réclamer hypocritement des égards envers le malheur, pour demander que
la France en stipulant pour elle stipulât aussi pour Napoléon,
c'est-à-dire assurât sa vie, sa liberté, la tranquillité de sa
retraite, pour proposer enfin la nomination immédiate de la commission
qui devait aller traiter au camp des coalisés. Cette apparition assez
inutile était une manière de montrer à la pauvre assemblée, dont le
tour d'abdiquer allait bientôt venir, le ridicule dictateur qui
devait régner quinze jours sur la France. On écouta les paroles de M.
Fouché sans y attacher beaucoup de valeur, car personne après la
satisfaction obtenue ne songeait à manquer de respect au génie
malheureux, et à différer même d'une heure la grande affaire de la
négociation de la paix, affaire si importante en apparence, et si
vaine en réalité, comme on devait bientôt le voir. Mais il s'agissait
d'un objet plus sérieux, et exposé à plus de contestation, il
s'agissait de remplacer l'autorité exécutive qui avait disparu par
l'abdication de l'Empereur. Dès ce moment, le champ était ouvert aux
calculs des partis, et aux divagations de ces esprits agités, qui,
dans les grandes circonstances, se donnent beaucoup de mouvement par
besoin de remuer, ou vanité de se produire. L'assemblée presque tout
entière était bonapartiste et révolutionnaire, c'est-à-dire qu'elle
voulait les principes de la révolution appliqués par la main des
Bonaparte, à l'exception toutefois du Bonaparte qui pouvait seul faire
prévaloir ce qu'elle désirait. L'Acte additionnel dont on avait dit
tant de mal, Napoléon II dont elle venait de détrôner le père, et
surtout la paix, auraient comblé ses voeux. Mais déjà le duc
d'Otrante, après lui avoir promis Napoléon II, doutait de ce qu'il
avait promis, et répandait autour de lui ses propres doutes,
maintenant que les certitudes dont il s'était servi pour renverser
Napoléon n'étaient plus nécessaires. Les hommes qu'il inspirait
allaient disant partout qu'on devait souhaiter et tâcher d'obtenir
Napoléon II, mais que même pour réussir il fallait n'en pas faire une
condition absolue, laquelle blesserait peut-être les souverains
étrangers, et empêcherait l'ouverture des négociations. D'ailleurs,
ajoutaient-ils, tout en préférant Napoléon II, il ne serait pas sage
de compromettre le sort de la France pour un enfant prisonnier, confié
à des mains autrichiennes, et condamné probablement à y rester, que si
par exemple on pouvait avec un prince éclairé, libéral, ayant donné
des gages à la Révolution, et brouillé à jamais avec l'émigration,
obtenir la monarchie constitutionnelle, on ne devrait pas le refuser
par fidélité à un enfant presque étranger, car ce qui importait avant
tout c'était d'assurer le salut de la France et sa liberté. Ces
insinuations se rapportaient au duc d'Orléans, à qui beaucoup de gens
pensaient, bien qu'il n'eût donné mission à personne de faire penser à
lui. Ses lumières, son opposition discrète mais visible à la politique
qui avait conduit Louis XVIII à Gand, ses services militaires pendant
la République, le souvenir même de son père, en faisaient pour les
révolutionnaires, pour les nouveaux libéraux, pour les militaires, un
prince désirable et désiré, sans que lui ni personne s'occupât de
propager sa candidature. L'assemblée, quoique prononcée pour Napoléon
II, se serait consolée de ne pas l'avoir, si on lui avait donné en
échange le chef de la branche cadette de Bourbon. L'armée se serait
regardée comme moins sacrifiée sous un prince réputé militaire, et on
a vu que parmi les monarques réunis à Vienne, l'empereur Alexandre
mécontent de l'émigration, avait proposé le duc d'Orléans au congrès,
et ne s'était arrêté que devant l'opposition prononcée de l'Angleterre
et de l'Autriche. M. Fouché se serait certainement accommodé du règne
de ce prince, mais il ne se flattait guère d'y amener les puissances
coalisées, et s'il encourageait les tendances vers lui, c'était comme
transition de Napoléon II qu'il avait promis sans en être sûr, aux
Bourbons de la branche aînée qu'il prévoyait sans les désirer. Sa
tactique, en un mot, consistait à susciter toutes les idées à la fois,
sauf à ne faire triompher au dernier moment que celle qui lui
conviendrait, et de cette tactique il ne parlait ni à M. Regnaud, qui
était bonapartiste sincère, ni à MM. Manuel, Jay, Lacoste, qui étaient
exclusivement libéraux, et à ce titre redoutaient le retour de la
branche aînée. Aux uns comme aux autres il se bornait à dire qu'il
fallait être extrêmement prudent, et se garder de présenter aux
puissances des conditions absolues, en proclamant par exemple tel ou
tel prince, car en agissant de la sorte on rendrait impossible
l'ouverture des négociations.
