défenseur de Hambourg, devenu le défenseur de Paris. Accuser un tel
homme de faiblesse ou de lâcheté n'est qu'une folie de l'esprit de
parti! Il voyait parfaitement le pour et le contre de la position; il
sentait l'avantage d'avoir affaire à des ennemis partagés entre les
deux rives de la Seine, ne pouvant communiquer qu'assez difficilement
d'une rive à l'autre pour s'entre-secourir, tandis que l'armée chargée
de défendre Paris, maîtresse de tous les passages, pouvait toujours se
porter en masse sur la portion de l'armée alliée qui se serait
hasardée sur la rive gauche, et lui faire subir un cruel échec. Comme
général, il était tenté de livrer une bataille qui offrait de
pareilles chances: comme citoyen, il voyait, en cas d'insuccès, le
danger de Paris exposé à la fureur de la soldatesque prussienne, et
dans le cas même d'une grande victoire, le peu de conséquence de cette
victoire pour la suite de la résistance, deux cent mille coalisés
devant successivement arriver dans l'espace de quinze à vingt jours.
Il était donc perplexe, et en lui le soldat et le citoyen étaient
opposés l'un à l'autre. Il était de plus rempli de défiance et
d'humeur à l'égard de M. Fouché, auquel il avait offert un moyen franc
et droit de mettre fin à la crise, en faisant une déclaration sincère
aux Chambres, et en leur proposant le rétablissement pur et simple des
Bourbons à des conditions honorables et rassurantes. Or, ce moyen M.
Fouché, après l'avoir accueilli, l'avait laissé écarter sous les plus
faibles prétextes, et tandis que secrètement il promettait aux agents
royalistes tout ce qu'ils demandaient, publiquement il travaillait à
jeter sur le chef militaire la responsabilité des événements, en
l'obligeant à déclarer l'impossibilité de la résistance. Le maréchal
était donc à la fois combattu quant à la résolution à prendre, et
profondément irrité contre M. Fouché, qui au lieu d'accepter le moyen
simple, honnête, de dire la vérité aux Chambres, s'enfonçait dans
mille replis tortueux, et, en se faisant valoir sous main auprès des
royalistes, prétendait en même temps aux yeux des révolutionnaires,
des bonapartistes, mettre sur le compte du commandant de l'armée de
Paris le refus de combattre, et la soumission aux volontés de
l'ennemi.
[En marge: Réunion extraordinaire de personnages civils et militaires
pour examiner la question de savoir si on peut se défendre.]
Telle était la disposition du maréchal lorsqu'il reçut le 1er juillet
au matin l'invitation du duc d'Otrante de se rendre dans le sein de la
commission exécutive pour y délibérer sur la grave question de savoir
s'il fallait résister ou céder aux exigences des généraux ennemis. Le
maréchal Davout, traitant M. Fouché comme M. Fouché traitait souvent
ses collègues de la commission, avec une certaine négligence hautaine,
ne se pressa point d'assister à une séance où il prévoyait peu de
franchise et de sérieux. D'ailleurs ayant établi son quartier général
à Montrouge il était occupé à placer ses troupes, à veiller à leur
établissement dans les postes où elles devaient combattre, et il
employa la matinée à remplir son rôle de général en chef plutôt que
celui de membre du gouvernement, qui n'était qu'accessoirement le
sien. La commission exécutive voyant le peu d'empressement du maréchal
à répondre à l'appel de M. Fouché, lui adressa en son nom collectif
l'invitation de se rendre auprès d'elle sans le moindre délai. Il s'y
transporta sur-le-champ. C'était dans l'après-midi. On avait convoqué,
outre la commission exécutive, les ministres, le bureau des deux
Chambres, le maréchal Masséna, commandant la garde nationale de Paris,
le maréchal Soult, le maréchal Lefebvre, les généraux Évain, Decaux,
de Ponthon, ces derniers chargés des services de l'artillerie et du
génie. On n'avait point convoqué le maréchal Ney, dont les paroles à
la Chambre des pairs avaient fort compromis l'autorité.
