M. Fouché, crut devoir par dévouement aller plus loin qu'aucun des
assistants. En protestant d'un attachement à la dynastie impériale
dont il n'avait pas à donner la preuve, il parla de l'état des
Chambres, et en particulier des dispositions de la Chambre des
représentants, laquelle selon lui était tout entière imbue de la
fatale persuasion que les puissances coalisées n'en voulaient qu'à
Napoléon, que Napoléon écarté elles s'arrêteraient, et accepteraient
le Roi de Rome sous la régence de Marie-Louise. M. Regnaud ajouta que
cette persuasion avait gagné les esprits les meilleurs, les moins
favorables aux Bourbons, et que toute mesure qui n'y serait pas
conforme aurait peu de chance de réussir. On ne pouvait indiquer plus
clairement que le seul moyen de sortir d'embarras c'était que Napoléon
abdiquât, et essayât en sacrifiant sa personne de sauver le trône de
son fils et la situation de tous ceux qui s'étaient attachés à sa
fortune. Napoléon qui jusque-là était demeuré morne et silencieux, en
voyant la pensée de M. Fouché germer jusque dans l'esprit des hommes
qui devaient lui être le plus dévoués, se réveilla subitement, et
lançant sur M. Regnaud son regard perçant, Expliquez-vous, lui dit-il,
parlez, ne dissimulez rien.... Il ne s'agit pas de ma personne que je
suis prêt à sacrifier, et dont, il y a trois jours, j'ai tout fait
pour vous débarrasser, mais il s'agit de l'État et de son salut. Qui
est-ce qui peut sauver l'État aujourd'hui? Est-ce la Chambre des
représentants? Est-ce moi? Est-ce que la France connaît un seul des
individus qui composent cette Chambre nommée d'hier, et où il n'y a ni
un homme d'État, ni un militaire? Pourriez-vous désigner dans son sein
ou ailleurs un bras assez ferme pour tenir les rênes du gouvernement?
La France ne connaît que moi, n'attache d'importance qu'à moi.
L'armée, dont les débris ralliés peuvent être imposants encore,
l'armée, croyez-vous qu'elle obéisse à une autre voix que la mienne?
Et si, comme à Saint-Cloud, je jetais par la fenêtre tous ces
discoureurs, l'armée applaudirait, la France laisserait faire.
Pourtant je n'y songe point: j'apprécie la différence des temps et des
circonstances. Mais il ne faut pas qu'avec de fausses notions sur
l'état des choses, on rompe l'union qui est aujourd'hui notre dernière
ressource. Sans doute, si moi seul je puis sauver l'État, seul aussi
par ce motif je suis l'objet apparent de la haine de l'étranger, et on
peut croire que moi écarté, l'étranger sera satisfait. On vous dit que
le Roi de Rome avec la régence de sa mère serait admis. C'est une
fable perfide, imaginée à Vienne pour nous désunir, et propagée à
Paris pour tout perdre. Je sais ce qui se passe à Vienne, et à aucun
prix on n'accepterait ma femme et mon fils. On veut des Bourbons, des
Bourbons seuls, et c'est tout naturel. Moi écarté, on marchera sur
Paris, on y entrera, et on proclamera les Bourbons. En voulez-vous?
Pour moi je ne sais pas s'ils ne vaudraient pas mieux que tout ce que
je vois. Mais l'armée, mais les paysans, mais les acquéreurs de biens
nationaux, tous ceux qui ont applaudi à mon retour, en veulent-ils?
Vous tous, serviteurs de la famille impériale, peut-il vous convenir
de laisser rentrer l'émigration triomphante? Personnellement, je n'ai
plus d'intérêt dans tout cela; mon rôle est fini quoi qu'il advienne,
et une dictature même heureuse le prolongerait à peine de quelques
jours. Il ne s'agit pas de moi, je le répète, il s'agit de la France,
de la Révolution, des intérêts qu'elle a créés, et qu'on peut encore
sauver avec de l'union et de la persévérance. Le coup que nous avons
reçu est terrible, mais il est loin d'être mortel. L'armée qui a
combattu le 18 juin ne présente que des fuyards, mais si Grouchy, que
l'ennemi aura probablement négligé pour suivre les troupes battues,
est parvenu à s'échapper, les fuyards se rallieront derrière lui.