[En marge: L'abdication proclamée, les royalistes peu nombreux de
l'assemblée font une tentative qui est repoussée.]
À peine l'abdication de Napoléon avait-elle été lue à l'assemblée que
les propositions se succédèrent en foule. Les hommes qui ne voulaient
pas de la dynastie impériale, les uns par royalisme (le nombre de
ceux-ci était très-restreint), les autres par amour de la liberté et
de la paix, proposèrent d'accepter d'abord l'abdication afin de la
rendre irrévocable, un contrat n'étant définitif que par l'acceptation
réciproque, de remercier ensuite Napoléon de son sacrifice, puis de se
déclarer Assemblée nationale, de se saisir de tous les pouvoirs,
d'envoyer des négociateurs au camp des alliés, de nommer enfin une
commission chargée de remplir les fonctions du pouvoir exécutif.
Divers représentants soutinrent ces propositions, et notamment M.
Mourgues, qui alla plus loin que les autres. Il voulait qu'on ajoutât
à ces mesures celle de nommer M. de Lafayette général en chef des
gardes nationales de France, et le maréchal Macdonald généralissime de
l'armée. On doit se souvenir que ce maréchal, après avoir accompagné
Louis XVIII jusqu'à la frontière, avait refusé de prendre du service
sous Napoléon. À ces dernières propositions dont l'intention était
trop claire, un représentant, M. Garreau, demanda à lire l'article 67
de l'Acte additionnel. Le président Lanjuinais s'efforçant d'interdire
comme inutile la lecture de cet article, que tout le monde était censé
connaître, des cris, _lisez_, _ne lisez pas_, retentirent de toutes
parts. Mais les cris qui demandaient la lecture ayant couvert ceux qui
ne la voulaient pas, M. Garreau lut l'article ainsi conçu:
[En marge: M. Regnaud rappelle qu'on doit fidélité à Napoléon II.]
[En marge: On adopte l'idée de nommer une commission exécutive de cinq
membres, sans la qualifier de régence.]
[En marge: La Chambre des représentants en nommera trois, celle des
pairs deux.]
«Le peuple français déclare que, dans la délégation qu'il a faite et
qu'il fait de ses pouvoirs, il n'a pas entendu et n'entend pas donner
le droit de proposer le rétablissement des Bourbons ou d'aucun prince
de cette famille sur le trône, même en cas d'extinction de la dynastie
impériale, ni le droit de rétablir, soit l'ancienne noblesse féodale,
soit les droits féodaux et seigneuriaux, soit les dîmes, soit aucun
culte privilégié et dominant, ni la faculté de porter aucune atteinte
à l'irrévocabilité de la vente des domaines nationaux; il interdit
formellement au gouvernement, aux Chambres et aux citoyens toute
proposition à cet égard.»--Je crois, ajouta l'auteur de la citation,
avoir été compris.--Oui, oui, répondirent un grand nombre de voix, et
on réclama l'ordre du jour. M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély s'élança
à la tribune pour appuyer et motiver l'ordre du jour. Il demanda
d'abord, si la Chambre des représentants se constituait Assemblée
nationale, ce que deviendrait la Chambre des pairs, et si les deux
Chambres se confondaient en une seule, ce que deviendrait la
Constitution. Il fit sentir l'avantage de conserver une constitution
toute faite, qui n'avait besoin que de peu de modifications pour être
rendue excellente, dans laquelle le monarque était irrévocablement
désigné, ce qui mettait un terme à toutes les compétitions, et à
laquelle il ne fallait pour la maintenir en vigueur qu'ajouter une
mesure transitoire, consistant à remplacer pour un temps assez court
le monarque absent et mineur. N'osant toutefois proposer un conseil de
régence qui aurait tranché trop positivement la question de dynastie,
il prit dans les propositions repoussées l'idée de faire nommer une
commission exécutive de cinq membres, trois par la Chambre des
représentants, et deux par la Chambre des pairs. Enfin il fit appel
aux sentiments de générosité, de dignité, de gratitude de l'assemblée
envers Napoléon.--Il est un homme, dit-il, que vous aviez appelé
grand, et que la postérité jugera mieux que nous! Récemment encore
vous en aviez fait votre chef pour la seconde fois, et il n'y a pas
quatre semaines que vous lui avez de nouveau prêté serment! Il a été
malheureux, ce qui lui est rarement arrivé dans sa carrière militaire;
vous lui avez demandé son abdication, et il s'est empressé de la
donner avec une magnanimité dont j'ai été témoin, car, ajouta M.
