mouvements des Prussiens il aurait fallu connaître, ou soupçonner du
moins leur direction, de manière à ne pas courir trop tard après eux.
Mais les suppositions à faire en cette circonstance étaient si peu
nombreuses, si faciles à vérifier avec les treize régiments de
cavalerie dont Grouchy disposait, et les espaces à parcourir si peu
considérables, qu'il était facile de regagner le temps qu'on aurait
perdu en fausses recherches. Si les Prussiens vaincus à Ligny se
retiraient par Liége sur le Rhin, il n'y avait qu'un détachement de
cavalerie à laisser sur leurs traces, et à ne plus s'en inquiéter
ensuite; s'ils marchaient sur Wavre pour combattre en avant ou en
arrière de la forêt de Soignes, ils avaient deux routes à prendre,
l'une par Tilly et Mont-Saint-Guibert, l'autre par Sombreffe et
Gembloux, toutes deux aboutissant à Wavre. (Voir la carte nº 65.)
Trois reconnaissances de cavalerie, une sur Namur, deux sur Wavre,
devaient en quelques heures constater ce qui en était, et Grouchy que
Napoléon avait quitté à onze heures du matin, aurait dû à trois ou
quatre heures de l'après-midi savoir la vérité, et de quatre à neuf
être bien près de Wavre, s'il prenait le parti de s'y rendre, ou se
trouver sur la gauche de la Dyle, si, ce qui valait mieux, il
traversait cette rivière pour se mettre en communication plus étroite
avec Napoléon.
De tout cela le maréchal Grouchy n'avait rien fait dans la journée.
Ayant du coup d'oeil et de la vigueur sur le terrain, il n'avait aucun
discernement dans la direction générale des opérations, et surtout
rien de la sagacité d'un officier d'avant-garde chargé d'éclairer une
armée. Ainsi il n'avait envoyé aucune reconnaissance sur sa gauche, de
Tilly à Mont-Saint-Guibert, route qu'avaient prise Ziethen et Pirch
Ier: il n'en avait pas même envoyé une par sa droite sur Gembloux, et
en se séparant de Napoléon à Sombreffe, il avait couru comme une tête
légère sur Namur, où on lui avait dit que Pajol avait ramassé des
fuyards et du canon.
[En marge: Grouchy finit par s'apercevoir que les Prussiens ont pris
la route de Wavre.]
[En marge: Il s'achemine tard sur Gembloux.]
Tandis qu'il galopait fort inconsidérément dans cette direction, il
avait appris que sa cavalerie battant l'estrade pendant la matinée,
avait aperçu les Prussiens en grand nombre du côté de Gembloux,
lesquels semblaient marcher sur Wavre. En même temps la dépêche que
Napoléon lui avait adressée de Marbais par la main du grand maréchal,
lui avait donné la même information, et alors il s'était mis à courir
sur Gembloux, en ordonnant à son infanterie de l'y suivre. Cette
infanterie, composée des corps de Vandamme et de Gérard, n'avait été
mise en mouvement que vers trois ou quatre heures de l'après-midi.
Sans doute elle avait gagné à ce retard de se reposer un peu des
fatigues de la veille, mais il eût mieux valu l'acheminer dès midi sur
Gembloux, où elle se serait trouvée convenablement placée pour toutes
les hypothèses, car à Gembloux elle eût été à la fois sur la route
directe de Wavre, et en communication avec Liége par la vieille
chaussée romaine. Elle aurait eu de la sorte l'avantage d'arriver à
Gembloux avant l'orage qui vers deux heures de l'après-midi s'étendit
sur toutes les plaines de la Belgique, et en mesure encore, après y
avoir pris un repos de trois ou quatre heures, de s'approcher de
Wavre, si de nouveaux indices signalaient cette direction comme
définitivement préférable.
[En marge: Simple considération qui aurait dû ne laisser subsister
aucun doute dans l'esprit du maréchal Grouchy.]
