manière de l'attaquer. Il avait résolu de déployer son armée au pied
du plateau, d'enlever d'abord les trois ouvrages avancés, le château
de Goumont à sa gauche, la ferme de la Haye-Sainte à son centre, les
fermes de la Haye et de Papelotte à sa droite, puis de porter son aile
droite, renforcée de toutes ses réserves, sur l'aile gauche des
Anglais qui était la moins forte par le site et le nombre de ses
soldats, de la culbuter sur leur centre qui occupait la grande
chaussée de Bruxelles, de s'emparer de cette chaussée, seule issue
praticable à travers la forêt de Soignes, et de pousser ainsi l'armée
britannique sur cette forêt mal percée alors, et devant sinon empêcher
absolument, du moins gêner beaucoup la retraite d'un ennemi en
déroute. En opérant par sa droite contre la gauche des Anglais,
Napoléon avait l'avantage de diriger son plus grand effort contre le
côté le moins solide de l'ennemi, de le priver de son principal
débouché à travers la forêt de Soignes, et de le séparer des Prussiens
dont la présence à Wavre, sans être certaine, était du moins
infiniment présumable. Ce plan, où éclataient une dernière fois toute
la promptitude et la sûreté du coup d'oeil de Napoléon, était
incontestablement le meilleur, le plus efficace d'après la forme des
lieux et la répartition des forces ennemies. Une fois fixé sur ce
qu'il avait à faire, Napoléon donna des ordres pour que ses troupes
vinssent se placer conformément au rôle qu'elles devaient remplir dans
la journée. La pluie ayant cessé depuis plusieurs heures, et le sol
commençant à se raffermir, elles se déployèrent avec une célérité et
un ensemble admirables. À notre gauche, entre les chaussées de
Nivelles et de Charleroy, vis-à-vis du château de Goumont, le corps du
général Reille (2e) se déploya sur le bord du vallon qui nous séparait
de l'ennemi, chaque division formée sur deux lignes, la cavalerie
légère de Piré jetée à l'extrême gauche, afin de porter ses
reconnaissances jusqu'à l'extrême droite des Anglais. À l'aile
droite, c'est-à-dire de l'autre côté de la chaussée de Bruxelles, le
corps du comte d'Erlon (1er), qui n'avait pas encore combattu et qui
comptait 19 mille fantassins, vint s'établir en face de la gauche des
Anglais, ses quatre divisions placées l'une à la suite de l'autre, et
chacune d'elles rangée sur deux lignes. Le général Jacquinot avec sa
cavalerie légère, était en vedette à notre extrême droite, poussant
ses reconnaissances dans la direction de Wavre. Avec l'artillerie de
ces divers corps on avait composé sur leur front une vaste batterie de
quatre-vingts bouches à feu.
[En marge: Magnifique aspect qu'elle présente.]
[En marge: Napoléon passe une dernière fois la revue de ses troupes.]
Derrière cette première ligne, le corps du comte de Lobau, distribué
également sur chaque côté de la chaussée de Bruxelles, formait réserve
au centre. À sa gauche, par conséquent derrière le général Reille, se
déployaient les magnifiques cuirassiers de Kellermann, à droite,
derrière le général d'Erlon, les cuirassiers non moins imposants de
Milhaud. Telle était notre seconde ligne, un peu moins étendue que la
première, mais plus profonde, et resplendissante des cuirasses de
notre grosse cavalerie. Enfin la garde, dont la superbe infanterie
était rangée en masse sur les deux côtés de la chaussée de Bruxelles,
ayant à gauche les grenadiers à cheval de Guyot, à droite les
chasseurs et les lanciers de Lefebvre-Desnoëttes, la garde formait
notre troisième et dernière ligne, plus profonde encore et moins
étendue que la seconde, de manière que notre armée présentait un vaste
éventail, étincelant des feux du soleil reflétés sur nos baïonnettes,
nos sabres et nos cuirasses. En moins d'une heure ces belles troupes
eurent pris leur position, et leur déploiement produisit un effet des
plus saisissants. Napoléon en éprouva un mouvement d'orgueil et de
confiance, qui se manifesta sur son visage et dans ses paroles.
