il fallait absolument laisser le sol se raffermir sous les pieds des
chevaux, sous la roue des canons, et après tout on ne pouvait croire
que le temps qu'on donnerait au sol pour se consolider, serait tout
simplement donné aux Prussiens pour arriver. Mais si Reille était
découragé devant Goumont, si Ney, d'Erlon après avoir eu la fièvre de
l'hésitation le 16, avaient celle de l'emportement le 18, et
dépensaient nos forces les plus précieuses avant le moment opportun,
nous le répéterons ici, on peut faire remonter à Napoléon qui les
avait placés tous dans des positions si étranges, la cause de leur
état moral, la cause de cet héroïsme, prodigieux mais aveugle. Enfin
si l'attention de Napoléon attirée à droite avec sa personne et sa
réserve, manquait au centre pour y prévenir de graves fautes, le tort
en était à l'arrivée des Prussiens, et le tort de l'arrivée des
Prussiens était, non pas à la combinaison de détacher sa droite pour
les occuper, car il ne pouvait les laisser sans surveillance, sans
poursuite, sans obstacle opposé à leur retour, mais à Grouchy, à
Grouchy seul quoi qu'on en dise! mais le tort d'avoir Grouchy, ah! ce
tort si grand était à Napoléon, qui, pour récompenser un service
politique, avait choisi un homme brave et loyal sans doute, mais
incapable de mener une armée en de telles circonstances. Enfin avec
vingt, trente mille soldats de plus, Napoléon aurait pourvu à tous ces
accidents, mais ces vingt, ces trente mille soldats étaient en Vendée,
et cette Vendée faisait partie de la situation extraordinaire dont il
était l'unique auteur. C'était en effet une extrême témérité que de se
battre avec 120 mille hommes contre 220 mille, formés en partie des
premiers soldats de l'Europe, commandés par des généraux exaspérés,
résolus à vaincre ou à mourir, et cette témérité si grande était
presque de la sagesse dans la situation où Napoléon se trouvait, car
ce n'était qu'à cette condition qu'il pouvait gagner cette prodigieuse
gageure de vaincre l'Europe exaspérée avec les forces détruites de la
France, forces qu'il n'avait eu que deux mois pour refaire. Et pour ne
rien omettre enfin, cet état fébrile de l'armée, qui après avoir été
sublime d'héroïsme tombait dans un abattement inouï, était comme tout
le reste l'ouvrage du chef d'État qui, dans un règne de quinze ans,
avait abusé de tout, de la France, de son armée, de son génie, de tout
ce que Dieu avait mis dans ses prodigues mains! Chercher dans
l'incapacité militaire de Napoléon les causes d'un revers qui sont
toutes dans une situation qu'il avait mis quinze ans à créer, c'est
substituer non-seulement le faux au vrai, mais le petit au grand. Il y
eut à Waterloo bien autre chose qu'un capitaine qui avait perdu son
activité, sa présence d'esprit, qui avait vieilli en un mot, il y
avait un homme extraordinaire, un guerrier incomparable, que tout son
génie ne put sauver des conséquences de ses fautes politiques, il y
eut un géant qui, voulant lutter contre la force des choses, la
violenter, l'outrager, était emporté, vaincu comme le plus faible, le
plus incapable des hommes. Le génie impuissant devant la raison
méconnue, ou trop tard reconnue, est un spectacle non-seulement plus
vrai, mais bien autrement moral qu'un capitaine qui a vieilli, et qui
commet une faute de métier! Au lieu d'une leçon digne du genre humain
qui la reçoit, de Dieu qui la donne, ce serait un thème bon à discuter
devant quelques élèves d'une école militaire.
Au surplus, cet homme extraordinaire on allait le retrouver devant ces
causes morales qu'il avait soulevées, et on va le voir dans le livre
qui suit, essuyer une dernière catastrophe, où les causes morales sont
encore tout, et les causes matérielles presque rien, car si les petits
événements peuvent dépendre des causes matérielles, les grands
événements ne dépendent que des causes morales. Ce sont elles qui les
produisent, les forcent même à s'accomplir, en dépit des causes
matérielles. L'esprit gouverne, et la matière est gouvernée: quiconque
observe le monde et le voit tel qu'il est, n'y peut découvrir autre
chose.
