[En marge: Raisons pour et contre.]

La question était des plus difficiles à résoudre. Lorsqu'il était

revenu d'Égypte il était apparu avec le prestige de la gloire opposé à

la déconsidération du Directoire, et il n'avait eu qu'à se montrer

pour triompher. Lorsqu'il était brusquement revenu de Russie, on

n'avait pas cessé de le croire invincible, si bien qu'on cherchait

dans les éléments seuls l'explication d'un malheur regardé comme

passager; de plus on ne concevait pas encore l'idée d'un autre

gouvernement que le sien, et il avait ainsi obtenu du patriotisme de

la France les moyens de faire une seconde campagne. Aujourd'hui tout

était bien changé. On s'était habitué à le voir vaincu; on croyait

toujours à son génie, mais on ne croyait plus à sa fortune; on

imputait à son despotisme, à son ambition, les malheurs de la France,

et on attribuait surtout la nouvelle crise où elle était tombée à son

funeste retour de l'île d'Elbe. Les Bourbons ayant eux-mêmes préparé

ce retour par leurs fautes, on avait subi Napoléon des mains de

l'armée, dans l'espérance qu'il pourrait vaincre encore, mais puisque

la seule utilité qu'on attendait de lui, celle de vaincre,

disparaissait avec ses autres prestiges, conserverait-il quelque

ascendant sur des Chambres déjà froides la veille de sa défaite, et

probablement plus que froides le lendemain? Ne les verrait-on pas

bafouer le héros malheureux, comme le font si souvent les hommes? Et

ne valait-il pas mieux rester à la tête d'une armée qui persistait à

l'idolâtrer, et qui n'imputait ses revers qu'à la trahison? Du milieu

de cette armée, toujours redoutable quoique vaincue, ne serait-il pas

plus imposant, que seul à la barre d'une assemblée impitoyable pour le

despote sans soldats et sans épée?

[En marge: Motifs gui décident Napoléon à se rendre à Paris.]

Napoléon avait le sentiment secret qu'il était plus sage de rester à

Laon pour y recueillir les débris de son armée, que d'aller se mettre

à Paris dans les mains d'une assemblée hostile, et il inclinait

fortement vers cette résolution. Mais les avis furent partagés, et

généralement contraires parmi ceux qui l'entouraient. Les uns étaient

préoccupés de ce qu'avaient dit souvent ses ennemis, qu'il ne savait

jamais que délaisser son armée en détresse, et ils craignaient dans

les circonstances présentes le renouvellement de semblables propos.

D'autres faisaient valoir un plus grand intérêt, celui d'aller à Paris

remonter les coeurs, contenir les partis, imposer silence aux

dissidences, et réunir tous les bons citoyens dans l'unique pensée de

résister à l'étranger. Ceux que cette grave considération touchait

particulièrement, habitués à subir l'ascendant de leur maître, ne

s'apercevant pas que cet ascendant tout entier encore pour eux, était

aux trois quarts détruit pour les autres, voulaient l'opposer à la

mauvaise volonté des partis, dans la croyance chimérique qu'il serait

aussi efficace qu'autrefois. Il est certain que dans un moment

pareil, au milieu de toutes les agitations qu'il fallait prévoir, une

volonté puissante était infiniment désirable à Paris. Mais cette

volonté ne serait-elle pas plus imposante de loin que de près, et du

sein d'une armée toujours fanatique de son chef, que du milieu du

palais désert de l'Élysée? Supposez qu'une assemblée emportée voulût

par des décrets attenter à la prérogative impériale, elle ne pourrait

rien contre Napoléon entouré de ses soldats, tandis que lorsqu'il

serait à Paris, seul, sans autre escorte que sa défaite, elle pourrait

bien le violenter, le dépouiller de son sceptre? Quant à lui il

entrevit cet avenir humiliant, sans l'avouer à ceux qui prenaient part

à cette délibération. Presque tous ne virent que la nécessité d'une

main puissante au centre du gouvernement pour y contenir les mauvais

vouloirs, et croyant à la puissance de cette main dont tous les jours

ils sentaient encore la force, ils conjurèrent Napoléon de se rendre

sur-le-champ à Paris. Cependant il persistait dans une espèce de

résistance silencieuse, lorsque deux raisons le décidèrent en sens

contraire de son penchant secret. D'une part il reçut une lettre de M.

le comte Lanjuinais, président de la Chambre des représentants,

écrite, il est vrai, après Ligny et avant Waterloo, mais empreinte de

sentiments si affectueux qu'il y avait lieu de bien augurer des

dispositions de l'assemblée. D'autre part en regardant ce qu'on avait

autour de soi, à Laon, on ne devait guère être tenté de s'y arrêter.

