Le corps de Vandamme fut chargé de cette attaque, et il la commença

sur-le-champ. Mais les Prussiens étaient postés de manière à rendre

vaines toutes nos tentatives. La division Habert se rua sur le pont de

Wavre, le couvrit en un instant de ses morts, sans avoir seulement

ébranlé l'ennemi. Le 4e corps était un peu en arrière de celui de

Vandamme. Lorsqu'il arriva, son chef, le général Gérard, ayant le

pressentiment que l'armée française, faute de secours, succombait en

ce moment, se jeta en désespéré sur le moulin de Bierges, où se

trouvait un pont situé un peu au-dessus de celui de Wavre, et se

comporta de façon à s'y faire tuer. L'illustre général, qui eût sauvé

la France si on l'eût écouté, cherchait la mort, et faillit la

rencontrer. Le corps traversé par une balle, il tomba sous le coup, et

le pont ne fut pas enlevé.

Pendant ce temps, on entendait toujours plus terrible la canonnade de

Waterloo, et chacun avait la conviction qu'on perdait un sang précieux

devant des positions à la fois impossibles et inutiles à forcer,

tandis qu'on avait laissé sur sa gauche les ponts de Limal et de

Limelette, par lesquels quatre heures auparavant il eût été facile de

passer, et d'apporter un secours décisif à la grande armée. Ainsi

trois fois dans la journée on aurait pu sauver la France: une première

fois en partant à quatre heures du matin de Gembloux pour franchir la

Dyle, ce qui nous eût forcés de voir et de suivre les mouvements des

Prussiens; une seconde fois en prenant à midi le parti de marcher de

Sart-à-Valhain sur Maransart, ce qui nous permettait d'arriver à cinq

heures, et à six heures au plus tard sur les derrières de Bulow; une

troisième fois enfin, en passant les ponts de Limal et de Limelette à

deux heures, lorsqu'on apercevait des corps prussiens se dirigeant

vers Mont-Saint-Jean, ce qui nous aurait permis au moins de retenir

Pirch et Ziethen, et chacune de ces trois fois le commandant de notre

aile droite avait fermé les yeux à l'évidence! Il était manifeste que

la Providence nous avait condamnés, et qu'elle avait choisi le

maréchal Grouchy pour nous punir! Et l'infortuné, nous ne cesserons de

le qualifier ainsi, était de bonne foi! Le seul sentiment

répréhensible en lui, c'était la disposition à juger les conseils de

ses lieutenants bien plus d'après leur forme que d'après leur valeur.

[En marge: Grouchy enfin détrompé, mais trop tard.]

Enfin, vers six heures, le bandeau fatal tomba de ses yeux. L'officier

parti à une heure, après la lettre interceptée du général Bulow,

apportait une nouvelle dépêche, explicative de la précédente, prouvant

que Wavre au lieu d'être une désignation précise, n'était qu'une

désignation générale, qu'il fallait seulement avoir en vue le point où

était la grande armée française, la situation où elle se trouvait, se

lier à elle, et se diriger sur les derrières des Prussiens qui

seraient écrasés si on les plaçait entre deux feux.

La pensée du major général avait fini par s'éclaircir, et par pénétrer

dans l'esprit fermé du maréchal Grouchy. Alors ce dernier n'hésita

plus, mais le temps d'être utile était passé. Napoléon avait

succombé, et devant Wavre même Gérard avec un grand nombre de braves

étaient tombés, sans aucun avantage pour le salut de l'armée et de la

France.

Le maréchal Grouchy donna sur-le-champ des ordres pour faire occuper

les ponts de Limal et de Limelette. Il avait en arrière Pajol, qu'il

avait envoyé le matin avec sa cavalerie légère et la division Teste

dans la direction de Liége, pour suivre encore les Prussiens de ce

côté, et qui était revenu après avoir fait près de douze lieues dans

la journée, preuve bien évidente qu'on aurait pu en faire cinq ou six

dans la demi-journée. Le maréchal les chargea d'enlever le pont de

Limal, ce qui fut exécuté sans difficulté, les Prussiens n'ayant là

que de faibles arrière-gardes. Mais à l'heure où ce pont fut enlevé,

on n'entendait plus le canon, un calme de mort planait sur la contrée.

