finir le sabre au poing avec l'armée anglaise. Un nouveau renfort
imprévu lui arrive. Tandis qu'il livre ce combat de géants, la grosse
cavalerie de la garde accourt sans qu'on sache pourquoi. Elle était
demeurée un peu en arrière dans un pli du terrain, lorsque quelques
officiers s'étant portés en avant pour assister au combat prodigieux
de Ney, avaient cru à son triomphe, et avaient crié victoire en
agitant leurs sabres. À ce cri d'autres officiers s'étaient avancés,
et les escadrons les plus voisins, se figurant qu'on leur donnait le
signal de la charge, s'étaient ébranlés au trot. La masse avait suivi,
et par un entraînement involontaire les deux mille dragons et
grenadiers à cheval avaient gravi le plateau, au milieu d'une terre
boueuse et détrempée. Pendant ce temps, Bertrand envoyé par Napoléon
pour les retenir, avait couru en vain après eux sans pouvoir les
rejoindre. Ney s'empare de ce renfort inattendu, et le jette sur la
muraille d'airain qu'il veut abattre. La grosse cavalerie de la garde
fait à son tour des prodiges, enfonce des carrés, mais, faute de
cuirasses, perd un grand nombre d'hommes sous les coups de la
mousqueterie. Ney, que rien ne saurait décourager, lance de nouveau
les cuirassiers de Milhaud, qui venaient de se reposer quelques
instants, et opère ainsi une sorte de charge continue, au moyen de nos
escadrons qui après avoir chargé, vont au galop se reformer en arrière
pour charger encore. Quelques-uns même tournent le bois de Goumont,
pour venir se remettre en rang et recommencer le combat. Au milieu de
cet acharnement, Ney apercevant la brigade des carabiniers que
Kellermann avait tenue en réserve, court à elle, lui demande ce
qu'elle fait, et malgré Kellermann s'en saisit, et la conduit à
l'ennemi. Elle ouvre de nouvelles brèches dans la seconde ligne de
l'infanterie britannique, renverse plusieurs carrés, les sabre sous le
feu de la troisième ligne, mais ruine aux trois quarts le second mur
sans atteindre ni entamer le troisième. Ney s'obstine, et ramène
jusqu'à onze fois ses dix mille cavaliers au combat, tuant toujours,
sans pouvoir venir à bout de la constance d'une infanterie qui,
renversée un moment, se relève, se reforme, et tire encore. Ney tout
écumant, ayant perdu son quatrième cheval, sans chapeau, son habit
percé de balles, ayant une quantité de contusions et heureusement pas
une blessure pénétrante, dit au colonel Heymès que si on lui donne
l'infanterie de la garde, il achèvera cette infanterie anglaise
épuisée et arrivée au dernier terme des forces humaines. Il lui
ordonne d'aller la demander à Napoléon.
[En marge: Héroïsme de Ney.]
[En marge: Fermeté inébranlable du duc de Wellington.]
Dans cette espérance, voyant bien que ce n'est pas avec les troupes à
cheval qu'il terminera le combat, et qu'il faut de l'infanterie pour
en finir avec la baïonnette, il rallie ses cavaliers sur le bord du
plateau, et les y maintient par sa ferme contenance. Il parcourt leurs
rangs, les exhorte, leur dit qu'il faut rester là malgré le feu de
l'artillerie, et que bientôt, si on a le courage de conserver le
plateau, on sera débarrassé pour jamais de l'armée anglaise.--C'est
ici, mes amis, leur dit-il, que va se décider le sort de notre pays,
c'est ici qu'il faut vaincre pour assurer notre
indépendance.--Quittant un moment la cavalerie, et courant à droite
auprès de d'Erlon dont l'infanterie avait réussi à s'emparer du chemin
d'Ohain, et continuait à faire le coup de fusil avec les bataillons
presque détruits de Pack et de Kempt, _Tiens bien, mon ami_, lui
dit-il, _car toi et moi, si nous ne mourons pas ici sous les balles
des Anglais, il ne nous reste qu'à tomber misérablement sous les
balles des émigrés_!--Triste et douloureuse prophétie! Ce héros sans
pareil, allant ainsi de ses fantassins à ses cavaliers, les maintient
sous le feu, et y demeure lui-même, miracle vivant d'invulnérabilité,
car il semble que les balles de l'ennemi ne puissent l'atteindre.
