droite par où devait venir Grouchy, aperçut dans la direction de la
chapelle Saint-Lambert comme une ombre à l'horizon, dont il n'était
pas facile de saisir le vrai caractère. Si on a présente la
description que nous avons donnée de ce champ de bataille, on doit se
souvenir que le vallon qui séparait les deux armées, s'allongeant vers
Wavre, passait successivement au pied des fermes de Papelotte et de la
Haye, traversait ensuite des bois épais, se réunissait près de la
chapelle Saint-Lambert au vallon qui servait de lit au ruisseau de
Lasne, et allait enfin beaucoup plus loin se confondre avec la vallée
de la Dyle. (Voir les cartes n{os} 65 et 66.) C'est sur ces hauteurs
lointaines de la chapelle Saint-Lambert que se montrait l'espèce
d'ombre que Napoléon avait remarquée à l'extrémité de l'horizon.
L'ombre semblait s'avancer, ce qui pouvait faire supposer que
c'étaient des troupes. Napoléon prêta sa lunette au maréchal Soult,
celui-ci à divers généraux de l'état-major, et chacun exprima son
avis. Les uns croyaient y voir la cime de quelques bois, d'autres un
objet mobile qui paraissait se déplacer. Dans le doute, Napoléon
suspendit ses ordres d'attaque pour s'assurer de ce que pouvait être
cette apparition inquiétante. Bientôt avec son tact exercé il y
reconnut des troupes en marche, et ne conserva plus à cet égard aucun
doute. Était-ce le détachement demandé à Grouchy, ou bien Grouchy
lui-même? Étaient-ce les Prussiens? À cette distance il était
impossible de distinguer l'habit français de l'habit prussien, l'un et
l'autre étant de couleur bleue. Napoléon appela auprès de lui le
général Domon, commandant une division de cavalerie légère, le fit
monter sur le tertre où il avait pris place, lui montra les troupes
qu'on apercevait à l'horizon, et le chargea d'aller les reconnaître,
avec ordre de les rallier si elles étaient françaises, de les contenir
si elles étaient ennemies, et de mander immédiatement ce qu'il aurait
appris. Il lui donna pour le seconder dans l'accomplissement de sa
mission, la division légère de Subervic, forte de 12 ou 1300 chevaux.
Les deux en comprenaient environ 2,400, et étaient en mesure
non-seulement d'observer mais de ralentir la marche du corps qui
s'avançait, si par hasard il était ennemi.
[En marge: Napoléon n'est point alarmé d'abord.]
[En marge: Il pense que les Prussiens ne peuvent apparaître sans être
précédés ou suivis du corps de Grouchy.]
[En marge: Ordre au comte de Lobau d'aller choisir un terrain pour
arrêter l'ennemi qui se présenterait sur notre droite.]
Cet incident n'inquiéta pas encore Napoléon. Si Grouchy en effet avait
laissé échapper quelques colonnes latérales de l'armée prussienne, il
ne pouvait manquer d'être à leur poursuite, et paraissant bientôt
après elles, l'accident loin d'être malheureux deviendrait heureux,
car ces colonnes prises entre deux feux seraient inévitablement
détruites. Le mystère pourtant ne tarda point à s'éclaircir. On amena
un prisonnier, sous-officier de hussards, enlevé par notre cavalerie
légère. Il portait une lettre du général Bulow au duc de Wellington,
lui annonçant son approche, et lui demandant des instructions. Ce
sous-officier était fort intelligent. Il déclara que les troupes qu'on
apercevait étaient le corps de Bulow, fort de 30 mille hommes, et
envoyé pour se joindre à la gauche de l'armée anglaise. Cette
révélation était sérieuse, sans être cependant alarmante. Si Bulow,
qui venait de Liége par Gembloux, et qui avait dû défiler sous les
yeux de Grouchy, était si près, Grouchy, qui aurait dû fermer les yeux
pour ne point le voir, ne pouvait être bien loin. Ou son corps tout
entier, ou le détachement qu'on lui avait demandé, allait arriver en
même temps que Bulow, et il était même possible de tirer un grand
parti de cet accident. En plaçant en effet sur notre droite qu'on
replierait en potence, un fort détachement pour arrêter Bulow, ce
dernier serait mis entre deux feux par les sept mille hommes demandés
à Grouchy, ou par les trente-quatre mille que Grouchy amènerait
lui-même. Napoléon fit appeler le comte de Lobau, et lui ordonna
d'aller choisir sur le penchant des hauteurs tournées vers la Dyle,
un terrain où il pût se défendre longtemps avec ses deux divisions
d'infanterie, et les deux divisions de cavalerie de Domon et de
Subervic. Le tout devait former une masse de dix mille hommes, qui
dans les mains du comte de Lobau vaudrait beaucoup plus que son
nombre, et qui pourrait bien attendre les sept mille hommes que dans
la pire hypothèse on devait espérer de Grouchy, s'il n'accourait pas
avec la totalité de ses forces. On aurait ainsi 17 mille combattants à
opposer aux 30 mille de Bulow, et distribués de manière à le prendre
en queue, tandis qu'on l'arrêterait en tête. Il n'y avait donc pas de
quoi s'alarmer. Toutefois c'étaient dix mille hommes de moins à jeter
sur la gauche des Anglais pour la culbuter sur leur centre et pour les
déposséder de la chaussée de Bruxelles. Mais la garde, qu'on ne
ménageait plus dans ces guerres à outrance, serait tout entière
engagée comme réserve, et s'il devait en coûter davantage, le triomphe
n'en serait pas moins décisif. Napoléon n'éprouva par conséquent aucun
trouble. Seulement au lieu de 75 mille hommes, il allait en avoir 105
mille à combattre avec 68 mille: les chances étaient moindres, mais
grandes encore.
