le génie lui-même ne sait souvent ce qu'il demande en fatiguant la
Providence de ses voeux), la bataille était certaine. Fallait-il la
livrer au commencement de la journée? fallait-il à Waterloo comme à
Ligny, tâcher d'agir le matin plutôt que l'après-midi? Ah! oui sans
doute, mille fois oui, si on avait prévu qu'au lieu de Grouchy qu'on
avait si près de soi, soixante mille Prussiens auraient le temps
d'arriver, sans que Grouchy les vît, quand la nature entière les
voyait marcher à découvert, hommes, chevaux et canons! Mais une telle
chose était de toutes la moins supposable, et, en attendant,
l'artillerie se trouvant dans l'impossibilité de manoeuvrer, force
était bien d'accorder quatre à cinq heures pour que le sol détrempé
pût se raffermir. Le meilleur, le plus sage des hommes, Drouot, ne se
consolait pas d'avoir donné le conseil de différer la bataille de
quelques heures[27], et sa vertu avait tort ici contre lui-même, car
on pouvait bien dans cette saison livrer à onze heures la bataille de
Waterloo, quand on n'avait livré celle de Ligny qu'à trois heures de
l'après-midi, ce qui n'avait pas empêché de la gagner. Or
l'inconvénient d'embourber son artillerie, d'embourber sa cavalerie,
qui étaient ses deux armes les meilleures, était une considération
dont personne ne pouvait méconnaître l'importance. Le résultat il est
vrai a condamné le vaincu, et le résultat est un dieu de fer que les
hommes adorent: mais l'argument de Drouot, auquel Napoléon se rendit,
était décisif, et la postérité ne blâmera pas celui-ci d'en avoir tenu
si grand compte.
[Note 27: Je trouve dans des notes fort curieuses, fort intéressantes,
écrites il y a longtemps par le colonel Combes-Brassard, chef de
l'état-major du 6e corps (corps de Lobau), le passage suivant, et je
le cite parce qu'il met en lumière l'une des plus grandes vertus des
temps modernes, celle de Drouot. «Le général Drouot, dit le colonel
Combes-Brassard, passa peu de jours à Paris après son jugement. Je le
voyais fréquemment. La bataille de Mont-Saint-Jean était souvent le
sujet de nos entretiens. Il me dit un jour du ton d'un homme qui
semble avoir besoin de soulager son âme oppressée: «Plus je pense à
cette bataille, plus je me sens entraîné à me croire l'une des causes
qui nous l'ont fait perdre.»--«Vous, mon général! le dévouement
généreux d'une noble amitié pour son maître ne saurait aller plus
loin.»--«Expliquons-nous, mon cher colonel. Je n'entends pas me
charger des fautes qui ne sont pas les miennes, mais revendiquer ce
qui m'appartient, à mes risques et périls.
«Dès le point du jour, continua-t-il, l'Empereur avait reconnu la
position des ennemis; son plan était arrêté; ses dispositions
d'attaque faites pour sept ou huit heures du matin au plus tard. Je
lui fis observer que la pluie avait tellement dégradé les chemins et
détrempé le terrain que les mouvements de l'artillerie seraient bien
lents; que deux ou trois heures de retard sauveraient cet
inconvénient. L'Empereur souscrivit à ce retard funeste. S'il n'eût
tenu aucun compte de mon observation, Wellington était attaqué à sept
heures, il était battu à dix, la victoire complète à midi, et Blucher
qui ne put déboucher qu'à cinq heures, tombait entre les mains d'une
armée victorieuse. Nous attaquâmes à midi, et nous livrâmes toutes les
chances du succès à l'ennemi.»