Regnaud, c'est moi qui ai osé hier lui en parler le premier. Il l'a
donnée, mais en faveur de son fils. Irez-vous le payer de ce magnanime
dévouement en n'acceptant pas même son fils? Annulerez-vous l'acte si
désiré de son abdication en refusant la condition essentielle de cet
acte? Je vous propose donc l'ordre du jour sur les motions que vous
avez entendues, pour ne point annuler la Constitution ni les droits de
Napoléon II, et je vous propose en outre d'envoyer une députation à
celui qui était votre empereur il y a quelques heures, pour le
remercier du noble sacrifice qu'il a fait à l'intérêt du pays.--
[En marge: MM. Carnot, Fouché, Grenier, nommés par la Chambre des
représentants membres de la commission exécutive.]
L'assemblée qui était sous l'impression du grand sacrifice qu'elle
venait d'obtenir de Napoléon, qui de plus était émue par les paroles
de M. Regnaud, adopta à l'unanimité l'ordre du jour tel qu'on le lui
avait proposé. M. Regnaud se flatta d'avoir sauvé ainsi le trône de
Napoléon II, mais M. Fouché n'en crut rien, car la question qui eût
été tranchée par la création d'un conseil de régence, était éludée par
la création d'une simple commission exécutive. Cette ambiguïté
convenait à M. Fouché, qui voulait que tout fût possible, excepté le
retour de Napoléon lui-même. On procéda sur-le-champ au scrutin, afin
d'élire les trois membres que la Chambre des représentants fournirait
à la commission exécutive. M. Fouché qui se regardait comme désigné
nécessairement, ne s'occupa pas de lui-même, mais des autres, dans le
désir de se ménager des collègues qui ne pussent pas contrarier ses
desseins. Il lui était impossible d'écarter Carnot, dont il se
flattait d'ailleurs d'abuser la bonne foi, mais il tenait par dessus
tout à n'avoir pas M. de Lafayette, et il le représenta aux uns comme
un fanatique des institutions fort décriées de 1791, aux autres comme
indispensable dans la commission qui devait se rendre au camp des
souverains pour y traiter de la paix. Il recommanda particulièrement
le général Grenier, estimé de tous les partis, et peu capable de
déjouer une intrigue, car il était incapable d'en faire une. M.
Fouché, resté dans les couloirs de l'assemblée, parvint à ménager les
résultats suivants. Carnot, élu par l'estime universelle, obtint 324
suffrages; M. Fouché, choisi pour l'opinion qu'on avait de son
influence au dedans et au dehors, n'en obtint que 293. M. Grenier en
réunit 204, M. de Lafayette 142. Il fallut un second tour de scrutin
pour le troisième membre, et M. le général Grenier fut élu à une
immense majorité. Cette résolution fut immédiatement envoyée à la
Chambre des pairs pour recevoir son adhésion.
[En marge: Accueil fait par la Chambre des pairs aux résolutions de la
Chambre des représentants.]
[En marge: Scène du maréchal Ney au sujet de la bataille de Waterloo.]
[En marge: Drouot annonce qu'il répondra.]