FIN DU LIVRE SOIXANTIÈME.
LIVRE SOIXANTE ET UNIÈME.
SECONDE ABDICATION.
Événements militaires sur les diverses frontières. -- Combats
heureux et armistice en Savoie. -- Défaite des Vendéens et trêve
avec les chefs de l'insurrection. -- Arrivée de Napoléon à Laon.
-- Rédaction du bulletin de la bataille de Waterloo. -- Napoléon
examine s'il faut rester à Laon pour y rallier l'armée, ou se
rendre à Paris pour y demander aux Chambres de nouvelles
ressources. -- Il adopte le dernier parti. -- Effet produit à
Paris par la fatale nouvelle de la bataille de Waterloo. --
L'idée qui s'empare de tous les esprits, c'est que Napoléon, ne
sachant ou ne pouvant plus vaincre, n'est désormais pour la
France qu'un danger sans compensation. -- Presque tous les
partis, excepté les révolutionnaires et les bonapartistes
irrévocablement compromis, veulent qu'il abdique pour faire
cesser les dangers qu'il attire sur la France. -- Intrigues de M.
Fouché qui s'imagine que, Napoléon écarté, il sera le maître de
la situation. -- Ses menées auprès des représentants. -- Il les
exhorte à tenir tête à Napoléon si celui-ci veut engager la
France dans une lutte désespérée. -- Arrivée de Napoléon à
l'Élysée le 21 juin au matin. -- Son accablement physique. --
Désespoir de tous ceux qui l'entourent. -- Conseil des ministres
auquel assistent les princes Joseph et Lucien. -- Le maréchal
Davout et Lucien sont d'avis de proroger immédiatement les
Chambres. -- Embarras et silence des ministres. -- Napoléon
paraît croire que le temps d'un 18 brumaire est passé. -- Pendant
qu'on délibère, M. Fouché fait parvenir à M. de Lafayette l'avis
que Napoléon veut dissoudre la Chambre des représentants. --
Grande rumeur dans cette chambre. -- Sur la proposition de M. de
Lafayette on déclare traître quiconque essayera de proroger ou de
dissoudre les Chambres, et on enjoint aux ministres de venir
rendre compte de l'état du pays. -- Les esprits une fois sur
cette pente ne s'arrêtent plus, et on parle partout d'abdication.
-- Napoléon irrité sort de son abattement et se montre disposé à
des mesures violentes. -- M. Regnaud, secrètement influencé par
M. Fouché, essaye de le calmer, et suggère l'idée de
l'abdication, que Napoléon ne repousse point. -- Pendant ce temps
la Chambre des représentants, vivement agitée, insiste pour avoir
une réponse du gouvernement. -- Les ministres se rendent enfin à
la barre des deux Chambres, et proposent la formation d'une
commission de cinq membres afin de chercher des moyens de salut
public. -- Discours de M. Jay, dans lequel il supplie Napoléon
d'abdiquer. -- Réponse du prince Lucien. -- L'Assemblée ne veut
pas arracher le sceptre à Napoléon, mais elle désire qu'il le
dépose lui-même. -- Elle accepte la proposition des ministres, et
nomme une commission de cinq membres chargée de chercher avec le
gouvernement les moyens de sauver le pays. -- La Chambre des
pairs suit en tout l'exemple de la Chambre des représentants. --
Napoléon est entouré de gens qui lui donnent le conseil
d'abdiquer. -- Son frère Lucien lui conseille au contraire les
mesures énergiques. -- Raisons de Napoléon pour ne les point
adopter. -- Séance tenue la nuit aux Tuileries par les
commissions des deux Chambres. -- M. de Lafayette aborde
nettement la question de l'abdication. -- On refuse de l'écouter
pour s'occuper de mesures de finances et de recrutement, mais M.
