Le lendemain 27, la commission exécutive réunie aux Tuileries, ayant

auprès d'elle les présidents des deux Chambres et la plupart des

membres de leurs bureaux, le duc d'Otrante, averti de ce qui s'était

passé entre M. de Vitrolles et le maréchal, dirigea l'entretien sur la

situation, particulièrement sous le rapport militaire. Le maréchal

Davout communiqua les nouvelles qu'il avait, lesquelles étaient fort

peu satisfaisantes. Depuis deux jours les Prussiens et les Anglais

marchaient avec un redoublement de célérité, et il était à craindre

qu'ils ne parussent devant Paris avant l'armée qu'on avait commencé de

rallier à Laon. Mettant de côté les circonlocutions qui ne convenaient

pas à son caractère, le maréchal dit formellement qu'une résistance

sérieuse lui semblait impossible, qu'en supposant qu'on remportât un

avantage sur les Prussiens et les Anglais venant du Nord, il resterait

les Russes, les Autrichiens, les Bavarois, venant de l'Est, sous

l'effort desquels on succomberait un peu plus tard, que dans une

pareille situation, il fallait savoir reconnaître la réalité des

choses, la déclarer, et se conduire d'après elle; que les Bourbons

étant inévitables, il valait mieux les accepter, les proclamer

soi-même, obtenir qu'ils entrassent seuls, et aux conditions qu'il

avait posées au maréchal Oudinot. Ne faisant pas les choses comme M.

Fouché, c'est-à-dire avec mille détours et mille calculs, le maréchal

Davout raconta franchement ce qui lui était arrivé avec le maréchal

Oudinot, exposa les conditions qu'il avait demandées, les espérances

d'acceptation qu'il avait obtenues, et enfin déclara quant à lui, que

son avis était de s'expliquer nettement avec les Chambres, et de leur

faire une proposition formelle, fondée sur ce motif capital qu'il

valait mieux se donner les Bourbons à soi-même avec de bonnes

conditions, que de les recevoir sans conditions des mains de

l'étranger.

[En marge: La proposition de rappeler les Bourbons immédiatement est

près d'être adoptée, lorsqu'un rapport des négociateurs fournit à M.

Fouché un prétexte pour différer toute résolution.]

Ces choses dites d'un ton convaincu ne provoquèrent presque pas

d'opposition de la part de MM. Grenier et Quinette, ni même de la part

de Carnot qui avait confiance dans la loyauté du maréchal Davout, et

qui, malgré ses préjugés, était sensible à l'avantage d'avoir les

Bourbons sans les étrangers. M. de Caulaincourt se tut comme il

n'avait cessé de le faire dans les circonstances actuelles. M. Fouché,

s'il avait eu la franchise du maréchal, aurait pu, en se joignant

résolument à lui, tirer un grand parti de sa proposition, dans

l'intérêt d'une solution prochaine et patriotique. Soit qu'il fût

presque fâché d'être prévenu, soit aussi qu'il craignît que le

maréchal Davout n'allât trop vite, il approuva, mais sans chaleur, les

idées que le maréchal venait d'exprimer, et suivant une habitude qu'il

avait prise de tout décider lui-même, sans presque consulter ses

collègues, il dit aux deux présidents MM. Cambacérès et Lanjuinais,

qu'il fallait préparer les Chambres à une fin qui paraissait

inévitable. Personne ne semblait disposé à élever d'objections,

lorsque M. Bignon, chargé provisoirement des relations extérieures,

arriva soudainement avec un document important. C'était le premier

rapport des négociateurs envoyés au camp des alliés, et ils exposaient

ce qui suit.

[En marge: Rapport des négociateurs sur le commencement de leur

mission.]

[En marge: Sur quelques propos des officiers prussiens, les

négociateurs se sont persuadés faussement que les puissances ne

tiennent pas absolument aux Bourbons.]