Lorsque tout le monde fut assemblé, M. le duc d'Otrante exposa l'objet
de la réunion, et, sans révéler entièrement le résultat des
négociations entamées par MM. Boissy d'Anglas, Valence, Andréossy, de
Flaugergues et de La Besnardière au quartier général du duc de
Wellington, ne dissimula pas que les deux généraux ennemis devenaient
à chaque instant plus menaçants, qu'ils ne montraient aucune
disposition à signer un armistice, à moins qu'on ne leur livrât Paris,
c'est-à-dire le siége du gouvernement, pour y faire ce qui leur
conviendrait. Il n'y avait besoin ni de beaucoup d'intelligence, ni de
beaucoup d'explications pour comprendre que ce dont il s'agissait, ce
n'était pas de mettre Paris à feu et à sang, mais d'y opérer une
révolution.
[En marge: M. Fouché expose la question, et personne ne prenant la
parole, il provoque les personnages présents à s'expliquer.]
Après l'exposé fort bref de la question, M. Fouché attendit qu'on
prît la parole, et personne n'étant pressé de risquer un avis sur un
sujet si grave, chacun se tut. M. Fouché alors provoqua lui-même la
manifestation des opinions, et interpella de préférence les membres de
la réunion qui appartenaient à la Chambre des représentants, comme
ceux qu'il importait surtout d'amener à se compromettre. Il interpella
notamment M. Clément du Doubs[30], homme sincère et considéré, membre
du bureau de la seconde Chambre. M. Clément déclara que la question
étant militaire, c'était aux chefs de l'armée à s'expliquer, et il
sembla provoquer l'illustre Masséna à donner son avis. L'immortel
défenseur de Gênes, ayant vu revenir les Bourbons avec regret en 1814,
Napoléon avec plus de regret en 1815, sentait très-bien les misères de
la situation actuelle, et s'il avait voulu prendre quelque part encore
aux événements, aurait conseillé d'aller par la voie la plus courte et
la plus droite au résultat, qui lui semblait inévitable, c'est-à-dire
au rétablissement des Bourbons. Il répondit d'une voix affaiblie par
le découragement plus encore que par sa santé, qu'il savait par
expérience combien de temps on pouvait tenir dans une grande ville
contre un ennemi puissant, mais qu'il ignorait les ressources réunies
autour de la capitale, et ne pouvait par conséquent se prononcer sur
le sujet en question en parfaite connaissance de cause.
[Note 30: La génération présente a vu, connu et respecté M. Clément,
membre des Chambres pendant quarante années. C'est à l'aide des
souvenirs qu'il avait conservés de cette scène, et qu'il avait bien
voulu écrire pour moi, que je suis parvenu à rectifier la plupart des
récits contemporains. Comme il était présent et d'une parfaite
véracité, comme il n'avait d'ailleurs aucun motif d'altérer les faits,
je crois le récit que je donne ici rigoureusement exact, et le plus
rapproché possible de la vérité absolue.]
[En marge: Le maréchal Davout amené à donner son avis.]
[En marge: Il déclare que s'il ne s'agit que de livrer bataille, il
est prêt à la donner, et certain de la gagner.]
Cette réponse appelait forcément à s'expliquer le maréchal Davout,
ministre de la guerre, et général en chef de l'armée chargée de
défendre Paris. Il s'exprima durement et avec humeur, et de manière à
laisser voir que cette humeur s'adressait au politique tortueux qui,
au lieu de dénouer simplement la situation, semblait la compliquer à
plaisir.--Que lui demandait-on? Voulait-on savoir s'il était possible
de livrer bataille autour de Paris? Il affirmait que c'était possible,
qu'il y avait grande chance de vaincre, et que quant à lui il était
prêt à combattre énergiquement et avec confiance. Il en donna alors
les raisons en homme du métier, qui, sans être formé à la parole,
exprimait convenablement ce qu'il savait bien. Son discours fit sur
l'assistance un effet considérable.--Ainsi, ajouta-t-il, si on fait
reposer uniquement la question sur la possibilité de livrer et de
gagner une bataille, je déclare que je suis prêt à la livrer et que
j'espère la gagner. J'oppose donc un démenti formel à tous ceux qui
répandent que c'est moi qui refuse de combattre, parce que je le crois
impossible. Je déclare ici le contraire, et demande acte de ma
déclaration.--
La figure de M. Fouché qui changeait peu de couleur, devint plus pâle
que de coutume, et, embarrassé par des paroles qui s'adressaient
visiblement à lui, il répliqua d'un ton amer: Vous offrez de
combattre, mais pouvez-vous répondre de vaincre?--Oui, repartit
l'intrépide maréchal, oui, j'en réponds, si je ne suis pas tué dans
les deux premières heures.--
[En marge: Embarras de M. Fouché.]