En ce moment cette Chambre était en proie à une vive agitation. Le
ministre de la guerre était venu lui communiquer les nouvelles
militaires qu'il avait données à la Chambre des représentants, le
traitement extérieur envers les deux Chambres devant être entièrement
semblable, quoique l'influence ne fût point la même. Une scène triste
et violente s'était passée à la suite de ces communications. Le
maréchal Ney, tout agité encore de la bataille de Waterloo où il avait
déployé tant d'héroïsme, plus agité des bruits qui circulaient et qui
lui attribuaient des fautes graves, excité par M. Fouché qu'il avait
pris pour confident de ses chagrins, avait demandé la parole, et
attirant fortement l'attention par son énergique figure autant que par
l'importance d'un récit émané de sa bouche, avait contesté les
assertions du ministre, affirmé qu'il ne restait plus aucune
ressource, que tout était perdu, que l'armée avait fait son devoir,
mais que de grandes fautes avaient été commises (sans nommer l'auteur
de ces fautes il désignait clairement l'Empereur), que ces fautes
avaient amené un désastre irréparable, et qu'il ne restait qu'à
traiter à toute condition, les vies sauves tout au plus. En se
conduisant de la sorte la glorieuse victime ne savait pas qu'elle
rendait inévitable une capitulation, à la suite de laquelle toutes les
vies malheureusement ne seraient pas sauves. Le trouble produit par
cette scène avait été inexprimable. Quelques malveillants avaient
éprouvé une joie presque visible en présence de ce chaos, mais la
grande majorité des pairs, sincère quoique faible, avait été désolée
de voir le découragement propagé par un homme d'un si prodigieux
courage. Drouot entré dans le moment où le maréchal achevait de
parler, apprenant ce qu'il avait dit, était allé avec les formes
graves et douces dont il ne s'écartait jamais, lui reprocher ses
assertions, et lui annoncer qu'il les rectifierait. Ney s'était mal
défendu, et avait décelé le désordre affligeant d'une âme au
désespoir, n'étant plus en possession d'elle-même, et méritant que de
sa part on ne tînt plus compte de rien, sinon de ses incomparables
services.
[En marge: Scène entre M. de Pontécoulant et le prince Lucien.]
[En marge: Discours violent de La Bédoyère.]
[En marge: La Chambre des pairs confirme le vote de la Chambre des
représentants, et nomme MM. de Caulaincourt et Quinette membres de la
commission exécutive.]
La Chambre des pairs était sous l'impression de cette scène si triste,
lorsque arriva le message de la Chambre des représentants. Il n'y
avait pas de doute sur l'adhésion que la pairie donnerait aux mesures
proposées, mais les membres ardents du parti impérial, le prince
Lucien, les généraux La Bédoyère et de Flahault, se montrèrent fort
irrités en voyant la souveraineté de Napoléon II éludée par la
nomination équivoque d'une commission exécutive, et manifestèrent tout
haut leur mécontentement. Le comte Thibaudeau, révolutionnaire morose,
haïssant les Bourbons, préférant les Bonaparte sans les aimer, car il
n'aimait personne, méprisant Fouché et se laissant conduire par lui,
était entré dans l'idée si générale en ce moment, de chercher un
prompt salut dans l'abdication de l'Empereur. Il exprima donc l'avis
d'homologuer purement et simplement la décision de la Chambre des
représentants, ce qui du reste était inévitable au point où en étaient
venues les choses. Cette proposition excita un violent courroux chez
les partisans de la dynastie impériale. Le prince Lucien, rappelant à
la Chambre des pairs, nommée par Napoléon, la gratitude, la fidélité
qu'elle lui devait, lui faisant sentir que le respect des lois, s'il
était évanoui partout, devrait subsister chez elle, invoquant la
Constitution qui, après Napoléon Ier, conférait la couronne à Napoléon
II, s'appuyant enfin sur l'acte d'abdication qui portait pour
condition essentielle l'avénement de Napoléon II, demanda qu'on
proclamât sur-le-champ ce jeune prince, afin d'échapper à la guerre
civile et au chaos.--Rallions-nous autour de Napoléon II, s'écria le
prince Lucien, et quant à moi j'en donne le premier l'exemple, et lui
jure fidélité.--Beaucoup de pairs effrayés de ce tumulte, et
approuvant la forme évasive adoptée pour remplacer le pouvoir
exécutif, se montrèrent visiblement importunés de la vivacité avec
laquelle on voulait trancher une question si grave. M. de
Pontécoulant, pair de Napoléon et de Louis XVIII, redevable par
conséquent de l'un et de l'autre, était de ceux qui ne voulaient pas
qu'on rendît plus difficile qu'elle n'était la transition d'un régime
défaillant à un régime inévitable. Après avoir avoué ce qu'il devait à
Napoléon, il déclara qu'il croyait devoir encore davantage à son pays,
et qu'il regardait comme souverainement imprudente la proposition du
prince Lucien. Rappelant à celui-ci sa qualité de prince romain, il
lui reprocha de n'être pas Français, et de ne pouvoir dès lors émettre
une opinion valable sur un pareil sujet.--Si je ne suis pas Français
pour vous, lui répondit le prince Lucien, je le suis pour la nation
entière; et il insista sur la nullité de l'abdication de Napoléon Ier,
dans le cas où l'on ne reconnaîtrait pas à l'instant même les droits
de Napoléon II au trône. Le généreux et imprudent La Bédoyère, aussi
peu maître de sa raison que Ney, prit alors la parole avec une
incroyable violence.--Il y a ici, dit-il, des gens qui naguère aux
pieds de Napoléon heureux, s'éloignent déjà de Napoléon malheureux.