Grouchy avait 35 mille hommes: il ne serait pas étonnant de rallier
autant de fuyards, décontenancés en ce moment, mais prêts à ma voix à
redevenir ce qu'ils sont, des soldats héroïques. Cela me ferait 70
mille combattants. Rapp, Lecourbe en se repliant, m'amèneront 40 mille
hommes en troupes de ligne ou gardes nationales mobilisées, tandis que
Suchet et Brune continueront de garder les Alpes. J'aurais donc encore
plus de cent mille soldats dans la main. La Vendée va m'en rendre dix
mille. Je n'en ai jamais eu autant en 1814, et j'avais au moins autant
d'ennemis à combattre que je puis en avoir aujourd'hui. Blucher et
Wellington ne possèdent pas cent vingt mille hommes actuellement, et
avant que les Russes et les Autrichiens arrivent, je pourrais bien
faire expier à mes vainqueurs leur victoire de la veille. Paris est à
l'abri d'un coup de main avec les fédérés, les dépôts, la garde
nationale, les marins; et les ouvrages de la rive gauche achevés, il
sera invincible. Croyez-vous qu'en manoeuvrant avec cent vingt mille
hommes entre la Marne et la Seine, en avant d'une capitale impossible
à forcer, je n'aurais pas encore bien des chances pour moi? Enfin la
France apparemment ne nous laisserait pas nous battre tout seuls. En
deux mois j'ai levé 180 mille gardes nationaux d'élite, ne puis-je pas
en trouver cent mille autres? ne peut-on pas me donner cent mille
conscrits? Il y aurait donc encore derrière nous de bons patriotes qui
viendraient remplir les vides de nos rangs, et quelques mois de cette
lutte auraient bientôt lassé la patience de la coalition, qui, les
traités de Paris et de Vienne maintenus, ne soutient plus qu'une lutte
d'amour-propre. Que faut-il donc pour échapper à notre ruine? De
l'union, de la persévérance, de la volonté!...--
[En marge: Effet que cette réplique produit sur ceux qui l'entendent.]
[En marge: Pendant qu'on délibère à l'Élysée, l'agitation règne à la
Chambre des représentants.]
[En marge: Sur un avis de M. Fouché, elle se persuade que le décret de
dissolution va être apporté.]
[En marge: Apparition soudaine de M. de Lafayette à la tribune.]
[En marge: Il propose de déclarer traître à la patrie quiconque
entreprendra de dissoudre les Chambres, et d'appeler les ministres à
la barre.]
Ces paroles, dont nous ne reproduisons que la substance, empreintes de
la vigueur de pensée et de langage particulière à Napoléon, avaient
relevé les esprits dans le conseil, et les auraient relevés ailleurs
si elles avaient pu franchir les murs de l'Élysée. Mais Napoléon ne
pouvait ni se montrer aux Chambres, ni s'y faire entendre; il n'avait
personne pour l'y représenter, et elles étaient en ce moment livrées à
une agitation extraordinaire. Celle des représentants, réunie dès le
matin, comme on vient de le voir, était occupée à rechercher des
nouvelles avec une impatience fiévreuse, lorsqu'une rumeur sinistre se
propagea tout à coup dans son sein. On discutait, disait-on, à
l'Élysée, le projet de la proroger ou de la dissoudre; le parti en
était même déjà pris, et le décret qui la frappait allait lui être
signifié dans peu d'instants. C'était M. Fouché qui profitant des
longueurs de la délibération à l'Élysée avait fait parvenir cet avis
perfide. Il l'avait transmis notamment à M. de Lafayette, le plus
convaincu et le plus résolu de tous ceux qui croyaient que pour sauver
la France il fallait la séparer de Napoléon. Sans consulter aucun de
ses collègues, et comptant sur la disposition générale, M. de
Lafayette demanda la parole. Tout lui assurait une attention profonde,
sa personne, la gravité des circonstances, et la proposition à
laquelle on s'attendait.--Messieurs, dit-il, lorsque pour la première
fois depuis bien des années j'élève une voix que les vieux amis de la
liberté reconnaîtront sans doute, je me sens appelé à vous parler des
