Ney, malgré la résistance qu'il rencontre, ne désespère pas d'en

finir le sabre au poing avec l'armée anglaise. Un nouveau renfort

imprévu lui arrive. Tandis qu'il livre ce combat de géants, la grosse

cavalerie de la garde accourt sans qu'on sache pourquoi. Elle était

demeurée un peu en arrière dans un pli du terrain, lorsque quelques

officiers s'étant portés en avant pour assister au combat prodigieux

de Ney, avaient cru à son triomphe, et avaient crié victoire en

agitant leurs sabres. À ce cri d'autres officiers s'étaient avancés,

et les escadrons les plus voisins, se figurant qu'on leur donnait le

signal de la charge, s'étaient ébranlés au trot. La masse avait suivi,

et par un entraînement involontaire les deux mille dragons et

grenadiers à cheval avaient gravi le plateau, au milieu d'une terre

boueuse et détrempée. Pendant ce temps, Bertrand envoyé par Napoléon

pour les retenir, avait couru en vain après eux sans pouvoir les

rejoindre. Ney s'empare de ce renfort inattendu, et le jette sur la

muraille d'airain qu'il veut abattre. La grosse cavalerie de la garde

fait à son tour des prodiges, enfonce des carrés, mais, faute de

cuirasses, perd un grand nombre d'hommes sous les coups de la

mousqueterie. Ney, que rien ne saurait décourager, lance de nouveau

les cuirassiers de Milhaud, qui venaient de se reposer quelques

instants, et opère ainsi une sorte de charge continue, au moyen de nos

escadrons qui après avoir chargé, vont au galop se reformer en arrière

pour charger encore. Quelques-uns même tournent le bois de Goumont,

pour venir se remettre en rang et recommencer le combat. Au milieu de

cet acharnement, Ney apercevant la brigade des carabiniers que

Kellermann avait tenue en réserve, court à elle, lui demande ce

qu'elle fait, et malgré Kellermann s'en saisit, et la conduit à

l'ennemi. Elle ouvre de nouvelles brèches dans la seconde ligne de

l'infanterie britannique, renverse plusieurs carrés, les sabre sous le

feu de la troisième ligne, mais ruine aux trois quarts le second mur

sans atteindre ni entamer le troisième. Ney s'obstine, et ramène

jusqu'à onze fois ses dix mille cavaliers au combat, tuant toujours,

sans pouvoir venir à bout de la constance d'une infanterie qui,

renversée un moment, se relève, se reforme, et tire encore. Ney tout

écumant, ayant perdu son quatrième cheval, sans chapeau, son habit

percé de balles, ayant une quantité de contusions et heureusement pas

une blessure pénétrante, dit au colonel Heymès que si on lui donne

l'infanterie de la garde, il achèvera cette infanterie anglaise

épuisée et arrivée au dernier terme des forces humaines. Il lui

ordonne d'aller la demander à Napoléon.

[En marge: Héroïsme de Ney.]

[En marge: Fermeté inébranlable du duc de Wellington.]

Dans cette espérance, voyant bien que ce n'est pas avec les troupes à

cheval qu'il terminera le combat, et qu'il faut de l'infanterie pour

en finir avec la baïonnette, il rallie ses cavaliers sur le bord du

plateau, et les y maintient par sa ferme contenance. Il parcourt leurs

rangs, les exhorte, leur dit qu'il faut rester là malgré le feu de

l'artillerie, et que bientôt, si on a le courage de conserver le

plateau, on sera débarrassé pour jamais de l'armée anglaise.--C'est

ici, mes amis, leur dit-il, que va se décider le sort de notre pays,

c'est ici qu'il faut vaincre pour assurer notre

indépendance.--Quittant un moment la cavalerie, et courant à droite

auprès de d'Erlon dont l'infanterie avait réussi à s'emparer du chemin

d'Ohain, et continuait à faire le coup de fusil avec les bataillons

presque détruits de Pack et de Kempt, _Tiens bien, mon ami_, lui

dit-il, _car toi et moi, si nous ne mourons pas ici sous les balles

des Anglais, il ne nous reste qu'à tomber misérablement sous les

balles des émigrés_!--Triste et douloureuse prophétie! Ce héros sans

pareil, allant ainsi de ses fantassins à ses cavaliers, les maintient

sous le feu, et y demeure lui-même, miracle vivant d'invulnérabilité,

car il semble que les balles de l'ennemi ne puissent l'atteindre.