Cette nouvelle réplique embarrassa davantage encore M. Fouché, qui
cependant, s'il avait été un esprit net, un caractère loyal, aurait dû
porter la question sur le terrain où le maréchal tendait visiblement à
l'amener. En effet la victoire, toujours douteuse malgré les plus
favorables apparences, ne tranchait rien, car il arrivait 200 mille
ennemis pour recueillir les débris des armées anglaise et prussienne.
Lorsqu'en 1814 Napoléon à Fontainebleau voulait livrer un dernier
combat désespéré, il en aurait fini s'il eût battu les souverains
enfermés dans Paris, fini pour bien du temps au moins, puisqu'il ne
restait presque rien derrière les ennemis qu'il aurait accablés dans
les murs de la capitale, et il serait demeuré debout, prodigieusement
grandi par la victoire. Mais ici Blucher et Wellington repoussés, on
devait avoir sous huit jours trois fois plus d'ennemis à combattre, et
on n'avait pas Napoléon pour manoeuvrer. La bataille ne décidait donc
rien. Discutée dans les rangs de l'armée, sous les murs de Paris, et
par des soldats, un noble désespoir pouvait la faire résoudre:
discutée par des citoyens, par des hommes d'État, dans un conseil de
gouvernement, elle devait être repoussée comme une résolution
généreuse sans doute, mais pouvant amener les plus funestes
conséquences.
[En marge: Il ne sait pas poser la question, qui réside non dans la
bataille, mais dans ses conséquences.]
[En marge: Carnot, sans le vouloir, vient au secours de M. Fouché.]
[En marge: Après avoir fait une reconnaissance autour de Paris, il est
d'avis qu'on ne peut se défendre.]
Le duc d'Otrante ne sachant ou n'osant poser la question comme elle
devait être posée, se trouvait dans le plus grand embarras, lorsqu'il
reçut un secours imprévu de l'homme qui presque tous les jours était
sur le point de lui jeter à la face le mot de traître, et cet homme
était Carnot. Cet excellent citoyen descendait de cheval, tout couvert
de poussière. Il venait de parcourir les environs de Paris, et d'en
faire comme ingénieur une reconnaissance complète. Il déclara que dans
sa conviction, on ne pouvait, sans exposer la ville et la population
de Paris à un affreux désastre, braver une attaque des armées
coalisées. Sur la rive droite les ouvrages n'étaient pas tels qu'on
pût les livrer à leur seule force, et porter l'armée tout entière sur
la rive gauche. Sur la rive gauche les ouvrages étaient absolument
nuls, et il était à craindre si on s'éloignait de la ville qu'elle ne
tombât dans les mains de l'ennemi. Or, pour déloger les Prussiens des
hauteurs de Meudon, il fallait manoeuvrer, découvrir dès lors
Montrouge et Vaugirard, et compromettre ainsi la sûreté de Paris.
D'ailleurs il n'était pas exact que les armées anglaise et prussienne
fussent dans l'impossibilité de se porter secours. La saison et les
basses eaux rendaient la Seine presque guéable en certains endroits;
vers Chatou, Argenteuil, les deux armées alliées semblaient occupées à
établir une communication entre elles, et il serait possible qu'on eût
à combattre sur la rive gauche, outre l'armée prussienne une moitié de
l'armée anglaise, c'est-à-dire 80 mille hommes, avec 50 ou 60 mille au
plus. Les chances étaient donc douteuses, plus douteuses que ne
paraissait le croire le maréchal commandant en chef, et lui, Carnot,
qui n'était pas suspect, car sa tête ne serait guère en sûreté après
un nouveau retour des Bourbons, il n'osait conseiller de livrer sous
Paris une bataille désespérée.
