À l'aspect de cet affreux désastre succédant à une éclatante victoire

remportée l'avant-veille, on se demandera sans doute ce qu'était

devenu le maréchal Grouchy, et ce qu'il avait fait des 34 mille hommes

que Napoléon lui avait confiés. On a vu ce maréchal, perdant la moitié

de la journée du 17 à chercher les Prussiens où ils n'étaient point,

négligeant pendant cette même journée de faire marcher son infanterie

qui, arrivée à Gembloux de bonne heure, aurait pu le lendemain 18 se

trouver de grand matin sur la trace des Prussiens. Pourtant le mal

était encore fort réparable et pouvait même se convertir en un grand

bien, si cette journée du 18 eût été employée comme elle devait

l'être. À Gembloux, en effet, le maréchal Grouchy avait fini par

entrevoir la marche des Prussiens, par comprendre qu'au lieu de songer

à regagner le Rhin par Liége, ils voulaient rejoindre les Anglais par

Wavre, soit en avant, soit en arrière de la forêt de Soignes. Il

n'avait pu méconnaître que sa mission véritable consistait à empêcher

les Prussiens de se remettre de leur défaite, et surtout à les séparer

des Anglais. Même sur cette seconde partie de sa mission, de beaucoup

la plus importante, il n'avait aucun doute, puisqu'en écrivant le soir

à Napoléon il lui promettait d'apporter tous ses soins à tenir Blucher

séparé du duc de Wellington. Dans une telle disposition d'esprit, il

aurait dû le 18 se mettre en route dès l'aurore, c'est-à-dire à quatre

heures du matin au plus tard, ce qui était fort praticable, son

infanterie n'ayant fait que deux lieues et demie le jour précédent.

Mais, ainsi qu'on l'a vu, ses ordres de départ avaient été donnés pour

six heures au corps de Vandamme, pour sept à celui de Gérard. Sa

cavalerie même avait été dirigée partie sur Wavre, et partie sur

Liége, par un dernier sacrifice à ses fausses idées de la veille.

C'était une immense faute, dans quelque supposition qu'il se plaçât,

de partir si tard, quand il avait à poursuivre vivement un ennemi

vaincu, et surtout à ne pas le perdre de vue afin de l'empêcher de se

jeter sur Napoléon. Par une autre négligence plus impardonnable s'il

est possible, le service des distributions, facile dans un pays si

riche, n'avait pas été assuré à l'avance, de manière que le départ des

troupes en fut encore retardé. Ainsi, malgré l'ordre de départ donné à

six heures pour le corps de Vandamme, à sept pour celui de Gérard, le

premier ne put quitter Gembloux qu'à huit heures, et le second qu'à

neuf. La queue de l'infanterie s'ébranla seulement à dix heures. De

plus les corps acheminés sur une seule route, semée de nombreux

villages qui présentaient à chaque instant d'étroits défilés à

franchir, défoncée en outre par la pluie et le passage des Prussiens,

s'avancèrent lentement, et furent condamnés à faire de très-longues

haltes. Celui de Vandamme qui était en tête, suspendit plusieurs fois

sa marche[26], et notamment après avoir traversé Sart-à-Valhain,

s'arrêta longtemps à Nil-Saint-Vincent. En s'arrêtant il forçait le

corps du général Gérard à s'arrêter lui-même, et toute la colonne se

trouvait immobilisée. Ces retards ne tenaient pas seulement à la faute

de cheminer tous ensemble sur une seule route, mais aux incertitudes

d'esprit du maréchal Grouchy, qui ne pouvant plus douter de la

retraite des Prussiens sur Wavre, hésitait néanmoins encore dans la

direction à suivre, et tendait à croire qu'une partie d'entre eux

avait pris la route de Liége. Qu'importaient cependant ceux qui

auraient pu prendre cette route? Il aurait fallu souhaiter qu'ils y

fussent tous, et les y laisser, car ils étaient hors d'état désormais

d'influer sur les événements, sur ceux du moins de la journée qui

allaient décider du sort de la France.

[Note 26: Témoignage du général Berthezène, dans ses Mémoires.]

[En marge: Arrivée vers onze heures à Sart-à-Valhain.]

[En marge: On entend de fortes détonations.]

[En marge: Le général Gérard conseille de marcher au canon.]

[En marge: Vive altercation entre le maréchal Grouchy et ses

lieutenants.]

