Saisissant avec promptitude le moment décisif, celui de l'attaque

repoussée des Prussiens, pour jeter sa réserve sur les Anglais,

Napoléon ordonne de réunir la vieille garde, de la porter au centre de

sa ligne, c'est-à-dire sur le plateau de Mont-Saint-Jean, et de la

jeter à travers les rangs de nos cuirassiers, sur l'infanterie

britannique épuisée. Quoique épuisée, elle aussi, notre cavalerie en

voyant la vieille garde engagée, ne peut manquer de retrouver son

élan, de charger une dernière fois, et de terminer cette lutte

horrible. Il est vrai qu'il n'y aura plus aucune réserve pour parer à

un accident imprévu, mais le grand joueur en est arrivé à cette

extrémité suprême, où la prudence c'est le désespoir!

[En marge: Napoléon se dirige sur la Haye-Sainte avec dix bataillons

de la vieille garde.]

Il restait à Napoléon sur vingt-quatre bataillons de la garde, réduits

à vingt-trois après Ligny, treize qui n'avaient pas donné. Huit de la

jeune garde s'étaient épuisés à Planchenois, et y étaient encore

indispensables; deux de la vieille garde avaient décidé la défaite des

Prussiens, et ne devaient pas non plus quitter la place. Des treize

restants, un était établi en carré à l'embranchement du chemin de

Planchenois avec la chaussée de Charleroy, et ce n'était pas trop

assurément pour garder notre ligne de communication. Même en usant de

ses dernières ressources, on ne pouvait se dispenser de laisser deux

bataillons au quartier général pour parer à un accident, tel par

exemple qu'un nouvel effort des Prussiens sur Planchenois. Napoléon

laisse donc les deux bataillons du 1er de grenadiers à Rossomme, un

peu en arrière de la ferme de la Belle-Alliance, et porte lui-même en

avant les dix autres, qui présentaient une masse d'environ six mille

fantassins. Ils comprenaient les bataillons de la moyenne et de la

vieille garde, soldats plus ou moins anciens, mais tous éprouvés,

résolus à vaincre ou à mourir, et suffisants pour enfoncer quelque

ligne d'infanterie que ce fût.

[En marge: Panique parmi les troupes de la division Durutte à la ferme

de Papelotte.]

[En marge: Napoléon rétablit le combat de ce côté.]

Napoléon était occupé à les ranger en colonnes d'attaque sur le bord

du vallon qui nous séparait des Anglais, lorsqu'il entend quelques

coups de fusil vers Papelotte, c'est-à-dire à l'angle de sa ligne de

bataille. Une sorte de frémissement saisit son coeur. Ce peut être

l'arrivée de Grouchy; ce peut être aussi un nouveau débordement de

Prussiens, et dans le doute il aimerait mieux que ce ne fût rien. Mais

ses inquiétudes augmentent en voyant quelques troupes de Durutte

abandonner la ferme de Papelotte, au cri de _sauve qui peut_, proféré

par la trahison, ou par ceux qui la craignent. Napoléon pousse son

cheval vers les fuyards, leur parle, les ramène à leur poste, et

revient à la Haye-Sainte, lorsque levant les yeux vers le plateau, il

remarque un certain ébranlement dans sa cavalerie jusque-là immobile.

Un sinistre pressentiment traverse son âme, et il commence à croire

que de ce poste élevé nos cavaliers ont dû apercevoir de nouvelles

troupes prussiennes. Sur-le-champ ne donnant rien au chagrin, tout à

l'action, il envoie La Bédoyère au galop parcourir de droite à gauche

les rangs des soldats, et dire que les coups de fusil qu'on entend

sont tirés par Grouchy, qu'un grand résultat se prépare, pourvu qu'on

tienne encore quelques instants. Après avoir chargé La Bédoyère de

répandre cet utile mensonge, il se décide à lancer sur le plateau de

Mont-Saint-Jean les dix bataillons de la garde qu'il avait amenés. Il

en confie quatre au brave Friant pour exécuter une attaque furieuse,

de concert avec Reille qui doit rallier pour cette dernière tentative

ce qui lui reste de son corps, puis il dispose les six autres

diagonalement, de la Haye-Sainte à Planchenois, de manière à lier son

centre avec sa droite, et à pourvoir aux nouveaux événements qu'il

redoute. Son intention, si ces événements n'ont pas la gravité qu'il

suppose, est de mener lui-même ces six bataillons à la suite des

quatre premiers, pour enfoncer à tout prix la ligne anglaise, et

terminer ainsi la journée.

