sur-le-champ. Mais les Prussiens étaient postés de manière à rendre
vaines toutes nos tentatives. La division Habert se rua sur le pont de
Wavre, le couvrit en un instant de ses morts, sans avoir seulement
ébranlé l'ennemi. Le 4e corps était un peu en arrière de celui de
Vandamme. Lorsqu'il arriva, son chef, le général Gérard, ayant le
pressentiment que l'armée française, faute de secours, succombait en
ce moment, se jeta en désespéré sur le moulin de Bierges, où se
trouvait un pont situé un peu au-dessus de celui de Wavre, et se
comporta de façon à s'y faire tuer. L'illustre général, qui eût sauvé
la France si on l'eût écouté, cherchait la mort, et faillit la
rencontrer. Le corps traversé par une balle, il tomba sous le coup, et
le pont ne fut pas enlevé.
Pendant ce temps, on entendait toujours plus terrible la canonnade de
Waterloo, et chacun avait la conviction qu'on perdait un sang précieux
devant des positions à la fois impossibles et inutiles à forcer,
tandis qu'on avait laissé sur sa gauche les ponts de Limal et de
Limelette, par lesquels quatre heures auparavant il eût été facile de
passer, et d'apporter un secours décisif à la grande armée. Ainsi
trois fois dans la journée on aurait pu sauver la France: une première
fois en partant à quatre heures du matin de Gembloux pour franchir la
Dyle, ce qui nous eût forcés de voir et de suivre les mouvements des
Prussiens; une seconde fois en prenant à midi le parti de marcher de
Sart-à-Valhain sur Maransart, ce qui nous permettait d'arriver à cinq
heures, et à six heures au plus tard sur les derrières de Bulow; une
troisième fois enfin, en passant les ponts de Limal et de Limelette à
deux heures, lorsqu'on apercevait des corps prussiens se dirigeant
vers Mont-Saint-Jean, ce qui nous aurait permis au moins de retenir
Pirch et Ziethen, et chacune de ces trois fois le commandant de notre
aile droite avait fermé les yeux à l'évidence! Il était manifeste que
la Providence nous avait condamnés, et qu'elle avait choisi le
maréchal Grouchy pour nous punir! Et l'infortuné, nous ne cesserons de
le qualifier ainsi, était de bonne foi! Le seul sentiment
répréhensible en lui, c'était la disposition à juger les conseils de
ses lieutenants bien plus d'après leur forme que d'après leur valeur.
[En marge: Grouchy enfin détrompé, mais trop tard.]
Enfin, vers six heures, le bandeau fatal tomba de ses yeux. L'officier
parti à une heure, après la lettre interceptée du général Bulow,
apportait une nouvelle dépêche, explicative de la précédente, prouvant
que Wavre au lieu d'être une désignation précise, n'était qu'une
désignation générale, qu'il fallait seulement avoir en vue le point où
était la grande armée française, la situation où elle se trouvait, se
lier à elle, et se diriger sur les derrières des Prussiens qui
seraient écrasés si on les plaçait entre deux feux.
La pensée du major général avait fini par s'éclaircir, et par pénétrer
dans l'esprit fermé du maréchal Grouchy. Alors ce dernier n'hésita
plus, mais le temps d'être utile était passé. Napoléon avait
succombé, et devant Wavre même Gérard avec un grand nombre de braves
étaient tombés, sans aucun avantage pour le salut de l'armée et de la
France.
Le maréchal Grouchy donna sur-le-champ des ordres pour faire occuper
les ponts de Limal et de Limelette. Il avait en arrière Pajol, qu'il
avait envoyé le matin avec sa cavalerie légère et la division Teste
dans la direction de Liége, pour suivre encore les Prussiens de ce
côté, et qui était revenu après avoir fait près de douze lieues dans
la journée, preuve bien évidente qu'on aurait pu en faire cinq ou six
dans la demi-journée. Le maréchal les chargea d'enlever le pont de
Limal, ce qui fut exécuté sans difficulté, les Prussiens n'ayant là
que de faibles arrière-gardes. Mais à l'heure où ce pont fut enlevé,
on n'entendait plus le canon, un calme de mort planait sur la contrée.