Quatre mille de ses cavaliers jonchent le sol, mais en revanche dix
mille Anglais, fantassins ou cavaliers, ont payé de leur vie leur
opiniâtre résistance. Presque tous les généraux anglais sont frappés
plus ou moins gravement. Une multitude de fuyards, sous prétexte
d'emporter les blessés, ont couru avec les valets, les cantiniers, les
conducteurs de bagages, sur la route de Bruxelles, criant que tout est
fini, que la bataille est perdue. Au contraire les soldats qui n'ont
pas quitté le rang, se tiennent immobiles à leur place. Le duc de
Wellington montant sa fermeté au niveau de l'héroïsme de Ney, leur dit
que les Prussiens approchent, que dans peu d'instants ils vont
paraître, qu'en tout cas il faut mourir en les attendant. Il regarde
sa montre, invoque la nuit ou Blucher comme son salut! Mais il lui
reste trente-six mille hommes sur ce plateau contre lequel Ney
s'acharne, et il ne désespère pas encore. Ney ne désespère pas plus
que lui, et ces deux grands coeurs balancent les destinées des deux
nations! Un étrange phénomène de lassitude se produit alors. Pendant
près d'une heure les combattants épuisés cessent de s'attaquer. Les
Anglais tirent à peine quelques coups de canon avec les débris de leur
artillerie, et de leur côté nos cavaliers ayant derrière eux soixante
pièces conquises et six drapeaux, demeurent inébranlables, ayant des
milliers de cadavres sous leurs pieds.
[En marge: Impossibilité où se trouve Napoléon d'appuyer l'attaque de
la cavalerie avant d'avoir repoussé les Prussiens.]
[En marge: Ordre à Ney de se maintenir tant qu'il pourra sur le
plateau de Mont-Saint-Jean, en attendant qu'on puisse le secourir.]
Pendant ce combat sans exemple, digne et terrible fin de ce siècle
sanglant, le colonel Heymès était accouru auprès de Napoléon pour lui
demander de l'infanterie au nom de son maréchal.--De l'infanterie!
répondit Napoléon avec une irritation qu'il ne pouvait plus contenir,
où veut-il que j'en prenne? veut-il que j'en fasse faire?... Voyez ce
que j'ai sur les bras, et voyez ce qui me reste....--En effet la
situation vers la droite était devenue des plus graves. Au corps de
Bulow, fort de trente mille hommes, que Napoléon essayait d'arrêter
avec les dix mille soldats de Lobau, venaient se joindre d'épaisses
colonnes qu'on apercevait dans les fonds boisés d'où sortait l'armée
prussienne. Il était évident qu'on allait avoir affaire à toutes les
forces de Blucher, c'est-à-dire à 80 mille hommes, auxquels on
n'aurait à opposer que l'infanterie de la garde, c'est-à-dire 13 mille
combattants, car la cavalerie de cette garde et toute la réserve,
dragons, cuirassiers, venaient d'être employés et usés par le maréchal
Ney dans une tentative prématurée[25]! Quant à l'arrivée de Grouchy,
Napoléon avait cessé de l'espérer, car on n'avait aucune nouvelle de
ce commandant de notre aile droite, et en promenant sur tout l'horizon
l'oeil le plus exercé, l'oreille la plus fine, il était impossible de
saisir une ombre, un bruit qui accusât sa présence, même son
voisinage. L'infanterie de la garde qu'on demandait à Napoléon était
donc sa seule ressource contre une effroyable catastrophe. Sans doute
s'il avait pu voir de ses propres yeux ce que Ney lui mandait de
l'état de l'armée britannique, si le péril ne s'étant pas aggravé à
droite il avait pu contenir Bulow avec Lobau seul, il aurait dû se
jeter avec l'infanterie de la garde sur les Anglais, achever de les
écraser, et revenir ensuite sur les Prussiens pour leur opposer des
débris il est vrai, mais des débris victorieux! Il serait sorti de
cette mêlée comme un vaillant homme, qui ayant deux ennemis à
combattre, parvient à triompher de l'un et de l'autre, en tombant à
demi mort sur le cadavre du dernier. Mais il doutait du jugement de
Ney, il ne lui pardonnait pas sa précipitation, et il voyait l'armée
prussienne sortir tout entière de cet abîme béant qui vomissait sans
cesse de nouveaux ennemis. Il voulut donc arrêter les Prussiens par un
engagement à fond avec eux, avant d'aller essayer de gagner au centre
une bataille douteuse, tandis qu'à sa droite il en laisserait une qui
serait probablement perdue et mortelle. Toutefois après un moment
d'irritation, reprenant son empire sur lui-même, il envoya à Ney une
réponse moins dure et moins désolante que celle qu'il avait d'abord
faite au colonel Heymès. Il chargea ce dernier de dire au maréchal que
si la situation était difficile sur le plateau de Mont-Saint-Jean,
elle ne l'était pas moins sur les bords du ruisseau de Lasne; qu'il
avait sur les bras la totalité de l'armée prussienne, que lorsqu'il
serait parvenu à la repousser, ou du moins à la contenir, il irait
avec la garde achever, par un effort désespéré, la victoire à demi
remportée sur les Anglais; que jusque-là il fallait rester à tout prix
sur ce plateau, puisque Ney s'était tant pressé d'y monter, et que
pourvu qu'il s'y maintînt une heure, il serait prochainement et
vigoureusement secouru.
