avait néanmoins modifié son plan. Ayant pris l'offensive contre les
Anglais, il dépendait de lui de suspendre l'action vis-à-vis d'eux, et
de ne la reprendre pour la rendre décisive, que lorsqu'il aurait pu
apprécier toute l'importance de l'attaque des Prussiens. Son projet
était donc d'accueillir ces derniers d'une manière si vigoureuse
qu'ils fussent arrêtés pour une heure ou deux au moins, puis de
revenir aux Anglais, de se porter par la chaussée de Bruxelles sur le
plateau de Mont-Saint-Jean avec le corps de d'Erlon rallié, avec la
garde, avec la grosse cavalerie, et se jetant ainsi avec toutes ses
forces sur le centre du duc de Wellington, d'en finir par un coup de
désespoir. Mais pour agir avec sûreté il fallait au centre être en
possession de la Haye-Sainte, afin de contenir les Anglais pendant
qu'on temporiserait avec eux, et de pouvoir ensuite déboucher sur le
plateau quand on voudrait frapper ce dernier coup. Il fallait sur la
gauche avoir du château de Goumont tout ou partie, ce qui serait
nécessaire en un mot pour s'y soutenir. Il recommanda donc à Ney
d'enlever la Haye-Sainte coûte que coûte, de s'y établir, puis
d'attendre le signal qu'il lui donnerait pour une tentative générale
et définitive contre l'armée britannique. En même temps le général
Reille ayant manqué de grosse artillerie dans l'attaque du château de
Goumont, parce que sa batterie de 12 avait été portée à la grande
batterie de droite, Napoléon lui envoya quelques obusiers afin
d'incendier la ferme et le château.
[En marge: Un moment les Français sont près d'emporter le château de
Goumont.]
[En marge: Ils sont obligés de s'en tenir à la conquête du bois.]
Pendant ce temps le combat ne s'était ralenti ni à gauche ni au
centre. La division Jérôme s'était acharnée contre le verger et les
bâtiments du château de Goumont, et avait perdu presque autant
d'hommes qu'elle en avait tué à l'ennemi. Elle avait fini par
traverser la haie épaisse qui se présentait au sortir du bois; puis,
ne pouvant forcer les murs crénelés du jardin, elle avait appuyé à
gauche pour s'emparer des bâtiments de ferme, tandis que la division
Foy la remplaçant dans le bois se fusillait avec les Anglais le long
du verger. Le colonel Cubières, commandant le 1er léger qui s'était
déjà signalé deux jours auparavant dans l'attaque du bois de Bossu,
avait tourné les bâtiments sous un feu épouvantable parti du plateau.
Apercevant par derrière une porte qui donnait dans la cour du château,
il avait résolu de l'enfoncer. Un vaillant homme, le sous-lieutenant
Legros, ancien sous-officier du génie, et surnommé par ses camarades
_l'enfonceur_, se saisissant d'une hache avait abattu la porte, et, à
la tête d'une poignée de braves gens, avait pénétré dans la cour. Déjà
le poste était à nous, et nous allions en rester les maîtres, lorsque
le lieutenant-colonel Macdonell accourant à la tête des gardes
anglaises, était parvenu à repousser nos soldats, à refermer la porte,
et à sauver ainsi le château de Goumont. Le brave Legros était resté
mort sur le terrain. Le colonel Cubières, blessé l'avant-veille aux
Quatre-Bras, atteint en ce moment de plusieurs coups de feu, renversé
sous son cheval, allait être égorgé, lorsque les Anglais, touchés de
sa bravoure et de son âge, l'avaient épargné, et l'avaient emporté
tout sanglant. Il avait donc fallu revenir à la lisière du bois sans
avoir conquis ce fatal amas de bâtiments. Pourtant la batterie
d'obusiers étant arrivée, on l'avait établie sur le bord du vallon, et
on avait fait pleuvoir sur la ferme et le château une grêle d'obus qui
bientôt y avaient mis le feu. Au milieu de cet incendie, les Anglais,
sans cesse renforcés, s'obstinaient à tenir dans une position qu'ils
regardaient comme de la plus grande importance pour la défense du
plateau. Déjà ce combat avait coûté trois mille hommes aux Français,
et deux mille aux Anglais, sans autre résultat pour nous que d'avoir
conquis le bois de Goumont. Les divisions Jérôme et Foy s'étaient
accumulées autour de ce bois, où elles trouvaient une sorte d'abri, et
la division Bachelu, réduite à trois mille hommes par l'affaire des
Quatre-Bras, s'en était rapprochée également pour se dérober aux coups
de l'artillerie britannique, en attendant qu'on employât plus
utilement son courage. L'espace entre le château de Goumont et la
chaussée de Bruxelles, où Ney attaquait la Haye-Sainte, était ainsi
demeuré presque inoccupé.