dangers de la patrie que vous seuls à présent avez le pouvoir de
sauver. Des bruits sinistres s'étaient répandus: ils sont
malheureusement confirmés. Voici le moment de nous rallier autour du
vieux étendard tricolore, celui de 89, celui de la liberté, de
l'égalité et de l'ordre public. C'est celui-là seul que nous avons à
défendre contre les prétentions étrangères, et contre les tentatives
intérieures. Permettez, messieurs, à un vétéran de cette cause sacrée,
qui fut toujours étranger à l'esprit de faction, de vous soumettre
quelques résolutions préalables dont vous apprécierez, j'espère, la
nécessité.--Après ces quelques paroles, débitées avec la simplicité
qu'il portait à la tribune, M. de Lafayette proposa, par une
résolution en cinq articles, de déclarer la patrie en danger, les deux
Chambres en permanence, et coupable de trahison quiconque voudrait les
dissoudre ou les proroger. Il y ajouta l'injonction pour les ministres
de la guerre, des relations extérieures, de l'intérieur et de la
police, de comparaître à l'instant même afin de rendre compte à
l'assemblée de l'état des choses. Enfin il proposa de mettre les
gardes nationales sur pied dans tout l'Empire.
[En marge: Adoption de la proposition de M. de Lafayette, et sa
communication à la Chambre des pairs.]
M. de Lafayette descendit de la tribune au milieu d'une émotion
générale, émotion qui n'était pas celle de la divergence des opinions,
mais de leur unanimité. Adopter sa proposition c'était violer de bien
des manières l'Acte additionnel qui conférait à l'Empereur le pouvoir
de dissolution à l'égard des Chambres, qui permettait sans doute
d'interpeller les ministres sur un fait, mais qui ne donnait pas le
droit de les appeler à la barre, et de leur intimer des ordres.
C'était tout simplement se constituer en état de révolution, mais
comme on sentait qu'on y était, on ne faisait guère difficulté d'y
être un peu davantage. L'objection qu'on violait l'Acte additionnel ne
se trouva pas dans une seule bouche, même bonapartiste. La parole ne
fut demandée que par ces fâcheux, qui dans les grandes circonstances
veulent par des discours inutiles manifester leur présence dont
personne ne se soucie, et retardent ainsi des résolutions que tout le
monde est impatient d'adopter. Un député de la Gironde, nommé Lacoste,
l'un de ceux qu'inspirait M. Fouché, appuya vivement la proposition de
M. de Lafayette. Un autre voulut que l'invitation de comparaître
adressée aux quatre ministres, fût un ordre formel. Un troisième
présenta quelques observations sur l'article relatif à l'organisation
immédiate des gardes nationales dans tout l'Empire, et qui pouvait
conduire à l'idée d'en faire M. de Lafayette général en chef.
L'assemblée, sans s'expliquer, repoussa l'article, en adoptant à une
immense majorité le reste de la proposition. On décida qu'elle serait
communiquée à la Chambre des pairs, pour y être admise, si cette
Chambre le jugeait convenable. Cet acte capital, qui était le
commencement et presque la fin d'une révolution accomplie déjà dans
les esprits, rencontra une véritable unanimité, car si l'assemblée ne
voulait pas des Bourbons, si elle voulait franchement de la dynastie
impériale représentée par le Roi de Rome, elle était imbue de l'idée
qu'il fallait séparer la cause de Napoléon de celle de la France, et
elle s'en croyait le droit à l'égard d'un homme qui, selon elle, avait
perdu la France par son ambition. Sans doute elle avait ce droit, à
une époque surtout où la légalité n'importait guère, seulement elle ne
faisait pas preuve de sagacité en se figurant que Napoléon jeté à la
mer, le navire surnagerait. Il fallait y jeter la dynastie elle-même,
et avec elle les intérêts de la Révolution, mais heureusement pas ses
principes, qui étaient éternels et ne pouvaient périr.