Regnaud fait entendre qu'en ménageant Napoléon, on obtiendra
bientôt de lui ce qu'on désire. -- Rapport de cette séance à la
Chambre des représentants. -- Impatience causée par
l'insignifiance du rapport. -- Le général Solignac, longtemps
disgracié, rappelle l'Assemblée au respect du malheur, et court à
l'Élysée pour demander l'abdication. -- Napoléon l'accueille avec
douceur, et lui promet de donner à la Chambre une satisfaction
complète et prochaine. -- Seconde abdication. -- Napoléon y met
pour condition la transmission de la couronne à son fils. --
L'abdication est portée à la Chambre, qui, une fois satisfaite,
cède à un attendrissement général. -- Nomination d'une commission
exécutive pour suppléer au pouvoir impérial. -- MM. Carnot,
Fouché, Grenier, Caulaincourt, Quinette, nommés membres de cette
commission. -- M. Fouché en devient le président en se donnant sa
voix. -- M. Fouché rend secrètement la liberté à M. de Vitrolles,
et s'abouche avec les royalistes. -- Il préférerait Napoléon II,
mais prévoyant que les Bourbons l'emporteront, il se décide à
faire ses conditions avec eux. -- Scènes dans la Chambre des
pairs. -- La Bédoyère voudrait qu'on proclamât sur-le-champ
Napoléon II. -- Altercation entre Ney et Drouot relativement à la
bataille de Waterloo. -- Napoléon, voyant qu'on cherche à éluder
la question relativement à la transmission de la couronne à son
fils, se plaint à M. Regnaud d'avoir été trompé. -- MM. Regnaud,
Boulay de la Meurthe, Defermon, lui promettent de faire le
lendemain un effort en faveur de Napoléon II. -- Séance fort vive
le 23 à la Chambre des représentants. -- M. Boulay de la Meurthe
dénonce les menées royalistes, et veut qu'on proclame
sur-le-champ Napoléon II. -- L'Assemblée tout entière est prête à
le proclamer. -- M. Manuel, par un discours habile, parvient à la
calmer, et fait adopter l'ordre du jour. -- Diverses mesures
votées par la Chambre. -- Ce qui se passe en ce moment aux
frontières. -- Ralliement de l'armée à Laon, et manière
miraculeuse dont Grouchy s'est sauvé. -- L'armée compte encore 60
mille hommes, qui au nom de Napoléon II retrouvent toute leur
ardeur. -- Grouchy prend le commandement, et dirige l'armée sur
Paris en suivant la gauche de l'Oise. -- Les généraux étrangers,
dès qu'ils apprennent l'abdication, se hâtent de marcher sur
Paris, mais Blucher, toujours le plus fougueux, se met de deux
jours en avance sur les Anglais. -- Agitation croissante à
Paris. -- Les royalistes songent à tenter un mouvement, mais M.
Fouché les contient par M. de Vitrolles. -- Les bonapartistes et
les révolutionnaires voudraient que Napoléon se mît à leur tête,
et se débarrassât des Chambres. -- Affluence des fédérés dans
l'avenue de Marigny, et leurs acclamations dès qu'ils aperçoivent
Napoléon. -- Inquiétudes de M. Fouché, et son désir d'éloigner
Napoléon. -- Il charge de ce soin le maréchal Davout, qui se rend
à l'Élysée pour demander à Napoléon de quitter Paris. -- Napoléon
se transporte à la Malmaison, et désire qu'on lui donne deux
frégates, actuellement en rade à Rochefort, pour se retirer en
Amérique. -- M. Fouché fait demander des saufs-conduits au duc de
Wellington. -- Napoléon attend la réponse à la Malmaison. -- Le
général Beker est chargé de veiller sur sa personne. -- M. de
Vitrolles insiste auprès de M. Fouché pour qu'on mette fin à la
crise. -- M. Fouché imagine de rejeter la difficulté sur les
militaires, en faisant déclarer par eux l'impossibilité de se
défendre. -- Les yeux des royalistes se tournent vers le maréchal
Davout. -- Le maréchal Oudinot s'abouche avec le maréchal Davout.
