interlocuteurs; il en disait plus à ses intimes, un peu moins à ceux
qui n'étaient pas dans sa confidence accoutumée, mais à tous il
montrait un grand effroi de ce que Napoléon était capable de faire à
son retour à Paris.--Il va revenir comme un furieux, disait-il; il va
vous proposer des mesures extraordinaires, vous demander de mettre
dans ses mains toutes les ressources de la nation, pour en faire un
usage désespéré. Il songeait l'année dernière à détruire Paris; vous
pouvez deviner à quoi il sera disposé cette année, maintenant qu'il
est placé entre la mort et un étroit cachot; et, soyez-en sûrs, si
vous ne votez pas ce qu'il vous demandera, il dissoudra les Chambres,
pour rester en possession de tous les pouvoirs.--La menace de la
dissolution des Chambres était un moyen que M. Fouché avait employé
dès les premiers jours de leur réunion, et il avait déjà pu en
éprouver la puissance. Ces représentants, en effet, revêtus de leur
mandat depuis vingt jours à peine, se sentant devenir les maîtres du
pays à mesure que l'influence de Napoléon s'affaissait, frémissaient à
l'idée de se voir éconduits, renvoyés chez eux, pour laisser la France
aux mains d'un forcené, comme disait M. Fouché, qui l'année dernière
était prêt à faire sauter la poudrière de Grenelle, et qui
certainement n'oserait pas moins cette année. On était sûr en
présentant aux deux Chambres cette idée de la dissolution, de leur
faire perdre tout sang-froid, et effectivement, M. Fouché la leur
donnait comme définitivement arrêtée dans l'esprit de Napoléon. On
était disposé à l'en croire, car si quelqu'un était bien placé pour
connaître la pensée impériale c'était lui. Mais il ne suffisait pas
d'être averti d'une telle résolution, il fallait trouver le moyen de
s'en préserver, et ce n'était pas aisé, puisque l'Acte additionnel
accordait au monarque le pouvoir de dissoudre ou d'ajourner les
Chambres.
[En marge: Dédain de M. Fouché pour la question constitutionnelle.]
[En marge: Il suggère l'idée d'un décret tendant à empêcher leur
dissolution.]
À l'égard de l'Acte additionnel M. Fouché témoignait le plus parfait
dédain, et n'en paraissait nullement embarrassé. C'eût été, selon lui,
une singulière faiblesse que de se laisser arrêter par une
constitution sans valeur, dont Napoléon ne tenait aucun compte, et
qu'il n'aurait aucun scrupule de violer, quand ses intérêts le
commanderaient. Il n'y avait qu'une chose à faire, c'était de rendre
un décret, par lequel les Chambres déclareraient qu'elles
n'entendaient souffrir ni prorogation ni dissolution dans les
circonstances graves où se trouvait la France. À en croire M. Fouché,
ce n'était pas attenter à la couronne elle-même, bien que ce fût
restreindre une de ses prérogatives. C'était, en laissant le sceptre
impérial à Napoléon, l'arrêter, le contenir dans l'usage qu'il serait
tenté d'en faire. À ces raisonnements M. Fouché ajoutait beaucoup de
demi-confidences, tendant à insinuer qu'il avait eu des communications
secrètes avec les diverses cours européennes, particulièrement avec
celle de Vienne, que de parti pris il n'y en avait pas contre la
France, qu'il n'y en avait qu'à l'égard de Napoléon, et que, lui
écarté, on avait la certitude de sauver à la fois la liberté, le sol
et la dignité de la France. Il ne s'agissait donc pas de le détrôner,
mais seulement de l'empêcher de commettre des folies, s'il en était
tenté, car enfin on ne pouvait pas laisser le destin de la France à la
merci d'un furieux qui aimait mieux la perdre avec lui, que la sauver
en se sacrifiant lui-même.
[En marge: Moyens d'influence employés par M. Fouché sur M. de
Lafayette.]
