Napoléon sans être encore alarmé de ce qui allait survenir de ce côté,

avait néanmoins modifié son plan. Ayant pris l'offensive contre les

Anglais, il dépendait de lui de suspendre l'action vis-à-vis d'eux, et

de ne la reprendre pour la rendre décisive, que lorsqu'il aurait pu

apprécier toute l'importance de l'attaque des Prussiens. Son projet

était donc d'accueillir ces derniers d'une manière si vigoureuse

qu'ils fussent arrêtés pour une heure ou deux au moins, puis de

revenir aux Anglais, de se porter par la chaussée de Bruxelles sur le

plateau de Mont-Saint-Jean avec le corps de d'Erlon rallié, avec la

garde, avec la grosse cavalerie, et se jetant ainsi avec toutes ses

forces sur le centre du duc de Wellington, d'en finir par un coup de

désespoir. Mais pour agir avec sûreté il fallait au centre être en

possession de la Haye-Sainte, afin de contenir les Anglais pendant

qu'on temporiserait avec eux, et de pouvoir ensuite déboucher sur le

plateau quand on voudrait frapper ce dernier coup. Il fallait sur la

gauche avoir du château de Goumont tout ou partie, ce qui serait

nécessaire en un mot pour s'y soutenir. Il recommanda donc à Ney

d'enlever la Haye-Sainte coûte que coûte, de s'y établir, puis

d'attendre le signal qu'il lui donnerait pour une tentative générale

et définitive contre l'armée britannique. En même temps le général

Reille ayant manqué de grosse artillerie dans l'attaque du château de

Goumont, parce que sa batterie de 12 avait été portée à la grande

batterie de droite, Napoléon lui envoya quelques obusiers afin

d'incendier la ferme et le château.

[En marge: Un moment les Français sont près d'emporter le château de

Goumont.]

[En marge: Ils sont obligés de s'en tenir à la conquête du bois.]

Pendant ce temps le combat ne s'était ralenti ni à gauche ni au

centre. La division Jérôme s'était acharnée contre le verger et les

bâtiments du château de Goumont, et avait perdu presque autant

d'hommes qu'elle en avait tué à l'ennemi. Elle avait fini par

traverser la haie épaisse qui se présentait au sortir du bois; puis,

ne pouvant forcer les murs crénelés du jardin, elle avait appuyé à

gauche pour s'emparer des bâtiments de ferme, tandis que la division

Foy la remplaçant dans le bois se fusillait avec les Anglais le long

du verger. Le colonel Cubières, commandant le 1er léger qui s'était

déjà signalé deux jours auparavant dans l'attaque du bois de Bossu,

avait tourné les bâtiments sous un feu épouvantable parti du plateau.

Apercevant par derrière une porte qui donnait dans la cour du château,

il avait résolu de l'enfoncer. Un vaillant homme, le sous-lieutenant

Legros, ancien sous-officier du génie, et surnommé par ses camarades

_l'enfonceur_, se saisissant d'une hache avait abattu la porte, et, à

la tête d'une poignée de braves gens, avait pénétré dans la cour. Déjà

le poste était à nous, et nous allions en rester les maîtres, lorsque

le lieutenant-colonel Macdonell accourant à la tête des gardes

anglaises, était parvenu à repousser nos soldats, à refermer la porte,

et à sauver ainsi le château de Goumont. Le brave Legros était resté

mort sur le terrain. Le colonel Cubières, blessé l'avant-veille aux

Quatre-Bras, atteint en ce moment de plusieurs coups de feu, renversé

sous son cheval, allait être égorgé, lorsque les Anglais, touchés de

sa bravoure et de son âge, l'avaient épargné, et l'avaient emporté

tout sanglant. Il avait donc fallu revenir à la lisière du bois sans

avoir conquis ce fatal amas de bâtiments. Pourtant la batterie

d'obusiers étant arrivée, on l'avait établie sur le bord du vallon, et

on avait fait pleuvoir sur la ferme et le château une grêle d'obus qui

bientôt y avaient mis le feu. Au milieu de cet incendie, les Anglais,

sans cesse renforcés, s'obstinaient à tenir dans une position qu'ils

regardaient comme de la plus grande importance pour la défense du

plateau. Déjà ce combat avait coûté trois mille hommes aux Français,

et deux mille aux Anglais, sans autre résultat pour nous que d'avoir

conquis le bois de Goumont. Les divisions Jérôme et Foy s'étaient

accumulées autour de ce bois, où elles trouvaient une sorte d'abri, et

la division Bachelu, réduite à trois mille hommes par l'affaire des

Quatre-Bras, s'en était rapprochée également pour se dérober aux coups

de l'artillerie britannique, en attendant qu'on employât plus

utilement son courage. L'espace entre le château de Goumont et la

chaussée de Bruxelles, où Ney attaquait la Haye-Sainte, était ainsi

demeuré presque inoccupé.

