Heureusement, si on peut prononcer ce mot quand un pays est à la merci

de l'ennemi, heureusement le duc de Wellington, s'il n'avait pas le

génie, avait le bon sens, le bon sens pénétrant et ferme, à un degré

tel que sous ce rapport le général britannique ne craint la

comparaison avec aucun personnage historique. Sans une forte portion

de vanité, bien pardonnable du reste dans sa situation, on aurait pu

dire qu'il était sans faiblesse. À sa gloire militaire, singulièrement

accrue depuis ces dernières journées, il ajoutait la réputation d'un

esprit politique auquel on pouvait tout confier. Ayant paru quelques

jours à Vienne, il y avait conquis la confiance générale, et ayant été

ambassadeur à Paris pendant la moitié d'une année, il avait pris sur

Louis XVIII et sur le parti royaliste tout l'ascendant qu'il est

possible de prendre sur des gens de peu de lumières et de beaucoup de

passions. Il jugeait favorablement Louis XVIII, était d'avis qu'il

fallait le replacer sur le trône pour le repos de la France et de

l'Europe, en lui donnant un meilleur entourage, et en lui faisant

entendre d'utiles conseils. Appréciant du point de vue d'un Anglais ce

qui s'était passé en France en 1814, il avait pensé et dit qu'avec la

charte de Louis XVIII on pouvait rendre un pays libre et prospère, et

qu'il n'avait manqué à cette charte que d'être convenablement

pratiquée. Pour le duc de Wellington, que l'expérience de son pays

éclairait, la pratique aurait consisté dans un ministère homogène,

bien dirigé, indépendant du Roi et des princes, recevant l'influence

des Chambres et sachant à son tour les conduire. Il n'avait rien vu de

semblable dans le ministère de 1814, composé d'un grand seigneur,

homme d'esprit, paresseux, absent (M. de Talleyrand était alors à

Vienne), d'un favori, M. de Blacas, personnage froid, roide, ne

sortant guère de l'intimité du Roi, enfin de quelques hommes spéciaux,

sans relation les uns avec les autres, tous dominés par un conseil

royal où s'agitaient des princes rivaux et peu d'accord. Aussi le duc

de Wellington n'avait-il cessé d'écrire soit à Londres, soit à Vienne,

que ce qui manquait à Louis XVIII, c'était un ministère qui eût

l'unité nécessaire pour gouverner. Établi près de Gand, pendant les

mois d'avril et de mai, il n'avait cessé de faire entendre les mêmes

critiques à la cour exilée. Il n'y avait qu'une objection à opposer à

cette manière de juger la situation, c'est que si le remède proposé

était bon, il fallait cependant que ceux auxquels il était destiné

consentissent à se l'appliquer. Or, Louis XVIII aurait subi peut-être

un vrai ministère, pour se débarrasser des princes de sa famille et de

l'émigration, mais ces princes et cette émigration n'en auraient voulu

à aucun prix. Il n'était pas possible toutefois de repousser

absolument les conseils d'un homme tel que le duc de Wellington, et

ceux qui entouraient Louis XVIII à Gand, voulant déférer au moins en

apparence à ces conseils, avaient accordé que le ministère avait

_manqué d'unité_. Or, à qui devait-on s'en prendre? À tout le monde,

si on avait été juste; mais il faut à chaque époque une victime qu'on

charge des fautes de tous, et souvent de celles d'autrui plus que des

siennes. Cette victime, la situation l'avait indiquée et fournie:

c'était M. de Blacas. Ce personnage, dont nous avons déjà eu occasion

de parler, ne manquait ni d'esprit ni de sens, et il était en outre

d'une parfaite droiture. Mais il avait le malheur de passer pour le

favori du Roi, et d'être un favori sec et hautain. Certes, bien qu'il

nourrît dans son coeur les passions d'un émigré, il était loin d'avoir

inspiré ou appuyé les fautes de l'émigration, car il suivait les

volontés de Louis XVIII, qui n'inclinait pas vers ces fautes. Il avait

même souvent résisté aux princes, surtout au comte d'Artois, et si on

cherchait un coupable qui expiât justement les erreurs des émigrés, ce

n'était pas lui assurément qu'on aurait dû choisir. Mais odieux au

parti libéral par ses formes et ses opinions connues, odieux au parti

des princes comme le représentant particulier de Louis XVIII, il fut

pris par tous comme la victime expiatoire, et, depuis la sortie de

Paris, c'était contre lui qu'on se déchaînait de toute part. Accordant

la maxime de lord Wellington qu'il fallait un ministère qui eût de

l'unité, on ajoutait qu'il ne pouvait en exister un semblable avec le

favori qui dominait le Roi et le ministère, et à Gand les amis exaltés

du comte d'Artois le disaient, comme les modérés qui voulaient dans le

gouvernement une direction plus libérale, de manière que M. de Blacas,

par des motifs absolument contraires, était voué par tous à la haine

de tous. Les choses avaient été poussées à ce point qu'à Gand même, au

milieu de l'exil commun, on avait écrit des brochures violentes contre

lui. Il y a dans certains moments des noms que la multitude poursuit

machinalement d'une haine dont elle serait bien embarrassée de donner

les motifs. C'était le cas de M. de Blacas alors dans le sein du parti

royaliste.

[En marge: Grande importance acquise par M. de Talleyrand.]

Ces injustices convenaient à un homme qui, sans les partager, devait

en profiter, c'était M. de Talleyrand. Il s'était attribué auprès de

la cour de Gand le mérite de tout ce qu'on avait fait à Vienne,

c'est-à-dire des résolutions si promptes qui avaient été prises

contre Napoléon, et qui avaient amené sa seconde et dernière chute.

Ces mesures étaient dues aux passions qui régnaient à Vienne, bien

plus qu'à l'influence de M. de Talleyrand; mais les émigrés de Gand,

ignorant ce qui se passait au congrès, n'en jugeant que par les effets

extérieurs, ayant vu la foudre partir de Vienne, avaient attribué à M.