[En marge: Adoption silencieuse de cette proposition par la Chambre
des pairs.]
[En marge: Brusque réveil de Napoléon.]
[En marge: Son premier emportement suivi d'une prompte résignation, en
apprenant ce qui s'est passé à la Chambre des pairs.]
[En marge: Il ne repousse pas le mot d'abdication.]
Tandis que la Chambre des représentants, après avoir pris son parti si
brusquement, attendait dans une agitation extrême la réponse qu'on
ferait à son plébiscite, cet acte avait été porté d'une part à la
Chambre des pairs, de l'autre à l'Élysée. À la Chambre des pairs il
fit naître quelque embarras, mais aucune idée de résistance. Plus
ancienne dans ses fonctions, plus exercée à son rôle modérateur, la
Chambre des pairs aurait pu opposer quelque tempérament à la
précipitation de la Chambre des représentants. Mais ce n'était pas
dans le Sénat impérial, dont elle était en grande partie originaire,
que cette Chambre des pairs aurait pu apprendre le rôle de la pairie
anglaise. Elle était composée d'hommes fatigués de révolutions,
dégoûtés de tous les gouvernements, ayant vu et laissé passer Napoléon
comme Louis XVIII, ayant adulé l'un et l'autre tout en les jugeant,
sachant bien qu'ils avaient mérité leur chute, et décidés, malgré
quelques regrets cachés dans certains coeurs, à laisser s'accomplir
sans obstacle les décrets de la Providence. La proposition de la
Chambre des représentants fut donc adoptée sans résistance à la
Chambre des pairs. À l'Élysée le spectacle ne fut pas, et ne devait
pas être le même. Le trait préparé secrètement par la main de M.
Fouché, lancé ouvertement par la main de M. de Lafayette, trouva le
lion blessé, presque endormi, mais non éteint, et le fit tressaillir.
Secouant l'espèce de somnolence dans laquelle il était plongé, et de
laquelle il n'était sorti un instant que pour répondre à M. Regnaud,
Napoléon se mit à marcher rapidement dans la salle du conseil comme il
avait coutume de le faire lorsqu'il était agité.--Il redit alors avec
mépris et colère que devant les cinq cent mille ennemis qui
s'avançaient sur la France il était tout, et les autres rien; que ce
qui venait de se passer en Flandre n'était qu'affaire de guerre,
toujours réparable; que l'armée et lui importaient seuls, qu'il allait
envoyer quelques compagnies de sa garde à cette assemblée insolente,
et la dissoudre; que l'armée applaudirait, que le peuple laisserait
faire, et que, prenant la dictature, il s'en servirait pour le salut
commun...--On l'écouta sans l'interrompre, puis on essaya de le
calmer, et on n'y réussissait guère, lorsque arriva un second coup, la
nouvelle de l'adoption par la Chambre des pairs du décret de la
Chambre des représentants. Cette adhésion immédiate et silencieuse des
cent et quelques pairs qu'il avait nommés quinze jours auparavant,
sans lui rien apprendre du coeur humain qu'il ne sût déjà, le frappa
toutefois, et le ramena à cette idée, la seule vraie, et qui s'était
offerte à son esprit le soir même du 18, c'est que son sceptre était
brisé avec son épée. Regardant alors M. Regnaud avec moins de
sévérité, il dit ces mots singuliers: Regnaud a peut-être raison de
vouloir me faire abdiquer... (M. Regnaud n'avait pas encore prononcé
le mot d'abdication, et c'était Napoléon qui, avec sa promptitude
ordinaire d'esprit, mettait le mot sur la chose)... Eh bien, soit,
s'il le faut j'abdiquerai... Il ne s'agit pas de moi, il s'agit de la
France; je ne résiste pas pour moi, mais pour elle. Si elle n'a plus
besoin de moi, j'abdiquerai...--Ce mot sitôt prononcé frappa les
assistants, en affligea trois ou quatre, en charma sept ou huit,
remplit M. Fouché d'une joie secrète, et mit à l'aise le coeur de M.