[Note 25: Les assertions de Napoléon sur ce sujet ont été contestées;
on est allé même jusqu'à prétendre qu'il avait ordonné le mouvement de
cavalerie exécuté par Ney d'une manière si prématurée. Je répéterai
d'abord que si toute assertion venue de Sainte-Hélène n'est pas
nécessairement vraie, elle n'est pas non plus nécessairement fausse.
Napoléon a dit dans la Relation qui porte le nom du général Gourgaud,
et redit dans celle qui porte son nom, qu'il recommanda à Ney de
s'établir à la Haye-Sainte, et d'y attendre de nouveaux ordres, qu'il
regretta vivement la charge de cavalerie de Ney, mais qu'une fois
entreprise il se décida à la soutenir. Cette assertion est si
vraisemblable, que, pour moi, je suis disposé à y croire. Il y a
d'ailleurs de son exactitude des preuves qui me paraissent
convaincantes. Premièrement Napoléon était si préoccupé de l'attaque
des Prussiens qu'il suspendit toute autre action que celle qui était
dirigée contre eux, et que par exemple il ne voulut pas détourner un
seul bataillon de la garde avant d'avoir contenu Bulow. Comment donc
admettre que, ne voulant pas détourner de sa droite une portion
quelconque de son infanterie de réserve, il consentît à lancer sa
grosse cavalerie sans aucun appui d'infanterie? Comment admettre qu'un
général aussi expérimenté commit la faute de lancer sa cavalerie,
quand il ne pouvait détacher encore aucune partie de son infanterie
pour la soutenir? C'est vraiment trop entreprendre que de vouloir lui
faire ordonner ce que le plus incapable des généraux n'aurait pas osé
prescrire. On répondra peut-être que cependant Ney le fit. Mais
d'abord Ney n'était pas Napoléon. Ney était sur le terrain, entraîné,
hors de lui; il ne commandait pas en chef; il ne savait pas ce que
savait Napoléon, c'est que pour le moment il n'y avait pas un seul
secours d'infanterie à espérer. La faute concevable de la part de Ney
ne l'aurait donc pas été de Napoléon. Restent en outre les témoignages
qui sont concluants.
Le défenseur le plus absolu de Ney, le colonel Heymès, témoin
oculaire, parlant de cette fameuse charge de cavalerie, n'a pas osé
dire qu'elle avait été ordonnée par Napoléon. Certes, si cette excuse
eût existé, il l'eût donnée. Il se borne à dire que Ney avait voulu
prendre possession du terrain et de l'artillerie qui semblaient
abandonnés par le duc de Wellington dans son mouvement rétrograde. De
ce qu'une excuse si radicale n'est pas invoquée par ceux mêmes qui ont
défiguré les faits pour justifier le maréchal Ney, il résulte
évidemment qu'elle n'existe pas. Enfin, il y a une autre preuve, à mon
avis tout aussi décisive. Napoléon, écrivant à Laon le Bulletin
développé de la bataille à la face de Ney qui pouvait démentir ses
assertions, et qui ne manqua pas en effet d'attaquer ce bulletin à la
Chambre des pairs deux jours après, n'a pas hésité à dire que la
cavalerie _cédant à une ardeur irréfléchie_, avait chargé sans son
ordre. Je tiens de témoins oculaires dignes de foi, qu'à Laon
rédigeant le Bulletin il dit ces mots: Je pourrais mettre sur le
compte de Ney la principale faute de la journée, je ne le ferai
pas.--C'est pourquoi, sans nommer Ney, il attribua à l'_ardeur de la
cavalerie_ (et c'était vrai) la faute commise de dépenser toutes nos
forces en troupes à cheval avant le moment opportun. Certes, il
n'aurait pas, devant Drouot, devant tant de témoins oculaires, avancé
une telle chose, s'il eût ordonné lui-même la charge dont il s'agit.
