C'était le 1er juillet au soir que le conseil de guerre avait rendu la

décision que nous venons de rapporter; le gouvernement provisoire

avait pris son parti le 2 juillet au matin. Les deux envoyés, MM.

Macirone et Tromelin, se mirent en route le 2 dans l'après-midi, le

premier se dirigeant vers Gonesse, le second vers Saint-Cloud. Le

colonel Macirone fut arrêté aux avant-postes anglais, et retenu

jusqu'au lendemain matin. Le général Tromelin parvint à franchir les

avant-postes prussiens, et fut introduit auprès du maréchal Blucher,

qui vit avec une grande satisfaction qu'enfin on songeait à s'adresser

à lui. Depuis que le général prussien avait apprécié la difficulté de

sa situation sur la rive gauche de la Seine, où les Anglais n'étaient

pas encore en mesure de le secourir, il ne demandait pas mieux que de

traiter, et de résoudre la question lui-même, en dérobant ainsi aux

Bavarois, aux Autrichiens, aux Russes qui s'approchaient, toute

participation à la gloire de cette campagne. Il accueillit

convenablement le général Tromelin, mais lui manifesta la volonté bien

arrêtée d'obtenir la remise de Paris. Il concédait que rien ne fût

stipulé sous le rapport politique, en laissant deviner toutefois ce

que feraient les coalisés dans la capitale de la France lorsqu'ils en

seraient les maîtres. Pour qu'il ne restât dans l'esprit du général

Tromelin aucun doute sur les intentions des puissances, le prince

Blucher lui montra la lettre de MM. de Nesselrode et de Metternich du

26 juin, dont le duc de Wellington avait dit quelque chose aux cinq

commissaires français, et la lui donna même à lire en entier. Elle

était formelle, et prescrivait aux deux généraux alliés de ne point

suspendre leurs opérations avant qu'ils fussent dans Paris, de ne

reconnaître aucune des autorités établies depuis le 20 mars, et de

tâcher en outre de s'emparer de la personne de Napoléon. Cette lettre,

il est vrai, ne parlait pas des Bourbons, et on était libre encore de

se faire illusion, et d'espérer que les Russes et les Autrichiens n'y

tiendraient pas autant que les Anglais. Mais la volonté d'entrer dans

Paris, et de ne point reconnaître les autorités existantes, était

incontestable. Après ces communications préliminaires, le général

Tromelin quitta le maréchal Blucher, et vint rendre compte au duc

d'Otrante de ce qu'il avait appris. On ne savait rien de l'envoyé

Macirone, qui n'avait pas encore pu pénétrer auprès du duc de

Wellington.

Le moment de se décider était venu, car les armées étaient en présence

sur les deux rives de la Seine. Les Prussiens avaient entièrement

franchi la rivière, et étaient établis sur les hauteurs de Sèvres, de

Meudon, leur gauche vers Saint-Cloud, leur droite en arrière, le long

de la petite rivière de la Bièvre. Les Anglais étaient occupés à jeter

un pont à Argenteuil, et s'approchaient de Saint-Cloud par Courbevoie

et Suresnes, afin de soutenir Blucher avec une partie de leurs forces.

Le gros de leur armée était dans la plaine Saint-Denis.

Le maréchal Davout de son côté avait pris position en homme de guerre

expérimenté. Après avoir achevé l'armement des ouvrages de la rive

droite, il avait placé dans ces ouvrages les tirailleurs de la garde

nationale, les dépôts, et une partie des troupes de Waterloo; il avait

destiné à la rive gauche le reste de ces troupes, ainsi que le corps

de Vandamme tout entier. La garde impériale, comme nous l'avons déjà

dit, était en réserve au Champ de Mars, avec plusieurs ponts sur la

Seine, pour se porter au besoin sur l'une ou l'autre rive. Une

formidable artillerie de gros calibre braquée sur les hauteurs

d'Auteuil était prête à balayer la plaine de Grenelle en tirant

par-dessus la rivière. Le 3, vers quatre heures du matin, il exécuta

une forte reconnaissance sur Issy, occupé par les Prussiens, et après

les avoir vivement poussés, il s'arrêta, pour ne rien entamer de

sérieux avant d'avoir reçu l'ordre de livrer bataille. Mais sur tous

les points il était en mesure, et décidé, dans le cas d'exigences

intolérables de la part de l'ennemi, à se battre à outrance. Les

soldats étaient exaltés au dernier point, et demandaient la bataille à

grands cris. Ils étaient 80 mille, et ils avaient beaucoup de chances

de vaincre, ayant affaire à 120 mille ennemis partagés sur les deux

rives de la Seine. Le vieux coeur de Davout tressaillait en entendant

leurs cris, et parfois il était tenté d'engager la lutte, pour vaincre

ou mourir en vue de la capitale. Mais il attendait les derniers ordres

de la commission exécutive, et n'était pas assez téméraire pour

décider du sort de la France sans la volonté du gouvernement lui-même.