Grouchy pour se consoler, se plut à supposer que la bataille de

Waterloo était gagnée, et le dit à ses lieutenants. Il avait besoin de

le croire, besoin bien concevable, et qui honorait son coeur s'il

n'honorait pas son esprit!

[En marge: Douleur de Grouchy et de son corps d'armée.]

[En marge: Sa retraite sur Namur.]

Mais cette confiance n'était point partagée. Le général Gérard,

atteint d'une blessure qui semblait mortelle, résigné à mourir,

n'avait qu'une pensée, c'est que la France avait succombé, et

souffrait de cette pensée plus que de sa blessure. On passa la plus

triste nuit. Le lendemain dès la pointe du jour tout le monde, de

Wavre à Limal, était debout, impatient d'apprendre les événements de

la veille, car un silence sinistre continuait de régner dans la

plaine, et surtout dans la direction de Mont-Saint-Jean. Enfin arriva

l'officier parti de Charleroy à onze heures du soir, lequel annonçait

le désastre, et prescrivait la retraite sur Namur. Le maréchal

Grouchy, ayant sur le visage la consternation d'un honnête homme qui

s'est trompé mais qui cherche à se justifier, dit à ses généraux qui

le regardaient avec trop de douleur pour avoir de la colère:

Messieurs, quand vous connaîtrez mes instructions, vous verrez que

j'ai dû faire ce que j'ai fait.--On ne répliqua point, et ce n'était

pas en effet le moment de disputer. Il fallait se tirer du coupe-gorge

où l'on était tombé, car on était séparé des débris de l'armée

française par deux armées victorieuses. Le commandant de notre aile

droite, avec ce qu'il avait sous la main, prit immédiatement la route

de Mont-Saint-Guibert et de Namur, et ordonna aux corps de Gérard et

de Vandamme de se rendre au même point par Gembloux. Mais que

deviendrait-on si, avec trente-quatre mille hommes, on rencontrait

tout ou partie des 150 mille hommes victorieux que conduisaient

Wellington et Blucher?

Tels avaient été les événements sur l'un et l'autre théâtre

d'opérations dans cette funeste journée du 18 juin 1815, que les

Anglais ont appelée bataille de Waterloo, parce que le bulletin fut

daté de ce village, que les Prussiens ont appelée bataille de la

Belle-Alliance, parce que c'est là qu'ils combattirent, que Napoléon

enfin a appelée bataille de Mont-Saint-Jean, parce que c'est sur ce

plateau que l'armée française fit des prodiges, et que nous

qualifions, nous, de bataille de Waterloo, parce que l'usage,

souverain en fait d'appellations, l'a ainsi établi. Les fautes et les

mérites dans cette funeste journée sont faciles à apprécier pour

quiconque, en se dégageant de toute prévention, veut appliquer à les

juger les simples lumières du bon sens.

[En marge: Examen de la campagne de 1815.]

On a vu les motifs qui avaient décidé Napoléon à prendre l'offensive

contre l'Europe de nouveau coalisée, et certes ces motifs étaient du

plus grand poids. La colonne envahissante de l'Est sous le prince de

Schwarzenberg, celle du Nord sous le duc de Wellington et le maréchal

Blucher, marchaient à plus de cent lieues l'une de l'autre, et la

première se trouvait en outre d'un mois en retard sur la seconde.

Profiter de ce qu'elles étaient séparées par la distance et par le

temps, était donc bien indiqué, car à les attendre, à leur laisser le

loisir de se réunir, il y avait l'inconvénient de permettre

l'envahissement des plus belles provinces de France, après leur avoir

pris leurs citoyens les plus valides pour les jeter dans les gardes

nationales mobilisées; il y avait le danger de se mettre sur les bras

cinq cent mille hommes, masse énorme, et quoi qu'on dût avoir derrière

soi Paris bien défendu, et 250 mille hommes de troupes actives pour

manoeuvrer, c'était chose singulièrement hasardeuse que de laisser

former une pareille masse, quand on pouvait la combattre avant sa

formation. D'ailleurs le plan de l'offensive n'excluait pas celui de

la défensive plus tard. Si, en effet, après avoir essayé de repousser

l'invasion on était ramené en deçà de la frontière, les provinces

abandonnées à l'ennemi n'auraient point à se plaindre, et si un

désastre prodigieux ne signalait pas le début de la campagne, le

passage de l'offensive à la défensive pourrait s'opérer, comme il

s'opère tous les jours à la guerre par des capitaines beaucoup moins

habiles que Napoléon.