À Gembloux les rapports des gens du pays indiquèrent Wavre comme le
véritable point de retraite de l'armée prussienne, et il y avait dans
leurs dires un ensemble qui aurait certainement décidé un esprit moins
flottant que celui du maréchal Grouchy. Mais comme Bulow arrivait par
la route de Liége, comme il y avait dès lors du matériel sur cette
route, les perplexités du maréchal Grouchy s'augmentèrent, et il ne
sut plus à quelle supposition s'arrêter. Les indices à la guerre, de
même que dans la politique, troublent l'esprit par leur multiplicité
même, si par une raison à la fois sagace et ferme on ne sait pas les
rapprocher et les concilier. Ce qu'il y avait de plus supposable,
c'est que les Prussiens allaient se réunir aux Anglais pour combattre
avec eux, en avant ou en arrière de la forêt de Soignes; ce qui
l'était moins, c'est qu'ils retournassent vers le Rhin; ce qui ne
l'était pas du tout, c'est qu'ils se partageassent entre ces deux
directions. Ce fut pourtant à cette dernière supposition que le
maréchal Grouchy s'arrêta, influencé qu'il était par les doubles
traces observées sur la route de Wavre et sur celle de Liége, doubles
traces qui s'expliquaient facilement, puisque les Prussiens ayant leur
tête vers Wavre, leur queue vers Liége d'où ils venaient, devaient sur
ces deux points laisser des signes de leur présence. Une autre et
puissante raison aurait dû décider le maréchal dans son choix. Si on
se trompait en se dirigeant sur Wavre, le mal n'était pas grand, car
on laissait les Prussiens gagner le Rhin sans les poursuivre, mais on
apportait à Napoléon un renfort accablant contre les Anglais. Si au
contraire on se trompait en marchant vers Liége, il y avait le danger
mortel de laisser les Prussiens gagner tranquillement Wavre, s'y
placer dans le voisinage immédiat des Anglais, et se mettre ainsi en
mesure d'accabler Napoléon avec leurs forces réunies. Cette pensée
chez un esprit clairvoyant, n'aurait pas dû permettre un moment
d'hésitation à l'égard de la conduite à tenir. Malheureusement il n'en
fut rien, et le maréchal Grouchy sembla complétement oublier que sa
mission essentielle était de suivre les Prussiens, et de les empêcher
de revenir sur nous pendant que nous aurions affaire aux Anglais, ce
qui résultait des instructions verbales de Napoléon et de l'évidente
nature des choses.
[En marge: À dix heures du soir Grouchy écrit à Napoléon, et promet de
se tenir entre lui et les Prussiens.]
[En marge: Toutes les fautes du 17 étaient facilement réparables le
18.]
Vers la chute du jour les indices étant devenus plus nombreux et plus
concordants, la direction de Wavre se présenta définitivement comme
celle que les Prussiens avaient dû suivre. En conséquence, le maréchal
Grouchy se contenta, comme dernière précaution contre une éventualité
dont la crainte n'avait pas entièrement disparu de son esprit, de
laisser quelque cavalerie sur la route de Liége, mais il eut soin
d'en placer la plus grande partie sur celle de Wavre, en avant de
Sauvenière. Il laissa toute son infanterie se reposer à Gembloux, où
elle était arrivée tard par suite du mauvais temps, afin de lui
procurer une bonne fin de journée, et de pouvoir la mettre en marche
le lendemain de très-bonne heure. Il était bien fâcheux sans doute,
lorsqu'on avait les Prussiens à poursuivre vivement, de n'avoir fait
que deux lieues et demie dans la journée, mais en partant à quatre
heures le lendemain 18, tout était réparable, car on n'avait qu'un
trajet de quatre lieues à exécuter pour être rendu à Wavre, qu'un de
six pour se trouver à côté de Napoléon, lieues métriques qu'un homme à
pied parcourt en trois quarts d'heure. Il était donc possible de faire
à temps, et très à propos, tout ce qu'on n'avait pas fait dans cette
journée du 17. À dix heures du soir, moment même où Napoléon venait
d'écrire au maréchal Grouchy pour le rappeler à lui, le maréchal
écrivait à Napoléon pour l'informer du parti qu'il avait pris, lequel,
disait-il, lui laissait encore le choix entre Wavre et Liége, et pour
lui annoncer la résolution de marcher tout entier sur Wavre dès le
matin, si cette direction paraissait définitivement la véritable,
_afin_, ajoutait-il, _de séparer les Prussiens du duc de
Wellington_.--Ces dernières expressions avaient cela de rassurant
qu'en ce moment le maréchal semblait comprendre enfin le fond de sa
mission, et elles prouvent aussi que Napoléon, en lui donnant le matin
ses instructions verbales, s'était fort clairement expliqué.