Regnaud, qui en abandonnant son maître n'entendait pas le trahir. Le
mot vola de bouche en bouche, et rendit plus aisée la désertion
générale qui n'était déjà que trop facile.
[En marge: Lucien est d'avis de résister à la Chambre des
représentants.]
[En marge: Son entretien avec Napoléon sur la possibilité d'un second
18 brumaire.]
[En marge: Napoléon n'en est pas d'avis.]
Napoléon prêt à céder le terrain à ceux qui, repoussant les Bourbons,
faisaient cependant tout ce qu'il fallait pour les ramener, était
blessé néanmoins des formes arrogantes employées à son égard, et avait
défendu à ses ministres d'obtempérer à la sommation de
l'assemblée.--Qu'ils fassent, dit-il, ce qu'ils voudront, et si par
une mesure factieuse (on parlait déjà de déchéance) ils me poussent à
bout, je les jetterai dans la Seine, en me mettant à la tête de
quelques compagnies de vétérans.--Lucien était d'avis de ne pas
hésiter; il soutenait que plus on perdrait de temps, plus on
laisserait l'assemblée s'enhardir et devenir entreprenante, et que le
mieux était d'user immédiatement des pouvoirs constitutionnels de la
couronne pour la dissoudre.--Le maréchal Davout, si résolu tout à
l'heure, l'était moins depuis la déclaration de l'une et l'autre
Chambre.--Il aurait fallu, disait-il, surprendre la Chambre des
représentants, la frapper avant qu'elle eût pris une résolution; mais
maintenant qu'elle avait eu le temps de se prononcer, d'ameuter du
monde autour d'elle, ce n'était pas moins qu'un dix-huit brumaire à
tenter, et la situation n'était guère propre à un pareil coup
d'État.--Au milieu de ces dires divers, Napoléon parut hésiter, et
manquer même de caractère. Pourtant l'homme n'était point changé, et
son retour de l'île d'Elbe, sa dernière entrée en campagne, le
prouvaient suffisamment. Mais sa clairvoyance faisait en ce moment sa
faiblesse. Voyant que tout était perdu, non pas militairement, mais
politiquement, il était prêt à se rendre, et s'il résistait c'est
qu'en lui la nature se défendait encore. Ce dernier combat entre la
clairvoyance et la personnalité le faisait ainsi paraître ce qu'il
n'avait jamais été, c'est-à-dire hésitant.--Osez, lui dit
Lucien.--Hélas, répondit-il, je n'ai que trop osé!...--Parole
mémorable, et qui honorait sa raison en condamnant sa conduite passée.
Pendant cet entretien Napoléon et Lucien s'étaient transportés dans le
jardin de l'Élysée. Le premier, dans une conversation vive et animée,
démontra à son frère combien il y avait peu de chances de succès pour
le coup d'État qu'on lui proposait.--Il faut, lui dit-il, dans des
entreprises de ce genre, toujours considérer la disposition des
esprits au moment où l'on est près d'agir. Au 18 brumaire, que vous me
rappelez sans cesse, la défaveur était pour les assemblées, auxquelles
on reprochait dix années de calamités, et la faveur pour les hommes
d'action, et pour moi notamment qui passais pour le premier de tous.
Le public entier était contre les Cinq-Cents, et avec moi. Aujourd'hui
les esprits sont tournés en sens contraire. L'idée dominante, c'est
qu'on a la guerre à cause de moi seul, et on voit dans une assemblée
un frein pour mon ambition et pour mon despotisme. D'ambition, je n'en
ai plus, et le despotisme, où le prendrais-je? Mais enfin telle est la
préoccupation des esprits. Je pourrais, je le crois, jeter ces
représentants dans la Seine, bien que je fusse exposé à rencontrer
dans la garde nationale plus de résistance que vous ne le supposez.