Si Napoléon avait eu sous la main cinquante ou soixante mille hommes

pour opérer entre Paris et la frontière, rien ne l'aurait décidé à

les abandonner, car avec son art de manoeuvrer il aurait pu encore

ralentir les généraux vainqueurs, donner le temps aux esprits de se

remettre, aux gardes nationales mobilisées d'accourir, et contenir par

sa fière attitude ses ennemis du dedans et du dehors. Mais on avait

rencontré tout au plus trois mille fuyards entre Philippeville et

Laon, portés sur les ailes de la déroute, et il fallait bien huit ou

dix jours pour réunir vingt mille hommes ayant figure de troupes

organisées.--Ah! lui disait-on, si Grouchy était un vrai général, si

on avait quelque raison d'espérer qu'il eût sauvé les trente-cinq

mille hommes placés sous son commandement, on aurait bientôt rallié

derrière cet appui vingt-cinq mille autres soldats toujours dévoués à

l'Empire, et avec soixante mille combattants résolus on pourrait

encore se jeter sur l'ennemi en faute, gagner sur lui une bataille,

arrêter sa marche, et relever la fortune chancelante de la France.

Mais Grouchy devait être actuellement prisonnier des Prussiens et des

Anglais; il n'y avait donc pas un seul corps entier. Napoléon serait à

Laon occupé à attendre pendant dix ou douze jours qu'on eût rassemblé

quinze ou vingt mille hommes. Il emploierait son temps à ramasser les

hommes un à un, à les rallier au drapeau. Il valait certes bien mieux

que ce temps fût employé à rallier les pouvoirs publics en se rendant

pour quelques jours à Paris, sauf à revenir tout de suite après se

replacer à la tête de l'armée que le major général aurait réunie et

réorganisée.--Ces raisons étaient spécieuses, elles déterminèrent

Napoléon, car il ne pouvait se résigner à passer son temps à Laon à

courir après des fuyards, tandis qu'à Paris il pourrait s'appliquer à

contenir les partis, à ranimer l'administration, à créer de nouvelles

ressources. S'il avait su Grouchy sain et sauf, il serait resté. Ayant

toute raison de le croire perdu, il aima mieux se rendre à Paris.

Ainsi, on peut dire que Grouchy le perdit deux fois: en agissant mal

une première fois, et en faisant craindre la seconde qu'il n'eût mal

agi, ce qui n'était pas, car en ce moment il parvenait à sauver

miraculeusement son corps d'armée.

[En marge: Napoléon charge le maréchal Soult du commandement de

l'armée, et part pour Paris.]

Son parti pris, Napoléon donna l'ordre de lever la garde nationale en

masse dans les contrées environnantes pour recueillir les fuyards et

les ramener à Laon. Il laissa le commandement de l'armée au major

général, maréchal Soult, et emmena avec lui son frère Jérôme qui était

blessé au bras et à la main. Il recommanda au maréchal de reformer et

de réorganiser les troupes le plus tôt possible, et lui annonça

qu'après avoir pourvu aux affaires les plus urgentes, il reviendrait

prendre le commandement. Il monta ensuite en voiture dans la journée

du 20 afin de se rendre à Paris.

[En marge: Première impression produite à Paris par le désastre de

Waterloo.]

[En marge: La pensée qui s'empare de tous les esprits, c'est que

Napoléon, ne sachant plus vaincre, est pour la France un danger sans

compensation.]

Pendant que Napoléon s'arrêtait à cette grave détermination, Paris,

surpris par la nouvelle du désastre de Waterloo, tombait d'abord dans

la stupeur, et de la stupeur passait bien vite à la plus extrême

agitation. Les nouvelles reçues coup sur coup d'un succès décisif dans

la Vendée, d'un succès rassurant vers les Alpes, d'un succès éclatant

à Ligny, avaient inspiré une sorte de confiance, et on se figurait

que, la fortune et la modération aidant, on parviendrait à conclure

une paix honorable. Ces nouvelles satisfaisantes avaient occupé les

esprits jusqu'au 18. Le 19 aucun bruit ne circula. Le 20 on apprit que

les ministres avaient été brusquement appelés chez le prince Joseph,

et les plus désolantes rumeurs se répandirent dans la capitale.