Dans cette mesure, tout le monde adhéra aux vues de M. Fouché, et il
promit aux divers représentants qu'il eut occasion de voir, de les
tenir exactement informés des projets de Napoléon dès qu'il en aurait
connaissance. Parmi ces représentants il y en avait un surtout dont il
eut l'art de réveiller les ombrages, c'était M. de Lafayette. On a vu
quel avait été le rôle de cet illustre personnage pendant les Cent
jours. Soit par M. Benjamin Constant, soit par le prince Joseph, il
était parvenu à exercer une véritable influence, en leur donnant ou
refusant son approbation, selon qu'ils se prêtaient plus ou moins à ce
qu'il voulait, et il avait obtenu ainsi la convocation des Chambres, à
laquelle Napoléon répugnait profondément. M. de Lafayette avait tenu à
cette convocation plus qu'aux clauses les plus essentielles de l'Acte
additionnel, disant que lorsqu'on serait réuni dans une assemblée on
saurait bien contenir Napoléon, s'il voulait ressaisir son ancien
despotisme. C'était par conséquent de tous les hommes du temps celui
qu'on était le plus assuré d'exciter, en lui présentant la dissolution
des Chambres comme certaine, ou seulement comme possible. M. Fouché
lui fit dire que Napoléon avait perdu son armée, qu'il allait arriver
pour tâcher d'en refaire une autre, que son premier soin serait de se
débarrasser des Chambres, qu'on devait s'y attendre, se tenir sur ses
gardes, et être prêt à conserver malgré lui une influence salutaire
sur les destinées du pays. Il n'en fallait pas tant pour exalter au
plus haut point les défiances, le zèle, l'audace entreprenante de M.
de Lafayette.
[En marge: Manière dont M. Fouché s'empare de MM. Jay et Manuel.]
[En marge: Honorable caractère de ces deux hommes.]
Il y avait deux jeunes députés, fort honnêtes gens tous les deux, MM.
Jay et Manuel, bien au-dessous alors de la situation de M. de
Lafayette, mais le second appelé bientôt à jouer un rôle considérable,
dont M. Fouché avait complétement abusé la probité, et qu'il se
préparait à employer beaucoup dans les circonstances présentes. M.
Jay, homme de lettres, connu par des succès académiques, esprit doux,
fin, cultivé, caractère timide mais indépendant, sachant écrire mais
ne sachant point parler, capable cependant de trouver dans une
conjoncture importante quelques paroles convenables et courageuses,
avait été l'instituteur des fils de M. Fouché, et était devenu
représentant de Bordeaux. M. Manuel, avocat au barreau d'Aix, ignorant
l'art d'écrire, mais possédant à un haut degré celui de parler, doué
d'une grande présence d'esprit, d'un courage à toute épreuve, et d'un
patriotisme sincère, était entré en relations avec M. Fouché lorsque
ce dernier subissait en Provence une sorte d'exil, et il était devenu
représentant de l'arrondissement d'Aix. Tous les deux demeurés
jusqu'alors en dehors de la politique, ils avaient pris confiance en
M. Fouché qui avait eu soin de se présenter à eux sous ses meilleurs
aspects. Avec l'un et l'autre il s'était montré étranger à tous les
partis, indifférent aux Bonaparte comme aux Bourbons, complétement
détaché des personnes à force d'être attaché aux choses, ne cherchant
pas à renverser Napoléon, mais prêt à en faire le sacrifice à la
France, si pour la sauver il fallait se séparer de lui. On ne pouvait
se donner de meilleures apparences, car tout ce qu'il y avait de
jeune, d'honnête, de patriote parmi les hommes politiques, pensait
ainsi, et il n'avait pas été difficile à M. Fouché de s'emparer de
deux jeunes représentants n'ayant de liens avec aucun parti, et ne
prenant souci que des intérêts du pays. Il leur dit à eux ce qu'il
avait fait dire à M. de Lafayette, que Napoléon allait arriver dans
quelques heures, qu'il fallait le seconder, mais ne pas se laisser
arracher par lui la juste part qu'on avait au gouvernement, en un mot
ne pas se laisser dissoudre. Dans cette voie on était sûr de trouver
non pas seulement les hommes que nous venons de désigner, mais les
deux Chambres tout entières.
