Pendant ce temps les esprits ne cessaient d'être fort agités, et

l'abdication de Napoléon qui avait paru devoir les calmer, n'était

qu'un pas dans la crise, loin d'en être le terme. Tant qu'on avait eu

ce but devant soi, on n'avait pas regardé au delà: mais maintenant

qu'il était atteint et dépassé, on portait les yeux vers un but

nouveau. Les bonapartistes et les révolutionnaires en proie aux plus

vives inquiétudes, se demandaient si on serait véritablement en mesure

de négocier avec l'étranger, d'obtenir Napoléon II pour prix du

sacrifice de Napoléon Ier, et si, à défaut de succès dans les

négociations, on serait en mesure de combattre; mais tout cela en y

pensant bien ils ne l'espéraient plus guère, car ils sentaient

maintenant que privée de Napoléon l'armée serait sans confiance et

sans chef. Tandis que les bonapartistes et les révolutionnaires

désormais confondus commençaient à éprouver les tourments du

désespoir, les royalistes au contraire éprouvaient tous ceux de

l'impatience. Voyant les choses tourner complétement vers eux, ils ne

pouvaient se résigner à attendre. Disposant de beaucoup d'hommes de

main, les uns revenus de la Vendée pacifiée, les autres sortis de la

maison militaire et aspirant à y rentrer, ils étaient prêts aux

entreprises les plus téméraires. Ainsi un vieux royaliste dévoué, M.

Dubouchage, autour duquel ils se ralliaient, ne demandait que le

signal des principaux membres du parti, pour risquer un coup de main

contre la Chambre des représentants. Le général Dessoles, ancien

commandant de la garde nationale, pratiquait des intelligences dans

cette garde, et tâchait de réveiller un zèle que les trois mois

écoulés n'avaient pu éteindre. À ces personnages s'étaient joints

trois maréchaux, voués désormais à la cause des Bourbons, les

maréchaux Macdonald, Saint-Cyr, Oudinot. On voulait qu'ils se missent

à la tête des royalistes pour tenter un mouvement, mais ils n'étaient

pas gens à commettre une étourderie par excès de royalisme, et

d'ailleurs M. de Vitrolles, dirigé par M. Fouché, leur disait que

c'était trop tôt, et qu'il fallait laisser venir un moment plus

opportun. En attendant les royalistes entouraient l'Élysée pour

surveiller ce qui s'y passait, et étaient fort offusqués du spectacle

qui s'offrait tous les jours à leurs yeux.

[En marge: Réunion des fédérés autour du palais de l'Élysée.]

L'avenue de Marigny, qui longe le palais, était à chaque instant plus

encombrée d'oisifs, agités et menaçants. La plupart, comme nous

l'avons dit, étaient des fédérés se composant en grande partie

d'hommes du peuple, d'anciens militaires, auxquels Napoléon avait

différé de donner des armes jusqu'à ce que l'ennemi fût sous les murs

de Paris, et que M. Fouché était bien résolu à ne pas armer du tout.

Quelques-uns des plus rassurants, placés sous les ordres de M. le

général Darricau, avaient obtenu, sous le titre de tirailleurs de la

garde nationale, d'être employés avec la troupe de ligne à la défense

extérieure de Paris. Mais c'était le plus petit nombre; les autres,

auxquels s'ajoutaient quelques milliers d'individus de tout grade, qui

par dépit avaient quitté l'armée, encombraient les environs de

l'Élysée dans l'espérance d'entrevoir Napoléon, et de le saluer de

leurs acclamations. La pensée qui animait les uns et les autres, c'est

qu'il existait une grande trahison, soit dans le pouvoir, soit dans

les Chambres, que cette trahison avait pour but de livrer la France à

l'étranger, et que si Napoléon voulait se remettre à leur tête, il

serait possible encore de repousser les armées ennemies, et de

disperser les royalistes. Ils le disaient dans des groupes nombreux et

bruyants, menaçaient de mettre la main à l'oeuvre, et chaque fois que

Napoléon paraissait dans le jardin, ils poussaient des cris où la

fureur se mêlait à l'enthousiasme. Tout en ne faisant rien pour les

exciter, Napoléon ne pouvait cependant résister au désir de se montrer

quelquefois, et de recueillir ces derniers hommages du peuple et de

l'armée qu'il devait bientôt quitter pour toujours.