Enfin Ney, deux jours après, faisant à la Chambre des pairs une sortie
violente contre la direction générale des opérations, c'est-à-dire
contre Napoléon, n'osa pas avancer pour son excuse qu'on lui avait
prescrit cet emploi intempestif de la cavalerie, ce qui eût fait
tomber un reproche qui en ce moment était dans toutes les bouches. Or,
la scène racontée dans la relation Gourgaud, page 97, et dans laquelle
le maréchal Soult dit: _Cet homme va tout compromettre comme à Iéna_,
avait acquis dans l'armée une véritable notoriété, et j'ai entendu des
témoins oculaires la raconter plus d'une fois.
Ainsi pour moi, les preuves irréfragables consistent en ce que
Napoléon, suspendant l'action à cause des Prussiens, ne pouvait pas en
ce moment ordonner une charge générale de toute sa cavalerie; que Ney
étant là pour le démentir, il ne craignit pas d'écrire dans le
Bulletin de la bataille, que cette charge fut due à une _ardeur
irréfléchie_, et que Ney, deux jours après, récriminant violemment
contre lui, ne fit pas valoir l'excuse si simple, si complète, que
cette _ardeur irréfléchie_ était le fait de Napoléon, qui l'avait
autorisée par son ordre. Je considère donc comme certain que Ney fut
entraîné, et qu'une fois le mouvement commencé, Napoléon se résigna à
le soutenir, parce qu'en effet il ne pouvait pas agir autrement. C'est
le second ordre, devenu inévitable, qu'on a confondu avec le premier.
Je ne suis point ici apologiste, mais historien, cherchant la vérité,
rien de plus, rien de moins.]
[En marge: Arrivée de Blucher sur les lieux; il ordonne à Bulow
d'enlever à tout prix le poste auquel s'appuyait la droite de l'armée
française.]
En effet, pendant que le colonel Heymès allait porter à Ney cette
réponse si différente de celle que le maréchal attendait, le combat
avec les Prussiens était devenu aussi terrible qu'avec les Anglais.
Blucher rendu de sa personne sur les lieux, c'est-à-dire sur les
hauteurs qui bordent le ruisseau de Lasne, voyait distinctement ce qui
se passait sur le plateau de Mont-Saint-Jean, et bien qu'il ne fût pas
fâché de laisser les Anglais dans les angoisses, de les punir ainsi du
secours, tardif selon lui, qu'il en avait reçu à Ligny, il ne voulait
pas compromettre la cause commune par de mesquins ressentiments. En
apercevant de loin les assauts formidables de nos cuirassiers, il
avait ordonné à Bulow d'enfoncer la droite des Français, il avait
prescrit à Pirch qui amenait quinze mille hommes, de seconder Bulow de
tous ses moyens, à Ziethen qui en amenait à peu près autant, d'aller
soutenir la gauche des Anglais par le chemin d'Ohain, et aux uns comme
aux autres, de hâter le pas, et de se comporter de manière à terminer
la guerre dans cette journée mémorable.
[En marge: Héroïque résistance du comte de Lobau.]
[En marge: Bulow essaye de tourner les Français en pénétrant dans le
village de Planchenois.]
[En marge: Belle défense de Planchenois par la jeune garde.]
