Ces deux faits du départ de Napoléon et de l'arrivée de Louis XVIII

avec sa déclaration, devaient simplifier beaucoup la tâche du duc de

Wellington et des négociateurs de l'armistice. Ceux-ci annoncèrent au

duc de Wellington le départ de Napoléon, et il n'y avait plus dès lors

à demander qu'on livrât sa personne. Le duc de Wellington aborda tout

de suite la question de la dynastie à substituer à celle des

Bonaparte. La transmission de la couronne à Napoléon II ne lui parut

pas mériter qu'on la traitât sérieusement, et il s'occupa uniquement

de l'idée mise en avant, d'un prince de Bourbon autre que Louis XVIII.

Sans désigner aucun individu, il soutint que pour le repos de l'Europe

et de la France, un monarque dont les droits ne seraient pas contestés

valait infiniment mieux qu'un prince appelé en dehors de la succession

régulière, qu'un tel prince serait infailliblement inquiet,

entreprenant, porté aux actions d'éclat, et que ce n'était point une

disposition désirable, même pour la France, dont la politique n'aurait

plus dès lors le calme et la prudence nécessaires. Il déclara au

surplus, en spécifiant bien qu'il n'avait aucune instruction précise à

ce sujet, que dans sa conviction une telle combinaison ne serait point

agréée. Il ajouta qu'en tout cas, si la France voulait absolument

Napoléon II, ou un membre de la famille de Bourbon autre que Louis

XVIII, l'Europe serait obligée d'exiger des garanties plus grandes,

par exemple l'occupation de quelques places fortes. C'était exclure

d'une manière indirecte mais positive tout autre choix que celui de

Louis XVIII. Le duc de Wellington montra ensuite la déclaration de

Cambrai, et fit valoir ce qu'elle contenait d'avantageux, comme aurait

pu le faire l'Anglais le plus versé dans le système de la monarchie

constitutionnelle. Les représentants du gouvernement provisoire

n'élevèrent que deux objections, relatives, l'une à la restriction

mise à l'oubli général des actes et des opinions, l'autre à la

convocation des Chambres. Quant à la restriction mise à l'oubli

général, ils semblaient craindre qu'elle ne s'appliquât aux régicides,

et, comme tout le monde, ils étaient si persuadés qu'il avait existé

une conspiration pour ramener Napoléon, qu'ils ne songeaient pas même

à soutenir que les auteurs de cette conspiration dussent rester

impunis. Ils étaient bien loin de se douter que sous prétexte de

poursuivre une conspiration qui n'avait existé que dans l'imagination

exaltée des royalistes, on verserait le sang le plus illustre et le

plus héroïque, et ils se contentèrent de l'explication donnée par le

duc de Wellington relativement aux régicides, lesquels, disait-il,

étaient si peu menacés, que le Roi avait voulu et voulait encore

prendre M. Fouché pour ministre. Le général anglais mettait dans cette

question une arrière-pensée qui n'était pas digne de son caractère

loyal et sensé. Il était entré à un certain degré dans les idées de

vengeance des royalistes, non point comme eux par une haine folle,

mais par un calcul qui était très-général parmi les chefs de la

coalition. Ceux-ci en voulaient beaucoup en effet à l'armée française,

la croyaient coupable de conspiration dans le passé, ne l'en croyaient

pas incapable dans l'avenir, et jugeaient utile de l'intimider par

quelques exemples éclatants.

La seconde objection des commissaires était relative à la réunion des

Chambres. La déclaration de Cambrai, en disant qu'on leur déférerait

la désignation des coupables à excepter de l'oubli général, semblait

annoncer la convocation de Chambres nouvelles, et ils auraient désiré

que l'on conservât les Chambres actuelles, comme on l'avait fait en

1814, parce que c'eût été, suivant eux, un moyen de les disposer

favorablement. Le duc de Wellington accueillit comme dignes

d'attention les deux objections des commissaires, et prit l'engagement

d'écrire à M. de Talleyrand pour obtenir une nouvelle rédaction, qui

précisât mieux ce qu'on entendait par les coupables, et qui, en

promettant la convocation des Chambres, s'exprimât de manière à ne

point exclure la possibilité de conserver celles qui siégeaient

actuellement.

