Napoléon, au milieu de ces charges de cavalerie, ne cessa pas un

instant de diriger lui-même l'avant-garde. La marche fut lente

néanmoins, car Anglais et Français pliaient sous la violence de

l'orage. Quelques heures n'avaient pas suffi pour décharger le ciel

des masses d'eau qu'il contenait, et nos troupes étaient tombées dans

un état déplorable. La chaussée pavée ne pouvant plus les porter

toutes, il avait fallu que l'infanterie cédât le pas à l'artillerie et

à la cavalerie; elle s'était donc jetée à droite et à gauche de la

route, et elle enfonçait jusqu'à mi-jambe dans les terres grasses de

la Belgique. Bientôt il lui devint impossible de conserver ses rangs;

chacun marcha comme il voulut et comme il put, suivant de loin la

colonne de cavalerie et d'artillerie qu'on apercevait sur la chaussée

pavée. Vers la fin du jour la souffrance s'accrut avec la durée de la

pluie et avec la nuit. Les coeurs se serrèrent, comme si on avait vu

dans ces rigueurs du ciel un signe avant-coureur d'un désastre. On se

serait consolé si au terme de cette pénible marche on avait espéré

joindre les Anglais, et terminer sur un terrain propre à combattre les

longues inimitiés des deux nations. Mais on ne savait s'ils n'allaient

pas disparaître dans les profondeurs de la forêt de Soignes, et se

réunir aux Prussiens derrière l'épais rideau de cette forêt.

[En marge: Interrogatoire d'un prisonnier anglais.]

[En marge: Arrivée au pied du plateau de Mont-Saint-Jean.]

[En marge: Napoléon voulant forcer les Anglais à manifester leurs

desseins, fait déployer les cuirassiers de Milhaud.]

[En marge: L'armée anglaise se montre tout entière en position.]

Parmi les blessés ennemis on avait recueilli un officier, appartenant

à la famille de lord Elphinston, et on l'avait amené à Napoléon qui

l'avait accueilli avec beaucoup d'égards, et interrogé avec adresse

dans l'espoir de lui arracher le secret du duc de Wellington, qu'il

était en position de connaître. Cet officier répondant à Napoléon avec

autant de noblesse que de convenance, lui déclara que tombé au pouvoir

des Français, il ne trahirait point son pays pour se ménager de

meilleurs traitements. Napoléon respectant ce sentiment, chargea M. de

Flahault de lui prodiguer tous les soins qu'on aurait donnés à un

Français objet de la plus grande faveur. Mais il n'avait rien appris,

ou presque rien, des projets de l'armée britannique. À la chute du

jour, en suivant la chaussée de Bruxelles à travers une plaine

fortement ondulée, on arriva sur une éminence d'où l'on découvrait

tout le pays d'alentour. On était au pied de la célèbre position de

Mont-Saint-Jean, et au delà on apercevait la sombre verdure de la

forêt de Soignes. Les Anglais qui s'étaient mis en marche de bonne

heure, avaient eu le temps de se bien asseoir derrière cette position,

où l'élévation du sol les préservait d'une partie des souffrances que

nous endurions, et où leur service des vivres, chèrement payé, leur

avait préparé d'abondantes ressources. Établis sur le revers du coteau

de Mont-Saint-Jean, on les entrevoyait à peine. D'ailleurs une brume

épaisse succédant à la pluie, enveloppait la campagne, et avait ainsi

hâté de deux heures l'obscurité de la nuit. On ne pouvait donc rien

discerner, et Napoléon restait dans un doute pénible, car si les

Anglais s'étaient engagés dans la forêt de Soignes pour la traverser

pendant la nuit, il était à présumer qu'ils iraient rejoindre les

Prussiens derrière Bruxelles, et que le plan de les rencontrer

séparément, si heureusement réalisé jusqu'ici, finirait par échouer.

Il était difficile en effet de se porter au delà de Bruxelles pour

combattre deux cent mille ennemis braves et passionnés, avec cent

mille soldats, héroïques mais réduits à la proportion d'un contre

deux, en songeant surtout qu'à cent cinquante lieues sur notre droite

avançait la grande colonne des Autrichiens et des Russes. Dévoré de

l'inquiétude que cette situation faisait naître, Napoléon pour la

dissiper, ordonna aux cuirassiers de Milhaud de se déployer en faisant

feu de toute leur artillerie. Cette manoeuvre s'étant immédiatement

exécutée, les Anglais démasquèrent une cinquantaine de bouches à feu,

et couvrirent ainsi de boulets le bassin qui les séparait de nous.