[En marge: Attaque et prise de la Haye-Sainte.]
À la Haye-Sainte Ney avait redoublé d'efforts pour enlever un poste
dont Napoléon voulait se servir pour tenter plus tard une attaque
décisive contre le centre des Anglais. La brigade Quiot était restée
dans le verger, et de là continuait à tirer sur les bâtiments de
ferme. Les divisions de d'Erlon s'étaient reformées sur le bord du
vallon, et Ney les avait rapprochées de lui, afin de les jeter sur le
plateau par la chaussée de Bruxelles, lorsque le moment serait venu.
Cet illustre maréchal n'avait certes pas besoin d'être stimulé, car sa
bravoure sans pareille semblait dans cette journée portée au delà des
forces ordinaires de l'humanité. Sachant que Napoléon voulait avoir la
Haye-Sainte à tout prix, il se saisit de deux bataillons de la
division Donzelot qui s'était ralliée la première, et marchant droit
sur la Haye-Sainte, il s'y précipita avec impétuosité. Entraînés par
lui les soldats enfoncèrent la porte de la ferme, y pénétrèrent sous
un feu épouvantable, et massacrèrent le bataillon léger de la légion
allemande qui la défendait. Sur près de cinq cents hommes, quarante
seulement avec cinq officiers réussirent à s'enfuir, poursuivis à
coups de sabre par nos cuirassiers, dont une brigade n'avait pas cessé
de prendre part à ce combat.
[En marge: Combat de cavalerie en avant de la Haye-Sainte.]
La légion allemande, placée le long du chemin d'Ohain, en voyant
revenir ces malheureux débris de l'un de ses bataillons, voulut se
porter à leur secours. Deux bataillons détachés par elle descendirent
jusqu'à la Haye-Sainte pour essayer de reprendre la ferme. Aussitôt
qu'il les vit, Ney lança sur eux la brigade des cuirassiers. Les deux
bataillons allemands se formèrent immédiatement en carré, mais nos
cuirassiers fondant sur eux avec impétuosité, rompirent l'un des deux,
le sabrèrent et prirent son drapeau. L'autre, ayant eu le temps de se
former, résista à deux charges consécutives, et allait être enfoncé à
son tour quand il fut dégagé par les gardes à cheval de Somerset. Nos
cuirassiers se replièrent, obligés de laisser échapper l'un des deux
bataillons, mais ayant eu la cruelle satisfaction d'égorger l'autre
presque en entier.
[En marge: Ney, plein de confiance à la suite de ce combat, fait
demander des forces à Napoléon, et promet, si on les lui accorde, de
culbuter l'armée anglaise.]
Ney, maître de la Haye-Sainte, se croyait en mesure de déboucher
victorieusement sur le plateau par la chaussée de Bruxelles, et il en
demandait les moyens, pensant que le moment était venu de livrer à
l'armée anglaise un assaut décisif. Ayant déjà rapproché les divisions
de d'Erlon de la Haye-Sainte, il les porta en avant, et parvint à
occuper sur sa droite la partie la plus voisine du chemin d'Ohain, que
les troupes de Kempt et de Pack, à moitié détruites, ne pouvaient plus
lui disputer. Il aurait voulu se joindre par sa gauche avec les
troupes de Reille, dont les trois divisions pelotonnées autour du bois
de Goumont, avaient laissé un vide entre ce bois et la Haye-Sainte. Il
fit plusieurs fois demander à Napoléon des forces pour remplir ce
vide, et le visage rayonnant d'une ardeur héroïque, il dit à diverses
reprises au général Drouot, que si on mettait quelques troupes à sa
disposition, il allait remporter un triomphe éclatant et en finir avec
l'armée britannique.
[En marge: Pendant ce temps, Lobau avait repoussé les premiers efforts
des Prussiens.]
[En marge: Napoléon, malgré les instances de Ney, ne veut pas encore
ordonner l'effort décisif contre les Anglais, mais lui accorde les
cuirassiers de Milhaud pour relier le corps de d'Erlon à celui de
Reille.]