À onze heures et demie du matin, le corps de Vandamme arriva à

Nil-Saint-Vincent (voir la carte nº 65), celui de Gérard à

Sart-à-Valhain, c'est-à-dire que le premier avait fait trois lieues

métriques en trois heures et demie, le second deux en deux heures et

demie. Était-ce là poursuivre un ennemi vaincu? Tandis que les troupes

marchaient, le maréchal Grouchy s'arrêta de sa personne à

Sart-à-Valhain pour y déjeuner. Plusieurs de ses généraux se

trouvaient auprès de lui, Gérard commandant le 4e corps, Vandamme le

3e, Valazé le génie, Baltus l'artillerie. Tout à coup on entendit

distinctement de fortes détonations sur la gauche, dans la direction

de Mont-Saint-Jean. Les détonations allèrent bientôt en augmentant. Il

n'y avait pas un doute à concevoir: c'était Napoléon qui, après avoir

livré sa première bataille aux Prussiens, livrait la seconde aux

Anglais en avant de la forêt de Soignes. Par un mouvement unanime les

assistans s'écrièrent qu'il fallait courir au canon. Le plus autorisé

d'entre eux par son caractère et la gloire acquise dans les dernières

campagnes, le général Gérard se leva, et dit avec vivacité au maréchal

Grouchy qui déjeunait: Marchons vers l'Empereur.--Le général Gérard

d'un esprit fin, doux même dans ses relations privées, mais ardent à

la guerre, exprima son avis avec une véhémence qui n'était pas de

nature à le faire accueillir. Le maréchal Grouchy avait dans les

généraux Gérard et Vandamme deux lieutenants qui se sentaient fort

supérieurs à leur chef, et ne l'épargnaient guère dans leurs propos.

Disposé envers eux à la susceptibilité, le maréchal prit mal des

conseils donnés dans une forme peu convenable. Le général Gérard, dont

la conviction et le patriotisme échauffaient le sang naturellement

très-bouillant, s'animait à chaque nouvelle détonation, et tous les

généraux, un seul excepté, celui qui commandait l'artillerie,

appuyaient son avis. Si le maréchal Grouchy avait été rejoint par

l'officier que Napoléon lui avait expédié la veille à dix heures du

soir, toute question eût disparu. Mais cet officier n'était point

parvenu à sa destination, ainsi que le maréchal n'a cessé de

l'affirmer toute sa vie, et il faut l'en croire, car autrement il

n'aurait eu aucune raison pour hésiter. Cet officier avait-il été

pris? avait-il passé à l'ennemi? c'est ce qu'on a toujours ignoré.

Quoi qu'il en soit, le maréchal Grouchy en était dès lors réduit aux

instructions générales reçues verbalement de Napoléon le 17 au matin,

lesquelles lui prescrivaient de poursuivre les Prussiens en restant

toujours en communication avec lui, de manière à les tenir séparés des

Anglais. Ces instructions découlaient tellement de la situation, que

quand même elles n'eussent jamais été données, ni verbalement ni par

écrit, on aurait dû les supposer, tant il était impossible d'assigner

une autre mission à notre aile droite détachée, que celle de

surveiller les Prussiens; et de se placer entre eux et les Anglais.

Dès lors, du moment qu'on entendait le canon de Napoléon, le plus sûr

était de se porter vers lui pour le couvrir, et pour empêcher que les

Prussiens ne troublassent ses opérations contre l'armée britannique.

[En marge: Raisons données au maréchal Grouchy pour l'engager à se

porter au feu.]

[En marge: Mauvaises réponses du maréchal Grouchy.]