[En marge: Quant à l'armistice, le duc de Wellington le fait dépendre

de l'éloignement de l'armée, et de la remise de Paris à la garde

nationale.]

Ces points discutés, le duc de Wellington déclara qu'il n'y aurait

d'armistice qu'à la condition d'éloigner l'armée française de Paris,

de recevoir les armées anglaise et prussienne au moins dans les postes

extérieurs, et de confier le service intérieur de la ville à la garde

nationale, sous la protection de laquelle s'accompliraient ensuite les

événements politiques qu'on désirait. Sans s'expliquer clairement sur

la manière dont pourrait s'opérer la mutation de gouvernement, le duc

de Wellington voulait que les troupes étrangères y eussent en

apparence le moins de part possible, et l'armée française une fois

reportée au delà de la Loire, il n'admettait d'autre intervention que

celle de la garde nationale de Paris. Effectivement, avec toute

l'autorité de son caractère et de sa position, il avait dit au

fougueux Blucher qu'il fallait savoir mettre de côté la vaine gloire

d'entrer en triomphateurs dans la capitale ennemie, et préférer le

résultat utile au résultat flatteur; qu'enlever Paris de vive force

était douteux, que de plus ce serait humilier la France, et

compromettre l'avenir d'un gouvernement dont la durée intéressait tout

le monde, et qu'il valait cent fois mieux assister hors de Paris à une

révolution pacifique accomplie par la garde nationale, que d'opérer

cette révolution soi-même à la suite d'un assaut.

Ainsi l'éloignement de l'armée française, Paris confié à la garde

nationale, un silence complet gardé sur le futur gouvernement de la

France, le rétablissement des Bourbons étant sous-entendu, telles

étaient les bases principales sur lesquelles le duc de Wellington

pensait qu'un armistice pouvait être conclu. Il chargea les

commissaires de le déclarer au gouvernement provisoire, en lui ôtant

toute espérance d'obtenir d'autres conditions. À ce sujet il leur

montra une lettre de MM. de Metternich et de Nesselrode, datée du 26

juin, et écrite après la connaissance acquise de l'abdication de

Napoléon, par laquelle ces ministres recommandaient aux généraux

alliés de ne reconnaître aucune des autorités, feintes ou non, qui

auraient succédé à l'empereur déchu, de n'interrompre les opérations

militaires que lorsqu'ils seraient dans Paris, et maîtres d'y faire

admettre le seul gouvernement acceptable par les puissances. Il n'y

avait donc rien à gagner à attendre l'arrivée des souverains

eux-mêmes. Il est inutile d'ajouter qu'en présence de semblables

déclarations il était impossible de trouver un moyen d'arrangement

dans l'abandon des places de la frontière. Il ne fut pas dit un mot de

cet abandon, le général anglais voulant non pas Metz ou Strasbourg,

mais Paris, afin d'y rétablir les Bourbons. Ce qu'il venait de

déclarer aux commissaires, il le répéta à l'envoyé Macirone et à tous

les agents secrets du duc d'Otrante. Il souhaitait le rétablissement

des Bourbons avec le moins d'apparence possible de force étrangère, et

avec un vrai régime constitutionnel, comme celui qu'il trouvait bon

pour l'Angleterre. Quant à ce qui concernait M. Fouché lui-même, il

répétait que les Bourbons ne demandaient pas mieux que d'être ses

obligés, et de lui témoigner leur gratitude d'une manière positive. M.

de Talleyrand avait été l'homme du dehors, M. Fouché serait celui du

dedans, et à eux deux ils seraient traités comme les sauveurs de la

monarchie.

[En marge: Blucher contrarie autant qu'il peut les négociations.]

[En marge: Il fait passer la Seine à Saint-Germain par sa cavalerie.]