[En marge: Agitation des représentants le 21 juin au matin.]
[En marge: Idées répandues chez eux par l'influence de M. Fouché.]
Le 21 au matin la plupart des représentants, bien que la séance ne
s'ouvrît qu'à midi, étaient accourus au palais de l'assemblée, et avec
l'animation d'esprit que les circonstances provoquaient, se
demandaient des détails sur le désastre du 18, s'en affligeaient de
bonne foi, cherchaient le remède, l'imaginaient chacun à leur manière,
et exprimaient tous la pensée que la France ne devait pas être plus
longtemps sacrifiée à un homme, et qu'il fallait la sauver sans lui,
si on ne pouvait la sauver avec lui. Chez des esprits ainsi disposés,
le bruit que Napoléon revenait avec la résolution d'éloigner les
Chambres, afin de soutenir un duel à mort contre l'Europe, sans
s'inquiéter des hasards auxquels il exposerait la France, devait
provoquer une sorte de révolte. Tout raisonnement, même juste,
consistant à dire que Napoléon pouvait seul diriger encore la
résistance contre l'étranger, était condamné à rencontrer peu de
faveur. Il y avait beaucoup de bons et sages représentants qui, le 20
mars, avaient regretté de voir le sort de la France remis de nouveau
dans les mains de Napoléon, mais qui, le 20 mars accompli, s'étaient
franchement rattachés à lui, qui en cet instant même étaient portés à
croire que lui seul pouvait combattre avec succès l'Europe armée, qui
redoutaient singulièrement le retour des Bourbons entourés de
l'émigration triomphante, mais qui n'osaient rien répondre quand on
leur disait que Napoléon allait arriver comme un frénétique, résolu à
risquer l'existence du pays dans une lutte désespérée, tandis que s'il
abdiquait, l'ennemi satisfait s'arrêterait, et nous laisserait le
choix de notre gouvernement. Ils se taisaient embarrassés quand on
leur tenait ce langage, et les promoteurs de l'idée du moment,
soutenant qu'il fallait sacrifier Napoléon à la France, s'appuyant sur
les assertions de M. Fouché, sur de prétendues communications avec
Vienne, ou ne trouvaient point de contradicteurs, ou ne trouvaient que
des contradicteurs intimidés et silencieux. C'était donc une pensée
qui révoltait tout le monde, et sur laquelle personne n'entendait de
composition, que celle de se laisser proroger ou dissoudre, et de ne
pouvoir plus veiller dès lors sur ce que Napoléon allait faire, dès
qu'il serait revenu à Paris. Telle était l'agitation le 21 au matin,
agitation à la fois naturelle et fomentée par les bruits que M. Fouché
avait perfidement répandus.
Son travail s'était étendu plus loin encore, et il avait amené à ses
vues certains membres du gouvernement. Il n'avait pas essayé d'agir
sur Carnot, qui, avec Sieyès, pensait qu'il fallait défendre la cause
de la Révolution et de la France par Napoléon seul, et qu'il
considérait comme un maniaque dont il n'y avait point à s'occuper;
mais il avait agi sur M. de Caulaincourt, toujours morose, en le
confirmant dans l'idée que tout était perdu, et qu'il n'y avait plus
qu'à préserver la personne de Napoléon d'un traitement ou cruel ou
ignominieux. Il en avait dit autant à Cambacérès qui n'en avait jamais
douté, au maréchal Davout qui commençait à le craindre; il traitait
d'aveugles ceux qui semblaient penser autrement, et s'était enfin tout
à fait emparé de M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, homme d'esprit et
de talent, dévoué à l'Empereur, mais extrêmement impressionnable, et
qu'il avait gagné en lui disant que par son éloquence il devait mener
la Chambre, et en lui en ménageant les moyens. À tous il avait répété
que la situation était désespérée, que l'unique ressource imaginable
était l'abdication de Napoléon, qu'à cette condition on arrêterait
l'Europe, que peut-être même on obtiendrait la régence de
Marie-Louise, et il semblait s'en faire fort, en s'appuyant sur des
communications mystérieuses dont il ne parlait pas clairement, mais
qu'il laissait soupçonner suffisamment pour qu'on y crût, et qu'on y
attachât une grande importance.
