cherchant à préciser la nature des pouvoirs attribués à la commission
exécutive. Serait-elle assimilée à des ministres responsables, ou
assimilée à la souveraineté elle-même, et participant dès lors à son
inviolabilité? Il suffisait de poser une telle question pour remuer
profondément les esprits. Les orateurs affluèrent à la tribune; les
uns voulaient que la commission exécutive ne fût qu'un pouvoir
responsable, les autres qu'elle fût une vraie régence, remplaçant le
monarque mineur et absent, et jouissant de ses prérogatives. M.
Defermon, prenant alors la parole, dit qu'on se jetait dans une sorte
de chaos, faute de s'arrêter à des principes fixes et solides. Rien ne
serait plus facile que de déterminer le rôle de la commission
exécutive, si on se renfermait dans la Constitution existante, sans
essayer d'en sortir. D'après ces principes, qui étaient ceux de la
monarchie constitutionnelle, on avait un souverain, c'était Napoléon
II, héritier nécessaire et légitime de Napoléon Ier, devant succéder à
son père comme jadis le roi vivant au roi mort.--Croyez-vous, ajouta
M. Defermon, que Napoléon II soit votre souverain?...--Oui, oui,
répondirent en se levant la plupart des membres de l'assemblée...
_Vive Napoléon II!_--Eh bien, si vous le croyez, reprit M. Defermon,
la commission exécutive doit avoir purement et simplement les pouvoirs
d'une régence, agissant pour Napoléon II, en son nom, après lui avoir
prêté serment. Mais auparavant il faut le déclarer formellement, et
ainsi vous rallierez l'armée qui est dévouée à la dynastie, vous
dirigerez l'esprit de la garde nationale, à qui on dit que vous
attendez Louis XVIII, vous apprendrez à l'étranger qu'il est des
conditions sur lesquelles vous êtes irrévocablement
fixés....--Attendez, dit un membre, que l'on connaisse le résultat des
négociations.--Non, non, répliquèrent une foule d'autres, obéissons à
la Constitution, et proclamons Napoléon II.--L'assemblée, debout,
criant _Vive l'Empereur!_ était prête à céder à l'entraînement
général, lorsque quelques membres essayant de la calmer, lui firent
sentir la nécessité de procéder avec un peu plus de réflexion. M.
Boulay de la Meurthe, ne voulant pas laisser refroidir l'enthousiasme,
reprit la thèse de M. Defermon, soutint l'indivisibilité de l'acte
d'abdication, et la nullité du sacrifice si le prix du sacrifice était
refusé, puis, avec une extrême véhémence, il signala les intrigues
dont le but était de ramener les Bourbons, et dont le résultat était
de diviser l'assemblée, d'affaiblir le pays, d'en ouvrir les portes à
l'étranger. Il dénonça deux partis, l'un qui voulait ramener Louis
XVIII, l'autre le duc d'Orléans, s'attaqua surtout à ce dernier comme
s'il eût existé, tandis qu'il se réduisait à une pure tendance des
esprits, le peignit des couleurs fausses que la peur inspire, puis
après avoir exhalé les dernières colères du bonapartisme expirant,
laissa l'assemblée dans une incroyable agitation. Après des redites
inutiles de divers orateurs, M. Manuel obtint la parole. Une figure
jeune et belle, une attitude simple et décidée, une facilité de parole
remarquable, la réputation fausse d'être le principal agent de M.