Il était quatre heures et demie, et en ce moment sur notre extrême
droite repliée en potence, l'attaque de Bulow était fortement
prononcée. Les troupes prussiennes sortant des fonds boisés entre le
ruisseau de Smohain et celui de Lasne, avaient gravi la pente du
terrain, la division de Losthin à leur droite, celle de Hiller à leur
gauche. Le brave Lobau, les attendant avec un sang-froid
imperturbable, les avait d'abord criblées de ses boulets, sans
parvenir toutefois à les arrêter. Elles avaient en effet riposté de
leur mieux, et leurs projectiles tombant derrière nous, au milieu de
nos parcs et de nos bagages, répandaient déjà un certain trouble sur
la chaussée de Charleroy. Lobau voyant bien avec son coup d'oeil
exercé qu'elles n'étaient pas soutenues, avait saisi l'à-propos, et
détaché sa première ligne qui les abordant à la baïonnette les avait
refoulées vers les fonds boisés d'où elles étaient sorties. Pourtant
ce succès dû à la vigueur, à la présence d'esprit du chef du 6e corps,
n'était que du temps gagné, car on commençait à découvrir de nouvelles
colonnes prussiennes qui venaient soutenir les premières, et
quelques-unes même qui, faisant un détour plus grand sur notre flanc
droit, s'apprêtaient à nous envelopper. Napoléon, qui avait à sa
disposition les vingt-quatre bataillons de la garde, ne craignait
guère une semblable entreprise, mais il voulut y parer tout de suite,
et en avoir raison avant de frapper sur l'armée anglaise le coup par
lequel il se flattait de terminer la bataille. Il ordonna donc au
général Duhesme de se porter à la droite du 6e corps avec les huit
bataillons de jeune garde qu'il commandait, et lui donna vingt-quatre
bouches à feu pour cribler les Prussiens de mitraille.
Napoléon resta au centre avec quinze bataillons de la moyenne et
vieille garde[22], comptant avec ces quinze bataillons, avec la
cavalerie de la garde et toute la réserve de grosse cavalerie, fondre
sur les Anglais comme la foudre, lorsqu'il aurait vu le terme de
l'attaque des Prussiens. D'ailleurs Grouchy, après s'être tant fait
attendre, pouvait enfin paraître. Il était près de cinq heures, et en
ne précipitant rien, en tenant ferme, on lui donnerait le temps
d'arriver, et de contribuer à un triomphe qui ne pouvait manquer
d'être éclatant, s'il prenait les Prussiens à revers, tandis qu'on les
combattrait en tête. Napoléon d'après ces vues, fit dire à Ney qu'il
lui était impossible de lui donner de l'infanterie, mais qu'il lui
envoyait provisoirement les cuirassiers de Milhaud pour remplir
l'intervalle entre la Haye-Sainte et le bois de Goumont, et lui
recommanda en outre d'attendre ses ordres pour l'attaque qui devait
décider du sort de la journée[23].
[Note 22: Deux de ces bataillons avaient été convertis en un après la
bataille de Ligny.]
[Note 23: Le lecteur trouvera plus loin, à la page 231, la discussion
de cette assertion de Napoléon.]
[En marge: Mouvement des cuirassiers de Milhaud, traversant le champ
de bataille de droite à gauche.]
[En marge: Ils entraînent à leur suite la cavalerie légère de la
garde.]