[En marge: Arrivée de Napoléon le 21 au matin.]
[En marge: Son premier entretien avec M. de Caulaincourt.]
Tel avait été le fruit des efforts de M. Fouché pendant les
vingt-quatre heures écoulées depuis la fatale nouvelle, lorsque
Napoléon entra le 21 au matin dans les cours de l'Élysée. En mettant
le pied sur les marches du palais, le premier personnage qu'il
rencontra fut M. de Caulaincourt, dont il prit et serra fortement la
main. Drouot descendant de voiture après lui, et ne pouvant s'empêcher
de dire à l'une des personnes présentes que tout était perdu, _Excepté
l'honneur!_ reprit vivement Napoléon.--C'était la seule parole qu'il
eût proférée depuis Laon. Le teint plus pâle que de coutume, le visage
ferme, les yeux secs, mais la poitrine oppressée, il s'appuya sur le
bras de M. de Caulaincourt, et demanda un bain et un bouillon, car il
expirait de fatigue, ayant presque toujours été à cheval depuis six
jours. Après s'être jeté sur un lit, il dit à M. de Caulaincourt que
la victoire du 16 en présageait une décisive pour le 18, que le gain
de cette seconde bataille paraissait assuré, lorsque deux causes
principales l'avaient convertie en désastre, l'absence de Grouchy et
la précipitation de Ney, ce dernier plus que jamais héroïque, mais
tombé dans un état fébrile qui troublait ses facultés; que du reste il
ne s'agissait pas de rechercher les fautes des uns ou des autres, et
qu'il fallait songer uniquement à les réparer. Alors il demanda à M.
de Caulaincourt ce qu'il y avait à espérer des Chambres, de ceux qui
les conduisaient, et en général des principaux personnages de l'État.
M. de Caulaincourt, dont le défaut était plutôt d'exagérer la vérité
que de la taire, ne lui dissimula pas que les Chambres trompées,
étaient portées à chercher le salut public dans son éloignement du
trône, et qu'il trouverait de bien mauvaises dispositions chez tout le
monde.--Je le prévoyais, répondit Napoléon. J'étais sûr qu'on se
diviserait, et qu'on perdrait ainsi les dernières chances qui nous
restent. Notre désastre est grand sans doute, mais unis nous pourrions
le réparer; désunis nous serons sous peu la proie de l'étranger.
Aujourd'hui on croit qu'il ne s'agit que de m'écarter. Mais moi
écarté, on se débarrassera de tous les hommes de la Révolution, et on
vous rendra les Bourbons avec l'émigration triomphante. Les Bourbons,
soit!... mais il faut qu'on sache ce qu'on fait.--Napoléon ne parut ni
surpris ni affecté, tant il s'attendait à ce qu'il venait d'apprendre.
Il ordonna qu'on réunît sur-le-champ les ministres et les principaux
membres du gouvernement, et puis s'endormit profondément, car il
succombait à la fatigue, et son âme préparée à tout n'était plus
susceptible de ces ébranlements qui empêchent le sommeil.
[En marge: Exagération de nos désastres due aux récits des officiers
qui accompagnaient Napoléon.]