Le maréchal Grouchy était brave et poli comme un ancien gentilhomme,

mais susceptible, étroit d'esprit, et cachant sous sa politesse une

obstination peu commune. Blessé du ton de ses lieutenants, il leur

répondit avec aigreur qu'on lui proposait là une opération bien conçue

peut-être, mais en dehors de ses instructions véritables; que ses

instructions lui enjoignaient de poursuivre les Prussiens, et non

d'aller chercher les Anglais; que les Prussiens d'après toutes les

probabilités étaient à Wavre, et qu'il devait les y suivre, sans

examiner s'il y avait mieux à faire vers Mont-Saint-Jean; qu'en toutes

choses Napoléon était un capitaine qu'on ne devait se permettre ni de

suppléer, ni de rectifier. À ces raisons, le général Gérard répliqua

qu'il ne s'agissait pas d'étendre ou de rectifier les instructions de

Napoléon, mais de les comprendre; qu'en détachant sa droite pour

suivre les Prussiens, avec ordre de communiquer toujours avec lui, il

avait voulu évidemment tenir les Prussiens à distance, et avoir sa

droite constamment près de lui, de manière à pouvoir la ramener s'il

en avait besoin; qu'en ce moment on ne savait pas précisément ce que

devenaient les Prussiens, mais qu'ils ne pouvaient avoir que l'une ou

l'autre de ces deux intentions, ou de marcher sur Wavre pour gagner

Bruxelles, ou de longer la lisière de la forêt de Soignes pour se

réunir aux Anglais; que dans les deux cas, le plus sage était de

marcher au canon, car si les Prussiens s'étaient enfoncés sur

Bruxelles, on aiderait Napoléon à écraser l'armée britannique dénuée

d'appui, que si au contraire les Prussiens l'avaient rejointe, on se

trouverait dans l'exécution exacte et urgente des instructions de

Napoléon qui prescrivaient de les suivre.--Il n'y avait rien à

répondre à ce dilemme, et il attestait chez le général Gérard une

remarquable sagacité militaire. Malheureusement le maréchal Grouchy,

sagement mais peu convenablement conseillé, ne se rendit point au

conseil qu'on lui donnait. Il chercha des réponses dans les

difficultés d'exécution. Quelle distance y avait-il du point où l'on

était à Mont-Saint-Jean, ou à la chapelle Saint-Lambert, ou à

Planchenois?... Combien faudrait-il de temps pour s'y rendre?... Le

pourrait-on avec l'artillerie?...--Telles furent les objections qu'il

opposa au conseil de se porter au feu. Le propriétaire du château où

déjeunait le maréchal Grouchy affirmait qu'il y avait trois à quatre

lieues à franchir pour se transporter sur le lieu du combat, et qu'on

y serait en moins de quatre heures. Un guide, qui avait longtemps

servi avec les Français, promettait de conduire l'armée en trois

heures et demie ou quatre à Mont-Saint-Jean. Le général Baltus, seul

appui que rencontrât le maréchal Grouchy, témoignait une certaine

inquiétude pour le transport de l'artillerie. Le général Valazé,

commandant du génie, affirma qu'avec ses sapeurs il aplanirait toutes

les difficultés. Le général Gérard disait encore que pourvu qu'il

arrivât avec quelques pièces de canon et quelques caissons de

munitions, il en aurait assez; qu'au surplus il y suppléerait avec les

cartouches et les baïonnettes de ses fantassins; qu'il suffisait

d'ailleurs que la tête des troupes parût même à distance, pour appeler

à elle une partie des forces prussiennes, et pour tirer l'Empereur

d'une position difficile s'il y était, ou pour compléter son triomphe

s'il ne courait aucun péril.--Pendant cette discussion, qui à chaque

instant s'animait davantage, le canon retentissait avec plus de force,

et dans les rangs des soldats la même émotion se manifestait.

Seulement elle ne soulevait pas de contradictions parmi eux, et tous

demandaient pourquoi on ne les menait pas au feu, pourquoi on laissait

leur bravoure oisive, tandis que dans le moment leurs frères d'armes

succombaient peut-être, ou que l'ennemi leur échappait faute d'un

secours de quelques mille hommes. Chaque détonation provoquait des

tressaillements, et arrachait des cris d'impatience à cette foule

intelligente et héroïque!

[En marge: Facilité d'exécuter ce que proposait le général Gérard.]

[En marge: Distances véritables, et temps qu'il fallait pour les

franchir.]

[En marge: Effet qu'eût produit le maréchal Grouchy à quelque heure

qu'il arrivât.]

