auprès d'elle les présidents des deux Chambres et la plupart des
membres de leurs bureaux, le duc d'Otrante, averti de ce qui s'était
passé entre M. de Vitrolles et le maréchal, dirigea l'entretien sur la
situation, particulièrement sous le rapport militaire. Le maréchal
Davout communiqua les nouvelles qu'il avait, lesquelles étaient fort
peu satisfaisantes. Depuis deux jours les Prussiens et les Anglais
marchaient avec un redoublement de célérité, et il était à craindre
qu'ils ne parussent devant Paris avant l'armée qu'on avait commencé de
rallier à Laon. Mettant de côté les circonlocutions qui ne convenaient
pas à son caractère, le maréchal dit formellement qu'une résistance
sérieuse lui semblait impossible, qu'en supposant qu'on remportât un
avantage sur les Prussiens et les Anglais venant du Nord, il resterait
les Russes, les Autrichiens, les Bavarois, venant de l'Est, sous
l'effort desquels on succomberait un peu plus tard, que dans une
pareille situation, il fallait savoir reconnaître la réalité des
choses, la déclarer, et se conduire d'après elle; que les Bourbons
étant inévitables, il valait mieux les accepter, les proclamer
soi-même, obtenir qu'ils entrassent seuls, et aux conditions qu'il
avait posées au maréchal Oudinot. Ne faisant pas les choses comme M.
Fouché, c'est-à-dire avec mille détours et mille calculs, le maréchal
Davout raconta franchement ce qui lui était arrivé avec le maréchal
Oudinot, exposa les conditions qu'il avait demandées, les espérances
d'acceptation qu'il avait obtenues, et enfin déclara quant à lui, que
son avis était de s'expliquer nettement avec les Chambres, et de leur
faire une proposition formelle, fondée sur ce motif capital qu'il
valait mieux se donner les Bourbons à soi-même avec de bonnes
conditions, que de les recevoir sans conditions des mains de
l'étranger.
[En marge: La proposition de rappeler les Bourbons immédiatement est
près d'être adoptée, lorsqu'un rapport des négociateurs fournit à M.
Fouché un prétexte pour différer toute résolution.]
Ces choses dites d'un ton convaincu ne provoquèrent presque pas
d'opposition de la part de MM. Grenier et Quinette, ni même de la part
de Carnot qui avait confiance dans la loyauté du maréchal Davout, et
qui, malgré ses préjugés, était sensible à l'avantage d'avoir les
Bourbons sans les étrangers. M. de Caulaincourt se tut comme il
n'avait cessé de le faire dans les circonstances actuelles. M. Fouché,
s'il avait eu la franchise du maréchal, aurait pu, en se joignant
résolument à lui, tirer un grand parti de sa proposition, dans
l'intérêt d'une solution prochaine et patriotique. Soit qu'il fût
presque fâché d'être prévenu, soit aussi qu'il craignît que le
maréchal Davout n'allât trop vite, il approuva, mais sans chaleur, les
idées que le maréchal venait d'exprimer, et suivant une habitude qu'il
avait prise de tout décider lui-même, sans presque consulter ses
collègues, il dit aux deux présidents MM. Cambacérès et Lanjuinais,
qu'il fallait préparer les Chambres à une fin qui paraissait
inévitable. Personne ne semblait disposé à élever d'objections,
lorsque M. Bignon, chargé provisoirement des relations extérieures,
arriva soudainement avec un document important. C'était le premier
rapport des négociateurs envoyés au camp des alliés, et ils exposaient
ce qui suit.
[En marge: Rapport des négociateurs sur le commencement de leur
mission.]
[En marge: Sur quelques propos des officiers prussiens, les
négociateurs se sont persuadés faussement que les puissances ne
tiennent pas absolument aux Bourbons.]