Grouchy pour se consoler, se plut à supposer que la bataille de
Waterloo était gagnée, et le dit à ses lieutenants. Il avait besoin de
le croire, besoin bien concevable, et qui honorait son coeur s'il
n'honorait pas son esprit!
[En marge: Douleur de Grouchy et de son corps d'armée.]
[En marge: Sa retraite sur Namur.]
Mais cette confiance n'était point partagée. Le général Gérard,
atteint d'une blessure qui semblait mortelle, résigné à mourir,
n'avait qu'une pensée, c'est que la France avait succombé, et
souffrait de cette pensée plus que de sa blessure. On passa la plus
triste nuit. Le lendemain dès la pointe du jour tout le monde, de
Wavre à Limal, était debout, impatient d'apprendre les événements de
la veille, car un silence sinistre continuait de régner dans la
plaine, et surtout dans la direction de Mont-Saint-Jean. Enfin arriva
l'officier parti de Charleroy à onze heures du soir, lequel annonçait
le désastre, et prescrivait la retraite sur Namur. Le maréchal
Grouchy, ayant sur le visage la consternation d'un honnête homme qui
s'est trompé mais qui cherche à se justifier, dit à ses généraux qui
le regardaient avec trop de douleur pour avoir de la colère:
Messieurs, quand vous connaîtrez mes instructions, vous verrez que
j'ai dû faire ce que j'ai fait.--On ne répliqua point, et ce n'était
pas en effet le moment de disputer. Il fallait se tirer du coupe-gorge
où l'on était tombé, car on était séparé des débris de l'armée
française par deux armées victorieuses. Le commandant de notre aile
droite, avec ce qu'il avait sous la main, prit immédiatement la route
de Mont-Saint-Guibert et de Namur, et ordonna aux corps de Gérard et
de Vandamme de se rendre au même point par Gembloux. Mais que
deviendrait-on si, avec trente-quatre mille hommes, on rencontrait
tout ou partie des 150 mille hommes victorieux que conduisaient
Wellington et Blucher?
Tels avaient été les événements sur l'un et l'autre théâtre
d'opérations dans cette funeste journée du 18 juin 1815, que les
Anglais ont appelée bataille de Waterloo, parce que le bulletin fut
daté de ce village, que les Prussiens ont appelée bataille de la
Belle-Alliance, parce que c'est là qu'ils combattirent, que Napoléon
enfin a appelée bataille de Mont-Saint-Jean, parce que c'est sur ce
plateau que l'armée française fit des prodiges, et que nous
qualifions, nous, de bataille de Waterloo, parce que l'usage,
souverain en fait d'appellations, l'a ainsi établi. Les fautes et les
mérites dans cette funeste journée sont faciles à apprécier pour
quiconque, en se dégageant de toute prévention, veut appliquer à les
juger les simples lumières du bon sens.
[En marge: Examen de la campagne de 1815.]
On a vu les motifs qui avaient décidé Napoléon à prendre l'offensive
contre l'Europe de nouveau coalisée, et certes ces motifs étaient du
plus grand poids. La colonne envahissante de l'Est sous le prince de
Schwarzenberg, celle du Nord sous le duc de Wellington et le maréchal
Blucher, marchaient à plus de cent lieues l'une de l'autre, et la
première se trouvait en outre d'un mois en retard sur la seconde.
Profiter de ce qu'elles étaient séparées par la distance et par le
temps, était donc bien indiqué, car à les attendre, à leur laisser le
loisir de se réunir, il y avait l'inconvénient de permettre
l'envahissement des plus belles provinces de France, après leur avoir
pris leurs citoyens les plus valides pour les jeter dans les gardes
nationales mobilisées; il y avait le danger de se mettre sur les bras
cinq cent mille hommes, masse énorme, et quoi qu'on dût avoir derrière
soi Paris bien défendu, et 250 mille hommes de troupes actives pour
manoeuvrer, c'était chose singulièrement hasardeuse que de laisser
former une pareille masse, quand on pouvait la combattre avant sa
formation. D'ailleurs le plan de l'offensive n'excluait pas celui de
la défensive plus tard. Si, en effet, après avoir essayé de repousser
l'invasion on était ramené en deçà de la frontière, les provinces
abandonnées à l'ennemi n'auraient point à se plaindre, et si un
désastre prodigieux ne signalait pas le début de la campagne, le
passage de l'offensive à la défensive pourrait s'opérer, comme il
s'opère tous les jours à la guerre par des capitaines beaucoup moins
habiles que Napoléon.
