Le lendemain 23 en effet, M. Bérenger souleva la question, en

cherchant à préciser la nature des pouvoirs attribués à la commission

exécutive. Serait-elle assimilée à des ministres responsables, ou

assimilée à la souveraineté elle-même, et participant dès lors à son

inviolabilité? Il suffisait de poser une telle question pour remuer

profondément les esprits. Les orateurs affluèrent à la tribune; les

uns voulaient que la commission exécutive ne fût qu'un pouvoir

responsable, les autres qu'elle fût une vraie régence, remplaçant le

monarque mineur et absent, et jouissant de ses prérogatives. M.

Defermon, prenant alors la parole, dit qu'on se jetait dans une sorte

de chaos, faute de s'arrêter à des principes fixes et solides. Rien ne

serait plus facile que de déterminer le rôle de la commission

exécutive, si on se renfermait dans la Constitution existante, sans

essayer d'en sortir. D'après ces principes, qui étaient ceux de la

monarchie constitutionnelle, on avait un souverain, c'était Napoléon

II, héritier nécessaire et légitime de Napoléon Ier, devant succéder à

son père comme jadis le roi vivant au roi mort.--Croyez-vous, ajouta

M. Defermon, que Napoléon II soit votre souverain?...--Oui, oui,

répondirent en se levant la plupart des membres de l'assemblée...

_Vive Napoléon II!_--Eh bien, si vous le croyez, reprit M. Defermon,

la commission exécutive doit avoir purement et simplement les pouvoirs

d'une régence, agissant pour Napoléon II, en son nom, après lui avoir

prêté serment. Mais auparavant il faut le déclarer formellement, et

ainsi vous rallierez l'armée qui est dévouée à la dynastie, vous

dirigerez l'esprit de la garde nationale, à qui on dit que vous

attendez Louis XVIII, vous apprendrez à l'étranger qu'il est des

conditions sur lesquelles vous êtes irrévocablement

fixés....--Attendez, dit un membre, que l'on connaisse le résultat des

négociations.--Non, non, répliquèrent une foule d'autres, obéissons à

la Constitution, et proclamons Napoléon II.--L'assemblée, debout,

criant _Vive l'Empereur!_ était prête à céder à l'entraînement

général, lorsque quelques membres essayant de la calmer, lui firent

sentir la nécessité de procéder avec un peu plus de réflexion. M.

Boulay de la Meurthe, ne voulant pas laisser refroidir l'enthousiasme,

reprit la thèse de M. Defermon, soutint l'indivisibilité de l'acte

d'abdication, et la nullité du sacrifice si le prix du sacrifice était

refusé, puis, avec une extrême véhémence, il signala les intrigues

dont le but était de ramener les Bourbons, et dont le résultat était

de diviser l'assemblée, d'affaiblir le pays, d'en ouvrir les portes à

l'étranger. Il dénonça deux partis, l'un qui voulait ramener Louis

XVIII, l'autre le duc d'Orléans, s'attaqua surtout à ce dernier comme

s'il eût existé, tandis qu'il se réduisait à une pure tendance des

esprits, le peignit des couleurs fausses que la peur inspire, puis

après avoir exhalé les dernières colères du bonapartisme expirant,

laissa l'assemblée dans une incroyable agitation. Après des redites

inutiles de divers orateurs, M. Manuel obtint la parole. Une figure

jeune et belle, une attitude simple et décidée, une facilité de parole

remarquable, la réputation fausse d'être le principal agent de M.