[En marge: Mérites du plan général.]

[En marge: Bonheur de l'exécution.]

C'était donc un plan fort sage, et que la postérité ne pourra blâmer,

d'avoir voulu profiter de la distance de lieu et de temps qui séparait

les deux colonnes envahissantes, pour tâcher de détruire celle du Nord

avant l'arrivée de celle de l'Est. C'était une pensée bien profonde,

et que la postérité loin de la blâmer admirera certainement, que

d'avoir discerné qu'entre les Anglais et les Prussiens, malgré

l'intérêt qu'ils avaient d'être étroitement unis, il se trouverait à

cause de la différence de leurs points de départ, les uns venant de

Bruxelles, les autres de Liége, un endroit où la soudure serait mal

faite, et où l'on pourrait s'interposer entre eux pour les séparer et

les combattre les uns après les autres. Devinant cette circonstance

avec la double sagacité du génie et d'une expérience sans égale,

Napoléon, trompant l'ennemi par les plus habiles démonstrations,

parvint en cinq ou six jours à concentrer ses corps d'armée, qui

partaient les uns de Metz, les autres de Lille et de Paris, de manière

que le 14 juin au soir 124 mille hommes, 300 bouches à feu, étaient

réunis dans la forêt de Beaumont, sans que les Prussiens, dont les

avant-postes étaient à deux lieues, en sussent rien. Le 15 au matin

Napoléon avait traversé la bande boisée qui le cachait à l'ennemi,

avait enlevé Charleroy sous les yeux des Prussiens et des Anglais, et

le 15 au soir avait pris position entre les deux armées alliées,

surprises, confondues de son apparition subite. L'histoire de la

guerre n'offre rien de semblable, comme sûreté, précision, bonheur

d'exécution.

Dans cette journée, une seule chose était à regretter, c'est que Ney,

l'audacieux Ney, eût manqué d'audace aux Quatre-Bras, et n'eût pas

occupé ce point, de manière à séparer irrévocablement les Anglais des

Prussiens. Mais en fait ils étaient suffisamment séparés, car les

Prussiens atteints par Napoléon allaient être contraints de livrer

bataille sans les Anglais, et il serait encore temps le lendemain de

se saisir des Quatre-Bras qu'on n'avait pas occupés la veille.

[En marge: Y eut-il du temps perdu le 16 au matin, jour de la bataille

de Ligny?]

Jusque-là donc la réussite avait répondu à la grandeur et à la

profondeur des combinaisons. Le 16 il fallait commencer par combattre

les Prussiens qu'on avait devant soi, afin de pouvoir, les Prussiens

battus, se rejeter sur les Anglais. Importait-il absolument de le

faire dans la matinée plutôt que dans l'après-midi? Sans doute, si en

politique on a raison de ne jamais se presser, en guerre au contraire

on ne saurait jamais trop se hâter, car plus tôt le résultat est

acquis, et plus tôt on est soustrait aux caprices de la fortune. Mais

à la guerre, plus qu'ailleurs, il y a les nécessités matérielles

auxquelles il faut bien obéir. Or il y en avait une ici à laquelle il

fallait se soumettre inévitablement, celle de faire arriver les

troupes en ligne, car avec quelque rapidité qu'on eût marché la

veille, pourtant le 6e corps, la garde, les cuirassiers, les parcs,

n'avaient pu encore traverser la Sambre, Gérard n'avait fait que

l'atteindre, d'Erlon que la dépasser d'une lieue. Il fallait en outre

le temps de transporter les troupes sur le champ de bataille de

Fleurus, et pendant qu'elles marchaient, Napoléon avait le loisir de

recueillir les rapports de ses avant-gardes, et de convertir en

certitude ce qui n'était que la divination du génie. Par ces motifs

péremptoires il livrait l'après-midi au lieu de la livrer le matin la

bataille de Ligny, et elle était aussi utilement gagnée à ce moment de

la journée qu'à l'autre, car en juin le jour finissant à neuf heures,

on avait certes bien le temps de s'égorger de trois à neuf heures, et

de remporter une grande victoire.

[En marge: Plan de la bataille de Ligny, et mérite de ce plan.]