[En marge: Mérites du plan général.]
[En marge: Bonheur de l'exécution.]
C'était donc un plan fort sage, et que la postérité ne pourra blâmer,
d'avoir voulu profiter de la distance de lieu et de temps qui séparait
les deux colonnes envahissantes, pour tâcher de détruire celle du Nord
avant l'arrivée de celle de l'Est. C'était une pensée bien profonde,
et que la postérité loin de la blâmer admirera certainement, que
d'avoir discerné qu'entre les Anglais et les Prussiens, malgré
l'intérêt qu'ils avaient d'être étroitement unis, il se trouverait à
cause de la différence de leurs points de départ, les uns venant de
Bruxelles, les autres de Liége, un endroit où la soudure serait mal
faite, et où l'on pourrait s'interposer entre eux pour les séparer et
les combattre les uns après les autres. Devinant cette circonstance
avec la double sagacité du génie et d'une expérience sans égale,
Napoléon, trompant l'ennemi par les plus habiles démonstrations,
parvint en cinq ou six jours à concentrer ses corps d'armée, qui
partaient les uns de Metz, les autres de Lille et de Paris, de manière
que le 14 juin au soir 124 mille hommes, 300 bouches à feu, étaient
réunis dans la forêt de Beaumont, sans que les Prussiens, dont les
avant-postes étaient à deux lieues, en sussent rien. Le 15 au matin
Napoléon avait traversé la bande boisée qui le cachait à l'ennemi,
avait enlevé Charleroy sous les yeux des Prussiens et des Anglais, et
le 15 au soir avait pris position entre les deux armées alliées,
surprises, confondues de son apparition subite. L'histoire de la
guerre n'offre rien de semblable, comme sûreté, précision, bonheur
d'exécution.
Dans cette journée, une seule chose était à regretter, c'est que Ney,
l'audacieux Ney, eût manqué d'audace aux Quatre-Bras, et n'eût pas
occupé ce point, de manière à séparer irrévocablement les Anglais des
Prussiens. Mais en fait ils étaient suffisamment séparés, car les
Prussiens atteints par Napoléon allaient être contraints de livrer
bataille sans les Anglais, et il serait encore temps le lendemain de
se saisir des Quatre-Bras qu'on n'avait pas occupés la veille.
[En marge: Y eut-il du temps perdu le 16 au matin, jour de la bataille
de Ligny?]
Jusque-là donc la réussite avait répondu à la grandeur et à la
profondeur des combinaisons. Le 16 il fallait commencer par combattre
les Prussiens qu'on avait devant soi, afin de pouvoir, les Prussiens
battus, se rejeter sur les Anglais. Importait-il absolument de le
faire dans la matinée plutôt que dans l'après-midi? Sans doute, si en
politique on a raison de ne jamais se presser, en guerre au contraire
on ne saurait jamais trop se hâter, car plus tôt le résultat est
acquis, et plus tôt on est soustrait aux caprices de la fortune. Mais
à la guerre, plus qu'ailleurs, il y a les nécessités matérielles
auxquelles il faut bien obéir. Or il y en avait une ici à laquelle il
fallait se soumettre inévitablement, celle de faire arriver les
troupes en ligne, car avec quelque rapidité qu'on eût marché la
veille, pourtant le 6e corps, la garde, les cuirassiers, les parcs,
n'avaient pu encore traverser la Sambre, Gérard n'avait fait que
l'atteindre, d'Erlon que la dépasser d'une lieue. Il fallait en outre
le temps de transporter les troupes sur le champ de bataille de
Fleurus, et pendant qu'elles marchaient, Napoléon avait le loisir de
recueillir les rapports de ses avant-gardes, et de convertir en
certitude ce qui n'était que la divination du génie. Par ces motifs
péremptoires il livrait l'après-midi au lieu de la livrer le matin la
bataille de Ligny, et elle était aussi utilement gagnée à ce moment de
la journée qu'à l'autre, car en juin le jour finissant à neuf heures,
on avait certes bien le temps de s'égorger de trois à neuf heures, et
de remporter une grande victoire.
[En marge: Plan de la bataille de Ligny, et mérite de ce plan.]