Quatre mille de ses cavaliers jonchent le sol, mais en revanche dix

mille Anglais, fantassins ou cavaliers, ont payé de leur vie leur

opiniâtre résistance. Presque tous les généraux anglais sont frappés

plus ou moins gravement. Une multitude de fuyards, sous prétexte

d'emporter les blessés, ont couru avec les valets, les cantiniers, les

conducteurs de bagages, sur la route de Bruxelles, criant que tout est

fini, que la bataille est perdue. Au contraire les soldats qui n'ont

pas quitté le rang, se tiennent immobiles à leur place. Le duc de

Wellington montant sa fermeté au niveau de l'héroïsme de Ney, leur dit

que les Prussiens approchent, que dans peu d'instants ils vont

paraître, qu'en tout cas il faut mourir en les attendant. Il regarde

sa montre, invoque la nuit ou Blucher comme son salut! Mais il lui

reste trente-six mille hommes sur ce plateau contre lequel Ney

s'acharne, et il ne désespère pas encore. Ney ne désespère pas plus

que lui, et ces deux grands coeurs balancent les destinées des deux

nations! Un étrange phénomène de lassitude se produit alors. Pendant

près d'une heure les combattants épuisés cessent de s'attaquer. Les

Anglais tirent à peine quelques coups de canon avec les débris de leur

artillerie, et de leur côté nos cavaliers ayant derrière eux soixante

pièces conquises et six drapeaux, demeurent inébranlables, ayant des

milliers de cadavres sous leurs pieds.

[En marge: Impossibilité où se trouve Napoléon d'appuyer l'attaque de

la cavalerie avant d'avoir repoussé les Prussiens.]

[En marge: Ordre à Ney de se maintenir tant qu'il pourra sur le

plateau de Mont-Saint-Jean, en attendant qu'on puisse le secourir.]

Pendant ce combat sans exemple, digne et terrible fin de ce siècle

sanglant, le colonel Heymès était accouru auprès de Napoléon pour lui

demander de l'infanterie au nom de son maréchal.--De l'infanterie!