-- Celui-ci déclare que si les Bourbons consentent à entrer sans
l'entourage des soldats étrangers, à respecter les personnes, et
à consacrer les droits de la France, il sera le premier à
proclamer Louis XVIII. -- Le maréchal Davout fait en ce sens une
franche démarche auprès de la commission exécutive. -- M. Fouché
n'ose pas le soutenir. -- Dans ce moment arrive un rapport des
négociateurs envoyés auprès des souverains alliés, d'après lequel
on se figure que les puissances européennes ne tiennent pas
absolument aux Bourbons. -- Ce rapport devient un nouveau
prétexte pour ajourner toute résolution. -- Les armées ennemies
s'approchent de Paris. -- On nomme de nouveaux négociateurs pour
obtenir un armistice. -- Dispositions particulières du duc de
Wellington. -- Sa parfaite sagesse. -- Ses conseils à la cour de
Gand. -- Dispositions de cette cour. -- Idées de vengeance. --
Déchaînement contre M. de Blacas et grande faveur à l'égard de M.
Fouché. -- Empire momentané de M. de Talleyrand. -- Arrivée de
Louis XVIII à Cambrai. -- Sa déclaration. -- Le duc de Wellington
ne veut pas qu'on entre de vive force à Paris, et désire au
contraire qu'on y entre pacifiquement, afin de ne pas
dépopulariser les Bourbons. -- Violence du maréchal Blucher, qui
songe à se débarrasser de Napoléon. -- Nobles paroles du duc de
Wellington. -- Les commissaires pour l'armistice s'abouchent avec
ce dernier. -- Il exige qu'on lui livre Paris et la personne de
Napoléon. -- M. Fouché se décide à faire partir ce dernier en
toute hâte. -- Napoléon, informé de la marche des armées
ennemies, et sachant que les Prussiens sont à deux journées en
avant des Anglais, offre à la commission exécutive de prendre le
commandement de l'armée pour quelques heures, promet de gagner
une bataille, et de se démettre ensuite. -- Cette proposition est
repoussée. -- Départ de Napoléon pour Rochefort le 28 juin. --
Napoléon parti, le duc de Wellington ne peut plus demander sa
personne, mais signifie qu'a faut se décider à accepter les
Bourbons, et promet de leur part la plus sage conduite. --
Entretien avec les négociateurs français. -- Les agents secrets
de M. Fouché lui adressent des renseignements conformes à ceux
qu'envoient les négociateurs, et desquels il résulte que les
Bourbons sont inévitables. -- M. Fouché comprend qu'il faut en
finir de ces lenteurs, et convoque un grand conseil, auquel sont
appelés les bureaux des Chambres et plusieurs maréchaux. -- Il
veut jeter la responsabilité sur le maréchal Davout, en l'amenant
à déclarer l'impossibilité où l'on est de se défendre. -- Le
maréchal, irrité des basses menées de M. Fouché, annonce qu'il
est prêt à livrer bataille, et répond de vaincre s'il n'est pas
tué dans les deux premières heures. -- Embarras de M. Fouché. --
Avis de Carnot soutenant que la résistance est impossible. -- La
question renvoyée à un conseil spécial de militaires. -- M.
Fouché pose les questions de manière à obtenir les réponses qu'il
souhaite. -- Sur les réponses de ce conseil, on reconnaît qu'il y
a nécessité absolue de capituler. -- Brillant combat de cavalerie
livré aux Prussiens par le général Exelmans. -- Malgré ce succès
tout le monde sent la nécessité de traiter. -- On envoie des
commissaires au maréchal Blucher à Saint-Cloud. -- Ces
commissaires traversent le quartier du maréchal Davout. -- Scènes
auxquelles ils assistent. -- Ils se transportent à Saint-Cloud.
-- Convention pour la capitulation de Paris. -- Sens de ses
divers articles. -- L'armée française doit se retirer derrière la
Loire, et la garde nationale de Paris faire seule le service de
la capitale. -- Scènes des fédérés et de l'armée française en
traversant Paris. -- M. Fouché a une entrevue avec le duc de
Wellington et M. de Talleyrand à Neuilly. -- Ne pouvant obtenir
des conditions satisfaisantes, il se résigne et accepte pour lui
le portefeuille de la police. -- Ses collègues se regardent comme
trahis. -- Il retourne à Neuilly et obtient une audience de Louis
XVIII. -- Il dispose tout pour l'entrée de ce monarque, et fait
fermer l'enceinte des Chambres. -- L'opinion générale est qu'il a
trahi tous les partis. -- Résumé et appréciation de la période
dite des Cent jours.