[En marge: Fertilité d'esprit de Napoléon, suppléant à la manoeuvre
que Ney n'exécutait pas.]
[En marge: Le résultat, incomplet par les va-et-vient inutiles de
d'Erlon, n'en est pas moins suffisant.]
Quant à la bataille, on ne peut contester que le plan, l'exécution,
fussent ce qu'on devait attendre d'un capitaine consommé. Les
Prussiens venant s'établir dans les villages de Saint-Amand et de
Ligny, pour couvrir la grande chaussée de Namur à Bruxelles qui
formait leur ligne de communication avec les Anglais, et montrant
ainsi le dos aux troupes françaises dirigées sur les Quatre-Bras,
Napoléon les avait vigoureusement attaqués à Saint-Amand et à Ligny,
en prescrivant à Ney d'occuper au plus tôt les Quatre-Bras, et de
détacher ensuite un de ses corps pour prendre à revers la ligne
prussienne. La moitié de l'armée de Blucher eût été prise si cet ordre
eût été exécuté. Mais Ney, comme tous nos généraux, devenu craintif
non pas devant l'ennemi, mais devant la fortune, ébranlé encore par
les conseils du général Reille, tâtonna toute la journée, perdit la
matinée pendant laquelle il aurait pu conquérir les Quatre-Bras sur
les quelques mille hommes qui les occupaient, les attaqua avec vigueur
quand il n'était plus temps, c'est-à-dire quand leur force était
quadruplée, et alors pour réparer sa faute attirant à lui d'Erlon que
Napoléon attirait de son côté, rendit d'Erlon inutile partout, et,
sans vaincre les Anglais, empêcha Napoléon de détruire en entier les
Prussiens. Privé ainsi des corps qui devaient prendre l'ennemi à
revers, Napoléon n'en fut pas déconcerté, imagina une nouvelle
manoeuvre sur le terrain même, et avec la garde coupant au-dessus de
Ligny la ligne prussienne qu'il ne pouvait prendre à revers, remporta
néanmoins une victoire éclatante et de grande conséquence. Si en effet
les Prussiens, par les va-et-vient de d'Erlon, au lieu d'être détruits
n'étaient que défaits, ils l'étaient cependant assez pour qu'on pût
leur tenir tête à l'aide d'un fort détachement, pendant qu'on irait
chercher une rencontre décisive avec les Anglais. Si Ney par sa faute
avait laissé passer l'occasion de culbuter les Anglais aux
Quatre-Bras, il n'en avait pas moins opposé une ténacité héroïque à
leurs efforts pour communiquer avec les Prussiens, il ne les en avait
pas moins empêchés de s'établir sur la chaussée de Namur à Bruxelles,
il ne les en avait pas moins obligés de s'arrêter pour battre en
retraite le lendemain. Ainsi le 16 comme le 15, le plan de Napoléon,
malgré des accidents toujours fréquents à la guerre, plus fréquents
ici à cause de l'ébranlement de toutes les têtes, n'avait pas cessé de
réussir encore, car d'un côté les Prussiens vaincus dans une grande
bataille, de l'autre les Anglais contenus dans un combat acharné,
étaient forcés d'exécuter une retraite divergente, l'armée française
restait en masse interposée entre eux, et les Anglais allaient être
contraints comme les Prussiens d'accepter les jours suivants une
bataille séparée.
[En marge: Y eut-il du temps perdu le matin du 17, et par la faute de
qui?]
[En marge: Le temps importait peu le matin du 17.]