Voulant dans cette journée exciter encore davantage, s'il était
possible, l'enthousiasme de ses soldats, il parcourut de nouveau le
champ de bataille, passant de la gauche à la droite devant le front
des troupes. À son aspect les fantassins mettaient leurs schakos au
bout de leurs baïonnettes, les cavaliers leurs casques au bout de
leurs sabres, et poussaient des cris violents de _Vive l'Empereur!_
qui se prolongeaient longtemps après qu'il s'était éloigné. Il vit
ainsi l'armée tout entière, qu'il laissa ivre de joie et d'espérance,
malgré une affreuse nuit passée dans la boue, sans feu, presque sans
vivres, tandis que l'armée anglaise, arrivée à ses bivouacs plusieurs
heures avant nous, et y ayant trouvé des aliments abondants, avait
très-peu souffert. Nos soldats toutefois avaient eu la matinée pour
préparer leur soupe, et ils étaient d'ailleurs dans un état
d'exaltation qui les élevait au-dessus des souffrances comme des
dangers.
[En marge: Confiance fondée dans l'arrivée du maréchal Grouchy.]
[En marge: Nouvelle mission auprès du maréchal Grouchy, donnée à
l'officier polonais Zenowicz.]
Napoléon, d'après l'avis de Drouot, ayant pris le parti de laisser
sécher le sol, n'avait plus aucun motif de hâter la bataille, surtout
depuis qu'il voyait les Anglais résolus à ne pas l'éviter. Il avait à
différer deux avantages, celui de laisser le sol se raffermir, ce qui
devait être uniquement au profit de l'attaque, et de donner à Grouchy
le temps d'arriver. Tout en effet devait lui faire espérer la
prochaine apparition du lieutenant auquel il avait confié son aile
droite. À dix heures du soir, comme on l'a vu, Grouchy avait mandé
qu'il était à Gembloux, prêt à se porter sur Liége ou sur Wavre, mais
plus disposé à marcher vers Wavre, et commençant à comprendre qu'il
avait pour mission principale de séparer les Prussiens des Anglais. À
deux heures de la nuit il avait écrit pour annoncer que définitivement
il marcherait sur Wavre dès la pointe du jour. Dès lors, après l'ordre
de dix heures du soir, réitéré à trois heures du matin, Napoléon
pensait que si Grouchy n'arrivait pas avec la totalité de son corps
d'armée, il enverrait au moins un détachement de sept mille hommes, ce
qui lui en laisserait 26 mille, avec lesquels il pourrait contenir les
Prussiens, ou bien se replier en combattant sur la droite de
Mont-Saint-Jean. Napoléon comptait donc ou sur un détachement de son
aile droite, ou sur son aile droite tout entière. Néanmoins malgré les
ordres expédiés le soir, et répétés pendant la nuit, il voulut envoyer
un nouvel officier à Grouchy pour lui faire bien connaître la
situation, et lui expliquer encore une fois quel était le concours
qu'on attendait de sa part. Il manda auprès de lui l'officier polonais
Zenowicz, destiné à porter ce nouveau message, le conduisit sur un
mamelon d'où l'on embrassait tout l'horizon, puis se tournant vers la
droite, J'attends Grouchy de ce côté, lui dit-il, je l'attends
impatiemment.... allez le joindre, amenez-le, et ne le quittez que
lorsque _son corps d'armée débouchera sur notre ligne de
bataille_.--Napoléon recommanda à cet officier de marcher le plus vite
possible, et de se faire remettre par le maréchal Soult une dépêche
écrite, qui devait préciser mieux encore les ordres qu'il venait de
lui donner verbalement. Cela fait, Napoléon, qui avait passé la nuit à
exécuter des reconnaissances dans la boue, et qui depuis qu'il avait
quitté Ligny, c'est-à-dire depuis la veille à cinq heures du matin,
n'avait pris que trois heures de repos, se jeta sur son lit de camp.
Il avait en ce moment son frère Jérôme à ses côtés.--Il est dix
heures, lui dit-il, je vais dormir jusqu'à onze; je me réveillerai
certainement, mais en tout cas tu me réveilleras toi-même, car,
ajouta-t-il, en montrant les officiers qui l'entouraient, ils
n'oseraient interrompre mon sommeil.--Après avoir prononcé ces
paroles, il posa sa tête sur son mince oreiller, et quelques minutes
après il était profondément endormi.