Fouché, dont il partageait les opinions avouables, non les vues

secrètes, lui conquirent sur-le-champ l'attention. Au milieu du

trouble de l'assemblée, il prit un ton si ferme et en même temps si

adroit, que dès le début il imposa son opinion à ses auditeurs. Il

n'hésita pas à blâmer ceux qui en proposant de proclamer Napoléon II,

avaient soulevé une question aussi grave qu'inopportune, et ne

craignit pas de dire que la poser, la résoudre dans le moment, était

une souveraine imprudence. Mais il accorda qu'une fois soulevée, il

était difficile de l'éluder, et que la seule manière de la résoudre

était de déclarer formellement qu'on entendait s'en tenir à la

Constitution existante, laquelle comprenait nécessairement la

souveraineté de Napoléon II. Puis après avoir fait cette concession

aux dispositions de l'assemblée, il traça un tableau hardi et vrai des

partis qui divisaient la France, de leurs espérances, de leurs

prétentions, de leurs menées, laissa voir clairement que sa préférence

personnelle n'était pas pour les Bourbons, mais indiqua avec force et

adresse que le moyen d'échapper à la nécessité de se prononcer entre

ces divers partis, c'était de s'attacher au texte de la Constitution

existante, sans toutefois faire une déclaration nouvelle, qui pût

rendre plus difficiles qu'elles n'étaient les négociations avec

l'Europe. Ce discours, le plus habile, le plus efficace qu'ait

prononcé cet orateur justement célèbre, en satisfaisant au double

désir de l'assemblée, d'avoir Napoléon II et la paix, et offrant un

moyen terme qui répondait à ce double objet, obtint un succès

immense. L'assemblée chargea M. Manuel de rédiger son vote, lequel

consistait à dire qu'elle passait à l'ordre du jour, sur le motif que

Napoléon II était, d'après l'Acte additionnel, le véritable empereur

des Français, et qu'elle avait entendu par la décision de la veille,

nommer une commission de gouvernement, qui, dans les circonstances

graves où l'on se trouvait, pût assurer la défense du pays, garantir

ses droits, sa liberté, son indépendance. L'assemblée se leva tout

entière, vota l'impression du discours de M. Manuel, et se sépara au

cri de _Vive l'Empereur!_ M. Manuel lui avait rendu le service, sans

ébranler davantage les titres du reste bien menacés de Napoléon II, de

lui épargner une nouvelle déclaration qui ajoutât aux difficultés de

la paix. Il fut pour quelques moments l'idole du jour. M. Fouché se

fit l'honneur, tant qu'il put, d'avoir découvert l'orateur, inspiré le

discours, et donné un grand talent à la France. Cet orateur qui devait

s'illustrer plus tard par la fermeté de ses opinions, avait ainsi

commencé sa carrière politique par un triomphe d'adresse.

L'assemblée crut avoir tout sauvé, Napoléon II et la paix. Dans la

position désolante où elle se trouvait, elle avait besoin d'espérer,

et se payait d'illusions, ne pouvant se payer de réalités.

[En marge: Entrée en fonctions de la commission exécutive.]

[En marge: M. Fouché élu président de cette commission.]

La commission exécutive entra sur-le-champ en fonctions, et son

premier soin fut de se constituer. Il lui fallait un président. MM.

Quinette et Grenier, dévoués à la cause de la Révolution, votèrent en

faveur de Carnot. Celui-ci était trop simple pour se donner sa voix,

et il la donna au duc d'Otrante. M. de Caulaincourt trouvant Carnot

droit mais trop peu habile, et espérant que M. Fouché, désormais

satisfait, l'aiderait à sauver les intérêts personnels de Napoléon,

vota pour M. Fouché, qui réunit ainsi deux voix. Il y ajouta la

sienne, et de la sorte en devenant le président de la commission

exécutive, il devint le véritable chef du gouvernement provisoire.

[En marge: M. Boulay de la Meurthe nommé ministre provisoire de la

justice, M. Bignon des affaires étrangères, M. Carnot (frère du

général), de l'intérieur.]

[En marge: Le maréchal Masséna nommé commandant de la garde nationale

de Paris.]

Quelques nominations étaient urgentes. Le prince Cambacérès avait

envoyé sa démission de ministre de la justice; MM. de Caulaincourt et

Carnot ne pouvaient être à la fois ministres et membres de la

commission exécutive. M. Boulay de la Meurthe reçut provisoirement le

portefeuille de la justice, M. Bignon celui des affaires étrangères,

le frère de Carnot celui de l'intérieur. Une nomination qui importait

plus que toutes les autres, était celle du commandant de la garde

nationale de Paris. M. Fouché n'entendait pas laisser cette position

au général Durosnel, sans lui donner au moins un supérieur dont il ne

craignît pas le dévouement à l'empereur déchu. Il ne voulait pas de M.

de Lafayette qu'il décriait après s'en être servi, et sous le prétexte

déjà employé, que M. de Lafayette était nécessaire pour traiter avec

les puissances, il fit élire le maréchal Masséna, dont le grand nom

effaçait toutes les rivalités, et qui, plus dégoûté que jamais des

hommes et des choses, n'espérant plus rien pour le pays, ne voulant

rien pour lui-même, était fort disposé à laisser couler sans y faire

obstacle le torrent des événements.

[En marge: Le maréchal Davout maintenu dans le commandement des

troupes réunies sous les murs de la capitale.]