Laissons-les faire; et remplissons notre devoir. Napoléon a abdiqué
pour son fils: si son fils n'est pas proclamé, son abdication est
nulle, et il doit la reprendre. Qu'il se saisisse de son épée, et nous
irons tous mourir à ses côtés! Les traîtres qui l'ont abandonné
l'abandonneront peut-être encore, ils noueront des intrigues avec
l'étranger, comme ils ont déjà fait... j'en vois quelques-uns qui
siégent sur ces bancs...--À ces mots, qui prouvaient que ce brave
jeune homme ne se possédait plus, un tumulte effroyable l'interrompit.
On le fit taire; plusieurs de ses amis accoururent pour le contenir,
mais ne parvinrent point à le calmer. La discussion continua sans
ordre, sans résultat pour ceux qui voulaient la proclamation immédiate
de Napoléon II, et la prudente assemblée adoptant la politique évasive
qui avait prévalu dans l'autre Chambre, confirma purement et
simplement sa décision. Elle nomma pour compléter la commission
exécutive, M. de Caulaincourt comme l'homme le plus digne d'y
représenter les intérêts de la France sans négliger ceux de Napoléon,
et M. Quinette comme ancien conventionnel et représentant honnête de
la Révolution.
[En marge: Une députation de la Chambre des représentants vient à
l'Élysée remercier Napoléon de son sacrifice.]
[En marge: Langage de Napoléon, et recommandation en faveur de son
fils.]
Ces diverses nouvelles portées à Napoléon ne l'étonnèrent point, et ne
l'affligèrent guère davantage, car il ne s'était pas fait la moindre
illusion sur le sort de son fils, et n'avait jamais cru que tombée de
sa puissante tête, la couronne pût s'arrêter sur celle d'un faible
enfant, à la fois absent et prisonnier. Dans l'après-midi une
députation des représentants vint lui apporter l'hommage de
l'assemblée et l'expression de sa gratitude. Il la reçut debout, dans
l'attitude qu'il avait au faîte de la puissance, avec une gravité
triste, et cette hauteur de langage que donne le détachement de toutes
choses. Après s'être montré sensible aux témoignages de la députation,
il leur dit que le sacrifice dont on le remerciait il l'avait fait
pour la France, mais sans aucune espérance de lui être utile, et
uniquement pour n'être pas en désaccord avec ses représentants, car on
ne pouvait lutter avec succès qu'à la condition d'être unis. Il leur
recommanda l'union comme le principal moyen de salut, et après l'union
l'activité dans les préparatifs de défense, car il fallait pour
obtenir la paix avoir dans les mains tous les moyens de faire la
guerre.--Le temps perdu, leur dit-il, à renverser la monarchie
impériale, eût été plus utilement employé à préparer des moyens de
résistance. Mais enfin il en est temps encore, hâtez-vous, car
l'ennemi approche, et vous trompe en vous disant que moi écarté il
s'arrêtera. Ce sont les Bourbons qu'il veut vous imposer avec tout ce
que les Bourbons apportent à leur suite. Je vous recommande mon fils,
car je n'ai abdiqué que pour lui, et ce n'est qu'en vous rattachant
fortement à cet enfant que vous éviterez le conflit des prétentions
contraires, que vous rallierez l'armée, et que vous aurez chance de
sauver l'indépendance nationale. Quant à moi, mon rôle est fini, et
peut-être ma vie. Où que je sois, je formerai des voeux pour la
France, pour sa dignité, pour son bonheur. Je voudrais la servir comme
soldat, ne le pouvant plus comme son chef, mais vous avez jugé que je
devais renoncer à lui être utile. Il ne s'agit donc plus de moi, mais
de mon fils et de la France. Croyez-moi, soyez unis.--Ces paroles
prononcées, Napoléon salua dignement les membres de la députation, et
les quitta en les laissant profondément émus.