Napoléon descendit alors de cheval, et suivi de deux ou trois

officiers seulement se mit à étudier lui-même la position dont

l'armée britannique semblait avoir fait choix. Il entendait à chaque

instant les boulets s'enfoncer lourdement dans une boue épaisse qu'ils

faisaient jaillir de tous côtés. Il fut soulagé par ce spectacle d'une

partie de ses inquiétudes, car il conclut de cette canonnade si

prompte et si étendue, qu'il n'avait pas devant lui une simple

arrière-garde s'arrêtant au détour d'un chemin pour ralentir la

poursuite de l'ennemi, mais une armée entière en position, se couvrant

de tous ses feux. Il ne doutait donc presque plus de la bataille, et

sur son coeur si chargé de soucis il ne restait désormais que les

incertitudes de la bataille elle-même. C'était bien assez pour le

coeur le plus ferme! Au surplus, il avait un tel sentiment de son

savoir-faire et de l'énergie de ses soldats, qu'il ne demandait à la

Providence que la bataille, se chargeant comme autrefois d'en faire

une victoire!

[En marge: Longue reconnaissance exécutée par Napoléon au pied du

plateau de Mont-Saint-Jean.]

[En marge: Joie de Napoléon en voyant les Anglais résolus à livrer

bataille.]

Cette preuve de la présence des Anglais obtenue, il ordonna au général

Milhaud de replier ses cuirassiers, afin de leur procurer le repos

dont ils avaient grand besoin pour la formidable journée du lendemain.

Quant à lui ayant laissé son état-major en arrière, il se mit à longer

le pied de la hauteur qu'occupaient les Anglais. Accompagné du grand

maréchal Bertrand et de son premier page Gudin, il se promena

longtemps, cherchant à se rendre compte de la position qui devait être

bientôt arrosée de tant de sang. À chaque pas il enfonçait

profondément dans la boue, et pour en sortir s'appuyait tantôt sur le

bras du grand maréchal, tantôt sur celui du jeune Gudin, puis

dirigeait sur l'ennemi la petite lunette qu'il avait dans sa poche. Ne

prêtant guère attention aux boulets qui tombaient autour de lui, il

fut cependant tiré un moment de ses préoccupations en voyant à ses

côtés l'enfant de dix-sept ans qui remplissait auprès de lui l'office

de page, et dont le père qui lui était cher, avait succombé à

Valoutina.--Mon ami, lui dit-il, tu n'avais jamais assisté à pareille

fête. Ton début est rude, mais ton éducation se fera plus

vite.--L'enfant, digne fils de son père, était, comme le grand

maréchal Bertrand, exclusivement occupé du maître qu'il servait, mais

personne n'aurait osé devant Napoléon exprimer une crainte, même pour

lui, et cette reconnaissance, exécutée les pieds dans une boue

profonde, la tête sous les boulets, dura jusque vers dix heures du

soir. Napoléon qui ne faisait rien d'inutile, ne l'avait prolongée que

pour voir de ses propres yeux les Anglais établir leurs bivouacs.

Bientôt l'horizon s'illumina de mille feux, entretenus avec le bois de

la forêt de Soignes. Les Anglais, aussi mouillés que nous, employèrent

la soirée à sécher leurs habits et à cuire leurs aliments.

_L'horizon_, comme Napoléon l'a écrit si grandement, _parut un vaste

incendie_, et ces flammes, qui en ce moment ne lui présageaient que la

victoire, le remplirent d'une satisfaction, malheureusement bien

trompeuse!

Remontant à cheval, Napoléon revint à la ferme dite _du Caillou_, où

l'on avait établi son quartier général. Il annonça pour le lendemain

une bataille décisive, qui devait, disait-il, sauver ou perdre la

France. Il ordonna à ses généraux de s'y préparer. De tous les

ordres, le plus pressant était celui que Napoléon devait adresser à

Grouchy, car il ne fallait pas le laisser errer à l'aventure dans une

circonstance pareille, et comme le maréchal se trouvait à quatre ou

cinq lieues, il importait de lui expédier ses instructions

immédiatement, pour qu'il pût les recevoir en temps utile. À dix

heures environ Napoléon lui adressa les instructions que comportait la

situation envisagée sous toutes ses faces.