Pendant que ces choses se passaient au quartier général du duc de

Wellington, le maréchal Blucher mécontent de négociations dont il

était en quelque sorte exclu, et qui devaient d'ailleurs le priver

d'entrer à Paris en vainqueur, gênait autant qu'il pouvait les

communications de nos commissaires, à tel point que ceux-ci avaient eu

la plus grande peine à faire part à M. Fouché de leurs entretiens

avec le duc de Wellington, et à lui demander de nouvelles

instructions. Le maréchal ne s'en tenait pas là, et tandis qu'il

gênait la négociation autant qu'il dépendait de lui, il tâchait d'en

trancher le noeud avec l'épée prussienne, en se transportant sur la

rive gauche de la Seine. Il avait par ce motif envoyé toute sa

cavalerie battre l'estrade pour enlever des ponts. Ceux de Sèvres, de

Saint-Cloud, de Neuilly avaient été pourvus d'ouvrages défensifs, ceux

de Besons et de Chatou brûlés. Celui du Pecq malheureusement, qui

d'après les ordres du maréchal Davout aurait dû être détruit, ne

l'avait pas été, grâce à la résistance de quelques habitants de

Saint-Germain, les uns préoccupés de l'intérêt purement local, les

autres d'un coupable intérêt de parti. La cavalerie prussienne

traversa donc Saint-Germain, et se porta sur Versailles. Elle courait

des dangers sans doute, comme on le verra bientôt, mais le passage de

la Seine était conquis, et Paris menacé sur la rive gauche,

c'est-à-dire par son côté le plus faible.

[En marge: Inquiétudes dans Paris en attendant les nouvelles de la

négociation.]

[En marge: Ombrages de Carnot.]

[En marge: Embarras de M. Fouché.]

[En marge: Son désir et sa crainte d'en finir.]

[En marge: Il envoie M. de Vitrolles au maréchal Davout.]

Dans Paris on attendait impatiemment le résultat des négociations

entamées pour un armistice, et on s'irritait de ne pas le connaître.

M. Fouché se doutait bien de ce qu'il pouvait être, car le général

Tromelin, l'agent Macirone, ayant réussi à traverser les avant-postes,

étaient venus lui rapporter en toute hâte ce qu'exigeait le général

britannique. Mais les courriers des négociateurs de l'armistice

n'ayant pu pénétrer encore dans Paris, il ne savait rien d'officiel,

et en profitait pour ne rien dire aux Chambres. Il se bornait à

répéter autour de lui qu'on ne sortirait d'embarras qu'en admettant

les Bourbons, sauf à exiger d'eux de bonnes et rassurantes conditions.

Ce langage avait vivement irrité les révolutionnaires, beaucoup moins

les libéraux qui désiraient la liberté n'importe avec qui, mais

soulevé chez les uns et les autres d'universelles défiances. M. Fouché

se sentant suspect, en devenait plus hésitant, et bien qu'il ne vît

plus d'autre issue que les Bourbons, il n'osait pas se décider, et

cherchait à se servir du maréchal Davout, qui, en sa qualité de

général en chef, appréciant mieux que personne la difficulté de tenir

tête à l'ennemi, et ayant un caractère à ne rien cacher, était fort

capable, ainsi qu'il l'avait déjà fait, de conclure hardiment au

rétablissement des Bourbons. Mais au lieu de prendre le maréchal comme

il le fallait, c'est-à-dire par la voie ouverte et honnête, M. Fouché

l'assiégeait de menées de tout genre, et lui dépêchait sans cesse M.

de Vitrolles pour l'exciter sous main à faire la déclaration désirée.

Ce n'était pas se conduire de manière à réussir, et c'était même

s'exposer à des incidents qui pouvaient tout compromettre. En effet la

présence fréquente de M. de Vitrolles auprès du maréchal en provoqua

un qui faillit amener les conséquences les plus fâcheuses.

[En marge: M. de Vitrolles rencontré par plusieurs représentants au

quartier du maréchal Davout.]

[En marge: Défiances qui en sont la suite.]