On vit bientôt arriver successivement tous ceux qui avaient la
curiosité et le droit de s'introduire à l'Élysée. Leur premier soin
fut de s'informer du détail des derniers événements militaires auprès
des officiers composant le cortége de Napoléon. L'aspect seul de ces
officiers était déjà le plus frappant des témoignages. Leurs habits
qu'ils n'avaient pas eu le temps de changer, déchirés par les balles,
ou souillés par le sang et la poussière du champ de bataille, leur
visage enflammé, leurs yeux rougis par les larmes, disaient assez ce
qu'ils avaient vu et souffert. Leur douleur, selon l'usage des âmes
oppressées, s'exhala bientôt en fâcheux récits, en exagérations même,
si les exagérations avaient été possibles dans une pareille
conjoncture. Ils ne pouvaient sans doute en dire trop, ni sur la
funeste bataille, ni sur la grandeur des pertes; mais après les avoir
entendus, on dut croire qu'il n'y avait plus d'armée, qu'on ne
pourrait pas réunir mille hommes quelque part, tandis qu'il y avait
moyen, comme on s'en convaincra tout à l'heure, de former encore une
armée égale en nombre, supérieure en qualité à celle de 1814.
L'assertion qu'il ne restait plus qu'à capituler avec l'ennemi
victorieux, déjà fort répandue, se propagea bien davantage après ces
tristes récits, et elle vola de bouche en bouche jusqu'à l'assemblée
des représentants, qui n'était que trop disposée à y croire. Il n'y
avait pas là de quoi calmer les esprits, ranimer les coeurs, rallier
les volontés. Hélas! quand la Providence prépare de grands événements,
elle semble ne négliger aucune des circonstances accessoires qui
peuvent contribuer à les produire!
[En marge: Réunion du conseil des ministres.]
[En marge: Langage de Napoléon à ce conseil.]
Napoléon, après un court sommeil, s'était plongé dans un bain. On lui
annonça que les ministres réunis en conseil l'attendaient. C'est le
maréchal Davout qui vint le chercher. Napoléon ne l'avait pas vu
encore. À l'aspect du maréchal, il laissa tomber ses bras dans l'eau
en s'écriant: Quel désastre!--Le maréchal, dont le rude caractère
cédait difficilement à l'émotion commune, était d'avis de résister à
l'orage, et supplia Napoléon de ne pas tarder à le suivre. Napoléon
qui avait déjà tout prévu, tout accepté, et qui n'espérait presque
aucun résultat du conseil qu'on allait tenir, dit au maréchal qu'on
pouvait commencer la délibération sans lui, et qu'il se rendrait au
conseil des ministres dans quelques instants. Il se fit attendre,
arriva enfin sur les nouvelles instances du maréchal, fut reçu avec
respect, et écouté avec une avide curiosité, lorsqu'en termes brefs
mais expressifs, il exposa ce qui s'était passé, et retraça les
grandes espérances de victoire auxquelles avait si promptement succédé
la désolante réalité d'une affreuse défaite. Après ce récit, il dit à
ses ministres qu'il restait des ressources, qu'il se faisait fort de
les trouver et de les employer, que pour un militaire qui savait son
métier, il y avait encore beaucoup à faire, qu'il n'était ni
découragé, ni abattu, mais qu'il lui fallait des adhésions, non des
résistances de la part des Chambres; que là était le point essentiel;
qu'avec de l'union on se sauverait très-probablement, mais
certainement pas sans union. Il fit donc résider toute la question
dans la conduite à suivre envers les Chambres, afin d'en obtenir cette
union indispensable de laquelle dépendait le salut de l'État. Cette
manière d'envisager la situation était celle de tous les assistants,
et elle ne rencontra pas un seul contradicteur. Napoléon laissa la
parole à qui voudrait la prendre. Personne n'en était bien pressé,
excepté les hommes dévoués, qui s'occupaient de la chose plus que
d'eux-mêmes. À ce titre, M. de Caulaincourt aurait dû parler le
premier, mais le désespoir avait envahi son âme, et il était tombé
dans un état passif dont il ne sortit plus guère pendant ces
douloureuses circonstances.
