remportée l'avant-veille, on se demandera sans doute ce qu'était
devenu le maréchal Grouchy, et ce qu'il avait fait des 34 mille hommes
que Napoléon lui avait confiés. On a vu ce maréchal, perdant la moitié
de la journée du 17 à chercher les Prussiens où ils n'étaient point,
négligeant pendant cette même journée de faire marcher son infanterie
qui, arrivée à Gembloux de bonne heure, aurait pu le lendemain 18 se
trouver de grand matin sur la trace des Prussiens. Pourtant le mal
était encore fort réparable et pouvait même se convertir en un grand
bien, si cette journée du 18 eût été employée comme elle devait
l'être. À Gembloux, en effet, le maréchal Grouchy avait fini par
entrevoir la marche des Prussiens, par comprendre qu'au lieu de songer
à regagner le Rhin par Liége, ils voulaient rejoindre les Anglais par
Wavre, soit en avant, soit en arrière de la forêt de Soignes. Il
n'avait pu méconnaître que sa mission véritable consistait à empêcher
les Prussiens de se remettre de leur défaite, et surtout à les séparer
des Anglais. Même sur cette seconde partie de sa mission, de beaucoup
la plus importante, il n'avait aucun doute, puisqu'en écrivant le soir
à Napoléon il lui promettait d'apporter tous ses soins à tenir Blucher
séparé du duc de Wellington. Dans une telle disposition d'esprit, il
aurait dû le 18 se mettre en route dès l'aurore, c'est-à-dire à quatre
heures du matin au plus tard, ce qui était fort praticable, son
infanterie n'ayant fait que deux lieues et demie le jour précédent.
Mais, ainsi qu'on l'a vu, ses ordres de départ avaient été donnés pour
six heures au corps de Vandamme, pour sept à celui de Gérard. Sa
cavalerie même avait été dirigée partie sur Wavre, et partie sur
Liége, par un dernier sacrifice à ses fausses idées de la veille.
C'était une immense faute, dans quelque supposition qu'il se plaçât,
de partir si tard, quand il avait à poursuivre vivement un ennemi
vaincu, et surtout à ne pas le perdre de vue afin de l'empêcher de se
jeter sur Napoléon. Par une autre négligence plus impardonnable s'il
est possible, le service des distributions, facile dans un pays si
riche, n'avait pas été assuré à l'avance, de manière que le départ des
troupes en fut encore retardé. Ainsi, malgré l'ordre de départ donné à
six heures pour le corps de Vandamme, à sept pour celui de Gérard, le
premier ne put quitter Gembloux qu'à huit heures, et le second qu'à
neuf. La queue de l'infanterie s'ébranla seulement à dix heures. De
plus les corps acheminés sur une seule route, semée de nombreux
villages qui présentaient à chaque instant d'étroits défilés à
franchir, défoncée en outre par la pluie et le passage des Prussiens,
s'avancèrent lentement, et furent condamnés à faire de très-longues
haltes. Celui de Vandamme qui était en tête, suspendit plusieurs fois
sa marche[26], et notamment après avoir traversé Sart-à-Valhain,
s'arrêta longtemps à Nil-Saint-Vincent. En s'arrêtant il forçait le
corps du général Gérard à s'arrêter lui-même, et toute la colonne se
trouvait immobilisée. Ces retards ne tenaient pas seulement à la faute
de cheminer tous ensemble sur une seule route, mais aux incertitudes
d'esprit du maréchal Grouchy, qui ne pouvant plus douter de la
retraite des Prussiens sur Wavre, hésitait néanmoins encore dans la
direction à suivre, et tendait à croire qu'une partie d'entre eux
avait pris la route de Liége. Qu'importaient cependant ceux qui
auraient pu prendre cette route? Il aurait fallu souhaiter qu'ils y
fussent tous, et les y laisser, car ils étaient hors d'état désormais
d'influer sur les événements, sur ceux du moins de la journée qui
allaient décider du sort de la France.
[Note 26: Témoignage du général Berthezène, dans ses Mémoires.]
[En marge: Arrivée vers onze heures à Sart-à-Valhain.]
[En marge: On entend de fortes détonations.]
[En marge: Le général Gérard conseille de marcher au canon.]
[En marge: Vive altercation entre le maréchal Grouchy et ses
lieutenants.]