Telle était la manière dont chacun avait achevé la journée du 17 sur
ce théâtre de guerre, large tout au plus de cinq à six lieues dans les
divers sens, et sur lequel trois cent mille hommes se cherchaient pour
terminer en s'égorgeant vingt-deux ans de luttes acharnées.
[En marge: Nouvelle reconnaissance opérée par Napoléon, pour s'assurer
de la présence de l'armée anglaise.]
[En marge: Grande satisfaction en apercevant de nouveau que l'armée
anglaise est résolue à combattre.]
Pendant que tout dormait dans le camp des quatre armées, Napoléon,
après un court repos, se leva vers deux heures après minuit, ayant
toujours la crainte de voir les Anglais se soustraire à son approche,
pour se réunir aux Prussiens derrière Bruxelles. En effet, le danger
des grandes batailles contre lui était tellement reconnu des généraux
européens, ce danger était si évident pour les Anglais qui avaient une
immense forêt à dos, à travers laquelle la retraite serait des plus
difficiles, et au contraire la réunion avec les Prussiens derrière la
forêt de Soignes présentait un jeu si sûr, qu'il ne comprenait pas
comment les Anglais pouvaient être tentés de l'attendre. Il raisonnait
sans tenir compte de deux passions violentes, la haine chez le général
prussien, l'ambition chez le général britannique. Le premier
effectivement était prêt à payer de sa vie la ruine de la France; le
second aspirait à terminer lui-même la querelle de l'Europe contre
nous, et à en avoir le principal honneur. Napoléon néanmoins doutait
toujours, et malgré la pluie qui tombait de nouveau, il recommença
avec deux ou trois officiers la reconnaissance qu'il avait déjà tant
prolongée quelques heures auparavant. La terre était encore plus
détrempée, la boue plus profonde que dans la soirée. Malgré cette
fâcheuse circonstance, qui pouvait rendre bien difficile l'attaque
d'une armée en position, il éprouva une véritable joie en apercevant
les feux des bivouacs britanniques. Ces feux resplendissant d'un bout
à l'autre de ce champ de bataille, attestaient la présence
persévérante de l'armée anglaise. Un moment Napoléon fut troublé par
un bruit de voiture sur sa gauche, dans la direction de
Mont-Saint-Jean, mais bientôt ce bruit cessa, et des espions revenant
du camp ennemi ne laissèrent plus d'incertitude sur la résolution du
duc de Wellington de livrer bataille. Napoléon en fut à la fois
surpris et content, et ne put d'ailleurs en douter lorsque le jour
commença à poindre, car le général anglais, s'il avait voulu battre en
retraite, n'aurait pas attendu qu'il fît jour pour s'enfoncer, en
ayant son terrible adversaire sur ses traces, dans le long et
dangereux défilé de la forêt de Soignes.
[En marge: Arrivée de la dépêche écrite par Grouchy dans la soirée.]
[En marge: Espérances que Napoléon est fondé à concevoir.]
[En marge: Répétition de l'ordre envoyé à Grouchy à dix heures du
soir.]