[En marge: Ney doit déboucher sur le plateau de Mont-Saint-Jean avec

quatre bataillons, Napoléon avec six.]

Conduisant par la chaussée de Bruxelles les quatre bataillons destinés

à la première attaque, il rencontre en chemin Ney presque hors de lui,

s'écriant que la cavalerie va lâcher pied si un puissant secours

d'infanterie n'arrive à l'instant même. Napoléon lui donne les quatre

bataillons qu'il vient d'amener, lui en promet six autres, sans

ajouter, ce qui malheureusement est trop inutile à dire, que le salut

de la France dépend de la charge qui va s'exécuter. Ney prend les

quatre bataillons, et gravit avec eux le plateau au moment même où les

restes du corps de Reille se disposent à déboucher du bois de Goumont.

[En marge: Résolution désespérée du duc de Wellington.]

Tandis que Ney et Friant s'apprêtent à charger avec leur infanterie,

le duc de Wellington à la vue des bonnets à poil de la garde, sent

bien que l'heure suprême a sonné, et que la grandeur de sa patrie, la

sienne, vont être le prix d'un dernier effort. Il a vu de loin

s'approcher de nouvelles colonnes prussiennes, et, dans l'espérance

d'être secouru, il est résolu à tenir jusqu'à la dernière extrémité,

bien que derrière lui des masses de fuyards couvrent déjà la route de

Bruxelles. Il tâche de communiquer à ses compagnons d'armes la force

de son âme. Kempt qui a remplacé dans le commandement de l'aile gauche

Picton tué tout à l'heure, lui fait demander des renforts, car il n'a

plus que deux à trois milliers d'hommes.--Qu'ils meurent tous,

répond-il, je n'ai pas de renforts à leur envoyer.--Le général Hill,

commandant en second de l'armée, lui dit: Vous pouvez être tué ici,

quels ordres me laissez-vous?--Celui de mourir jusqu'au dernier, s'il

le faut, pour donner aux Prussiens le temps de venir.--Ces nobles

paroles prononcées, le duc de Wellington serre sa ligne, la courbe

légèrement comme un arc, de manière à placer les nouveaux assaillants

au milieu de feux concentriques, puis fait coucher à terre les gardes

de Maitland, et attend immobile l'apparition de la garde impériale.

[En marge: Attaque des quatre bataillons de vieille garde, conduits

par Ney et Friant.]

[En marge: Premier succès de cette attaque.]

[En marge: Tandis que Napoléon va soutenir l'attaque des quatre

premiers bataillons avec les six autres, le corps prussien de Ziethen

débouche sur le champ de bataille.]

[En marge: Brusque apparition de la cavalerie prussienne.]

[En marge: Privé de cavalerie, Napoléon est tout à coup enveloppé par

une nuée de cavaliers.]

[En marge: Affreuse déroute.]

Ney et Friant en effet portent leurs quatre bataillons en avant, et

les font déboucher sur le plateau en échelons, celui de gauche le

premier, les autres successivement, chacun d'eux un peu à droite et en

arrière du précédent. Dès que le premier paraît, ferme et aligné, la

mitraille l'accueille, et perce ses rangs en cent endroits. La ligne

des bonnets à poil flotte sans reculer, et elle avance avec une

héroïque fermeté. Les autres bataillons débouchent à leur tour,

essuyant le même feu sans se montrer plus émus. Ils s'arrêtent pour

tirer, et par un feu terrible rendent le mal qu'on leur a fait. À ce

même instant, les divisions Foy et Bachelu du corps de Reille

débouchant sur la gauche, attirent à elles une partie des coups de

l'ennemi. Après avoir déchargé leurs armes, les bataillons de la garde

se disposent à croiser la baïonnette pour engager un duel à mort avec

l'infanterie britannique, lorsque tout à coup à un signe du duc de

Wellington, les gardes de Maitland couchés à terre se lèvent, et

exécutent presque à bout portant une affreuse décharge. Devant cette

cruelle surprise nos soldats ne reculent pas, et serrent leurs rangs

pour marcher en avant. Le vieux Friant, le modèle de la vieille armée,

gravement blessé, descend tout sanglant pour annoncer que la victoire

est certaine si de nouveaux bataillons viennent appuyer les premiers.