de Talleyrand qui s'y trouvait, le mérite de l'avoir lancée. Personne

ne lui contestait donc cette importance, et comme la haine portait

actuellement non sur lui qui avait été absent pendant toute l'année,

mais sur M. de Blacas qui n'avait cessé d'être à côté du Roi, M. de

Talleyrand passait pour avoir sauvé tout ce que M. de Blacas avait

perdu. M. de Talleyrand, qui voyait avec déplaisir entre lui et le Roi

un personnage dont il fallait toujours subir l'entremise, et qui

n'était pas fâché de s'en débarrasser, avait uni sa voix à toutes

celles qui s'élevaient contre M. de Blacas, et les émigrés eux-mêmes,

contents d'avoir son assentiment, l'en avaient récompensé en

glorifiant ses services. Il s'était donc établi une sorte de concours

étrange de toutes les influences contre M. de Blacas, comme s'il eût

été la cause unique de tous les maux, dont aucun cependant n'était son

ouvrage. En même temps s'était formé un ensemble d'idées auquel chacun

aussi avait contribué pour sa part. Tandis que le duc de Wellington,

raisonnant en Anglais, disait qu'on avait manqué d'un ministère

homogène, ce qui était parfaitement vrai, les hommes sages de

l'émigration de Gand, tels que MM. Louis, de Jaucourt, etc., disaient

que ce n'était pas tout, que s'il fallait écarter les favoris, il

fallait aussi écarter les princes, rassurer les acquéreurs de biens

nationaux fortement alarmés, rassurer les campagnes contre le retour

de la dîme et des droits féodaux, et tâcher autant que possible de

séparer la cause des Bourbons de celle des puissances étrangères.--À

cela les émigrés n'opposaient aucune objection, mais ils ajoutaient

qu'il fallait également rendre la sécurité aux honnêtes gens, et pour

atteindre ce résultat punir d'une manière exemplaire les coupables

qui, par leurs complots, avaient amené la seconde chute de la

monarchie, et que la sûreté du trône y était aussi intéressée que sa

dignité. Jamais en effet on ne leur aurait ôté de l'esprit qu'il avait

existé une immense conspiration, dans laquelle étaient entrés avec les

chefs de l'armée quantité de personnages civils, qui s'étaient mis en

communication avec l'île d'Elbe, et avaient préparé la catastrophe du

20 mars. Loin de reconnaître dans cette catastrophe leurs fautes, ils

n'y voyaient que le crime de ceux qu'ils détestaient; et les

convaincre du contraire, c'est-à-dire de la vérité, était d'autant

plus difficile que cette erreur était partagée par les hommes sages de

la cour de Gand, et même par les hommes les plus politiques de la

coalition, tels que le prince de Metternich, les comtes de Nesselrode

et Pozzo di Borgo, le duc de Wellington. De ce concours d'idées, les

unes justes, les autres fausses, il résultait une sorte de programme,

consistant à dire qu'il fallait en rentrant en France composer un

ministère _un_, rassurer les intérêts alarmés, se séparer autant que

possible de l'étranger, et punir quelques grands coupables. Presque

toutes ces conditions semblaient implicitement contenues dans

l'éloignement de M. de Blacas, et l'avénement de M. de Talleyrand au

rôle de principal ministre.

[En marge: Singulière faveur dont jouit M. Fouché auprès des

royalistes.]

On ne ferait pas connaître complétement l'état d'esprit de la cour

exilée, si on n'ajoutait pas qu'il y régnait une singulière faveur à

l'égard du duc d'Otrante. Tandis qu'on prêtait à M. de Talleyrand le

mérite d'avoir tout conduit à Vienne, on prêtait à M. Fouché le mérite

d'avoir tout conduit à Paris. À Vienne s'était renouée la coalition

qui avait vaincu Napoléon à Waterloo, mais à Paris s'était nouée

l'intrigue qui, en arrachant à Napoléon sa seconde abdication, avait

consommé sa ruine. Les lettres de M. de Vitrolles, et en général les

rapports des divers agents royalistes étaient d'accord pour attribuer

exclusivement à M. Fouché le mérite de cette intrigue, et les

royalistes ardents qui l'avaient déjà pris en gré avant le 20 mars,

disaient qu'ils avaient eu bien raison alors de voir en lui l'homme

qui aurait pu tout sauver, car c'était ce même homme qui venait de

tout sauver aujourd'hui. À cela les esprits modérés n'objectaient

rien, et c'était un choeur universel de louanges pour le régicide qui

venait de trahir Napoléon qu'il détestait, dans l'intérêt des Bourbons

qu'il n'aimait pas, mais qu'il craignait peu, se figurant avec son

ordinaire fatuité qu'il les mènerait comme de vieux enfants. Si on

avait demandé à ces émigrés de Gand d'accepter tel honnête homme,

connu par un amour sage et modéré de la liberté, on les aurait

révoltés. Mais s'attacher un intrigant réputé habile, leur paraissait

le comble de l'habileté. Voyant dans la Révolution française non de

saines et grandes idées à dégager d'un chaos d'idées folles, mais un

vrai déchaînement des puissances de l'enfer à réprimer, il leur

fallait non pas un homme éclairé qui sût séparer les bonnes idées des

mauvaises, mais une espèce de magicien infernal, fût-il couvert du

sang royal, qui pût contenir ces puissances déchaînées. M. Fouché

était pour eux ce magicien. En réalité, il n'était qu'un intrigant;

léger, présomptueux, sans repos, et il eût été un scélérat, qu'il ne

leur aurait pas moins convenu. Et c'étaient d'honnêtes gens qui

raisonnaient de la sorte; tant le défaut de lumières conduit jusqu'aux

approches du mal des âmes qui, si elles le voyaient distinctement,

s'en éloigneraient avec horreur!