[Date en marge: Juin 1815.]
[En marge: Événements militaires sur les diverses frontières.]
[En marge: Avantages obtenus dans le Jura et sur les Alpes.]
[En marge: Armistice.]
Les événements sur nos frontières de l'Est et du Midi avaient été
moins grands et moins malheureux que sur celle du Nord. Le général
Rapp s'était enfermé dans Strasbourg, le général Lecourbe dans Béfort,
et ce dernier après des combats dignes du temps où il disputait les
Alpes aux Autrichiens et aux Russes, avait réussi à contenir l'ennemi.
Sur la frontière de Suisse et de Savoie, le maréchal Suchet, toujours
heureux, toujours habile, était parvenu avec une armée de 18 mille
hommes à se faire respecter par une armée de soixante mille. N'ayant
que huit à neuf mille hommes de troupes de ligne, à peu près autant de
gardes nationales mobilisées, il avait pourvu à la défense du Jura et
des Alpes, depuis les Rousses jusqu'à Briançon, mis Lyon en état de
défense, et disputé avec ses troupes actives les approches de
Chambéry. Profitant des fautes des Autrichiens, il les avait
repoussés, et sur la nouvelle du désastre de Waterloo leur avait
ensuite proposé un armistice. L'ennemi ayant exigé qu'on lui livrât
Lyon et Grenoble, le maréchal indigné l'avait attaqué avec vigueur, et
lui avait tué ou pris 3,000 hommes. Le général autrichien Frimont,
déconcerté, avait accepté l'armistice offert par le maréchal, et
consenti à prendre la frontière de 1814 pour ligne de séparation des
armées belligérantes.
[En marge: Victoire et suspension d'armes en Vendée.]
En Vendée, les choses s'étaient passées tout aussi heureusement. On a
vu que les chefs vendéens, après la surprise d'Aizenay, s'étaient
dispersés, mécontents des Anglais et de M. de La Rochejaquelein, et
prêts à retomber dans leurs anciennes divisions. M. Louis de La
Rochejaquelein, devenu général en chef de l'insurrection, avait confié
la direction de son état-major à un ancien officier républicain,
brouillé avec l'Empire, M. le général Canuel. Bien que MM. de
Sapinaud, de Suzannet, d'Autichamp, répugnassent à reconnaître un chef
unique, ils s'étaient soumis par déférence pour l'autorité royale, et
par respect pour l'illustre nom de La Rochejaquelein. Bientôt M. Louis
de La Rochejaquelein, poussé par le général Canuel à centraliser le
commandement, à peu près comme dans une armée régulière, avait
froissé les divers chefs par une direction antipathique aux moeurs des
Vendéens, puis avait contrarié leurs vues en voulant les conduire dans
le Marais pour y recevoir de la flotte anglaise des secours à
l'arrivée desquels ils ne croyaient point. Ils avaient élevé des
objections fondées d'abord sur leur peu de confiance dans le concours
de l'Angleterre, ensuite sur le danger de s'accumuler dans le Marais,
entre les troupes du général Travot qui étaient à Bourbon-Vendée, et
celles du général Lamarque qui étaient à Nantes, dans un pays tout
ouvert, où ils avaient toujours été battus, et où ils étaient exposés
à mourir de faim. Dans ce même moment venaient d'arriver dans la
Vendée MM. de La Béraudière, de Malartic, de Flavigny, dépêchés par M.