L'opinion d'un patriote et d'un officier du génie tel que Carnot,
produisit et devait produire un grand effet sur les assistants. Le
maréchal Soult appuya l'avis de Carnot, et dit qu'après avoir examiné
les ouvrages de la rive droite elle-même, il ne les trouvait pas
parfaitement rassurants, que le canal Saint-Denis était loin d'offrir
un obstacle insurmontable aux assaillants, qu'en arrière du canal rien
n'avait été préparé pour opposer une seconde résistance, et qu'un
ennemi qui aurait forcé le canal pourrait bien entrer pêle-mêle avec
nos soldats repoussés dans les faubourgs de Paris, pendant qu'on se
battrait avec plus ou moins de succès sur la rive gauche.
[En marge: Le maréchal Lefebvre est d'un avis absolument contraire.]
Cependant le maréchal Lefebvre, vieux révolutionnaire peu aisé à
décourager ou à ramener aux Bourbons, combattit cet avis. Quant à lui
il pensait que peu de jours suffisaient pour compléter les ouvrages de
la rive droite, de manière à les rendre invincibles, pour commencer
ceux de la rive gauche, de manière à leur donner une force relative
qui permît de s'en éloigner quelques heures, qu'il restait dans Paris
beaucoup de bras à armer, assez pour qu'on pût se présenter au dehors
avec 70 mille hommes de troupes actives, qu'il était presque certain
dès lors qu'on gagnerait une bataille, et qu'après une bataille gagnée
la situation changerait de face.
[En marge: Après une discussion sans résultat, on aboutit à l'idée de
renvoyer la question à un conseil exclusivement militaire.]
Cette manière de voir était très-soutenable; mais ni M. Fouché ni
aucun autre ne portait la question au delà, c'est-à-dire n'embrassait
l'ensemble de la situation, de façon à montrer qu'un succès sous Paris
ne décidait rien, et laissait les choses fort peu améliorées,
peut-être même empirées. La question demeurant technique, et se
renfermant dans le plus ou moins de probabilité d'un succès sous les
murs de Paris, les militaires semblaient seuls compétents. Les
personnages de l'ordre civil qui étaient les plus nombreux, trouvant
dans le tour qu'avait pris la discussion un moyen de se dérober à la
responsabilité d'une décision, dirent que la question étant toute
militaire, c'était à des militaires à la résoudre, et qu'il fallait la
soumettre à un conseil spécial composé exclusivement d'hommes du
métier.
[En marge: Convocation d'un conseil de guerre pour la soirée.]
Cet avis, commode pour la plupart des assistants, fut adopté
sur-le-champ, et on arrêta que dans la soirée un conseil de guerre,
composé de généraux, serait appelé à se prononcer. C'était éluder et
non trancher la difficulté, car en la rejetant sur les militaires, il
resterait toujours, même après qu'ils auraient déclaré la défense de
Paris possible, à examiner si la défense de Paris opérée avec succès,
la question de résistance à l'Europe serait véritablement résolue.
M. Fouché qui en la posant franchement aurait pu faire résoudre tout
de suite cette question redoutable, s'ingénia de nouveau pour
atteindre le double but, d'amener la solution qu'il désirait, et d'en
faire peser la responsabilité sur les militaires. En conséquence il
libella les questions destinées au conseil de guerre, de manière à
forcer pour ainsi dire la réponse à chacune d'elles. Ces questions
furent les suivantes. Quelle était la situation de Paris sous le
rapport des ouvrages, de leur armement, et des munitions? Pouvait-on
résister dans le cas d'une attaque simultanée sur les deux rives de la
Seine? Pouvait-on en cas d'échec, répondre des suites de cet échec
pour la ville et pour la population de la capitale? En tout cas
combien de temps pouvait-on prolonger la résistance?
[En marge: Pendant cette délibération, il se passe un événement de
guerre à Versailles.]
[En marge: Brillant combat du général Exelmans contre la cavalerie
ennemie, et destruction de deux régiments prussiens.]