[En marge: Napoléon aurait-il dû en ce moment suspendre l'action, et
battre en retraite?]
Il aurait pu à la vérité se replier, et renoncer à combattre: mais se
replier au milieu d'une bataille commencée, devant les Anglais et
devant les Prussiens, était une résolution des plus graves. C'était
perdre l'ascendant de la victoire de Ligny, c'était repasser en vaincu
la frontière que deux jours auparavant on avait passée en vainqueur,
avec la certitude d'avoir quinze jours après deux cent cinquante
mille ennemis de plus sur les bras, par l'arrivée en ligne des
Autrichiens, des Russes et des Bavarois. Mieux valait continuer une
bataille qui, si elle était gagnée, maintenait définitivement les
choses dans la situation où nous avions espéré les mettre, que de
reculer pour voir les deux colonnes envahissantes du Nord et de l'Est
se réunir, et nous accabler par leur réunion. Dans la position où l'on
se trouvait, il fallait vaincre ou mourir. Napoléon le savait, et il
n'apprenait rien en voyant combien la journée devenait sérieuse.
D'ailleurs pour imaginer que les Prussiens viendraient sans Grouchy,
il fallait tout mettre au pire, et supposer la fortune tellement
rigoureuse, qu'en vingt ans de guerre elle ne l'avait jamais été à ce
point. Il se borna donc à prendre de nouvelles précautions afin de
faire arriver Grouchy en ligne. Il prescrivit au maréchal Soult
d'expédier un officier avec une dépêche datée d'une heure, annonçant
l'apparition des troupes prussiennes sur notre droite, et portant
l'ordre formel de marcher à nous pour les écraser. Un officier au
galop courant au-devant de Grouchy, devait le rencontrer dans moins de
deux heures, et l'amener dans moins de trois à portée des deux armées.
Ainsi Grouchy devait se faire sentir avant six heures, et certes la
bataille serait loin d'être décidée à ce moment de la journée. Lobau
tiendrait bien jusque-là sur notre flanc droit, aidé par la forme des
lieux et par son énergie.
[En marge: Napoléon se hâte au contraire d'ordonner l'attaque contre
le centre et la gauche des Anglais.]
Pourtant c'était une raison de hâter l'attaque contre la gauche des
Anglais, car outre l'avantage de pouvoir reporter nos forces du côté
de Bulow si on en avait fini avec eux, il y avait celui de les séparer
des Prussiens, et d'empêcher tout secours de leur parvenir. Napoléon
donna donc au maréchal Ney le signal de l'attaque.
[En marge: Préparatifs de cette attaque.]
[En marge: Disposition peu usitée, adoptée par d'Erlon pour son
infanterie.]