[En marge: Quoique ne croyant pas à la transmission de la couronne à
son fils, Napoléon regarde comme un devoir d'y travailler.]
[En marge: Reproches à M. Regnaud de l'avoir promise, et de ne rien
faire pour l'amener.]
[En marge: Efforts dans le même sens auprès de MM. Defermon et Boulay
de la Meurthe.]
Napoléon, nous le répétons, ne se faisait aucune illusion: il ne
pensait pas que la cause de son fils fût plus facile à gagner que la
sienne, et il croyait encore moins que l'assemblée agitée, et trahie
par M. Fouché, fût capable de se défendre. Mais il remplissait un
dernier devoir de père en recommandant la cause de Napoléon II, et il
était d'ailleurs persuadé que s'il y avait dans le moment un moyen de
rallier les partis et de réveiller le dévouement de l'armée, c'était
le maintien de la couronne sur la tête de cet enfant. Il voulut donc
tenter un dernier effort en sa faveur. Le soin avec lequel on avait
évité de se prononcer lui semblait un manque de parole à son égard. Il
s'en expliqua vivement avec M. Regnaud; il lui reprocha d'avoir promis
pour le décider à abdiquer, de faire triompher la cause de Napoléon
II, et se plaignit de ce qu'il y avait si peu travaillé et si peu
réussi. M. Regnaud ne méritait pas ces reproches, car, trompé par ses
désirs et par M. Fouché, il avait cru que la proclamation immédiate du
fils serait le prix de l'abdication du père. Il s'excusa beaucoup, et
prit l'engagement envers Napoléon de ne rien négliger pour obtenir
qu'on lui tînt parole le lendemain. Napoléon fit appeler aussi à
l'Élysée deux des ministres d'État, MM. Defermon et Boulay de la
Meurthe, sur le dévouement desquels il comptait, et leur demanda
d'employer toute leur influence auprès de la Chambre des
représentants, afin de faire proclamer Napoléon II d'une manière
formelle et qui ne laissât aucune place à l'équivoque. Ils s'y
montrèrent tout disposés, et M. Boulay de la Meurthe, habitué aux
assemblées où il avait jadis figuré honorablement, révolutionnaire
honnête, ami de Sieyès, partageant ses vues, ayant dans le coeur une
vive haine contre les Bourbons, promit de ne pas s'épargner dans cette
nouvelle tentative.
[En marge: M. Regnaud se concerte avec M. Fouché pour donner
satisfaction à Napoléon.]
M. Regnaud se rendit auprès de M. Fouché, lui fit sentir l'embarras
dans lequel on s'était mis à l'égard de Napoléon, le danger de lui
manquer de parole, de le porter peut-être en agissant ainsi à revenir
sur son sacrifice, et la nécessité par conséquent de le satisfaire de
quelque manière. M. Fouché parut partager cet avis, et il insista
auprès des jeunes députés qu'il conduisait en les trompant, MM. Jay,
Manuel, pour qu'on fît quelque chose qui, en donnant satisfaction à
Napoléon, ne fût pas cependant l'occasion d'engagements imprudents
envers la dynastie impériale. Il ne leur dit point ses vrais motifs
qui étaient tout autres, comme on le verra bientôt, mais il allégua la
double raison fort soutenable, de ne point exaspérer Napoléon en
trompant ses dernières espérances, et de faire prévaloir, si on le
pouvait, la souveraineté de l'enfant impérial, sous lequel la liberté
n'aurait rien à craindre, et sous lequel aussi les intérêts du parti
révolutionnaire seraient pleinement garantis. On le lui promit, et on
convint de sortir un peu de l'équivoque du jour, sans se jeter
toutefois dans des engagements irrévocables.
[En marge: Séance du 23 à la Chambre des représentants.]
[En marge: M. Bérenger soulève la question des droits de Napoléon II.]
[En marge: Discours de MM. Defermon et Boulay de la Meurthe.]
[En marge: L'assemblée est prête à proclamer Napoléon II comme seul
souverain de la France.]
[En marge: M. Manuel regardant cet entraînement comme dangereux,
s'attache à le modérer, et fait adopter un terme moyen.]
[En marge: Succès immense de son discours.]