Il faut sans doute se défier de l'entraînement du soldat, et, comme

l'a dit Napoléon, la soldatesque quand on l'a écoutée, a fait

commettre autant de fautes aux généraux, que la multitude aux

gouvernements, ce qui veut dire qu'il faut se défendre de tous les

genres d'entraînements. Mais ici la raison était d'accord avec

l'instinct des masses. Il était onze heures et demie; en partant à

midi au plus tard, on avait, comme notre douloureux récit l'a fait

voir, bien des heures pour être utile. Le corps de Vandamme, le plus

avancé, était à Nil-Saint-Vincent, à une très-petite lieue au delà de

Sart-à-Valhain, où était parvenu le corps de Gérard. Les dragons

d'Exelmans avaient atteint la Dyle. De Nil-Saint-Vincent on pouvait se

porter au pont de Moustier (voir la carte nº 65), que par une

imprévoyance heureuse pour nous, l'ennemi n'avait point gardé, ce qui

était naturel, car se voyant suivi sur Wavre, il n'avait cru devoir

occuper que les ponts les plus rapprochés de Wavre même. En passant

par ce pont de Moustier, et en obéissant à la seule indication du

canon, on serait arrivé à Maransart, situé vis-à-vis de Planchenois,

sur le bord même du ravin où coulait le ruisseau de Lasne, et où Lobau

était aux prises avec Bulow. On se fût trouvé ainsi sur les derrières

des Prussiens, et on les eût infailliblement précipités dans le ravin,

et détruits, car pour en sortir il leur aurait fallu repasser les bois

à travers lesquels ils avaient eu tant de peine à pénétrer. Or de

Nil-Saint-Vincent à Maransart, il y a tout au plus cinq lieues

métriques, c'est-à-dire quatre lieues moyennes. Des soldats dévorés

d'ardeur n'auraient certainement pas mis plus de quatre à cinq heures

à opérer ce trajet, et la preuve c'est que de Gembloux à la Baraque

(distance à peu près pareille à celle de Nil-Saint-Vincent à

Maransart) le corps de Vandamme, parti à huit heures du matin, était

arrivé à deux heures de l'après-midi, après des haltes nombreuses, et

une notamment fort longue à Nil-Saint-Vincent, lesquelles prirent

beaucoup plus d'une heure, c'est-à-dire qu'il exécuta le trajet en

moins de cinq heures. Il faut ajouter que les routes de Gembloux à la

Baraque étant celles qu'avait parcourues l'armée prussienne, étaient

défoncées, et que les routes transversales qu'il fallait suivre pour

se rendre à Maransart, n'avaient pas été fatiguées, et étaient des

chemins vicinaux larges et bien entretenus. Les gens du pays parlaient

de trois heures et demie, de quatre au plus pour opérer ce trajet. En

admettant cinq heures, ce qui était beaucoup pour des troupes animées

du plus grand zèle, on accordait l'extrême limite de temps, et le

départ ayant lieu à midi on serait arrivé à cinq heures. Le corps de

Gérard aurait pu arriver une heure après, c'est-à-dire à six, mais

l'effet eût été produit dès l'apparition de Vandamme, et Gérard

n'aurait eu qu'à le compléter. Or à cinq heures Bulow, comme on l'a

vu, n'avait encore échangé que des coups de sabre avec la cavalerie de

Domon et de Subervic. Il ne fut sérieusement engagé contre Lobau qu'à

cinq heures et demie. À six heures il était aux prises avec la jeune

garde, à sept avec la vieille. À sept heures et demie, rien n'était

décidé. On avait donc six heures, sept heures pour arriver utilement.

On peut même ajouter qu'en paraissant à six heures sur le lieu de

l'action, l'effet eût été plus grand qu'à cinq, puisqu'on eût trouvé

Bulow engagé, et qu'on l'eût détruit en le précipitant dans le gouffre

du ruisseau de Lasne. Se figure-t-on quel effet eût produit sur nos

soldats un tel spectacle, quel effet il eût produit sur les Anglais,

et quelle force on aurait trouvée dans les vingt-trois bataillons de

la garde, dès lors devenus disponibles, et jetés tous ensemble sur

l'armée britannique épuisée?

À la vérité le maréchal Grouchy ne pouvait pas deviner tous les

services qu'il était appelé à rendre en cette occasion, car il avait

trop mal surveillé les Prussiens pour être au fait de leurs desseins;

mais le dilemme du général Gérard subsistait toujours: ou les

Prussiens se portaient vers Napoléon, et alors en venant se ranger à

sa droite on exécutait ses instructions, qui recommandaient de suivre

les Prussiens à la piste, et de se tenir toujours en communication

avec lui; ou ils gagnaient Bruxelles, et alors peu importait de les

négliger, car on atteignait le vrai but qui était d'anéantir

complétement l'armée britannique.