Il rencontre Napoléon qui, après avoir placé à mi-côte un bataillon de

la garde en carré, afin de contenir la cavalerie ennemie, s'avance

pour conduire lui-même à l'assaut de la ligne anglaise les cinq

bataillons qui lui restent. Tandis qu'il écoute les paroles de Friant,

l'oeil toujours dirigé vers sa droite, il aperçoit soudainement dans

la direction de Papelotte, environ trois mille cavaliers qui se

précipitent sur la déclivité du terrain. Ce sont les escadrons de

Vandeleur et de Vivian, qui voyant arriver le corps prussien de

Ziethen par le chemin d'Ohain, et se sentant dès lors appuyés, se

hâtent de charger. En effet pendant que le corps de Pirch était allé

soutenir Bulow, celui de Ziethen était venu, en longeant la forêt de

Soignes, soutenir la gauche de Wellington. Il était huit heures, et sa

présence allait tout décider. En un clin d'oeil la cavalerie de

Vandeleur et de Vivian inonde le milieu du champ de bataille. Napoléon

qui avait laissé en carré, à mi-côte du vallon, l'un de ses

bataillons, court aux autres pour les former également en carrés, et

empêcher que sa ligne ne soit percée entre la Haye-Sainte et

Planchenois. Si la cavalerie de la garde était intacte, il se

débarrasserait aisément des escadrons de Vivian et de Vandeleur, et le

terrain nettoyé, il pourrait ramener à lui sa gauche et son centre

engagés sur le plateau de Mont-Saint-Jean, se retirer en bon ordre

vers sa droite, et recueillant ainsi ce qui lui reste, coucher sur le

champ de bataille. Mais de toute la cavalerie de la garde, il conserve

quatre cents chasseurs au plus pour les opposer à trois mille. Il les

lance néanmoins, et ces quatre cents braves gens se précipitant sur

les escadrons de Vivian et de Vandeleur, repoussent d'abord les plus

rapprochés, mais sont bientôt refoulés par le flot toujours croissant

de la cavalerie ennemie. Une vraie multitude à cheval à l'uniforme

anglais et prussien remplit en un instant le champ de bataille. Formés

en citadelles inébranlables, les bataillons de la garde la couvrent de

feu, mais ne peuvent l'empêcher de se répandre en tout sens. Pour

comble de malheur l'infanterie de Ziethen, arrivée à la suite de la

cavalerie prussienne, se jette sur la division Durutte à moitié

détruite, lui enlève les fermes de la Haye et de Papelotte, et nous

arrache ainsi le pivot sur lequel s'appuyait l'angle de notre ligne de

bataille, repliée en potence depuis qu'il avait fallu faire face à

deux ennemis à la fois. Tout devient dès lors trouble et confusion.

Notre grosse cavalerie retenue sur le plateau de Mont-Saint-Jean par

l'indomptable fermeté de Ney, se voyant enveloppée, se retire pour

n'être pas coupée du centre de l'armée. Ce mouvement rétrograde sur un

terrain en pente se change bientôt en un torrent impétueux d'hommes et

de chevaux. Les débris de d'Erlon se débandent à la suite de notre

cavalerie. Ivre de joie, le général anglais, qui jusque-là s'était

borné à se défendre, prend alors l'offensive, et porte sa ligne en

avant contre nos bataillons de la garde réduits de plus de moitié. De

la gauche à la droite, les armées anglaise et prussienne marchent sur

nous, précédées de leur artillerie qui vomit des feux destructeurs.

Napoléon, ne se dissimulant plus le désastre, tâche néanmoins de

rallier les fuyards sur les bataillons de la garde demeurés en carré.

Le désespoir dans l'âme, le calme sur le front, il reste sous une

pluie de feux pour maintenir son infanterie, et opposer une digue au

débordement des deux armées victorieuses. En ce moment il montait un

cheval gris mal dressé, s'agitant sous les boulets et les obus: il en

demande un autre à son page Gudin, prêt à recevoir comme un bienfait

le coup qui le délivrera de la vie!

[En marge: La vieille garde se forme en carrés.]