répondit Napoléon avec une irritation qu'il ne pouvait plus contenir,

où veut-il que j'en prenne? veut-il que j'en fasse faire?... Voyez ce

que j'ai sur les bras, et voyez ce qui me reste....--En effet la

situation vers la droite était devenue des plus graves. Au corps de

Bulow, fort de trente mille hommes, que Napoléon essayait d'arrêter

avec les dix mille soldats de Lobau, venaient se joindre d'épaisses

colonnes qu'on apercevait dans les fonds boisés d'où sortait l'armée

prussienne. Il était évident qu'on allait avoir affaire à toutes les

forces de Blucher, c'est-à-dire à 80 mille hommes, auxquels on

n'aurait à opposer que l'infanterie de la garde, c'est-à-dire 13 mille

combattants, car la cavalerie de cette garde et toute la réserve,

dragons, cuirassiers, venaient d'être employés et usés par le maréchal

Ney dans une tentative prématurée[25]! Quant à l'arrivée de Grouchy,

Napoléon avait cessé de l'espérer, car on n'avait aucune nouvelle de

ce commandant de notre aile droite, et en promenant sur tout l'horizon

l'oeil le plus exercé, l'oreille la plus fine, il était impossible de

saisir une ombre, un bruit qui accusât sa présence, même son

voisinage. L'infanterie de la garde qu'on demandait à Napoléon était

donc sa seule ressource contre une effroyable catastrophe. Sans doute

s'il avait pu voir de ses propres yeux ce que Ney lui mandait de

l'état de l'armée britannique, si le péril ne s'étant pas aggravé à

droite il avait pu contenir Bulow avec Lobau seul, il aurait dû se

jeter avec l'infanterie de la garde sur les Anglais, achever de les

écraser, et revenir ensuite sur les Prussiens pour leur opposer des

débris il est vrai, mais des débris victorieux! Il serait sorti de

cette mêlée comme un vaillant homme, qui ayant deux ennemis à

combattre, parvient à triompher de l'un et de l'autre, en tombant à

demi mort sur le cadavre du dernier. Mais il doutait du jugement de

Ney, il ne lui pardonnait pas sa précipitation, et il voyait l'armée

prussienne sortir tout entière de cet abîme béant qui vomissait sans

cesse de nouveaux ennemis. Il voulut donc arrêter les Prussiens par un

engagement à fond avec eux, avant d'aller essayer de gagner au centre

une bataille douteuse, tandis qu'à sa droite il en laisserait une qui

serait probablement perdue et mortelle. Toutefois après un moment

d'irritation, reprenant son empire sur lui-même, il envoya à Ney une

réponse moins dure et moins désolante que celle qu'il avait d'abord

faite au colonel Heymès. Il chargea ce dernier de dire au maréchal que

si la situation était difficile sur le plateau de Mont-Saint-Jean,

elle ne l'était pas moins sur les bords du ruisseau de Lasne; qu'il

avait sur les bras la totalité de l'armée prussienne, que lorsqu'il

serait parvenu à la repousser, ou du moins à la contenir, il irait

avec la garde achever, par un effort désespéré, la victoire à demi

remportée sur les Anglais; que jusque-là il fallait rester à tout prix

sur ce plateau, puisque Ney s'était tant pressé d'y monter, et que

pourvu qu'il s'y maintînt une heure, il serait prochainement et

vigoureusement secouru.

[Note 25: Les assertions de Napoléon sur ce sujet ont été contestées;

on est allé même jusqu'à prétendre qu'il avait ordonné le mouvement de

cavalerie exécuté par Ney d'une manière si prématurée. Je répéterai

d'abord que si toute assertion venue de Sainte-Hélène n'est pas

nécessairement vraie, elle n'est pas non plus nécessairement fausse.

Napoléon a dit dans la Relation qui porte le nom du général Gourgaud,

et redit dans celle qui porte son nom, qu'il recommanda à Ney de

s'établir à la Haye-Sainte, et d'y attendre de nouveaux ordres, qu'il

regretta vivement la charge de cavalerie de Ney, mais qu'une fois

entreprise il se décida à la soutenir. Cette assertion est si

vraisemblable, que, pour moi, je suis disposé à y croire. Il y a

d'ailleurs de son exactitude des preuves qui me paraissent

convaincantes. Premièrement Napoléon était si préoccupé de l'attaque

des Prussiens qu'il suspendit toute autre action que celle qui était

dirigée contre eux, et que par exemple il ne voulut pas détourner un

seul bataillon de la garde avant d'avoir contenu Bulow. Comment donc

admettre que, ne voulant pas détourner de sa droite une portion

quelconque de son infanterie de réserve, il consentît à lancer sa

grosse cavalerie sans aucun appui d'infanterie? Comment admettre qu'un

général aussi expérimenté commit la faute de lancer sa cavalerie,

quand il ne pouvait détacher encore aucune partie de son infanterie

pour la soutenir? C'est vraiment trop entreprendre que de vouloir lui

faire ordonner ce que le plus incapable des généraux n'aurait pas osé

prescrire. On répondra peut-être que cependant Ney le fit. Mais

d'abord Ney n'était pas Napoléon. Ney était sur le terrain, entraîné,

hors de lui; il ne commandait pas en chef; il ne savait pas ce que

savait Napoléon, c'est que pour le moment il n'y avait pas un seul

secours d'infanterie à espérer. La faute concevable de la part de Ney

ne l'aurait donc pas été de Napoléon. Restent en outre les témoignages

qui sont concluants.