[En marge: Attaque et prise de la Haye-Sainte.]

À la Haye-Sainte Ney avait redoublé d'efforts pour enlever un poste

dont Napoléon voulait se servir pour tenter plus tard une attaque

décisive contre le centre des Anglais. La brigade Quiot était restée

dans le verger, et de là continuait à tirer sur les bâtiments de

ferme. Les divisions de d'Erlon s'étaient reformées sur le bord du

vallon, et Ney les avait rapprochées de lui, afin de les jeter sur le

plateau par la chaussée de Bruxelles, lorsque le moment serait venu.

Cet illustre maréchal n'avait certes pas besoin d'être stimulé, car sa

bravoure sans pareille semblait dans cette journée portée au delà des

forces ordinaires de l'humanité. Sachant que Napoléon voulait avoir la

Haye-Sainte à tout prix, il se saisit de deux bataillons de la

division Donzelot qui s'était ralliée la première, et marchant droit

sur la Haye-Sainte, il s'y précipita avec impétuosité. Entraînés par

lui les soldats enfoncèrent la porte de la ferme, y pénétrèrent sous

un feu épouvantable, et massacrèrent le bataillon léger de la légion

allemande qui la défendait. Sur près de cinq cents hommes, quarante

seulement avec cinq officiers réussirent à s'enfuir, poursuivis à

coups de sabre par nos cuirassiers, dont une brigade n'avait pas cessé

de prendre part à ce combat.

[En marge: Combat de cavalerie en avant de la Haye-Sainte.]

La légion allemande, placée le long du chemin d'Ohain, en voyant

revenir ces malheureux débris de l'un de ses bataillons, voulut se

porter à leur secours. Deux bataillons détachés par elle descendirent

jusqu'à la Haye-Sainte pour essayer de reprendre la ferme. Aussitôt

qu'il les vit, Ney lança sur eux la brigade des cuirassiers. Les deux

bataillons allemands se formèrent immédiatement en carré, mais nos

cuirassiers fondant sur eux avec impétuosité, rompirent l'un des deux,

le sabrèrent et prirent son drapeau. L'autre, ayant eu le temps de se

former, résista à deux charges consécutives, et allait être enfoncé à

son tour quand il fut dégagé par les gardes à cheval de Somerset. Nos

cuirassiers se replièrent, obligés de laisser échapper l'un des deux

bataillons, mais ayant eu la cruelle satisfaction d'égorger l'autre

presque en entier.

[En marge: Ney, plein de confiance à la suite de ce combat, fait

demander des forces à Napoléon, et promet, si on les lui accorde, de

culbuter l'armée anglaise.]

Ney, maître de la Haye-Sainte, se croyait en mesure de déboucher

victorieusement sur le plateau par la chaussée de Bruxelles, et il en

demandait les moyens, pensant que le moment était venu de livrer à

l'armée anglaise un assaut décisif. Ayant déjà rapproché les divisions

de d'Erlon de la Haye-Sainte, il les porta en avant, et parvint à

occuper sur sa droite la partie la plus voisine du chemin d'Ohain, que

les troupes de Kempt et de Pack, à moitié détruites, ne pouvaient plus

lui disputer. Il aurait voulu se joindre par sa gauche avec les

troupes de Reille, dont les trois divisions pelotonnées autour du bois

de Goumont, avaient laissé un vide entre ce bois et la Haye-Sainte. Il

fit plusieurs fois demander à Napoléon des forces pour remplir ce

vide, et le visage rayonnant d'une ardeur héroïque, il dit à diverses

reprises au général Drouot, que si on mettait quelques troupes à sa

disposition, il allait remporter un triomphe éclatant et en finir avec

l'armée britannique.

[En marge: Pendant ce temps, Lobau avait repoussé les premiers efforts

des Prussiens.]

