Pendant ce temps, les allants et venants s'étaient succédé sans

interruption à l'Élysée. Le duc de Rovigo, M. Lavallette, M. Benjamin

Constant, le prince Lucien s'y étaient rendus, et n'avaient rien caché

à Napoléon de la disposition des esprits. Lucien lui avait répété

qu'il n'y avait plus à délibérer, et qu'il fallait opter entre un coup

de vigueur, ou l'abdication donnée immédiatement, afin de prévenir une

résolution offensante de la Chambre. C'était là l'exacte vérité, et

Napoléon ne se la dissimulait point. Quelquefois il s'emportait en

songeant au peu de générosité avec lequel on le traitait, et aux

moyens qui lui restaient encore de saisir la dictature, s'il voulait

appeler à lui les fédérés qui ne cessaient d'affluer sous ses

fenêtres, et d'y pousser les cris du patriotisme au désespoir. Mais

après ces courts moments d'exaltation il retombait, et, revenu au

dégoût de toutes choses, il laissait voir qu'il allait abdiquer, en se

vengeant toutefois par des sarcasmes brûlants de ceux qui croyaient se

sauver en le sacrifiant.--Laissez ces gens-là, lui dit le duc de

Rovigo avec sa familiarité véridique. Les uns ont perdu la tête, les

autres sont menés par les intrigues de Fouché. Puisqu'ils ne

comprennent pas que vous seul pouvez encore les sauver, livrez-les à

eux-mêmes, et qu'ils deviennent ce qu'ils pourront. Dans huit jours

les étrangers arriveront, feront fusiller quelques-uns d'entre eux,

exileront les autres, leur rendront les Bourbons qu'ils ont mérités,

et mettront fin à cette misérable comédie. Vous, Sire, venez en

Amérique, jouir avec quelques serviteurs fidèles du repos dont vous

avez, et dont nous avons tous besoin.--M. Lavallette donna les mêmes

conseils dans son langage grave, doux et triste. Napoléon prit ce

qu'ils dirent en très-bonne part, et ne cacha guère qu'au fond il

pensait comme eux, et agirait comme on le lui conseillait. Il eut avec

M. Benjamin Constant une conversation d'un autre genre, et qui fut

très-longue. Il envisagea avec lui la question de l'abdication sous

les points de vue les plus élevés, et comme s'il avait été

désintéressé dans cette question. Pour ce qui le concernait, il était

évident qu'avoir été vaincu encore une fois par l'Europe était son

chagrin dominant, que dans l'état des esprits régner ne lui paraissait

plus un plaisir enviable, que le mépris des hommes et des choses

l'emportait en lui sur l'ambition, que le repos dans une retraite

tranquille et libre, au milieu d'hommes dignes de son entretien,

constituait désormais pour lui le seul bonheur désirable. Mais ce qui

le ramenait malgré lui à délibérer sur sa soumission ou sa résistance

au sacrifice demandé, c'était la confusion d'abandonner une partie

qui n'était point entièrement perdue. Il lui semblait en effet que

s'il restait des chances de battre l'Europe, ou du moins de la réduire

à traiter, et d'écarter ainsi les Bourbons, il y aurait à la fois de

la duperie, de la sottise, de la faiblesse à se rendre, et qu'au

tribunal des vrais politiques on serait un jour condamné pour avoir

cédé trop facilement. Comme père, il se serait immolé volontiers pour

assurer le trône à son fils; mais depuis qu'il avait appris la vérité

sur sa femme, il ne doutait plus que son fils ne fût un enfant

sacrifié d'avance aux ombrages de l'Europe, un enfant destiné à mourir

prisonnier dans les mains de l'étranger. Il souriait de dédain quand

on lui disait qu'au prix de son abdication l'Europe accepterait le Roi

de Rome et Marie-Louise. Lui écarté, il voyait avec toute la

pénétration du génie les Bourbons rétablis huit jours après, la

plupart de ceux qui lui arrachaient son épée dispersés ou punis, M.

