l'abdication de Napoléon qui avait paru devoir les calmer, n'était
qu'un pas dans la crise, loin d'en être le terme. Tant qu'on avait eu
ce but devant soi, on n'avait pas regardé au delà: mais maintenant
qu'il était atteint et dépassé, on portait les yeux vers un but
nouveau. Les bonapartistes et les révolutionnaires en proie aux plus
vives inquiétudes, se demandaient si on serait véritablement en mesure
de négocier avec l'étranger, d'obtenir Napoléon II pour prix du
sacrifice de Napoléon Ier, et si, à défaut de succès dans les
négociations, on serait en mesure de combattre; mais tout cela en y
pensant bien ils ne l'espéraient plus guère, car ils sentaient
maintenant que privée de Napoléon l'armée serait sans confiance et
sans chef. Tandis que les bonapartistes et les révolutionnaires
désormais confondus commençaient à éprouver les tourments du
désespoir, les royalistes au contraire éprouvaient tous ceux de
l'impatience. Voyant les choses tourner complétement vers eux, ils ne
pouvaient se résigner à attendre. Disposant de beaucoup d'hommes de
main, les uns revenus de la Vendée pacifiée, les autres sortis de la
maison militaire et aspirant à y rentrer, ils étaient prêts aux
entreprises les plus téméraires. Ainsi un vieux royaliste dévoué, M.
Dubouchage, autour duquel ils se ralliaient, ne demandait que le
signal des principaux membres du parti, pour risquer un coup de main
contre la Chambre des représentants. Le général Dessoles, ancien
commandant de la garde nationale, pratiquait des intelligences dans
cette garde, et tâchait de réveiller un zèle que les trois mois
écoulés n'avaient pu éteindre. À ces personnages s'étaient joints
trois maréchaux, voués désormais à la cause des Bourbons, les
maréchaux Macdonald, Saint-Cyr, Oudinot. On voulait qu'ils se missent
à la tête des royalistes pour tenter un mouvement, mais ils n'étaient
pas gens à commettre une étourderie par excès de royalisme, et
d'ailleurs M. de Vitrolles, dirigé par M. Fouché, leur disait que
c'était trop tôt, et qu'il fallait laisser venir un moment plus
opportun. En attendant les royalistes entouraient l'Élysée pour
surveiller ce qui s'y passait, et étaient fort offusqués du spectacle
qui s'offrait tous les jours à leurs yeux.
[En marge: Réunion des fédérés autour du palais de l'Élysée.]
L'avenue de Marigny, qui longe le palais, était à chaque instant plus
encombrée d'oisifs, agités et menaçants. La plupart, comme nous
l'avons dit, étaient des fédérés se composant en grande partie
d'hommes du peuple, d'anciens militaires, auxquels Napoléon avait
différé de donner des armes jusqu'à ce que l'ennemi fût sous les murs
de Paris, et que M. Fouché était bien résolu à ne pas armer du tout.
Quelques-uns des plus rassurants, placés sous les ordres de M. le
général Darricau, avaient obtenu, sous le titre de tirailleurs de la
garde nationale, d'être employés avec la troupe de ligne à la défense
extérieure de Paris. Mais c'était le plus petit nombre; les autres,
auxquels s'ajoutaient quelques milliers d'individus de tout grade, qui
par dépit avaient quitté l'armée, encombraient les environs de
l'Élysée dans l'espérance d'entrevoir Napoléon, et de le saluer de
leurs acclamations. La pensée qui animait les uns et les autres, c'est
qu'il existait une grande trahison, soit dans le pouvoir, soit dans
les Chambres, que cette trahison avait pour but de livrer la France à
l'étranger, et que si Napoléon voulait se remettre à leur tête, il
serait possible encore de repousser les armées ennemies, et de
disperser les royalistes. Ils le disaient dans des groupes nombreux et
bruyants, menaçaient de mettre la main à l'oeuvre, et chaque fois que
Napoléon paraissait dans le jardin, ils poussaient des cris où la
fureur se mêlait à l'enthousiasme. Tout en ne faisant rien pour les
exciter, Napoléon ne pouvait cependant résister au désir de se montrer
quelquefois, et de recueillir ces derniers hommages du peuple et de
l'armée qu'il devait bientôt quitter pour toujours.