À onze heures et demie du matin, le corps de Vandamme arriva à
Nil-Saint-Vincent (voir la carte nº 65), celui de Gérard à
Sart-à-Valhain, c'est-à-dire que le premier avait fait trois lieues
métriques en trois heures et demie, le second deux en deux heures et
demie. Était-ce là poursuivre un ennemi vaincu? Tandis que les troupes
marchaient, le maréchal Grouchy s'arrêta de sa personne à
Sart-à-Valhain pour y déjeuner. Plusieurs de ses généraux se
trouvaient auprès de lui, Gérard commandant le 4e corps, Vandamme le
3e, Valazé le génie, Baltus l'artillerie. Tout à coup on entendit
distinctement de fortes détonations sur la gauche, dans la direction
de Mont-Saint-Jean. Les détonations allèrent bientôt en augmentant. Il
n'y avait pas un doute à concevoir: c'était Napoléon qui, après avoir
livré sa première bataille aux Prussiens, livrait la seconde aux
Anglais en avant de la forêt de Soignes. Par un mouvement unanime les
assistans s'écrièrent qu'il fallait courir au canon. Le plus autorisé
d'entre eux par son caractère et la gloire acquise dans les dernières
campagnes, le général Gérard se leva, et dit avec vivacité au maréchal
Grouchy qui déjeunait: Marchons vers l'Empereur.--Le général Gérard
d'un esprit fin, doux même dans ses relations privées, mais ardent à
la guerre, exprima son avis avec une véhémence qui n'était pas de
nature à le faire accueillir. Le maréchal Grouchy avait dans les
généraux Gérard et Vandamme deux lieutenants qui se sentaient fort
supérieurs à leur chef, et ne l'épargnaient guère dans leurs propos.
Disposé envers eux à la susceptibilité, le maréchal prit mal des
conseils donnés dans une forme peu convenable. Le général Gérard, dont
la conviction et le patriotisme échauffaient le sang naturellement
très-bouillant, s'animait à chaque nouvelle détonation, et tous les
généraux, un seul excepté, celui qui commandait l'artillerie,
appuyaient son avis. Si le maréchal Grouchy avait été rejoint par
l'officier que Napoléon lui avait expédié la veille à dix heures du
soir, toute question eût disparu. Mais cet officier n'était point
parvenu à sa destination, ainsi que le maréchal n'a cessé de
l'affirmer toute sa vie, et il faut l'en croire, car autrement il
n'aurait eu aucune raison pour hésiter. Cet officier avait-il été
pris? avait-il passé à l'ennemi? c'est ce qu'on a toujours ignoré.
Quoi qu'il en soit, le maréchal Grouchy en était dès lors réduit aux
instructions générales reçues verbalement de Napoléon le 17 au matin,
lesquelles lui prescrivaient de poursuivre les Prussiens en restant
toujours en communication avec lui, de manière à les tenir séparés des
Anglais. Ces instructions découlaient tellement de la situation, que
quand même elles n'eussent jamais été données, ni verbalement ni par
écrit, on aurait dû les supposer, tant il était impossible d'assigner
une autre mission à notre aile droite détachée, que celle de
surveiller les Prussiens; et de se placer entre eux et les Anglais.
Dès lors, du moment qu'on entendait le canon de Napoléon, le plus sûr
était de se porter vers lui pour le couvrir, et pour empêcher que les
Prussiens ne troublassent ses opérations contre l'armée britannique.
[En marge: Raisons données au maréchal Grouchy pour l'engager à se
porter au feu.]
[En marge: Mauvaises réponses du maréchal Grouchy.]