Le défenseur le plus absolu de Ney, le colonel Heymès, témoin

oculaire, parlant de cette fameuse charge de cavalerie, n'a pas osé

dire qu'elle avait été ordonnée par Napoléon. Certes, si cette excuse

eût existé, il l'eût donnée. Il se borne à dire que Ney avait voulu

prendre possession du terrain et de l'artillerie qui semblaient

abandonnés par le duc de Wellington dans son mouvement rétrograde. De

ce qu'une excuse si radicale n'est pas invoquée par ceux mêmes qui ont

défiguré les faits pour justifier le maréchal Ney, il résulte

évidemment qu'elle n'existe pas. Enfin, il y a une autre preuve, à mon

avis tout aussi décisive. Napoléon, écrivant à Laon le Bulletin

développé de la bataille à la face de Ney qui pouvait démentir ses

assertions, et qui ne manqua pas en effet d'attaquer ce bulletin à la

Chambre des pairs deux jours après, n'a pas hésité à dire que la

cavalerie _cédant à une ardeur irréfléchie_, avait chargé sans son

ordre. Je tiens de témoins oculaires dignes de foi, qu'à Laon

rédigeant le Bulletin il dit ces mots: Je pourrais mettre sur le

compte de Ney la principale faute de la journée, je ne le ferai

pas.--C'est pourquoi, sans nommer Ney, il attribua à l'_ardeur de la

cavalerie_ (et c'était vrai) la faute commise de dépenser toutes nos

forces en troupes à cheval avant le moment opportun. Certes, il

n'aurait pas, devant Drouot, devant tant de témoins oculaires, avancé

une telle chose, s'il eût ordonné lui-même la charge dont il s'agit.

Enfin Ney, deux jours après, faisant à la Chambre des pairs une sortie

violente contre la direction générale des opérations, c'est-à-dire

contre Napoléon, n'osa pas avancer pour son excuse qu'on lui avait

prescrit cet emploi intempestif de la cavalerie, ce qui eût fait

tomber un reproche qui en ce moment était dans toutes les bouches. Or,

la scène racontée dans la relation Gourgaud, page 97, et dans laquelle

le maréchal Soult dit: _Cet homme va tout compromettre comme à Iéna_,

avait acquis dans l'armée une véritable notoriété, et j'ai entendu des

témoins oculaires la raconter plus d'une fois.

Ainsi pour moi, les preuves irréfragables consistent en ce que

Napoléon, suspendant l'action à cause des Prussiens, ne pouvait pas en

ce moment ordonner une charge générale de toute sa cavalerie; que Ney

étant là pour le démentir, il ne craignit pas d'écrire dans le

Bulletin de la bataille, que cette charge fut due à une _ardeur

irréfléchie_, et que Ney, deux jours après, récriminant violemment

contre lui, ne fit pas valoir l'excuse si simple, si complète, que

cette _ardeur irréfléchie_ était le fait de Napoléon, qui l'avait

autorisée par son ordre. Je considère donc comme certain que Ney fut

entraîné, et qu'une fois le mouvement commencé, Napoléon se résigna à

le soutenir, parce qu'en effet il ne pouvait pas agir autrement. C'est

le second ordre, devenu inévitable, qu'on a confondu avec le premier.

Je ne suis point ici apologiste, mais historien, cherchant la vérité,

rien de plus, rien de moins.]

[En marge: Arrivée de Blucher sur les lieux; il ordonne à Bulow

d'enlever à tout prix le poste auquel s'appuyait la droite de l'armée

française.]

En effet, pendant que le colonel Heymès allait porter à Ney cette

réponse si différente de celle que le maréchal attendait, le combat

avec les Prussiens était devenu aussi terrible qu'avec les Anglais.

Blucher rendu de sa personne sur les lieux, c'est-à-dire sur les

hauteurs qui bordent le ruisseau de Lasne, voyait distinctement ce qui

se passait sur le plateau de Mont-Saint-Jean, et bien qu'il ne fût pas

fâché de laisser les Anglais dans les angoisses, de les punir ainsi du

secours, tardif selon lui, qu'il en avait reçu à Ligny, il ne voulait

pas compromettre la cause commune par de mesquins ressentiments. En

apercevant de loin les assauts formidables de nos cuirassiers, il

avait ordonné à Bulow d'enfoncer la droite des Français, il avait

prescrit à Pirch qui amenait quinze mille hommes, de seconder Bulow de

tous ses moyens, à Ziethen qui en amenait à peu près autant, d'aller

soutenir la gauche des Anglais par le chemin d'Ohain, et aux uns comme

aux autres, de hâter le pas, et de se comporter de manière à terminer

la guerre dans cette journée mémorable.

[En marge: Héroïque résistance du comte de Lobau.]

[En marge: Bulow essaye de tourner les Français en pénétrant dans le

village de Planchenois.]

[En marge: Belle défense de Planchenois par la jeune garde.]