Mais ces représentants s'en iraient courir les provinces, les soulever
contre moi, et dire que j'ai violé la représentation nationale
uniquement dans mon intérêt, et pour soutenir une lutte à mort contre
l'Europe, qui ne demande que mon éloignement pour s'arrêter et rendre
la paix à la France. J'admets qu'ils ne m'ôteraient pas le pays tout
entier, mais ils le diviseraient, je ne conserverais que ce qu'on
appelle la portion violente, et alors je paraîtrais l'empereur des
jacobins, luttant pour sa couronne contre l'Europe et contre les
honnêtes gens. C'est là un rôle qui n'est ni honorable, ni possible,
car uni sous mon commandement le pays suffirait peut-être à sa
défense, désuni il est incapable de résistance...--
[En marge: Effet que produit la présence de Napoléon sur la foule
réunie dans l'avenue de Marigny.]
En ce moment l'avenue de Marigny était remplie d'une foule nombreuse,
attirée par la fatale nouvelle du désastre de Waterloo. Naturellement
dans cette affluence se trouvaient les gens les plus animés, ceux qui
avaient couru se faire inscrire sur la liste des fédérés, et qui, sans
être des anarchistes, en avaient toutes les apparences. C'étaient des
gens du peuple, d'anciens militaires, qui ne songeaient nullement à
bouleverser la société, mais que l'idée de voir encore l'ennemi dans
Paris enflammait de colère. Le mur qui séparait le jardin de l'Élysée
de l'avenue de Marigny était beaucoup plus bas qu'aujourd'hui. On y
exécutait même alors certains travaux qui l'avaient abaissé davantage,
et la foule n'était séparée de Napoléon que par un obstacle presque
nul. En l'apercevant, elle poussa des cris frénétiques de _Vive
l'Empereur!_ Beaucoup d'individus en s'approchant du mur du jardin,
lui tendaient la main, et lui demandaient de les conduire à l'ennemi.
Napoléon les salua du geste, leur donnant un regard affectueux et
triste, puis leur fit signe de se calmer, et continua sa promenade
avec Lucien, qui puisait dans cette scène un argument pour son
opinion.--Si la France était unanime comme les hommes qui sont là, dit
Napoléon à son frère, vous auriez raison, mais il n'en est rien. Les
membres des Chambres qui viennent de s'insurger contre mon autorité,
qui dans deux heures demanderont peut-être ma déchéance, répondent
évidemment à un certain nombre de gens en France. Ils représentent
tous ceux qui croient que dans cette querelle avec l'Europe, il s'agit
de moi seul, et ces gens-là sont nombreux, assez nombreux pour que la
désunion soit profonde. Or, sans union il n'y a rien de
possible.--Tout cela était plein de sens, et il fallait une vue bien
perçante pour l'apercevoir à travers l'épais nuage de l'intérêt. Mais
à qui la faute si la France, dans cet immense conflit, s'obstinait à
ne voir que l'ambition de Napoléon aux prises avec l'Europe, et ne
voulait pas être plus longtemps compromise pour un seul homme? Elle se
trompait sans doute, car après s'être laissé compromettre par lui, il
fallait soutenir la gageure avec lui, sauf à s'en défaire ensuite,
comme le disait Sieyès. Mais en ce monde, les fautes des uns
engendrent les fautes des autres, et on périt par celles qu'on a
commises, et par celles qu'on a provoquées.
[En marge: Impatience de la Chambre des représentants d'obtenir une
réponse.]
[En marge: Des porteurs de nouvelles viennent à l'Élysée faire savoir
qu'il est urgent de se décider.]
[En marge: M. Regnaud envoyé à l'assemblée pour lui faire prendre
patience.]