[En marge: Carnot est d'avis de demander la dictature.]
L'excellent Carnot, ému jusqu'aux larmes, s'imaginant que tout le
monde sentait comme lui, soutint qu'il fallait, ainsi qu'on l'avait
fait en 1793, créer une dictature révolutionnaire, et la confier non
pas à un comité, mais à Napoléon, devenu à ses yeux la Révolution
personnifiée. Dans son zèle pour la chose publique, dans sa confiance
en Napoléon qu'il croyait partagée, il supposa que les Chambres
penseraient, agiraient, opineraient comme lui, et il fut d'avis
d'aller leur demander la dictature pour l'Empereur.
[En marge: Le maréchal Davout n'attend rien des Chambres, et veut
qu'on les écarte par la prorogation ou la dissolution.]
Tel ne fut point l'avis du maréchal Davout. N'aimant pas les
assemblées qu'il ne connaissait que par la Convention et les
Cinq-Cents, il dit qu'on serait contrarié, paralysé par les Chambres,
qu'il fallait se hâter de s'en délivrer par la prorogation ou la
dissolution, qu'on en avait le droit en vertu de l'Acte additionnel,
et qu'il fallait savoir user de ce droit afin de réunir les moyens de
combattre et de vaincre l'étranger. Le prince Lucien (car les princes
assistaient à ce conseil) appuya fort l'opinion du maréchal Davout. Il
était, comme on l'a vu, revenu auprès de son frère depuis le 20 mars,
et semblait vouloir le dédommager par son zèle présent de son
opposition passée. L'indocilité dont il avait fait preuve jadis le
servait aujourd'hui, et n'avoir pas porté de couronne était un titre
dont on lui tenait grand compte. Plein des souvenirs du 18 brumaire,
et enclin à se passer des Chambres, il opina comme le maréchal Davout,
mais ne rencontra guère d'appui. La majorité, toujours disposée dans
les réunions d'hommes, nombreuses ou non, aux moyens termes, la
majorité tout en admettant la nécessité d'une sorte de dictature,
parut croire qu'il fallait la demander aux Chambres qui
l'accorderaient probablement, et qu'en tout cas c'était une chose à
essayer.
[En marge: L'amiral Decrès désespère de tout.]
[En marge: Langage hypocrite de M. Fouché, conseillant les ménagements
envers les Chambres.]
L'amiral Decrès, pessimiste pénétrant, dit que c'étaient là de pures
illusions, que les Chambres auraient subi Napoléon vainqueur, qu'elles
se révolteraient contre Napoléon vaincu, qu'on n'aurait rien en le
demandant, et qu'il serait bien dangereux de prendre quelque chose
sans le demander. Il était évident que ce ministre désespérait de la
situation en proportion même de sa grande sagacité. M. Fouché, qui
n'avait pas proféré une parole, et dont le silence finissait par être
accusateur, dit quelques mots, uniquement pour avoir dit quelque
chose, témoigna des malheurs de Napoléon une affliction qu'il ne
ressentait point, et pour les Chambres une confiance qu'il n'éprouvait
pas, et qu'il eût été bien fâché d'éprouver. Voulant mettre une sorte
d'accord entre son rôle secret et son rôle public, il ajouta qu'il
fallait se garder de heurter les Chambres, et surtout de laisser voir
l'intention de se passer d'elles, qu'on les révolterait en agissant de
la sorte, et qu'au contraire, en s'y prenant bien, on en obtiendrait
peut-être les ressources nécessaires pour sauver la dynastie et le
pays.
[En marge: M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély insinue que l'abdication
est le seul moyen de salut.]
[En marge: Vive réplique de Napoléon.]