Cette importante opération devait commencer par un coup de vigueur au
centre, contre la ferme de la Haye-Sainte située sur la grande
chaussée de Bruxelles. Notre aile droite déployée devait ensuite
gravir le plateau, se rendre maîtresse du petit chemin d'Ohain qui
courait à mi-côte, se jeter sur la gauche des Anglais, et tâcher de la
culbuter sur leur centre, pour leur enlever Mont-Saint-Jean au point
d'intersection des routes de Nivelles et de Bruxelles. La brigade
Quiot de la division Alix (première de d'Erlon), disposée en colonne
d'attaque sur la grande route, et appuyée par une brigade des
cuirassiers de Milhaud, avait ordre d'emporter la ferme de la
Haye-Sainte. La brigade Bourgeois (seconde d'Alix), placée sur la
droite de la grande route, devait former le premier échelon de
l'attaque du plateau; la division Donzelot devait former le second, la
division Marcognet le troisième, la division Durutte le quatrième. Ney
et d'Erlon avaient adopté pour cette journée, sans doute afin de
donner plus de consistance à leur infanterie, une disposition
singulière, et dont les inconvénients se firent bientôt sentir. Il
était d'usage dans notre armée que les colonnes d'attaque se
présentassent à l'ennemi un bataillon déployé sur leur front, pour
fournir des feux, et sur chaque flanc un bataillon en colonne serrée
pour tenir tête aux charges de la cavalerie. Cette fois au contraire
Ney et d'Erlon avaient déployé les huit bataillons de chaque division,
en les rangeant les uns derrière les autres à distance de cinq pas, de
manière qu'entre chaque bataillon déployé il y avait à peine place
pour les officiers, et qu'il leur était impossible de se former en
carré sur leurs flancs pour résister à la cavalerie. Ces quatre
divisions formant ainsi quatre colonnes épaisses et profondes,
s'avançaient à la même hauteur, laissant de l'une à l'autre un
intervalle de trois cents pas. D'Erlon était à cheval à la tête de ses
quatre échelons; Ney dirigeait lui-même la brigade Quiot, qui allait
aborder la Haye-Sainte.
[En marge: Comment les Anglais étaient distribués sur leur gauche.]
Le général Picton commandait la gauche des Anglais. Il avait en
première ligne le 95e bataillon de la brigade anglaise Kempt, embusqué
le long du chemin d'Ohain, et sur le prolongement du 95e, toujours
dans ce même chemin, la brigade Bylandt de la division Perponcher. Il
avait en seconde ligne, sur le bord du plateau, le reste de la brigade
Kempt, la brigade écossaise Pack, les brigades hanovriennes Vincke et
Best. La brigade de Saxe-Weimar (division Perponcher) occupait les
fermes de Papelotte et de la Haye. La cavalerie légère anglaise Vivian
et Vandeleur flanquait l'extrême gauche en attendant les Prussiens.
Vingt bouches à feu couvraient le front de cette partie de l'armée
ennemie.
[En marge: Attaque de la Haye-Sainte.]
[En marge: Ney s'empare du verger, sans pouvoir pénétrer dans les
bâtiments de ferme.]
Vers une heure et demie, Ney lance la brigade Quiot sur la
Haye-Sainte, et d'Erlon descend avec ses quatre divisions dans le
vallon qui nous sépare des Anglais. Ce qu'il y aurait eu de plus
simple, c'eût été de démolir la Haye-Sainte à coups de canon, et là
comme au château de Goumont on eût épargné bien du sang. Mais l'ardeur
est telle qu'on ne compte plus avec les obstacles. Les soldats de
Quiot, conduits par Ney, se jettent d'abord sur le verger qui précède
les bâtiments de ferme, et qui est entouré d'une haie vive. Ils y
pénètrent sous une grêle de balles, et en expulsent les soldats de la
légion allemande. Le verger conquis, ils veulent s'emparer des
bâtiments, mais des murs crénelés part un feu meurtrier qui les
décime. Un brave officier, tué depuis sous les murs de Constantine, le
commandant du génie Vieux, s'avance une hache à la main pour abattre
la porte de la ferme, reçoit un coup de feu, s'obstine, et ne cède que
lorsque atteint de plusieurs blessures il ne peut plus se tenir
debout. La porte résiste, et du haut des murs les balles continuent à
pleuvoir.
[En marge: Premières charges de cavalerie autour de la Haye-Sainte.]
[En marge: Attaque de d'Erlon sur la gauche et le centre des Anglais.]
[En marge: Charge des Écossais gris sur l'infanterie de d'Erlon.]
[En marge: Cette infanterie mise en confusion.]