[En marge: Fatale obstination du maréchal.]

Mais l'infortuné maréchal ne voulut écouter aucun de ces

raisonnements, et malgré le dépit de ses lieutenants, malgré les

emportements du général Gérard, il continua de se diriger sur Wavre.

[En marge: Arrivée au lieu dit la Baraque.]

[En marge: Nouvelle occasion manquée de marcher aux Prussiens.]

[En marge: Arrivée devant Wavre.]

Les troupes des généraux Vandamme et Gérard, précédées de la cavalerie

d'Exelmans, poursuivirent leur marche, et un peu avant deux heures

celles de Vandamme parvinrent à un lieu nommé la Baraque. En route

l'évidence était devenue à chaque instant plus grande: on distinguait

en effet, à travers les éclaircies des bois, ce qui se passait de

l'autre côté de la Dyle, et on voyait des colonnes prussiennes qui

cheminaient vers Mont-Saint-Jean. Le général Berthezène, commandant

l'une des divisions de Vandamme, le manda au maréchal Grouchy, que ces

informations ne firent point changer d'avis. En ce moment cependant,

il y avait une détermination des plus indiquées à prendre, et qui

aurait eu d'heureuses conséquences aussi, quoique moins heureuses que

si on avait marché droit sur Maransart. Il était évident qu'en

persistant à se diriger sur Wavre on allait rencontrer les Prussiens

solidement établis derrière la Dyle, et que pour les joindre il

faudrait forcer cette rivière, qui à Wavre est beaucoup plus difficile

à franchir, et devait coûter un sang qu'il importait de ménager. Il

était donc bien plus simple de passer la Dyle tout près de soi, à

Limal ou à Limelette (voir la carte nº 65), ponts peu défendus,

faciles dès lors à enlever, et après le passage desquels on se serait

trouvé en vue des Prussiens, débarrassé de tout obstacle, et en mesure

de les suivre où ils iraient. Sans doute il eût mieux valu opérer ce

passage dès le matin, car on eût ainsi rempli à la fois toutes ses

instructions, qui recommandaient de se tenir sur la trace des

Prussiens, et toujours en communication avec le quartier général, mais

à deux heures il était temps encore. On les eût surpris en marche, et

on serait tombé perpendiculairement dans leur flanc gauche, ce qui

compensait beaucoup l'infériorité du nombre, et le moins qu'on eût

obtenu c'eût été d'arrêter certainement Pirch Ier et Ziethen, qui

seuls, comme on l'a vu, causèrent notre désastre. Le maréchal Grouchy

ne tint compte d'aucune de ces considérations, bien qu'on lui signalât

des corps prussiens se dirigeant sur le lieu d'où partait la

canonnade, et il continua sa marche sur Wavre, où l'on arriva vers

quatre heures. Là le spectacle qui s'offrit n'était pas des plus

satisfaisants pour un militaire de quelque sens. On avait devant soi

le corps de Thielmann, de 27 ou 28 mille hommes, fortement établi à

Wavre, et pouvant y tenir en échec une armée double ou triple en

nombre pendant une journée entière. En présence d'une telle position,

que faire? Attaquer Wavre, c'était s'exposer à sacrifier inutilement

beaucoup d'hommes, probablement pour ne pas réussir, tandis que dans

l'intervalle soixante mille Prussiens auraient le temps de se porter à

Mont-Saint-Jean: ne rien faire c'était assister les bras croisés à des

événements décisifs, sans remplir aucune de ses instructions.

Cependant à faire quelque chose, le mieux eût été encore de rebrousser

chemin pour s'emparer des ponts de Limal et de Limelette, devant

lesquels on avait passé sans songer à les occuper, et qui opposeraient

infiniment moins de résistance que celui de Wavre. Le général Gérard

adressa toutes ces observations au maréchal Grouchy, qui s'obstina

dans son aveuglement, et ayant les Prussiens devant lui à Wavre, en

conclut que sa mission étant de les poursuivre, il devait les attaquer

où ils se présentaient à lui. Jamais peut-être dans l'histoire il ne

s'est rencontré un pareil exemple de cécité d'esprit.

[En marge: Accomplissement de la mission donnée à l'officier polonais

Zenovicz.]