[En marge: Napoléon, malgré les instances de Ney, ne veut pas encore

ordonner l'effort décisif contre les Anglais, mais lui accorde les

cuirassiers de Milhaud pour relier le corps de d'Erlon à celui de

Reille.]

Il était quatre heures et demie, et en ce moment sur notre extrême

droite repliée en potence, l'attaque de Bulow était fortement

prononcée. Les troupes prussiennes sortant des fonds boisés entre le

ruisseau de Smohain et celui de Lasne, avaient gravi la pente du

terrain, la division de Losthin à leur droite, celle de Hiller à leur

gauche. Le brave Lobau, les attendant avec un sang-froid

imperturbable, les avait d'abord criblées de ses boulets, sans

parvenir toutefois à les arrêter. Elles avaient en effet riposté de

leur mieux, et leurs projectiles tombant derrière nous, au milieu de

nos parcs et de nos bagages, répandaient déjà un certain trouble sur

la chaussée de Charleroy. Lobau voyant bien avec son coup d'oeil

exercé qu'elles n'étaient pas soutenues, avait saisi l'à-propos, et

détaché sa première ligne qui les abordant à la baïonnette les avait

refoulées vers les fonds boisés d'où elles étaient sorties. Pourtant

ce succès dû à la vigueur, à la présence d'esprit du chef du 6e corps,

n'était que du temps gagné, car on commençait à découvrir de nouvelles

colonnes prussiennes qui venaient soutenir les premières, et

quelques-unes même qui, faisant un détour plus grand sur notre flanc

droit, s'apprêtaient à nous envelopper. Napoléon, qui avait à sa

disposition les vingt-quatre bataillons de la garde, ne craignait

guère une semblable entreprise, mais il voulut y parer tout de suite,

et en avoir raison avant de frapper sur l'armée anglaise le coup par

lequel il se flattait de terminer la bataille. Il ordonna donc au

général Duhesme de se porter à la droite du 6e corps avec les huit

bataillons de jeune garde qu'il commandait, et lui donna vingt-quatre

bouches à feu pour cribler les Prussiens de mitraille.

Napoléon resta au centre avec quinze bataillons de la moyenne et

vieille garde[22], comptant avec ces quinze bataillons, avec la

cavalerie de la garde et toute la réserve de grosse cavalerie, fondre

sur les Anglais comme la foudre, lorsqu'il aurait vu le terme de

l'attaque des Prussiens. D'ailleurs Grouchy, après s'être tant fait

attendre, pouvait enfin paraître. Il était près de cinq heures, et en

ne précipitant rien, en tenant ferme, on lui donnerait le temps

d'arriver, et de contribuer à un triomphe qui ne pouvait manquer

d'être éclatant, s'il prenait les Prussiens à revers, tandis qu'on les

combattrait en tête. Napoléon d'après ces vues, fit dire à Ney qu'il

lui était impossible de lui donner de l'infanterie, mais qu'il lui

envoyait provisoirement les cuirassiers de Milhaud pour remplir

l'intervalle entre la Haye-Sainte et le bois de Goumont, et lui

recommanda en outre d'attendre ses ordres pour l'attaque qui devait

décider du sort de la journée[23].

[Note 22: Deux de ces bataillons avaient été convertis en un après la

bataille de Ligny.]

[Note 23: Le lecteur trouvera plus loin, à la page 231, la discussion

de cette assertion de Napoléon.]

[En marge: Mouvement des cuirassiers de Milhaud, traversant le champ

de bataille de droite à gauche.]

[En marge: Ils entraînent à leur suite la cavalerie légère de la

garde.]