Tandis qu'il opérait cette reconnaissance, Napoléon reçut la dépêche
que Grouchy venait de lui expédier de Gembloux à dix heures du soir,
et dans laquelle il lui annonçait la position qu'il avait prise entre
les deux directions de Liége et de Wavre, avec penchant cependant à
préférer celle de Wavre, afin de tenir les Prussiens séparés des
Anglais. Quoiqu'il trouvât bien médiocre la conduite du maréchal, bien
mal employée une journée de poursuite dans laquelle on n'avait fait
que deux lieues et demie, Napoléon se consola pourtant en voyant que
Grouchy tendait vers Wavre, et qu'il semblait comprendre la portion
essentielle de son rôle, celle qui consistait à tenir les Prussiens
séparés des Anglais. Il se rassura en songeant que Grouchy, pourvu
qu'il se mît en marche à quatre ou cinq heures du matin, pourrait le
rejoindre vers dix heures, et exécuter ainsi les instructions
expédiées le soir du quartier général, lesquelles lui enjoignaient de
suivre les Prussiens sur Wavre et de détacher vers lui une division de
sept mille hommes. L'état du sol, sur lequel avaient coulé les eaux du
ciel pendant douze heures consécutives, ne rendant pas possible une
bataille avant dix heures du matin, il suffisait qu'à ce moment, et
même plus tard, Grouchy parût en entier ou en partie sur la gauche des
Anglais, pour obtenir les plus grands résultats. Napoléon pour plus de
sûreté, lui fit adresser à l'instant même, c'est-à-dire à trois heures
du matin, un duplicata de l'ordre de dix heures du soir. Berthier
avait l'habitude d'expédier plusieurs copies du même ordre par des
officiers différents, afin que sur trois ou quatre il en parvînt au
moins une: le maréchal Soult, tout nouveau à ce service, n'avait pas
pris cette précaution. Mais deux expéditions, parties l'une à dix
heures du soir, l'autre à trois heures du matin, pouvaient paraître
suffisantes, sur une route d'ailleurs praticable, puisque l'officier
porteur d'un rapport daté de dix heures du soir était arrivé à deux
heures du matin.
[En marge: Napoléon recommence plusieurs fois ses reconnaissances
pendant la nuit.]
[En marge: La bataille différée de quelques heures pour laisser le sol
se raffermir sous les pas de l'artillerie.]
Rassuré sans être très-satisfait, Napoléon ne formait plus qu'un voeu,
c'est que le temps se remît, et rendît possibles les manoeuvres de
l'artillerie. Il passa le reste de la nuit en reconnaissances,
revenant de temps en temps à la ferme _du Caillou_, pour se sécher
auprès d'un grand feu. Vers quatre heures il faisait jour, et le ciel
commençait à s'éclaircir. Bientôt un rayon de soleil perçant une
bande épaisse de nuages illumina tout l'horizon, et l'espérance, la
trompeuse espérance, pénétra au coeur agité de Napoléon! Il se flatta
qu'avec le retour du soleil les nuages se dissiperaient, et que la
pluie cessant, le sol en quelques heures deviendrait praticable à
l'artillerie. Drouot, les officiers de l'arme consultés, déclara que
dans cinq ou six heures, et grâce à la saison, le sol serait non pas
tout à fait consolidé, mais assez raffermi pour mettre en position des
pièces de tout calibre. Le ciel effectivement devint plus clair, et
Napoléon prit patience, ne se doutant point que ce n'était pas
seulement au soleil, mais aux Prussiens qu'il donnait ainsi le temps
d'arriver!
[En marge: Napoléon, à huit heures du matin, réunit ses généraux
autour de lui.]
[En marge: Entretien avec Ney, qui croit l'armée anglaise en
retraite.]
Vers huit heures, la pluie ne semblant plus à craindre, il appela ses
généraux, les fit asseoir à sa table où était servi son frugal repas
du matin, et discuta avec eux le plan de la bataille qu'on allait
livrer à l'armée britannique. Du sommet d'un tertre élevé, il avait
parfaitement discerné la forme du terrain, ainsi que la distribution
des forces ennemies, et avait arrêté déjà dans son esprit la manière
de l'attaquer, au point qu'il paraissait très-confiant dans le
résultat de ses combinaisons. Le général Reille, très-habitué à la
guerre contre les Anglais, et ayant conservé de leur solidité une
impression qui avait beaucoup nui aux opérations des Quatre-Bras, eut
en cette occasion le mérite de faire entendre à Napoléon des vérités
utiles. Il lui dit que les Anglais médiocres dans l'offensive étaient
dans la défensive supérieurs à presque toutes les armées de l'Europe,
et qu'il fallait chercher à les vaincre par des manoeuvres plutôt que
par des attaques directes.--Je sais, répondit Napoléon, que les
Anglais sont difficiles à battre en position, aussi _vais-je
manoeuvrer_.--Il songeait en effet à joindre les manoeuvres à la
vigueur des attaques, et ne croyait pas que les Anglais pussent
résister à la manière dont il les aborderait.--Nous avons,
ajouta-t-il, _quatre-vingt-dix chances sur cent_, et il achevait à
peine ces paroles, que Ney entrant subitement lui dit qu'il pourrait
avoir raison si les Anglais consentaient à l'attendre, mais qu'en ce
moment ils battaient en retraite. Napoléon n'attacha pas la moindre
créance à cette nouvelle, car, répliqua-t-il, les Anglais, s'ils
avaient voulu se retirer, n'auraient pas différé jusqu'au jour.--Cet
argument était sans réplique. Napoléon néanmoins monta à cheval pour
voir ce qui en était, et après avoir reconnu que l'armée anglaise
demeurait en position, dicta son plan d'attaque, qui fut immédiatement
transcrit par des officiers pour être communiqué à tous les chefs de
corps.