Le 17 au matin on ne pouvait marcher dès l'aurore avec des troupes qui
la veille à neuf heures du soir étaient encore aux prises avec
l'ennemi, et qui avaient bivouaqué au milieu de trente mille cadavres
sans avoir même mangé la soupe. Napoléon cependant perdit le moins de
temps possible: il mit en mouvement Lobau qui n'avait pas combattu, la
garde dont une partie seule avait été engagée, les cuirassiers qui
n'avaient pas donné un coup de sabre; il destina Vandamme et Gérard,
vainqueurs un peu fatigués des Prussiens, à surveiller ces derniers,
et dirigea son centre vers le maréchal Ney, pour composer avec lui la
masse qui devait combattre l'armée britannique. Mais pour faire
défiler ces troupes il était indispensable que Ney qui devenait tête
de colonne, eût défilé aux Quatre-Bras. Or Ney, plein d'appréhensions
le 17 comme le 16, ne remuait pas, croyant toujours avoir devant lui
la totalité de l'armée anglaise. Il fallut que Napoléon vînt avec
Lobau, la garde et les cuirassiers le tirer de ses inquiétudes, et
alors seulement il se mit en marche, c'est-à-dire à onze heures du
matin. Tandis que la matinée était perdue, partie par la fatigue des
troupes, partie par les retards de Ney, l'après-midi le fut par un
orage épouvantable qui paralysa les deux armées, car lorsque la
puissance de la nature se montre, celle des hommes, quels qu'ils
soient, s'évanouit. Ainsi les lieutenants de Napoléon le matin, la
nature l'après-midi, lui prirent la journée du 17. Mais dans cette
journée le temps était-il la considération décisive? Assurément non.
Après avoir battu les Prussiens, il fallait battre les Anglais, et le
plus tôt était le mieux. Pour les battre il fallait les rencontrer, et
la possibilité de cette rencontre dépendait du duc de Wellington et
non de Napoléon. Une demi-marche seulement nous séparant des Anglais,
on ne pouvait songer à les gagner de vitesse: s'ils voulaient la
bataille, nous les trouverions en avant de la forêt de Soignes sans
avoir besoin de nous presser, sinon ils mettraient la forêt entre eux
et nous, et la bataille deviendrait impossible. Voudraient-ils la
livrer? Napoléon le désirait ardemment, car les suivre au delà de
Bruxelles, quand sa présence allait être si nécessaire en Champagne,
lui était impossible, et les quitter sans les avoir battus était le
renversement de tous ses plans. Mais quelque fût son désir, il ne
pouvait absolument pas devancer les Anglais à l'entrée de la forêt de
Soignes pour les obliger à combattre. Sa seule ressource évidemment,
c'était l'ardeur de Blucher, l'ambition du duc de Wellington, et non
une rapidité de marche, que la fatigue des troupes, les hésitations de
Ney, un orage épouvantable, rendaient impossible, et que la proximité
de la forêt de Soignes eût rendue inutile.
[En marge: Détachement de Grouchy, et nécessité de ce détachement.]
Le temps n'était donc pas la considération importante dans la journée
du 17. Mais s'il n'y eut pas faute dans l'emploi du temps, y eut-il
faute dans la répartition des forces? L'exposé des faits a mis le
lecteur en mesure d'en juger. Qu'y avait-il de plus simple en effet,
les Prussiens vaincus, que de mettre à leur suite un détachement
suffisant pour les surveiller, les contenir, les isoler des Anglais
pendant que l'on combattrait ces derniers? Un homme de sens osera-t-il
dire qu'il fallait ne plus s'inquiéter des Prussiens, les laisser
devenir ce qu'ils voudraient, en se bornant à jeter sur leurs traces
un peu de cavalerie qui aurait vu, sans pouvoir l'empêcher, tout ce
qu'il leur aurait plu d'entreprendre? Ah! sans doute, si on suppose
dans le commandement de notre aile droite chargée de les suivre un
aveuglement sans égal dans l'histoire, un aveuglement tel qu'il
laisserait quatre-vingt mille Prussiens faire devant lui tout ce
qu'ils voudraient, même accabler Napoléon leur vainqueur sans s'y
opposer, on aura raison de dire que ce détachement de l'aile droite
était une faute: mais en supposant à celui qui la dirigeait seulement
l'instinct que laissèrent éclater les simples soldats, on faisait en
la détachant une chose non-seulement de règle, mais nécessaire, et qui
ne devait pas priver l'armée de son secours, car enfermés les uns et
les autres dans un espace de quatre à cinq lieues, où tous entendaient
le canon de tous, on ne devait pas croire qu'on perdrait les 34 mille
hommes de Grouchy jusqu'à ne les retrouver qu'après une affreuse
catastrophe.
[En marge: Évidence des instructions données à Grouchy.]
Le détachement de Grouchy était donc nécessaire, dicté par les règles,
par la situation, par le plus vulgaire bon sens. Quant aux
instructions qu'il reçut, on peut sans doute disputer sur leur
signification: il y a cependant un ordre qu'on ne saurait contester,
car les soldats l'eussent donné, c'était de suivre les Prussiens, de
ne pas les perdre de vue, et de manoeuvrer de manière à les empêcher
de rejoindre les Anglais, puisque le plan connu de tout le monde
était d'avoir affaire séparément à chacune des deux armées ennemies.