[En marge: Ombrages de M. Fouché, et ses efforts pour faire partir

Napoléon de l'Élysée.]

Mais quoiqu'il vît dans cette foule bien des moyens d'abattre le

gouvernement provisoire et les Chambres, de ressaisir pour quelques

jours le commandement militaire, peut-être d'essayer une dernière

lutte avec Blucher et Wellington, pourtant en portant les yeux au delà

d'un succès du moment, il apercevait trop peu de chances d'un résultat

sérieux pour se livrer à une telle tentation, et en réalité il ne

songeait plus qu'au lieu de sa retraite, regardant comme prochain le

jour où il devrait se soustraire, soit aux perfidies du dedans, soit

aux violences du dehors. Mais ceux qui craignaient sa présence lui

prêtaient des projets qu'il n'avait point, supposaient qu'il était

activement occupé de ressaisir le pouvoir, et en avaient fort alarmé

M. Fouché. Les royalistes notamment avaient fait dire à celui-ci que

s'il s'endormait sur ce péril, il serait réveillé trop tard par un

coup de main des fédérés, ayant Napoléon à leur tête. Après l'avoir

dit à M. Fouché, on l'avait répandu sur tous les bancs de la Chambre

des représentants.

[En marge: Le maréchal Davout chargé de conseiller à Napoléon de s'en

aller.]

M. Fouché mettait trop de duplicité dans sa conduite pour n'en pas

voir dans la conduite d'autrui. Il fit part de ses soupçons à ses

collègues de la commission exécutive, et cherchant à les alarmer en

étalant sous leurs yeux tout ce dont était capable Napoléon réduit au

désespoir, il résolut, autorisé ou non, de lui faire quitter l'Élysée.

Il fallait pour cela lui parler, et le décider par la persuasion, car

la violence était difficile. Craignant d'être mal reçu, et hésitant à

reparaître en présence de l'homme qu'il avait trahi, il chargea de

cette mission le maréchal Davout, dont la rudesse était connue, et que

des froissements auxquels il avait été exposé dans les derniers temps

de son ministère, avaient un peu refroidi pour Napoléon.

[En marge: Entrevue du maréchal avec Napoléon.]

Le maréchal se rendit à l'Élysée, trouva dans les cours une foule

d'officiers qui avaient abandonné l'armée sans ordre, criant comme les

autres à la trahison, et disant que Napoléon devrait se mettre à leur

tête pour dissiper les traîtres. Il eut avec plusieurs de ces

officiers de vives altercations, rencontra parmi eux des gens aussi

rudes que lui, et après leur avoir adressé d'inutiles reproches, fut

introduit auprès de Napoléon. Il lui communiqua l'objet de sa mission,

et s'attacha à lui prouver que dans son intérêt, dans celui de son

fils, dans celui du pays, il devait s'éloigner, pour dissiper les

inquiétudes dont il était la cause, et laisser au gouvernement toute

la liberté d'action nécessaire dans une conjoncture si grave et si

difficile. Napoléon l'accueillit froidement, ne lui dissimula point

qu'il aurait attendu une semblable démarche de tout autre que du

maréchal Davout, affirma, sans daigner descendre à des justifications,

qu'il n'avait aucun des projets qu'on lui prêtait, se montra disposé à

quitter Paris, pourvu qu'on lui procurât les moyens de gagner sans

obstacle une retraite sûre. Le maréchal se retira, mortifié de

l'accueil qu'il avait reçu, bien qu'il eût réussi dans sa mission. Ce

soldat probe, sensé, mais dur, auquel les nuances délicates

échappaient, ne se rendait pas compte de l'effet qu'il avait dû

produire sur l'homme qui l'avant-veille était encore son maître. Il

sortit de l'Élysée péniblement affecté.

[En marge: Napoléon se retire à la Malmaison.]

[En marge: Il forme la résolution de se rendre en Amérique, et fait

demander pour le transporter deux frégates en rade à Rochefort.]