Fouché lui-même destiné à un châtiment différé peut-être, mais

certain, et en regardant un peu profondément dans l'avenir il se

sentait vengé de tous ses ennemis du dedans. Mais ce qui l'occupait

surtout, c'était d'examiner si quand on avait tant de chances encore

contre les ennemis du dehors, il convenait de rendre son épée au duc

de Wellington et au maréchal Blucher, et il se demandait s'il n'était

pas un sot ou un lâche, en ne faisant pas ce qu'il fallait pour

échapper à cette cruelle extrémité. Il entretint longtemps M. Constant

de ce sujet, en déployant autant d'esprit que de sang-froid, lui

répétant que la France, l'armée ne connaissaient que lui, que s'il

voulait disperser ces représentants auxquels il avait ouvert la lice,

il n'aurait qu'un mot à prononcer, mais que pour cela il fallait se

mettre à la tête d'un parti, celui qui criait sous ses fenêtres; le

jeter sur les honnêtes gens, être une espèce d'_empereur

révolutionnaire_, et avec la France garrottée derrière lui combattre

l'Europe coalisée, que ce rôle lui répugnait profondément, et il

finissait en disant qu'il lui aurait plu avec la France unie, de

soutenir contre l'Europe une lutte désespérée, mais qu'il ne pouvait

lui convenir de le faire avec la France désunie, le suivant par une

sorte de contrainte, et que dans cette situation il aimait mieux aller

respirer et vivre en planteur dans les forêts vierges de l'Amérique.--

[En marge: Réunion aux Tuileries des deux commissions nommées par les

Chambres.]

[En marge: Moyens de résistance à l'ennemi adoptés par les

commissions.]

Pendant qu'on discourait ainsi à l'Élysée, les commissions des

Chambres s'étaient rendues aux Tuileries. Elles s'étaient rassemblées

avec les ministres dans la salle du Conseil d'État, déserte, mal

éclairée, présentant un contraste lugubre avec le spectacle qu'elle

offrait jadis, lorsque Napoléon au faîte de sa gloire y présidait les

sections réunies, et les dominait par la vigueur de son esprit autant

que par le prestige de son autorité alors toute-puissante! Le prince

Cambacérès ouvrit la séance, en précisant l'objet des délibérations.

Chacun commença par se contenir, mais les esprits ardents, et il n'en

manquait pas dans les deux commissions, étaient impatients de soulever

la question véritable, la seule du jour, celle de l'abdication. Ils

débutèrent par des protestations de dévouement à la chose publique,

et voulurent même faire poser en principe qu'on était prêt à tous les

sacrifices, excepté celui des libertés nationales et de l'intégrité du

territoire. Ces déclarations libellées en proposition formelle, et

mises aux voix, étaient ridicules, ou bien captieuses, car elles

décidaient implicitement ce qu'on n'osait pas articuler explicitement,

c'est-à-dire la déchéance. C'est ce qui fut répondu, et la proposition

ne fut admise qu'à titre de déclaration générale de dévouement à la

chose publique. On passa ensuite en revue les différentes ressources

qui pouvaient exister encore, dans la situation presque désespérée des

affaires de l'État. On parla de l'armée, des finances, et enfin des

moyens de maintenir l'ordre dans l'Empire par la répression des partis

hostiles. Quant à l'armée, on s'occupa d'abord de la recruter

immédiatement, en appelant la conscription de 1815 sur laquelle

s'était élevée une question de légalité. Personne ne contesta cette

mesure qui devait procurer plus de cent mille hommes, dont une partie

avaient déjà servi. On s'occupa ensuite des finances, et on accueillit

l'idée d'une émission de rentes pouvant produire tout de suite trente

ou quarante millions. Enfin il fut question d'une loi préventive, qui

donnerait au pouvoir exécutif des armes contre les partis hostiles, et

dans cette réunion d'hommes, presque tous fort attachés à la cause de

la liberté, il ne s'éleva pas une objection. On accordait tout pour en

arriver plus tôt à la seule mesure qui intéressât les esprits,

c'est-à-dire à l'abdication.