[En marge: Sur le rapport du général Tromelin, on charge MM. Bignon,

Guilleminot et de Bondy, d'aller traiter de la capitulation de Paris

avec le maréchal Blucher.]

La commission exécutive, après le retour du général Tromelin, avait

pris le parti d'envoyer aux avant-postes prussiens trois

plénipotentiaires: c'étaient M. Bignon, ministre des affaires

étrangères par intérim, le général Guilleminot, chef d'état-major du

maréchal Davout, et M. de Bondy, préfet de la Seine. Ainsi les

intérêts de la politique, de l'armée, de la capitale, étaient

représentés dans cette légation. M. de Caulaincourt avait été chargé

de préparer trois projets de convention que nos négociateurs étaient

autorisés à proposer successivement, en se repliant de l'un sur

l'autre.

D'après ces trois projets, les personnes, pour leurs actes ou leurs

opinions, les propriétés privées ou publiques, les monuments d'art,

les musées, devaient être sacrés; les autorités existantes devaient

être respectées et maintenues. La seule marge accordée était relative

à l'occupation de Paris et au mode d'occupation. Suivant le premier

projet, Paris serait déclaré neutre; l'armée française en sortirait,

et se tiendrait à une certaine distance, égale à celle que l'armée

ennemie adopterait pour elle-même. Suivant le second plan, les choses

étant comme dans le premier, Paris ne serait occupé qu'après qu'on

aurait reçu des nouvelles des négociateurs envoyés auprès des

souverains. (On ne savait rien de ces premiers négociateurs, et on se

flattait qu'ils auraient obtenu quelque chose de l'empereur

Alexandre.) Enfin, à la dernière extrémité, on céderait Paris; l'armée

française se retirerait derrière la Loire, dans un délai qu'on

fixerait le plus avantageusement possible pour elle, et le service de

Paris serait confié à la garde nationale, qui seule y maintiendrait

l'ordre en y faisant respecter les autorités existantes.

[En marge: Douleur des membres du gouvernement provisoire en donnant

l'ordre de capituler.]

Lorsqu'il fallut signer ces conditions, la main de Carnot, de Grenier,

fut saisie d'un véritable tremblement: ils avaient l'âme navrée. M.

Fouché lui-même, qui dans le commun désastre cherchait à sauver

d'abord sa personne, mais qui aurait bien voulu aussi sauver son pays,

M. Fouché fut consterné. Il signa cependant, et enjoignit aux

négociateurs de passer par le quartier général du maréchal Davout,

pour prendre ses dernières instructions, et de ne le quitter que

lorsque définitivement le maréchal aurait reconnu qu'il n'y avait pas

mieux à faire.

[En marge: Les négociateurs passent par le camp du maréchal Davout,

afin de prendre une dernière fois l'avis des militaires.]

[En marge: Davout et Drouot déclarent avec douleur qu'il faut

traiter.]