[En marge: Les deux armées prennent successivement position.]
Pendant ce temps, tout était en mouvement autour de lui, et chacun
prenait de son mieux la position qui lui était assignée. Les Anglais
bien reposés, bien nourris, n'étaient occupés qu'à se placer
méthodiquement sur le terrain où ils devaient déployer leur
opiniâtreté accoutumée. Les Français achevaient en hâte un faible
repas, et à peine reposés, à peine nourris, attendaient impatiemment
le signal du combat, qu'ils étaient habitués à recevoir des batteries
de la garde. Certaines divisions venaient seulement d'arriver en
ligne, et celle du général Durutte notamment, mise tardivement en
marche par la faute de l'état-major général, se hâtait d'accourir à
son poste n'ayant presque pas eu le temps de manger la soupe. Mais
l'ardeur dont nos soldats étaient animés leur faisait considérer
toutes les souffrances comme indifférentes, qu'elles fussent dues aux
circonstances ou à la faute de leurs chefs.
[En marge: Mouvements des divers corps alliés.]
[En marge: Marche des Prussiens vers Mont-Saint-Jean.]
Au loin le mouvement des diverses armées avait également pour but
l'action décisive qui allait s'engager sur le plateau de
Mont-Saint-Jean. Blucher après avoir dès la veille réuni ses quatre
corps à Wavre, et rallié un certain nombre de ses fuyards, que notre
cavalerie mal dirigée n'avait point ramassés, s'apprêtait à tenir la
parole donnée au duc de Wellington, et à lui amener tout ou partie de
ses forces. Il lui restait environ 88 mille hommes, fort éprouvés par
la journée du 16, mais grâce à ses patriotiques exemples, prêts à
combattre de nouveau avec le dernier dévouement. Le 4e corps, celui de
Bulow, n'avait pas encore tiré un coup de fusil, et il le destinait à
marcher le premier vers Mont-Saint-Jean. En conséquence il lui avait
prescrit de franchir la Dyle dès la pointe du jour; mais ce corps,
ralenti par un incendie dans son passage à travers la ville de Wavre,
n'avait pu être en marche vers Mont-Saint-Jean qu'après sept heures du
matin. Il avait ordre de se diriger vers la chapelle Saint-Lambert,
située sur le flanc de la position où allait se livrer la bataille
entre les Anglais et les Français. Il pouvait y être vers une heure de
l'après-midi. Le projet de Blucher était de faire appuyer Bulow par
Pirch Ier (2e corps), et de diriger Ziethen (1er corps) le long de la
forêt de Soignes, par le petit chemin d'Ohain, de manière qu'il pût
déboucher plus près encore de la gauche des Anglais. Ces deux corps de
Pirch Ier et de Ziethen, réduits à environ 15 mille hommes chacun, et
joints à Bulow qui était entier, portaient à 60 mille combattants le
secours que les Prussiens allaient fournir au duc de Wellington. Enfin
Blucher avait résolu de laisser en arrière-garde Thielmann (3e corps)
qui avait peu souffert à Ligny, et lui avait prescrit de retenir
Grouchy devant Wavre, en lui disputant le passage de la Dyle.
Certainement l'apparition possible de 60 mille Prussiens sur son flanc
droit était pour Napoléon une chose extrêmement grave. Mais il restait
34 mille Français, victorieux l'avant-veille à Ligny, pleins de
confiance en eux-mêmes et de dévouement à leur drapeau, et leur
position était telle qu'ils pouvaient faire retomber sur la tête des
Prussiens le coup suspendu en ce moment sur la nôtre. Arrivés à
Mont-Saint-Jean avant Blucher, ils devaient rendre Napoléon
invulnérable pendant une journée au moins: arrivés après, ils
plaçaient Blucher entre deux feux, et devaient l'accabler. Toute la
question était de savoir s'ils arriveraient, et en vérité il était
difficile d'en douter.
[En marge: Marche du corps de Grouchy.]
[En marge: Espérance de le voir déboucher sur notre droite.]