[En marge: M. de Lafayette soulève la question de l'abdication.]

Après avoir pourvu aux moyens de soutenir la guerre, on dit qu'il

fallait penser aux moyens de conclure la paix, que ce second objet

était de la dernière urgence, car le succès de la guerre était trop

douteux pour ne pas songer à la terminer tout de suite. Or, cette

question contenait justement celle qu'on était impatient de soulever.

M. de Lafayette, plus résolu que les autres dans la poursuite du but

auquel il voulait atteindre, demanda s'il n'était pas démontré que

toute paix, que toute négociation même serait impossible, tant que

Napoléon se trouverait à la tête du gouvernement.

[En marge: Cette question est écartée.]

[En marge: Comme moyen terme, on adopte la formation d'une commission

de négociateurs, qui traitera avec les puissances au nom des Chambres,

et en dehors de l'Empereur.]

[En marge: Le général Grenier chargé de faire à la Chambre des

représentants le rapport des deux commissions.]

Cette question, abordée devant les ministres de Napoléon, et devant

les commissions dont quelques membres étaient dévoués à la dynastie

impériale, excita de vifs murmures. Les ministres répondirent que

s'ils avaient regardé comme vrai ce que venait d'avancer M. de

Lafayette, ils l'auraient déclaré à l'Empereur, et en auraient fait

l'objet d'une proposition expresse dans la conférence actuelle. M. de

Lafayette répliqua qu'il acceptait la question ainsi posée, et que

puisqu'ils auraient fait la proposition s'ils l'avaient jugée utile,

lui, qui la tenait pour indispensable, allait la faire. Il demanda

donc que les membres présents de la conférence déclarassent, ce qu'il

croyait vrai quant à lui, que la présence de Napoléon à la tête du

gouvernement rendait la paix impossible, la continuation de la guerre

inévitable, et dès lors le salut de l'État aussi problématique que le

succès de la guerre. C'était prononcer la déchéance, ce que personne

ne voulait faire, bien que tout le monde désirât l'abdication. Le

président de cette réunion, le prince Cambacérès, déclara qu'il ne

mettrait point une telle question aux voix. La proposition de M. de

Lafayette fut ainsi écartée, mais on admit qu'il fallait négocier en

même temps que combattre, et que pour négocier il était nécessaire de

trouver une forme qui permît de rétablir les rapports diplomatiques

avec les puissances européennes, celles-ci ayant refusé jusqu'alors

non pas seulement de répondre aux communications du gouvernement

impérial, mais même de les recevoir. En conséquence, on imagina comme

moyen terme, d'envoyer au camp des coalisés une commission de

négociateurs qui, au lieu de se présenter au nom de Napoléon, se

présenteraient au nom des Chambres. Il aurait fallu être bien

difficile pour ne pas se contenter d'une telle proposition, car

c'était l'abdication implicite de Napoléon, puisque la fonction la

plus importante du pouvoir exécutif, celle de traiter avec les

puissances étrangères, allait s'exercer sans lui, et en dehors de lui.

C'était même une illégalité flagrante, mais on était déjà si

complétement sorti de la légalité par les dernières résolutions des

Chambres, que ce n'était plus la peine d'y prendre garde. La

proposition fut admise, et il fut convenu que les diverses mesures

adoptées dans cette conférence seraient présentées à l'Empereur par

ses ministres, et aux Chambres par des rapporteurs choisis dans

chacune des deux commissions. Le général Grenier, officier distingué

de la République, homme sage et désintéressé, fut chargé du rapport à

la Chambre des représentants. Toutefois comme les résolutions qui

avaient prévalu ne répondaient pas à l'impatience des esprits, les

ministres et surtout M. Regnaud prièrent le général Grenier et ses

collègues de prendre patience encore quelques heures, promettant que

le rapport ne serait pas plutôt fait qu'un message impérial viendrait

combler les voeux de la majorité des Chambres, qui plaçaient le salut

de l'État dans l'abdication de Napoléon.