[En marge: Louis XVIII, tranquille au milieu de ces agitations,

voudrait conserver M. de Blacas.]

Pourtant le tranquille Louis XVIII n'était pour rien ni dans ces

agitations, ni dans ces injustices, ni dans ces engouements. M. de

Blacas ne lui semblait pas l'homme qui l'avait perdu, pas plus que MM.

de Talleyrand et Fouché ne lui semblaient ceux qui l'avaient sauvé. Ce

n'était ni aux déclarations de Vienne, ni aux intrigues de Paris, ni

même à la bataille de Waterloo, qu'il croyait devoir son

rétablissement déjà certain à ses yeux, mais à sa descendance de Henri

IV et de Louis XIV! Cependant avec son sens habituel il accordait

quelque mérite à celui, qui avait vaincu Napoléon à Waterloo, il

faisait cas de sa personne, lui savait gré de ses dispositions

bienveillantes, et était prêt à déférer à ses avis dans une certaine

mesure. Le duc de Wellington lui avait fort conseillé de composer un

ministère homogène, _un_ comme on disait alors, d'écarter l'influence

des émigrés et des princes, d'accorder l'autorité principale à M. de

Talleyrand, et d'éloigner M. de Blacas, non que celui-ci fût coupable,

mais parce qu'il était l'objet d'une répulsion universelle. Louis

XVIII avait trouvé ces conseils fort sages, mais dans le nombre celui

d'exclure M. de Blacas lui déplaisait au plus haut point. Le

_favoritisme_ chez Louis XVIII n'était autre chose que de l'habitude.

Il s'était accoutumé à voir M. de Blacas à ses côtés, il appréciait

ses principes, sa droiture, son esprit, il ne lui connaissait aucun

tort réel, et avait la finesse de comprendre que les amis du comte

d'Artois poursuivaient dans le prétendu favori l'ami dévoué du Roi.

C'était un motif pour qu'il tînt à M. de Blacas, et qu'il ne se privât

pas volontiers de ses services. Aussi avait-il paru s'obstiner à le

conserver.

M. de Talleyrand avait quitté Vienne pour se rendre à Bruxelles, à

l'époque où les souverains et leurs ministres abandonnaient le

congrès, pour se mettre à la tête de leurs armées. M. de Talleyrand en

partant de Vienne avait affiché un extrême dégoût du pouvoir, et

déclaré bien haut que si on ne le délivrait pas des émigrés, il

n'accepterait plus d'être le ministre de Louis XVIII, en quoi les

membres de la coalition, assez enclins à condamner l'émigration,

l'avaient fort approuvé. La plupart même avaient écrit à Gand qu'il

fallait ménager M. de Talleyrand, et suivre entièrement ses conseils.

Arrivé à Bruxelles, M. de Talleyrand s'y était arrêté, et avant de se

transporter auprès du Roi avait spécifié les conditions sur

lesquelles on paraissait généralement d'accord: ministère _un_,

éloignement des influences de cour, déclarations rassurantes pour les

intérêts inquiets, punition des coupables de la prétendue conspiration

bonapartiste, et grand soin de séparer la cause royale de celle de

l'étranger. Quant à ce dernier objet M. de Talleyrand avait imaginé

une étrange combinaison, c'était que Louis XVIII quittât Gand avec sa

cour, gagnât la Suisse, et entrât en France par l'Est, tandis que les

souverains victorieux y entreraient par le Nord. Ces conditions

indiquées, M. de Talleyrand était resté à Bruxelles, où il paraissait

vouloir attendre qu'elles fussent agréées.

[En marge: Conseils du duc de Wellington, et programme de gouvernement

qu'il propose à Louis XVIII.]