Bientôt on sut que Joseph avait annoncé un grand désastre aux membres

du gouvernement, et leur avait recommandé d'attendre avec calme les

ordres que Napoléon allait leur adresser. Le calme était plus facile à

conseiller qu'à conserver. L'émotion fut des plus vives, et l'opinion

que Waterloo allait être le signal d'une nouvelle révolution envahit

toutes les têtes. En effet, l'idée qui depuis le retour de l'île

d'Elbe régnait chez tous les esprits, c'est que si Napoléon par la

haine qu'il inspirait à l'Europe était pour la France un danger, il

était aussi une sûreté par la puissance de son épée. Cette épée venant

de se briser à Waterloo, on en concluait universellement qu'il n'était

plus qu'un danger sans compensation, et qu'il devait descendre encore

une fois du trône pour faire cesser ce danger. Les vulgaires

adorateurs du succès disaient tout simplement qu'il était venu jouer

une dernière partie, qu'il l'avait perdue, et qu'il n'avait qu'à céder

la place à d'autres. Les gens qui prenaient leurs raisons à une source

plus élevée, disaient qu'après avoir compromis la France avec l'Europe

par son premier règne, il aurait bien fait de ne pas revenir; que,

revenu par une tentative des plus téméraires, il n'aurait eu qu'une

manière d'excuser cette tentative, c'eût été une bonne politique et

la victoire; que, puisque la victoire lui faisait défaut, il devait,

en se sacrifiant lui-même, mettre fin à des périls dont il était la

cause sans pouvoir en être le remède.

[En marge: Chaque parti exprime cette pensée à sa manière.]

[En marge: Langage des royalistes.]

[En marge: Langage des bonapartistes modérés.]

Cette opinion devint en un instant générale, et chacun l'exprimait à

sa manière. Les royalistes en proie à une joie folle, proclamaient

hautement que la déchéance immédiate de Napoléon était un sacrifice dû

au salut de la France, et qui, dans tous les cas, ne serait envers lui

qu'une juste punition de ses attentats. Les révolutionnaires honnêtes,

les jeunes libéraux, qui, sans désirer Napoléon, l'avaient accepté des

mains de l'armée comme le seul homme capable de défendre la Révolution

et la France, en voyant qu'ils avaient trop présumé sinon de son génie

au moins de sa fortune, étaient confus, désolés, et n'hésitaient pas à

dire qu'il fallait songer exclusivement à la France, et la sauver sans

lui si on ne pouvait la sauver avec lui. Les hommes attachés à la

dynastie des Bonaparte par affection ou par intérêt, les

révolutionnaires tout à fait compromis, étaient les seuls qui osassent

soutenir qu'il fallait s'attacher résolûment à Napoléon, et

s'ensevelir avec lui sous les ruines de l'Empire.

[En marge: Langage des hommes éclairés.]

Cependant quelques esprits fermes, fort rares il est vrai, soutenaient

cette opinion par de meilleures raisons. Ils disaient que la faute de

rappeler ou de laisser revenir Napoléon une fois commise, l'unique

manière de la réparer c'était de persévérer, et de s'unir fortement à

lui; qu'il restait des ressources pour continuer la guerre, que, mises

dans ses mains, ces ressources pourraient être efficaces; qu'avec lui

pour chef le succès de la résistance à l'ennemi était possible, mais

avec tout autre impossible; que l'espérance de traiter avec l'Europe

en lui sacrifiant Napoléon était non-seulement peu honorable, mais

chimérique; que l'Europe en voulait à Napoléon sans doute, mais à la

France tout autant; qu'elle ferait les plus belles promesses du monde,

et qu'ensuite lorsqu'on aurait eu la faiblesse de les écouter, Dieu

seul savait ce que deviendraient le pays, son sol, sa liberté!

[En marge: Façon de penser de Sieyès et de Carnot.]