Fouché, dont il partageait les opinions avouables, non les vues
secrètes, lui conquirent sur-le-champ l'attention. Au milieu du
trouble de l'assemblée, il prit un ton si ferme et en même temps si
adroit, que dès le début il imposa son opinion à ses auditeurs. Il
n'hésita pas à blâmer ceux qui en proposant de proclamer Napoléon II,
avaient soulevé une question aussi grave qu'inopportune, et ne
craignit pas de dire que la poser, la résoudre dans le moment, était
une souveraine imprudence. Mais il accorda qu'une fois soulevée, il
était difficile de l'éluder, et que la seule manière de la résoudre
était de déclarer formellement qu'on entendait s'en tenir à la
Constitution existante, laquelle comprenait nécessairement la
souveraineté de Napoléon II. Puis après avoir fait cette concession
aux dispositions de l'assemblée, il traça un tableau hardi et vrai des
partis qui divisaient la France, de leurs espérances, de leurs
prétentions, de leurs menées, laissa voir clairement que sa préférence
personnelle n'était pas pour les Bourbons, mais indiqua avec force et
adresse que le moyen d'échapper à la nécessité de se prononcer entre
ces divers partis, c'était de s'attacher au texte de la Constitution
existante, sans toutefois faire une déclaration nouvelle, qui pût
rendre plus difficiles qu'elles n'étaient les négociations avec
l'Europe. Ce discours, le plus habile, le plus efficace qu'ait
prononcé cet orateur justement célèbre, en satisfaisant au double
désir de l'assemblée, d'avoir Napoléon II et la paix, et offrant un
moyen terme qui répondait à ce double objet, obtint un succès
immense. L'assemblée chargea M. Manuel de rédiger son vote, lequel
consistait à dire qu'elle passait à l'ordre du jour, sur le motif que
Napoléon II était, d'après l'Acte additionnel, le véritable empereur
des Français, et qu'elle avait entendu par la décision de la veille,
nommer une commission de gouvernement, qui, dans les circonstances
graves où l'on se trouvait, pût assurer la défense du pays, garantir
ses droits, sa liberté, son indépendance. L'assemblée se leva tout
entière, vota l'impression du discours de M. Manuel, et se sépara au
cri de _Vive l'Empereur!_ M. Manuel lui avait rendu le service, sans
ébranler davantage les titres du reste bien menacés de Napoléon II, de
lui épargner une nouvelle déclaration qui ajoutât aux difficultés de
la paix. Il fut pour quelques moments l'idole du jour. M. Fouché se
fit l'honneur, tant qu'il put, d'avoir découvert l'orateur, inspiré le
discours, et donné un grand talent à la France. Cet orateur qui devait
s'illustrer plus tard par la fermeté de ses opinions, avait ainsi
commencé sa carrière politique par un triomphe d'adresse.
L'assemblée crut avoir tout sauvé, Napoléon II et la paix. Dans la
position désolante où elle se trouvait, elle avait besoin d'espérer,
et se payait d'illusions, ne pouvant se payer de réalités.
[En marge: Entrée en fonctions de la commission exécutive.]
[En marge: M. Fouché élu président de cette commission.]
La commission exécutive entra sur-le-champ en fonctions, et son
premier soin fut de se constituer. Il lui fallait un président. MM.
Quinette et Grenier, dévoués à la cause de la Révolution, votèrent en
faveur de Carnot. Celui-ci était trop simple pour se donner sa voix,
et il la donna au duc d'Otrante. M. de Caulaincourt trouvant Carnot
droit mais trop peu habile, et espérant que M. Fouché, désormais
satisfait, l'aiderait à sauver les intérêts personnels de Napoléon,
vota pour M. Fouché, qui réunit ainsi deux voix. Il y ajouta la
sienne, et de la sorte en devenant le président de la commission
exécutive, il devint le véritable chef du gouvernement provisoire.
[En marge: M. Boulay de la Meurthe nommé ministre provisoire de la
justice, M. Bignon des affaires étrangères, M. Carnot (frère du
général), de l'intérieur.]
[En marge: Le maréchal Masséna nommé commandant de la garde nationale
de Paris.]
Quelques nominations étaient urgentes. Le prince Cambacérès avait
envoyé sa démission de ministre de la justice; MM. de Caulaincourt et
Carnot ne pouvaient être à la fois ministres et membres de la
commission exécutive. M. Boulay de la Meurthe reçut provisoirement le
portefeuille de la justice, M. Bignon celui des affaires étrangères,
le frère de Carnot celui de l'intérieur. Une nomination qui importait
plus que toutes les autres, était celle du commandant de la garde
nationale de Paris. M. Fouché n'entendait pas laisser cette position
au général Durosnel, sans lui donner au moins un supérieur dont il ne
craignît pas le dévouement à l'empereur déchu. Il ne voulait pas de M.
de Lafayette qu'il décriait après s'en être servi, et sous le prétexte
déjà employé, que M. de Lafayette était nécessaire pour traiter avec
les puissances, il fit élire le maréchal Masséna, dont le grand nom
effaçait toutes les rivalités, et qui, plus dégoûté que jamais des
hommes et des choses, n'espérant plus rien pour le pays, ne voulant
rien pour lui-même, était fort disposé à laisser couler sans y faire
obstacle le torrent des événements.
[En marge: Le maréchal Davout maintenu dans le commandement des
troupes réunies sous les murs de la capitale.]