On a vu en effet comment le maréchal Grouchy après avoir perdu la
moitié de la journée précédente en vaines recherches, avait fini par
découvrir la marche des Prussiens vers Wavre, et par se porter à
Gembloux. Il y était parvenu tard, mais ses troupes n'ayant fait que
deux lieues et demie dans la journée, auraient pu en partant le
lendemain 18 à quatre heures du matin, être rendues au milieu de la
matinée sur les points les plus éloignés de ce théâtre d'opération.
Malheureusement, bien qu'à la fin du jour Grouchy ne conservât plus de
doute sur la direction suivie par les Prussiens, il n'avait donné les
ordres de départ à Vandamme qu'à six heures du matin, à Gérard qu'à
sept, et comme le temps nécessaire pour les distributions de vivres
n'avait pas été prévu, les troupes de Vandamme n'avaient pu être en
route avant huit heures, celles de Gérard avant neuf[21]. Néanmoins,
malgré ces lenteurs, rien n'était perdu, rien même n'était compromis,
car on était à quatre lieues les uns des autres à vol d'oiseau, à cinq
au plus par les chemins de traverse. Le canon, qui allait bientôt
remplir la contrée de ses éclats, devait être de tous les ordres le
plus clair, et en supposant qu'il fallût cinq heures pour rejoindre
Napoléon (ce qui est exagéré, comme on le verra), il restait assez de
temps pour apporter un poids décisif dans la balance de nos destinées.
Ainsi donc si Blucher marchait vers Mont-Saint-Jean, Grouchy, d'après
toutes les probabilités, devait y marcher aussi, et à onze heures du
matin, soit qu'on ignorât, soit qu'on connût les détails que nous
venons de rapporter, il y avait autant d'espérances que de craintes à
concevoir pour le sort de la France. Que disons-nous, autant
d'espérances que de craintes! il n'y avait que des espérances à
concevoir, si le canon qui atteindrait les oreilles de ces 34 mille
Français, ouvrait en même temps leur esprit! Hélas, il allait leur
ouvrir l'esprit à tous, le remplir même de lumière, un seul excepté,
celui qui les commandait!
[Note 21: Il y eut même des troupes qui ne quittèrent Gembloux qu'à
dix heures. J'ai en ma possession des lettres écrites par des
habitants qui attestent ces détails.]
L'officier polonais Zenowicz, que Napoléon avait chargé de porter une
dernière instruction au maréchal Grouchy, avait perdu une heure auprès
du maréchal Soult, pour obtenir la dépêche écrite qu'il devait prendre
des mains de ce maréchal. Cette dépêche, tout à fait ambiguë, ne
valait pas le temps qu'elle avait coûté. Elle disait qu'une grande
bataille allait se livrer contre les Anglais, qu'il fallait par
conséquent se hâter de marcher vers Wavre, pour se tenir en
communication étroite avec l'armée, et _se mettre en rapport
d'opérations avec elle_.--Cependant quelque vague que fût ce langage,
rapproché des ordres de la veille, interprété par la situation
elle-même, il disait suffisamment qu'il fallait se hâter, soit pour
s'interposer entre les Anglais et les Prussiens, soit pour assaillir
ceux-ci, les assaillir n'importe comment, pourvu qu'on les occupât, et
qu'on les empêchât d'apporter la victoire aux Anglais.
[En marge: Bataille de Waterloo.]
[En marge: Position prise par Napoléon pour diriger la bataille.]
Onze heures venaient de sonner: Napoléon, sans laisser à son frère le
soin de l'arracher au sommeil, était déjà debout. Il avait quitté la
ferme du _Caillou_, et s'était établi à la ferme de la
_Belle-Alliance_, d'où il dominait tout entier le bassin où il allait
livrer sa dernière bataille. Il avait pris place sur un petit tertre,
ayant ses cartes étalées sur une table, ses officiers autour de lui,
ses chevaux sellés au pied du tertre. Les deux armées attendaient
immobiles le signal du combat. Les Anglais étaient tranquilles,
confiants dans leur courage, dans leur position, dans leur général,
dans le concours empressé des Prussiens. Les Français (nous parlons
des soldats et des officiers inférieurs), exaltés au plus haut point,
ne songeaient ni aux Prussiens ni à Grouchy, mais aux Anglais qu'ils
avaient devant eux, ne demandaient qu'à les aborder, et attendaient la
victoire d'eux-mêmes et du génie fécond qui les commandait, et qui
toujours avait su trouver à propos des combinaisons irrésistibles.