Telle était la situation des choses au moment où le duc de Wellington

apprenant l'abdication de Napoléon avait précipité sa marche sur

Paris, à la suite des Prussiens. Avec son grand sens, il vit

sur-le-champ ce qu'il convenait de faire. Cette lutte entre Louis

XVIII et M. de Talleyrand lui parut fâcheuse. Il conseilla à Louis

XVIII de céder à M. de Talleyrand sur tous les points, un seul

excepté, l'entrée en France par la frontière de l'Est. Il lui semblait

qu'il fallait au contraire que Louis XVIII arrivât tout de suite, pour

faire cesser à Paris les divagations d'esprit; qu'il promulguât en

même temps une déclaration des plus claires, des plus positives, dans

laquelle en constatant que la dernière guerre était l'oeuvre de

Napoléon et non des Bourbons, il annoncerait qu'il venait s'interposer

une seconde fois entre l'Europe et la France afin de les pacifier,

dans laquelle il rassurerait les acquéreurs de biens nationaux,

promettrait la formation d'un ministère homogène et indépendant, la

prochaine réunion des Chambres, enfin la punition des coupables,

réduite aux vrais auteurs de la conspiration qui avait ramené Napoléon

en France. D'un autre côté lord Wellington fit dire à M. de Talleyrand

de se contenter de ces concessions, de se réunir à Louis XVIII le plus

tôt possible, et de pénétrer en France par la frontière la plus

proche, celle du Nord, et non celle de l'Est qui était trop éloignée.

[En marge: Ces conseils donnés, le duc de Wellington se rend aux

portes de Paris.]

[En marge: Le duc de Wellington regarde comme très-difficile d'enlever

Paris de vive force, et conseille au maréchal Blucher d'y entrer par

négociation.]

Ces conseils donnés avec toute l'autorité du vainqueur de Waterloo, le

duc de Wellington partit pour se mettre à la tête de l'armée anglaise.

Arrivé près de Paris, il essaya de faire entrer la raison dans la tête

de Blucher, comme il venait d'essayer de la faire entrer dans la tête

des Bourbons et des émigrés. On lui avait rapporté que Blucher voulait

s'emparer de la personne de Napoléon, et comme on le disait alors

tâcher _d'en débarrasser le monde_. Le duc de Wellington lui adressa

sur-le-champ une lettre qui sera dans la postérité l'un de ses

principaux titres de gloire.--La personne de Napoléon, lui écrivit-il

en substance, n'appartient ni à vous ni à moi, mais à nos souverains

qui en disposeront au nom de l'Europe. Si par hasard il leur fallait

un bourreau, je les prierais de choisir un autre que moi, et je vous

conseille, pour votre renommée, de suivre mon exemple.--Le départ de

Napoléon, qu'il ne connaissait pas encore, allait du reste faire

disparaître toute difficulté à cet égard. Le duc de Wellington

s'occupa ensuite d'arrêter avec Blucher le système des opérations

militaires à exécuter sous les murs de Paris. Les armées anglaise et

prussienne n'avaient pu amener qu'environ 120 mille hommes,

quoiqu'elles eussent ouvert la campagne avec 220 mille, ce qui

prouvait qu'il ne leur en avait pas peu coûté de triompher de nous.

Elles formaient une longue colonne dont la tête était près de Paris,

la queue à la frontière. Napoléon n'étant plus là pour profiter de

cette marche imprudente, le danger n'était pas grand; d'ailleurs cette

mauvaise disposition se corrigeait d'heure en heure par l'effort des

Anglais pour rejoindre les Prussiens. Mais 120 mille hommes pour

forcer l'armée française sous Paris, c'était peu. La rive droite de la

Seine, celle qui se présente la première, était fortement retranchée;

la rive gauche l'était médiocrement, mais il fallait passer la rivière

pour aller tenter au delà une opération difficile. On ne pouvait pas

estimer à moins de 90 mille hommes les défenseurs de la capitale, dont

60 et quelques mille revenus de Flandre, les autres consistant en

dépôts, marins, fédérés, élèves des écoles. C'était donc une

singulière témérité que de prétendre emporter Paris de vive force, et

négocier valait mieux, militairement et politiquement. On aurait ainsi

le double avantage de ne pas compromettre le succès de Waterloo, et de

ne pas ajouter à la profonde irritation des Français. Le duc de

Wellington à la première vue des choses n'avait pu s'empêcher de

penser de la sorte, mais le maréchal Blucher n'était point de cet

avis. Il voulait avoir l'honneur en 1815, comme en 1814, d'entrer le

premier dans Paris, et l'avantage d'y lever de grosses contributions

pour son armée, peut-être même de faire pis encore, s'il y avait

combat. Heureusement l'autorité du général prussien était loin

d'égaler celle du général britannique.