[En marge: L'un et l'autre sont d'avis qu'il faut chercher à sauver la

France par Napoléon.]

Deux hommes éminents partageaient cet avis, Carnot et Sieyès: Carnot,

parce qu'en vivant trois mois auprès de Napoléon, en le voyant simple,

ouvert, prêt à reconnaître ses fautes quand on ne les lui reprochait

pas, et voué tout entier à la défense du pays, il avait fini par

s'attacher à lui; Sieyès, parce que tout en n'aimant point Napoléon,

pas plus aujourd'hui qu'autrefois, il jugeait la situation avec sa

supériorité d'esprit accoutumée, et pensait qu'il fallait ou résister

avec Napoléon, ou se rendre immédiatement aux Bourbons. Or comme cette

dernière solution était pour lui inadmissible, il n'hésitait pas, et

était d'avis de s'unir à Napoléon, franchement, énergiquement, en

mettant dans ses mains toutes les forces du pays. Il le dit en termes

très-vifs à M. Lanjuinais, qu'il trouva fort ébranlé par la nouvelle

de Waterloo. M. Lanjuinais était en effet de ceux qui n'avaient été

ramenés à Napoléon que par la raison d'utilité publique, et qui, cette

raison disparaissant, n'avaient plus rien qui les rattachât à

lui.--Pensez bien, lui dit Sieyès, à ce que vous allez faire, car vous

n'avez que cet homme pour vous sauver. Ce n'est pas un tribun qu'il

vous faut, mais un général. Lui seul tient l'armée, et peut la

commander. Brisez-le après vous en être servi, ce n'est pas moi qui le

plaindrai. Mais sachez vous en servir auparavant, mettez dans ses

mains toutes les forces de la nation, et vous échapperez peut-être au

péril qui vous menace. Autrement vous perdrez infailliblement la

Révolution, et peut-être la France elle-même.--

Dans une certaine mesure Sieyès avait raison. Si on voulait faire

triompher la liberté par les mains des nouveaux libéraux et des

anciens révolutionnaires (de ceux, bien entendu, qu'aucun excès ne

souillait), tous sincèrement attachés à cette noble cause, et méritant

bien qu'elle triomphât par leurs mains, si on voulait garantir la

France de l'humiliation de subir un gouvernement imposé par

l'étranger, si on voulait préserver son sol, sa grandeur des violences

d'un ennemi victorieux, il n'y avait qu'une ressource, c'était l'union

entre soi d'abord, et avec Napoléon ensuite. Lui seul en effet pouvait

obtenir de l'armée et de la partie énergique de la nation les derniers

efforts du patriotisme, lui seul enfin était capable de rendre ces

efforts efficaces. Croire qu'avec une assemblée constituée

révolutionnairement, on renouvellerait les prodiges d'énergie de la

Convention nationale, était un rêve de maniaques incorrigibles, comme

il y en a dans tous les temps, et comme il y en avait beaucoup alors

dans le parti révolutionnaire.

[En marge: N'y avait-il pas d'autre manière de la sauver?]

[En marge: Difficultés du rôle de celui qui se chargerait de la

sauver.]

Mais il faut le reconnaître, indépendamment de cette solution qui

consistait à sauver la liberté et l'inviolabilité du sol par la main

de Napoléon, il y en avait une autre. La liberté n'était pas

nécessairement perdue avec les Bourbons, loin de là, car elle était de

force à triompher d'eux, comme elle venait de triompher de Napoléon

lui-même en lui arrachant l'_Acte additionnel_, et quant à l'intégrité

du sol de la France, il y avait tant de doute sur le succès d'une

lutte désespérée contre les armées ennemies, qu'accepter franchement

les Bourbons en traitant avec eux, en faisant des conditions, soit à

eux soit à l'Europe qui les soutenait, était la solution non-seulement

la plus probable, mais la moins dangereuse, si on savait y amener les

choses habilement et honnêtement. Un bon citoyen pouvait bien se

proposer ce but, pourvu toutefois qu'il ne songeât point à lui, mais

au pays; qu'il fît des conditions pour la liberté, pour le sol, non

pour son ambition personnelle; qu'en un mot ce fût de sa part une

patriotique entreprise, et non une intrigue basse et intéressée. Mais

tout en étant prêts à faire le sacrifice de Napoléon, les hommes qui

remplissaient les deux Chambres étaient si peu préparés à recevoir les

Bourbons (soit répugnance, soit intérêt), que pour ménager la

transition il aurait fallu, avec une parfaite honnêteté, une habileté

profonde, un immense ascendant, ce qui supposait un personnage rare,

et ce personnage avec toutes ces conditions n'existait pas.

