instant de diriger lui-même l'avant-garde. La marche fut lente
néanmoins, car Anglais et Français pliaient sous la violence de
l'orage. Quelques heures n'avaient pas suffi pour décharger le ciel
des masses d'eau qu'il contenait, et nos troupes étaient tombées dans
un état déplorable. La chaussée pavée ne pouvant plus les porter
toutes, il avait fallu que l'infanterie cédât le pas à l'artillerie et
à la cavalerie; elle s'était donc jetée à droite et à gauche de la
route, et elle enfonçait jusqu'à mi-jambe dans les terres grasses de
la Belgique. Bientôt il lui devint impossible de conserver ses rangs;
chacun marcha comme il voulut et comme il put, suivant de loin la
colonne de cavalerie et d'artillerie qu'on apercevait sur la chaussée
pavée. Vers la fin du jour la souffrance s'accrut avec la durée de la
pluie et avec la nuit. Les coeurs se serrèrent, comme si on avait vu
dans ces rigueurs du ciel un signe avant-coureur d'un désastre. On se
serait consolé si au terme de cette pénible marche on avait espéré
joindre les Anglais, et terminer sur un terrain propre à combattre les
longues inimitiés des deux nations. Mais on ne savait s'ils n'allaient
pas disparaître dans les profondeurs de la forêt de Soignes, et se
réunir aux Prussiens derrière l'épais rideau de cette forêt.
[En marge: Interrogatoire d'un prisonnier anglais.]
[En marge: Arrivée au pied du plateau de Mont-Saint-Jean.]
[En marge: Napoléon voulant forcer les Anglais à manifester leurs
desseins, fait déployer les cuirassiers de Milhaud.]
[En marge: L'armée anglaise se montre tout entière en position.]
Parmi les blessés ennemis on avait recueilli un officier, appartenant
à la famille de lord Elphinston, et on l'avait amené à Napoléon qui
l'avait accueilli avec beaucoup d'égards, et interrogé avec adresse
dans l'espoir de lui arracher le secret du duc de Wellington, qu'il
était en position de connaître. Cet officier répondant à Napoléon avec
autant de noblesse que de convenance, lui déclara que tombé au pouvoir
des Français, il ne trahirait point son pays pour se ménager de
meilleurs traitements. Napoléon respectant ce sentiment, chargea M. de
Flahault de lui prodiguer tous les soins qu'on aurait donnés à un
Français objet de la plus grande faveur. Mais il n'avait rien appris,
ou presque rien, des projets de l'armée britannique. À la chute du
jour, en suivant la chaussée de Bruxelles à travers une plaine
fortement ondulée, on arriva sur une éminence d'où l'on découvrait
tout le pays d'alentour. On était au pied de la célèbre position de
Mont-Saint-Jean, et au delà on apercevait la sombre verdure de la
forêt de Soignes. Les Anglais qui s'étaient mis en marche de bonne
heure, avaient eu le temps de se bien asseoir derrière cette position,
où l'élévation du sol les préservait d'une partie des souffrances que
nous endurions, et où leur service des vivres, chèrement payé, leur
avait préparé d'abondantes ressources. Établis sur le revers du coteau
de Mont-Saint-Jean, on les entrevoyait à peine. D'ailleurs une brume
épaisse succédant à la pluie, enveloppait la campagne, et avait ainsi
hâté de deux heures l'obscurité de la nuit. On ne pouvait donc rien
discerner, et Napoléon restait dans un doute pénible, car si les
Anglais s'étaient engagés dans la forêt de Soignes pour la traverser
pendant la nuit, il était à présumer qu'ils iraient rejoindre les
Prussiens derrière Bruxelles, et que le plan de les rencontrer
séparément, si heureusement réalisé jusqu'ici, finirait par échouer.
Il était difficile en effet de se porter au delà de Bruxelles pour
combattre deux cent mille ennemis braves et passionnés, avec cent
mille soldats, héroïques mais réduits à la proportion d'un contre
deux, en songeant surtout qu'à cent cinquante lieues sur notre droite
avançait la grande colonne des Autrichiens et des Russes. Dévoré de
l'inquiétude que cette situation faisait naître, Napoléon pour la
dissiper, ordonna aux cuirassiers de Milhaud de se déployer en faisant
feu de toute leur artillerie. Cette manoeuvre s'étant immédiatement
exécutée, les Anglais démasquèrent une cinquantaine de bouches à feu,
et couvrirent ainsi de boulets le bassin qui les séparait de nous.