MM. de Lafayette, de Pontécoulant, Sébastiani, d'Argenson, de

Laforest, Benjamin Constant, s'étaient d'abord dirigés sur Laon, où

ils croyaient rencontrer les armées anglaise et prussienne. Leur

intention en prenant cette route était d'obtenir un armistice des

armées les plus rapprochées de la capitale, et d'aller ensuite traiter

le fond des choses avec les souverains eux-mêmes. Mieux renseignés sur

la marche de l'ennemi en s'en approchant, ils s'étaient rendus à

Saint-Quentin où ils avaient trouvé les avant-postes prussiens, et

avaient demandé une entrevue avec les généraux ennemis. Blucher, qui

précédait l'armée anglaise de deux marches, en avait référé au duc de

Wellington, et celui-ci, jugeant l'abdication de Napoléon une feinte

imaginée pour gagner du temps, avait été d'avis de ne point accorder

d'armistice. Blucher, qui n'avait pas besoin d'être excité pour se

montrer intraitable, avait refusé alors toute suspension d'armes, à

moins qu'on ne lui livrât les principales places de la frontière et la

personne même de Napoléon. Ces conditions étaient évidemment

inacceptables. Cependant les officiers chargés de parlementer au nom

des deux généraux ennemis, avaient déclaré qu'ils ne venaient pas en

France pour les Bourbons, que peu leur importaient ces princes, que

Napoléon et sa famille écartés, les puissances seraient prêtes à

souscrire aux conditions les plus avantageuses pour la France. Après

ces pourparlers, les négociateurs avaient reçu l'autorisation de se

rendre en Alsace, où ils devaient rencontrer les souverains coalisés.

Ils étaient donc partis pour cette nouvelle destination, mais avant de

se mettre en route ils avaient cru devoir adresser ce premier rapport

à la commission exécutive. Ils se résumaient en disant que les

coalisés ne tenaient pas absolument aux Bourbons; que leur voeu

essentiel, dont rien ne les ferait revenir, se réduisait à l'exclusion

du trône de France de Napoléon et de sa famille; que ce point

nettement accordé, on les trouverait plus maniables sur le reste; mais

qu'on les indisposerait en favorisant l'évasion de Napoléon, et qu'on

ôterait ainsi des chances à la conclusion de la paix. La légation, en

terminant son rapport, conseillait l'envoi de nouveaux négociateurs,

chargés d'aller à la rencontre des généraux Blucher et Wellington, et

autorisés à faire les concessions spécialement nécessaires pour

obtenir un armistice.

[En marge: Après avoir entendu ce rapport, la commission exécutive

ajourne le parti à prendre.]

[En marge: Nouveaux commissaires chargés d'aller négocier un armistice

avec le duc de Wellington.]