Pendant que le conseil de guerre se réunissait dans la soirée à la
Villette, on apprit la nouvelle d'un combat brillant qui avait été
livré le matin à Versailles par la cavalerie française à la cavalerie
prussienne. Averti par le général Grenier qui venait d'inspecter nos
positions, que la cavalerie prussienne s'était portée sur Versailles,
le maréchal Davout avait ordonné au général Exelmans d'aller à sa
rencontre et de la culbuter. Le général Exelmans, qui était des plus
décidés à combattre jusqu'au dernier moment, se hâta, sur l'avis qu'il
avait reçu, de courir au-devant de l'ennemi. Il plaça le général Piré
en embuscade à Rocquencourt avec les 1er et 6e de chasseurs, avec le
44e de ligne, et se mettant lui-même à la tête des dragons, il marcha
sur Versailles par la route de Vélizy. La cavalerie ennemie se
composait des deux régiments de hussards de Brandebourg et de
Poméranie, sous le colonel de Sohr, ne comptant pas moins de 1,500
chevaux. Le général Exelmans les ayant aperçus en avant de Versailles,
les chargea à outrance avec les 5e et 15e de dragons, pendant que le
6e de hussards et le 20e de dragons, sous le brave colonel de
Briqueville, les prenaient en flanc. Poussés vivement sur
Rocquencourt, et accueillis par le feu du 44e de ligne, par les
charges des 1er et 6e de chasseurs, ces deux régiments furent culbutés
et entièrement détruits. À peine quelques fuyards purent-ils porter au
quartier général prussien la nouvelle de leur mésaventure.
L'infanterie prussienne qui était à Saint-Germain se mit alors en
marche, mais trop tard, pour venir au secours de sa cavalerie.
Ce brillant fait d'armes, le dernier de vingt-deux ans de luttes
sanglantes, était une légère consolation de nos malheurs, et ne
changeait rien au fond des choses. Le conseil de guerre réuni dans la
soirée à la Villette, se trouva tout à fait mis à l'aise par la
manière dont on lui avait posé la question, en l'enfermant dans un
nombre de points déterminés, sur lesquels il avait exclusivement à
s'expliquer. Sur ces points en effet les réponses ne pouvaient manquer
d'être conformes aux désirs du duc d'Otrante.
[En marge: Réponse du conseil de guerre aux questions posées par M.
Fouché.]
À l'égard des ouvrages de Paris, le conseil déclara ceux de la rive
droite suffisants et bien armés, ceux de la rive gauche nuls. Il
reconnut en outre que les munitions étaient abondantes. Quant à une
double attaque, exécutée sur les deux rives de la Seine par les armées
anglaise et prussienne, il la jugea peu probable, mais impossible à
soutenir si elle était simultanée. Il y avait beaucoup à dire sur ce
point, car il était probable que l'attaque de la rive droite ne serait
que secondaire, et que celle de la rive gauche serait la principale.
En ne laissant dès lors que la moindre partie des forces françaises
sur la rive droite, soixante mille hommes sur la rive gauche devaient
faire face à tout, et contenir au moins l'ennemi s'ils ne parvenaient
à le battre à plate couture. La réponse sur ce point était donc fort
contestable. Quant aux conséquences pour la population d'une attaque
de vive force qui n'aurait pas été victorieusement repoussée, le
conseil de guerre dit avec raison qu'aucun général ne pouvait répondre
des suites d'une bataille perdue. Enfin, quant à la durée de la
résistance qu'il serait possible d'opposer à l'ennemi, le conseil
déclara qu'il était encore plus difficile de s'expliquer d'une manière
satisfaisante, car on ne pouvait absolument pas la prévoir.
[En marge: Sur cette réponse, M. Fouché amène le gouvernement
provisoire à reconnaître l'impossibilité de se défendre.]
[En marge: On se décide à envoyer un parlementaire au maréchal Blucher
du côté de Saint-Cloud.]