Le maréchal Grouchy était brave et poli comme un ancien gentilhomme,
mais susceptible, étroit d'esprit, et cachant sous sa politesse une
obstination peu commune. Blessé du ton de ses lieutenants, il leur
répondit avec aigreur qu'on lui proposait là une opération bien conçue
peut-être, mais en dehors de ses instructions véritables; que ses
instructions lui enjoignaient de poursuivre les Prussiens, et non
d'aller chercher les Anglais; que les Prussiens d'après toutes les
probabilités étaient à Wavre, et qu'il devait les y suivre, sans
examiner s'il y avait mieux à faire vers Mont-Saint-Jean; qu'en toutes
choses Napoléon était un capitaine qu'on ne devait se permettre ni de
suppléer, ni de rectifier. À ces raisons, le général Gérard répliqua
qu'il ne s'agissait pas d'étendre ou de rectifier les instructions de
Napoléon, mais de les comprendre; qu'en détachant sa droite pour
suivre les Prussiens, avec ordre de communiquer toujours avec lui, il
avait voulu évidemment tenir les Prussiens à distance, et avoir sa
droite constamment près de lui, de manière à pouvoir la ramener s'il
en avait besoin; qu'en ce moment on ne savait pas précisément ce que
devenaient les Prussiens, mais qu'ils ne pouvaient avoir que l'une ou
l'autre de ces deux intentions, ou de marcher sur Wavre pour gagner
Bruxelles, ou de longer la lisière de la forêt de Soignes pour se
réunir aux Anglais; que dans les deux cas, le plus sage était de
marcher au canon, car si les Prussiens s'étaient enfoncés sur
Bruxelles, on aiderait Napoléon à écraser l'armée britannique dénuée
d'appui, que si au contraire les Prussiens l'avaient rejointe, on se
trouverait dans l'exécution exacte et urgente des instructions de
Napoléon qui prescrivaient de les suivre.--Il n'y avait rien à
répondre à ce dilemme, et il attestait chez le général Gérard une
remarquable sagacité militaire. Malheureusement le maréchal Grouchy,
sagement mais peu convenablement conseillé, ne se rendit point au
conseil qu'on lui donnait. Il chercha des réponses dans les
difficultés d'exécution. Quelle distance y avait-il du point où l'on
était à Mont-Saint-Jean, ou à la chapelle Saint-Lambert, ou à
Planchenois?... Combien faudrait-il de temps pour s'y rendre?... Le
pourrait-on avec l'artillerie?...--Telles furent les objections qu'il
opposa au conseil de se porter au feu. Le propriétaire du château où
déjeunait le maréchal Grouchy affirmait qu'il y avait trois à quatre
lieues à franchir pour se transporter sur le lieu du combat, et qu'on
y serait en moins de quatre heures. Un guide, qui avait longtemps
servi avec les Français, promettait de conduire l'armée en trois
heures et demie ou quatre à Mont-Saint-Jean. Le général Baltus, seul
appui que rencontrât le maréchal Grouchy, témoignait une certaine
inquiétude pour le transport de l'artillerie. Le général Valazé,
commandant du génie, affirma qu'avec ses sapeurs il aplanirait toutes
les difficultés. Le général Gérard disait encore que pourvu qu'il
arrivât avec quelques pièces de canon et quelques caissons de
munitions, il en aurait assez; qu'au surplus il y suppléerait avec les
cartouches et les baïonnettes de ses fantassins; qu'il suffisait
d'ailleurs que la tête des troupes parût même à distance, pour appeler
à elle une partie des forces prussiennes, et pour tirer l'Empereur
d'une position difficile s'il y était, ou pour compléter son triomphe
s'il ne courait aucun péril.--Pendant cette discussion, qui à chaque
instant s'animait davantage, le canon retentissait avec plus de force,
et dans les rangs des soldats la même émotion se manifestait.
Seulement elle ne soulevait pas de contradictions parmi eux, et tous
demandaient pourquoi on ne les menait pas au feu, pourquoi on laissait
leur bravoure oisive, tandis que dans le moment leurs frères d'armes
succombaient peut-être, ou que l'ennemi leur échappait faute d'un
secours de quelques mille hommes. Chaque détonation provoquait des
tressaillements, et arrachait des cris d'impatience à cette foule
intelligente et héroïque!
[En marge: Facilité d'exécuter ce que proposait le général Gérard.]
[En marge: Distances véritables, et temps qu'il fallait pour les
franchir.]
[En marge: Effet qu'eût produit le maréchal Grouchy à quelque heure
qu'il arrivât.]