Après avoir trouvé un commandant à la garde nationale, il en fallait

un pour la ville de Paris et pour les troupes chargées de la défendre.

Napoléon avait destiné ce rôle au maréchal Davout, et on ne pouvait

imaginer un meilleur choix. On le confirma. C'était faire du maréchal

Davout un généralissime, car on devait nécessairement replier sous

Paris toutes les troupes disponibles, tant celles qui avaient pris

part aux campagnes de Flandre et des Alpes, que celles qui allaient

devenir inutiles en Vendée. Il fut convenu que le maréchal défendrait

la ville en dehors, avec les troupes de ligne et toutes celles qui

demanderaient à contribuer à la défense extérieure, et que la garde

nationale serait employée à maintenir l'ordre au dedans. Le général

Drouot, dont les vertus étaient une garantie infaillible de

patriotisme et d'amour de l'ordre, fut chargé de commander à ce qui

restait de la garde impériale. On ne doutait pas que cette troupe

héroïque, sous un tel chef, ne se dévouât encore au pays, même en

étant privée de Napoléon. Vinrent ensuite les mesures pour lesquelles

le concours des Chambres était nécessaire.

[En marge: Mesures financières proposées aux deux Chambres.]

[En marge: Loi d'exception contre les menées des partis hostiles.]

La commission exécutive présenta le jour même trois résolutions déjà

proposées dans la conférence de nuit tenue aux Tuileries, la levée de

la conscription de 1815, l'autorisation de faire des réquisitions

d'après certaines règles, et une suspension de la liberté

individuelle. Ces deux premières résolutions furent votées presque

sans difficulté, mais la suspension de la liberté individuelle

rencontra plus d'opposition. L'assemblée était honnête, avait horreur

des moyens arbitraires, qualifiés de révolutionnaires depuis notre

première révolution, et ne voulait à aucun prix y avoir recours. Les

royalistes (on appelait alors de ce nom les partisans des Bourbons),

très-nombreux dans le public, mais si peu nombreux dans l'assemblée

qu'on aurait eu de la peine à en trouver cinq ou six, craignaient que

la mesure ne fût dirigée contre leur parti, et il était vrai qu'elle

s'adressait particulièrement à eux. On demandait en effet à pouvoir

détenir arbitrairement ceux qui arboreraient d'autres couleurs que les

couleurs nationales, qui proféreraient des cris séditieux, qui

participeraient à la guerre civile, qui pousseraient les soldats à la

désertion, et entretiendraient des communications avec l'ennemi

extérieur. C'étaient là d'incontestables délits, mais tous les

honnêtes gens, tous ceux qui étaient impatients de voir établir en

France une légalité sans intermittence, auraient souhaité qu'on ne pût

sévir qu'après constatation de ces délits devant les tribunaux, et non

sur simples suspicions. Malheureusement on était peu fait alors au

régime légal, il y avait d'ailleurs un exemple imposant à invoquer,

celui de la suspension de l'_habeas corpus_ en Angleterre, et on admit

le principe de la loi. Toutefois, l'assemblée voulut en borner la

durée à deux mois, et en soumettre les applications au jugement d'une

commission prise dans les deux Chambres. Malgré ces précautions, 60

voix sur 359 se prononcèrent contre. Après avoir émis ces divers

votes, l'assemblée décida qu'elle s'occuperait sans relâche de rédiger

une Constitution nouvelle, comme si l'on avait pu mieux faire que

l'Acte additionnel, et comme si elle avait oublié l'immense ridicule

attaché à une délibération pareille en face des armées coalisées

menaçant déjà les murs de la capitale.

[En marge: Négociateurs envoyés au camp des alliés.]

[En marge: Ces négociateurs se rendent à Laon.]