[En marge: Il s'abouche avec les commissaires chargés de négocier

l'armistice.]

[En marge: Il ne dissimule pas la nécessité d'admettre les Bourbons.]

[En marge: Les commissaires ne repoussent pas les Bourbons, et

n'insistent que sur les conditions de leur rétablissement.]

Telles étaient les dispositions, soit à Gand, soit au quartier général

des armées alliées, lorsque nos commissaires s'abouchèrent avec le duc

de Wellington à quelques lieues des murs de Paris, le 29 juin au

matin. Il les accueillit avec beaucoup de politesse, mais en laissant

voir des volontés parfaitement arrêtées. D'abord il paraissait douter

de la sincérité de l'abdication de Napoléon, et demandait sa personne

dont l'Europe disposerait seule, ce qui signifiait qu'un acte de

barbarie n'était pas possible dès qu'on devait délibérer en commun.

Les négociateurs lui disant que Napoléon devait être parti pour

Rochefort, il avait répondu qu'après lui restait son parti, parti de

violence, avec lequel la France ni l'Europe ne pouvaient espérer de

repos. Tout en ayant grand soin de répéter que l'Europe n'entendait

pas se mêler du gouvernement intérieur de la France, il avait sous

forme d'avis amical mais fort positif, conseillé de reprendre les

Bourbons. De leur côté les représentants de la commission exécutive,

en rappelant que l'Europe avait promis de ne pas violenter la France

dans le choix de son gouvernement, s'étaient montrés peu contraires au

retour des Bourbons, quelques-uns même tout à fait favorables, mais le

principe du retour admis, ils s'étaient longuement étendus sur les

conditions. Quant à cet objet, le duc de Wellington avait répondu

qu'il ne fallait pas faire subir au Roi l'humiliation de conditions

imposées, qu'on devait s'en fier à l'efficacité de la Charte de 1814,

qu'avec cette Charte on pouvait être libre, si on savait s'en servir;

que ce qui avait manqué l'année précédente, c'était un ministère un et

indépendant; que Louis XVIII avait promis formellement d'en composer

un pareil, et qu'on obtiendrait sur ce sujet et sur d'autres toutes

les satisfactions raisonnablement désirables.

[En marge: Le duc de Wellington promet de chercher à les satisfaire.]

M. de Flaugergues, homme d'esprit, d'opinions libérales

très-prononcées, avait répliqué qu'il doutait qu'on pût amener les

Chambres à accepter les Bourbons sans conditions, et il avait insisté

sur un changement à la Charte, changement alors vivement désiré, et

relatif à l'initiative des Chambres. La Charte de 1814 avait entouré

cette initiative de très-grandes précautions, et on croyait à cette

époque que l'influence des Chambres consistait dans le partage de

l'initiative législative avec la couronne, parce qu'on n'avait pas

encore appris par l'expérience que cette influence ne s'exerce

véritablement que par un ministère pris dans le sein de la majorité,

et que lorsque les Chambres ont la faculté d'en faire arriver un

pareil au pouvoir, elles ont conquis non-seulement l'initiative, mais

le gouvernement tout entier, dans la mesure du moins où elles peuvent

l'exercer sans péril. Dans l'ignorance où l'on était alors de cette

vérité, on tenait à l'initiative avec un entêtement puéril mais

universel. Lord Wellington promit de solliciter cette concession de la

part de Louis XVIII, et ajourna ces pourparlers au lendemain. Avant

de se séparer, on lui demanda si un prince de la maison de Bourbon

autre que Louis XVIII (on indiquait sans le nommer M. le duc

d'Orléans) aurait chance d'être accueilli par les souverains coalisés.