[En marge: Aptitudes à ce rôle du maréchal Davout et de M. Fouché.]

[En marge: M. Fouché se charge de diriger la nouvelle révolution, et

songe, non pas à la France, mais à lui-même.]

Deux hommes pouvaient beaucoup dans le moment pour sauver le pays,

c'étaient le maréchal Davout et M. Fouché. Le maréchal Davout exerçait

sur l'armée un ascendant mérité. Lui seul, après Napoléon, avait

l'autorité nécessaire pour la rallier, et s'il faisait à Paris ce

qu'il avait fait à Hambourg, il pouvait arrêter longtemps l'Europe

victorieuse. Son honnêteté était à l'abri de tout soupçon, mais s'il

ne manquait pas de sens politique, il manquait complétement de

dextérité. Il n'était capable que d'une conduite, c'était d'assembler

les membres du gouvernement, de leur proposer hardiment ce qu'il

croirait le meilleur, même le rappel des Bourbons, et puis de briser

son épée si on ne l'écoutait point. Mais il était incapable de mener

adroitement les partis à un but difficile, sujet à contestation, et

devant surtout être dissimulé quelques jours bien que très-honnête. M.

Fouché était tout autre. Certes, si l'honnêteté, le désintéressement,

l'ascendant sur l'armée lui manquaient absolument, l'art de tromper

les partis, de les mener à un but en leur niant effrontément qu'il y

marchât, cet art il l'avait au plus haut degré. En un mot il avait

trop de ce dont le maréchal Davout avait trop peu, et dans une

révolution pareille, où il n'aurait fallu songer qu'au pays, il

n'était capable de songer qu'à lui-même. La nouvelle du désastre de

Waterloo fut pour son activité, sa vanité, son ambition, un aiguillon

extraordinaire. Être débarrassé de Napoléon le dédommageait, et au

delà, des chances presque certaines que cet événement donnait aux

Bourbons, sans compter que dans la confusion actuelle des choses, le

géant étant abattu, il n'apercevait dans ce chaos aucune tête qui pût

dominer la sienne. Il se voyait seul maître des événements, jouant en

1815 le rôle que M. de Talleyrand avait joué en 1814, et avec plus de

puissance encore, car disposant des partis dans l'intérieur de Paris,

traitant au dehors avec les armées ennemies arrêtées devant la

capitale, il se flattait d'être l'arbitre de la France comme de

l'Europe, et dans son ridicule aveuglement, il ne discernait pas que

si M. de Talleyrand, conseillant avec autorité et décision d'esprit

les souverains victorieux, avait abouti à la Charte de 1814, lui

essayant de tromper tous les partis, pour finir par être trompé

lui-même, n'aboutirait qu'à livrer la France, et avec elle les têtes

les plus illustres, aux colères de l'émigration et de l'Europe. 1814,

en effet, avait été une réconciliation qu'il n'avait tenu qu'aux

Bourbons de rendre durable: 1815 ne devait être qu'une odieuse

vengeance! Ce n'était pas la peine de se montrer si pressé d'y mettre

la main!

[En marge: Ses intrigues auprès des membres des deux Chambres.]

[En marge: Il commence par élargir M. de Vitrolles, dans l'espérance

d'en faire son intermédiaire auprès des Bourbons.]