[En marge: Ombrages de M. Fouché, et ses efforts pour faire partir
Napoléon de l'Élysée.]
Mais quoiqu'il vît dans cette foule bien des moyens d'abattre le
gouvernement provisoire et les Chambres, de ressaisir pour quelques
jours le commandement militaire, peut-être d'essayer une dernière
lutte avec Blucher et Wellington, pourtant en portant les yeux au delà
d'un succès du moment, il apercevait trop peu de chances d'un résultat
sérieux pour se livrer à une telle tentation, et en réalité il ne
songeait plus qu'au lieu de sa retraite, regardant comme prochain le
jour où il devrait se soustraire, soit aux perfidies du dedans, soit
aux violences du dehors. Mais ceux qui craignaient sa présence lui
prêtaient des projets qu'il n'avait point, supposaient qu'il était
activement occupé de ressaisir le pouvoir, et en avaient fort alarmé
M. Fouché. Les royalistes notamment avaient fait dire à celui-ci que
s'il s'endormait sur ce péril, il serait réveillé trop tard par un
coup de main des fédérés, ayant Napoléon à leur tête. Après l'avoir
dit à M. Fouché, on l'avait répandu sur tous les bancs de la Chambre
des représentants.
[En marge: Le maréchal Davout chargé de conseiller à Napoléon de s'en
aller.]
M. Fouché mettait trop de duplicité dans sa conduite pour n'en pas
voir dans la conduite d'autrui. Il fit part de ses soupçons à ses
collègues de la commission exécutive, et cherchant à les alarmer en
étalant sous leurs yeux tout ce dont était capable Napoléon réduit au
désespoir, il résolut, autorisé ou non, de lui faire quitter l'Élysée.
Il fallait pour cela lui parler, et le décider par la persuasion, car
la violence était difficile. Craignant d'être mal reçu, et hésitant à
reparaître en présence de l'homme qu'il avait trahi, il chargea de
cette mission le maréchal Davout, dont la rudesse était connue, et que
des froissements auxquels il avait été exposé dans les derniers temps
de son ministère, avaient un peu refroidi pour Napoléon.
[En marge: Entrevue du maréchal avec Napoléon.]
Le maréchal se rendit à l'Élysée, trouva dans les cours une foule
d'officiers qui avaient abandonné l'armée sans ordre, criant comme les
autres à la trahison, et disant que Napoléon devrait se mettre à leur
tête pour dissiper les traîtres. Il eut avec plusieurs de ces
officiers de vives altercations, rencontra parmi eux des gens aussi
rudes que lui, et après leur avoir adressé d'inutiles reproches, fut
introduit auprès de Napoléon. Il lui communiqua l'objet de sa mission,
et s'attacha à lui prouver que dans son intérêt, dans celui de son
fils, dans celui du pays, il devait s'éloigner, pour dissiper les
inquiétudes dont il était la cause, et laisser au gouvernement toute
la liberté d'action nécessaire dans une conjoncture si grave et si
difficile. Napoléon l'accueillit froidement, ne lui dissimula point
qu'il aurait attendu une semblable démarche de tout autre que du
maréchal Davout, affirma, sans daigner descendre à des justifications,
qu'il n'avait aucun des projets qu'on lui prêtait, se montra disposé à
quitter Paris, pourvu qu'on lui procurât les moyens de gagner sans
obstacle une retraite sûre. Le maréchal se retira, mortifié de
l'accueil qu'il avait reçu, bien qu'il eût réussi dans sa mission. Ce
soldat probe, sensé, mais dur, auquel les nuances délicates
échappaient, ne se rendait pas compte de l'effet qu'il avait dû
produire sur l'homme qui l'avant-veille était encore son maître. Il
sortit de l'Élysée péniblement affecté.
[En marge: Napoléon se retire à la Malmaison.]
[En marge: Il forme la résolution de se rendre en Amérique, et fait
demander pour le transporter deux frégates en rade à Rochefort.]