Les infanteries anglaise et prussienne continuant de s'approcher, les

carrés de la garde, qui d'abord ont tenu tête à la cavalerie, sont

obligés de rétrograder, poussés par l'ennemi et par le torrent des

fuyards. Notre armée, après avoir déployé dans cette journée un

courage surhumain, tombe tout à coup dans l'abattement qui suit les

violentes émotions. Se défiant de ses chefs, ne se fiant qu'en

Napoléon, et par comble d'infortune ne le voyant plus depuis que les

ténèbres enveloppent le champ de bataille, elle le demande, le

cherche, ne le trouve pas, le croit mort, et se livre à un vrai

désespoir.--Il est blessé, disent les uns, il est tué, disent les

autres, et à cette nouvelle qu'elle a faite, notre malheureuse armée

fuit en tout sens, prétendant qu'on l'a trahie, que Napoléon mort elle

n'a plus rien à faire en ce monde. Si un corps entier restait en

arrière, qui pût la rallier, l'éclairer, lui montrer Napoléon vivant,

elle s'arrêterait, prête encore à combattre et à mourir. Mais jusqu'au

dernier homme tout a donné, et quatre ou cinq carrés de la garde, au

milieu de cent cinquante mille hommes victorieux, sont comme trois ou

quatre cimes de rocher que l'Océan furieux couvre de son écume.

L'armée n'aperçoit pas même ces carrés, noyés au milieu des flots de

l'ennemi, et elle fuit en désordre sur la route de Charleroy. Là elle

trouve les équipages de l'artillerie qui, ayant épuisé leurs

munitions, ramenaient leurs caissons vides. La confusion s'en accroît,

et cette chaussée de Charleroy devient bientôt un vrai chaos où

règnent le tumulte et la terreur. L'histoire n'a plus que quelques

désespoirs sublimes à raconter, et elle doit les retracer pour

l'éternel honneur des martyrs de notre gloire, pour la punition de

ceux qui prodiguent sans raison le sang des hommes!

[En marge: Héroïque résistance des carrés de la garde.]

Les débris des bataillons de la garde, poussés pêle-mêle dans le

vallon, se battent toujours sans vouloir se rendre. À ce moment on

entend ce mot qui traversera les siècles, proféré selon les uns par le

général Cambronne, selon les autres par le colonel Michel: _La garde

meurt et ne se rend pas._--Cambronne, blessé presque mortellement,

reste étendu sur le terrain, ne voulant pas que ses soldats quittent

leurs rangs pour l'emporter. Le deuxième bataillon du 3e de

grenadiers, demeuré dans le vallon, réduit de 500 à 300 hommes, ayant

sous ses pieds ses propres camarades, devant lui des centaines de

cavaliers abattus, refuse de mettre bas les armes, et s'obstine à

combattre. Serrant toujours ses rangs à mesure qu'ils s'éclaircissent,

il attend une dernière attaque, et assailli sur ses quatre faces à la

fois, fait une décharge terrible qui renverse des centaines de

cavaliers. Furieux, l'ennemi amène de l'artillerie, et tire à outrance

sur les quatre angles du carré. Les angles de cette forteresse vivante

abattus, le carré se resserre, ne présentant plus qu'une forme

irrégulière mais persistante. Il dédouble ses rangs pour occuper plus

d'espace, et protéger ainsi les blessés qui ont cherché asile dans son

sein. Chargé encore une fois il demeure debout, abattant par son feu

de nouveaux ennemis. Trop peu nombreux pour rester en carré, il

profite d'un répit afin de prendre une forme nouvelle, et se réduit

alors à un triangle tourné vers l'ennemi, de manière à sauver en

rétrogradant tout ce qui s'est réfugié derrière ses baïonnettes. Il

est bientôt assailli de nouveau.--_Ne nous rendons pas!_ s'écrient ces

braves gens, qui ne sont plus que cent cinquante.--Tous alors, après

avoir tiré une dernière fois, se précipitent sur la cavalerie acharnée

à les poursuivre, et avec leurs baïonnettes tuent des hommes et des

chevaux, jusqu'à ce qu'enfin ils succombent dans ce sublime et dernier

effort. Dévouement admirable, et que rien ne surpasse dans l'histoire

des siècles!

[En marge: Admirable dévouement de Ney.]