Fouché pour proposer une suspension d'armes, sur le motif que la
question allant se résoudre en Flandre, il était inutile de verser du
sang pour la décider en Vendée, où d'ailleurs elle ne se déciderait
jamais. Ces pourparlers étant parvenus aux oreilles de M. Louis de La
Rochejaquelein, il en avait fait un crime à MM. de Sapinaud, de
Suzannet, d'Autichamp, qu'il avait destitués de leurs commandements,
comme infidèles à leur cause. En Vendée, le commandement était donné
par le peuple et non par le Roi. MM. de Sapinaud, de Suzannet,
d'Autichamp, étaient restés à la tête de leurs troupes, et avaient
laissé M. Louis de La Rochejaquelein s'engager dans le Marais, où
tâchant de sortir d'une mauvaise position par une extrême bravoure, il
s'était fait tuer à la tête d'une colonne de 1,500 hommes, laquelle
avait été bientôt dispersée.
M. de Sapinaud lui ayant succédé dans le commandement général, les
chefs avaient pris de nouveau les armes, et marché sur la
Roche-Servien, où rencontrant le général Lamarque ils avaient essuyé
une sanglante défaite et perdu plus de 3 mille hommes. M. de Suzannet,
dans cet engagement, était tombé percé de balles. Convaincus qu'ils ne
pouvaient plus tenir, et que c'était à d'autres à rétablir la royauté,
les chefs vendéens écoutant enfin les propositions de M. Fouché,
avaient signé la pacification de leur province, après avoir versé
inutilement leur sang et celui de braves soldats qui auraient été
mieux employés en Flandre qu'en Vendée.
Ainsi, sur les frontières et dans l'intérieur, rien n'était
définitivement perdu, si à Paris on savait supporter le grand désastre
de Waterloo.
[En marge: Napoléon traverse Philippeville pour se rendre à Laon.]
Napoléon en sortant de Charleroy s'était dirigé sur Philippeville avec
un petit nombre de cavaliers de toutes armes, et arrivé devant cette
place le 19 au matin il avait eu de la peine à s'en faire ouvrir les
portes, le gouverneur ne pouvant reconnaître dans cet état l'Empereur
des Français. Admis bientôt avec respect et douleur dans l'intérieur
de la place, Napoléon y avait retrouvé M. de Bassano, et quelques-uns
de ses officiers, tous consternés, tous privés de bagage, car rien
n'avait été sauvé du désastre, pas même les voitures impériales. Après
quelques instants consacrés à de tristes épanchements, il expédia
divers ordres, écrivit à son frère Joseph pour lui faire part de son
dernier revers, pour l'inviter à convoquer les ministres et à
préparer avec eux les résolutions que comportaient les circonstances,
puis escorté des serviteurs qu'il venait de recueillir, il monta dans
les méchantes voitures qu'on avait pu lui procurer, et prit la route
de Laon, où il avait prescrit de rallier les débris de l'armée.
[En marge: Son arrivée à Laon.]
[En marge: Ses dispositions morales.]
Parvenu à Laon, où l'avait précédé le bruit de nos malheurs, Napoléon
y reçut des autorités de la ville et des chefs de la garnison des
témoignages de douleur qui le touchèrent, après quoi il employa les
premières heures à délibérer sur la conduite à tenir. D'un coup d'oeil
il avait pénétré l'avenir très-prochain qui lui était réservé, et
avait trop vu peut-être, que quelque conduite qu'il tînt, le résultat
serait le même. Il avait joué sa fortune sur un coup de dés: les dés
étaient mal tombés, et cette fortune était évidemment perdue. Cette
manière d'envisager l'état des choses, en lui inspirant une
résignation surprenante, allait peut-être aussi diminuer son énergie,
et même le soin qu'il mettrait à peser les divers partis à prendre.
Une sorte d'indifférence, quelquefois tranquille et douce, quelquefois
amère et méprisante, allait être sa disposition constante dans un
moment où, avec moins de pénétration et plus de désir de se sauver, il
aurait pu, pour quelques heures au moins, conjurer le destin. Quelques
heures en effet lui semblaient le seul gain à faire sur les
événements, et il était peu probable que pour un tel prix il daignât
tenter un grand effort.
[En marge: Rédaction du bulletin de la bataille de Waterloo.]