Il faut sans doute se défier de l'entraînement du soldat, et, comme
l'a dit Napoléon, la soldatesque quand on l'a écoutée, a fait
commettre autant de fautes aux généraux, que la multitude aux
gouvernements, ce qui veut dire qu'il faut se défendre de tous les
genres d'entraînements. Mais ici la raison était d'accord avec
l'instinct des masses. Il était onze heures et demie; en partant à
midi au plus tard, on avait, comme notre douloureux récit l'a fait
voir, bien des heures pour être utile. Le corps de Vandamme, le plus
avancé, était à Nil-Saint-Vincent, à une très-petite lieue au delà de
Sart-à-Valhain, où était parvenu le corps de Gérard. Les dragons
d'Exelmans avaient atteint la Dyle. De Nil-Saint-Vincent on pouvait se
porter au pont de Moustier (voir la carte nº 65), que par une
imprévoyance heureuse pour nous, l'ennemi n'avait point gardé, ce qui
était naturel, car se voyant suivi sur Wavre, il n'avait cru devoir
occuper que les ponts les plus rapprochés de Wavre même. En passant
par ce pont de Moustier, et en obéissant à la seule indication du
canon, on serait arrivé à Maransart, situé vis-à-vis de Planchenois,
sur le bord même du ravin où coulait le ruisseau de Lasne, et où Lobau
était aux prises avec Bulow. On se fût trouvé ainsi sur les derrières
des Prussiens, et on les eût infailliblement précipités dans le ravin,
et détruits, car pour en sortir il leur aurait fallu repasser les bois
à travers lesquels ils avaient eu tant de peine à pénétrer. Or de
Nil-Saint-Vincent à Maransart, il y a tout au plus cinq lieues
métriques, c'est-à-dire quatre lieues moyennes. Des soldats dévorés
d'ardeur n'auraient certainement pas mis plus de quatre à cinq heures
à opérer ce trajet, et la preuve c'est que de Gembloux à la Baraque
(distance à peu près pareille à celle de Nil-Saint-Vincent à
Maransart) le corps de Vandamme, parti à huit heures du matin, était
arrivé à deux heures de l'après-midi, après des haltes nombreuses, et
une notamment fort longue à Nil-Saint-Vincent, lesquelles prirent
beaucoup plus d'une heure, c'est-à-dire qu'il exécuta le trajet en
moins de cinq heures. Il faut ajouter que les routes de Gembloux à la
Baraque étant celles qu'avait parcourues l'armée prussienne, étaient
défoncées, et que les routes transversales qu'il fallait suivre pour
se rendre à Maransart, n'avaient pas été fatiguées, et étaient des
chemins vicinaux larges et bien entretenus. Les gens du pays parlaient
de trois heures et demie, de quatre au plus pour opérer ce trajet. En
admettant cinq heures, ce qui était beaucoup pour des troupes animées
du plus grand zèle, on accordait l'extrême limite de temps, et le
départ ayant lieu à midi on serait arrivé à cinq heures. Le corps de
Gérard aurait pu arriver une heure après, c'est-à-dire à six, mais
l'effet eût été produit dès l'apparition de Vandamme, et Gérard
n'aurait eu qu'à le compléter. Or à cinq heures Bulow, comme on l'a
vu, n'avait encore échangé que des coups de sabre avec la cavalerie de
Domon et de Subervic. Il ne fut sérieusement engagé contre Lobau qu'à
cinq heures et demie. À six heures il était aux prises avec la jeune
garde, à sept avec la vieille. À sept heures et demie, rien n'était
décidé. On avait donc six heures, sept heures pour arriver utilement.
On peut même ajouter qu'en paraissant à six heures sur le lieu de
l'action, l'effet eût été plus grand qu'à cinq, puisqu'on eût trouvé
Bulow engagé, et qu'on l'eût détruit en le précipitant dans le gouffre
du ruisseau de Lasne. Se figure-t-on quel effet eût produit sur nos
soldats un tel spectacle, quel effet il eût produit sur les Anglais,
et quelle force on aurait trouvée dans les vingt-trois bataillons de
la garde, dès lors devenus disponibles, et jetés tous ensemble sur
l'armée britannique épuisée?
À la vérité le maréchal Grouchy ne pouvait pas deviner tous les
services qu'il était appelé à rendre en cette occasion, car il avait
trop mal surveillé les Prussiens pour être au fait de leurs desseins;
mais le dilemme du général Gérard subsistait toujours: ou les
Prussiens se portaient vers Napoléon, et alors en venant se ranger à
sa droite on exécutait ses instructions, qui recommandaient de suivre
les Prussiens à la piste, et de se tenir toujours en communication
avec lui; ou ils gagnaient Bruxelles, et alors peu importait de les
négliger, car on atteignait le vrai but qui était d'anéantir
complétement l'armée britannique.