Ney, terminant dignement cette journée où Dieu lui accorda pour expier

ses fautes l'occasion de déployer le plus grand héroïsme connu, Ney,

descendu le dernier du plateau de Mont-Saint-Jean, rencontre les

débris de la division Durutte qui battait en retraite. Quelques

centaines d'hommes, noble débris de cette division, et comprenant une

partie du 95e commandé par le chef de bataillon Rullière, se

retiraient avec leurs armes. Le général Durutte s'était porté à

quelques pas en avant pour chercher un chemin, lorsque Ney, sans

chapeau, son épée brisée à la main, ses habits déchirés, et trouvant

encore une poignée d'hommes armés, court à eux pour les ramener à

l'ennemi.--Venez, mes amis, leur dit-il, venez voir comment meurt un

maréchal de France!--Ces braves gens, entraînés par sa présence, font

volte-face, et se précipitent en désespérés sur une colonne prussienne

qui les suivait. Ils font d'abord un grand carnage, mais sont bientôt

accablés, et deux cents à peine parviennent à échapper à la mort. Le

chef de bataillon Rullière brise la lance qui porte l'aigle du

régiment, cache l'aigle sous sa redingote, et suit Ney, démonté pour

la cinquième fois, et toujours resté sans blessure. L'illustre

maréchal se retire à pied jusqu'à ce qu'un sous-officier de cavalerie

lui donne son cheval, et qu'il puisse rejoindre le gros de l'armée,

sauvé par la nuit qui couvre enfin comme un voile funèbre ce champ de

bataille où gisent soixante mille hommes, morts ou blessés, les uns

Français, les autres Anglais et Prussiens.

[En marge: Retraite de Napoléon dans l'un des carrés de la garde.]

Au milieu de cette scène horrible, nos soldats fuyant en désordre, et

cherchant l'homme qu'ils ne cessaient d'idolâtrer quoiqu'il fût le

principal auteur de leurs infortunes, continuaient à demander

Napoléon, et le croyant mort s'en allaient plus vite. C'était miracle

en effet qu'il n'eût pas succombé; mais pour lui comme pour Ney, la

Providence semblait préparer une fin plus féconde en enseignements!

Après avoir bravé mille morts, il s'était laissé enfermer dans le

carré du premier régiment de grenadiers, que commandait le chef de

bataillon Martenot. Il marchait ainsi pêle-mêle avec une masse de

blessés, au milieu de ses vieux grenadiers, fiers du dépôt précieux

confié à leur dévouement, bien résolus à ne pas le laisser arracher de

leurs mains, et dans cette journée de désespoir ne désespérant pas des

destinées de la patrie, tant que leur ancien général vivait!

[En marge: Arrivée à Genappe.]

[En marge: Affreuse confusion au pont de Genappe.]

Quant à lui, il n'espérait plus rien. Il se retirait à cheval au

centre du carré, le visage sombre mais impassible, sondant l'avenir de

son regard perçant, et dans l'événement du jour découvrant bien autre

chose qu'une bataille perdue! Il ne sortait de cet abîme de réflexions

que pour demander des nouvelles de ses lieutenants, dont quelques-uns

d'ailleurs étaient auprès de lui, parmi les blessés que ce carré de la

garde emmenait dans ses rangs. On ignorait ce qu'était devenu Ney. On

savait Friant, Cambronne, Lobau, Duhesme, Durutte, blessés, et on

était inquiet pour leur sort, car les Prussiens égorgeaient tout ce

qui leur tombait dans les mains. Les Anglais (il faut leur rendre

cette justice), sans conserver dans cette guerre acharnée toute

l'humanité que se doivent entre elles des nations civilisées, étaient

les seuls qui respectassent les blessés. Ils avaient notamment relevé

et respecté Cambronne, atteint des blessures les plus graves. Du

reste, dans ce carré qui contenait Napoléon, il régnait une telle

stupeur qu'on marchait presque sans s'interroger. Napoléon seul

adressait quelques paroles tantôt au major général, tantôt à son frère

Jérôme qui ne l'avaient pas quitté. Quelquefois quand les escadrons

prussiens étaient trop pressants, on faisait halte pour les écarter

par le feu de la face attaquée, puis on reprenait cette marche triste

et silencieuse, battus de temps en temps par le flot des fuyards ou

par celui de la cavalerie ennemie. On arriva ainsi à Genappe vers onze

heures du soir. Les voitures de l'artillerie s'étant accumulées sur le

pont de cette petite ville, l'encombrement devint tel que personne ne

pouvait passer. Heureusement le Thy qui coule à Genappe était facile à

franchir, et chacun se jeta dedans pour atteindre la rive opposée. Ce

fut même une protection pour nos fuyards, traversant un à un ce petit

cours d'eau, qui pour eux n'était pas un obstacle, tandis qu'il en

était un pour l'ennemi marchant en corps d'armée.

[En marge: Pertes matérielles de la bataille de Waterloo.]