MM. Bignon, Guilleminot, de Bondy, partirent donc, et se rendirent au

quartier général de Montrouge. L'émotion y était extraordinaire. Tout

autour du maréchal Davout, on s'agitait, on menaçait, on criait à la

trahison. Chose bien nouvelle, cet inflexible maréchal n'imposait pas

le silence qu'il avait coutume d'exiger autour de lui. La douleur

perçait sur son visage ordinairement impassible. Les généraux Flahault

et Exelmans disaient qu'au lieu d'aller capituler au camp des

coalisés, il valait mieux mourir sous les murs de la capitale. En

présence d'un tel spectacle les trois négociateurs hésitaient à

franchir les avant-postes. Le meilleur des hommes de ce temps, Drouot,

regardant M. Bignon qui l'interrogeait, lui répondit qu'il était cruel

de ne pas pouvoir mourir en soldats dans cette plaine qu'on avait sous

les yeux, mais qu'en citoyen il devait reconnaître que le plus sage

était de traiter. Ces mots de l'homme de bien consolèrent un peu les

trois négociateurs d'avoir accepté une si douloureuse mission. Davout,

cédant à un mouvement involontaire, demanda aux négociateurs

d'attendre quelques instants, et il s'élança au galop avec plusieurs

officiers pour jeter un dernier coup d'oeil sur la position des

ennemis. Après une courte reconnaissance, il revint. Ces voix secrètes

qui décident le coeur des hommes dans les grandes circonstances,

avaient parlé, et lui avaient dit que le citoyen devait ici être plus

écouté que le soldat.--J'ai envoyé un parlementaire, dit-il à M.

Bignon, vous pouvez partir.--

Les trois négociateurs partirent en effet, et se rendirent aux

avant-postes prussiens. Ils essuyèrent d'abord quelques mauvais

traitements de la part du général Ziethen, mais bientôt ils furent

reçus, et conduits au château de Saint-Cloud, où le maréchal Blucher

avait établi son quartier général.

[En marge: Accueil convenable fait par Blucher aux trois

négociateurs.]

[En marge: Le duc de Wellington vient prendre part à la négociation.]

[En marge: Discussion des conditions.]

Tout rude qu'il était, Blucher, flatté d'avoir les plénipotentiaires

français à son quartier général, et de n'être pas toujours considéré

comme le second du duc de Wellington, accueillit bien les trois

envoyés, et leur laissa voir l'impossibilité pour lui et son collègue

britannique de se contenter de moins que l'occupation de Paris, et

l'éloignement de l'armée française. Sur les autres points, on pouvait

discuter, mais sur ces deux-là toute contestation était évidemment

impossible. À peine avait-on échangé les premiers mots que le duc de

Wellington, informé par les Prussiens de l'ouverture de ces

pourparlers, arriva lui-même, et l'entretien devint alors tout à fait

sérieux, précis, borné aux points essentiels. Quant à la retraite de

l'armée française et à l'occupation de Paris, ce furent deux

conditions fondamentales sur lesquelles aucune discussion ne fut

admise. Quant au moment où devait s'opérer l'occupation de Paris,

quant au nombre de jours que l'armée française mettrait à s'éloigner,

et à la limite où elle s'arrêterait, le débat fut ouvert. Les deux

généraux alliés n'eurent pas de peine à concéder que les armées

étrangères, une fois dans Paris, ne s'y mêleraient point de politique;

et que la garde nationale ferait seule le service. Ils n'avaient pas

dissimulé déjà que la restauration des Bourbons était leur objet

essentiel; mais il ne leur convenait pas d'avouer qu'ils étaient venus

pour cet objet, surtout de l'écrire, et, certains d'ailleurs que la

chose s'accomplirait d'elle-même lorsqu'ils seraient dans Paris, ils

se contentèrent de déclarer que la garde nationale serait chargée du

maintien de l'ordre établi. Chose singulière, celui qui tenait le plus

au rétablissement des Bourbons, et qui avait le plus fait pour ce

rétablissement, le duc de Wellington, était celui qui voulait le moins

l'avouer, à cause du parlement britannique, devant lequel on avait

toujours nié qu'on eût pour but un changement de gouvernement en

France. Relativement aux propriétés et aux personnes, les Anglais et

les Prussiens, affectant de ne se point mêler de politique, assurèrent

qu'ils étaient prêts à les respecter quant à eux, et à les faire

respecter par leurs armées.

Après ces généralités le duc de Wellington, toujours positif, dit

qu'en fait de conventions la rédaction était tout, et demanda aux

trois négociateurs français s'ils avaient apporté un projet rédigé. M.

Bignon lui remit le troisième des projets préparés par M. de

Caulaincourt, les deux premiers ne pouvant plus être mis en

discussion. Le duc de Wellington voulut alors conférer seul avec le

maréchal Blucher, et à la suite d'une demi-heure d'entretien il revint

rapportant le projet modifié, sur la marge duquel les modifications

proposées étaient écrites au crayon. Après un nouveau débat sur les

divers points contestés, on convint des conditions suivantes.

[En marge: L'armée doit quitter Paris, et le livrer à la garde

nationale.]