Après avoir trouvé un commandant à la garde nationale, il en fallait
un pour la ville de Paris et pour les troupes chargées de la défendre.
Napoléon avait destiné ce rôle au maréchal Davout, et on ne pouvait
imaginer un meilleur choix. On le confirma. C'était faire du maréchal
Davout un généralissime, car on devait nécessairement replier sous
Paris toutes les troupes disponibles, tant celles qui avaient pris
part aux campagnes de Flandre et des Alpes, que celles qui allaient
devenir inutiles en Vendée. Il fut convenu que le maréchal défendrait
la ville en dehors, avec les troupes de ligne et toutes celles qui
demanderaient à contribuer à la défense extérieure, et que la garde
nationale serait employée à maintenir l'ordre au dedans. Le général
Drouot, dont les vertus étaient une garantie infaillible de
patriotisme et d'amour de l'ordre, fut chargé de commander à ce qui
restait de la garde impériale. On ne doutait pas que cette troupe
héroïque, sous un tel chef, ne se dévouât encore au pays, même en
étant privée de Napoléon. Vinrent ensuite les mesures pour lesquelles
le concours des Chambres était nécessaire.
[En marge: Mesures financières proposées aux deux Chambres.]
[En marge: Loi d'exception contre les menées des partis hostiles.]
La commission exécutive présenta le jour même trois résolutions déjà
proposées dans la conférence de nuit tenue aux Tuileries, la levée de
la conscription de 1815, l'autorisation de faire des réquisitions
d'après certaines règles, et une suspension de la liberté
individuelle. Ces deux premières résolutions furent votées presque
sans difficulté, mais la suspension de la liberté individuelle
rencontra plus d'opposition. L'assemblée était honnête, avait horreur
des moyens arbitraires, qualifiés de révolutionnaires depuis notre
première révolution, et ne voulait à aucun prix y avoir recours. Les
royalistes (on appelait alors de ce nom les partisans des Bourbons),
très-nombreux dans le public, mais si peu nombreux dans l'assemblée
qu'on aurait eu de la peine à en trouver cinq ou six, craignaient que
la mesure ne fût dirigée contre leur parti, et il était vrai qu'elle
s'adressait particulièrement à eux. On demandait en effet à pouvoir
détenir arbitrairement ceux qui arboreraient d'autres couleurs que les
couleurs nationales, qui proféreraient des cris séditieux, qui
participeraient à la guerre civile, qui pousseraient les soldats à la
désertion, et entretiendraient des communications avec l'ennemi
extérieur. C'étaient là d'incontestables délits, mais tous les
honnêtes gens, tous ceux qui étaient impatients de voir établir en
France une légalité sans intermittence, auraient souhaité qu'on ne pût
sévir qu'après constatation de ces délits devant les tribunaux, et non
sur simples suspicions. Malheureusement on était peu fait alors au
régime légal, il y avait d'ailleurs un exemple imposant à invoquer,
celui de la suspension de l'_habeas corpus_ en Angleterre, et on admit
le principe de la loi. Toutefois, l'assemblée voulut en borner la
durée à deux mois, et en soumettre les applications au jugement d'une
commission prise dans les deux Chambres. Malgré ces précautions, 60
voix sur 359 se prononcèrent contre. Après avoir émis ces divers
votes, l'assemblée décida qu'elle s'occuperait sans relâche de rédiger
une Constitution nouvelle, comme si l'on avait pu mieux faire que
l'Acte additionnel, et comme si elle avait oublié l'immense ridicule
attaché à une délibération pareille en face des armées coalisées
menaçant déjà les murs de la capitale.
[En marge: Négociateurs envoyés au camp des alliés.]
[En marge: Ces négociateurs se rendent à Laon.]