[En marge: Fatale obstination du maréchal.]
Mais l'infortuné maréchal ne voulut écouter aucun de ces
raisonnements, et malgré le dépit de ses lieutenants, malgré les
emportements du général Gérard, il continua de se diriger sur Wavre.
[En marge: Arrivée au lieu dit la Baraque.]
[En marge: Nouvelle occasion manquée de marcher aux Prussiens.]
[En marge: Arrivée devant Wavre.]
Les troupes des généraux Vandamme et Gérard, précédées de la cavalerie
d'Exelmans, poursuivirent leur marche, et un peu avant deux heures
celles de Vandamme parvinrent à un lieu nommé la Baraque. En route
l'évidence était devenue à chaque instant plus grande: on distinguait
en effet, à travers les éclaircies des bois, ce qui se passait de
l'autre côté de la Dyle, et on voyait des colonnes prussiennes qui
cheminaient vers Mont-Saint-Jean. Le général Berthezène, commandant
l'une des divisions de Vandamme, le manda au maréchal Grouchy, que ces
informations ne firent point changer d'avis. En ce moment cependant,
il y avait une détermination des plus indiquées à prendre, et qui
aurait eu d'heureuses conséquences aussi, quoique moins heureuses que
si on avait marché droit sur Maransart. Il était évident qu'en
persistant à se diriger sur Wavre on allait rencontrer les Prussiens
solidement établis derrière la Dyle, et que pour les joindre il
faudrait forcer cette rivière, qui à Wavre est beaucoup plus difficile
à franchir, et devait coûter un sang qu'il importait de ménager. Il
était donc bien plus simple de passer la Dyle tout près de soi, à
Limal ou à Limelette (voir la carte nº 65), ponts peu défendus,
faciles dès lors à enlever, et après le passage desquels on se serait
trouvé en vue des Prussiens, débarrassé de tout obstacle, et en mesure
de les suivre où ils iraient. Sans doute il eût mieux valu opérer ce
passage dès le matin, car on eût ainsi rempli à la fois toutes ses
instructions, qui recommandaient de se tenir sur la trace des
Prussiens, et toujours en communication avec le quartier général, mais
à deux heures il était temps encore. On les eût surpris en marche, et
on serait tombé perpendiculairement dans leur flanc gauche, ce qui
compensait beaucoup l'infériorité du nombre, et le moins qu'on eût
obtenu c'eût été d'arrêter certainement Pirch Ier et Ziethen, qui
seuls, comme on l'a vu, causèrent notre désastre. Le maréchal Grouchy
ne tint compte d'aucune de ces considérations, bien qu'on lui signalât
des corps prussiens se dirigeant sur le lieu d'où partait la
canonnade, et il continua sa marche sur Wavre, où l'on arriva vers
quatre heures. Là le spectacle qui s'offrit n'était pas des plus
satisfaisants pour un militaire de quelque sens. On avait devant soi
le corps de Thielmann, de 27 ou 28 mille hommes, fortement établi à
Wavre, et pouvant y tenir en échec une armée double ou triple en
nombre pendant une journée entière. En présence d'une telle position,
que faire? Attaquer Wavre, c'était s'exposer à sacrifier inutilement
beaucoup d'hommes, probablement pour ne pas réussir, tandis que dans
l'intervalle soixante mille Prussiens auraient le temps de se porter à
Mont-Saint-Jean: ne rien faire c'était assister les bras croisés à des
événements décisifs, sans remplir aucune de ses instructions.
Cependant à faire quelque chose, le mieux eût été encore de rebrousser
chemin pour s'emparer des ponts de Limal et de Limelette, devant
lesquels on avait passé sans songer à les occuper, et qui opposeraient
infiniment moins de résistance que celui de Wavre. Le général Gérard
adressa toutes ces observations au maréchal Grouchy, qui s'obstina
dans son aveuglement, et ayant les Prussiens devant lui à Wavre, en
conclut que sa mission étant de les poursuivre, il devait les attaquer
où ils se présentaient à lui. Jamais peut-être dans l'histoire il ne
s'est rencontré un pareil exemple de cécité d'esprit.
[En marge: Accomplissement de la mission donnée à l'officier polonais
Zenovicz.]