L'armée française, dont on avait réclamé la retraite immédiate, dut

avoir trois jours pour évacuer Paris, et huit pour se retirer derrière

la Loire, qui était la limite définitivement adoptée.

Le lendemain 4 juillet, on devait remettre Saint-Denis, Saint-Ouen,

Clichy et Neuilly; le surlendemain, Montmartre; le troisième jour, les

diverses barrières.

L'armée avait le droit d'emporter avec elle toutes ses propriétés,

armes, artillerie, caisse des régiments, bagages. Les officiers des

fédérés, auxquels l'obligation de s'éloigner n'aurait pas dû

s'étendre, parce qu'ils faisaient partie de la garde nationale, furent

spécialement assimilés à l'armée par la volonté des généraux ennemis,

qui redoutaient singulièrement leur influence sur le peuple de la

capitale.

Ces points réglés, il s'agissait de déterminer la conduite des armées

étrangères dans Paris. Les négociateurs français avaient voulu faire

insérer le texte suivant:... _Les commandants en chef des armées

anglaise et prussienne s'engagent à respecter et à faire respecter le

gouvernement, les autorités nationales, les administrations qui en

dépendent, et à ne s'immiscer en rien dans les affaires intérieures du

gouvernement et de l'administration de la France._

Il était évidemment impossible d'obtenir une pareille rédaction de la

part des généraux ennemis, avec leurs résolutions formellement avouées

quoique non écrites. Ils n'acceptèrent que le texte suivant, dont

l'hypocrisie atteignait au ridicule: _Les commandants des armées

anglaise et prussienne s'engagent à respecter et à faire respecter les

autorités actuelles tant qu'elles existeront._ Il fut stipulé au

surplus que la garde nationale ferait seule le service de Paris.

Deux points de la plus grande importance restaient à régler, le

respect des propriétés et celui des personnes. Les commissaires

français avaient compris dans les propriétés que l'ennemi s'obligerait

à respecter les monuments publics et les musées. Les généraux alliés

qui apportaient à cette négociation plus d'arrière-pensées que les

militaires n'ont coutume d'en mettre dans leurs transactions,

refusèrent absolument les expressions proposées. Ils se souvenaient

qu'un an auparavant leurs souverains avaient songé à enlever de Paris

les objets d'art qui en faisaient le centre le plus éclatant de la

civilisation moderne, mais que n'osant pas frapper tant de coups à la

fois sur la France, ils y avaient renoncé. Ils refusèrent cette fois

de s'engager, et admirent en termes généraux le respect des propriétés

privées et publiques, _excepté celles qui avaient rapport à la

guerre_. On s'imagina qu'il ne s'agissait que d'artillerie, et on

passa outre. On devait apprendre quelques jours plus tard ce qu'il y

avait de ruse dans ces expressions en apparence insignifiantes.

[En marge: Article relatif à la sûreté des personnes.]

Enfin quant aux personnes, l'article 12 (devenu célèbre par le noble

sang qu'il a laissé couler) fut adopté tel qu'il avait été rédigé par

les commissaires français. Il était ainsi conçu: «Seront pareillement

respectées les personnes et les propriétés particulières. Les

habitants et en général les individus qui se trouvent dans la

capitale, continueront à jouir de leurs droits et libertés sans

pouvoir être inquiétés ni recherchés en rien relativement aux

fonctions qu'ils occupent ou auraient occupées, à leur conduite et à

leurs opinions politiques.»

[En marge: Arrière-pensée des généraux ennemis en acceptant cet

article.]

Un tel article semblait devoir couvrir tout le monde, personnages

civils et militaires, révolutionnaires anciens et révolutionnaires

nouveaux, régicides qui avaient condamné Louis XVI et maréchaux qui

avaient abandonné Louis XVIII, et jamais on n'aurait pu croire qu'il

donnerait ouverture aux plus odieuses vengeances. Les généraux ennemis

n'élevèrent pas une seule objection, comme si une telle stipulation

coulait de source, et ne pouvait être contestée. On voudrait se

persuader que les deux personnages qui avaient montré pour leur pays

le plus noble patriotisme, le duc de Wellington et le maréchal

Blucher, étaient de bonne foi, et que leur silence ne cachait aucune

arrière-pensée. Malheureusement il paraît que ce silence tenait au

désir de n'être pas forcés à s'expliquer. En effet ils s'engageaient

eux, comme généraux des armées anglaise et prussienne, à respecter les

personnes, mais ne prétendaient pas imposer le même engagement au

gouvernement de Louis XVIII, qui une fois rétabli, serait chargé seul

de dispenser la justice en France. La moindre explication sur ce sujet

en rendant l'équivoque impossible, eût probablement tout fait rompre.