[En marge: Ouverture du feu à onze heures et demie du matin.]
À onze heures et demie, Napoléon donna le signal, et de notre côté
cent vingt bouches à feu y répondirent. D'après le plan qu'il avait
conçu de rabattre la gauche des Anglais sur leur centre, afin de leur
enlever la chaussée de Bruxelles, la principale attaque devait
s'exécuter par notre droite, et Napoléon y avait accumulé une grande
quantité d'artillerie. Il avait amené là non-seulement les batteries
de 12 du comte d'Erlon, chargé de cette opération, mais celles du
général Reille, chargé de l'attaque de gauche, celles du comte de
Lobau, laissé en réserve, et un certain nombre de pièces de la garde.
Il avait formé ainsi une batterie de quatre-vingts bouches à feu, qui,
tirant par-dessus le petit vallon situé entre les deux armées,
envoyait ses boulets jusque sur le revers du plateau. La gauche des
Anglais obliquant un peu en arrière pour obéir à la configuration du
terrain, notre droite la suivait dans ce mouvement, et formait un
angle avec la ligne de bataille, de manière que beaucoup de nos
boulets prenant d'écharpe la grande chaussée de Bruxelles, tombaient
au centre de l'armée britannique. (Voir la carte nº 66.)
[En marge: Violente canonnade sur le front des deux armées.]
À notre gauche le général Reille avait réuni les batteries de ses
divisions, celles de la cavalerie de Piré, et tirait sur le bois et le
château de Goumont. Napoléon, pour soutenir le feu de cette aile,
avait ordonné d'y joindre l'artillerie attelée de Kellermann, lequel
était placé derrière le corps de Reille, et de ce côté quarante
bouches à feu au moins couvraient de leurs projectiles la droite du
duc de Wellington. Beaucoup de boulets étaient perdus, mais d'autres
portaient la mort au plus épais des masses ennemies, et y produisaient
des trouées profondes, malgré le soin qu'on avait eu de les tenir sur
le revers du plateau.
[En marge: Attaque du château de Goumont.]
Après une demi-heure de cette violente canonnade, Napoléon ordonna
l'attaque du bois et du château de Goumont. Il avait deux raisons pour
commencer l'action par notre gauche, l'une que le poste de Goumont
étant le plus avancé se présentait le premier, l'autre qu'en attirant
l'attention de l'ennemi sur sa droite, on la détournait un peu de sa
gauche, où devait s'opérer notre principal effort.
Le 2e corps, composé des divisions Foy, Jérôme, Bachelu, descendit
dans le vallon, et, se ployant autour du bois de Goumont, l'embrassa
dans une espèce de demi-cercle. La division Foy formant notre extrême
gauche et flanquée par la cavalerie de Piré, dut se porter un peu plus
en avant, afin de joindre cette partie de la ligne anglaise qui
décrivait un contour en arrière. Mais ce n'était pas elle qui devait
s'engager la première. La division Jérôme, rencontrant le bois de
Goumont allongé vers nous, s'y jeta vivement, tandis qu'à sa droite la
division Bachelu remplissait l'espace compris entre Goumont et la
chaussée de Bruxelles. Nos tirailleurs repoussèrent les tirailleurs de
l'ennemi, puis la brigade Bauduin, composée du 1er léger et du 3e de
ligne, s'élança sur le bois qui consistait dans une haute futaie
très-claire, et dans un taillis épais placé au-dessous de la futaie.
Il était occupé par un bataillon de Nassau et par plusieurs compagnies
hanovriennes. Quatre compagnies des gardes anglaises gardaient les
bâtiments situés au delà du bois, et complétaient une garnison qui
était, avons-nous dit, de 1,800 hommes.
[En marge: Prise du bois de Goumont.]