Tandis qu'on prenait d'urgence ces mesures, on désigna les
négociateurs chargés d'aller traiter au camp des coalisés. Ce n'était
plus le cas d'écarter M. de Lafayette, après l'avoir éloigné de toute
autre fonction en affectant de lui assigner celle de négociateur. Il
fut donc choisi. On désigna ensuite le général Sébastiani pour sa
double qualité de militaire et de diplomate, M. d'Argenson pour son
nom et son indépendance dans le procès fameux d'Anvers, M. de
Pontécoulant pour avoir été pair de Napoléon et de Louis XVIII, et
surtout pour avoir refusé au prince Lucien le titre de Français, M. de
Laforest pour son expérience consommée en matière de diplomatie. On
leur adjoignit M. Benjamin Constant, à titre de secrétaire de
légation, à cause de son esprit et des relations qu'il avait formées
avec les souverains étrangers pendant son exil. On les chargea de
stipuler l'intégrité du territoire, l'indépendance de la nation
(c'est-à-dire la faculté de choisir son gouvernement), la souveraineté
de Napoléon II, l'oubli de tous les actes récents ou antérieurs, enfin
le respect des personnes et des propriétés. Il était sous-entendu que
la légation obtiendrait de ces conditions ce qu'elle pourrait, et
sacrifierait celles qui risqueraient de rendre la paix impossible. La
condition relative à Napoléon II était simplement nominale et
mentionnée par pur ménagement envers l'assemblée. Il fut convenu que
la légation se dirigerait d'abord sur Laon, non qu'elle dût y
rencontrer les souverains qui venaient avec la colonne envahissante de
l'Est, mais parce qu'elle pourrait ainsi obtenir du duc de Wellington
et du maréchal Blucher, commandant la colonne du Nord, et actuellement
en marche sur Paris, un armistice, pendant lequel elle irait ensuite
négocier avec les souverains eux-mêmes.
[En marge: Ralliement de l'armée à Laon.]
Laon en effet était en ce moment le rendez-vous de notre armée, et
celui de l'ennemi attaché à sa poursuite. Après s'être retirés deux
jours confusément, nos soldats entendant dire qu'on se réunissait à
Laon, y étaient accourus en masse. Le maréchal Soult avait fondu les
régiments les uns dans les autres, lorsque les effectifs trop réduits
exigeaient cette fusion. Les attelages de l'artillerie étant sauvés,
il avait pris des canons à la Fère, et il avait fini par rendre une
véritable organisation militaire aux trente mille hommes échappés à
Waterloo, et ne demandant qu'à venger leur malheur par de nouveaux
efforts de dévouement.
[En marge: Comment le maréchal Grouchy était parvenu à sauver son
corps d'armée.]
Dans ces entrefaites Grouchy, qu'on regardait comme perdu, s'était
dérobé à l'ennemi par le plus heureux et le moins prévu des hasards.
Ayant reçu le 19 au matin la fatale nouvelle, à laquelle il avait tant
de peine à croire, il s'était retiré sur Namur, direction qui lui
était d'ailleurs indiquée par l'officier que Napoléon venait de lui
dépêcher. Il y avait marché par la route la plus directe, celle de
Mont-Saint-Guibert et Tilly, et avait ordonné à Vandamme de s'y rendre
par celle de Wavre à Gembloux. Il y avait grande chance d'être
enveloppé et accablé pendant le trajet, mais heureusement les Anglais
épuisés de fatigue étaient occupés à se remettre, et Blucher, courant
comme un furieux à la suite des combattants de Waterloo, ne songeait
point à Grouchy. Le 20, les différentes divisions de Grouchy avaient
traversé Namur en recevant des Belges les témoignages du plus vif
intérêt. La division Teste qui marchait la dernière, avait soutenu à
Namur un combat brillant, et rejoint saine et sauve le corps d'armée
par la route de Dinant, Rocroy et Rethel.
[En marge: Il y avait à Laon plus de 60 mille hommes.]
[En marge: Leurs dispositions morales.]
Il y avait donc à Laon, outre les troupes revenues de Waterloo, une
partie du corps de Grouchy, et sous un jour ou deux soixante et
quelques mille hommes devaient s'y trouver réunis, pourvus d'un
nouveau matériel, et tout prêts sous la main de Napoléon à combattre
avec le courage du désespoir. Mais la nouvelle de l'abdication
soudainement répandue les avait ou indignés ou consternés. Ils y
avaient vu selon leur coutume une suite de trahisons, et disaient
qu'ils n'avaient plus rien à faire au drapeau, puisque le seul homme
qui pût les conduire à l'ennemi avait été indignement détrôné par des
traîtres. La commission exécutive en apprenant ces dispositions leur
avait dépêché deux représentants, pour leur rappeler que Napoléon
disparu, il restait à servir quelque chose de beaucoup plus sacré,
c'était la France. L'un des deux était le brave Mouton-Duvernet,
destiné comme Ney, comme La Bédoyère, à devenir victime des tristes
passions du temps.
[En marge: Pendant que ces événements se passent à la frontière, M.
Fouché domine à Paris la commission exécutive.]
Pendant que ces événements se passaient entre la frontière et Paris, à
Paris même l'agitation allait toujours croissant, tout le monde
attendant avec angoisse la fin de cette crise extraordinaire.