À la vue de cette attaque, le prince d'Orange sentant le danger du
bataillon allemand qui défend la Haye-Sainte, envoie à son secours le
bataillon hanovrien de Lunebourg. Ney laisse approcher les Hanovriens,
et lance sur eux l'un des deux régiments de cuirassiers qu'il avait
sous la main. Les cuirassiers fondent sur le bataillon de Lunebourg,
le renversent, le foulent aux pieds, lui enlèvent son drapeau, et
après avoir sabré une partie de ses hommes, poursuivent les autres
jusqu'au bord du plateau. À leur tour les gardes à cheval de Somerset
chargent les cuirassiers, qui, surpris en désordre, sont obligés de
revenir. Mais Ney opposant un bataillon de Quiot aux gardes à cheval
les arrête par une vive fusillade. Tandis que le combat se prolonge
autour de la Haye-Sainte, dont le verger seul est conquis, d'Erlon
s'avance avec ses quatre divisions sous la protection de notre grande
batterie de quatre-vingts bouches à feu, parcourt le fond du vallon,
puis en remonte le bord opposé. Cheminant dans des terres grasses et
détrempées, son infanterie franchit lentement l'espace qui la sépare
de l'ennemi. Bientôt nos canons ne pouvant plus tirer par dessus sa
tête, elle continue sa marche sans protection, et gravit le plateau
avec une fermeté remarquable. En approchant du sommet, un feu terrible
de mousqueterie partant du chemin d'Ohain dans lequel était embusqué
le 95e, accueille notre premier échelon de gauche, formé par la
seconde brigade de la division Alix. (On vient de voir que la première
brigade attaquait la Haye-Sainte.) Pour se soustraire à ce feu la
division Alix appuie à droite, et raccourcit ainsi la distance qui la
sépare du second échelon (division Donzelot). Toutes deux marchent au
chemin d'Ohain, le traversent malgré quelques portions de haie vive,
et après avoir essuyé des décharges meurtrières, se précipitent sur le
95e et sur les bataillons déployés de la brigade Bylandt. Elles tuent
un grand nombre des soldats du 95e, et culbutent à la baïonnette les
bataillons de Kempt et de Bylandt. À leur droite notre troisième
échelon (division Marcognet), après avoir gravi la hauteur sous la
mitraille, franchit à son tour le chemin d'Ohain, renverse les
Hanovriens, et prend pied sur le plateau, à quelque distance des deux
divisions Alix et Donzelot. Déjà la victoire se prononce pour nous,
et la position semble emportée, lorsqu'à un signal du général Picton,
les Écossais de Pack cachés dans les blés se lèvent à l'improviste, et
tirent à bout portant sur nos deux premières colonnes. Surprises par
ce feu au moment même où elles débouchaient sur le plateau, elles
s'arrêtent. Le général Picton les fait alors charger à la baïonnette
par les bataillons de Pack et de Kempt ralliés. Il tombe mort atteint
d'une balle au front, mais la charge continue, et nos deux colonnes
vivement abordées cèdent du terrain. Elles résistent cependant, se
reportent en avant, et se mêlent avec l'infanterie anglaise, lorsque
tout à coup un orage imprévu vient fondre sur elles. Le duc de
Wellington accouru sur les lieux, avait lancé sur notre infanterie les
douze cents dragons écossais de Ponsonby, appelés les _Écossais gris_,
parce qu'ils montaient des chevaux de couleur grise. Ces dragons
formés en deux colonnes, et chargeant avec toute la vigueur des
chevaux anglais, pénètrent entre la division Alix et la division
Donzelot d'un côté, entre la division Donzelot et la division
Marcognet de l'autre. Abordant par le flanc les masses profondes de
notre infanterie qui ne peuvent se déployer pour se former en carré,
ils s'y enfoncent sans les rompre, ni les traverser à cause de leur
épaisseur, mais y produisent une sorte de confusion. Ployant sous le
choc des chevaux, et poussées sur la déclivité du terrain, nos
colonnes descendent pêle-mêle avec les dragons jusqu'au fond du vallon
qu'elles avaient franchi. Les Écossais gris enlèvent d'un côté le
drapeau du 105e (division Alix), et de l'autre celui du 45e (division
Marcognet). Ils ne bornent pas là leurs exploits. Deux batteries qui
faisaient partie de la grande batterie de quatre-vingts bouches à feu,
s'étaient mises en mouvement pour appuyer notre infanterie. Les
dragons dispersent les canonniers, égorgent le brave colonel Chandon,
culbutent les canons dans la fange, et ne pouvant les emmener tuent
les chevaux.
[En marge: Les cuirassiers chargent et détruisent les Écossais gris.]