D'après la volonté de Napoléon les cuirassiers de Milhaud qui étaient

derrière d'Erlon, s'ébranlèrent au trot, parcoururent le champ de

bataille de droite à gauche, traversèrent la chaussée de Bruxelles, et

allèrent se placer derrière leur première brigade, que Ney avait déjà

plusieurs fois employée contre l'ennemi. Ils prirent position entre la

Haye-Sainte et le bois de Goumont, pour remplir l'espace laissé vacant

par les divisions de Reille, qui s'étaient, avons-nous dit, accumulées

autour du bois. Le mouvement de ces formidables cavaliers, comprenant

huit régiments et quatre brigades, causa une vive sensation. Tout le

monde crut qu'ils allaient charger et que dès lors le moment suprême

approchait. On les salua du cri de _Vive l'Empereur!_ auquel ils

répondirent par les mêmes acclamations. Le général Milhaud en passant

devant Lefebvre-Desnoëttes, qui commandait la cavalerie légère de la

garde, lui dit en lui serrant la main: _Je vais attaquer,

soutiens-moi._--Lefebvre-Desnoëttes, dont l'ardeur n'avait pas besoin

de nouveaux stimulants, crut que c'était par ordre de l'Empereur qu'on

lui disait de soutenir les cuirassiers, et, suivant leur mouvement, il

vint prendre rang derrière eux. On avait eu à déplorer à Wagram, à

Fuentes-d'Oñoro, l'institution des commandants en chef de la garde

impériale, qui l'avait paralysée si mal à propos dans ces journées

fameuses, on eut ici à déplorer la défaillance de l'institution (due à

la maladie de Mortier), car il n'y avait personne pour arrêter des

entraînements intempestifs, et, par surcroît de malheur, Napoléon

obligé de quitter la position qu'il occupait au centre, s'était porté

à droite pour diriger le combat contre les Prussiens, de manière que

ceux-ci nous enlevaient à la fois nos réserves et la personne même de

Napoléon.

[En marge: Ney, en se voyant à la tête d'une si belle cavalerie,

s'élance sur le plateau de Mont-Saint-Jean.]

Lorsque Ney vit tant de belle cavalerie à sa disposition, il redoubla

de confiance et d'audace, et il en devint d'autant plus impatient de

justifier ce qu'il avait dit à Drouot, que, si on le laissait faire,

il en finirait à lui seul avec l'armée anglaise. En ce moment, le duc

de Wellington avait apporté quelques changements à son ordre de

bataille, provoqués par les changements survenus dans le nôtre. La

division Alten, placée à son centre et à sa droite, avait cruellement

souffert. Il l'avait renforcée en faisant avancer le corps de

Brunswick, ainsi que les brigades Mitchell et Lambert. Il avait

prescrit au général Chassé, établi d'abord à Braine-l'Alleud, de venir

appuyer l'extrémité de son aile droite. Il avait rapproché aussi la

division Clinton, laissée jusque-là sur les derrières de l'armée

britannique, et avait rappelé de sa gauche, qui lui semblait hors de

danger depuis la tentative infructueuse de d'Erlon et l'apparition des

Prussiens, la brigade hanovrienne Vincke. Déjà fort maltraité par

notre artillerie, exposé à l'être davantage depuis que nous avions

occupé la Haye-Sainte, il avait eu soin en concentrant ses troupes

vers sa droite, de les ramener un peu en arrière, et se tenant à

cheval au milieu d'elles, il les préparait à un rude assaut, facile à

pressentir en voyant briller les casques de nos cuirassiers et les

lances de la cavalerie légère de la garde.

L'artillerie des Anglais était restée seule sur le bord du plateau,

par suite du mouvement rétrograde que leur infanterie avait opéré, et

par suite aussi d'une tactique qui leur était habituelle. Ils avaient

en effet la coutume, lorsque leur artillerie était menacée par des

troupes à cheval, de retirer dans les carrés les canonniers et les

attelages, de laisser sans défense les canons que l'ennemi ne pouvait

emmener sans chevaux, et, quand l'orage était passé, de revenir pour

s'en servir de nouveau contre la cavalerie en retraite. Soixante

pièces de canon étaient donc en avant de la ligne anglaise, peu

appuyées, et offrant à un ennemi audacieux un objet de vive tentation.

[En marge: Il enlève d'abord l'artillerie anglaise.]

[En marge: Il se précipite sur l'infanterie et renverse plusieurs

carrés.]

[En marge: Ney, après les cuirassiers, lance la cavalerie légère de la

garde.]