Rien de tout cela ne résolvait la véritable question qui était de
savoir si, en faisant essuyer devant Paris un sanglant échec aux
Prussiens et aux Anglais, notre position serait suffisamment améliorée
à l'égard des Russes, des Autrichiens et des Allemands, pour qu'on
n'eût pas à regretter d'avoir livré bataille. Mais le conseil,
interrogé sur des points déterminés, avait fait sur ces points des
réponses convenables, et, sauf une, parfaitement vraies. Du reste, ces
réponses suffisaient au subtil président du gouvernement provisoire.
Dès que les hommes compétents déclaraient que sur la rive gauche Paris
était tout à fait découvert, que si l'attaque sur les deux rives était
simultanée elle ne pourrait être repoussée, que les conséquences pour
la population étaient impossibles à prévoir, et que la durée de la
résistance ne serait dans tous les cas que très-temporaire, la
conclusion à tirer devenait évidente. Traiter à tout prix était la
seule ressource. Dans le sein du gouvernement provisoire, le
véritable adversaire de M. Fouché, Carnot, n'avait plus le droit de
contester une telle conclusion, puisqu'il avait soutenu contre le
maréchal Davout l'avis que la résistance était impossible. Grenier
l'avait appuyé; Quinette n'était pas militaire, et quant au cinquième
membre de la commission, M. de Caulaincourt, il pensait que Napoléon
écarté il n'y avait qu'à recevoir les Bourbons aux conditions les
moins mauvaises. M. Fouché ayant réussi, comme il le voulait, à
rejeter principalement sur les militaires la responsabilité de la
solution, déclara que dans l'état des choses il ne restait qu'une
ressource, c'était de renouer la négociation de l'armistice.
Indépendamment des nouvelles instructions à envoyer aux commissaires
qui avaient écrit du quartier général pour en demander, il était
facile de s'adresser directement à Blucher, puisqu'on se trouvait aux
prises avec lui sur la rive gauche de la Seine. Un parlementaire
envoyé aux avant-postes, entre Vaugirard et Issy, pouvait faire naître
une transaction, de la manière la plus naturelle et la plus conforme
aux règles de la guerre. Il y avait à procéder ainsi l'avantage de
flatter Blucher, qu'on savait très-jaloux du duc de Wellington, et
comme on ne doutait pas de la modération de ce dernier, toujours
disposé à se prononcer pour l'avis le plus raisonnable, flatter le
général prussien, le moins maniable des deux, par une démarche
militairement très-motivée, était une conduite bien entendue, et qui
dans la situation n'était pas plus humiliante que tout le reste. Mais
avant de dépêcher un parlementaire aux avant-postes prussiens, M.
Fouché, toujours enclin aux communications clandestines, voulut
réexpédier le colonel Macirone au duc de Wellington, et le général
Tromelin au maréchal Blucher, pour connaître confidentiellement et
bien au juste les conditions auxquelles il serait possible d'obtenir
un armistice. Il désirait en outre, au moyen de cette nouvelle
démarche, savoir si on devait définitivement se résigner aux Bourbons,
et dans ce cas les disposer à faire les concessions nécessaires pour
rendre leur rétablissement moins difficile. Il conseillait au duc de
Wellington (le seul des deux généraux ennemis capable de comprendre
ces considérations politiques) de n'être pas pressé d'entrer dans
Paris, de laisser aux passions le temps de se calmer, de ménager
l'armée, de lui conserver surtout le drapeau tricolore, de donner
aussi certaines satisfactions aux Chambres, de leur concéder
l'initiative, de les maintenir en fonctions toutes deux, de proclamer
enfin l'oubli complet de tout ce qui s'était passé avant comme après
le 20 mars. Avec ces ménagements, disait M. Fouché, on surmonterait
les difficultés du moment, et on aurait pour instruments du rappel des
Bourbons, ceux mêmes qui semblaient y être le plus opposés. Ces
communications devaient être transmises au duc de Wellington par le
colonel Macirone. M. Tromelin ne devait pas entrer dans autant de
détails avec le prince Blucher, mais sa mission était de savoir au
juste à quelles conditions on pourrait s'entendre avec cet implacable
Prussien.
[En marge: Le général Tromelin envoyé auprès du maréchal Blucher.]
[En marge: Il est bien accueilli.]
[En marge: Il retourne rendre compte de sa mission au duc d'Otrante.]