[En marge: Instructions envoyées à Grouchy le 17 à dix heures du

soir.]

[En marge: Napoléon ne peut douter de la remise de ces instructions en

temps utile.]

Grouchy avait été chargé de suivre les Prussiens pour compléter leur

défaite, surveiller leurs entreprises, et se tenir toujours, quelque

parti qu'ils prissent, entre eux et les Anglais, comme un mur

impossible à franchir. Quelles éventualités y avait-il à prévoir dans

une situation pareille? Les Prussiens avaient pu, ainsi qu'on l'avait

supposé un instant d'après les canons et les fuyards recueillis sur la

route de Namur, gagner Liége pour rejoindre sur le Rhin les autres

armées alliées, ou bien encore gagner par Gembloux et Wavre la route

qui traverse l'extrémité orientale de la forêt de Soignes, et qui les

aurait réunis aux Anglais au delà de Bruxelles. Ils avaient pu enfin

s'arrêter à Wavre même, le long de la Dyle, avant de s'enfoncer dans

la forêt de Soignes, dans l'intention de se joindre aux Anglais en

avant de la forêt. De toutes ces suppositions aucune n'était

alarmante, même la dernière, si le maréchal Grouchy ne perdait point

la tête, qu'il n'avait jamais perdue jusqu'ici. Les instructions pour

ces divers cas ressortaient de la nature des choses, et Napoléon, qui

ne les puisait jamais ailleurs, les traça avec une extrême précision.

Si les Prussiens, dit-il dans la dépêche destinée au maréchal Grouchy,

si les Prussiens ont pris la route du Rhin, il n'y a plus à vous en

occuper, et il suffira de laisser mille chevaux à leur suite pour vous

assurer qu'ils ne reviendront pas sur nous. Si par la route de Wavre

ils se sont portés sur Bruxelles, il suffit encore d'envoyer après eux

un millier de chevaux, et dans ce second cas, comme dans le premier,

il faut vous replier tout entier sur nous, pour concourir à la ruine

de l'armée anglaise. Si enfin les Prussiens se sont arrêtés en avant

de la forêt de Soignes, à Wavre ou ailleurs, il faut vous placer entre

eux et nous, les occuper, les contenir, et détacher une division de

sept mille hommes afin de prendre à revers l'aile gauche des

Anglais.--Ces instructions ne pouvaient être différentes, quand même

le génie militaire de Napoléon n'eût été ni aussi grand, ni aussi sûr

qu'il l'était. Laisser quelques éclaireurs sur la trace des Prussiens

soit qu'ils eussent regagné le Rhin ou qu'ils se fussent enfoncés sur

Bruxelles, et dans ces deux cas rejoindre Napoléon avec la totalité de

l'aile droite, ou bien, s'ils s'étaient arrêtés à Wavre, les occuper,

les tenir éloignés du terrible duel qui allait s'engager entre l'armée

française et l'armée britannique, et enfin dans ce dernier cas

détacher sept mille hommes pour prendre à dos l'aile gauche anglaise,

étaient les instructions que comportait ce qu'on savait de la

situation. Qu'elles pussent arriver et être exécutées à temps, ce

n'était pas chose plus douteuse que le reste. Il était environ dix

heures du soir: en admettant que l'officier qui les porterait ne

partît qu'à onze, il devait être rendu au plus tard à deux heures du

matin à Gembloux, où l'on devait présumer que se trouverait le

maréchal Grouchy. En effet de la ferme du Caillou à Gembloux, en

suivant toujours la chaussée pavée de Namur, et en la quittant à

Sombreffe pour prendre celle de Wavre, il n'y avait qu'environ sept ou

huit lieues métriques de distance, tandis qu'en ligne droite il y en

avait à peine cinq. (Voir la carte nº 65.) Un homme à cheval devait

certainement franchir cet espace en moins de trois heures. Recevant

ses instructions à deux heures du matin, le maréchal Grouchy pouvait

partir à quatre de Gembloux, et devait être bien près de Napoléon

lorsque commencerait la bataille, car soit qu'il négligeât les

Prussiens en route vers le Rhin ou vers Bruxelles, soit qu'il eût à

les suivre sur Wavre, et à faire un détachement vers Mont-Saint-Jean,

il n'avait pas plus de cinq à six lieues à parcourir avec son corps

d'armée[20]. Ces ordres expédiés, Napoléon prit quelques instants de

repos au milieu de la nuit, comme il en avait l'habitude quand il

était engagé dans de grandes opérations. Il dormit profondément à la

veille de la journée la plus terrible de sa vie, et l'une des plus

funestes gui aient jamais lui sur la France.