Ils se turent donc, et ce silence coûta à la France le sacrifice des

plus nobles vies.

[En marge: Signature de la capitulation dans la nuit du 3 au 4

juillet.]

Les trois négociateurs, après avoir fait ce qu'ils avaient pu pour

défendre les intérêts de leur pays dans une position désespérée,

quittèrent Saint-Cloud, et arrivèrent le 4 juillet au matin aux

Tuileries auprès du gouvernement provisoire. Il n'y avait que des

remercîments à leur adresser, car dans l'état des choses personne

n'eût obtenu davantage. À ne pas courir la chance d'une bataille, il

fallait évidemment se soumettre aux conditions souscrites.

[En marge: Cette capitulation acceptée par le gouvernement provisoire

et les Chambres.]

La capitulation fut donc acceptée. Elle se prêtait à une comédie qui

convenait aux généraux étrangers, et à la commission exécutive

elle-même. En effet, elle ne contenait en apparence que des

stipulations purement militaires, suite forcée de la situation des

armées, et elle laissait la France libre de se donner le gouvernement

qu'elle voudrait, puisque la garde nationale parisienne restait

exclusivement chargée du service intérieur de la capitale. Les

généraux ennemis paraissaient ainsi demeurer fidèles aux déclarations

solennelles par lesquelles ils avaient promis de ne pas imposer un

gouvernement à la France, et la commission exécutive de son côté

semblait, tout en cédant à une nécessité physique, avoir sauvegardé

l'indépendance nationale. C'est ainsi que la commission exécutive crut

devoir prendre la chose, et qu'elle la présenta aux deux Chambres.

[En marge: Équivoque dont tout le monde use relativement au futur

gouvernement de la France.]

Les représentants, qui seuls donnaient signe de vie dans ces

circonstances (les pairs se taisaient), s'étaient plaints du silence

gardé sur les négociations. L'obligation du secret, toujours de

rigueur en ces matières, pouvait expliquer ce silence. On le rompit le

4 juillet au matin, et on porta à la connaissance des deux Chambres

les articles conclus dans la nuit à Saint-Cloud. L'équivoque au moyen

de laquelle on avait évité de résoudre la question du gouvernement

futur de la France, convenait aux Chambres comme aux généraux ennemis

et au gouvernement provisoire, et elles s'y prêtèrent. Comment, en

effet, vouloir la clarté? Dire que le sous-entendu de la capitulation

cachait la faculté de rétablir les Bourbons, c'eût été annoncer une

vérité bien évidente, et que tout le monde apercevait, excepté

certains idiots qui n'aperçoivent les choses que lorsqu'on les leur

énonce formellement. Mais déchirer ce voile commode, c'était, après

les déclarations solennelles qu'on avait faites contre les Bourbons,

s'obliger à repousser la capitulation, à casser le gouvernement

provisoire, et à s'engager dans une lutte dont on avait déjà senti

l'impossibilité. N'osant pas entreprendre une résistance aussi

téméraire, et qui avait perdu toutes ses chances en étant différée, il

était plus commode pour l'assemblée de laisser exister un voile sous

lequel elle cachait sa confusion, jusqu'au jour peu éloigné où elle

serait expulsée de son siége par les baïonnettes ennemies. La Chambre

des représentants accepta donc la capitulation du 3 juillet telle

qu'on la lui avait présentée, et elle en fit des remercîments à

l'armée, qui d'ailleurs les avait mérités, car elle avait, par son

attitude énergique, arraché les derniers ménagements conservés encore

pour la France.

[En marge: Irritation de l'armée lorsqu'il faut quitter Paris.]

Du reste, s'il plaisait à tous les pouvoirs de se prêter à cette

espèce de dissimulation, l'armée qui en recueillait les hommages, ne

s'y prêta point. Lorsque la convention lui fut annoncée, elle vit bien

qu'on lui faisait quitter Paris pour le céder aux ennemis, qui le

céderaient aux Bourbons. Son exaspération fut extrême. Des soldats

abandonnaient les rangs en jetant leurs armes, et allaient se mêler

aux fédérés qui poussaient des vociférations dans les rues. D'autres

disaient qu'il ne fallait pas se rendre, qu'il fallait refuser

d'obéir, et déposer des généraux lâches ou perfides. Tantôt on s'en

prenait à celui-ci, tantôt à celui-là, mais tout le monde au duc

d'Otrante, qu'on n'appelait plus que le traître, comme s'il eût été le

seul auteur de cette situation.