D'après la volonté de Napoléon les cuirassiers de Milhaud qui étaient
derrière d'Erlon, s'ébranlèrent au trot, parcoururent le champ de
bataille de droite à gauche, traversèrent la chaussée de Bruxelles, et
allèrent se placer derrière leur première brigade, que Ney avait déjà
plusieurs fois employée contre l'ennemi. Ils prirent position entre la
Haye-Sainte et le bois de Goumont, pour remplir l'espace laissé vacant
par les divisions de Reille, qui s'étaient, avons-nous dit, accumulées
autour du bois. Le mouvement de ces formidables cavaliers, comprenant
huit régiments et quatre brigades, causa une vive sensation. Tout le
monde crut qu'ils allaient charger et que dès lors le moment suprême
approchait. On les salua du cri de _Vive l'Empereur!_ auquel ils
répondirent par les mêmes acclamations. Le général Milhaud en passant
devant Lefebvre-Desnoëttes, qui commandait la cavalerie légère de la
garde, lui dit en lui serrant la main: _Je vais attaquer,
soutiens-moi._--Lefebvre-Desnoëttes, dont l'ardeur n'avait pas besoin
de nouveaux stimulants, crut que c'était par ordre de l'Empereur qu'on
lui disait de soutenir les cuirassiers, et, suivant leur mouvement, il
vint prendre rang derrière eux. On avait eu à déplorer à Wagram, à
Fuentes-d'Oñoro, l'institution des commandants en chef de la garde
impériale, qui l'avait paralysée si mal à propos dans ces journées
fameuses, on eut ici à déplorer la défaillance de l'institution (due à
la maladie de Mortier), car il n'y avait personne pour arrêter des
entraînements intempestifs, et, par surcroît de malheur, Napoléon
obligé de quitter la position qu'il occupait au centre, s'était porté
à droite pour diriger le combat contre les Prussiens, de manière que
ceux-ci nous enlevaient à la fois nos réserves et la personne même de
Napoléon.
[En marge: Ney, en se voyant à la tête d'une si belle cavalerie,
s'élance sur le plateau de Mont-Saint-Jean.]
Lorsque Ney vit tant de belle cavalerie à sa disposition, il redoubla
de confiance et d'audace, et il en devint d'autant plus impatient de
justifier ce qu'il avait dit à Drouot, que, si on le laissait faire,
il en finirait à lui seul avec l'armée anglaise. En ce moment, le duc
de Wellington avait apporté quelques changements à son ordre de
bataille, provoqués par les changements survenus dans le nôtre. La
division Alten, placée à son centre et à sa droite, avait cruellement
souffert. Il l'avait renforcée en faisant avancer le corps de
Brunswick, ainsi que les brigades Mitchell et Lambert. Il avait
prescrit au général Chassé, établi d'abord à Braine-l'Alleud, de venir
appuyer l'extrémité de son aile droite. Il avait rapproché aussi la
division Clinton, laissée jusque-là sur les derrières de l'armée
britannique, et avait rappelé de sa gauche, qui lui semblait hors de
danger depuis la tentative infructueuse de d'Erlon et l'apparition des
Prussiens, la brigade hanovrienne Vincke. Déjà fort maltraité par
notre artillerie, exposé à l'être davantage depuis que nous avions
occupé la Haye-Sainte, il avait eu soin en concentrant ses troupes
vers sa droite, de les ramener un peu en arrière, et se tenant à
cheval au milieu d'elles, il les préparait à un rude assaut, facile à
pressentir en voyant briller les casques de nos cuirassiers et les
lances de la cavalerie légère de la garde.
L'artillerie des Anglais était restée seule sur le bord du plateau,
par suite du mouvement rétrograde que leur infanterie avait opéré, et
par suite aussi d'une tactique qui leur était habituelle. Ils avaient
en effet la coutume, lorsque leur artillerie était menacée par des
troupes à cheval, de retirer dans les carrés les canonniers et les
attelages, de laisser sans défense les canons que l'ennemi ne pouvait
emmener sans chevaux, et, quand l'orage était passé, de revenir pour
s'en servir de nouveau contre la cavalerie en retraite. Soixante
pièces de canon étaient donc en avant de la ligne anglaise, peu
appuyées, et offrant à un ennemi audacieux un objet de vive tentation.
[En marge: Il enlève d'abord l'artillerie anglaise.]
[En marge: Il se précipite sur l'infanterie et renverse plusieurs
carrés.]
[En marge: Ney, après les cuirassiers, lance la cavalerie légère de la
garde.]