Napoléon resté à l'Élysée depuis son abdication, voyait déjà comme à
Fontainebleau la solitude se faire autour de lui. Il n'avait pour
consolation que la visite de quelques amis fidèles, tels que MM. de
Bassano, de Rovigo, Lavallette, et les hommages des fédérés, des
militaires échappés de l'armée, remplissant l'avenue de Marigny, et
poussant dès qu'ils l'apercevaient des cris violents de _Vive
l'Empereur!_ M. Fouché était venu le visiter une dernière fois,
cherchant à cacher l'embarras de ses trahisons sous sa figure
décolorée. Napoléon l'avait reçu avec froideur et politesse, et
s'était borné à lui dire: Préparez-vous à combattre, car l'ennemi ne
veut rien de ce que vous voulez, il n'admet que les Bourbons seuls, et
si vous les repoussez, attendez-vous à une rude bataille sous les murs
de Paris.--M. Fouché avait répondu avec une sorte d'assentiment
respectueux aux paroles de Napoléon, puis s'était retiré de ce palais
où tout lui reprochait sa conduite, et où la hauteur de Napoléon,
quoiqu'elle ne fût accompagnée d'aucun reproche, le mettait mal à
l'aise. Il aimait mieux les Tuileries, où il était le maître, et où il
dominait sans contestation l'inertie de Quinette, l'innocence de
Carnot, l'inexpérience du général Grenier, le découragement du duc de
Vicence. Le supposant inconciliable avec les Bourbons, par le
régicide, par son arrestation avant le 20 mars, ses collègues le
laissaient faire, s'en remettant pour toutes choses à son activité, à
son savoir-faire, à sa capacité. Quant à lui, pendant que l'armée se
repliait sur Paris, que les commissaires dépêchés auprès des
souverains allaient essayer une négociation impossible, et que
l'assemblée croyait utile et honorable en pareilles circonstances de
discuter une constitution nouvelle, il employait le temps à faire
tourner à son profit le dénoûment de cette triste et burlesque
comédie. Bien qu'il parlât et laissât parler de Napoléon II par
ménagement pour l'assemblée, M. Fouché n'y croyait guère. Il était
convaincu que les souverains alliés ne voudraient pas plus du fils
qu'ils n'avaient voulu du père, et que le contraire obligé de Napoléon
vaincu, c'était tout simplement Louis XVIII. Toutefois les Bourbons
n'étaient pas sa préférence, mais sa prévision. Les regardant comme
inévitables, il était résolu à travailler à leur rétablissement, pour
s'en ménager les avantages. Prévoir ce rétablissement, le seconder
même n'était point un crime, tant s'en faut, c'était de la
clairvoyance, et la clairvoyance ne saurait jamais être un sujet de
blâme. Mais en prévoyant en homme d'esprit une seconde restauration,
il fallait y travailler en honnête homme, en bon citoyen, c'est-à-dire
s'ouvrir franchement avec ceux de ses collègues qui étaient capables
de comprendre la vérité, tels que M. de Caulaincourt et le maréchal
Davout, ménager les autres sans les trahir, et puis faire des
conditions non pour soi mais pour la France, pour son sol, pour sa
liberté, pour la sûreté notamment des individus compromis. Tel aurait
dû être le plan de M. Fouché et tel il ne fut point. Travailler à la
restauration des Bourbons puisqu'on ne pouvait l'éviter, s'en donner
le mérite afin d'en avoir le profit, pour cela ne mettre personne
dans la confidence au risque de trahir tout le monde, sauver des
individus ceux qu'on pourrait (car M. Fouché en dehors de son intérêt
n'était pas méchant), livrer les autres, en un mot faire une intrigue
de ce qui aurait dû être une négociation habilement et honnêtement
conduite, telle devait être, comme on va le voir, la manière d'agir de
M. Fouché, parce qu'ainsi l'inspiraient son coeur et son esprit.
[En marge: Il choisit M. de Vitrolles pour traiter avec Louis XVIII.]
[En marge: Ses accords avec M. de Vitrolles.]