[En marge: Noble fermeté du maréchal Davout; il conduit l'armée

derrière la Loire.]

Le sévère Davout fit entendre la voix du devoir à l'armée irritée, et,

aidé de quelques généraux, surtout du respectable et toujours respecté

Drouot, parvint à se faire écouter. L'armée, après un premier moment

de désespoir, se mit à défiler à travers les rues de la capitale,

qu'elle avait la douleur de livrer aux mains de l'ennemi. Certains

corps n'avaient pas reçu de solde, avaient tout perdu, et éprouvaient

la double souffrance de la capitulation et de la misère. M. Laffitte

ayant généreusement avancé quelques millions au Trésor, les corps les

plus malheureux reçurent un soulagement, et prirent le chemin de la

Loire. La retraite commença donc à s'opérer en bon ordre. Le maréchal

Davout, ne voulant pas rester à Paris, bien que la sage proposition

qu'il avait faite de recevoir les Bourbons sans les étrangers, lui

promît de leur part un traitement meilleur qu'en 1814, aima mieux

remplir jusqu'au bout ses devoirs envers l'armée et le pays, et donna

sa démission de ministre de la guerre, pour demeurer général en chef

de l'armée dite _de la Loire_, laquelle, par son attitude, sa

discipline au milieu des outrages dont elle était l'objet, fit encore

respecter la France pendant plusieurs mois, et fut même un appui pour

les Bourbons, qu'elle n'aimait point et qui ne l'aimaient pas, mais

qui étaient devenus le gouvernement de la France, et qui eurent plus

d'une fois à résister aux intolérables exigences de vainqueurs

impitoyables. Le maréchal Davout commanda dignement cette armée, et

les Autrichiens ayant voulu franchir la limite convenue vers la haute

Loire, il menaça de marcher sur eux, et les fit reculer, dans un

moment où six cent mille soldats ennemis couvraient le sol de la

France.

[En marge: Un agent secret envoyé au duc de Wellington par M. Fouché,

convie celui-ci à une entrevue à Neuilly.]

Tandis que la convention de Paris s'exécutait, il fallait enfin que

l'ombre disparût devant la réalité, et que les pouvoirs issus du 20

mars cédassent la place aux Bourbons qui s'approchaient. Le colonel

Macirone, retenu aux avant-postes, n'avait pu voir le duc de

Wellington que le 4 juillet au matin, à l'instant où celui-ci revenait

de Saint-Cloud à Gonesse, après la signature de la capitulation. Le

duc de Wellington le reçut entouré de M. de Talleyrand, représentant

Louis XVIII, de sir Charles Stuart, représentant l'Angleterre, du

comte Pozzo di Borgo, représentant la Russie, et de M. de Goltz,

représentant la Prusse. Cette fois parlant nettement, le généralissime

britannique dit à l'agent du duc d'Otrante qu'il était temps d'en

finir d'un état de choses désormais ridicule, qu'il fallait que le

gouvernement provisoire et les Chambres donnassent purement et

simplement leur démission, après quoi Louis XVIII qui était à Roye

entrerait à Paris, et y entrerait avec les résolutions qu'on pouvait

se promettre de son excellent esprit et des bons conseils qu'il avait

reçus. Ces déclarations faites, le duc de Wellington laissa la parole

à M. de Talleyrand qui énonça verbalement, puis consigna par écrit les

nouvelles promesses de Louis XVIII. En voici le résumé, remis par M.

de Talleyrand lui-même: «Toute l'ancienne Charte, y compris

l'abolition de la confiscation; le non-renouvellement de la loi de

l'année dernière sur la liberté de la presse; l'appel immédiat des

colléges électoraux pour la formation d'une nouvelle Chambre; l'unité

du ministère; l'initiative réciproque des lois, par message du côté du

Roi, et par proposition de la part des Chambres; l'hérédité de la

Chambre des pairs.»

[En marge: M. Fouché s'y rend en prévenant ses collègues.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 36 / 59 段