Napoléon résolut de passer à la Malmaison le peu de jours qu'il avait
à demeurer en France. Cette agréable retraite, où avait commencé et où
allait finir sa carrière, était pour lui un séjour à la fois
douloureux et plein de charme, et il n'était pas fâché de s'y abreuver
à longs traits de ses noirs chagrins. Il pria la reine Hortense de l'y
accompagner, et cette fille dévouée s'empressa de s'y rendre pour lui
prodiguer ses derniers soins. Napoléon avait longuement délibéré sur
le lieu où il terminerait sa vie. M. de Caulaincourt lui avait
conseillé la Russie, mais il inclinait vers l'Angleterre.--La Russie,
disait-il, est un homme; l'Angleterre est une nation, et une nation
libre. Elle sera flattée de me voir lui demander asile, car elle doit
être généreuse, et j'y goûterai les seules douceurs permises à un
homme qui a gouverné le monde, l'entretien des esprits éclairés.--Mais
sur les représentations de M. de Caulaincourt qui lui répéta que les
passions du peuple britannique étaient encore trop vives pour être
généreuses, il finit par renoncer à l'Angleterre, et par choisir
l'Amérique.--Puisqu'on me refuse la société des hommes, ajouta-t-il,
je me réfugierai au sein de la nature, et j'y vivrai dans la solitude
qui convient à mes dernières pensées.--En conséquence, il voulait
qu'on disposât pour lui deux frégates armées, actuellement en rade à
Rochefort, et sur lesquelles il pourrait se transporter en Amérique.
Il demanda des livres, des chevaux, et tourna son esprit vers les
apprêts de son voyage.
Il avait abdiqué le 22: le 25 à midi, il quitta l'Élysée, et monta en
voiture dans l'intérieur du jardin, pour être moins aperçu de la
foule. Cette foule le reconnut néanmoins, et l'accompagna des cris de
_Vive l'Empereur!_ ne se doutant pas de ce qu'on allait faire de lui.
Napoléon, après l'avoir tristement saluée, sortit de ce Paris qu'il ne
devait plus revoir, et s'éloigna le coeur profondément attendri, comme
s'il avait assisté à ses propres funérailles. Arrivé à la Malmaison,
il y trouva la reine Hortense qui s'était empressée d'y accourir, et
profitant du temps qui était beau, il se promena jusqu'à épuiser ses
forces dans cette demeure à laquelle étaient attachés les plus
brillants souvenirs de sa vie. Il y parla sans cesse de Joséphine, et
exprima de nouveau à la reine Hortense le désir d'avoir un portrait
qui représentât fidèlement à ses yeux cette épouse regrettée.
[En marge: Satisfaction de M. Fouché en se voyant débarrassé de
Napoléon.]
[En marge: M. Fouché charge le général Beker de la garde de Napoléon,
et fait demander des sauf-conduits pour le passage des deux frégates.]
Son départ remplit de satisfaction M. Fouché, qui se crut presque
empereur, en voyant expulsé de Paris celui qui l'avait été si
longtemps. Napoléon parti, et paraissant disposé à quitter
non-seulement Paris mais la France, il fallait se prêter à ses désirs.
Pourtant M. Fouché éprouvait deux craintes qu'il fit aisément partager
à ses collègues, c'est que dans l'isolement de la Malmaison, Napoléon
ne fût exposé à quelque tentative, soit des royalistes, soit des
bonapartistes, les uns voulant en débarrasser leur parti pour jamais,
les autres voulant au contraire le mettre à la tête de l'armée qui
s'approchait, pour tenter la fortune une dernière fois. M. Fouché
n'entendait ni le livrer à des assassins, ni le rendre aux partisans
désespérés de la cause impériale. Il imagina de le placer sous la
garde du général Beker, militaire aussi distingué par ses qualités
morales que par ses qualités militaires, d'une loyauté à toute
épreuve, et incapable de se souvenir d'avoir été disgracié en 1809. Il
ne fallait pas moins qu'un tel homme pour une telle mission, car on
aurait révolté tous les honnêtes gens en paraissant donner un geôlier
à Napoléon. Le 26 au matin, le maréchal Davout fit appeler le général
Beker et lui annonça la mission qui lui était confiée, à laquelle il
assigna deux objets, le premier de protéger Napoléon, le second
d'empêcher des agitateurs d'exciter des troubles à l'aide d'un nom
glorieux. Ensuite il lui ordonna de se transporter immédiatement à la
Malmaison. Le général Beker se soumit à regret, et accepta cependant