On doit se souvenir que M. Fouché avait spontanément fait sortir de
prison M. de Vitrolles. Il le manda auprès de lui dès le 23 au matin,
c'est-à-dire dès le lendemain de l'abdication, pour nouer
immédiatement une intrigue avec le parti royaliste. M. de Vitrolles
voulait d'abord courir auprès de la cour de Gand, afin de s'entendre
avec elle sur les moyens d'assurer son retour, et d'y avoir la part
qu'il aimait à prendre aux événements. M. Fouché le fit renoncer à ce
projet, et le retint en disant que c'était à Paris et avec lui qu'il
fallait travailler à cette oeuvre, et non à Gand avec les princes
émigrés, qui n'auraient qu'à recevoir les services qu'on leur
rendrait. Il lui peignit la tâche comme très-difficile, sa situation
comme infiniment délicate, entre Carnot qu'il qualifiait de fanatique
imbécile, Quinette et Grenier qu'il disait pleins des plus sots
préjugés révolutionnaires, et Caulaincourt qu'il représentait comme
exclusivement occupé des intérêts de son ancien maître. M. de
Caulaincourt du reste l'inquiétait peu, parce que ce personnage
jugeant la cause de la dynastie impériale perdue, serait facile à
désintéresser en sauvegardant la personne de Napoléon. M. Fouché
répéta à M. de Vitrolles qu'il ne travaillait que pour le roi Louis
XVIII, qu'il marcherait uniquement vers ce but, lors même qu'il ne
paraîtrait pas y marcher directement; qu'il s'était déjà débarrassé de
Napoléon Ier, qu'il rencontrerait encore sur son chemin Napoléon II,
peut-être même le duc d'Orléans, mais qu'il les _traverserait_ tous
les deux sans s'y arrêter, pourvu que par une impatience excessive on
ne lui créât pas de trop grandes difficultés. Après avoir obtenu ces
explications et ces assurances, M. de Vitrolles promit à M. Fouché de
rester à Paris au lieu d'aller à Gand. Toutefois en consentant à
demeurer à Paris M. de Vitrolles demanda au président de la commission
exécutive de lui garantir d'abord sa tête, puis des entrevues
fréquentes, et enfin les passe-ports nécessaires pour les agents qu'il
enverrait à Gand.--Votre tête, lui répondit cyniquement le duc
d'Otrante, _sera pendue au même crochet que la mienne_; quant aux
communications, vous me verrez deux, trois et quatre fois par jour,
s'il vous plaît; quant aux passe-ports, je vais vous en donner cent,
si vous les voulez.--Ces accords conclus, M. Fouché conseilla à M. de
Vitrolles de se montrer fort peu, de se cacher même jusqu'au jour où
l'on pourrait garder moins de ménagements.
[En marge: Son langage apparent avec ses collègues.]
M. Fouché ayant établi ses relations avec Louis XVIII par l'agent le
plus accrédité du royalisme, continua de se montrer à Garnot, Quinette
et Grenier, comme inconciliable avec les Bourbons et l'émigration, à
M. de Caulaincourt, comme désirant Napoléon II sans l'espérer, et
comme résolu à procurer à Napoléon Ier les traitements les plus
dignes de sa grandeur et de sa gloire passées. Quant aux nombreux
représentants par lesquels M. Fouché communiquait avec la seconde
Chambre et essayait de la diriger, il leur laissait entrevoir de
sérieuses difficultés à l'égard de Napoléon II, parlait pour la
première fois de la presque impossibilité de le tirer des mains des
puissances, du peu de dévouement de Marie-Louise à la grandeur de son
fils, et indiquait qu'en tout cas on ne perdrait guère au change si on
choisissait dans la maison de Bourbon un prince dévoué à la cause de
la Révolution, le duc d'Orléans, par exemple, dont les lumières, les
opinions, la conduite, étaient connues de tout le monde. En parlant de
la sorte M. le duc d'Otrante rencontrait, excepté de la part des
bonapartistes décidés, un assentiment général, car révolutionnaires et
libéraux se seraient volontiers résignés à la royauté de la branche
cadette des Bourbons, aimant mieux un homme fait, éclairé, libre,
qu'un enfant prisonnier de l'étranger, et difficile à tirer de ses
mains. Mais tandis qu'il tenait ce langage, M. Fouché ne songeait qu'à
_traverser_ Napoléon II, comme il l'avait dit à M. de Vitrolles, et
semblait s'approcher du duc d'Orléans pour le _traverser_ à son tour,
afin d'aboutir aux Bourbons, qui devaient le traiter, quand le moment
serait venu, comme il aurait traité tout le monde.
[En marge: Inquiétudes des bonapartistes et des révolutionnaires.]
[En marge: Mouvements des royalistes.]