Napoléon résolut de passer à la Malmaison le peu de jours qu'il avait

à demeurer en France. Cette agréable retraite, où avait commencé et où

allait finir sa carrière, était pour lui un séjour à la fois

douloureux et plein de charme, et il n'était pas fâché de s'y abreuver

à longs traits de ses noirs chagrins. Il pria la reine Hortense de l'y

accompagner, et cette fille dévouée s'empressa de s'y rendre pour lui

prodiguer ses derniers soins. Napoléon avait longuement délibéré sur

le lieu où il terminerait sa vie. M. de Caulaincourt lui avait

conseillé la Russie, mais il inclinait vers l'Angleterre.--La Russie,

disait-il, est un homme; l'Angleterre est une nation, et une nation

libre. Elle sera flattée de me voir lui demander asile, car elle doit

être généreuse, et j'y goûterai les seules douceurs permises à un

homme qui a gouverné le monde, l'entretien des esprits éclairés.--Mais

sur les représentations de M. de Caulaincourt qui lui répéta que les

passions du peuple britannique étaient encore trop vives pour être

généreuses, il finit par renoncer à l'Angleterre, et par choisir

l'Amérique.--Puisqu'on me refuse la société des hommes, ajouta-t-il,

je me réfugierai au sein de la nature, et j'y vivrai dans la solitude

qui convient à mes dernières pensées.--En conséquence, il voulait

qu'on disposât pour lui deux frégates armées, actuellement en rade à

Rochefort, et sur lesquelles il pourrait se transporter en Amérique.

Il demanda des livres, des chevaux, et tourna son esprit vers les

apprêts de son voyage.

Il avait abdiqué le 22: le 25 à midi, il quitta l'Élysée, et monta en

voiture dans l'intérieur du jardin, pour être moins aperçu de la

foule. Cette foule le reconnut néanmoins, et l'accompagna des cris de

_Vive l'Empereur!_ ne se doutant pas de ce qu'on allait faire de lui.

Napoléon, après l'avoir tristement saluée, sortit de ce Paris qu'il ne

devait plus revoir, et s'éloigna le coeur profondément attendri, comme

s'il avait assisté à ses propres funérailles. Arrivé à la Malmaison,

il y trouva la reine Hortense qui s'était empressée d'y accourir, et

profitant du temps qui était beau, il se promena jusqu'à épuiser ses

forces dans cette demeure à laquelle étaient attachés les plus

brillants souvenirs de sa vie. Il y parla sans cesse de Joséphine, et

exprima de nouveau à la reine Hortense le désir d'avoir un portrait

qui représentât fidèlement à ses yeux cette épouse regrettée.

[En marge: Satisfaction de M. Fouché en se voyant débarrassé de

Napoléon.]

[En marge: M. Fouché charge le général Beker de la garde de Napoléon,

et fait demander des sauf-conduits pour le passage des deux frégates.]

Son départ remplit de satisfaction M. Fouché, qui se crut presque

empereur, en voyant expulsé de Paris celui qui l'avait été si

longtemps. Napoléon parti, et paraissant disposé à quitter

non-seulement Paris mais la France, il fallait se prêter à ses désirs.