le rôle qu'on lui imposait, parce qu'il était honorable de veiller sur
la personne du grand homme déchu, et patriotique de prévenir les
désordres qu'on pourrait susciter en son nom. On lui déclara que les
deux frégates désignées seraient à la disposition de l'Empereur, mais
que pour être assuré de leur libre navigation on avait fait demander
des sauf-conduits au duc de Wellington, et que si Napoléon consentait
à se rendre immédiatement à Rochefort, il pourrait y attendre les
sauf-conduits en rade. On a depuis accusé M. Fouché d'avoir voulu
livrer Napoléon aux Anglais, en les avertissant de son départ par
cette feinte demande de sauf-conduits. Cette supposition, autorisée
par la conduite si équivoque de M. Fouché dans ces circonstances, est
cependant complétement erronée. Il avait envoyé au camp des Anglais le
général Tromelin, Breton et royaliste de coeur, pour obtenir des
passe-ports qui permissent à Napoléon de se retirer sain et sauf en
Amérique, et par la même occasion il avait essayé de connaître les
vues du généralissime anglais relativement au gouvernement de la
France. M. Fouché avait agi ainsi parce qu'il s'était faussement
imaginé que les Anglais, heureux de se débarrasser de Napoléon,
s'empresseraient d'accorder les sauf-conduits. Il se trompait
étrangement, comme on le verra bientôt, et la précaution qu'il prenait
pour garantir Napoléon de la captivité, et pour se garantir lui-même
du soupçon d'une affreuse perfidie, devait échouer doublement, car
elle allait tout à la fois dévoiler le départ de Napoléon, et exposer
M. Fouché lui-même au soupçon d'avoir livré celui qu'il cherchait à
sauver. L'amiral Decrès, qui se défiait beaucoup des précautions de M.
Fouché, avait pensé que Napoléon serait plus en sûreté sur des
bâtiments de commerce inconnus, que sur des bâtiments de guerre ayant
ostensiblement à leur bord l'illustre fugitif. Il s'était donc mis en
communication avec les vaisseaux de commerce américains en rade du
Havre, et avait obtenu l'offre de deux d'entre eux de transporter
clandestinement, et sûrement, Napoléon à New-York. Il fit parvenir ces
propositions à Napoléon en même temps que celles du gouvernement
provisoire.
[En marge: Première impression produite sur Napoléon par le choix du
général Beker.]
[En marge: Il se rassure, et lui donne toute sa confiance.]
[En marge: Napoléon veut qu'on permette aux frégates de partir
sur-le-champ; M. Fouché s'y oppose.]
Lorsque l'arrivée du général Beker fut annoncée à la Malmaison, elle y
causa un étonnement douloureux. On crut au premier moment que c'était
un geôlier que M. Fouché envoyait. Quelques serviteurs fidèles, les
uns militaires, les autres civils, la plupart jeunes et capables des
actes les plus audacieux, avaient accompagné Napoléon dans cette
résidence. Sur un mot de sa bouche, ils étaient prêts à méconnaître
l'autorité du général Beker. Napoléon les apaisa, et voulut d'abord
recevoir le général et s'expliquer avec lui. Il l'accueillit avec
réserve et politesse; mais en voyant son émotion, il reconnut bientôt
en lui le plus loyal des hommes, le traita en ami, et entra dans de
franches explications. Napoléon consentait bien à partir et le
désirait même, mais il se défiait de la demande des sauf-conduits,
craignait d'être tenu prisonnier en rade, et livré ensuite aux Anglais
par une perfidie du duc d'Otrante. Il aurait pu accepter la
proposition des Américains du Havre, mais s'enfuir clandestinement sur
un bâtiment de commerce lui semblait indigne de sa grandeur. Il
chargea le général Beker de retourner à Paris pour déclarer au
gouvernement provisoire qu'il était prêt à partir, à la condition de
pouvoir disposer des frégates sur-le-champ, mais que s'il devait
attendre l'ordre de départ, il aimait mieux l'attendre à la Malmaison
qu'à Rochefort. Le général Beker courut à Paris remplir la commission
dont il était chargé. Mais M. Fouché insista, disant qu'il ne se
souciait pas d'être accusé d'avoir livré Napoléon aux Anglais en le
faisant embarquer sans sauf-conduits; qu'au surplus ces sauf-conduits
étaient demandés, et qu'on ne pouvait tarder d'avoir la réponse. Il
fallut donc attendre cette réponse, et jusque là Napoléon dut rester à
la Malmaison.