Pendant que le temps se perdait en dissertations inévitables, et qu'on
remplissait, comme il arrive toujours, l'intervalle des événements par
des paroles inutiles, l'assemblée impatiente d'avoir une réponse à son
message, agitée par l'orgueil de se faire obéir, par la crainte d'être
violentée, se répandait en discours vains et provoquants. Elle avait
songé à donner à l'heure même un chef à la garde nationale de Paris,
prétention entièrement contraire aux lois, car l'Empereur avait seul
le droit de nommer un tel officier, et à cette époque c'était le
général Durosnel qui commandait en second la garde nationale de Paris,
Napoléon étant lui-même le commandant en premier. Pourtant cette
proposition n'eut pas de succès. S'emparer tout de suite du pouvoir
exécutif, quand le monarque dépositaire légal de ce pouvoir se
trouvait à l'Élysée, vaincu il est vrai, mais quoique vaincu le plus
imposant des hommes, était chose difficile. D'ailleurs, la
considération du général Durosnel, le peu de penchant à nommer M. de
Lafayette, candidat le plus indiqué, mais ne convenant ni aux
révolutionnaires, ni aux bonapartistes, ni même à beaucoup de modérés,
empêchèrent que la proposition ne fût adoptée. On se contenta de
demander au titulaire actuel de veiller à la sûreté de l'assemblée.
Pendant ce temps, les représentants toujours pressés d'obtenir une
réponse, avaient menacé d'envoyer aux ministres, non plus une
invitation, mais un ordre, et plusieurs amis de la dynastie impériale
étaient venus dire à l'Élysée qu'on prononcerait la déchéance de
Napoléon, si l'invitation aux ministres n'était suivie d'un acte
immédiat de déférence. M. Regnaud, M. de Bassano, pressèrent
l'Empereur de prendre un parti, et il parut céder à leur conseil
d'obtempérer dans une certaine mesure aux désirs de la Chambre des
représentants. Pourtant avant d'envoyer les ministres à la barre de
cette Chambre, il fallait arrêter ce qu'ils diraient, et on ne s'en
était pas occupé jusqu'ici, n'ayant discuté que la possibilité ou
l'impossibilité d'une dissolution. Il fallait quelques instants, et
l'impatience des représentants paraissant arrivée au comble, d'après
le dire des porteurs de nouvelles qui se succédaient à l'Élysée,
Napoléon avec dégoût, presque avec mépris, sans aucune espérance d'un
résultat sérieux, consentit à ce que M. Regnaud courût à l'assemblée
pour la disposer à prendre patience, en lui annonçant sous peu de
minutes un message impérial.
L'assemblée écouta M. Regnaud avec cette curiosité ardente et puérile
des temps de révolution, fut satisfaite d'apprendre que sa récente
résolution n'était pas envisagée comme un attentat, et que le temps
perdu l'était à préparer non pas la résistance, mais la déférence à
ses volontés. Elle se calma quelque peu, en montrant néanmoins par son
agitation que sa patience ne serait pas longue. Les affidés de M.
Fouché, devenus les auxiliaires de M. Regnaud, sans que ce dernier se
doutât de l'intrigue à laquelle il servait d'instrument, lui dirent
que le chemin parcouru par les esprits était immense, qu'il n'y avait
plus une seule divergence, qu'on voulait purement et simplement
l'abdication, qu'on laisserait à Napoléon l'honneur de déposer le
sceptre, mais qu'on le lui arracherait s'il ne le déposait pas tout de
suite. M. Regnaud essaya en vain de les apaiser, car toujours dévoué à
l'Empire, il n'abandonnait le père que pour sauver le fils, et avait
horreur de la déchéance qui emportait à la fois le père et le fils,
c'est-à-dire la dynastie elle-même. On lui promit toutefois
d'attendre, mais à la condition de l'abdication certaine et
prochaine, car la fable de M. Fouché, consistant à prétendre qu'il
avait eu des communications secrètes avec Vienne, qu'il avait acquis
ainsi la certitude de l'adhésion des puissances à la régence de
Marie-Louise, cette fable était répandue sur tous les bancs de
l'assemblée, connue des représentants les moins informés, et
considérée par eux comme une vérité authentique.
[En marge: Message aux deux Chambres porté par les ministres, et
notamment par le prince Lucien, nommé commissaire du gouvernement.]