Ce passage m'a paru devoir être reproduit. Tandis que nous voyons en
effet les auteurs des fautes les plus graves repousser une
responsabilité qui leur appartient, Drouot, qui n'avait rien à se
reprocher dans la funeste bataille de Waterloo, car ce n'était pas une
faute dans une journée de dix-huit heures, d'en consacrer trois ou
quatre à laisser raffermir le sol, Drouot s'accusait d'avoir contribué
à la perte de la bataille en la faisant différer. Par le fait, sans
doute ce fut un mal d'avoir perdu trois heures, mais d'après toutes
les vraisemblances ce n'était pas une faute, car pour ceux qui avaient
à prendre l'offensive le raffermissement du sol était une circonstance
capitale. C'est une nouvelle preuve de ce qu'il y a de hasard dans les
événements militaires, et de la nécessité de juger avec une extrême
réserve des opérations où souvent le conseil le plus sage aboutit aux
plus déplorables résultats.]
[En marge: Plan de la bataille.]
[En marge: Un seul était possible, et c'est celui que Napoléon avait
adopté.]
L'heure fixée, restait le plan. Certainement l'idée de se jeter sur la
gauche des Anglais faiblement établie, de la culbuter sur leur centre,
de leur enlever ainsi la grande route de Bruxelles, seule issue
praticable à travers la forêt de Soignes, était excellente, car dans
cette manière d'opérer l'avantage de séparer les Anglais des Prussiens
s'ajoutait à tous les autres. Malheureusement des fautes furent
commises dans l'exécution. Il fallait sans doute à notre gauche
attaquer le château de Goumont, mais ce fut une faute de ne pas le
briser à coups de canon, au lieu de chercher à le prendre à coups
d'hommes, et d'y épuiser ainsi la gauche de l'armée française. Le bois
de Goumont cachait ce détail à l'oeil de Napoléon, et il est
regrettable que le général Reille ne suivît pas le combat d'assez près
pour empêcher une dépense d'hommes si complétement inutile. Il est
évident qu'on aurait dû s'arrêter à la conquête du bois, et réserver
les braves divisions Jérôme, Foy, Bachelu, pour l'attaque du plateau
de Mont-Saint-Jean, qui était l'opération capitale.
[En marge: Faute de tactique commise par Ney et d'Erlon.]
L'attaque de la Haye-Sainte au centre, et le long du chemin d'Ohain
contre la gauche des Anglais, exécutée par des masses épaisses,
incapables de manoeuvrer devant la cavalerie, fut une autre faute de
tactique, qu'on ne sait comment expliquer de la part d'un manoeuvrier
aussi habile que Ney, qui dut être provoquée par l'idée qu'on avait de
la solidité des Anglais, et que Napoléon n'eut pas le temps
d'empêcher, car lorsqu'il put s'en apercevoir les troupes étaient déjà
en mouvement, et il était trop tard pour changer leurs dispositions
d'attaque. Cette faute fut extrêmement regrettable, car elle rendit
impuissante une tentative qui aurait dû être décisive, et elle fit
naître dès le début dans l'esprit des combattants un préjugé favorable
pour les Anglais, défavorable pour nous.
[En marge: Apparition des Prussiens.]
[En marge: Napoléon pouvait-il faire autre chose que ce qu'il fit à
cette apparition?]
Pourtant rien n'était compromis, et Napoléon en lançant sa cavalerie
tira des Écossais gris une prompte vengeance. Mais un spectre
effrayant avait déjà levé sa tête sur ce champ funèbre, et ce spectre
c'était l'armée prussienne. Napoléon prévit tout de suite le danger de
cette apparition, et sans perdre un instant il porta Lobau à sa
droite. Pour parer à ce nouvel incident, était-il possible de faire
mieux, ou autrement? Assurément non. Abandonner une bataille déjà si
fortement engagée, renoncer à ses plans qui pouvaient seuls compenser
l'infériorité de nos forces, c'était se constituer soi-même vaincu
dans un moment où il y avait tant d'espérance d'être vainqueur, car
après tout la voie ne pouvait être ouverte à Bulow sans l'être à
Grouchy, et il était permis d'espérer que si l'un venait, l'autre
viendrait aussi. Napoléon continua donc la bataille, mais en la
continuant il eut soin de la ralentir. Il prescrivit à Ney d'enlever
la Haye-Sainte, ce qui ôtait aux Anglais leur point d'appui au centre,
et nous assurait à nous le débouché sur le plateau de Mont-Saint-Jean
lorsque nous voudrions porter le coup décisif, et il lui recommanda,
cela fait, de s'arrêter jusqu'à ce qu'on eût apprécié la portée de
l'attaque des Prussiens contre notre droite. Prendre la Haye-Sainte et
attendre, était évidemment la seule chose qu'il y eût à faire en une
circonstance si grave.