Napoléon descendit alors de cheval, et suivi de deux ou trois
officiers seulement se mit à étudier lui-même la position dont
l'armée britannique semblait avoir fait choix. Il entendait à chaque
instant les boulets s'enfoncer lourdement dans une boue épaisse qu'ils
faisaient jaillir de tous côtés. Il fut soulagé par ce spectacle d'une
partie de ses inquiétudes, car il conclut de cette canonnade si
prompte et si étendue, qu'il n'avait pas devant lui une simple
arrière-garde s'arrêtant au détour d'un chemin pour ralentir la
poursuite de l'ennemi, mais une armée entière en position, se couvrant
de tous ses feux. Il ne doutait donc presque plus de la bataille, et
sur son coeur si chargé de soucis il ne restait désormais que les
incertitudes de la bataille elle-même. C'était bien assez pour le
coeur le plus ferme! Au surplus, il avait un tel sentiment de son
savoir-faire et de l'énergie de ses soldats, qu'il ne demandait à la
Providence que la bataille, se chargeant comme autrefois d'en faire
une victoire!
[En marge: Longue reconnaissance exécutée par Napoléon au pied du
plateau de Mont-Saint-Jean.]
[En marge: Joie de Napoléon en voyant les Anglais résolus à livrer
bataille.]
Cette preuve de la présence des Anglais obtenue, il ordonna au général
Milhaud de replier ses cuirassiers, afin de leur procurer le repos
dont ils avaient grand besoin pour la formidable journée du lendemain.
Quant à lui ayant laissé son état-major en arrière, il se mit à longer
le pied de la hauteur qu'occupaient les Anglais. Accompagné du grand
maréchal Bertrand et de son premier page Gudin, il se promena
longtemps, cherchant à se rendre compte de la position qui devait être
bientôt arrosée de tant de sang. À chaque pas il enfonçait
profondément dans la boue, et pour en sortir s'appuyait tantôt sur le
bras du grand maréchal, tantôt sur celui du jeune Gudin, puis
dirigeait sur l'ennemi la petite lunette qu'il avait dans sa poche. Ne
prêtant guère attention aux boulets qui tombaient autour de lui, il
fut cependant tiré un moment de ses préoccupations en voyant à ses
côtés l'enfant de dix-sept ans qui remplissait auprès de lui l'office
de page, et dont le père qui lui était cher, avait succombé à
Valoutina.--Mon ami, lui dit-il, tu n'avais jamais assisté à pareille
fête. Ton début est rude, mais ton éducation se fera plus
vite.--L'enfant, digne fils de son père, était, comme le grand
maréchal Bertrand, exclusivement occupé du maître qu'il servait, mais
personne n'aurait osé devant Napoléon exprimer une crainte, même pour
lui, et cette reconnaissance, exécutée les pieds dans une boue
profonde, la tête sous les boulets, dura jusque vers dix heures du
soir. Napoléon qui ne faisait rien d'inutile, ne l'avait prolongée que
pour voir de ses propres yeux les Anglais établir leurs bivouacs.
Bientôt l'horizon s'illumina de mille feux, entretenus avec le bois de
la forêt de Soignes. Les Anglais, aussi mouillés que nous, employèrent
la soirée à sécher leurs habits et à cuire leurs aliments.
_L'horizon_, comme Napoléon l'a écrit si grandement, _parut un vaste
incendie_, et ces flammes, qui en ce moment ne lui présageaient que la
victoire, le remplirent d'une satisfaction, malheureusement bien
trompeuse!
Remontant à cheval, Napoléon revint à la ferme dite _du Caillou_, où
l'on avait établi son quartier général. Il annonça pour le lendemain
une bataille décisive, qui devait, disait-il, sauver ou perdre la
France. Il ordonna à ses généraux de s'y préparer. De tous les
ordres, le plus pressant était celui que Napoléon devait adresser à
Grouchy, car il ne fallait pas le laisser errer à l'aventure dans une
circonstance pareille, et comme le maréchal se trouvait à quatre ou
cinq lieues, il importait de lui expédier ses instructions
immédiatement, pour qu'il pût les recevoir en temps utile. À dix
heures environ Napoléon lui adressa les instructions que comportait la
situation envisagée sous toutes ses faces.
[En marge: Instructions envoyées à Grouchy le 17 à dix heures du
soir.]