[En marge: Scène de Carnot à M. Fouché au sujet de la présence de M.

de Vitrolles au quartier général de la Villette.]

[En marge: Réponse de M. Fouché.]

L'assemblée avait envoyé, comme on l'a vu, des représentants pour

visiter l'armée, lui porter des proclamations, et la consoler du

départ de Napoléon Ier en l'assurant qu'on travaillait pour Napoléon

II. Ces représentants, en se rendant à la Villette, au quartier

général du maréchal Davout, y rencontrèrent M. de Vitrolles, furent

très-surpris de trouver en pareil lieu un royaliste aussi connu, et

qu'on croyait à Vincennes, engagèrent avec lui un entretien qui

dégénéra bientôt en altercation violente, exprimèrent leur étonnement

au maréchal, furent mal reçus par lui, visitèrent les troupes, furent

fort applaudis par elles en parlant de Napoléon II, et retournèrent

ensuite auprès des deux Chambres, auxquelles ils firent leur rapport

et qu'ils remplirent de leurs défiances. Dans le premier moment ils

songèrent à dénoncer la commission exécutive comme en état de trahison

flagrante, mais ils n'osèrent pas faire un tel éclat, et se bornèrent

à signaler une _main invisible_, qui paralysait la défense et menaçait

la sûreté de la capitale et des pouvoirs établis. Comme ils disaient

que l'armée, épuisée de fatigue, ne se réveillait qu'au nom de

Napoléon II, Faisons comme elle, s'écrièrent plusieurs représentants,

et crions: Vive Napoléon II!--L'assemblée se leva tout entière, et

renouvela ainsi ses engagements avec la dynastie impériale dans la

personne de l'enfant prisonnier. Au sein de la commission exécutive,

on s'exprima plus clairement, et l'incident de la Villette y devint le

sujet d'une scène des plus vives. Carnot fortement agité par les

circonstances, et dans son agitation, tantôt disposé à subir les

Bourbons, tantôt voyant une trahison dans tout ce qui tendait à les

ramener, s'en prit à M. Fouché de ce qui s'était passé au quartier

général de la Villette. Il demanda pourquoi M. de Vitrolles était en

ce lieu, ce qu'il y faisait, qui lui avait rendu la liberté, et dans

quel but on la lui avait rendue. M. Fouché, dont le sang ne

bouillonnait pas souvent, finit par s'emporter à son tour.--À qui en

voulez-vous donc? dit-il à Carnot. Pourquoi vous en prendre à tout le

monde de la difficulté des circonstances? Puisque vous ne savez pas

garder votre sang-froid, et qu'il vous faut quelqu'un à qui faire une

querelle, allez donc attaquer le maréchal Davout à la tête de ses

troupes, et vous trouverez probablement à qui parler. Si c'est à moi

que vous en voulez, accusez-moi devant les Chambres, et je vous

répondrai.--Cette vive réplique avait non pas satisfait, mais éteint

Carnot, qui succombait comme ses collègues sous la violence et la

fausseté de la situation. Ne vouloir ni de Napoléon, ni des Bourbons,

était une double négation aboutissant au néant. Carnot n'avait pas à

se reprocher la première, mais s'obstiner dans la seconde n'était

digne ni de son esprit, ni de son patriotisme.

[En marge: Sentant la nécessité d'en finir, M. Fouché veut provoquer

de la part des militaires une déclaration qui implique l'impossibilité

de se défendre.]

Il fallait pourtant en finir, et, tout hésitant qu'il était, M. Fouché

sentant plus que personne la nécessité de sortir de cette situation

périlleuse, entre les armées ennemies d'une part, prêtes à attaquer

Paris, et la Chambre des représentants de l'autre, prête à passer de

l'abattement aux plus folles déterminations, résolut de provoquer une

conférence sérieuse avec les chefs militaires, pour les forcer à

s'expliquer sur la question essentielle du moment. Pouvait-on ou ne

pouvait-on pas défendre Paris? Si on le pouvait, il fallait combattre;

si on ne le pouvait pas, il fallait se rendre.--C'était effectivement

la seule manière de sortir de ce labyrinthe, et la démarche était bien

conçue. Mais il y manquait la franchise qu'on aurait pu y mettre, et

qui, en abrégeant cette douloureuse agonie, aurait sauvé la dignité

de tout le monde, fort compromise par ces longues tergiversations.