[Note 20: L'existence de cet ordre a été contestée. Le maréchal

Grouchy a dit ne l'avoir pas reçu, et nous admettons la chose, d'abord

parce qu'il l'a affirmée, et ensuite parce qu'elle n'est que trop

vraisemblable, car des officiers voyageant la nuit au milieu des

patrouilles ennemies, pouvaient être enlevés, pouvaient aussi, comme

on en vit le triste exemple dans cette campagne, aller remettre aux

généraux prussiens ou anglais les dépêches destinées aux généraux

français. Mais si nous en croyons le maréchal Grouchy, beaucoup plus

suspect que Napoléon dans ce débat, parce qu'il avait une grande faute

à justifier, nous ne voyons pas pourquoi on ne croirait pas aussi

Napoléon, qui, dans les deux versions venues de Sainte-Hélène, a

affirmé de la manière la plus formelle, et avec des détails infiniment

précis, l'existence de l'ordre en question. Nous n'admettons pas

qu'une assertion venue de Sainte-Hélène soit nécessairement une

vérité, mais nous n'admettons pas non plus qu'elle soit nécessairement

un mensonge. Ainsi, nous acceptons l'assertion du maréchal Grouchy,

parce que si nous l'avons vu dans cette polémique altérer souvent les

faits par besoin de se justifier, nous croyons cependant qu'il était

incapable de mentir positivement, et de nier le fait matériel d'un

ordre reçu. De plus nous en croyons la vraisemblance. Ainsi le

maréchal Grouchy, s'il avait reçu l'ordre dont il s'agit, l'aurait

certainement exécuté, car il aurait fallu qu'il fût traître ou fou

pour se conduire autrement, et il n'était ni l'un ni l'autre. Mais si

nous appliquons ces règles de moralité et de vraisemblance au

témoignage du maréchal Grouchy, si, malgré beaucoup de circonstances

altérées dans ses récits, par erreur de mémoire ou par besoin ardent

de se créer des excuses, nous n'admettons pas qu'il ait pu mentir sur

un fait matériel tel qu'un ordre reçu, si nous nous en rapportons à la

vraisemblance qui dit qu'il aurait exécuté cet ordre s'il lui était

parvenu, nous ne voyons pas pourquoi nous n'appliquerions pas ces

mêmes règles à Napoléon lui-même. Affirmer si positivement à

Sainte-Hélène, affirmer avec tant de précision et de détails l'envoi

d'un ordre qui n'aurait pas été envoyé, est un mensonge tel que pour

notre part nous nous refusons à le croire possible. Et ici encore il

reste la vraisemblance. Or, admettre que dans cette nuit, Napoléon qui

était la vigilance même, à la veille de la bataille la plus décisive

de sa vie, n'ait pas donné d'ordre à sa droite, qui était appelée à

jouer un rôle si important, c'est tout simplement admettre

l'impossible. Le prince le plus amolli, le plus stupide de l'Orient,

n'aurait pas commis une telle négligence. Comment la prêter au plus

vigilant, au plus actif des capitaines? Il y a d'ailleurs une autre

preuve morale, plus concluante encore s'il est possible. Si Napoléon

avait inventé cet ordre pour se justifier à Sainte-Hélène d'une

négligence absolument incompréhensible, il l'aurait inventé autrement.