[En marge: Fertilité d'esprit de Napoléon, suppléant à la manoeuvre

que Ney n'exécutait pas.]

[En marge: Le résultat, incomplet par les va-et-vient inutiles de

d'Erlon, n'en est pas moins suffisant.]

Quant à la bataille, on ne peut contester que le plan, l'exécution,

fussent ce qu'on devait attendre d'un capitaine consommé. Les

Prussiens venant s'établir dans les villages de Saint-Amand et de

Ligny, pour couvrir la grande chaussée de Namur à Bruxelles qui

formait leur ligne de communication avec les Anglais, et montrant

ainsi le dos aux troupes françaises dirigées sur les Quatre-Bras,

Napoléon les avait vigoureusement attaqués à Saint-Amand et à Ligny,

en prescrivant à Ney d'occuper au plus tôt les Quatre-Bras, et de

détacher ensuite un de ses corps pour prendre à revers la ligne

prussienne. La moitié de l'armée de Blucher eût été prise si cet ordre

eût été exécuté. Mais Ney, comme tous nos généraux, devenu craintif

non pas devant l'ennemi, mais devant la fortune, ébranlé encore par

les conseils du général Reille, tâtonna toute la journée, perdit la

matinée pendant laquelle il aurait pu conquérir les Quatre-Bras sur

les quelques mille hommes qui les occupaient, les attaqua avec vigueur

quand il n'était plus temps, c'est-à-dire quand leur force était

quadruplée, et alors pour réparer sa faute attirant à lui d'Erlon que

Napoléon attirait de son côté, rendit d'Erlon inutile partout, et,

sans vaincre les Anglais, empêcha Napoléon de détruire en entier les

Prussiens. Privé ainsi des corps qui devaient prendre l'ennemi à

revers, Napoléon n'en fut pas déconcerté, imagina une nouvelle

manoeuvre sur le terrain même, et avec la garde coupant au-dessus de

Ligny la ligne prussienne qu'il ne pouvait prendre à revers, remporta

néanmoins une victoire éclatante et de grande conséquence. Si en effet

les Prussiens, par les va-et-vient de d'Erlon, au lieu d'être détruits

n'étaient que défaits, ils l'étaient cependant assez pour qu'on pût

leur tenir tête à l'aide d'un fort détachement, pendant qu'on irait

chercher une rencontre décisive avec les Anglais. Si Ney par sa faute

avait laissé passer l'occasion de culbuter les Anglais aux

Quatre-Bras, il n'en avait pas moins opposé une ténacité héroïque à

leurs efforts pour communiquer avec les Prussiens, il ne les en avait

pas moins empêchés de s'établir sur la chaussée de Namur à Bruxelles,

il ne les en avait pas moins obligés de s'arrêter pour battre en

retraite le lendemain. Ainsi le 16 comme le 15, le plan de Napoléon,

malgré des accidents toujours fréquents à la guerre, plus fréquents

ici à cause de l'ébranlement de toutes les têtes, n'avait pas cessé de

réussir encore, car d'un côté les Prussiens vaincus dans une grande

bataille, de l'autre les Anglais contenus dans un combat acharné,

étaient forcés d'exécuter une retraite divergente, l'armée française

restait en masse interposée entre eux, et les Anglais allaient être

contraints comme les Prussiens d'accepter les jours suivants une

bataille séparée.

[En marge: Y eut-il du temps perdu le matin du 17, et par la faute de

qui?]

[En marge: Le temps importait peu le matin du 17.]