Tout bouillant encore du combat de la Haye-Sainte, confiant dans les

cinq mille cavaliers qui venaient de lui arriver, et qui formaient

quatre belles lignes de cavalerie, Ney n'était pas homme à se tenir

tranquille sous les décharges de l'artillerie anglaise. S'étant aperçu

que cette artillerie était sans appui, et que l'infanterie anglaise

elle-même avait exécuté un mouvement rétrograde, il résolut d'enlever

la rangée de canons qu'il avait devant lui, et se mettant à la tête de

la division Delort composée de quatre régiments de cuirassiers,

ordonnant à la division Wathier de le soutenir, il partit au trot

malgré le mauvais état du sol. Ne pouvant déboucher par la chaussée de

Bruxelles qui était obstruée, gêné par l'encaissement du chemin

d'Ohain, très-profond en cet endroit, il prit un peu à gauche,

franchit le bord du plateau avec ses quatre régiments, et fondit comme

l'éclair sur l'artillerie qui était peu défendue. Après avoir dépassé

la ligne des canons, voyant l'infanterie de la division Alten qui

semblait rétrograder, il jeta sur elle ses cuirassiers. Ces braves

cavaliers, malgré la grêle de balles qui pleuvait sur eux, tombèrent à

bride abattue sur les carrés de la division Alten, et en renversèrent

plusieurs qu'ils se mirent à sabrer avec fureur. Cependant

quelques-uns de ces carrés, enfoncés d'abord par le poids des hommes

et des chevaux, mais se refermant en toute hâte sur nos cavaliers

démontés, eurent bientôt réparé leurs brèches. D'autres, restés

intacts, continuèrent à faire un feu meurtrier. Ney, en voyant cette

résistance, lance sa seconde division, celle de Wathier, et sous cet

effort violent de quatre nouveaux régiments de cuirassiers, la

division Alten est culbutée sur la seconde ligne de l'infanterie

anglaise. Plusieurs bataillons des légions allemande et hanovrienne

sont enfoncés, foulés aux pieds, sabrés, privés de leurs drapeaux. Nos

cuirassiers, qui étaient les plus vieux soldats de l'armée,

assouvissent leur rage en tuant des Anglais sans miséricorde.

[En marge: La cavalerie anglaise détruite.]

Inébranlable au plus fort de cette tempête, le duc de Wellington fait

passer à travers les intervalles de son infanterie la brigade des

gardes à cheval de Somerset, les carabiniers hollandais de Trip, et

les dragons de Dornberg. Ces escadrons anglais et allemands, profitant

du désordre inévitable de nos cavaliers, ont d'abord sur eux

l'avantage, et parviennent à les repousser. Mais Ney, courant à

Lefebvre-Desnoëttes, lui fait signe d'arriver, et le jette sur la

cavalerie anglaise et allemande du duc de Wellington. Nos braves

lanciers se précipitent sur les gardes à cheval, et, se servant avec

adresse de leurs lances, les culbutent à leur tour. Ayant eu le temps

de se reformer pendant cette charge, nos cuirassiers reviennent, et

joints à nos chasseurs, à nos lanciers, fondent de nouveau sur la

cavalerie anglaise. On se mêle, et mille duels, le sabre ou la lance à

la main, s'engagent entre les cavaliers des deux nations. Bientôt les

nôtres l'emportent, et une partie de la cavalerie anglaise reste sur

le carreau. Ses débris se réfugient derrière les carrés de

l'infanterie anglaise, et nos cavaliers se voient arrêtés encore une

fois, avec grand dommage pour la cavalerie légère de la garde, qui

n'étant pas revêtue de cuirasses, perd par le feu beaucoup d'hommes

et de chevaux.

[En marge: Prodiges de Ney.]

[En marge: Il demande les cuirassiers de Valmy.]

Ney, au milieu de cet effroyable débordement de fureurs humaines, a

déjà eu deux chevaux tués sous lui. Son habit, son chapeau sont

criblés de balles; mais toujours invulnérable, le brave des braves a

juré d'enfoncer l'armée anglaise. Il s'en flatte à l'aspect de ce

qu'il a déjà fait, et en voyant immobiles sur le revers du plateau,

trois mille cuirassiers et deux mille grenadiers à cheval de la garde,

qui n'ont pas encore donné. Il demande qu'on les lui confie pour

achever la victoire. Il rallie ceux qui viennent de combattre, les

range au bord du plateau pour leur laisser le temps de respirer, et

galope vers les autres pour les amener au combat.

Toute l'armée avait aperçu de loin cette mêlée formidable, et au

mouvement des casques, des lances, qui allaient, venaient sans

abandonner la position, avait bien auguré du résultat. L'instinct du

dernier soldat était qu'il fallait continuer une telle oeuvre une fois

commencée, et les soldats avaient raison, car si c'était une faute de

l'avoir entreprise, c'eût été une plus grande faute de l'interrompre.

[En marge: Napoléon, en désapprouvant cette attaque anticipée, accorde

les cuirassiers de Valmy.]