[En marge: Napoléon éloigné de Paris, M. Fouché ne se hâte plus de
terminer la crise.]
[En marge: Impatience des royalistes; leur désir d'amener le retour
immédiat des Bourbons.]
[En marge: M. Fouché les renvoie au maréchal Davout, qui en déclarant
l'impossibilité de se défendre peut amener une solution immédiate.]
[En marge: Le maréchal Oudinot entre en rapport avec le maréchal
Davout.]
C'était un grand soulagement pour les royalistes d'être délivrés de la
présence de Napoléon à Paris, et tout aussi grand pour M. Fouché qui
avait toujours craint une tentative du peuple des faubourgs et des
militaires, prenant Napoléon pour chef, congédiant les Chambres et le
gouvernement provisoire, et essayant une lutte désespérée contre les
armées coalisées. Le départ de Napoléon obtenu, M. Fouché n'était plus
aussi pressé de faire aboutir la crise, car bien qu'il regardât les
Bourbons comme inévitables, il n'eût pas été fâché de voir d'autres
candidats à la souveraineté surgir des événements. C'était là un
premier motif de ne pas se hâter, mais il en avait un autre plus sensé
et plus positif, c'était en se résignant lui-même aux Bourbons, d'y
amener peu à peu la commission exécutive et les Chambres, de rendre la
nécessité de ce résultat palpable pour elles, de prendre en outre le
temps de le rendre pour lui-même le plus profitable possible. Quant à
la commission exécutive, trois membres sur cinq, Carnot, Quinette,
Grenier, croyaient avec une parfaite simplicité qu'on pourrait, moitié
résistance armée, moitié négociation, se soustraire à la dure
nécessité d'accepter encore une fois les Bourbons. M. de Caulaincourt
voyait seul cette nécessité dans toute sa clarté, et laissait faire M.
Fouché, ne voulant tirer de ces tristes convulsions que des
traitements un peu meilleurs pour Napoléon. Avec trois voix sur cinq
contre lui, avec la répulsion des Chambres pour les Bourbons, M.
Fouché était obligé de temporiser. Mais temporiser ne convenait point
aux royalistes, qui se montraient plus impatients que jamais, qui se
disaient quinze mille, les uns venus de la Vendée, les autres sortant
de l'ancienne maison militaire, et qui étaient peut-être trois ou
quatre mille. Ils pressaient le vieux M. Dubouchage d'agir, lequel à
son tour pressait M. de Vitrolles et les maréchaux Oudinot, Macdonald,
Saint-Cyr de donner le signal de l'action. M. de Vitrolles les
suppliait de ne pas commettre d'imprudence, car ils pouvaient
s'attirer les fédérés sur les bras, éclairer les Chambres sur ce qui
se préparait, déterminer peut-être une réaction en faveur de Napoléon,
et compromettre le résultat en cherchant à le précipiter. Tandis qu'il
recommandait la patience à ses amis, M. de Vitrolles faisait
naturellement le contraire auprès de M. Fouché, et le pressait de
proclamer Louis XVIII, par la raison fort spécieuse de prévenir
l'étranger dans cette seconde restauration, d'en avoir le mérite, et
d'épargner aux Bourbons la fâcheuse apparence d'être rétablis par des
mains ennemies. Ces raisons étaient bonnes, mais, si elles donnaient
des motifs d'agir, elles n'en donnaient pas les moyens. On ne
pouvait, répondait M. Fouché, faire une ouverture aussi grave à la
commission exécutive qu'en s'appuyant sur l'impossibilité démontrée de
résister aux armées coalisées. Or cette impossibilité, il n'y avait
qu'un homme qui pût la déclarer avec autorité, c'était le ministre de
la guerre, le maréchal Davout. Ses fonctions, sa grande renommée
militaire, sa ténacité, signalée récemment encore à Hambourg, sa
proscription sous les Bourbons, en faisaient un personnage unique en
cette circonstance, et lui seul était en mesure de tout décider en
proclamant l'impossibilité de la défense. Il était entier, sincère, et
très-capable de dire la vérité lorsqu'il l'aurait une fois reconnue.