L'ardeur de Blucher avait pénétré toutes les âmes, et les Prussiens
excités par le patriotisme et par la haine, faisaient des efforts
inouïs pour s'établir sur cette espèce de promontoire qui s'avance
entre le ruisseau de Smohain et le ruisseau de Lasne. Tandis que la
division de Losthin tâchait d'emporter le château de Frichermont, et
celle de Hiller la ferme de Hanotelet, elles avaient laissé entre
elles un intervalle que Bulow avait rempli avec la cavalerie du prince
Guillaume. Le brave comte de Lobau à cheval au milieu de ses soldats,
dont il dominait les rangs de sa haute stature, montrait un
imperturbable sang-froid, se retirait lentement comme sur un champ de
manoeuvre, tantôt lançant la cavalerie de Subervic et de Domon sur les
escadrons du prince Guillaume, tantôt arrêtant par des charges à la
baïonnette, l'infanterie de Losthin à sa gauche, celle de Hiller à sa
droite. Il était six heures, et sur 7,500 baïonnettes il en avait
perdu environ 2,500, ce qui le réduisait à cinq mille fantassins en
présence de trente mille hommes. Son danger le plus grand était d'être
débordé par sa droite, les Prussiens faisant d'immenses efforts pour
nous tourner. En effet, en remontant le ruisseau de Lasne jusqu'à sa
naissance, on arrivait au village de Planchenois (voir la carte nº
66), situé en arrière de la Belle-Alliance, c'est-à-dire sur notre
droite et nos derrières. Si donc l'ennemi en suivant le ravin,
pénétrait dans ce village bâti au fond même du ravin, nous étions
tournés définitivement, et la chaussée de Charleroy, notre seule ligne
de retraite, était perdue. Aussi Bulow faisant appuyer la division
Hiller par la division Ryssel, les avait-il poussées dans le ravin de
Lasne jusqu'à Planchenois, tandis que vers Frichermont il faisait
appuyer la division Losthin par la division Haaken. C'est en vue de ce
grave danger que Napoléon, qui s'était personnellement transporté vers
cet endroit, avait envoyé au comte de Lobau tous les secours dont il
avait pu disposer. À gauche il avait détaché la division Durutte du
corps de d'Erlon, et l'avait portée vers les fermes de la Haye et de
Papelotte (voir la carte nº 66), pour établir un pivot solide au
sommet de l'angle formé par notre ligne de bataille. À droite, il
avait envoyé à Planchenois le général Duhesme avec la jeune garde, et
24 bouches à feu de la réserve, pour y défendre un poste qu'on pouvait
appeler justement les Thermopyles de la France. En ce moment le
général Duhesme, officier consommé, disposant de huit bataillons de
jeune garde, forts d'à peu près quatre mille hommes, avait rempli de
défenseurs les deux côtés du ravin à l'extrémité duquel était
construit le village de Planchenois. Tandis qu'il faisait pleuvoir les
boulets et la mitraille sur les Prussiens, ses jeunes fantassins, les
uns établis dans les arbres et les buissons, les autres logés dans les
maisons du village, se défendaient par un feu meurtrier de
mousqueterie, et ne paraissaient pas près de se laisser arracher leur
position, quoique assaillis par plus de vingt mille hommes.
[En marge: Malgré la bravoure de la jeune garde, les Prussiens
emportent Planchenois.]
[En marge: Reprise de Planchenois par la vieille garde.]
[En marge: Horrible déroute des Prussiens.]
Vers six heures et demie, Blucher ayant donné l'ordre d'enlever
Planchenois, Hiller forme six bataillons en colonne, et après avoir
criblé le village de boulets et d'obus, essaye d'y pénétrer baïonnette
baissée. Nos soldats postés aux fenêtres des maisons font d'abord un
feu terrible, puis Duhesme lançant lui-même un de ses bataillons,
refoule les Prussiens à la baïonnette, et les rejette dans le ravin,
où notre artillerie les couvre de mitraille. Ils se replient en
désordre, horriblement maltraités à la suite de cette inutile
tentative. Blucher alors réitère à ses lieutenants l'ordre absolu
d'enlever Planchenois, et Hiller, sous les yeux mêmes de son chef,
rallie ses bataillons après les avoir laissés respirer un instant,
leur en adjoint huit autres, et avec quatorze revient à la charge,
bien résolu d'emporter cette fois le poste si violemment disputé. Ces
quatorze bataillons s'enfoncent dans le ravin bordé de chaque côté par
nos soldats, et s'avancent au milieu d'un véritable gouffre de feux.