MM. de Lafayette, de Pontécoulant, Sébastiani, d'Argenson, de
Laforest, Benjamin Constant, s'étaient d'abord dirigés sur Laon, où
ils croyaient rencontrer les armées anglaise et prussienne. Leur
intention en prenant cette route était d'obtenir un armistice des
armées les plus rapprochées de la capitale, et d'aller ensuite traiter
le fond des choses avec les souverains eux-mêmes. Mieux renseignés sur
la marche de l'ennemi en s'en approchant, ils s'étaient rendus à
Saint-Quentin où ils avaient trouvé les avant-postes prussiens, et
avaient demandé une entrevue avec les généraux ennemis. Blucher, qui
précédait l'armée anglaise de deux marches, en avait référé au duc de
Wellington, et celui-ci, jugeant l'abdication de Napoléon une feinte
imaginée pour gagner du temps, avait été d'avis de ne point accorder
d'armistice. Blucher, qui n'avait pas besoin d'être excité pour se
montrer intraitable, avait refusé alors toute suspension d'armes, à
moins qu'on ne lui livrât les principales places de la frontière et la
personne même de Napoléon. Ces conditions étaient évidemment
inacceptables. Cependant les officiers chargés de parlementer au nom
des deux généraux ennemis, avaient déclaré qu'ils ne venaient pas en
France pour les Bourbons, que peu leur importaient ces princes, que
Napoléon et sa famille écartés, les puissances seraient prêtes à
souscrire aux conditions les plus avantageuses pour la France. Après
ces pourparlers, les négociateurs avaient reçu l'autorisation de se
rendre en Alsace, où ils devaient rencontrer les souverains coalisés.
Ils étaient donc partis pour cette nouvelle destination, mais avant de
se mettre en route ils avaient cru devoir adresser ce premier rapport
à la commission exécutive. Ils se résumaient en disant que les
coalisés ne tenaient pas absolument aux Bourbons; que leur voeu
essentiel, dont rien ne les ferait revenir, se réduisait à l'exclusion
du trône de France de Napoléon et de sa famille; que ce point
nettement accordé, on les trouverait plus maniables sur le reste; mais
qu'on les indisposerait en favorisant l'évasion de Napoléon, et qu'on
ôterait ainsi des chances à la conclusion de la paix. La légation, en
terminant son rapport, conseillait l'envoi de nouveaux négociateurs,
chargés d'aller à la rencontre des généraux Blucher et Wellington, et
autorisés à faire les concessions spécialement nécessaires pour
obtenir un armistice.
[En marge: Après avoir entendu ce rapport, la commission exécutive
ajourne le parti à prendre.]
[En marge: Nouveaux commissaires chargés d'aller négocier un armistice
avec le duc de Wellington.]
Les négociateurs s'étaient évidemment laissé abuser par les propos un
peu légers des officiers prussiens, qui étaient tous imbus de
sentiments révolutionnaires, et qui n'auraient certainement pas tenu
ce langage à l'égard des Bourbons, s'ils avaient eu à s'expliquer
officiellement sur le futur gouvernement de la France. Néanmoins leur
rapport amena dans le sein de la commission exécutive un fâcheux
revirement. Trois des membres de cette commission s'étaient rendus
devant la nécessité alléguée de subir les Bourbons, mais cette
nécessité n'étant plus aussi démontrée d'après ce qu'on venait
d'entendre, il leur sembla qu'il convenait de ne pas aller si vite, et
de se montrer moins prompt à subir un sacrifice qui ne paraissait pas
inévitable. M. Fouché avec plus de sagacité aurait dû voir que les
négociateurs se trompaient, qu'ils avaient fort étourdiment pris au
sérieux les propos des officiers prussiens, qu'il fallait donc ne pas
perdre le fruit de la courageuse initiative du maréchal Davout; mais,
soit erreur, soit crainte de se compromettre, il tomba d'accord qu'on
ne devait pas se presser de prendre une résolution. Il révoqua la
commission donnée à MM. Cambacérès et Lanjuinais de préparer les deux
Chambres au retour des Bourbons, et toujours agissant de sa propre
autorité, il choisit parmi les personnages présents de nouveaux
négociateurs pour aller traiter d'un armistice avec les généraux
ennemis arrivés aux portes de Paris. Il chargea de ce soin MM. de
Flaugergues, Andréossy, Boissy d'Anglas, de Valence, de La