Les négociateurs s'étaient évidemment laissé abuser par les propos un

peu légers des officiers prussiens, qui étaient tous imbus de

sentiments révolutionnaires, et qui n'auraient certainement pas tenu

ce langage à l'égard des Bourbons, s'ils avaient eu à s'expliquer

officiellement sur le futur gouvernement de la France. Néanmoins leur

rapport amena dans le sein de la commission exécutive un fâcheux

revirement. Trois des membres de cette commission s'étaient rendus

devant la nécessité alléguée de subir les Bourbons, mais cette

nécessité n'étant plus aussi démontrée d'après ce qu'on venait

d'entendre, il leur sembla qu'il convenait de ne pas aller si vite, et

de se montrer moins prompt à subir un sacrifice qui ne paraissait pas

inévitable. M. Fouché avec plus de sagacité aurait dû voir que les

négociateurs se trompaient, qu'ils avaient fort étourdiment pris au

sérieux les propos des officiers prussiens, qu'il fallait donc ne pas

perdre le fruit de la courageuse initiative du maréchal Davout; mais,

soit erreur, soit crainte de se compromettre, il tomba d'accord qu'on

ne devait pas se presser de prendre une résolution. Il révoqua la

commission donnée à MM. Cambacérès et Lanjuinais de préparer les deux

Chambres au retour des Bourbons, et toujours agissant de sa propre

autorité, il choisit parmi les personnages présents de nouveaux

négociateurs pour aller traiter d'un armistice avec les généraux

ennemis arrivés aux portes de Paris. Il chargea de ce soin MM. de

Flaugergues, Andréossy, Boissy d'Anglas, de Valence, de La

Besnardière, la plupart présents en leur qualité de membres du bureau

des deux Chambres. Il ne leur donna guère d'autre instruction que

d'agir d'après ce qu'ils avaient entendu, et dans l'intérêt de la

capitale, qu'il fallait sauver à tout prix de la présence des

étrangers. Il leur remit de plus une lettre pour le duc de Wellington,

afin de les accréditer auprès du général de l'armée britannique. Dans

cette lettre dépourvue de dignité et pleine de flatterie pour nos

vainqueurs, M. Fouché répétant les banalités qui avaient cours en ce

moment, disait que l'homme qui était cause de la guerre étant écarté,

les armées européennes s'arrêteraient sans doute, laisseraient à la

France le choix de son gouvernement, et que lui, duc de Wellington,

glorieux représentant d'une nation libre, ne voudrait pas que la

France, aussi civilisée que l'Angleterre, fût moins libre

qu'elle.--Par cette lettre M. Fouché mettait à peu près la France aux

pieds du général anglais, et bien qu'elle y fût de fait, il aurait pu

se dispenser de le constater par écrit. Mais il avait à un tel degré

la vanité de se produire, qu'il aimait mieux figurer mal dans les

événements, que de ne pas y figurer du tout. Quoique M. de

Caulaincourt élevât en général peu d'objections contre ce qui se

faisait, il opposa quelque résistance au choix de M. de La

Besnardière, qu'il connaissait et qu'il estimait personnellement, mais

qui revenu depuis peu de jours du congrès de Vienne appartenait

complétement à M. de Talleyrand, et passait pour un parfait

royaliste.--Royaliste, soit, répondit M. Fouché, mais il sait son

métier, et il faut bien quelqu'un qui le sache.--Personne ne répliqua,

et les choix furent confirmés par le silence des assistants.

On se sépara donc sans avoir adopté les conclusions du maréchal

Davout, et on laissa les choses dans leur état d'incertitude, en

abandonnant à l'ennemi seul le soin de les en tirer. Au sortir de

cette conférence, M. Fouché prit une mesure assez grave. Il avait

d'abord demandé de très-bonne foi les sauf-conduits pour Napoléon,

afin d'assurer son libre passage aux États-Unis, et il avait même, sur

les instances du général Beker, renoncé à exiger que ces sauf-conduits

fussent arrivés pour laisser partir les frégates, ce qui ôtait à

Napoléon tout motif de différer son départ. Mais il changea tout à

coup d'avis après le rapport des commissaires, et de crainte de nuire

aux négociations, il prescrivit au ministre de la marine, en tenant

les frégates prêtes, en admettant même Napoléon à leur bord, de ne

leur permettre de lever l'ancre qu'après la réception des

sauf-conduits. Dès ce moment, et pour la première fois, il sacrifiait

ainsi la sûreté de Napoléon à l'intérêt des négociations. Cet intérêt

était grand sans doute, mais l'honneur de la France importait

davantage, et c'était compromettre cet honneur que de livrer Napoléon

à l'ennemi, ce qu'on s'exposait à faire en le retenant à

Rochefort[29].

[Note 29: Faute d'avoir rapproché avec assez de précision les diverses

circonstances de l'affaire des sauf-conduits, on a accusé M. Fouché

d'avoir voulu livrer Napoléon aux Anglais, et on l'a ainsi calomnié,

ce qui n'est pas souvent arrivé à ceux qui ont parlé de ce personnage.

Il est pourtant vrai que M. Fouché ne voulut point livrer Napoléon,

qu'il s'exposa même plus tard à la colère des Bourbons et des

étrangers pour avoir donné postérieurement l'ordre de le laisser

partir de Rochefort. Mais il est vrai aussi que dans le moment,

craignant de nuire aux négociations, il réitéra l'ordre d'attendre les

sauf-conduits, ce qui pouvait devenir un grand danger, l'espérance

d'avoir ces sauf-conduits étant tout à fait chimérique. C'est cette

circonstance, mal expliquée et mal interprétée, qui a donné naissance

au reproche injuste que nous réfutons ici par un pur sentiment

d'impartialité. On verra dans la suite que M. Fouché leva lui-même

l'interdiction dont il s'agit, et qu'il le fit de bonne foi et sans

aucune perfidie.]

[En marge: M. Fouché flotte au gré des événements, et le gouvernement

avec lui.]

[En marge: Occupation des Chambres en ce moment.]

[En marge: Elles discutent un projet de constitution.]