[En marge: Attaque intempestive de la cavalerie.]
Mais Ney, cédant à une fougue que le regret de ses hésitations de la
veille avait changée en fureur, se précipita sur les Anglais, s'empara
de la Haye-Sainte avec une vigueur sans pareille, puis, ayant
rencontré plusieurs fois la cavalerie ennemie pendant ce combat,
s'engagea peu à peu avec elle, la suivit sur le plateau, vit là toute
une artillerie abandonnée, crut le moment décisif venu, entraîna
successivement sur ce plateau toute la cavalerie, y soutint une lutte
de géants, mais lutte intempestive dès qu'on ne pouvait pas la
terminer avec de l'infanterie, et dépensa ainsi nos troupes à cheval
qui, employées à propos, auraient servi un peu plus tard à gagner la
bataille.
[En marge: Au dernier moment la bataille pouvait être regagnée, quand
survint le corps de Ziethen.]
[En marge: Quels furent les véritables obstacles au ralliement de
l'armée.]
Les prodiges de Ney étaient donc un malheur, que Napoléon, ayant porté
à droite non-seulement son infanterie mais son attention, n'avait pu
empêcher. Que faire alors?... Prescrire à Ney de conserver le plateau
tant qu'il pourrait, pendant qu'on irait avec la garde donner aux
Prussiens un choc terrible, et puis les Prussiens écartés, rallier la
garde, et se ruer sur l'armée anglaise pour en finir, était évidemment
la seule manoeuvre imaginable, et Napoléon l'adopta. Il reçut et
repoussa les Prussiens avec une vigueur dont les vieux soldats de la
garde, conduits par Morand, étaient seuls capables. Bulow culbuté,
écrasé entre Planchenois et Maransart, Napoléon ne perdit pas un
instant, et tenant parole à Ney, marcha au plateau avec la garde
ralliée, pour y jouer dans une action désespérée son sort, celui de
l'Empire et de la France. Quatre de ses bataillons, bravant un feu
épouvantable, avaient déjà pris pied sur le plateau, et les autres
allaient probablement terminer la lutte, quand le corps prussien de
Ziethen, arrivant à l'improviste, fit tourner en catastrophe une
bataille qui pouvait être encore une victoire, victoire sanglante,
cruellement achetée, victoire enfin! Au point où en étaient les
choses, les suites devaient être une déroute sans exemple, car il ne
restait pas une seule réserve pour rallier l'armée, car à défaut d'une
réserve la personne de Napoléon, demeuré debout au milieu d'une
fournaise de feux, aurait pu rallier les soldats, mais la nuit
empêchait de l'apercevoir, mais on le croyait mort, mais, après un
effort surhumain, l'abattement chez les troupes égalait leur
exaltation, et pour surcroît de malheur, en ayant l'ennemi devant, on
l'avait en flanc, on l'avait par derrière. Tout concourait donc pour
faire de la bataille perdue un désastre inouï. C'était l'Empire qui,
après s'être écroulé en 1814, s'être relevé en 1815, s'abîmait enfin,
tel qu'un édifice gigantesque fondant tout à coup sur la tête de celui
qui s'obstine à y rester jusqu'au dernier instant!