Besnardière, la plupart présents en leur qualité de membres du bureau
des deux Chambres. Il ne leur donna guère d'autre instruction que
d'agir d'après ce qu'ils avaient entendu, et dans l'intérêt de la
capitale, qu'il fallait sauver à tout prix de la présence des
étrangers. Il leur remit de plus une lettre pour le duc de Wellington,
afin de les accréditer auprès du général de l'armée britannique. Dans
cette lettre dépourvue de dignité et pleine de flatterie pour nos
vainqueurs, M. Fouché répétant les banalités qui avaient cours en ce
moment, disait que l'homme qui était cause de la guerre étant écarté,
les armées européennes s'arrêteraient sans doute, laisseraient à la
France le choix de son gouvernement, et que lui, duc de Wellington,
glorieux représentant d'une nation libre, ne voudrait pas que la
France, aussi civilisée que l'Angleterre, fût moins libre
qu'elle.--Par cette lettre M. Fouché mettait à peu près la France aux
pieds du général anglais, et bien qu'elle y fût de fait, il aurait pu
se dispenser de le constater par écrit. Mais il avait à un tel degré
la vanité de se produire, qu'il aimait mieux figurer mal dans les
événements, que de ne pas y figurer du tout. Quoique M. de
Caulaincourt élevât en général peu d'objections contre ce qui se
faisait, il opposa quelque résistance au choix de M. de La
Besnardière, qu'il connaissait et qu'il estimait personnellement, mais
qui revenu depuis peu de jours du congrès de Vienne appartenait
complétement à M. de Talleyrand, et passait pour un parfait
royaliste.--Royaliste, soit, répondit M. Fouché, mais il sait son
métier, et il faut bien quelqu'un qui le sache.--Personne ne répliqua,
et les choix furent confirmés par le silence des assistants.
On se sépara donc sans avoir adopté les conclusions du maréchal
Davout, et on laissa les choses dans leur état d'incertitude, en
abandonnant à l'ennemi seul le soin de les en tirer. Au sortir de
cette conférence, M. Fouché prit une mesure assez grave. Il avait
d'abord demandé de très-bonne foi les sauf-conduits pour Napoléon,
afin d'assurer son libre passage aux États-Unis, et il avait même, sur
les instances du général Beker, renoncé à exiger que ces sauf-conduits
fussent arrivés pour laisser partir les frégates, ce qui ôtait à
Napoléon tout motif de différer son départ. Mais il changea tout à
coup d'avis après le rapport des commissaires, et de crainte de nuire
aux négociations, il prescrivit au ministre de la marine, en tenant
les frégates prêtes, en admettant même Napoléon à leur bord, de ne
leur permettre de lever l'ancre qu'après la réception des
sauf-conduits. Dès ce moment, et pour la première fois, il sacrifiait
ainsi la sûreté de Napoléon à l'intérêt des négociations. Cet intérêt
était grand sans doute, mais l'honneur de la France importait
davantage, et c'était compromettre cet honneur que de livrer Napoléon
à l'ennemi, ce qu'on s'exposait à faire en le retenant à
Rochefort[29].
[Note 29: Faute d'avoir rapproché avec assez de précision les diverses
circonstances de l'affaire des sauf-conduits, on a accusé M. Fouché
d'avoir voulu livrer Napoléon aux Anglais, et on l'a ainsi calomnié,
ce qui n'est pas souvent arrivé à ceux qui ont parlé de ce personnage.
Il est pourtant vrai que M. Fouché ne voulut point livrer Napoléon,
qu'il s'exposa même plus tard à la colère des Bourbons et des
étrangers pour avoir donné postérieurement l'ordre de le laisser
partir de Rochefort. Mais il est vrai aussi que dans le moment,
craignant de nuire aux négociations, il réitéra l'ordre d'attendre les
sauf-conduits, ce qui pouvait devenir un grand danger, l'espérance
d'avoir ces sauf-conduits étant tout à fait chimérique. C'est cette
circonstance, mal expliquée et mal interprétée, qui a donné naissance
au reproche injuste que nous réfutons ici par un pur sentiment
d'impartialité. On verra dans la suite que M. Fouché leva lui-même
l'interdiction dont il s'agit, et qu'il le fit de bonne foi et sans
aucune perfidie.]
[En marge: M. Fouché flotte au gré des événements, et le gouvernement
avec lui.]
[En marge: Occupation des Chambres en ce moment.]
[En marge: Elles discutent un projet de constitution.]