[En marge: L'état de l'armée de Paris, meilleur qu'on ne l'avait

supposé, contrarie les desseins de M. Fouché.]

[En marge: Moyens de défense réunis autour de Paris.]

Pourtant les circonstances, en s'améliorant à quelques égards, avaient

rendu moins facile la solution imaginée par M. Fouché. En effet, sur

les rapports trop alarmants du maréchal Grouchy, on avait cru l'armée

qui se repliait sur Paris en déroute, et incapable de couvrir la

capitale. En la voyant, on en avait conçu meilleure idée. Le corps de

Vandamme, ancien corps de Grouchy, était intact dans son personnel et

son matériel, et, ne se consolant pas d'avoir été absent à Waterloo,

ne demandait qu'à verser son sang sous les murs de la capitale. Les

troupes revenues de Waterloo, moins bien armées, avaient néanmoins

repris leur ensemble et leur ardeur. Les deux masses réunies,

défalcation faite de quelques pertes essuyées dans la retraite de Laon

à Paris, s'élevaient à 58 mille hommes, et rien assurément ne les

égalait en valeur et en énergie morale. Au nom de Napoléon II elles

entraient en effervescence, mais quelque dût être la souverain qu'on

leur destinait, elles étaient saisies d'une espèce de rage à la vue

des Prussiens et des Anglais. On avait trouvé dans les dépôts repliés

sur Paris, environ 12 mille hommes, ce qui portait à 70 mille hommes

les troupes de ligne disponibles. On avait armé sous le titre de

tirailleurs de la garde nationale environ 6 mille fédérés, et si une

défiance injuste n'avait retenu le gouvernement, il eût été facile

d'en armer quinze mille au moins. On pouvait compter pour le service

de l'artillerie sur quelques mille canonniers de la marine, des

vétérans et des écoles. Il n'était donc pas impossible de réunir 90

mille hommes en avant de la capitale, dont 70 mille parfaitement

mobiles, et pouvant être portés à volonté sur l'une ou l'autre rive de

la Seine. Sur la rive droite, c'est-à-dire sur la partie qui se

présentait la première à l'ennemi, les ouvrages étaient achevés et

complétement armés. Sur la rive gauche, au contraire, les ouvrages

étaient à peine ébauchés. Mais cette rive offrait, à défaut

d'ouvrages, un moyen de défense considérable, c'était la Seine à

traverser. Il fallait en effet que pour opérer sur la rive gauche

l'ennemi passât la rivière, et il était dès lors obligé de se partager

en deux masses, position des plus dangereuses, et dont le général

français devait nécessairement tirer un grand parti. Napoléon,

manoeuvrant avec 70 mille hommes sur les deux rives de la Seine,

aurait certainement fait essuyer un sort fâcheux à l'une des deux

armées ennemies, et probablement à toutes les deux. Même à défaut de

Napoléon, un homme aussi expérimenté et aussi ferme que le maréchal

Davout pouvait encore opposer une forte résistance, aussi longtemps du

moins qu'il n'aurait sur les bras que les armées du duc de Wellington

et du maréchal Blucher.

Le maréchal Davout avait laissé sur la rive droite de la Seine les

troupes venues de Waterloo, placé Vandamme avec l'ancien corps de

Grouchy sur la rive gauche, et établi la garde impériale en réserve,

dans le Champ de Mars, avec un pont de bateaux à côté du pont d'Iéna,

pour faciliter les mouvements d'une rive à l'autre. Il avait braqué

une artillerie de gros calibre sur les hauteurs d'Auteuil pour

balayer la plaine de Grenelle, dans le cas où l'ennemi, opérant par la

rive gauche, attaquerait en force Vaugirard.