[En marge: Description du champ de bataille de Waterloo.]
[En marge: Forme du plateau de Mont-Saint-Jean.]
Le moment est venu de décrire ce champ de bataille, triste théâtre de
l'une des actions les plus sanglantes du siècle, et la plus
désastreuse de notre histoire, quoique la plus héroïque! Les Anglais
s'étaient arrêtés sur le plateau de Mont-Saint-Jean (voir les cartes
n{os} 65 et 66), lequel s'étendant sur deux lieues environ de droite à
gauche, et s'abaissant vers nous par une pente assez douce, donnait
ainsi naissance à un petit vallon qui séparait les deux armées.
Derrière ce plateau et sur un espace de plusieurs lieues la forêt de
Soignes étalait sa sombre verdure. Les Anglais, pour être à l'abri de
notre artillerie, se tenaient sur le revers du plateau, et n'avaient
sur le bord même que quelques batteries bien attelées et bien gardées.
Le long du plateau et pour ainsi dire à mi-côte, un chemin de
traverse, allant du village d'Ohain à notre droite, vers celui de
Merbe-Braine à notre gauche, bordé de haies vives en quelques
endroits, fort encaissé en quelques autres, présentait une espèce de
fossé qui couvrait entièrement la position des Anglais, et qu'on
aurait pu croire exécuté pour cette occasion. Le vallon qui courait
entre les deux armées, passant successivement au-dessous des fermes de
Papelotte et de la Haye, puis au pied du village d'Ohain, devenait en
s'abaissant le lit d'un ruisseau, affluent de la Dyle, et s'ouvrait
vers la petite ville de Wavre, qu'avec des lunettes on pouvait
apercevoir à environ trois lieues et demie sur notre droite. À notre
gauche, ce même vallon descendant en sens contraire, et tournant
autour de la position de l'ennemi, déversait les eaux environnantes
dans la petite rivière de Senne. Le partage des eaux entre la Senne et
la Dyle se faisait ainsi devant nous par une sorte de remblai, qui
allant de nous aux Anglais, portait la grande chaussée de Charleroy à
Bruxelles. Cette chaussée, après avoir franchi le plateau de
Mont-Saint-Jean, se confondait à Mont-Saint-Jean même avec la route de
Nivelles, qu'on apercevait sur notre gauche bordée de grands arbres,
de manière que Mont-Saint-Jean était le point de réunion des deux
principales chaussées pavées. C'est par ces deux chaussées en effet
que les diverses parties de l'armée britannique, celles qui avaient eu
le temps d'accourir aux Quatre-Bras, et celles qui n'avaient pas eu
le temps de dépasser Nivelles, s'étaient rejointes pour former sous le
duc de Wellington la masse chargée de nous disputer Bruxelles. Un peu
au delà de Mont-Saint-Jean, et à l'entrée de la forêt de Soignes, se
trouvait le village de Waterloo, qui a donné son nom à la bataille,
parce que c'est de là que le général anglais écrivait et datait ses
dépêches.
[En marge: Distribution de l'armée anglaise sur le plateau de
Mont-Saint-Jean.]