Au lieu de le baser sur l'ignorance où il était des mouvements des

Prussiens le 17 au soir, au lieu de dire qu'il n'avait demandé à

Grouchy qu'un secours de sept mille hommes, il aurait calqué son ordre

mensonger sur les faits connus depuis, et se serait vanté d'avoir

prescrit à Grouchy de passer la Dyle avec son corps tout entier, pour

venir se placer entre les Prussiens et les Anglais. L'assertion

modeste de Napoléon, consistant à s'attribuer un ordre fondé sur des

doutes, et qu'on aurait droit de juger insuffisant s'il avait pu tout

savoir, prouve d'une manière irréfragable à notre avis, qu'à

Sainte-Hélène il ne mentait point, et qu'il ne s'attribuait que ce

qu'il avait prescrit véritablement. Ainsi, que dans cette nuit il

n'ait rien ordonné à Grouchy, nous ne l'admettons pas, et en supposant

qu'il ait donné des ordres, ceux qu'il mentionne, fondés sur le peu

qu'il savait, nous paraissent les véritables, et nous pensons qu'à

mentir, il aurait menti plus complétement et plus à son avantage. Nous

croyons par conséquent lui et le maréchal Grouchy dans leur double

assertion, si facile à expliquer, d'un ordre donné et d'un ordre

intercepté. La saine critique ne consiste pas sans doute à supposer

que les acteurs disent toujours la vérité, mais elle ne consiste pas

non plus à supposer qu'ils mentent toujours.]

[En marge: Projets des généraux alliés.]

Les résolutions des généraux ennemis étaient du reste à peu près

telles que Napoléon les souhaitait, sans se douter de ce qu'il

désirait en demandant à la Providence de lui accorder encore une

bataille. Lord Wellington la veille au soir, après le combat des

Quatre-Bras, s'était arrêté à Genappe, où il avait établi son quartier

général. N'ayant rien reçu du maréchal Blucher, soit que celui-ci fût

mécontent de n'avoir pas été plus activement secouru, soit que son

affreuse chute de cheval l'eût empêché de vaquer à ses devoirs, le

général britannique avait supposé que les Prussiens étaient vaincus,

surtout en voyant de toute part les vedettes françaises tant aux

Quatre-Bras que sur la chaussée de Namur. Les Français en effet

auraient dû se retirer s'ils n'avaient pas remporté une victoire qui

leur permît d'occuper une position aussi avancée. Le duc de Wellington

avait donc pris le parti de se replier sur Mont-Saint-Jean, à la

lisière de la forêt de Soignes, bien résolu à se battre dans cette

position, qu'il avait longuement étudiée dans la prévision d'une

bataille défensive, livrée sous les murs de Bruxelles pour la

conservation du royaume des Pays-Bas. Toutefois il ne voulait livrer

cette bataille défensive, quelque bonne que lui parût la position,

qu'à la condition d'être soutenu par les Prussiens. En conséquence il

avait dépêché un officier au maréchal Blucher pour savoir s'il pouvait

compter sur son secours.

[En marge: Le duc de Wellington et Blucher ont résolu de se réunir,

pour livrer bataille en avant de la forêt de Soignes.]

[En marge: Marche des Prussiens dans la journée du 17.]

Tandis que les choses se passaient ainsi du côté des Anglais, le vieil

et inflexible Blucher, quoique fort maltraité à Ligny, ne se tenait

pas pour vaincu, et entendait renouveler la lutte le lendemain ou le

surlendemain, dès qu'il rencontrerait un poste favorable à ses

desseins. Loin de songer à s'éloigner du théâtre des hostilités en

regagnant le Rhin, il voulait s'y tenir au contraire, et ne pas aller

plus loin que la forêt de Soignes, pour y livrer, avec ou sans les

Anglais, une nouvelle bataille, non pas en arrière mais en avant de

Bruxelles. En conséquence il s'était replié en deux colonnes sur

Wavre, en attirant à lui le corps de Bulow (4e corps prussien), lequel

était en marche pendant la bataille de Ligny. Ziethen et Pirch Ier,

qui avaient combattu entre Ligny et Saint-Amand, et s'étaient trouvés

les plus avancés sur la chaussée de Namur aux Quatre-Bras, s'étaient

retirés par Tilly et Mont-Saint-Guibert, en suivant la rive droite de

la Dyle, pendant la nuit du 16 au 17. (Voir la carte nº 65.)