Napoléon, dont l'attention avait été rappelée de ce côté par cet

affreux tumulte de cavalerie, avait aperçu l'oeuvre tentée par

l'impatience de Ney. Tout autour de lui on y avait applaudi. Mais ce

capitaine consommé, qui avait déjà livré en personne plus de cinquante

batailles rangées, s'était écrié: _C'est trop tôt d'une heure...--Cet

homme_, avait ajouté le maréchal Soult en parlant de Ney, _est

toujours le même! il va tout compromettre comme à Iéna, comme à

Eylau!..._--Napoléon néanmoins pensa qu'il fallait soutenir ce qui

était fait, et il envoya l'ordre à Kellermann d'appuyer les

cuirassiers de Milhaud.--Les trois mille cuirassiers de Kellermann

avaient derrière eux la grosse cavalerie de la garde, forte de deux

mille grenadiers à cheval et dragons, et les uns comme les autres

brûlant d'impatience d'en venir aux mains, car la cavalerie était au

moins aussi ardente que l'infanterie dans cette funeste journée.

[En marge: Nouvelle charge des cuirassiers.]

[En marge: Les deux premières lignes de l'infanterie anglaise sont

renversées.]

Kellermann, qui venait d'éprouver aux Quatre-Bras ce qu'il appelait la

folle ardeur de Ney, blâmait l'emploi désespéré qu'on faisait en ce

moment de la cavalerie. Se défiant du résultat, il retint une de ses

brigades, celle des carabiniers, pour s'en servir comme dernière

ressource, et livra le reste au maréchal Ney avec un profond chagrin.

Celui-ci, accouru à la rencontre des cuirassiers de Kellermann, les

enflamme par sa présence et ses gestes, et gravit avec eux le plateau,

au bord duquel la cavalerie précédemment engagée reprenait haleine. Le

duc de Wellington attendait de sang-froid ce nouvel assaut. Derrière

la division Alten, presque détruite, il avait rangé le corps de

Brunswick, les gardes de Maitland, la division Mitchell, et en

troisième ligne, les divisions Chassé et Clinton. Abattre ces trois

murailles était bien difficile, car on pouvait en renverser une, même

deux, mais il n'était guère à espérer qu'on vînt à bout de la

troisième. Néanmoins l'audacieux Ney débouche sur le plateau avec ses

escadrons couverts de fer, et à son signal ces braves cavaliers

partent au galop en agitant leurs sabres, en criant _Vive

l'Empereur!_ Jamais, ont dit les témoins de cette scène

épouvantable[24], on ne vit rien de pareil dans les annales de la

guerre. Ces vingt escadrons, officiers et généraux en tête, se

précipitent de toute la force de leurs chevaux, et malgré une pluie de

feux, abordent, rompent la première ligne anglaise. L'infortunée

division Alten, déjà si maltraitée, est culbutée cette fois, et le 69e

anglais est haché en entier. Les débris de cette division se réfugient

en désordre sur la chaussée de Bruxelles. Ney, ralliant ses escadrons,

les lance sur la seconde ligne. Ils l'abordent avec la même ardeur,

mais ils trouvent ici une résistance invincible. Plusieurs carrés sont

rompus, toutefois le plus grand nombre se maintient, et quelques-uns

de nos cavaliers perçant jusqu'à la troisième ligne, expirent devant

ses baïonnettes, ou se dérobent au galop pour se reformer en arrière,

et renouveler la charge. Le duc de Wellington se décide alors à

sacrifier les restes de sa cavalerie. Il la jette dans cette mêlée où

bientôt elle succombe, car si l'infanterie anglaise peut arrêter nos

cuirassiers par ses baïonnettes, aucune cavalerie ne peut supporter

leur formidable choc. Dans cette extrémité il veut faire emploi de

mille hussards de Cumberland qui sont encore intacts. Mais à la vue de

cette arène sanglante ces hussards se replient en désordre, entraînant

sur la route de Bruxelles les équipages, les blessés, les fuyards, qui

déjà s'y précipitent en foule.

[Note 24: Notamment le général Foy, dans son Journal militaire. Il

dit, comme témoin oculaire, que jamais dans sa longue carrière

militaire il n'avait assisté à un tel spectacle.]

[En marge: La grosse cavalerie de la garde, participant à l'élan

général, charge sans avoir reçu d'ordre.]

[En marge: Combat de cavalerie sans exemple.]

[En marge: Ney fait demander de l'infanterie à Napoléon pour achever

la victoire commencée.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 16 / 59 段