[En marge: Le bruit de ce qui s'était passé dans le sein de la
commission exécutive se répand, et on accuse M. Fouché de trahison.]
[En marge: Réponse de M. Fouché à quelques représentants.]
[En marge: Cette réponse calme un moment les méfiances dont il est
l'objet.]
M. Fouché n'ayant pas accepté la courageuse solution que lui offrait
le maréchal Davout, allait flotter quelques jours au gré des
événements, et le gouvernement tout entier avec lui. La malheureuse
Chambre des représentants, sentant confusément sa propre faiblesse,
commençant à voir qu'il n'y avait guère de milieu entre résister avec
Napoléon, ou se rendre aux Bourbons à des conditions honorables,
cherchait à échapper à ses craintes, à ses regrets, en discutant un
plan de constitution.--Mais à quoi bon, disaient beaucoup d'hommes
sages, à quoi bon nous jeter dans le dédale d'une discussion pareille?
N'avons-nous pas une constitution à laquelle il suffit de changer
quelques articles, et qui nous sauve à la fois des théories et des
compétitions de parti, en déterminant à la fois la forme du
gouvernement et le choix du souverain? N'avons-nous pas en outre, avec
cette constitution et le souverain qu'elle proclame, l'avantage
capital de rallier l'armée?--Ce sentiment était celui de la majorité.
Mais la carrière des vaines théories une fois ouverte aux esprits, il
n'était pas facile de la leur fermer, et les uns proposaient la
Constitution de 1791, les autres quelque chose de très-voisin de la
république. Du reste, ces discussions puériles ne parvenaient ni à
captiver les représentants ni à les distraire des dangers de la
situation, et après avoir prêté l'oreille un instant lorsqu'elles
offraient quelque singularité, ils quittaient leurs siéges pour
recueillir dans les salles environnantes les moindres bruits qui
circulaient. Le bureau des deux Chambres ayant été présent à la
dernière séance de la commission exécutive, il était impossible qu'il
ne se répandît pas parmi eux quelque chose des discussions soulevées
dans le sein de cette commission. Ils surent en effet qu'on y avait
discuté le rétablissement des Bourbons, et ils imputèrent
particulièrement à M. Fouché l'intention de ramener ces princes en
France. Ainsi qu'il arrive toujours chez les partis, il y avait des
degrés dans le zèle des bonapartistes. La masse s'accommodait de
Napoléon II sans Napoléon Ier, mais une minorité fidèle regardait
comme une trahison d'avoir abandonné Napoléon Ier, et elle attribuait
cette trahison à M. Fouché. M. Félix Desportes qui faisait partie de
cette minorité, se transporta le lendemain matin 28 au sein de la
commission exécutive, accompagné de M. Durbach, qui tenait beaucoup
moins à conserver les Bonaparte qu'à écarter les Bourbons imposés par
l'étranger. L'un et l'autre interpellèrent vivement le duc d'Otrante,
et lui dirent en termes amers qu'après avoir recherché et obtenu la
confiance des Chambres, il trahissait cette confiance en tendant la
main aux Bourbons. M. Fouché, embarrassé d'abord, se remit bientôt, et
répondit à ces messieurs:--Ce n'est pas moi qui ai trahi la cause
commune, c'est la bataille de Waterloo. Les armées anglaise et
prussienne s'avancent à grands pas sans qu'on ait les moyens de leur
résister. Elles ne veulent à aucun prix ni de Napoléon ni d'aucun
membre de sa famille! Que puis-je y faire? Si vous désirez savoir
comment et de quoi je traite avec leurs généraux, voici ma lettre au
duc de Wellington, lisez-la...--Le duc d'Otrante la leur donna
effectivement à lire. Ces messieurs ayant la simplicité de croire que
la négociation se réduisait tout entière à cette lettre, s'en tinrent
pour satisfaits, demandèrent et obtinrent l'autorisation de la
communiquer à l'assemblée. Ils se rendirent incontinent à la Chambre
des représentants, lui lurent la lettre de M. Fouché, qui ne fut ni
blâmée ni approuvée, mais qui apaisa un peu les imaginations, faciles
à exciter et à calmer dans les temps de crise, et écarta pour quelques
instants l'idée déjà très-répandue d'une noire trahison.