Tandis qu'on prenait d'urgence ces mesures, on désigna les

négociateurs chargés d'aller traiter au camp des coalisés. Ce n'était

plus le cas d'écarter M. de Lafayette, après l'avoir éloigné de toute

autre fonction en affectant de lui assigner celle de négociateur. Il

fut donc choisi. On désigna ensuite le général Sébastiani pour sa

double qualité de militaire et de diplomate, M. d'Argenson pour son

nom et son indépendance dans le procès fameux d'Anvers, M. de

Pontécoulant pour avoir été pair de Napoléon et de Louis XVIII, et

surtout pour avoir refusé au prince Lucien le titre de Français, M. de

Laforest pour son expérience consommée en matière de diplomatie. On

leur adjoignit M. Benjamin Constant, à titre de secrétaire de

légation, à cause de son esprit et des relations qu'il avait formées

avec les souverains étrangers pendant son exil. On les chargea de

stipuler l'intégrité du territoire, l'indépendance de la nation

(c'est-à-dire la faculté de choisir son gouvernement), la souveraineté

de Napoléon II, l'oubli de tous les actes récents ou antérieurs, enfin

le respect des personnes et des propriétés. Il était sous-entendu que

la légation obtiendrait de ces conditions ce qu'elle pourrait, et

sacrifierait celles qui risqueraient de rendre la paix impossible. La

condition relative à Napoléon II était simplement nominale et

mentionnée par pur ménagement envers l'assemblée. Il fut convenu que

la légation se dirigerait d'abord sur Laon, non qu'elle dût y

rencontrer les souverains qui venaient avec la colonne envahissante de

l'Est, mais parce qu'elle pourrait ainsi obtenir du duc de Wellington

et du maréchal Blucher, commandant la colonne du Nord, et actuellement

en marche sur Paris, un armistice, pendant lequel elle irait ensuite

négocier avec les souverains eux-mêmes.

[En marge: Ralliement de l'armée à Laon.]

Laon en effet était en ce moment le rendez-vous de notre armée, et

celui de l'ennemi attaché à sa poursuite. Après s'être retirés deux

jours confusément, nos soldats entendant dire qu'on se réunissait à

Laon, y étaient accourus en masse. Le maréchal Soult avait fondu les

régiments les uns dans les autres, lorsque les effectifs trop réduits

exigeaient cette fusion. Les attelages de l'artillerie étant sauvés,

il avait pris des canons à la Fère, et il avait fini par rendre une

véritable organisation militaire aux trente mille hommes échappés à

Waterloo, et ne demandant qu'à venger leur malheur par de nouveaux

efforts de dévouement.

[En marge: Comment le maréchal Grouchy était parvenu à sauver son

corps d'armée.]

Dans ces entrefaites Grouchy, qu'on regardait comme perdu, s'était

dérobé à l'ennemi par le plus heureux et le moins prévu des hasards.

Ayant reçu le 19 au matin la fatale nouvelle, à laquelle il avait tant

de peine à croire, il s'était retiré sur Namur, direction qui lui

était d'ailleurs indiquée par l'officier que Napoléon venait de lui

dépêcher. Il y avait marché par la route la plus directe, celle de

Mont-Saint-Guibert et Tilly, et avait ordonné à Vandamme de s'y rendre

par celle de Wavre à Gembloux. Il y avait grande chance d'être

enveloppé et accablé pendant le trajet, mais heureusement les Anglais

épuisés de fatigue étaient occupés à se remettre, et Blucher, courant

comme un furieux à la suite des combattants de Waterloo, ne songeait

point à Grouchy. Le 20, les différentes divisions de Grouchy avaient

traversé Namur en recevant des Belges les témoignages du plus vif

intérêt. La division Teste qui marchait la dernière, avait soutenu à

Namur un combat brillant, et rejoint saine et sauve le corps d'armée

par la route de Dinant, Rocroy et Rethel.

[En marge: Il y avait à Laon plus de 60 mille hommes.]

[En marge: Leurs dispositions morales.]

Il y avait donc à Laon, outre les troupes revenues de Waterloo, une

partie du corps de Grouchy, et sous un jour ou deux soixante et

quelques mille hommes devaient s'y trouver réunis, pourvus d'un

nouveau matériel, et tout prêts sous la main de Napoléon à combattre

avec le courage du désespoir. Mais la nouvelle de l'abdication

soudainement répandue les avait ou indignés ou consternés. Ils y

avaient vu selon leur coutume une suite de trahisons, et disaient

qu'ils n'avaient plus rien à faire au drapeau, puisque le seul homme

qui pût les conduire à l'ennemi avait été indignement détrôné par des

traîtres. La commission exécutive en apprenant ces dispositions leur

avait dépêché deux représentants, pour leur rappeler que Napoléon

disparu, il restait à servir quelque chose de beaucoup plus sacré,

c'était la France. L'un des deux était le brave Mouton-Duvernet,

destiné comme Ney, comme La Bédoyère, à devenir victime des tristes

passions du temps.

[En marge: Pendant que ces événements se passent à la frontière, M.

Fouché domine à Paris la commission exécutive.]

