demeurer général en chef
de l'armée dite _de la Loire_, laquelle, par son attitude, sa
discipline au milieu des outrages dont elle était l'objet, fit encore
respecter la France pendant plusieurs mois, et fut même un appui pour
les Bourbons, qu'elle n'aimait point et qui ne l'aimaient pas, mais
qui étaient devenus le gouvernement de la France, et qui eurent plus
d'une fois à résister aux intolérables exigences de vainqueurs
impitoyables. Le maréchal Davout commanda dignement cette armée, et
les Autrichiens ayant voulu franchir la limite convenue vers la haute
Loire, il menaça de marcher sur eux, et les fit reculer, dans un
moment où six cent mille soldats ennemis couvraient le sol de la
France.
[En marge: Un agent secret envoyé au duc de Wellington par M. Fouché,
convie celui-ci à une entrevue à Neuilly.]
Tandis que la convention de Paris s'exécutait, il fallait enfin que
l'ombre disparût devant la réalité, et que les pouvoirs issus du 20
mars cédassent la place aux Bourbons qui s'approchaient. Le colonel
Macirone, retenu aux avant-postes, n'avait pu voir le duc de
Wellington que le 4 juillet au matin, à l'instant où celui-ci revenait
de Saint-Cloud à Gonesse, après la signature de la capitulation. Le
duc de Wellington le reçut entouré de M. de Talleyrand, représentant
Louis XVIII, de sir Charles Stuart, représentant l'Angleterre, du
comte Pozzo di Borgo, représentant la Russie, et de M. de Goltz,
représentant la Prusse. Cette fois parlant nettement, le généralissime
britannique dit à l'agent du duc d'Otrante qu'il était temps d'en
finir d'un état de choses désormais ridicule, qu'il fallait que le
gouvernement provisoire et les Chambres donnassent purement et
simplement leur démission, après quoi Louis XVIII qui était à Roye
entrerait à Paris, et y entrerait avec les résolutions qu'on pouvait
se promettre de son excellent esprit et des bons conseils qu'il avait
reçus. Ces déclarations faites, le duc de Wellington laissa la parole
à M. de Talleyrand qui énonça verbalement, puis consigna par écrit les
nouvelles promesses de Louis XVIII. En voici le résumé, remis par M.
de Talleyrand lui-même: «Toute l'ancienne Charte, y compris
l'abolition de la confiscation; le non-renouvellement de la loi de
l'année dernière sur la liberté de la presse; l'appel immédiat des
colléges électoraux pour la formation d'une nouvelle Chambre; l'unité
du ministère; l'initiative réciproque des lois, par message du côté du
Roi, et par proposition de la part des Chambres; l'hérédité de la
Chambre des pairs.»
[En marge: M. Fouché s'y rend en prévenant ses collègues.]