[En marge: Cruelles perplexités de Napoléon.]

Cette séance avait rempli presque toute la nuit. La journée commença

de bonne heure à l'Élysée, et dès le matin du 22 chacun était accouru

pour conseiller Napoléon, qu'on ne se permettait pas de conseiller de

la sorte autrefois, surtout sur des objets pareils. Son sacrifice

était fait, car après la séance de la nuit, il n'était plus possible

de prolonger une telle situation. Comment consentir en effet à laisser

négocier avec l'étranger sans lui, en dehors de lui, c'est-à-dire

laisser gouverner à son exclusion? C'eût été un véritable déshonneur,

et il ne lui restait, s'il ne voulait pas le souffrir, qu'à briser

l'assemblée en s'appuyant sur la populace, et à essayer de lutter

contre l'Europe unanime en ayant derrière soi la France divisée. C'est

sur quoi Napoléon avait, comme on l'a vu, sa résolution prise.

Pourtant deux choses résistaient encore en lui, la nature et la

répugnance à abandonner une partie qui ne semblait pas absolument

perdue. Il lui en coûtait, effectivement, de descendre du trône, car

c'était tomber dans une étroite prison; il lui en coûtait de renoncer

à une lutte qui, d'après son sentiment militaire, offrait encore

beaucoup de chances. Mais devant l'évidence de la désunion, certaine

tant qu'il serait là, et probable même après qu'il n'y serait plus,

il était tout prêt à se rendre. Seulement il se révoltait quand on

venait l'obséder, sans presque lui laisser le temps de la réflexion.

Cette agonie de sa puissante volonté était pénible et douloureuse à

voir, car le génie et le malheur y perdaient quelque chose de la

dignité qu'on voudrait qu'ils conservassent toujours, surtout dans les

moments suprêmes. Napoléon était donc tour à tour calme, doux,

ironique tout au plus, et irrité seulement quand on le pressait trop.

Il prenait bien les conseils de ceux qui, comme le duc de Rovigo, le

comte Lavallette, le duc de Bassano, lui disaient qu'il fallait

abandonner des gens qui ne méritaient pas qu'on les sauvât, et s'en

aller avec son impérissable gloire dans la vaste et libre nature

d'Amérique, pour y finir sa vie dans un profond repos, dans

l'admiration du monde devenu juste après sa chute. Mais ces mêmes

conseils il les prenait mal de la part de ceux qui semblaient espérer

quelque chose de son sacrifice pour eux ou pour la chose publique. Il

regardait ces derniers comme des dupes de M. Touché ou de leur

intérêt. Aussi faisait-il mauvais accueil à M. Regnaud, et à ceux qui

paraissaient appartenir à cette catégorie, lorsqu'ils venaient

l'entretenir du sujet dont parlait tout le monde en ces tristes

instants.

[En marge: Nouvelles de l'armée un peu plus favorables.]

[En marge: On apprend que Grouchy est sauvé, et que 80 ou 70 mille

hommes vont être réunis à Laon.]

[En marge: Le maréchal Davout envoyé à l'assemblée pour essayer sur

elle l'effet de ces nouvelles.]