En ce moment arriva enfin l'officier polonais Zenovicz, qui aurait dû
quitter la Belle-Alliance à dix heures et demie, qui par la faute du
maréchal Soult n'en était parti qu'à près de onze heures et demie, qui
pour n'être pas pris avait rétrogradé jusqu'aux Quatre-Bras, était
allé des Quatre-Bras à Sombreffe, de Sombreffe à Gembloux, de Gembloux
à Wavre, et grâce aux lenteurs du maréchal Soult, aux détours qu'il
avait faits, n'arrivait qu'à quatre heures. Il apportait la dépêche
que nous avons mentionnée, et qui malheureusement était encore fort
ambiguë.
Après avoir signalé la présence des troupes prussiennes dans la
direction de Wavre, le major général ajoutait:
[En marge: Ambiguïté de la dépêche qu'il apporte.]
«L'Empereur me charge de vous prévenir qu'en ce moment Sa Majesté va
faire attaquer l'armée anglaise qui a pris position à Waterloo, près
de la forêt de Soignes; ainsi Sa Majesté désire que vous dirigiez vos
mouvements sur Wavre, _afin de vous rapprocher de nous, de vous mettre
en rapport d'opérations, et lier les communications_, poussant devant
vous les corps de l'armée prussienne qui ont pris cette direction, et
qui auraient pu s'arrêter à Wavre, où vous devez arriver le plus tôt
possible. Vous ferez suivre les colonnes ennemies qui ont pris sur
votre droite par quelques corps légers, afin d'observer leurs
mouvements et ramasser leurs traînards. Instruisez-moi immédiatement
de vos dispositions et de votre marche, ainsi que des nouvelles que
vous avez sur les ennemis, et _ne négligez pas de lier vos
communications avec nous_. L'Empereur désire avoir très-souvent de vos
nouvelles.»
[En marge: Sens vrai, et facile à saisir de cette dépêche.]
[En marge: Nouvelle altercation du général Gérard avec le maréchal
Grouchy.]
Cette dépêche d'une ambiguïté déplorable, interprétée d'après son
véritable sens, et d'après la situation, ne signifiait qu'une chose,
c'est qu'au lieu de suivre la route de Liége, où l'on avait un moment
cherché les Prussiens, il fallait se reporter vers celle de Bruxelles,
où l'on savait positivement qu'ils se trouvaient, et cette direction
était exprimée ici par la désignation générale de Wavre. Cela ne
voulait certainement pas dire que Wavre devait être précisément le but
vers lequel on marcherait, puisque ces mots: _afin de vous rapprocher
de nous, de vous mettre en rapport d'opérations avec nous_,
accompagnés de la recommandation expresse, et deux fois énoncée, de
lier les communications avec le grand quartier général, révélaient la
pensée de faire concourir le corps de Grouchy à l'action principale.
Dans tous les cas, le commentaire verbal de l'officier Zenovicz ne
pouvait laisser aucun doute. Napoléon, comme on l'a vu, lui montrant
l'horizon et se tournant à droite, avait dit: _Grouchy marche dans ce
sens; c'est par là qu'il doit venir; je l'attends; hâtez-vous de le
joindre, et ne le quittez que lorsqu'il sera prêt à déboucher sur
notre ligne de bataille._--Il fallait assurément être aveugle pour
résister à de telles indications. Il était évident que Wavre était une
expression générale, signifiant la direction de Bruxelles en
opposition à celle de Liége, et que quant au point même où il fallait
aboutir dans la journée, il était indiqué par l'état présent des
choses, par les gestes de Napoléon, par ses paroles, et par l'envoi de
l'officier Zenovicz. Le maréchal Grouchy ne vit dans le double message
écrit et verbal, que l'ordre de se porter à Wavre même.--J'avais donc
raison, dit-il à ses lieutenants, de vouloir marcher sur Wavre.--Le
général Gérard, hors de lui, et avec des paroles et des gestes d'une
extrême violence, l'apostropha en ces termes: Je t'avais bien dit, que
si nous étions perdus, c'est à toi que nous le devrions.--Les propos
les plus provocants suivirent cette apostrophe, et l'adjudant
commandant Zenovicz, pour que sa présence n'ajoutât point à la gravité
de cette scène, se retira. Le maréchal Grouchy persista, et comme
pour se conformer encore mieux à ses instructions, ordonna sur Wavre
une attaque des plus énergiques.
[En marge: Inutile attaque sur Wavre.]