Qu'on accumule les hypothèses tant qu'on voudra, cet ordre ce n'est
pas Napoléon qui le dictait, c'est la situation, et il y a une preuve
sans réplique que bien ou mal donné (et ce n'était pas l'usage de
Napoléon de mal donner ses ordres) il entra pourtant tel que nous le
supposons dans l'esprit du maréchal Grouchy, c'est que le soir du 17,
écrivant à Napoléon, le maréchal lui disait: Je suis à la poursuite
des Prussiens, et je m'appliquerai à les tenir éloignés des
Anglais.--Il n'y avait donc aucune équivoque sur le véritable sens de
ses instructions dans l'esprit du commandant de l'aile droite.
[En marge: Fausses manoeuvres de Grouchy le 17.]
Mais dès le début le maréchal Grouchy se trompa sur la direction des
Prussiens, et il les supposa sur la route de Namur. L'erreur était
excusable, et n'aurait pas été de grande conséquence s'il avait fait
ce qu'il devait faire, s'il avait mis sa cavalerie légère sur les
trois directions possibles, celles de Mont-Saint-Guibert, de Gembloux,
de Namur, et son infanterie sur celle de Gembloux qui était
intermédiaire à toutes les autres. Les blés couchés sous les pas des
Prussiens l'auraient éclairé sur-le-champ, et lui auraient prouvé que
les Prussiens se retiraient non pas sur le Rhin, mais sur Wavre,
c'est-à-dire vers l'armée anglaise. Il finit par le reconnaître, mais
en conservant un fâcheux soupçon sur Namur, et dans cette première
journée il ne fit marcher son infanterie que très-tard vers Gembloux.
La journée du 17 que Napoléon n'aurait pas pu employer autrement sur
la route de Mont-Saint-Jean, fut donc à peu près perdue sur la route
de Wavre par le maréchal Grouchy.
[En marge: Tardif départ de Grouchy le 18 au matin.]
Mais le 18, pouvant se mettre en mouvement dès quatre heures du matin,
ayant dix-sept heures de jour pour se porter où il voudrait, étant
enfermé dans un espace où l'on se trouvait à quatre ou cinq lieues les
uns des autres, le maréchal Grouchy était en mesure de tout réparer.
Malheureusement il ne donna ses ordres qu'entre six et sept heures du
matin, et n'ayant pas pourvu aux distributions de vivres, ses troupes
ne partirent qu'à huit, à neuf, à dix heures. Pourtant même alors rien
n'était perdu, ni même compromis, puisque cinq heures suffisaient pour
se transporter au point le plus extrême de ce théâtre d'opérations, si
on se laissait guider par le canon.
Tandis que la droite détachée était conduite avec si peu d'activité et
de sûreté de vues, Napoléon avec le centre et la gauche se préparait à
livrer sa seconde bataille, celle qui devait décider de son sort et du
nôtre. Cette rencontre qu'il avait tant désirée, et avec tant de
raison puisqu'il fallait qu'il battît les Anglais après les Prussiens,
pour revenir en toute hâte sur les Autrichiens et les Russes, cette
rencontre le bouillant patriotisme de Blucher, l'ambition du duc de
Wellington allaient la lui offrir. Certes le résultat les a justifiés
l'un et l'autre, mais la postérité, comme l'a dit Napoléon avec sa
grandeur de langage accoutumée, sera moins indulgente, car si la
fortune ne leur eût pas ménagé dans l'aveuglement de Grouchy un vrai
phénomène, ils pouvaient être accablés à la lisière de la forêt de
Soignes, mal percée, difficile à traverser après une défaite, tandis
qu'au contraire en mettant la forêt de Soignes entre eux et Napoléon,
ils déjouaient tous les calculs de celui-ci, et le réduisaient à
battre en retraite pour venir faire face à la grande colonne de l'Est
après avoir échoué dans tous ses plans. Ils auraient donc choisi un
jeu sûr, au lieu du jeu le plus téméraire et le plus périlleux.
[En marge: Retard de la bataille de Waterloo le 18, et motifs de ce
retard.]