Ces douloureuses perplexités remplirent une partie de la matinée dans

le palais et le jardin de l'Élysée. En ce moment étaient arrivées de

l'armée des nouvelles moins désolantes que celles que Napoléon et ses

officiers avaient apportées en venant de Laon. Grouchy, qu'on avait

cru perdu, était rentré sain et sauf par Rocroy, et amenait plus de

trente mille hommes pleins d'ardeur, derrière lesquels les débris de

Waterloo allaient se rallier. Ces débris accourus de tout côté au

rendez-vous de Laon, présentaient déjà une vingtaine de mille hommes,

et devaient s'élever à trente ou quarante mille lorsqu'on les aurait

réarmés et pourvus d'artillerie. Il était donc facile d'avoir en peu

de jours une armée de soixante mille hommes, qu'augmenteraient encore

les dépôts, les fédérés, les troupes de l'Ouest, et de réunir ainsi

près de cent mille combattants pour couvrir Paris. Il y avait loin de

cette situation, quelque affligeante qu'elle fût, à celle qu'on avait

imaginée, et d'après laquelle Paris, entièrement découvert, aurait été

réduit à se rendre sans conditions. Le ministre de la guerre fut

immédiatement envoyé à la Chambre des représentants pour voir si ces

nouvelles ne provoqueraient pas chez elle d'utiles réflexions, et ne

feraient pas naître le désir de conserver à ces cent mille hommes le

chef qui en 1814 avait balancé les destinées avec des forces bien

inférieures.

[En marge: Rapport du général Grenier.]

[En marge: Nouvelles menées de M. Fouché pour amener l'abdication.]

[En marge: Il fait dire aux représentants qu'il faut se hâter, que

l'armée se rallie, et que si on lui en laisse le temps, elle se

portera aux derniers excès, pour maintenir Napoléon sur le trône.]

[En marge: Sous l'influence des avis de M. Fouché, on demande

l'abdication à grands cris.]

[En marge: Le général Solignac obtient qu'on accorde à Napoléon une

heure de répit.]

L'assemblée s'était réunie dès neuf heures du matin, et une impatience

plus vive encore que celle des jours précédents s'était manifestée

dans son sein. On avait voulu différer le rapport du général Grenier

pour gagner un peu de temps, mais l'assemblée n'avait pu s'intéresser

à aucun des objets accessoires qu'on avait essayé de substituer à

l'objet principal de ses préoccupations. Il avait fallu la satisfaire:

vers dix heures du matin le général Grenier était monté à la tribune,

et seul avait obtenu le silence refusé aux autres orateurs. Il avait

brièvement énuméré les diverses mesures adoptées la nuit aux

Tuileries, et fini par l'exposé plus détaillé de la principale, de

celle qui consistait à envoyer au camp des alliés des négociateurs

chargés de traiter au nom des Chambres. C'était la moitié au moins de

l'abdication, avec la certitude d'obtenir l'autre moitié sous peu

d'instants. Malgré cela le désappointement, l'impatience, la colère

même se montrèrent sur tous les visages, et éclatèrent en voix

confuses. Le rapporteur, peu accoutumé à ce genre d'agitations,

balbutia quelques mots pour demander qu'on voulût bien attendre encore

un peu, car les ministres, disait-il, lui avaient fait espérer que

bientôt un message impérial viendrait compléter la présente

communication. Cette indication ne satisfit point les esprits émus, et

une foule d'orateurs assaillirent la tribune pour faire des

propositions, qui toutes tendaient à précipiter l'événement désiré.