Que le malheur fût immense, on ne saurait le nier, mais que Napoléon
dans la journée n'eût pas tout fait pour le conjurer, il est
impossible de le soutenir, car s'il avait retardé l'heure de la
bataille, c'était par une nécessité physique, car si des fautes de
tactique avaient été commises par Reille, par d'Erlon, il avait essayé
de les réparer, car si Ney avait devancé l'action principale, il
n'avait pu l'empêcher, occupé qu'il était vers sa droite, et cette
action prématurément engagée il l'avait suspendue pour tenir tête aux
Prussiens, et ceux-ci repoussés, il s'était hâté de la reprendre,
lorsqu'un dernier corps prussien était venu l'accabler. Il n'avait
donc pas failli comme capitaine, et pour être juste envers les
vainqueurs comme envers le vaincu, nous ajouterons que le duc de
Wellington et Blucher avaient mérité leur victoire, le premier par une
fermeté inébranlable, le second par un patriotisme inaccessible aux
découragements.
[En marge: La principale cause de nos malheurs fut l'aveuglement du
maréchal Grouchy.]
[En marge: Sa fatale obstination.]
Maintenant, il faut le dire, avec le sincère regret d'atteindre la
mémoire d'un honnête homme, d'un brave militaire, frappé en cette
occasion d'une cécité sans exemple, la vraie cause de nos malheurs
(cause matérielle, entendons-nous, car la cause morale est ailleurs),
la vraie cause fut le maréchal Grouchy. Nous avons exposé les faits
avec une scrupuleuse exactitude, et ils ne laissent rien de sérieux à
opposer en sa faveur, quoiqu'on l'ait essayé bien des fois depuis
quarante ans. Après avoir perdu l'après-midi du 17, après avoir encore
perdu la matinée du 18, il lui restait toute la moitié de cette fatale
journée du 18 pour réparer ses fautes, et c'était assez pour convertir
en triomphe un immense désastre. À Sart-à-Valhain, en effet, le canon
retentit à onze heures et demie. Le général Gérard, avec la sagacité
d'un véritable homme de guerre, avec la chaleur d'un Français
passionné pour son pays, proposa de marcher vers le canon, et il
donnait cette raison, que dans le doute où l'on était des intentions
de l'ennemi, il fallait accourir auprès de Napoléon, car si les
Prussiens se portaient vers lui, on rentrait dans ses instructions qui
prescrivaient d'être toujours sur leurs traces, s'ils se retiraient
vers Bruxelles, il n'y avait plus à s'occuper d'eux, et il fallait se
presser de concourir à la destruction définitive des Anglais. Gérard,
Vandamme, Valazé, tous les soldats proféraient le même cri. Mais
Grouchy, fermant les yeux à l'évidence, repoussa cette lumière
éclatante qui jaillissait de tous les esprits. Un tort de forme chez
Gérard, un tort de susceptibilité chez Grouchy, firent échouer ce
conseil admirable, qui eût sauvé l'Empire, et ce qui importait mille
fois plus, la France!
On a fait valoir en faveur du maréchal Grouchy deux excuses,
premièrement que le temps manquait pour arriver de Sart-à-Valhain à
Maransart, et secondement qu'on eût trouvé sur son chemin quarante
mille Prussiens pour disputer le passage le la Dyle, tandis que
cinquante mille autres seraient allés accabler Napoléon. Nous croyons
ces deux excuses mal fondées d'abord, et ensuite fussent-elles
fondées, n'excusant pas celui qu'on veut excuser. Si en effet,
lorsqu'on était à Sart-à-Valhain le temps manquait, à qui était la
faute, sinon à Grouchy qui avait perdu cinq ou six heures dans
l'après-midi du 17, et quatre le matin du 18? Si on devait trouver
les Prussiens défendant la Dyle, à qui la faute encore, sinon à
Grouchy qui n'en avait pas fait surveiller le cours, qui avait négligé
de s'emparer des ponts de cette rivière, presque tous oubliés par
l'ennemi, et qui n'avait point songé à la traverser là où elle pouvait
être franchie sans difficulté? Évidemment le tort ici serait encore à
Grouchy. Mais ces excuses qui n'excusent-pas, en fait sont dépourvues
de tout fondement.
[En marge: Aurait-il eu le temps d'arriver utilement?]