Le 17 au matin on ne pouvait marcher dès l'aurore avec des troupes qui

la veille à neuf heures du soir étaient encore aux prises avec

l'ennemi, et qui avaient bivouaqué au milieu de trente mille cadavres

sans avoir même mangé la soupe. Napoléon cependant perdit le moins de

temps possible: il mit en mouvement Lobau qui n'avait pas combattu, la

garde dont une partie seule avait été engagée, les cuirassiers qui

n'avaient pas donné un coup de sabre; il destina Vandamme et Gérard,

vainqueurs un peu fatigués des Prussiens, à surveiller ces derniers,

et dirigea son centre vers le maréchal Ney, pour composer avec lui la

masse qui devait combattre l'armée britannique. Mais pour faire

défiler ces troupes il était indispensable que Ney qui devenait tête

de colonne, eût défilé aux Quatre-Bras. Or Ney, plein d'appréhensions

le 17 comme le 16, ne remuait pas, croyant toujours avoir devant lui

la totalité de l'armée anglaise. Il fallut que Napoléon vînt avec

Lobau, la garde et les cuirassiers le tirer de ses inquiétudes, et

alors seulement il se mit en marche, c'est-à-dire à onze heures du

matin. Tandis que la matinée était perdue, partie par la fatigue des

troupes, partie par les retards de Ney, l'après-midi le fut par un

orage épouvantable qui paralysa les deux armées, car lorsque la

puissance de la nature se montre, celle des hommes, quels qu'ils

soient, s'évanouit. Ainsi les lieutenants de Napoléon le matin, la

nature l'après-midi, lui prirent la journée du 17. Mais dans cette

journée le temps était-il la considération décisive? Assurément non.

Après avoir battu les Prussiens, il fallait battre les Anglais, et le

plus tôt était le mieux. Pour les battre il fallait les rencontrer, et

la possibilité de cette rencontre dépendait du duc de Wellington et

non de Napoléon. Une demi-marche seulement nous séparant des Anglais,

on ne pouvait songer à les gagner de vitesse: s'ils voulaient la

bataille, nous les trouverions en avant de la forêt de Soignes sans

avoir besoin de nous presser, sinon ils mettraient la forêt entre eux

et nous, et la bataille deviendrait impossible. Voudraient-ils la

livrer? Napoléon le désirait ardemment, car les suivre au delà de

Bruxelles, quand sa présence allait être si nécessaire en Champagne,

lui était impossible, et les quitter sans les avoir battus était le

renversement de tous ses plans. Mais quelque fût son désir, il ne

pouvait absolument pas devancer les Anglais à l'entrée de la forêt de

Soignes pour les obliger à combattre. Sa seule ressource évidemment,

c'était l'ardeur de Blucher, l'ambition du duc de Wellington, et non

une rapidité de marche, que la fatigue des troupes, les hésitations de

Ney, un orage épouvantable, rendaient impossible, et que la proximité

de la forêt de Soignes eût rendue inutile.

[En marge: Détachement de Grouchy, et nécessité de ce détachement.]

Le temps n'était donc pas la considération importante dans la journée

du 17. Mais s'il n'y eut pas faute dans l'emploi du temps, y eut-il

faute dans la répartition des forces? L'exposé des faits a mis le

lecteur en mesure d'en juger. Qu'y avait-il de plus simple en effet,

les Prussiens vaincus, que de mettre à leur suite un détachement

suffisant pour les surveiller, les contenir, les isoler des Anglais

pendant que l'on combattrait ces derniers? Un homme de sens osera-t-il

dire qu'il fallait ne plus s'inquiéter des Prussiens, les laisser

devenir ce qu'ils voudraient, en se bornant à jeter sur leurs traces

un peu de cavalerie qui aurait vu, sans pouvoir l'empêcher, tout ce

qu'il leur aurait plu d'entreprendre? Ah! sans doute, si on suppose

dans le commandement de notre aile droite chargée de les suivre un

aveuglement sans égal dans l'histoire, un aveuglement tel qu'il

laisserait quatre-vingt mille Prussiens faire devant lui tout ce

qu'ils voudraient, même accabler Napoléon leur vainqueur sans s'y

opposer, on aura raison de dire que ce détachement de l'aile droite

était une faute: mais en supposant à celui qui la dirigeait seulement

l'instinct que laissèrent éclater les simples soldats, on faisait en

la détachant une chose non-seulement de règle, mais nécessaire, et qui

ne devait pas priver l'armée de son secours, car enfermés les uns et

les autres dans un espace de quatre à cinq lieues, où tous entendaient

le canon de tous, on ne devait pas croire qu'on perdrait les 34 mille

hommes de Grouchy jusqu'à ne les retrouver qu'après une affreuse

catastrophe.

[En marge: Évidence des instructions données à Grouchy.]

Le détachement de Grouchy était donc nécessaire, dicté par les règles,

par la situation, par le plus vulgaire bon sens. Quant aux

instructions qu'il reçut, on peut sans doute disputer sur leur

signification: il y a cependant un ordre qu'on ne saurait contester,

car les soldats l'eussent donné, c'était de suivre les Prussiens, de

ne pas les perdre de vue, et de manoeuvrer de manière à les empêcher

de rejoindre les Anglais, puisque le plan connu de tout le monde

était d'avoir affaire séparément à chacune des deux armées ennemies.