Mais, comme ce n'étaient pas des personnages importants et dignes

d'être écoutés qui se jetaient dans ce tumulte, l'assemblée ne leur

prêtait aucune attention, et ils se succédaient inutilement au milieu

d'un désordre inexprimable. Tout à coup les affidés du duc d'Otrante

vinrent dire que la victime se défendait, qu'il fallait lui faire

violence si on ne voulait soi-même devenir ses victimes, car l'armée

informée de ce qui se passait, était prête à se porter aux derniers

excès pour prolonger le règne de Napoléon, et on avait des nouvelles

de Grouchy, lequel était sauvé, et marchait sur Laon avec 60 mille

hommes. La perspective de pareilles ressources pouvait bien rendre à

Napoléon la résolution qui avait semblé l'abandonner, et il n'y avait

pas de temps à perdre. Cette version se trouva bientôt confirmée par

les nouvelles que le ministre de la guerre vint donner sur la

situation des affaires militaires. On l'écouta avec d'autant plus

d'impatience que ce qu'il disait était sérieux. Puis après l'avoir

écouté, loin de changer d'avis, on se sentit confirmé dans celui qu'on

avait embrassé. Lorsque les esprits veulent passionnément une chose,

tout les y pousse, même ce qui semblerait devoir les en détourner. Les

uns prétendaient que ces soixante mille hommes seraient pour Napoléon

un prétexte de retenir le pouvoir, et qu'au besoin il en userait

contre l'assemblée; les autres qu'il fallait se hâter de s'en servir

pour traiter de la paix sans l'homme qui rendait toute paix

impossible. Toujours s'excitant de la sorte on en vint à dire qu'il

fallait proposer la déchéance, et même la voter. Bientôt l'idée de la

prononcer devint générale. Cependant un représentant, le général

Solignac, tombé depuis assez longtemps dans la disgrâce impériale,

esprit mal réglé mais généreux, arrêta un moment l'assemblée en lui

disant que l'homme qu'on allait ainsi violenter avait régné quinze

ans, récemment encore avait reçu les serments de la France, et avait

commandé vingt ans les armées françaises avec une gloire incomparable;

qu'il méritait donc le respect, et que ce n'était vraiment pas en

réclamer beaucoup que de demander une heure, afin qu'il eût le temps

de déposer lui-même le sceptre qu'on prétendait lui arracher.--Une

heure, une heure, soit! répondirent des centaines de voix, et une

sorte de pudeur saisissant cette assemblée qui pourtant voulait

fortement le maintien de la dynastie impériale, elle accorda ce délai

fatal! Une heure accordée pour abdiquer, à l'homme qui avait dominé le

monde, et qui trois mois auparavant avait été accueilli avec

transport! Triste et terrible leçon pour l'ambition sans mesure!

[En marge: Le général court à l'Élysée.]

[En marge: Napoléon l'accueille bien, et promet son abdication.]

Le général Solignac courut spontanément à l'Élysée, bien qu'il ne se

fût pas présenté à Napoléon depuis fort longtemps. La vue de ce

puissant empereur, naguère si redouté, tombé aujourd'hui dans un abîme

de misère, toucha profondément le général. Napoléon, qui avait assez

mal accueilli ses serviteurs les plus favorisés mettant un singulier

empressement à lui arracher son abdication, reçut affectueusement le

disgracié qui avait sollicité et obtenu pour lui une heure de répit.

Il lui dit avec douceur qu'on avait tort de montrer tant d'irritation,

que son abdication était prête, et qu'il allait la signer. Puis le

conduisant dans le jardin où sa présence faisait éclater dans la foule

de nouveaux cris de _Vive l'Empereur!_ il lui fit sentir tout ce qui

lui resterait de puissance s'il voulait s'en servir. Il demanda au

général s'il croyait que la tumultueuse assemblée d'où il venait, et

où il allait retourner, pouvait enfanter un gouvernement, et ce

gouvernement opposer une résistance sérieuse à l'étranger, et si

l'abdication qu'elle exigeait n'était pas l'avénement immédiat des

Bourbons escortés de cinq cent mille étrangers. Il était difficile de

n'en pas convenir. Le général Solignac en tomba d'accord, lui prit les

mains sur lesquelles il versa des larmes, et Napoléon touché de

l'émotion de ce brave militaire, satisfait de lui avoir démontré à

lui-même l'inconséquence de ceux qui demandaient son abdication, le

congédia en lui serrant les mains, et en lui promettant que le message

impérial serait immédiatement envoyé au palais des représentants. Il

saisit une plume pour rédiger lui-même la minute de l'acte, ne

laissant à personne le soin de libeller de pareilles pièces, et il fit

bien, car il était le seul capable de trouver des paroles assez

grandes pour de telles circonstances.

[En marge: Seconde abdication de Napoléon, à la condition de la

transmission de la couronne à son fils.]