À Genappe Napoléon quitta le carré de la garde dans lequel il avait

trouvé asile. Les autres carrés, encombrés par les blessés et les

fuyards, avaient fini par se dissoudre. À partir de Genappe, chacun se

retira comme il put. Les soldats de l'artillerie, ne pouvant conserver

leurs pièces qui du reste importaient moins que les chevaux, coupèrent

les traits et sauvèrent les attelages. On laissa ainsi dans les mains

de l'ennemi près de 200 bouches à feu, dont aucune ne nous avait été

enlevée en bataille. Chose remarquable, nous n'avions perdu qu'un

drapeau, car le sous-officier de lanciers Urban avait reconquis celui

du 45e, l'un des deux pris au corps de d'Erlon. L'ennemi ne nous avait

fait d'autres prisonniers que les blessés. Cette fatale journée nous

coûtait vingt et quelques mille hommes, y compris les cinq à six mille

blessés demeurés au pouvoir des Anglais. Environ vingt généraux

avaient été frappés plus ou moins gravement. Les pertes des Anglais

égalaient à peu près les nôtres. Celles des Prussiens étaient de huit

à dix mille hommes. La journée avait donc coûté plus de trente mille

hommes aux alliés, mais ne leur avait pas, comme à nous, coûté la

victoire. Le duc de Wellington et le maréchal Blucher se rencontrèrent

entre la Belle-Alliance et Planchenois, et s'embrassèrent en se

félicitant de l'immense succès qu'ils venaient d'obtenir. Ils en

avaient le droit, car l'un par sa fermeté indomptable, l'autre par son

ardeur à recommencer la lutte, avaient assuré le triomphe de l'Europe

sur la France, et grandement réparé la faute de livrer bataille en

avant de la forêt de Soignes. Après les épanchements d'une joie bien

naturelle, Blucher, dont l'armée n'avait pas autant souffert que

l'armée anglaise, dont la cavalerie d'ailleurs était intacte, se

chargea de la poursuite, qui convenait fort à la fureur des Prussiens

contre nous. Ils commirent dans cette nuit des horreurs indignes de

leur nation, et assassinèrent, si on en croit la tradition locale, le

général Duhesme, tombé blessé dans leurs mains.

Heureusement si la cavalerie prussienne n'avait pas été exposée à

l'épuisement moral de la bataille, elle l'avait été à la fatigue

physique de la marche, et elle s'arrêta sur la Dyle. Nos soldats

purent donc regagner la Sambre, et la passer soit au Châtelet, soit à

Charleroy, soit à Marchiennes-au-Pont. Partout les Belges

accueillirent nos blessés et nos fuyards avec l'empressement d'anciens

compatriotes. L'année 1814 leur avait inspiré une forte haine contre

les Prussiens, et avait réveillé chez eux les sentiments français. Ils

partagèrent la douleur de notre défaite, et donnèrent asile à tous

ceux de nos soldats qui cherchèrent refuge auprès d'eux.

[En marge: Napoléon confie le commandement de l'armée à son frère

Jérôme, et prend avec quelques cavaliers la route de Philippeville.]

À Charleroy l'encombrement fut immense, quoique moindre cependant qu'à

Genappe; mais la division Girard, commandée par le colonel Matis, et

laissée en arrière, protégea le passage. Napoléon s'arrêta quelques

instants à Charleroy avec le major général et son frère Jérôme, pour

expédier des ordres. Il dépêcha un officier au maréchal Grouchy pour

lui rapporter de vive voix les tristes détails de la bataille du 18,

et lui prescrire de se retirer sur Namur. Il confia au prince Jérôme

le commandement de l'armée, lui laissa le maréchal Soult pour major

général, et leur recommanda à tous deux de rallier nos débris le plus

tôt qu'ils pourraient, afin de les conduire à Laon. Il partit lui-même

pour les y précéder, et y attirer toutes les ressources qu'il serait

possible de réunir après une telle catastrophe. Il se dirigea ensuite

vers Philippeville, accompagné d'une vingtaine de cavaliers

appartenant aux divers corps de l'armée.

[En marge: Ce qu'était devenu le maréchal Grouchy pendant la funeste

bataille de Waterloo.]

[En marge: Médiocre emploi de son temps le 17.]

[En marge: Tout était réparable le 18.]

[En marge: Départ tardif le matin du 18.]

[En marge: Marche des plus lentes.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 18 / 59 段