Qu'on accumule les hypothèses tant qu'on voudra, cet ordre ce n'est

pas Napoléon qui le dictait, c'est la situation, et il y a une preuve

sans réplique que bien ou mal donné (et ce n'était pas l'usage de

Napoléon de mal donner ses ordres) il entra pourtant tel que nous le

supposons dans l'esprit du maréchal Grouchy, c'est que le soir du 17,

écrivant à Napoléon, le maréchal lui disait: Je suis à la poursuite

des Prussiens, et je m'appliquerai à les tenir éloignés des

Anglais.--Il n'y avait donc aucune équivoque sur le véritable sens de

ses instructions dans l'esprit du commandant de l'aile droite.

[En marge: Fausses manoeuvres de Grouchy le 17.]

Mais dès le début le maréchal Grouchy se trompa sur la direction des

Prussiens, et il les supposa sur la route de Namur. L'erreur était

excusable, et n'aurait pas été de grande conséquence s'il avait fait

ce qu'il devait faire, s'il avait mis sa cavalerie légère sur les

trois directions possibles, celles de Mont-Saint-Guibert, de Gembloux,

de Namur, et son infanterie sur celle de Gembloux qui était

intermédiaire à toutes les autres. Les blés couchés sous les pas des

Prussiens l'auraient éclairé sur-le-champ, et lui auraient prouvé que

les Prussiens se retiraient non pas sur le Rhin, mais sur Wavre,

c'est-à-dire vers l'armée anglaise. Il finit par le reconnaître, mais

en conservant un fâcheux soupçon sur Namur, et dans cette première

journée il ne fit marcher son infanterie que très-tard vers Gembloux.

La journée du 17 que Napoléon n'aurait pas pu employer autrement sur

la route de Mont-Saint-Jean, fut donc à peu près perdue sur la route

de Wavre par le maréchal Grouchy.

[En marge: Tardif départ de Grouchy le 18 au matin.]

Mais le 18, pouvant se mettre en mouvement dès quatre heures du matin,

ayant dix-sept heures de jour pour se porter où il voudrait, étant

enfermé dans un espace où l'on se trouvait à quatre ou cinq lieues les

uns des autres, le maréchal Grouchy était en mesure de tout réparer.

Malheureusement il ne donna ses ordres qu'entre six et sept heures du

matin, et n'ayant pas pourvu aux distributions de vivres, ses troupes

ne partirent qu'à huit, à neuf, à dix heures. Pourtant même alors rien

n'était perdu, ni même compromis, puisque cinq heures suffisaient pour

se transporter au point le plus extrême de ce théâtre d'opérations, si

on se laissait guider par le canon.

Tandis que la droite détachée était conduite avec si peu d'activité et

de sûreté de vues, Napoléon avec le centre et la gauche se préparait à

livrer sa seconde bataille, celle qui devait décider de son sort et du

nôtre. Cette rencontre qu'il avait tant désirée, et avec tant de

raison puisqu'il fallait qu'il battît les Anglais après les Prussiens,

pour revenir en toute hâte sur les Autrichiens et les Russes, cette

rencontre le bouillant patriotisme de Blucher, l'ambition du duc de

Wellington allaient la lui offrir. Certes le résultat les a justifiés

l'un et l'autre, mais la postérité, comme l'a dit Napoléon avec sa

grandeur de langage accoutumée, sera moins indulgente, car si la

fortune ne leur eût pas ménagé dans l'aveuglement de Grouchy un vrai

phénomène, ils pouvaient être accablés à la lisière de la forêt de

Soignes, mal percée, difficile à traverser après une défaite, tandis

qu'au contraire en mettant la forêt de Soignes entre eux et Napoléon,

ils déjouaient tous les calculs de celui-ci, et le réduisaient à

battre en retraite pour venir faire face à la grande colonne de l'Est

après avoir échoué dans tous ses plans. Ils auraient donc choisi un

jeu sûr, au lieu du jeu le plus téméraire et le plus périlleux.

[En marge: Retard de la bataille de Waterloo le 18, et motifs de ce

retard.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 20 / 59 段