Heureusement ils touchent au terme de leur triomphe. Napoléon du haut
du tertre où il était placé, avait aperçu ce désordre. Se jetant sur
un cheval, il traverse le champ de bataille au galop, court à la
grosse cavalerie de Milhaud, et lance sur les dragons écossais la
brigade Travers composée des 7e et 12e de cuirassiers. L'un de ces
régiments les aborde de front, tandis que l'autre les prend en flanc,
et que le général Jacquinot dirige sur leur flanc opposé le 4e de
lanciers. Les dragons écossais surpris dans le désordre d'une
poursuite à toute bride, et assaillis dans tous les sens, sont à
l'instant mis en pièces. Nos cuirassiers brûlant de venger notre
infanterie, les percent avec leurs grands sabres, et en font un
horrible carnage. Le 4e de lanciers conduit par le colonel Bro, ne les
traite pas mieux avec ses lances. Un maréchal des logis des lanciers,
nommé Urban, se précipitant dans la mêlée, fait prisonnier le chef des
dragons, le brave Ponsonby. Les Écossais s'efforçant de délivrer leur
général, Urban le renverse mort à ses pieds, puis menacé par plusieurs
dragons, il va droit à l'un d'eux qui tenait le drapeau du 45e, le
démonte d'un coup de lance, le tue d'un second coup, lui enlève le
drapeau, se débarrasse en le tuant encore d'un autre Écossais qui le
serrait de près, et revient tout couvert de sang porter à son colonel
le trophée qu'il avait si glorieusement reconquis. Les Écossais
cruellement maltraités regagnent les lignes de l'infanterie de Kempt
et de Pack, laissant sept à huit cents morts ou blessés dans nos
mains, sur douze cents dont leur brigade était composée.
À l'extrême droite de d'Erlon la division Durutte qui formait le
quatrième échelon avait eu à peu près le sort des trois autres. Elle
s'était avancée dans l'ordre prescrit aux quatre divisions,
c'est-à-dire ses bataillons déployés et rangés les uns derrière les
autres à distance de cinq pas. Cependant comme elle avait aperçu la
cavalerie Vandeleur prête à charger, elle avait laissé en arrière le
85e en carré pour lui servir d'appui. Assaillie par les dragons légers
de Vandeleur, elle n'avait pas été enfoncée, mais sa première ligne
avait ployé un moment sous le poids de la cavalerie. Bientôt elle
s'était dégagée à coups de fusil, et secourue par le 3e de chasseurs,
elle s'était repliée en bon ordre sur le carré du 85e demeuré
inébranlable.
[En marge: Pertes résultant de cet engagement pour les deux partis.]
Tel avait été le sort de cette attaque sur la gauche des Anglais, de
laquelle Napoléon attendait de si grands résultats. Une faute de
tactique imputable à Ney et à d'Erlon avait laissé nos quatre colonnes
d'infanterie en prise à la cavalerie ennemie, et leur avait coûté
environ trois mille hommes, en morts, blessés ou prisonniers. Les
Anglais avaient à regretter leurs dragons, une partie de l'infanterie
de Kempt et de Pack, les généraux Picton et Ponsonby, et en total un
nombre d'hommes à peu près égal à celui que nous avions perdu. Mais
ils avaient conservé leur position, et c'était une opération à
recommencer, avec le désavantage d'une première tentative manquée.
Toutefois il nous restait une partie de la ferme de la Haye-Sainte, et
nos soldats dont l'ardeur n'était pas refroidie, se ralliaient déjà
sur le bord du vallon qui nous séparait des Anglais. Napoléon s'y
était porté, et se promenait lentement devant leurs rangs, au milieu
des boulets ricochant d'une ligne à l'autre, et des obus remplissant
l'air de leurs éclats. Le brave général Desvaux, commandant
l'artillerie de la garde, venait d'être tué à ses côtés.
[En marge: Pendant ce temps, le général Domon avait constaté l'arrivée
des Prussiens sur notre extrême droite.]
Quoique fort contrarié de cet incident, Napoléon montrait à ses
soldats un visage calme et confiant, et leur faisait dire qu'on allait
s'y prendre autrement, et qu'on n'en viendrait pas moins à bout de la
ténacité britannique. Mais un autre objet attirait en cet instant son
attention. Le général Domon, envoyé à la rencontre des troupes qu'on
avait cru apercevoir sur les hauteurs de la chapelle Saint-Lambert,
mandait que ces troupes étaient prussiennes, qu'il était aux prises
avec elles, qu'il avait fourni plusieurs charges contre leur
avant-garde, et qu'il fallait de l'infanterie pour les arrêter. Déjà
des boulets lancés par elles venaient mourir en arrière de notre flanc
droit, sur la chaussée de Charleroy. En même temps un officier du
maréchal Grouchy, ayant réussi à traverser l'espace qui nous séparait
de lui, annonçait qu'au lieu de partir de Gembloux à quatre heures du
matin il en était parti à neuf, et qu'il se dirigeait sur Wavre. Si le
maréchal eût marché en ligne droite sur Mont-Saint-Jean, il aurait pu
rejoindre l'armée dans le moment même, c'est-à-dire vers trois heures.