[En marge: Adresse à l'armée pour faire appel à son patriotisme, et
lui rappeler que Napoléon écarté il reste la France, à qui elle doit
son dévouement.]
Dans ce moment, les représentants envoyés à la rencontre de l'armée
française, sur la route de Laon, venaient de remplir leur mission, et
présentaient leur rapport. Le général Mouton-Duvernet, chargé de ce
rapport, après avoir peint le désordre qui avait d'abord régné dans
cette armée, racontait qu'elle s'était bientôt ralliée derrière le
corps du maréchal Grouchy, qu'elle croyait avoir été trahie, que
cependant l'idée de combattre pour Napoléon II lui rendait son ardeur;
qu'elle se ranimait à ce nom, qu'elle était prête à faire son devoir,
mais qu'il fallait lui envoyer, outre les secours en matériel dont
elle avait un urgent besoin, les encouragements de la nation, relever
en un mot chez elle les forces physiques et morales. À ce discours on
s'était écrié de toute part qu'après Napoléon Ier il restait la
France, laquelle importait mille fois plus qu'un homme, quel qu'il
fût; qu'il fallait rédiger une proclamation à l'armée, la remercier de
ce qu'elle avait fait, mais lui demander de continuer ses efforts pour
le pays qui devait être la première de ses affections, de venir enfin
combattre encore une fois pour l'indépendance et la liberté nationales
sous les murs de Paris, où elle trouverait les représentants prêts à
mourir avec elle pour ces biens sacrés. Une adresse avait été rédigée
d'après ces données par M. Jay, votée dans la journée, et remise à
cinq représentants, qui devaient la porter à l'armée. L'assemblée
faisait ainsi ce qu'elle pouvait, mais c'était peu. Il lui était
impossible avec toute sa bonne volonté de remplacer le nom, et surtout
la direction qu'elle avait enlevés à l'armée en substituant Napoléon
II à Napoléon Ier, c'est-à-dire un enfant à un grand homme.
[En marge: Cette proclamation portée par quelques représentants.]
[En marge: Marche des armées anglaise et prussienne.]
Les représentants chargés de cette proclamation n'avaient pas beaucoup
de chemin à faire pour rejoindre l'armée, car le 28 et le 29 juin on
la voyait paraître sous les murs de la capitale, vivement pressée par
les armées anglaise et prussienne, et menacée même un moment d'être
coupée de Paris avant d'y arriver. Le duc de Wellington et le maréchal
Blucher avaient d'abord hésité dans leurs mouvements, et avaient songé
avant de pénétrer en France, à prendre quelques places pour assurer
leur marche, et ménager à la colonne de l'Est le temps d'entrer en
ligne. Mais ces hésitations avaient tout à coup cessé en apprenant
l'abdication de Napoléon, et le trouble profond qui s'en était suivi.
Tout en craignant que cette abdication ne fût qu'une feinte, ils
avaient prévu la confusion qui devait régner dans les conseils du
gouvernement, et ils avaient résolu de marcher sur Paris. Ils étaient
convenus de suivre la rive droite de l'Oise, et de devancer s'ils le
pouvaient l'armée française qui était sur la rive gauche, afin de
déboucher sur Paris avant elle. Le maréchal Blucher prenant les
devants, devait marcher en tête, suivre le cours de l'Oise, tâcher
d'en enlever les ponts, tandis que l'armée anglaise, se hâtant de le
rejoindre, l'appuierait aussitôt qu'elle pourrait. Le duc de
Wellington, qui avait sur la cour de Gand une grande autorité qu'il
devait à sa triple qualité d'Anglais, de général victorieux, et
d'esprit éminemment politique, lui fit dire de quitter la Belgique, et
de se diriger sur Cambrai, dont il allait tâcher de faire ouvrir les
portes au moyen d'un coup de main. Retenu par son matériel et surtout
par son équipage de pont extrêmement difficile à traîner, il était
resté fort en arrière du maréchal Blucher, qui dans son impatience
n'attendait personne.
Tandis que le 25 le maréchal Blucher était à Saint-Quentin, le duc de
Wellington partait du Cateau, en chargeant un détachement d'enlever
Cambrai et Péronne. Le 26 juin l'armée prussienne, continuant son
mouvement, atteignait Chauny, Compiègne et Creil. Une de ses divisions
passant l'Oise à Compiègne, cherchait à intercepter la route de
l'armée française de Laon sur Paris.