[En marge: Réponse péremptoire à cette question.]
Quant à la distance, voici la vérité rigoureuse. De Nil-Saint-Vincent,
où était parvenu Vandamme à onze heures et demie, à Maransart, il y a
tout au plus cinq lieues métriques, c'est-à-dire quatre lieues
anciennes. Les gens du pays parlaient d'un trajet de quatre heures au
plus. Il est certain qu'il faut beaucoup moins d'une heure pour
parcourir une lieue métrique. Si on veut tenir compte des mauvais
chemins, moins mauvais toutefois sur les routes transversales que sur
les routes directes fatiguées par les Prussiens, on pouvait supposer
cinq heures, et c'était beaucoup pour des soldats que le bruit du
canon n'aurait pas manqué d'électriser. Qu'on suppose six heures, ce
qui est une évaluation singulièrement exagérée, et on arrivait au
meilleur moment. Qu'on en suppose sept, le moment était encore
très-propice, puisque c'était l'heure où la vieille garde culbutait
les Prussiens de Planchenois, et où on les aurait surpris dans un
affreux désordre. Maintenant veut-on des exemples de ce qui pouvait
s'exécuter en fait de trajets sur ces mêmes lieux, et exactement dans
les mêmes circonstances? Ces exemples ne manquent pas. Le corps de
Vandamme, parti de Gembloux à huit heures, était à la Baraque à deux,
après avoir perdu en route beaucoup plus d'une heure, et marché
très-lentement. Or il y a de Gembloux à la Baraque à peu près la même
distance que de Nil-Saint-Vincent à Maransart. On aurait donc pu
opérer le trajet dont il s'agit en cinq heures. Veut-on un exemple
plus concluant encore? Il y a plus de cinq lieues de Wavre à Gembloux,
et le lendemain 19, quand la nécessité de se dérober à l'ennemi
victorieux accélérait le pas de tout le monde, le corps de Vandamme,
parti au coucher du soleil, c'est-à-dire à huit heures, était à onze à
Gembloux[28]. On aurait donc pu faire cinq lieues en cinq heures le
18, puisqu'on les faisait en trois le 19.
[Note 28: Témoignage du général Berthezène dans ses Mémoires, tome II,
page 398.]
[En marge: Les Prussiens auraient-ils pu empêcher l'arrivée de
Grouchy?]
[En marge: Réponse à cette question.]
Quant à la résistance que les Prussiens auraient opposée au passage de
la Dyle, l'objection vraie devant Wavre où on allait les attaquer dans
une position inexpugnable, devient fausse si on imagine que Grouchy se
fût présenté aux ponts de Moustier ou d'Ottignies qui n'étaient pas
gardés. À la vérité en accordant à l'ennemi une clairvoyance
surhumaine, qui malheureusement ne se manifestait pas à notre aile
droite, il aurait pu se faire que Blucher, lisant dans nos projets,
eût placé quarante mille hommes aux ponts de Moustier et d'Ottignies,
par lesquels le général Gérard voulait passer, et que les défendant
avec ces quarante mille hommes, il en envoyât quarante-cinq mille (car
il lui était impossible d'en envoyer davantage) pour accabler
Napoléon. Les choses sans doute auraient pu se passer ainsi, mais
quand on n'est soi-même que des hommes, il ne faut pas se figurer que
ses adversaires soient des dieux!
En fait rien de pareil n'avait eu lieu. Blucher se voyant suivi sur
Wavre, y laissa Thielmann avec 28 mille hommes pour amuser les
Français, envoya Bulow avec 30 mille vers la Chapelle-Saint-Lambert et
Planchenois, achemina Pirch Ier derrière Bulow, Ziethen le long de la
forêt de Soignes, chacun de ces derniers avec environ 15 mille hommes.