Pourtant M. Fouché éprouvait deux craintes qu'il fit aisément partager

à ses collègues, c'est que dans l'isolement de la Malmaison, Napoléon

ne fût exposé à quelque tentative, soit des royalistes, soit des

bonapartistes, les uns voulant en débarrasser leur parti pour jamais,

les autres voulant au contraire le mettre à la tête de l'armée qui

s'approchait, pour tenter la fortune une dernière fois. M. Fouché

n'entendait ni le livrer à des assassins, ni le rendre aux partisans

désespérés de la cause impériale. Il imagina de le placer sous la

garde du général Beker, militaire aussi distingué par ses qualités

morales que par ses qualités militaires, d'une loyauté à toute

épreuve, et incapable de se souvenir d'avoir été disgracié en 1809. Il

ne fallait pas moins qu'un tel homme pour une telle mission, car on

aurait révolté tous les honnêtes gens en paraissant donner un geôlier

à Napoléon. Le 26 au matin, le maréchal Davout fit appeler le général

Beker et lui annonça la mission qui lui était confiée, à laquelle il

assigna deux objets, le premier de protéger Napoléon, le second

d'empêcher des agitateurs d'exciter des troubles à l'aide d'un nom

glorieux. Ensuite il lui ordonna de se transporter immédiatement à la

Malmaison. Le général Beker se soumit à regret, et accepta cependant

le rôle qu'on lui imposait, parce qu'il était honorable de veiller sur

la personne du grand homme déchu, et patriotique de prévenir les

désordres qu'on pourrait susciter en son nom. On lui déclara que les

deux frégates désignées seraient à la disposition de l'Empereur, mais

que pour être assuré de leur libre navigation on avait fait demander

des sauf-conduits au duc de Wellington, et que si Napoléon consentait

à se rendre immédiatement à Rochefort, il pourrait y attendre les

sauf-conduits en rade. On a depuis accusé M. Fouché d'avoir voulu

livrer Napoléon aux Anglais, en les avertissant de son départ par

cette feinte demande de sauf-conduits. Cette supposition, autorisée

par la conduite si équivoque de M. Fouché dans ces circonstances, est

cependant complétement erronée. Il avait envoyé au camp des Anglais le

général Tromelin, Breton et royaliste de coeur, pour obtenir des

passe-ports qui permissent à Napoléon de se retirer sain et sauf en

Amérique, et par la même occasion il avait essayé de connaître les

vues du généralissime anglais relativement au gouvernement de la

France. M. Fouché avait agi ainsi parce qu'il s'était faussement

imaginé que les Anglais, heureux de se débarrasser de Napoléon,

s'empresseraient d'accorder les sauf-conduits. Il se trompait

étrangement, comme on le verra bientôt, et la précaution qu'il prenait

pour garantir Napoléon de la captivité, et pour se garantir lui-même

du soupçon d'une affreuse perfidie, devait échouer doublement, car

elle allait tout à la fois dévoiler le départ de Napoléon, et exposer

M. Fouché lui-même au soupçon d'avoir livré celui qu'il cherchait à

sauver. L'amiral Decrès, qui se défiait beaucoup des précautions de M.

Fouché, avait pensé que Napoléon serait plus en sûreté sur des

bâtiments de commerce inconnus, que sur des bâtiments de guerre ayant

ostensiblement à leur bord l'illustre fugitif. Il s'était donc mis en

communication avec les vaisseaux de commerce américains en rade du

Havre, et avait obtenu l'offre de deux d'entre eux de transporter

clandestinement, et sûrement, Napoléon à New-York. Il fit parvenir ces

propositions à Napoléon en même temps que celles du gouvernement

provisoire.

[En marge: Première impression produite sur Napoléon par le choix du

général Beker.]

[En marge: Il se rassure, et lui donne toute sa confiance.]

[En marge: Napoléon veut qu'on permette aux frégates de partir

sur-le-champ; M. Fouché s'y oppose.]

Lorsque l'arrivée du général Beker fut annoncée à la Malmaison, elle y

causa un étonnement douloureux. On crut au premier moment que c'était

un geôlier que M. Fouché envoyait. Quelques serviteurs fidèles, les

uns militaires, les autres civils, la plupart jeunes et capables des

actes les plus audacieux, avaient accompagné Napoléon dans cette

résidence. Sur un mot de sa bouche, ils étaient prêts à méconnaître

l'autorité du général Beker. Napoléon les apaisa, et voulut d'abord

recevoir le général et s'expliquer avec lui. Il l'accueillit avec

réserve et politesse; mais en voyant son émotion, il reconnut bientôt

en lui le plus loyal des hommes, le traita en ami, et entra dans de

franches explications. Napoléon consentait bien à partir et le

désirait même, mais il se défiait de la demande des sauf-conduits,

craignait d'être tenu prisonnier en rade, et livré ensuite aux Anglais

par une perfidie du duc d'Otrante. Il aurait pu accepter la

proposition des Américains du Havre, mais s'enfuir clandestinement sur

un bâtiment de commerce lui semblait indigne de sa grandeur. Il

chargea le général Beker de retourner à Paris pour déclarer au

gouvernement provisoire qu'il était prêt à partir, à la condition de

pouvoir disposer des frégates sur-le-champ, mais que s'il devait

attendre l'ordre de départ, il aimait mieux l'attendre à la Malmaison

qu'à Rochefort. Le général Beker courut à Paris remplir la commission

dont il était chargé. Mais M. Fouché insista, disant qu'il ne se

souciait pas d'être accusé d'avoir livré Napoléon aux Anglais en le

faisant embarquer sans sauf-conduits; qu'au surplus ces sauf-conduits

étaient demandés, et qu'on ne pouvait tarder d'avoir la réponse. Il

fallut donc attendre cette réponse, et jusque là Napoléon dut rester à

la Malmaison.