Tout bouillant encore du combat de la Haye-Sainte, confiant dans les
cinq mille cavaliers qui venaient de lui arriver, et qui formaient
quatre belles lignes de cavalerie, Ney n'était pas homme à se tenir
tranquille sous les décharges de l'artillerie anglaise. S'étant aperçu
que cette artillerie était sans appui, et que l'infanterie anglaise
elle-même avait exécuté un mouvement rétrograde, il résolut d'enlever
la rangée de canons qu'il avait devant lui, et se mettant à la tête de
la division Delort composée de quatre régiments de cuirassiers,
ordonnant à la division Wathier de le soutenir, il partit au trot
malgré le mauvais état du sol. Ne pouvant déboucher par la chaussée de
Bruxelles qui était obstruée, gêné par l'encaissement du chemin
d'Ohain, très-profond en cet endroit, il prit un peu à gauche,
franchit le bord du plateau avec ses quatre régiments, et fondit comme
l'éclair sur l'artillerie qui était peu défendue. Après avoir dépassé
la ligne des canons, voyant l'infanterie de la division Alten qui
semblait rétrograder, il jeta sur elle ses cuirassiers. Ces braves
cavaliers, malgré la grêle de balles qui pleuvait sur eux, tombèrent à
bride abattue sur les carrés de la division Alten, et en renversèrent
plusieurs qu'ils se mirent à sabrer avec fureur. Cependant
quelques-uns de ces carrés, enfoncés d'abord par le poids des hommes
et des chevaux, mais se refermant en toute hâte sur nos cavaliers
démontés, eurent bientôt réparé leurs brèches. D'autres, restés
intacts, continuèrent à faire un feu meurtrier. Ney, en voyant cette
résistance, lance sa seconde division, celle de Wathier, et sous cet
effort violent de quatre nouveaux régiments de cuirassiers, la
division Alten est culbutée sur la seconde ligne de l'infanterie
anglaise. Plusieurs bataillons des légions allemande et hanovrienne
sont enfoncés, foulés aux pieds, sabrés, privés de leurs drapeaux. Nos
cuirassiers, qui étaient les plus vieux soldats de l'armée,
assouvissent leur rage en tuant des Anglais sans miséricorde.
[En marge: La cavalerie anglaise détruite.]
Inébranlable au plus fort de cette tempête, le duc de Wellington fait
passer à travers les intervalles de son infanterie la brigade des
gardes à cheval de Somerset, les carabiniers hollandais de Trip, et
les dragons de Dornberg. Ces escadrons anglais et allemands, profitant
du désordre inévitable de nos cavaliers, ont d'abord sur eux
l'avantage, et parviennent à les repousser. Mais Ney, courant à
Lefebvre-Desnoëttes, lui fait signe d'arriver, et le jette sur la
cavalerie anglaise et allemande du duc de Wellington. Nos braves
lanciers se précipitent sur les gardes à cheval, et, se servant avec
adresse de leurs lances, les culbutent à leur tour. Ayant eu le temps
de se reformer pendant cette charge, nos cuirassiers reviennent, et
joints à nos chasseurs, à nos lanciers, fondent de nouveau sur la
cavalerie anglaise. On se mêle, et mille duels, le sabre ou la lance à
la main, s'engagent entre les cavaliers des deux nations. Bientôt les
nôtres l'emportent, et une partie de la cavalerie anglaise reste sur
le carreau. Ses débris se réfugient derrière les carrés de
l'infanterie anglaise, et nos cavaliers se voient arrêtés encore une
fois, avec grand dommage pour la cavalerie légère de la garde, qui
n'étant pas revêtue de cuirasses, perd par le feu beaucoup d'hommes
et de chevaux.
[En marge: Prodiges de Ney.]
[En marge: Il demande les cuirassiers de Valmy.]
Ney, au milieu de cet effroyable débordement de fureurs humaines, a
déjà eu deux chevaux tués sous lui. Son habit, son chapeau sont
criblés de balles; mais toujours invulnérable, le brave des braves a
juré d'enfoncer l'armée anglaise. Il s'en flatte à l'aspect de ce
qu'il a déjà fait, et en voyant immobiles sur le revers du plateau,
trois mille cuirassiers et deux mille grenadiers à cheval de la garde,
qui n'ont pas encore donné. Il demande qu'on les lui confie pour
achever la victoire. Il rallie ceux qui viennent de combattre, les
range au bord du plateau pour leur laisser le temps de respirer, et
galope vers les autres pour les amener au combat.
Toute l'armée avait aperçu de loin cette mêlée formidable, et au
mouvement des casques, des lances, qui allaient, venaient sans
abandonner la position, avait bien auguré du résultat. L'instinct du
dernier soldat était qu'il fallait continuer une telle oeuvre une fois
commencée, et les soldats avaient raison, car si c'était une faute de
l'avoir entreprise, c'eût été une plus grande faute de l'interrompre.
[En marge: Napoléon, en désapprouvant cette attaque anticipée, accorde
les cuirassiers de Valmy.]