En ce moment arriva enfin l'officier polonais Zenovicz, qui aurait dû

quitter la Belle-Alliance à dix heures et demie, qui par la faute du

maréchal Soult n'en était parti qu'à près de onze heures et demie, qui

pour n'être pas pris avait rétrogradé jusqu'aux Quatre-Bras, était

allé des Quatre-Bras à Sombreffe, de Sombreffe à Gembloux, de Gembloux

à Wavre, et grâce aux lenteurs du maréchal Soult, aux détours qu'il

avait faits, n'arrivait qu'à quatre heures. Il apportait la dépêche

que nous avons mentionnée, et qui malheureusement était encore fort

ambiguë.

Après avoir signalé la présence des troupes prussiennes dans la

direction de Wavre, le major général ajoutait:

[En marge: Ambiguïté de la dépêche qu'il apporte.]

«L'Empereur me charge de vous prévenir qu'en ce moment Sa Majesté va

faire attaquer l'armée anglaise qui a pris position à Waterloo, près

de la forêt de Soignes; ainsi Sa Majesté désire que vous dirigiez vos

mouvements sur Wavre, _afin de vous rapprocher de nous, de vous mettre

en rapport d'opérations, et lier les communications_, poussant devant

vous les corps de l'armée prussienne qui ont pris cette direction, et

qui auraient pu s'arrêter à Wavre, où vous devez arriver le plus tôt

possible. Vous ferez suivre les colonnes ennemies qui ont pris sur

votre droite par quelques corps légers, afin d'observer leurs

mouvements et ramasser leurs traînards. Instruisez-moi immédiatement

de vos dispositions et de votre marche, ainsi que des nouvelles que

vous avez sur les ennemis, et _ne négligez pas de lier vos

communications avec nous_. L'Empereur désire avoir très-souvent de vos

nouvelles.»

[En marge: Sens vrai, et facile à saisir de cette dépêche.]

[En marge: Nouvelle altercation du général Gérard avec le maréchal

Grouchy.]

Cette dépêche d'une ambiguïté déplorable, interprétée d'après son

véritable sens, et d'après la situation, ne signifiait qu'une chose,

c'est qu'au lieu de suivre la route de Liége, où l'on avait un moment

cherché les Prussiens, il fallait se reporter vers celle de Bruxelles,

où l'on savait positivement qu'ils se trouvaient, et cette direction

était exprimée ici par la désignation générale de Wavre. Cela ne

voulait certainement pas dire que Wavre devait être précisément le but

vers lequel on marcherait, puisque ces mots: _afin de vous rapprocher

de nous, de vous mettre en rapport d'opérations avec nous_,

accompagnés de la recommandation expresse, et deux fois énoncée, de

lier les communications avec le grand quartier général, révélaient la

pensée de faire concourir le corps de Grouchy à l'action principale.

Dans tous les cas, le commentaire verbal de l'officier Zenovicz ne

pouvait laisser aucun doute. Napoléon, comme on l'a vu, lui montrant

l'horizon et se tournant à droite, avait dit: _Grouchy marche dans ce

sens; c'est par là qu'il doit venir; je l'attends; hâtez-vous de le

joindre, et ne le quittez que lorsqu'il sera prêt à déboucher sur

notre ligne de bataille._--Il fallait assurément être aveugle pour

résister à de telles indications. Il était évident que Wavre était une

expression générale, signifiant la direction de Bruxelles en

opposition à celle de Liége, et que quant au point même où il fallait

aboutir dans la journée, il était indiqué par l'état présent des

choses, par les gestes de Napoléon, par ses paroles, et par l'envoi de

l'officier Zenovicz. Le maréchal Grouchy ne vit dans le double message

écrit et verbal, que l'ordre de se porter à Wavre même.--J'avais donc

raison, dit-il à ses lieutenants, de vouloir marcher sur Wavre.--Le

général Gérard, hors de lui, et avec des paroles et des gestes d'une

extrême violence, l'apostropha en ces termes: Je t'avais bien dit, que

si nous étions perdus, c'est à toi que nous le devrions.--Les propos

les plus provocants suivirent cette apostrophe, et l'adjudant

commandant Zenovicz, pour que sa présence n'ajoutât point à la gravité

de cette scène, se retira. Le maréchal Grouchy persista, et comme

pour se conformer encore mieux à ses instructions, ordonna sur Wavre

une attaque des plus énergiques.

[En marge: Inutile attaque sur Wavre.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 19 / 59 段