L'ardeur de Blucher avait pénétré toutes les âmes, et les Prussiens

excités par le patriotisme et par la haine, faisaient des efforts

inouïs pour s'établir sur cette espèce de promontoire qui s'avance

entre le ruisseau de Smohain et le ruisseau de Lasne. Tandis que la

division de Losthin tâchait d'emporter le château de Frichermont, et

celle de Hiller la ferme de Hanotelet, elles avaient laissé entre

elles un intervalle que Bulow avait rempli avec la cavalerie du prince

Guillaume. Le brave comte de Lobau à cheval au milieu de ses soldats,

dont il dominait les rangs de sa haute stature, montrait un

imperturbable sang-froid, se retirait lentement comme sur un champ de

manoeuvre, tantôt lançant la cavalerie de Subervic et de Domon sur les

escadrons du prince Guillaume, tantôt arrêtant par des charges à la

baïonnette, l'infanterie de Losthin à sa gauche, celle de Hiller à sa

droite. Il était six heures, et sur 7,500 baïonnettes il en avait

perdu environ 2,500, ce qui le réduisait à cinq mille fantassins en

présence de trente mille hommes. Son danger le plus grand était d'être

débordé par sa droite, les Prussiens faisant d'immenses efforts pour

nous tourner. En effet, en remontant le ruisseau de Lasne jusqu'à sa

naissance, on arrivait au village de Planchenois (voir la carte nº

66), situé en arrière de la Belle-Alliance, c'est-à-dire sur notre

droite et nos derrières. Si donc l'ennemi en suivant le ravin,

pénétrait dans ce village bâti au fond même du ravin, nous étions

tournés définitivement, et la chaussée de Charleroy, notre seule ligne

de retraite, était perdue. Aussi Bulow faisant appuyer la division

Hiller par la division Ryssel, les avait-il poussées dans le ravin de

Lasne jusqu'à Planchenois, tandis que vers Frichermont il faisait

appuyer la division Losthin par la division Haaken. C'est en vue de ce

grave danger que Napoléon, qui s'était personnellement transporté vers

cet endroit, avait envoyé au comte de Lobau tous les secours dont il

avait pu disposer. À gauche il avait détaché la division Durutte du

corps de d'Erlon, et l'avait portée vers les fermes de la Haye et de

Papelotte (voir la carte nº 66), pour établir un pivot solide au

sommet de l'angle formé par notre ligne de bataille. À droite, il

avait envoyé à Planchenois le général Duhesme avec la jeune garde, et

24 bouches à feu de la réserve, pour y défendre un poste qu'on pouvait

appeler justement les Thermopyles de la France. En ce moment le

général Duhesme, officier consommé, disposant de huit bataillons de

jeune garde, forts d'à peu près quatre mille hommes, avait rempli de

défenseurs les deux côtés du ravin à l'extrémité duquel était

construit le village de Planchenois. Tandis qu'il faisait pleuvoir les

boulets et la mitraille sur les Prussiens, ses jeunes fantassins, les

uns établis dans les arbres et les buissons, les autres logés dans les

maisons du village, se défendaient par un feu meurtrier de

mousqueterie, et ne paraissaient pas près de se laisser arracher leur

position, quoique assaillis par plus de vingt mille hommes.

[En marge: Malgré la bravoure de la jeune garde, les Prussiens

emportent Planchenois.]

[En marge: Reprise de Planchenois par la vieille garde.]

[En marge: Horrible déroute des Prussiens.]

Vers six heures et demie, Blucher ayant donné l'ordre d'enlever

Planchenois, Hiller forme six bataillons en colonne, et après avoir

criblé le village de boulets et d'obus, essaye d'y pénétrer baïonnette

baissée. Nos soldats postés aux fenêtres des maisons font d'abord un

feu terrible, puis Duhesme lançant lui-même un de ses bataillons,

refoule les Prussiens à la baïonnette, et les rejette dans le ravin,

où notre artillerie les couvre de mitraille. Ils se replient en

désordre, horriblement maltraités à la suite de cette inutile

tentative. Blucher alors réitère à ses lieutenants l'ordre absolu

d'enlever Planchenois, et Hiller, sous les yeux mêmes de son chef,

rallie ses bataillons après les avoir laissés respirer un instant,

leur en adjoint huit autres, et avec quatorze revient à la charge,

bien résolu d'emporter cette fois le poste si violemment disputé. Ces

quatorze bataillons s'enfoncent dans le ravin bordé de chaque côté par

nos soldats, et s'avancent au milieu d'un véritable gouffre de feux.