Pendant que ces événements se passaient entre la frontière et Paris, à

Paris même l'agitation allait toujours croissant, tout le monde

attendant avec angoisse la fin de cette crise extraordinaire.

Napoléon resté à l'Élysée depuis son abdication, voyait déjà comme à

Fontainebleau la solitude se faire autour de lui. Il n'avait pour

consolation que la visite de quelques amis fidèles, tels que MM. de

Bassano, de Rovigo, Lavallette, et les hommages des fédérés, des

militaires échappés de l'armée, remplissant l'avenue de Marigny, et

poussant dès qu'ils l'apercevaient des cris violents de _Vive

l'Empereur!_ M. Fouché était venu le visiter une dernière fois,

cherchant à cacher l'embarras de ses trahisons sous sa figure

décolorée. Napoléon l'avait reçu avec froideur et politesse, et

s'était borné à lui dire: Préparez-vous à combattre, car l'ennemi ne

veut rien de ce que vous voulez, il n'admet que les Bourbons seuls, et

si vous les repoussez, attendez-vous à une rude bataille sous les murs

de Paris.--M. Fouché avait répondu avec une sorte d'assentiment

respectueux aux paroles de Napoléon, puis s'était retiré de ce palais

où tout lui reprochait sa conduite, et où la hauteur de Napoléon,

quoiqu'elle ne fût accompagnée d'aucun reproche, le mettait mal à

l'aise. Il aimait mieux les Tuileries, où il était le maître, et où il

dominait sans contestation l'inertie de Quinette, l'innocence de

Carnot, l'inexpérience du général Grenier, le découragement du duc de

Vicence. Le supposant inconciliable avec les Bourbons, par le

régicide, par son arrestation avant le 20 mars, ses collègues le

laissaient faire, s'en remettant pour toutes choses à son activité, à

son savoir-faire, à sa capacité. Quant à lui, pendant que l'armée se

repliait sur Paris, que les commissaires dépêchés auprès des

souverains allaient essayer une négociation impossible, et que

l'assemblée croyait utile et honorable en pareilles circonstances de

discuter une constitution nouvelle, il employait le temps à faire

tourner à son profit le dénoûment de cette triste et burlesque

comédie. Bien qu'il parlât et laissât parler de Napoléon II par

ménagement pour l'assemblée, M. Fouché n'y croyait guère. Il était

convaincu que les souverains alliés ne voudraient pas plus du fils

qu'ils n'avaient voulu du père, et que le contraire obligé de Napoléon

vaincu, c'était tout simplement Louis XVIII. Toutefois les Bourbons

n'étaient pas sa préférence, mais sa prévision. Les regardant comme

inévitables, il était résolu à travailler à leur rétablissement, pour

s'en ménager les avantages. Prévoir ce rétablissement, le seconder

même n'était point un crime, tant s'en faut, c'était de la

clairvoyance, et la clairvoyance ne saurait jamais être un sujet de

blâme. Mais en prévoyant en homme d'esprit une seconde restauration,

il fallait y travailler en honnête homme, en bon citoyen, c'est-à-dire

s'ouvrir franchement avec ceux de ses collègues qui étaient capables

de comprendre la vérité, tels que M. de Caulaincourt et le maréchal

Davout, ménager les autres sans les trahir, et puis faire des

conditions non pour soi mais pour la France, pour son sol, pour sa

liberté, pour la sûreté notamment des individus compromis. Tel aurait

dû être le plan de M. Fouché et tel il ne fut point. Travailler à la

restauration des Bourbons puisqu'on ne pouvait l'éviter, s'en donner

le mérite afin d'en avoir le profit, pour cela ne mettre personne

dans la confidence au risque de trahir tout le monde, sauver des

individus ceux qu'on pourrait (car M. Fouché en dehors de son intérêt

n'était pas méchant), livrer les autres, en un mot faire une intrigue

de ce qui aurait dû être une négociation habilement et honnêtement

conduite, telle devait être, comme on va le voir, la manière d'agir de

M. Fouché, parce qu'ainsi l'inspiraient son coeur et son esprit.

[En marge: Il choisit M. de Vitrolles pour traiter avec Louis XVIII.]

[En marge: Ses accords avec M. de Vitrolles.]