[En marge: Napoléon ne peut douter de la remise de ces instructions en
temps utile.]
Grouchy avait été chargé de suivre les Prussiens pour compléter leur
défaite, surveiller leurs entreprises, et se tenir toujours, quelque
parti qu'ils prissent, entre eux et les Anglais, comme un mur
impossible à franchir. Quelles éventualités y avait-il à prévoir dans
une situation pareille? Les Prussiens avaient pu, ainsi qu'on l'avait
supposé un instant d'après les canons et les fuyards recueillis sur la
route de Namur, gagner Liége pour rejoindre sur le Rhin les autres
armées alliées, ou bien encore gagner par Gembloux et Wavre la route
qui traverse l'extrémité orientale de la forêt de Soignes, et qui les
aurait réunis aux Anglais au delà de Bruxelles. Ils avaient pu enfin
s'arrêter à Wavre même, le long de la Dyle, avant de s'enfoncer dans
la forêt de Soignes, dans l'intention de se joindre aux Anglais en
avant de la forêt. De toutes ces suppositions aucune n'était
alarmante, même la dernière, si le maréchal Grouchy ne perdait point
la tête, qu'il n'avait jamais perdue jusqu'ici. Les instructions pour
ces divers cas ressortaient de la nature des choses, et Napoléon, qui
ne les puisait jamais ailleurs, les traça avec une extrême précision.
Si les Prussiens, dit-il dans la dépêche destinée au maréchal Grouchy,
si les Prussiens ont pris la route du Rhin, il n'y a plus à vous en
occuper, et il suffira de laisser mille chevaux à leur suite pour vous
assurer qu'ils ne reviendront pas sur nous. Si par la route de Wavre
ils se sont portés sur Bruxelles, il suffit encore d'envoyer après eux
un millier de chevaux, et dans ce second cas, comme dans le premier,
il faut vous replier tout entier sur nous, pour concourir à la ruine
de l'armée anglaise. Si enfin les Prussiens se sont arrêtés en avant
de la forêt de Soignes, à Wavre ou ailleurs, il faut vous placer entre
eux et nous, les occuper, les contenir, et détacher une division de
sept mille hommes afin de prendre à revers l'aile gauche des
Anglais.--Ces instructions ne pouvaient être différentes, quand même
le génie militaire de Napoléon n'eût été ni aussi grand, ni aussi sûr
qu'il l'était. Laisser quelques éclaireurs sur la trace des Prussiens
soit qu'ils eussent regagné le Rhin ou qu'ils se fussent enfoncés sur
Bruxelles, et dans ces deux cas rejoindre Napoléon avec la totalité de
l'aile droite, ou bien, s'ils s'étaient arrêtés à Wavre, les occuper,
les tenir éloignés du terrible duel qui allait s'engager entre l'armée
française et l'armée britannique, et enfin dans ce dernier cas
détacher sept mille hommes pour prendre à dos l'aile gauche anglaise,
étaient les instructions que comportait ce qu'on savait de la
situation. Qu'elles pussent arriver et être exécutées à temps, ce
n'était pas chose plus douteuse que le reste. Il était environ dix
heures du soir: en admettant que l'officier qui les porterait ne
partît qu'à onze, il devait être rendu au plus tard à deux heures du
matin à Gembloux, où l'on devait présumer que se trouverait le
maréchal Grouchy. En effet de la ferme du Caillou à Gembloux, en
suivant toujours la chaussée pavée de Namur, et en la quittant à
Sombreffe pour prendre celle de Wavre, il n'y avait qu'environ sept ou
huit lieues métriques de distance, tandis qu'en ligne droite il y en
avait à peine cinq. (Voir la carte nº 65.) Un homme à cheval devait
certainement franchir cet espace en moins de trois heures. Recevant
ses instructions à deux heures du matin, le maréchal Grouchy pouvait
partir à quatre de Gembloux, et devait être bien près de Napoléon
lorsque commencerait la bataille, car soit qu'il négligeât les
Prussiens en route vers le Rhin ou vers Bruxelles, soit qu'il eût à
les suivre sur Wavre, et à faire un détachement vers Mont-Saint-Jean,
il n'avait pas plus de cinq à six lieues à parcourir avec son corps
d'armée[20]. Ces ordres expédiés, Napoléon prit quelques instants de
repos au milieu de la nuit, comme il en avait l'habitude quand il
était engagé dans de grandes opérations. Il dormit profondément à la
veille de la journée la plus terrible de sa vie, et l'une des plus
funestes gui aient jamais lui sur la France.