Rentré dans son cabinet où étaient réunis ses frères et ses ministres,

Napoléon avait déjà tracé les premiers mots sur le papier, lorsque

Lucien, Joseph, le ministre Regnaud lui dirent qu'il fallait mettre à

son abdication une condition expresse, celle de la transmission de la

couronne à son fils. Il jeta alors sur M. Regnaud un regard où se

peignait le mépris le plus amer pour la politique actuellement

triomphante de M. Fouché.--Mon fils!... répéta-t-il deux ou trois

fois, mon fils!... quelle chimère!... Non, ce n'est pas en faveur de

mon fils, mais des Bourbons que j'abdique.... ceux-là du moins ne sont

pas prisonniers à Vienne!--Après ces paroles, dignes de son génie, il

traça la déclaration suivante:

[En marge: Formule de cette abdication.]

«FRANÇAIS,

»En commençant la guerre pour soutenir l'indépendance nationale,

je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les

volontés, et le concours de toutes les autorités nationales:

j'étais fondé à en espérer le succès, et j'avais bravé les

déclarations des puissances contre moi.

»Les circonstances me paraissent changées. Je m'offre en

sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être

sincères dans leurs déclarations, et n'en avoir réellement voulu

qu'à ma personne! Ma vie politique est terminée, et je proclame

mon fils sous le titre de Napoléon II, empereur des Français.

»Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de

gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils m'engage à

inviter les Chambres à organiser sans délai la régence par une

loi.

»Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation

indépendante.

»NAPOLÉON.»

[En marge: L'abdication portée à la Chambre des représentants.]

[En marge: Attendrissement général.]

Cette pièce, signée à midi et demi, dut être portée par le ministre

Carnot à la Chambre des pairs, et par le duc d'Otrante à celle des

représentants. C'était pour ce dernier le bulletin de sa victoire, et

il dissimulait à peine la joie qu'il en éprouvait. Il arriva vers une

heure à la Chambre des représentants, où beaucoup d'officieux

l'avaient devancé. L'heure accordée au général Solignac avait été fort

dépassée, et sans l'apparition du conspirateur triomphant qui venait

satisfaire l'impatience générale, on aurait probablement oublié tout

respect envers le vaincu de Waterloo. En entendant annoncer le duc

d'Otrante et le message dont il était porteur, les représentants

coururent pêle-mêle occuper les places libres, et debout en silence,

écoutèrent la déclaration que nous venons de rapporter, et dont le

président fit lecture d'une voix émue. Qui le croirait? après avoir

manifesté tant d'impatience, l'assemblée, soit la noblesse du langage,

soit la grandeur de l'homme et de son infortune, soit la détente des

esprits à la suite du succès obtenu, l'assemblée, naguère si

courroucée, demeura d'abord muette, et puis fut tout à coup saisie

d'un attendrissement profond et universel. On employa quelques

instants à échanger des expressions de compassion, de gratitude, de

regret, et dans plus d'un esprit entra cette pensée, que si le salut

de l'État était presque impossible avec Napoléon, il serait tout à

fait impossible sans lui. On avait été poussé pour ainsi dire malgré

soi à ce qu'on avait fait, et on commençait à sentir confusément que

ce n'était pas le triomphe de la Révolution et de la dynastie

impériale qu'on venait d'assurer, mais celui des Bourbons. Ce n'était

une calamité ni pour la France, ni pour la liberté, mais c'était une

oeuvre singulière accomplie de la main de ces représentans, tous

complices ou partisans de la révolution du 20 mars.

[En marge: Hypocrite attitude du duc d'Otrante.]

[En marge: Nécessité de remplacer le pouvoir exécutif.]

[En marge: M. Fouché ne veut pas qu'il soit remplacé par une régence,

afin de ne pas impliquer nécessairement la souveraineté de Napoléon

II, qu'il a promise sans y croire.]

[En marge: Il fait circuler plusieurs idées, notamment celle de porter

la maison d'Orléans au trône, afin de préparer une transition.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 27 / 59 段