Thielmann, qui n'avait pas dépassé Sombreffe, avait rétrogradé par la

route de Gembloux, et donné la main à Bulow arrivant de Liége. Ils

avaient tous pris position autour de Wavre à la fin de cette journée

du 17, les uns plus tôt, les autres plus tard, les uns au delà, les

autres en deçà de la Dyle. Blucher avait employé le reste du jour à

leur ménager un peu de repos, à leur procurer des vivres, à remplacer

les munitions consommées, et à rallier une multitude de fuyards que sa

cavalerie tâchait de recueillir, et que la nôtre aurait pu ramasser

par milliers si elle avait été mieux dirigée. Averti des intentions du

duc de Wellington, il lui avait répondu qu'il serait le 18 à

Mont-Saint-Jean, espérant bien que si les Français n'attaquaient pas

le 18, on les attaquerait le 19: noble et patriotique énergie dans un

vieillard de soixante-treize ans!

Les deux généraux ennemis étaient donc décidés à livrer bataille dans

la journée du 18, en avant de la forêt de Soignes, après s'être réunis

par un mouvement de flanc, que Blucher devait exécuter le long de la

forêt, si toutefois les Français lui en laissaient le temps et les

moyens.

[En marge: Conduite de Grouchy, chargé de la poursuite des Prussiens.]

[En marge: Facilités qu'il avait pour découvrir leur marche et les

contenir.]

C'était au maréchal Grouchy qu'appartenaient naturellement la mission

et la faculté de s'y opposer. Si on jette en effet les yeux sur la

carte du pays, on verra que rien n'était plus facile que son rôle,

bien qu'il eût à manoeuvrer devant 88 mille Prussiens avec environ 34

mille Français. (Voir la carte nº 65.) Napoléon s'étant emparé

brusquement de la grande chaussée de Namur aux Quatre-Bras, par

laquelle les Anglais et les Prussiens auraient pu se rejoindre, les

uns et les autres avaient été contraints de se reporter en arrière,

les premiers par la route de Mont-Saint-Jean, les seconds par celle de

Wavre. Ces deux routes traversent la vaste forêt de Soignes qui

enveloppe Bruxelles, avons-nous dit, du sud-ouest au nord-est, et se

réunissent à Bruxelles même. Napoléon, poursuivant le duc de

Wellington sur Mont-Saint-Jean, Grouchy devant poursuivre Blucher sur

Wavre, marchaient à environ quatre lieues l'un de l'autre, mesurées à

vol d'oiseau. Grouchy n'avait guère plus de chemin à faire pour

rejoindre Napoléon, que Blucher pour rejoindre Wellington. De plus,

partant d'auprès de Napoléon, ayant mission de communiquer toujours

avec lui, Grouchy s'il ne perdait pas la piste des Prussiens, devait

obtenir l'un des deux résultats que voici, ou de s'interposer entre

eux et Napoléon, et de retarder assez leur arrivée pour qu'on eût le

temps de battre les Anglais, ou s'il n'avait pas pu leur barrer le

chemin, de les prendre en flanc pendant qu'ils chercheraient à se

réunir à l'armée britannique. Mais ne pas les rencontrer, ne pas même

les voir dans un espace aussi étroit, était un miracle, un miracle de

malheur, qui n'était guère à supposer! Pour remplir sa mission la plus

indiquée, celle de s'interposer entre les Prussiens et les Anglais,

Grouchy avait en sa faveur une circonstance locale des plus heureuses.

La Dyle, petite rivière de peu d'importance sans doute, mais dont les

abords étaient très-faciles à défendre, coulant de Genappe vers Wavre,

séparait Napoléon de Grouchy, comme Wellington de Blucher. En suivant

à la lettre ses instructions qui lui prescrivaient de communiquer

toujours par sa gauche avec le quartier général, Grouchy pouvait se

porter sur la Dyle, la franchir, la mettre ainsi entre lui et les

Prussiens, et leur en disputer le passage afin d'empêcher leur arrivée

à Mont-Saint-Jean, ou s'ils l'avaient franchie avant lui, les

surprendre dans leur marche de flanc, et les arrêter net avant qu'ils

eussent rejoint le duc de Wellington. L'ascendant de la victoire

remportée à Ligny, la surprise de flanc, suffisait pour compenser

l'inégalité du nombre, et donner à Grouchy sinon le moyen de vaincre,

du moins celui d'occuper les Prussiens, et de les faire arriver trop

tard au rendez-vous commun de Waterloo.

[En marge: Longues incertitudes du maréchal Grouchy.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 12 / 59 段