[En marge: Le bruit de ce qui s'était passé dans le sein de la

commission exécutive se répand, et on accuse M. Fouché de trahison.]

[En marge: Réponse de M. Fouché à quelques représentants.]

[En marge: Cette réponse calme un moment les méfiances dont il est

l'objet.]

M. Fouché n'ayant pas accepté la courageuse solution que lui offrait

le maréchal Davout, allait flotter quelques jours au gré des

événements, et le gouvernement tout entier avec lui. La malheureuse

Chambre des représentants, sentant confusément sa propre faiblesse,

commençant à voir qu'il n'y avait guère de milieu entre résister avec

Napoléon, ou se rendre aux Bourbons à des conditions honorables,

cherchait à échapper à ses craintes, à ses regrets, en discutant un

plan de constitution.--Mais à quoi bon, disaient beaucoup d'hommes

sages, à quoi bon nous jeter dans le dédale d'une discussion pareille?

N'avons-nous pas une constitution à laquelle il suffit de changer

quelques articles, et qui nous sauve à la fois des théories et des

compétitions de parti, en déterminant à la fois la forme du

gouvernement et le choix du souverain? N'avons-nous pas en outre, avec

cette constitution et le souverain qu'elle proclame, l'avantage

capital de rallier l'armée?--Ce sentiment était celui de la majorité.

Mais la carrière des vaines théories une fois ouverte aux esprits, il

n'était pas facile de la leur fermer, et les uns proposaient la

Constitution de 1791, les autres quelque chose de très-voisin de la

république. Du reste, ces discussions puériles ne parvenaient ni à

captiver les représentants ni à les distraire des dangers de la

situation, et après avoir prêté l'oreille un instant lorsqu'elles

offraient quelque singularité, ils quittaient leurs siéges pour

recueillir dans les salles environnantes les moindres bruits qui

circulaient. Le bureau des deux Chambres ayant été présent à la

dernière séance de la commission exécutive, il était impossible qu'il

ne se répandît pas parmi eux quelque chose des discussions soulevées

dans le sein de cette commission. Ils surent en effet qu'on y avait

discuté le rétablissement des Bourbons, et ils imputèrent

particulièrement à M. Fouché l'intention de ramener ces princes en

France. Ainsi qu'il arrive toujours chez les partis, il y avait des

degrés dans le zèle des bonapartistes. La masse s'accommodait de

Napoléon II sans Napoléon Ier, mais une minorité fidèle regardait

comme une trahison d'avoir abandonné Napoléon Ier, et elle attribuait

cette trahison à M. Fouché. M. Félix Desportes qui faisait partie de

cette minorité, se transporta le lendemain matin 28 au sein de la

commission exécutive, accompagné de M. Durbach, qui tenait beaucoup

moins à conserver les Bonaparte qu'à écarter les Bourbons imposés par

l'étranger. L'un et l'autre interpellèrent vivement le duc d'Otrante,

et lui dirent en termes amers qu'après avoir recherché et obtenu la

confiance des Chambres, il trahissait cette confiance en tendant la

main aux Bourbons. M. Fouché, embarrassé d'abord, se remit bientôt, et

répondit à ces messieurs:--Ce n'est pas moi qui ai trahi la cause

commune, c'est la bataille de Waterloo. Les armées anglaise et

prussienne s'avancent à grands pas sans qu'on ait les moyens de leur

résister. Elles ne veulent à aucun prix ni de Napoléon ni d'aucun

membre de sa famille! Que puis-je y faire? Si vous désirez savoir

comment et de quoi je traite avec leurs généraux, voici ma lettre au

duc de Wellington, lisez-la...--Le duc d'Otrante la leur donna

effectivement à lire. Ces messieurs ayant la simplicité de croire que

la négociation se réduisait tout entière à cette lettre, s'en tinrent

pour satisfaits, demandèrent et obtinrent l'autorisation de la

communiquer à l'assemblée. Ils se rendirent incontinent à la Chambre

des représentants, lui lurent la lettre de M. Fouché, qui ne fut ni

blâmée ni approuvée, mais qui apaisa un peu les imaginations, faciles

à exciter et à calmer dans les temps de crise, et écarta pour quelques

instants l'idée déjà très-répandue d'une noire trahison.