On doit se souvenir que M. Fouché avait spontanément fait sortir de

prison M. de Vitrolles. Il le manda auprès de lui dès le 23 au matin,

c'est-à-dire dès le lendemain de l'abdication, pour nouer

immédiatement une intrigue avec le parti royaliste. M. de Vitrolles

voulait d'abord courir auprès de la cour de Gand, afin de s'entendre

avec elle sur les moyens d'assurer son retour, et d'y avoir la part

qu'il aimait à prendre aux événements. M. Fouché le fit renoncer à ce

projet, et le retint en disant que c'était à Paris et avec lui qu'il

fallait travailler à cette oeuvre, et non à Gand avec les princes

émigrés, qui n'auraient qu'à recevoir les services qu'on leur

rendrait. Il lui peignit la tâche comme très-difficile, sa situation

comme infiniment délicate, entre Carnot qu'il qualifiait de fanatique

imbécile, Quinette et Grenier qu'il disait pleins des plus sots

préjugés révolutionnaires, et Caulaincourt qu'il représentait comme

exclusivement occupé des intérêts de son ancien maître. M. de

Caulaincourt du reste l'inquiétait peu, parce que ce personnage

jugeant la cause de la dynastie impériale perdue, serait facile à

désintéresser en sauvegardant la personne de Napoléon. M. Fouché

répéta à M. de Vitrolles qu'il ne travaillait que pour le roi Louis

XVIII, qu'il marcherait uniquement vers ce but, lors même qu'il ne

paraîtrait pas y marcher directement; qu'il s'était déjà débarrassé de

Napoléon Ier, qu'il rencontrerait encore sur son chemin Napoléon II,

peut-être même le duc d'Orléans, mais qu'il les _traverserait_ tous

les deux sans s'y arrêter, pourvu que par une impatience excessive on

ne lui créât pas de trop grandes difficultés. Après avoir obtenu ces

explications et ces assurances, M. de Vitrolles promit à M. Fouché de

rester à Paris au lieu d'aller à Gand. Toutefois en consentant à

demeurer à Paris M. de Vitrolles demanda au président de la commission

exécutive de lui garantir d'abord sa tête, puis des entrevues

fréquentes, et enfin les passe-ports nécessaires pour les agents qu'il

enverrait à Gand.--Votre tête, lui répondit cyniquement le duc

d'Otrante, _sera pendue au même crochet que la mienne_; quant aux

communications, vous me verrez deux, trois et quatre fois par jour,

s'il vous plaît; quant aux passe-ports, je vais vous en donner cent,

si vous les voulez.--Ces accords conclus, M. Fouché conseilla à M. de

Vitrolles de se montrer fort peu, de se cacher même jusqu'au jour où

l'on pourrait garder moins de ménagements.

[En marge: Son langage apparent avec ses collègues.]

M. Fouché ayant établi ses relations avec Louis XVIII par l'agent le

plus accrédité du royalisme, continua de se montrer à Garnot, Quinette

et Grenier, comme inconciliable avec les Bourbons et l'émigration, à

M. de Caulaincourt, comme désirant Napoléon II sans l'espérer, et

comme résolu à procurer à Napoléon Ier les traitements les plus

dignes de sa grandeur et de sa gloire passées. Quant aux nombreux

représentants par lesquels M. Fouché communiquait avec la seconde

Chambre et essayait de la diriger, il leur laissait entrevoir de

sérieuses difficultés à l'égard de Napoléon II, parlait pour la

première fois de la presque impossibilité de le tirer des mains des

puissances, du peu de dévouement de Marie-Louise à la grandeur de son

fils, et indiquait qu'en tout cas on ne perdrait guère au change si on

choisissait dans la maison de Bourbon un prince dévoué à la cause de

la Révolution, le duc d'Orléans, par exemple, dont les lumières, les

opinions, la conduite, étaient connues de tout le monde. En parlant de

la sorte M. le duc d'Otrante rencontrait, excepté de la part des

bonapartistes décidés, un assentiment général, car révolutionnaires et

libéraux se seraient volontiers résignés à la royauté de la branche

cadette des Bourbons, aimant mieux un homme fait, éclairé, libre,

qu'un enfant prisonnier de l'étranger, et difficile à tirer de ses

mains. Mais tandis qu'il tenait ce langage, M. Fouché ne songeait qu'à

_traverser_ Napoléon II, comme il l'avait dit à M. de Vitrolles, et

semblait s'approcher du duc d'Orléans pour le _traverser_ à son tour,

afin d'aboutir aux Bourbons, qui devaient le traiter, quand le moment

serait venu, comme il aurait traité tout le monde.

[En marge: Inquiétudes des bonapartistes et des révolutionnaires.]

[En marge: Mouvements des royalistes.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 29 / 59 段