La brigade Bauduin essuya un feu meurtrier parti du taillis qui
remplissait les intervalles de la futaie. Il était difficile de
répondre à coups de fusil à un ennemi qu'on ne voyait point. Aussi nos
soldats se hâtèrent-ils de pénétrer dans le fourré, tuant à coups de
baïonnette les adversaires qui les avaient fusillés à bout portant. Le
brave général Bauduin reçut la mort dans cette attaque. Les gens de
Nassau favorisés par la nature du lieu, se défendirent opiniâtrement;
mais le prince Jérôme, amenant la brigade Soye, et tournant le bois
par la droite, les força de se retirer. À peine avions-nous conquis le
bois, que nous arrivâmes devant un obstacle plus difficile encore à
vaincre. Au sortir du bois se trouvait un verger enceint d'une haie
vive, et cette haie formée d'arbres très-gros et fortement entrelacés,
présentait une espèce de mur impénétrable, d'où partait une grêle de
balles. Les premiers soldats qui voulurent déboucher du bois tombèrent
sous le feu. Mais l'audace de nos fantassins ne s'arrêta point devant
le péril. Ils se précipitèrent sur cette haie si épaisse, s'y
frayèrent un passage la hache à la main, et tuèrent à coups de
baïonnette tout ce qui n'avait pas eu le temps de fuir. Ce deuxième
obstacle surmonté, ils en rencontrèrent un troisième. Au delà de la
haie s'élevaient les bâtiments du château, consistant vers notre
droite en un gros mur crénelé, et vers notre gauche en un corps de
ferme d'une remarquable solidité. Six cents hommes des gardes
anglaises les occupaient.
[En marge: Lutte acharnée et infructueuse pour s'emparer de la ferme
et du château.]
Ce n'était pas la peine assurément de perdre des centaines et surtout
des milliers d'hommes pour enlever un tel obstacle, car là n'était pas
le véritable point d'attaque, et il suffisait d'avoir conquis le bois
pour s'assurer un appui contre les entreprises de l'ennemi sur notre
gauche, sans sacrifier à un objet tout à fait secondaire la belle
infanterie du 2e corps, qui comprenait un tiers de l'infanterie de
l'armée. Le général Reille qui pensait ainsi, donna l'ordre de ne pas
s'entêter à prendre ces bâtiments, mais il n'alla pas veiller d'assez
près à l'exécution de cet ordre, et nos généraux de brigade et de
division, entraînés par leur ardeur et celle des troupes,
s'obstinèrent à conquérir la ferme et le château. De son côté, le duc
de Wellington, voyant l'acharnement que nous y mettions, y envoya
aussitôt un bataillon de Brunswick, et de nouveaux détachements des
gardes anglaises. La lutte de ce côté devint ainsi des plus violentes.
Tandis que notre aile gauche s'engageait de la sorte, Napoléon, obligé
de s'en fier à ses lieutenants du détail des attaques, suivait
attentivement l'ensemble de la bataille, et préparait l'opération
principale contre le centre et la gauche de l'ennemi. Ney devait
exécuter sous ses yeux cette opération, qui avait pour but, comme
nous l'avons dit, d'enlever aux Anglais la chaussée de Bruxelles,
seule issue praticable à travers la forêt de Soignes. Les troupes du
1er corps, désolées d'être restées inutiles le 16, attendaient avec
impatience le signal du combat. Napoléon, la lunette à la main,
cherchait à discerner si l'ennemi avait fait quelques dispositions
nouvelles par suite de l'attaque commencée contre le château de
Goumont. Tout ce qu'on pouvait apercevoir, c'est que de
Braine-l'Alleud s'avançaient quelques troupes. C'était la division
Chassé, très-inutilement laissée par le duc de Wellington à son
extrême droite, pour se lier aux troupes laissées encore plus
inutilement à Hal. Tandis que le général anglais faisait avancer cette
division pour renforcer sa droite, il paraissait inactif vers son
centre et sa gauche, se bornant de ce côté à serrer les rangs
éclaircis par nos boulets.
[En marge: Tandis que Napoléon s'apprête à ordonner au centre
l'attaque de la Haye-Sainte, il croit apercevoir au loin sur sa droite
des troupes venant de Wavre.]
[En marge: Opinions diverses sur cette apparition.]
[En marge: Envoi du général Domon pour observer de plus près les
troupes qu'on a cru apercevoir.]