Les Anglais étaient établis au revers du plateau, sur les deux côtés
de la chaussée de Bruxelles. Le duc de Wellington, entré en campagne
avec environ 98 mille hommes, en avait perdu près de six mille dans
les diverses rencontres des jours précédents. Il avait envoyé à Hal un
gros détachement qui n'était pas de moins de quinze mille hommes, dans
la crainte d'être tourné par sa droite, c'est-à-dire vers la mer,
crainte qui n'avait pas cessé de préoccuper son esprit, et qui dans le
moment n'était pas digne de son discernement militaire. Il avait donc
à Mont-Saint-Jean, en défalquant quelques autres détachements, 75
mille soldats, Anglais, Belges, Hollandais, Hanovriens, Nassauviens,
Brunswickois. Il avait placé à sa droite, en avant de Merbe-Braine,
entre les deux chaussées de Nivelles et de Charleroy, les gardes
anglaises, plus la division Alten, formée d'Anglais et d'Allemands. En
arrière et comme appui se trouvait la division Clinton, disposée en
colonne serrée et profonde. La brigade anglaise Mitchell, détachée de
la division Colville, occupait l'extrême droite. Cette aile avait donc
été fortement composée à cause des chaussées de Nivelles et de
Charleroy dont elle gardait le point d'intersection, et elle avait en
outre en seconde ligne le corps de Brunswick avec une grande partie de
la cavalerie alliée. Pour dernière et bien inutile précaution, le duc
de Wellington avait posté à trois quarts de lieue, au bourg de
Braine-l'Alleud, la division anglo-hollandaise Chassé, toujours afin
de parer au danger chimérique d'être tourné par sa droite. À son
centre, c'est-à-dire sur la grande chaussée de Charleroy à Bruxelles,
il avait pratiqué un abatis à l'endroit où elle débouchait sur le
plateau. Sur la chaussée même il avait mis peu de monde, les troupes
accumulées à droite et à gauche devant suffire à la défendre.
Seulement, un peu en arrière, vers Mont-Saint-Jean, il avait laissé en
réserve la brigade anglaise Lambert. À sa gauche, vis-à-vis de notre
droite, il avait établi la division Picton, composée des brigades
anglaises Kempt et Pack, des brigades hanovriennes Best et Vincke,
partie embusquée dans le chemin de traverse d'Ohain, partie rangée en
masse en arrière. Enfin la division Perponcher formait son extrême
gauche, et communiquait par les troupes de Nassau avec le village
d'Ohain. Cette aile gauche avait été laissée la plus faible, parce que
le duc de Wellington comptait que l'armée prussienne viendrait la
renforcer. Les masses de la cavalerie étaient répandues sur le revers
du plateau, presque hors de notre vue.
[En marge: Postes détachés sur le front de l'armée anglaise.]
Le duc de Wellington avait en outre occupé quelques postes détachés en
avant de sa position. À sa droite et en face de notre gauche, là où le
plateau de Mont-Saint-Jean commence à former un contour en arrière,
se trouvait le château de Goumont, composé de divers bâtiments, d'un
verger, et d'un bois qui descendait presque jusqu'au fond du ravin. Le
duc de Wellington y avait mis une garnison de 1,800 hommes de ses
meilleures troupes. Au centre, sur la chaussée de Bruxelles, et
également à mi-côte, se voyait la ferme de la Haye-Sainte, consistant
en un gros bâtiment et un verger. Le duc de Wellington en avait confié
la garde à un millier d'hommes. À sa gauche enfin, et vers le bas du
plateau, il avait placé quelques détachements de la brigade de Nassau
dans les fermes de la Haye et de Papelotte.
Ainsi, en avant trois ouvrages détachés et fortement occupés,
au-dessus, dans le petit chemin longeant le plateau à mi-côte, de
nombreux bataillons en embuscade, et enfin sur le revers du plateau, à
droite et à gauche de la route de Bruxelles, des masses d'infanterie
et de cavalerie, partie déployées, partie en colonnes serrées, telles
étaient la position et la distribution de l'armée anglaise. Comme on
le voit, par le site qu'elle avait choisi, par le nombre et la qualité
des combattants, elle présentait à l'audace des Français un obstacle
formidable.
[En marge: Plan de bataille arrêté par Napoléon.]
[En marge: Il veut avec sa droite renforcée culbuter la gauche des
Anglais sur leur centre, et leur enlève la route de Bruxelles passant
à travers la forêt de Soignes.]
[En marge: Le sol s'étant un peu raffermi, l'armée française vient
prendre position en face de l'armée britannique.]