L'affaire la plus pressante était de donner à la France un récit exact
de la bataille du 18 juin. Napoléon avait auprès de lui M. de Bassano,
le grand maréchal Bertrand, le général Drouot, MM. de Flahault et de
La Bédoyère, ses aides de camp. Il rédigea lui-même le bulletin de la
bataille avec l'intention d'exposer toute la vérité, sans cependant
incriminer personne. Après avoir dicté rapidement ce bulletin, il le
lut aux assistants, en leur disant qu'il pourrait rejeter sur le
maréchal Ney une partie du malheur de la journée, mais qu'il s'en
garderait bien, chacun ayant fait de son mieux, et chacun aussi ayant
commis des fautes. Effectivement il eût été cruel de faire peser la
responsabilité de sa défaite sur un homme qui pour empêcher cette
défaite venait de déployer un si prodigieux héroïsme. Il ne songeait
pas au maréchal Grouchy dont il ignorait la conduite, et dont il
n'attribuait l'absence qu'à une cause extraordinaire. Tout fut donc
imputé aux circonstances et à l'_impatience fébrile de la cavalerie_.
Napoléon, après avoir particulièrement consulté l'homme de la justice
et de la vérité, Drouot, arrêta le bulletin, qui fut expédié à Paris
par courrier extraordinaire. Il discuta ensuite avec les personnes qui
l'entouraient le parti qu'il avait à prendre.
[En marge: Grande question naissant de la situation.]
[En marge: Fallait-il rester à Laon à la tête de l'armée, ou se rendre
à Paris, pour tâcher d'y rallier les pouvoirs publics, et d'en obtenir
des moyens de résistance à l'ennemi?]
Qu'allait-il faire à Laon? Y attendrait-il patiemment le ralliement
des débris de l'armée? Et ces débris que seraient-ils? Suffiraient-ils
pour tenir tête à l'ennemi, pour retarder sa marche au moins quelques
jours, de manière à donner à Paris le temps de fermer ses portes,
d'armer ses redoutes, de rassembler les corps chargés de composer sa
garnison? Ne valait-il pas mieux, tandis que le major général et le
prince Jérôme rallieraient l'armée à Laon, que Napoléon courût à
Paris, se présentât aux Chambres, leur dît la vérité, et leur
demandât les moyens de réparer le dernier désastre? Des moyens il en
restait, si les Chambres franchement unies au gouvernement voulaient
le seconder. Napoléon d'ailleurs en avait d'avance préparé d'assez
considérables, même dans l'hypothèse d'une grande défaite, pour
laisser encore bien des chances d'une résistance heureuse. Les
Chambres pourraient y ajouter par leur dévouement à la cause commune:
tout dépendrait donc de la fermeté et de l'accord des pouvoirs
publics. Napoléon présent n'obtiendrait-il pas cette fermeté, cet
accord, plus sûrement que s'il était absent?
C'était là une question extrêmement grave, et qui pour la troisième
fois se présentait dans la carrière de Napoléon. Comme il réunissait
en lui la double qualité de général et de chef d'empire, il avait eu à
se demander dans plusieurs occasions solennelles, lequel était
préférable, ou de rendre au gouvernement son moteur principal, ou de
laisser à l'armée son chef? Dans ces diverses occasions il avait
sacrifié l'intérêt militaire à l'intérêt politique, et jusqu'ici le
calcul lui avait réussi, aux dépens toutefois de sa réputation
personnelle, car il avait fourni à ses ennemis le prétexte de dire
qu'une fois son armée mise en péril par sa faute, il n'avait d'autre
souci que de sauver sa personne. C'était là un reproche d'ennemi, car
dans chacune de ces conjonctures il avait atteint un grand but. En
effet, lorsqu'il avait abandonné l'armée d'Égypte pour venir fonder un
gouvernement à Paris, il était devenu consul et empereur. Après la
campagne de 1812, en quittant son armée à Smorgoni, et en traversant
l'Allemagne avant qu'elle fût soulevée, il avait pu réunir les moyens
de vaincre l'Europe à Lutzen et à Bautzen, ce qui eût suffi pour
sauver sa couronne s'il avait su imposer des sacrifices à son orgueil.
Il avait donc agi habilement, puisque la première fois il avait
conquis le pouvoir, et l'avait conservé la seconde. En serait-il de
même la troisième?