Le duc répondit qu'il y penserait, et qu'il s'expliquerait sur ce

sujet dans une prochaine entrevue.

[En marge: Pendant ce temps arrive la déclaration de Cambrai, faite

par Louis XVIII, et offrant un programme de gouvernement.]

[En marge: Contenu de cette déclaration.]

Le duc employa le reste du jour à disposer ses troupes, à voir et à

entretenir le maréchal Blucher pour lui inculquer ses idées, et, soit

dans la nuit, soit le lendemain, eut de nouvelles conférences avec les

envoyés de la commission exécutive. Dans l'intervalle, ces messieurs

avaient appris d'une manière certaine le départ de Napoléon, et de son

côté le duc de Wellington avait reçu des nouvelles fort importantes de

la cour de Gand. Les gardes anglaises ayant surpris la place de

Cambrai, Louis XVIII y était entré accompagné de M. de Talleyrand, et

avait donné, à la date du 28 juin, la déclaration dite _de Cambrai_,

qui était la déclaration de Saint-Ouen de la seconde restauration.

Dans cette pièce, Louis XVIII disait qu'_une porte de son royaume

étant ouverte devant lui_, il accourait pour se placer une seconde

fois entre l'Europe et la France, que c'était la seule manière dont

_il voulait prendre part à la guerre_, car il avait défendu aux

princes de sa famille de _paraître dans les rangs des étrangers_; qu'à

sa première entrée en France il avait trouvé les passions vivement

excitées, qu'il avait cherché à les modérer en prenant entre elles la

position d'un médiateur et d'un arbitre, qu'au milieu des difficultés

de tout genre son gouvernement _avait dû faire des fautes_, mais que

l'expérience ne serait pas perdue; qu'il avait donné la Charte, qu'il

entendait la maintenir, et y _ajouter même toutes les garanties qui

pouvaient en assurer le bienfait_; que _l'unité du ministère était la

plus forte qu'il pût offrir_; qu'on avait parlé du projet de

rétablissement de la dîme et des droits féodaux, d'atteinte même à

l'irrévocabilité des ventes nationales, que c'étaient là d'indignes

calomnies inventées par _l'ennemi commun_, pour en profiter, et qu'il

suffisait de lire la Charte pour acquérir la certitude que rien de

pareil ne pouvait jamais être à craindre; qu'enfin, en rentrant au

milieu de ses sujets, desquels il avait reçu tant de preuves

d'affection et de fidélité, il avait le parti pris d'oublier tous les

actes commis pendant la dernière révolution; que cependant _une

trahison dont les annales du monde n'offraient pas d'exemple_ avait

été commise, que cette trahison avait fait couler le sang des

Français, et amené une seconde fois l'étranger au coeur du pays, que

_la dignité du trône, l'intérêt de la France, le repos de l'Europe_,

ne permettaient pas qu'elle restât impunie; que les coupables de cette

trame horrible seraient _désignés par les Chambres à la vengeance des

lois_, et que la justice prononcerait.

Cette déclaration était signée de Louis XVIII et de M. de Talleyrand.

Elle contenait, comme on le voit, les idées qui avaient cours dans le

moment. Les modérés y avaient mis l'aveu des fautes commises, le

maintien et le développement de la Charte, les garanties aux

acquéreurs de biens nationaux; le sage Wellington y avait introduit

l'unité du ministère, et les purs émigrés la vengeance contre les

prétendus auteurs de la conspiration de l'île d'Elbe, qui n'avait

consisté que dans les fautes du gouvernement royal et dans l'habileté

de Napoléon à en profiter.

[En marge: Le duc de Wellington s'attache à montrer à nos commissaires

les avantages de la déclaration de Cambrai.]

[En marge: Demande de quelques explications par nos négociateurs.]

[En marge: Réponse du duc de Wellington.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 33 / 59 段