[En marge: Adresse à l'armée pour faire appel à son patriotisme, et

lui rappeler que Napoléon écarté il reste la France, à qui elle doit

son dévouement.]

Dans ce moment, les représentants envoyés à la rencontre de l'armée

française, sur la route de Laon, venaient de remplir leur mission, et

présentaient leur rapport. Le général Mouton-Duvernet, chargé de ce

rapport, après avoir peint le désordre qui avait d'abord régné dans

cette armée, racontait qu'elle s'était bientôt ralliée derrière le

corps du maréchal Grouchy, qu'elle croyait avoir été trahie, que

cependant l'idée de combattre pour Napoléon II lui rendait son ardeur;

qu'elle se ranimait à ce nom, qu'elle était prête à faire son devoir,

mais qu'il fallait lui envoyer, outre les secours en matériel dont

elle avait un urgent besoin, les encouragements de la nation, relever

en un mot chez elle les forces physiques et morales. À ce discours on

s'était écrié de toute part qu'après Napoléon Ier il restait la

France, laquelle importait mille fois plus qu'un homme, quel qu'il

fût; qu'il fallait rédiger une proclamation à l'armée, la remercier de

ce qu'elle avait fait, mais lui demander de continuer ses efforts pour

le pays qui devait être la première de ses affections, de venir enfin

combattre encore une fois pour l'indépendance et la liberté nationales

sous les murs de Paris, où elle trouverait les représentants prêts à

mourir avec elle pour ces biens sacrés. Une adresse avait été rédigée

d'après ces données par M. Jay, votée dans la journée, et remise à

cinq représentants, qui devaient la porter à l'armée. L'assemblée

faisait ainsi ce qu'elle pouvait, mais c'était peu. Il lui était

impossible avec toute sa bonne volonté de remplacer le nom, et surtout

la direction qu'elle avait enlevés à l'armée en substituant Napoléon

II à Napoléon Ier, c'est-à-dire un enfant à un grand homme.

[En marge: Cette proclamation portée par quelques représentants.]

[En marge: Marche des armées anglaise et prussienne.]

Les représentants chargés de cette proclamation n'avaient pas beaucoup

de chemin à faire pour rejoindre l'armée, car le 28 et le 29 juin on

la voyait paraître sous les murs de la capitale, vivement pressée par

les armées anglaise et prussienne, et menacée même un moment d'être

coupée de Paris avant d'y arriver. Le duc de Wellington et le maréchal

Blucher avaient d'abord hésité dans leurs mouvements, et avaient songé

avant de pénétrer en France, à prendre quelques places pour assurer

leur marche, et ménager à la colonne de l'Est le temps d'entrer en

ligne. Mais ces hésitations avaient tout à coup cessé en apprenant

l'abdication de Napoléon, et le trouble profond qui s'en était suivi.

Tout en craignant que cette abdication ne fût qu'une feinte, ils

avaient prévu la confusion qui devait régner dans les conseils du

gouvernement, et ils avaient résolu de marcher sur Paris. Ils étaient

convenus de suivre la rive droite de l'Oise, et de devancer s'ils le

pouvaient l'armée française qui était sur la rive gauche, afin de

déboucher sur Paris avant elle. Le maréchal Blucher prenant les

devants, devait marcher en tête, suivre le cours de l'Oise, tâcher

d'en enlever les ponts, tandis que l'armée anglaise, se hâtant de le

rejoindre, l'appuierait aussitôt qu'elle pourrait. Le duc de

Wellington, qui avait sur la cour de Gand une grande autorité qu'il

devait à sa triple qualité d'Anglais, de général victorieux, et

d'esprit éminemment politique, lui fit dire de quitter la Belgique, et

de se diriger sur Cambrai, dont il allait tâcher de faire ouvrir les

portes au moyen d'un coup de main. Retenu par son matériel et surtout

par son équipage de pont extrêmement difficile à traîner, il était

resté fort en arrière du maréchal Blucher, qui dans son impatience

n'attendait personne.

Tandis que le 25 le maréchal Blucher était à Saint-Quentin, le duc de

Wellington partait du Cateau, en chargeant un détachement d'enlever

Cambrai et Péronne. Le 26 juin l'armée prussienne, continuant son

mouvement, atteignait Chauny, Compiègne et Creil. Une de ses divisions

passant l'Oise à Compiègne, cherchait à intercepter la route de

l'armée française de Laon sur Paris.