Les Prussiens, comme on vient de le voir, avaient enlevé le pont de

Saint-Germain, et voulaient agir sur la rive gauche avec soixante

mille hommes, pendant que les Anglais menaceraient la rive droite avec

cinquante mille. Des marches rapides, quelques combats, l'occupation

de plusieurs points sur les derrières, avaient réduit à 110 mille

combattants les deux armées envahissantes.

[En marge: Vraisemblance de la victoire si on livrait bataille.]

Y avait-il chance, dans un pareil état de choses, de défendre Paris

victorieusement? Avec des vues plus arrêtées dans le gouvernement,

avec quelques précautions militaires ajoutées à celles qu'on avait

prises, il est certain qu'on aurait pu arrêter les armées anglaise et

prussienne, qu'on les aurait même gravement punies de leur témérité.

En effet, les hauteurs de Montmartre, de Belleville, de Charonne,

étaient dans un état complet de défense; mais les approches de la

Villette et de la Chapelle, et surtout les abords du canal de

Saint-Denis, auraient dû être mieux garantis. Avec plus de soin dans

cette partie de la défense on aurait rendu une attaque sur la rive

droite impraticable, de manière à n'avoir aucun souci pour cette rive,

moyennant qu'on y laissât seulement les dépôts, les tirailleurs et les

fédérés. Dans ce cas les 58 mille hommes de l'armée de Flandre

auraient pu être transportés en entier sur la rive gauche, et opposés

à l'armée prussienne. De ce côté, comme il était indispensable de

manoeuvrer afin de pousser l'ennemi à la Seine, il aurait fallu

pouvoir s'éloigner de Vaugirard et de Montrouge d'une ou deux lieues,

et élever par conséquent quelques ouvrages qui couvrissent cette

partie de Paris. Il est donc certain qu'avec quelques compléments

d'ouvrages à la rive droite, et quelques commencements d'ouvrages à la

rive gauche, en armant en outre un plus grand nombre de fédérés, on

aurait pu laisser 25 mille hommes à la rive droite, et se porter avec

soixante-dix mille à la rive gauche, pour y accabler les Prussiens.

Ceux-ci mis en déroute, les Anglais auraient été exposés à un

désastre.

[En marge: Après avoir gagné une bataille sous les murs de Paris,

naissait la question de savoir si on pourrait tenir tête au reste de

la coalition.]

Mais, même dans ce cas, y avait-il chance d'un succès sérieux, et

véritablement salutaire pour le pays? Il arrivait 200 mille ennemis

par l'Est, dont 50 mille sous le maréchal de Wrède, n'étaient qu'à

quatre ou cinq journées de Paris. Même en essayant d'un coup de

désespoir heureux, ne courait-on pas le risque, pour tirer de Waterloo

une vengeance éclatante, de succomber plus désastreusement encore

quelques jours plus tard? Sans doute, si après un grand succès on

avait eu Napoléon pour profiter de l'élan imprimé aux âmes, il n'eût

pas été impossible de tenir tête à la coalition. Mais Napoléon parti

pour Rochefort, un succès sous les murs de Paris n'aurait probablement

produit d'autre résultat que d'irriter la coalition, et de rendre

notre condition plus fâcheuse.

[En marge: Dispositions personnelles du maréchal Davout.]

Pourtant on conçoit, dans une situation comme celle où était alors la

France, le penchant à une lutte désespérée, on conçoit qu'on s'exposât

aux plus graves périls pour porter aux Prussiens et aux Anglais un

coup mortel qui nous consolât de Waterloo, fallût-il le lendemain

essuyer un sort plus dur!

[Date en marge: Juillet 1815.]

[En marge: Ses perplexités entre le désir de livrer bataille, et la

crainte de compromettre irrévocablement le pays avec les puissances de

l'Europe.]

[En marge: Son irritation contre M. Fouché, qui au lieu d'agir

franchement use des plus misérables finesses.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 34 / 59 段