D'ailleurs, il avait un motif de la dire, c'était la responsabilité
qu'il assumait en déclarant possible une résistance qui ne le serait
pas, et dont il serait chargé. M. Fouché le désigna donc comme l'homme
dont la conquête était indispensable. Mais cet illustre maréchal était
si peu intrigant, que les accès auprès de lui n'étaient pas faciles.
Le hasard, toujours assez complaisant pour les choses nécessaires,
fournit le lendemain même du départ de Napoléon l'occasion désirée. La
police avait signalé le maréchal Oudinot comme devant se mettre à la
tête d'un mouvement royaliste. Ce maréchal depuis le 20 mars n'avait
pas pris de service, mais n'avait pas refusé tout rapport ostensible
avec Napoléon. Il l'avait vu, et avait vu aussi le maréchal ministre
de la guerre. Ce dernier le fit donc appeler, lui adressa quelques
reproches, et, pour mettre ses sentiments à l'épreuve, lui offrit un
commandement. Le maréchal Oudinot s'excusa, et, pressé vivement par
le ministre, lui dit qu'il servait une cause perdue, que les Bonaparte
étaient désormais impossibles, que les Bourbons étaient inévitables et
désirables, que si on ne les proclamait pas soi-même, on serait obligé
de les recevoir de la main de l'étranger, à de mauvaises conditions
pour eux et pour le pays, qu'il serait bien plus sage de prendre une
initiative courageuse, et que ce serait là une conduite aussi sensée
que patriotique. Enfin il réduisit la question à une question
militaire, et demanda au maréchal Davout s'il croyait pouvoir résister
à l'Europe, quand Napoléon ne l'avait pas pu. Il ajouta que le roi
Louis XVIII avait toujours voulu être juste à son égard, qu'on l'en
avait empêché, mais que ce prince appréciait les grandes qualités du
vainqueur d'Awerstaedt, et lui tiendrait compte des services qu'il
rendrait en cette occasion à la France.
[En marge: À certaines conditions, le maréchal Davout est prêt à
proposer le rétablissement des Bourbons.]
Le maréchal Davout répondit que sous le poids accablant dont on
l'avait chargé, celui de remplacer Napoléon dans le commandement, il
ne songeait pas à des faveurs personnelles, mais à la responsabilité
qui pesait sur sa tête, et qu'il convenait que dans l'état des choses
la résistance à l'Europe lui semblait presque impossible. Après cet
aveu il était difficile de ne pas admettre la nécessité d'accepter les
Bourbons, l'Europe ne voulant pas d'autres souverains pour la France.
Le maréchal Davout qui était un homme de grand sens, reconnut cette
nécessité, et ajouta que pour lui il surmonterait ses répugnances, si
les Bourbons étaient capables de tenir une conduite raisonnable. Le
maréchal Oudinot lui ayant demandé ce qu'il faudrait pour qu'il
jugeât leur conduite raisonnable, il répondit par les conditions
suivantes: Entrée du Roi dans Paris sans les armées ennemies laissées
à trente lieues de la capitale, adoption du drapeau tricolore, oubli
de tous les actes et de toutes les opinions pour les militaires comme
pour les hommes civils depuis le 20 mars, maintien des deux Chambres
actuelles, conservation de l'armée dans son état présent, etc...--Le
maréchal Oudinot se retira pour faire part de cet entretien à des
personnages plus autorisés que lui. Il courut auprès de M. de
Vitrolles, qui trouva ces conditions fort admissibles, et voulut
conférer avec le maréchal Davout. Celui-ci consentit à voir M. de
Vitrolles, et le reçut le soir même. M. de Vitrolles déclara n'avoir
pas de pouvoir relativement aux conditions proposées, mais se montra
convaincu que le Roi les accepterait, surtout si on le proclamait
avant l'entrée des étrangers à Paris. Proclamer les Bourbons
immédiatement, si on était dispensé à ce prix de recevoir une seconde
fois les étrangers dans la capitale, parut aux yeux du maréchal Davout
la chose du monde la plus avantageuse, et il se décida à faire en ce
sens, et le lendemain même, une proposition formelle à la commission
exécutive. Le maréchal était un homme entier, entendant peu les
ménagements de la politique, et quand il estimait qu'une résolution
était raisonnable, n'admettant pas qu'on hésitât à la prendre.
[En marge: Franche déclaration du maréchal Davout à la commission
exécutive.]