Si Grouchy eût écouté le conseil du général Gérard, il serait arrivé
vers une heure ou deux aux ponts de Moustier et d'Ottignies, les
aurait traversés sans difficulté, n'aurait rencontré personne pour
l'arrêter, et eût trouvé tout ouverte la route de Maransart. En
dirigeant vers Wavre Pajol et Teste qui avaient été le matin dirigés
sur Tourrines, ce qui aurait suffi pour occuper Thielmann pendant
quelques heures, et en marchant avec le reste de son corps vers
Maransart, c'est-à-dire avec 30 mille hommes, il aurait trouvé Bulow
engagé dans le vallon de Lasne au point de ne rien voir, et Pirch Ier
et Ziethen trop avancés probablement dans leur mouvement pour
s'apercevoir de sa présence. Supposez qu'il n'eût fait que détourner
ces derniers de leur chemin, le but essentiel aurait été atteint,
puisque c'est leur arrivée qui perdit tout. Mais même en attirant leur
attention, il eût passé avant qu'ils pussent s'opposer à sa marche, et
il eût opéré le double bien de délivrer d'eux Napoléon, et d'accabler
Bulow.
[En marge: Au-dessus de la cause matérielle de notre désastre, qui est
dans la conduite de Grouchy, il y a la cause morale, et celle-là il
faut la chercher dans tout le règne de Napoléon.]
Rien donc ne peut atténuer la faute du maréchal Grouchy, que ses
services antérieurs qui sont réels, et ses intentions qui étaient
loyales et dévouées. Grouchy, ainsi que l'a dit Napoléon, manqua à
l'armée dans cette journée fatale, comme si un tremblement de terre
l'eût fait disparaître du théâtre des événements. Ainsi l'oubli de son
véritable rôle, qui était d'isoler les Prussiens des Anglais, fut la
vraie cause de nos malheurs, nous parlons de cause matérielle, car
pour les causes morales il faut les chercher plus haut, et à cette
hauteur, Napoléon reparaît comme le vrai coupable!
Si on considère en effet cette campagne de quatre jours sous des
rapports plus élevés, on y verra, non pas les fautes actuelles du
capitaine, qui n'avait jamais été ni plus profond, ni plus actif, ni
plus fécond en ressources, mais celles du chef d'État, qui s'était
créé à lui-même et à la France une situation forcée, où rien ne se
passait naturellement, et où le génie le plus puissant devait échouer
devant des impossibilités morales insurmontables. Certes rien n'était
plus beau, plus habile que la combinaison qui en quelques jours
réunissait sur la frontière 124 mille hommes à l'insu de l'ennemi, qui
en quelques heures donnait Charleroy à Napoléon, le plaçait entre les
Prussiens et les Anglais, le mettait en position de les combattre
séparément, et les Prussiens, les Anglais vaincus, lui laissait le
temps encore d'aller faire face aux Russes, aux Autrichiens, avec les
forces qui achèveraient de s'organiser pendant qu'il combattrait! Mais
les hésitations de Ney et de Reille le 15, renouvelées encore le 16,
lesquelles rendaient incomplet un succès qui aurait dû être décisif,
on peut les faire remonter jusqu'à Napoléon, car c'est lui qui avait
gravé dans leur mémoire les souvenirs qui les ébranlaient si
fortement! C'est lui qui dans la mémoire de Reille avait inscrit
Salamanque et Vittoria, dans celle de Ney, Dennewitz, Leipzig, Laon,
et enfin Kulm dans celle de Vandamme! Si le lendemain de la bataille
de Ligny on avait perdu la journée du 17, ce qui du reste n'était pas
très-regrettable, la faute en était encore aux hésitations de Ney pour
une moitié du jour, à un orage pour l'autre moitié. Cet orage n'était
certes le fait de personne, ni de Napoléon, ni de ses lieutenants,
mais ce qui était son fait, c'était de s'être placé dans une situation
où le moindre accident physique devenait un grave danger, dans une
situation où, pour ne pas périr, il fallait que toutes les
circonstances fussent favorables, toutes sans exception, ce que la
nature n'accorde jamais à aucun capitaine.
[En marge: Vraie leçon morale à tirer du désastre de Waterloo.]