[En marge: Retraite de l'armée française de Laon sur Paris.]
L'armée française ralliée à Laon, et repliée sur Soissons, était
placée sous les ordres du maréchal Grouchy, le maréchal Soult ayant
demandé à revenir à Paris. Le général Vandamme avait remplacé le
maréchal Grouchy dans le commandement de l'aile droite, celle qui
avait manqué, bien malgré elle, au rendez-vous de Waterloo, et il
s'acheminait par Namur, Rocroy et Rethel sur Laon, dans les meilleures
dispositions. Le maréchal Grouchy, à peine arrivé de sa personne à
Laon, apprenant que sa ligne de retraite sur Paris était menacée par
les Prussiens, s'était hâté de gagner Compiègne, où il s'était fait
précéder par le comte d'Erlon avec les débris du 1er corps, et par le
comte de Valmy avec ce qui restait des cuirassiers. Parvenu à
Compiègne, le comte d'Erlon avait trouvé les Prussiens devant lui, les
avait contenus de son mieux, puis s'était replié sur Senlis, en
prévenant son général en chef de la présence des Prussiens sur la rive
gauche de l'Oise, afin qu'il pût prendre une direction en arrière, et
arriver à Paris sans fâcheuse rencontre. Grouchy, agissant en cette
occasion avec une activité qui, déployée dix jours plus tôt, aurait
sauvé l'armée française, avait dirigé Vandamme sur la Ferté-Milon,
afin qu'il rejoignît Paris en suivant la Marne, s'était porté lui-même
sur Villers-Coterets, où il avait arrêté les Prussiens par une attaque
vigoureuse, puis s'était replié promptement par la route de Dammartin.
Le lendemain 28 ses têtes de colonnes débouchaient sur Paris par
toutes les routes de l'Est, et le 29 elles occupaient les positions de
la Villette, après avoir évité l'ennemi avec autant de dextérité que
de vigueur. Sur ces entrefaites Blucher atteignait Gonesse. Le duc de
Wellington ayant enlevé Cambrai par un corps détaché, et ouvert cette
ville à Louis XVIII, se trouvait entre Saint-Just et Gournay, ayant
son arrière-garde à Roye, son quartier général à Orvillers, à deux
marches par conséquent de Blucher. L'impatience de l'un, la lenteur de
l'autre, les avaient ainsi placés à une distance qui pouvait
singulièrement les compromettre, si nous savions en profiter.
[En marge: Le canon se fait entendre dans la plaine Saint-Denis.]
[En marge: Le maréchal Davout transporte son quartier général à la
Villette.]
Déjà le canon de l'ennemi se faisait entendre dans la plaine
Saint-Denis, et c'était la seconde fois en quinze mois que ce bruit
sinistre retentissait aux portes de la capitale. Il y réveillait, en
les rendant plus vives, toutes les agitations des jours précédents.
Les troupes, harassées de fatigue par trois marches de dix et douze
lieues chacune, arrivaient peu en ordre, et ne présentaient pas un
aspect satisfaisant. Le maréchal Grouchy, troublé par la vive
poursuite de l'ennemi, et craignant d'être entamé avant d'avoir gagné
Paris, écrivait des dépêches inquiétantes. Recevant le contre-coup de
toutes ces impressions, le maréchal Davout désespérait de pouvoir
opposer une résistance sérieuse à l'ennemi, et, toujours entier dans
ses vues et son langage, n'avait pas manqué de le dire au duc
d'Otrante. Il avait transporté son quartier général à la Villette,
pour être mieux en mesure de veiller à la défense de la capitale; il
manda de ce point au duc d'Otrante qu'il ne voyait qu'une ressource,
c'était de suivre le conseil qu'il avait donné la veille, de proclamer
les Bourbons, et d'écarter à ce prix les armées coalisées, que pour en
venir à de telles conclusions il avait eu de grandes répugnances à
vaincre, mais qu'il les avait vaincues, et persistait à croire qu'il
valait mieux rétablir les Bourbons soi-même par un acte de haute
raison, que de les recevoir des mains de l'étranger victorieux.