Quoique tombant par centaines, ils serrent leurs rangs en marchant sur
les cadavres de leurs compagnons, se poussent les uns les autres, et
finissent par pénétrer dans ce malheureux village de Planchenois, par
s'élever même jusqu'à la naissance du ravin. Ils n'ont plus qu'un pas
à faire pour déboucher sur la chaussée de Charleroy. Nos jeunes
soldats de la garde se replient, tout émus d'avoir subi cette espèce
de violence. Mais Napoléon est auprès d'eux! c'est à la vieille garde
à tout réparer. Cette troupe invincible ne peut se laisser arracher
notre ligne de retraite, salut de l'armée. Napoléon appelle le général
Morand, lui donne un bataillon du 2e de grenadiers, un du 2e de
chasseurs, et lui prescrit de repousser cette tentative si alarmante
pour nos derrières. Il passe à cheval devant ces bataillons.--Mes
amis, leur dit-il, nous voici arrivés au moment suprême: il ne s'agit
pas de tirer, il faut joindre l'ennemi corps à corps, et avec la
pointe de vos baïonnettes le précipiter dans ce ravin d'où il est
sorti, et d'où il menace l'armée, l'Empire et la France!--_Vive
l'Empereur!_ est la seule réponse de cette troupe héroïque. Les deux
bataillons désignés rompent le carré, se forment en colonnes, et l'un
à gauche, l'autre à droite, se portent au bord du ravin d'où les
Prussiens débouchaient déjà en grand nombre. Ils abordent les
assaillants d'un pas si ferme, d'un bras si vigoureux, que tout cède à
leur approche. Furieux contre l'ennemi qui voulait nous tourner, ils
renversent ou égorgent tout ce qui résiste, et convertissent en un
torrent de fuyards les bataillons de Hiller qui venaient de vaincre la
jeune garde. Tantôt se servant de la baïonnette, tantôt de la crosse
de leurs fusils, ils percent ou frappent, et telle est l'ardeur qui
règne parmi eux que le tambour-major de l'un des bataillons assomme
avec la pomme de sa canne les fuyards qu'il peut joindre. Entraînés
eux-mêmes par le torrent qu'ils ont produit, les deux bataillons de
vieille garde se précipitent dans le fond du ravin, et remontent à la
suite des Prussiens la berge opposée, jusqu'auprès du village de
Maransart, situé en face de Planchenois. Là cependant on les arrête
avec la mitraille, et ils sont obligés de se replier. Mais ils restent
maîtres de Planchenois et de la chaussée de Charleroy, et pour cette
vengeance de la jeune garde par la vieille, deux bataillons avaient
suffi! On pouvait évaluer à deux mille les victimes qu'ils avaient
faites dans cette charge épouvantable.
[En marge: Napoléon profite du succès obtenu à Planchenois pour
reporter la vieille garde vers le centre, et terminer sur le plateau
de Mont-Saint-Jean, la bataille contre les Anglais.]
En ce moment la redoutable attaque de flanc tentée par les Prussiens
semblait repoussée, à en juger du moins par les apparences. Si un
incident nouveau survenait, ce ne pouvait être d'après toutes les
probabilités que l'apparition de Grouchy, laquelle si longtemps
attendue, devait se réaliser enfin, et dans ce cas amener pour les
Prussiens un vrai désastre, car ils se trouveraient entre deux feux.
On entendait en effet du côté de Wavre une canonnade qui attestait la
présence sur ce point de notre aile droite, mais le détachement qu'on
avait formellement demandé à Grouchy devait être en route, et sa seule
arrivée sur les derrières de Bulow suffisait pour produire
d'importantes conséquences. À l'angle de notre ligne de bataille, à
Papelotte, Durutte se soutenait; au centre, à la gauche, le plateau de
Mont-Saint-Jean restait couvert de notre cavalerie; on venait
d'apporter aux pieds de Napoléon les six drapeaux conquis par nos
cavaliers sur l'infanterie anglaise. L'aspect d'abord sombre de la
journée semblait s'éclaircir. Le coeur de Napoléon, un instant
oppressé, respirait, et il pouvait compter sur une nouvelle victoire
en portant sa vieille garde, désormais libre, derrière sa cavalerie
pour achever la défaite des Anglais. Jusqu'ici soixante-huit mille
Français avaient tenu tête à environ cent quarante mille Anglais,
Prussiens, Hollandais, Allemands, et leur avaient arraché la plus
grande partie du champ de bataille.