[En marge: Napoléon éloigné de Paris, M. Fouché ne se hâte plus de

terminer la crise.]

[En marge: Impatience des royalistes; leur désir d'amener le retour

immédiat des Bourbons.]

[En marge: M. Fouché les renvoie au maréchal Davout, qui en déclarant

l'impossibilité de se défendre peut amener une solution immédiate.]

[En marge: Le maréchal Oudinot entre en rapport avec le maréchal

Davout.]

C'était un grand soulagement pour les royalistes d'être délivrés de la

présence de Napoléon à Paris, et tout aussi grand pour M. Fouché qui

avait toujours craint une tentative du peuple des faubourgs et des

militaires, prenant Napoléon pour chef, congédiant les Chambres et le

gouvernement provisoire, et essayant une lutte désespérée contre les

armées coalisées. Le départ de Napoléon obtenu, M. Fouché n'était plus

aussi pressé de faire aboutir la crise, car bien qu'il regardât les

Bourbons comme inévitables, il n'eût pas été fâché de voir d'autres

candidats à la souveraineté surgir des événements. C'était là un

premier motif de ne pas se hâter, mais il en avait un autre plus sensé

et plus positif, c'était en se résignant lui-même aux Bourbons, d'y

amener peu à peu la commission exécutive et les Chambres, de rendre la

nécessité de ce résultat palpable pour elles, de prendre en outre le

temps de le rendre pour lui-même le plus profitable possible. Quant à

la commission exécutive, trois membres sur cinq, Carnot, Quinette,

Grenier, croyaient avec une parfaite simplicité qu'on pourrait, moitié

résistance armée, moitié négociation, se soustraire à la dure

nécessité d'accepter encore une fois les Bourbons. M. de Caulaincourt

voyait seul cette nécessité dans toute sa clarté, et laissait faire M.

Fouché, ne voulant tirer de ces tristes convulsions que des

traitements un peu meilleurs pour Napoléon. Avec trois voix sur cinq

contre lui, avec la répulsion des Chambres pour les Bourbons, M.

Fouché était obligé de temporiser. Mais temporiser ne convenait point

aux royalistes, qui se montraient plus impatients que jamais, qui se

disaient quinze mille, les uns venus de la Vendée, les autres sortant

de l'ancienne maison militaire, et qui étaient peut-être trois ou

quatre mille. Ils pressaient le vieux M. Dubouchage d'agir, lequel à

son tour pressait M. de Vitrolles et les maréchaux Oudinot, Macdonald,

Saint-Cyr de donner le signal de l'action. M. de Vitrolles les

suppliait de ne pas commettre d'imprudence, car ils pouvaient

s'attirer les fédérés sur les bras, éclairer les Chambres sur ce qui

se préparait, déterminer peut-être une réaction en faveur de Napoléon,

et compromettre le résultat en cherchant à le précipiter. Tandis qu'il

recommandait la patience à ses amis, M. de Vitrolles faisait

naturellement le contraire auprès de M. Fouché, et le pressait de

proclamer Louis XVIII, par la raison fort spécieuse de prévenir

l'étranger dans cette seconde restauration, d'en avoir le mérite, et

d'épargner aux Bourbons la fâcheuse apparence d'être rétablis par des

mains ennemies. Ces raisons étaient bonnes, mais, si elles donnaient

des motifs d'agir, elles n'en donnaient pas les moyens. On ne

pouvait, répondait M. Fouché, faire une ouverture aussi grave à la

commission exécutive qu'en s'appuyant sur l'impossibilité démontrée de

résister aux armées coalisées. Or cette impossibilité, il n'y avait

qu'un homme qui pût la déclarer avec autorité, c'était le ministre de

la guerre, le maréchal Davout. Ses fonctions, sa grande renommée

militaire, sa ténacité, signalée récemment encore à Hambourg, sa

proscription sous les Bourbons, en faisaient un personnage unique en

cette circonstance, et lui seul était en mesure de tout décider en

proclamant l'impossibilité de la défense. Il était entier, sincère, et

très-capable de dire la vérité lorsqu'il l'aurait une fois reconnue.