Napoléon, dont l'attention avait été rappelée de ce côté par cet
affreux tumulte de cavalerie, avait aperçu l'oeuvre tentée par
l'impatience de Ney. Tout autour de lui on y avait applaudi. Mais ce
capitaine consommé, qui avait déjà livré en personne plus de cinquante
batailles rangées, s'était écrié: _C'est trop tôt d'une heure...--Cet
homme_, avait ajouté le maréchal Soult en parlant de Ney, _est
toujours le même! il va tout compromettre comme à Iéna, comme à
Eylau!..._--Napoléon néanmoins pensa qu'il fallait soutenir ce qui
était fait, et il envoya l'ordre à Kellermann d'appuyer les
cuirassiers de Milhaud.--Les trois mille cuirassiers de Kellermann
avaient derrière eux la grosse cavalerie de la garde, forte de deux
mille grenadiers à cheval et dragons, et les uns comme les autres
brûlant d'impatience d'en venir aux mains, car la cavalerie était au
moins aussi ardente que l'infanterie dans cette funeste journée.
[En marge: Nouvelle charge des cuirassiers.]
[En marge: Les deux premières lignes de l'infanterie anglaise sont
renversées.]
Kellermann, qui venait d'éprouver aux Quatre-Bras ce qu'il appelait la
folle ardeur de Ney, blâmait l'emploi désespéré qu'on faisait en ce
moment de la cavalerie. Se défiant du résultat, il retint une de ses
brigades, celle des carabiniers, pour s'en servir comme dernière
ressource, et livra le reste au maréchal Ney avec un profond chagrin.
Celui-ci, accouru à la rencontre des cuirassiers de Kellermann, les
enflamme par sa présence et ses gestes, et gravit avec eux le plateau,
au bord duquel la cavalerie précédemment engagée reprenait haleine. Le
duc de Wellington attendait de sang-froid ce nouvel assaut. Derrière
la division Alten, presque détruite, il avait rangé le corps de
Brunswick, les gardes de Maitland, la division Mitchell, et en
troisième ligne, les divisions Chassé et Clinton. Abattre ces trois
murailles était bien difficile, car on pouvait en renverser une, même
deux, mais il n'était guère à espérer qu'on vînt à bout de la
troisième. Néanmoins l'audacieux Ney débouche sur le plateau avec ses
escadrons couverts de fer, et à son signal ces braves cavaliers
partent au galop en agitant leurs sabres, en criant _Vive
l'Empereur!_ Jamais, ont dit les témoins de cette scène
épouvantable[24], on ne vit rien de pareil dans les annales de la
guerre. Ces vingt escadrons, officiers et généraux en tête, se
précipitent de toute la force de leurs chevaux, et malgré une pluie de
feux, abordent, rompent la première ligne anglaise. L'infortunée
division Alten, déjà si maltraitée, est culbutée cette fois, et le 69e
anglais est haché en entier. Les débris de cette division se réfugient
en désordre sur la chaussée de Bruxelles. Ney, ralliant ses escadrons,
les lance sur la seconde ligne. Ils l'abordent avec la même ardeur,
mais ils trouvent ici une résistance invincible. Plusieurs carrés sont
rompus, toutefois le plus grand nombre se maintient, et quelques-uns
de nos cavaliers perçant jusqu'à la troisième ligne, expirent devant
ses baïonnettes, ou se dérobent au galop pour se reformer en arrière,
et renouveler la charge. Le duc de Wellington se décide alors à
sacrifier les restes de sa cavalerie. Il la jette dans cette mêlée où
bientôt elle succombe, car si l'infanterie anglaise peut arrêter nos
cuirassiers par ses baïonnettes, aucune cavalerie ne peut supporter
leur formidable choc. Dans cette extrémité il veut faire emploi de
mille hussards de Cumberland qui sont encore intacts. Mais à la vue de
cette arène sanglante ces hussards se replient en désordre, entraînant
sur la route de Bruxelles les équipages, les blessés, les fuyards, qui
déjà s'y précipitent en foule.
[Note 24: Notamment le général Foy, dans son Journal militaire. Il
dit, comme témoin oculaire, que jamais dans sa longue carrière
militaire il n'avait assisté à un tel spectacle.]
[En marge: La grosse cavalerie de la garde, participant à l'élan
général, charge sans avoir reçu d'ordre.]
[En marge: Combat de cavalerie sans exemple.]
[En marge: Ney fait demander de l'infanterie à Napoléon pour achever
la victoire commencée.]