Aussitôt la fatale nouvelle arrivée, M. Fouché se mit en mouvement

pour nouer des intrigues de toute sorte. Les Bourbons n'étaient pas ce

qu'il aurait préféré, et il sentait bien que sa triste qualité de

régicide plaçait entre eux et lui un durable embarras. La régence de

Marie-Louise qui eût fort convenu aux bonapartistes et à l'armée, le

duc d'Orléans lui-même, vers lequel beaucoup d'amis de la liberté et

beaucoup de chefs militaires tournaient en ce moment les yeux,

auraient mieux répondu à ses secrets désirs. Mais si Marie-Louise, si

le duc d'Orléans étaient des transactions qu'on aurait pu attendre de

l'Europe vaincue, ou à demi victorieuse, il n'y avait après un

désastre comme celui de Waterloo, aucune transaction à espérer, et les

Bourbons, imposés cette fois sans conditions, étaient la seule

solution vraiment probable. Le prévoyant M. Fouché s'y résignait, si

cette solution était son ouvrage, et s'il pouvait s'en ménager les

profits. Pour aller au plus sûr, et prendre ses précautions à cet

égard, il débuta par une démarche des plus significatives. M. de

Vitrolles, dont on a vu le rôle antérieur, était resté prisonnier à

Vincennes depuis son arrestation à Toulouse, et Napoléon, sans vouloir

le faire fusiller, ainsi que le prétendait M. Fouché pour se donner le

mérite de l'avoir sauvé, l'avait gardé comme une espèce d'otage, sauf

à voir ce qu'il en ferait plus tard. Il avait de la sorte, sans s'en

douter, préparé à M. Fouché un puissant moyen d'intrigue. Celui-ci fit

immédiatement tirer de Vincennes et amener en sa présence M. de

Vitrolles, lui annonça qu'il était libre, lui recommanda de ne pas se

montrer, et de se tenir prêt à remplir les missions dont on le

chargerait. En fait de missions, M. de Vitrolles n'en pouvait accepter

que d'une espèce, et il n'eut pas besoin de le rappeler à M. Fouché,

qui le savait, et qui l'entendait ainsi. Seulement les événements

étant à leur début, il était impossible actuellement d'aller plus loin

dans les voies du royalisme. Tirer M. de Vitrolles de Vincennes, et le

tenir prêt à agir, était à la fois un titre auprès des Bourbons, et

une manière des plus adroites d'entrer en rapport avec eux.

[En marge: M. Fouché cherche à persuader à tout le monde que Napoléon

est la cause unique des maux du pays, que lui écarté toutes les

difficultés pourront s'aplanir.]

Cette première démarche, M. Fouché naturellement n'en informa

personne, et il se montra sous un tout autre aspect à ceux avec

lesquels il se proposait de travailler à une nouvelle révolution. Il

fallait commencer par se débarrasser de Napoléon, qu'il ne cessait de

craindre, surtout dans les convulsions d'une agonie qui pouvait être

violente, et bien que tout tendît à la déchéance du vaincu de

Waterloo, pourtant il fallait encore des ménagements envers ceux qu'on

voulait amener à la prononcer. À peine sorti de la réunion des

ministres chez le prince Joseph, M. Fouché s'empressa d'attirer à lui

les membres des deux Chambres, et il employa la journée du 20, la nuit

du 20 au 21 à ces diverses entrevues.--Eh bien, leur répétait-il à

tous, ne vous avais-je pas dit que cet homme nous perdrait par sa

folle obstination? S'il n'était pas revenu de l'île d'Elbe, nous

allions nous délivrer des Bourbons, presque d'accord avec les

puissances qui auraient accepté Marie-Louise ou M. le duc d'Orléans,

et ainsi au lieu d'une révolution violente, d'une guerre à mort avec

l'Europe, nous aurions eu un changement pacifique, presque

universellement consenti. Récemment encore une belle occasion s'est

offerte, c'était le Champ de Mai. Nous savions par une communication

secrète venue de Vienne (M. Fouché faisait allusion à la mission de M.

Werner à Bâle) qu'on était prêt à un arrangement, que la condition

essentielle était l'éloignement de Napoléon, que ce point concédé on

admettrait tout, Marie-Louise, le duc d'Orléans, ce qui conviendrait

en un mot, et qu'à ce prix la paix serait maintenue. J'avais proposé à

Napoléon d'abdiquer au Champ de Mai au profit de son fils, et de

mettre ainsi les puissances en demeure de prouver leur sincérité. On

lui aurait ménagé à lui une retraite honorable, et par ce sacrifice il

se serait procuré la plus belle des gloires. Mais il n'a rien voulu

entendre, et vous le voyez, ce joueur effréné ne sait même plus

gagner au jeu, et que faire maintenant d'un joueur qui ne sait que

perdre?--

[En marge: Il cherche surtout à faire craindre la dissolution des

Chambres.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 23 / 59 段