D'ailleurs, il avait un motif de la dire, c'était la responsabilité

qu'il assumait en déclarant possible une résistance qui ne le serait

pas, et dont il serait chargé. M. Fouché le désigna donc comme l'homme

dont la conquête était indispensable. Mais cet illustre maréchal était

si peu intrigant, que les accès auprès de lui n'étaient pas faciles.

Le hasard, toujours assez complaisant pour les choses nécessaires,

fournit le lendemain même du départ de Napoléon l'occasion désirée. La

police avait signalé le maréchal Oudinot comme devant se mettre à la

tête d'un mouvement royaliste. Ce maréchal depuis le 20 mars n'avait

pas pris de service, mais n'avait pas refusé tout rapport ostensible

avec Napoléon. Il l'avait vu, et avait vu aussi le maréchal ministre

de la guerre. Ce dernier le fit donc appeler, lui adressa quelques

reproches, et, pour mettre ses sentiments à l'épreuve, lui offrit un

commandement. Le maréchal Oudinot s'excusa, et, pressé vivement par

le ministre, lui dit qu'il servait une cause perdue, que les Bonaparte

étaient désormais impossibles, que les Bourbons étaient inévitables et

désirables, que si on ne les proclamait pas soi-même, on serait obligé

de les recevoir de la main de l'étranger, à de mauvaises conditions

pour eux et pour le pays, qu'il serait bien plus sage de prendre une

initiative courageuse, et que ce serait là une conduite aussi sensée

que patriotique. Enfin il réduisit la question à une question

militaire, et demanda au maréchal Davout s'il croyait pouvoir résister

à l'Europe, quand Napoléon ne l'avait pas pu. Il ajouta que le roi

Louis XVIII avait toujours voulu être juste à son égard, qu'on l'en

avait empêché, mais que ce prince appréciait les grandes qualités du

vainqueur d'Awerstaedt, et lui tiendrait compte des services qu'il

rendrait en cette occasion à la France.

[En marge: À certaines conditions, le maréchal Davout est prêt à

proposer le rétablissement des Bourbons.]

Le maréchal Davout répondit que sous le poids accablant dont on

l'avait chargé, celui de remplacer Napoléon dans le commandement, il

ne songeait pas à des faveurs personnelles, mais à la responsabilité

qui pesait sur sa tête, et qu'il convenait que dans l'état des choses

la résistance à l'Europe lui semblait presque impossible. Après cet

aveu il était difficile de ne pas admettre la nécessité d'accepter les

Bourbons, l'Europe ne voulant pas d'autres souverains pour la France.

Le maréchal Davout qui était un homme de grand sens, reconnut cette

nécessité, et ajouta que pour lui il surmonterait ses répugnances, si

les Bourbons étaient capables de tenir une conduite raisonnable. Le

maréchal Oudinot lui ayant demandé ce qu'il faudrait pour qu'il

jugeât leur conduite raisonnable, il répondit par les conditions

suivantes: Entrée du Roi dans Paris sans les armées ennemies laissées

à trente lieues de la capitale, adoption du drapeau tricolore, oubli

de tous les actes et de toutes les opinions pour les militaires comme

pour les hommes civils depuis le 20 mars, maintien des deux Chambres

actuelles, conservation de l'armée dans son état présent, etc...--Le

maréchal Oudinot se retira pour faire part de cet entretien à des

personnages plus autorisés que lui. Il courut auprès de M. de

Vitrolles, qui trouva ces conditions fort admissibles, et voulut

conférer avec le maréchal Davout. Celui-ci consentit à voir M. de

Vitrolles, et le reçut le soir même. M. de Vitrolles déclara n'avoir

pas de pouvoir relativement aux conditions proposées, mais se montra

convaincu que le Roi les accepterait, surtout si on le proclamait

avant l'entrée des étrangers à Paris. Proclamer les Bourbons

immédiatement, si on était dispensé à ce prix de recevoir une seconde

fois les étrangers dans la capitale, parut aux yeux du maréchal Davout

la chose du monde la plus avantageuse, et il se décida à faire en ce

sens, et le lendemain même, une proposition formelle à la commission

exécutive. Le maréchal était un homme entier, entendant peu les

ménagements de la politique, et quand il estimait qu'une résolution

était raisonnable, n'admettant pas qu'on hésitât à la prendre.

[En marge: Franche déclaration du maréchal Davout à la commission

exécutive.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 30 / 59 段