Mais Napoléon voyait clairement que Grouchy n'avait compris ni les
lieux ni sa mission, et commençait à ne plus compter sur son arrivée.
Il allait donc avoir deux armées sur les bras. Il était trop tard pour
battre en retraite, car on aurait été assailli en queue et en flanc
par cent trente mille hommes autorisés à se croire victorieux,
auxquels on ne pouvait en opposer que 68 mille, réduits à 60 mille par
la bataille engagée, et qui se seraient crus vaincus si on leur avait
commandé un mouvement rétrograde. Napoléon résolut donc de tenir tête
à l'orage, et ne désespéra pas de faire face à toutes les difficultés
avec les braves soldats qui lui restaient, et dont l'exaltation
semblait croître avec le péril.
[En marge: Le comte de Lobau envoyé sur la droite avec le 6e corps,
pour tenir tête aux Prussiens.]
Le comte de Lobau était allé sur la droite reconnaître un terrain
propre à la défensive. Napoléon lui ordonna de s'y transporter avec
son corps réduit à deux divisions depuis le départ de la division
Teste, et comptant 7,500 baïonnettes. Il lui adjoignit quelques
batteries de sa garde pour remplacer sa batterie de 12, qui était
l'une de celles que les dragons écossais avaient culbutées. Le comte
de Lobau partit immédiatement, et son corps quittant le centre,
traversa le champ de bataille au pas avec une lenteur imposante. Il
alla s'établir en potence sur notre droite, parallèlement à la
chaussée de Charleroy, et formant un angle droit avec notre ligne de
bataille.
[En marge: Position choisie par le comte de Lobau.]
Le terrain que le comte de Lobau avait résolu d'occuper était des
mieux choisis pour résister avec peu de monde à des forces
supérieures. Ainsi que nous l'avons dit, le petit vallon placé entre
les deux armées devenait en se prolongeant le lit du ruisseau de
Smohain, et plus loin faisait sa jonction avec le ruisseau de Lasne.
Entre les deux s'élevait une espèce de promontoire dont les pentes
étaient boisées. (Voir les cartes n{os} 65 et 66.) Le comte de Lobau
s'établit en travers de ce promontoire, la droite à la ferme
d'Hanotelet, la gauche au château de Frichermont, se liant avec la
division Durutte vers la ferme de Papelotte, barrant ainsi tout
l'espace compris entre l'un et l'autre ruisseau, et ayant sur son
front une batterie de trente bouches à feu, qui attendait l'ennemi la
mèche à la main.
[En marge: Marche du corps de Bulow vers la chapelle Saint-Lambert.]
Le corps de Bulow était descendu de la chapelle Saint-Lambert dans le
lit du ruisseau de Lasne par un chemin des plus difficiles, marchant
tantôt dans un sable mouvant, tantôt dans une argile glissante, et
ayant la plus grande peine à se faire suivre de son artillerie. Après
avoir franchi ces mauvais terrains, il avait eu à traverser des bois
épais, où quelques troupes bien postées auraient pu arrêter une armée.
Malheureusement, dans la confiance où l'on était qu'il ne pouvait
arriver de ce côté que Grouchy lui-même, aucune précaution n'avait été
prise, et à cette vue Blucher qui venait de rejoindre Bulow,
tressaillit de joie. À trois heures à peu près, les deux premières
divisions de Bulow approchaient de la position de Lobau, la division
de Losthin vers le ruisseau de Smohain, celle de Hiller vers le
ruisseau de Lasne, l'une et l'autre précédées par de la cavalerie. Les
escadrons de Domon et de Subervic faisaient avec elles le coup de
sabre, et retardaient autant que possible leur approche. Lobau en
bataille sur le bord du coteau les attendait, prêt à les couvrir de
mitraille.
[En marge: Napoléon modifie son plan, et ralentit l'action contre les
Anglais, sauf à la reprendre pour la rendre décisive, lorsqu'il aura
réussi à contenir les Prussiens.]
[En marge: Ordre à Ney d'enlever la Haye-Sainte, et de s'y arrêter.]
[En marge: Continuation du combat devant le château de Goumont.]