Quoique tombant par centaines, ils serrent leurs rangs en marchant sur

les cadavres de leurs compagnons, se poussent les uns les autres, et

finissent par pénétrer dans ce malheureux village de Planchenois, par

s'élever même jusqu'à la naissance du ravin. Ils n'ont plus qu'un pas

à faire pour déboucher sur la chaussée de Charleroy. Nos jeunes

soldats de la garde se replient, tout émus d'avoir subi cette espèce

de violence. Mais Napoléon est auprès d'eux! c'est à la vieille garde

à tout réparer. Cette troupe invincible ne peut se laisser arracher

notre ligne de retraite, salut de l'armée. Napoléon appelle le général

Morand, lui donne un bataillon du 2e de grenadiers, un du 2e de

chasseurs, et lui prescrit de repousser cette tentative si alarmante

pour nos derrières. Il passe à cheval devant ces bataillons.--Mes

amis, leur dit-il, nous voici arrivés au moment suprême: il ne s'agit

pas de tirer, il faut joindre l'ennemi corps à corps, et avec la

pointe de vos baïonnettes le précipiter dans ce ravin d'où il est

sorti, et d'où il menace l'armée, l'Empire et la France!--_Vive

l'Empereur!_ est la seule réponse de cette troupe héroïque. Les deux

bataillons désignés rompent le carré, se forment en colonnes, et l'un

à gauche, l'autre à droite, se portent au bord du ravin d'où les

Prussiens débouchaient déjà en grand nombre. Ils abordent les

assaillants d'un pas si ferme, d'un bras si vigoureux, que tout cède à

leur approche. Furieux contre l'ennemi qui voulait nous tourner, ils

renversent ou égorgent tout ce qui résiste, et convertissent en un

torrent de fuyards les bataillons de Hiller qui venaient de vaincre la

jeune garde. Tantôt se servant de la baïonnette, tantôt de la crosse

de leurs fusils, ils percent ou frappent, et telle est l'ardeur qui

règne parmi eux que le tambour-major de l'un des bataillons assomme

avec la pomme de sa canne les fuyards qu'il peut joindre. Entraînés

eux-mêmes par le torrent qu'ils ont produit, les deux bataillons de

vieille garde se précipitent dans le fond du ravin, et remontent à la

suite des Prussiens la berge opposée, jusqu'auprès du village de

Maransart, situé en face de Planchenois. Là cependant on les arrête

avec la mitraille, et ils sont obligés de se replier. Mais ils restent

maîtres de Planchenois et de la chaussée de Charleroy, et pour cette

vengeance de la jeune garde par la vieille, deux bataillons avaient

suffi! On pouvait évaluer à deux mille les victimes qu'ils avaient

faites dans cette charge épouvantable.

[En marge: Napoléon profite du succès obtenu à Planchenois pour

reporter la vieille garde vers le centre, et terminer sur le plateau

de Mont-Saint-Jean, la bataille contre les Anglais.]

En ce moment la redoutable attaque de flanc tentée par les Prussiens

semblait repoussée, à en juger du moins par les apparences. Si un

incident nouveau survenait, ce ne pouvait être d'après toutes les

probabilités que l'apparition de Grouchy, laquelle si longtemps

attendue, devait se réaliser enfin, et dans ce cas amener pour les

Prussiens un vrai désastre, car ils se trouveraient entre deux feux.

On entendait en effet du côté de Wavre une canonnade qui attestait la

présence sur ce point de notre aile droite, mais le détachement qu'on

avait formellement demandé à Grouchy devait être en route, et sa seule

arrivée sur les derrières de Bulow suffisait pour produire

d'importantes conséquences. À l'angle de notre ligne de bataille, à

Papelotte, Durutte se soutenait; au centre, à la gauche, le plateau de

Mont-Saint-Jean restait couvert de notre cavalerie; on venait

d'apporter aux pieds de Napoléon les six drapeaux conquis par nos

cavaliers sur l'infanterie anglaise. L'aspect d'abord sombre de la

journée semblait s'éclaircir. Le coeur de Napoléon, un instant

oppressé, respirait, et il pouvait compter sur une nouvelle victoire

en portant sa vieille garde, désormais libre, derrière sa cavalerie

pour achever la défaite des Anglais. Jusqu'ici soixante-huit mille

Français avaient tenu tête à environ cent quarante mille Anglais,

Prussiens, Hollandais, Allemands, et leur avaient arraché la plus

grande partie du champ de bataille.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 17 / 59 段