[En marge: Retraite de l'armée française de Laon sur Paris.]

L'armée française ralliée à Laon, et repliée sur Soissons, était

placée sous les ordres du maréchal Grouchy, le maréchal Soult ayant

demandé à revenir à Paris. Le général Vandamme avait remplacé le

maréchal Grouchy dans le commandement de l'aile droite, celle qui

avait manqué, bien malgré elle, au rendez-vous de Waterloo, et il

s'acheminait par Namur, Rocroy et Rethel sur Laon, dans les meilleures

dispositions. Le maréchal Grouchy, à peine arrivé de sa personne à

Laon, apprenant que sa ligne de retraite sur Paris était menacée par

les Prussiens, s'était hâté de gagner Compiègne, où il s'était fait

précéder par le comte d'Erlon avec les débris du 1er corps, et par le

comte de Valmy avec ce qui restait des cuirassiers. Parvenu à

Compiègne, le comte d'Erlon avait trouvé les Prussiens devant lui, les

avait contenus de son mieux, puis s'était replié sur Senlis, en

prévenant son général en chef de la présence des Prussiens sur la rive

gauche de l'Oise, afin qu'il pût prendre une direction en arrière, et

arriver à Paris sans fâcheuse rencontre. Grouchy, agissant en cette

occasion avec une activité qui, déployée dix jours plus tôt, aurait

sauvé l'armée française, avait dirigé Vandamme sur la Ferté-Milon,

afin qu'il rejoignît Paris en suivant la Marne, s'était porté lui-même

sur Villers-Coterets, où il avait arrêté les Prussiens par une attaque

vigoureuse, puis s'était replié promptement par la route de Dammartin.

Le lendemain 28 ses têtes de colonnes débouchaient sur Paris par

toutes les routes de l'Est, et le 29 elles occupaient les positions de

la Villette, après avoir évité l'ennemi avec autant de dextérité que

de vigueur. Sur ces entrefaites Blucher atteignait Gonesse. Le duc de

Wellington ayant enlevé Cambrai par un corps détaché, et ouvert cette

ville à Louis XVIII, se trouvait entre Saint-Just et Gournay, ayant

son arrière-garde à Roye, son quartier général à Orvillers, à deux

marches par conséquent de Blucher. L'impatience de l'un, la lenteur de

l'autre, les avaient ainsi placés à une distance qui pouvait

singulièrement les compromettre, si nous savions en profiter.

[En marge: Le canon se fait entendre dans la plaine Saint-Denis.]

[En marge: Le maréchal Davout transporte son quartier général à la

Villette.]

Déjà le canon de l'ennemi se faisait entendre dans la plaine

Saint-Denis, et c'était la seconde fois en quinze mois que ce bruit

sinistre retentissait aux portes de la capitale. Il y réveillait, en

les rendant plus vives, toutes les agitations des jours précédents.

Les troupes, harassées de fatigue par trois marches de dix et douze

lieues chacune, arrivaient peu en ordre, et ne présentaient pas un

aspect satisfaisant. Le maréchal Grouchy, troublé par la vive

poursuite de l'ennemi, et craignant d'être entamé avant d'avoir gagné

Paris, écrivait des dépêches inquiétantes. Recevant le contre-coup de

toutes ces impressions, le maréchal Davout désespérait de pouvoir

opposer une résistance sérieuse à l'ennemi, et, toujours entier dans

ses vues et son langage, n'avait pas manqué de le dire au duc

d'Otrante. Il avait transporté son quartier général à la Villette,

pour être mieux en mesure de veiller à la défense de la capitale; il

manda de ce point au duc d'Otrante qu'il ne voyait qu'une ressource,

c'était de suivre le conseil qu'il avait donné la veille, de proclamer

les Bourbons, et d'écarter à ce prix les armées coalisées, que pour en

venir à de telles conclusions il avait eu de grandes répugnances à

vaincre, mais qu'il les avait vaincues, et persistait à croire qu'il

valait mieux rétablir les Bourbons soi-même par un acte de haute

raison, que de les recevoir des mains de l'étranger victorieux.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 31 / 59 段