[Note 20: L'existence de cet ordre a été contestée. Le maréchal
Grouchy a dit ne l'avoir pas reçu, et nous admettons la chose, d'abord
parce qu'il l'a affirmée, et ensuite parce qu'elle n'est que trop
vraisemblable, car des officiers voyageant la nuit au milieu des
patrouilles ennemies, pouvaient être enlevés, pouvaient aussi, comme
on en vit le triste exemple dans cette campagne, aller remettre aux
généraux prussiens ou anglais les dépêches destinées aux généraux
français. Mais si nous en croyons le maréchal Grouchy, beaucoup plus
suspect que Napoléon dans ce débat, parce qu'il avait une grande faute
à justifier, nous ne voyons pas pourquoi on ne croirait pas aussi
Napoléon, qui, dans les deux versions venues de Sainte-Hélène, a
affirmé de la manière la plus formelle, et avec des détails infiniment
précis, l'existence de l'ordre en question. Nous n'admettons pas
qu'une assertion venue de Sainte-Hélène soit nécessairement une
vérité, mais nous n'admettons pas non plus qu'elle soit nécessairement
un mensonge. Ainsi, nous acceptons l'assertion du maréchal Grouchy,
parce que si nous l'avons vu dans cette polémique altérer souvent les
faits par besoin de se justifier, nous croyons cependant qu'il était
incapable de mentir positivement, et de nier le fait matériel d'un
ordre reçu. De plus nous en croyons la vraisemblance. Ainsi le
maréchal Grouchy, s'il avait reçu l'ordre dont il s'agit, l'aurait
certainement exécuté, car il aurait fallu qu'il fût traître ou fou
pour se conduire autrement, et il n'était ni l'un ni l'autre. Mais si
nous appliquons ces règles de moralité et de vraisemblance au
témoignage du maréchal Grouchy, si, malgré beaucoup de circonstances
altérées dans ses récits, par erreur de mémoire ou par besoin ardent
de se créer des excuses, nous n'admettons pas qu'il ait pu mentir sur
un fait matériel tel qu'un ordre reçu, si nous nous en rapportons à la
vraisemblance qui dit qu'il aurait exécuté cet ordre s'il lui était
parvenu, nous ne voyons pas pourquoi nous n'appliquerions pas ces
mêmes règles à Napoléon lui-même. Affirmer si positivement à
Sainte-Hélène, affirmer avec tant de précision et de détails l'envoi
d'un ordre qui n'aurait pas été envoyé, est un mensonge tel que pour
notre part nous nous refusons à le croire possible. Et ici encore il
reste la vraisemblance. Or, admettre que dans cette nuit, Napoléon qui
était la vigilance même, à la veille de la bataille la plus décisive
de sa vie, n'ait pas donné d'ordre à sa droite, qui était appelée à
jouer un rôle si important, c'est tout simplement admettre
l'impossible. Le prince le plus amolli, le plus stupide de l'Orient,
n'aurait pas commis une telle négligence. Comment la prêter au plus
vigilant, au plus actif des capitaines? Il y a d'ailleurs une autre
preuve morale, plus concluante encore s'il est possible. Si Napoléon
avait inventé cet ordre pour se justifier à Sainte-Hélène d'une
négligence absolument incompréhensible, il l'aurait inventé autrement.
Au lieu de le baser sur l'ignorance où il était des mouvements des
Prussiens le 17 au soir, au lieu de dire qu'il n'avait demandé à
Grouchy qu'un secours de sept mille hommes, il aurait calqué son ordre
mensonger sur les faits connus depuis, et se serait vanté d'avoir
prescrit à Grouchy de passer la Dyle avec son corps tout entier, pour
venir se placer entre les Prussiens et les Anglais. L'assertion
modeste de Napoléon, consistant à s'attribuer un ordre fondé sur des
doutes, et qu'on aurait droit de juger insuffisant s'il avait pu tout
savoir, prouve d'une manière irréfragable à notre avis, qu'à
Sainte-Hélène il ne mentait point, et qu'il ne s'attribuait que ce
qu'il avait prescrit véritablement. Ainsi, que dans cette nuit il
n'ait rien ordonné à Grouchy, nous ne l'admettons pas, et en supposant
qu'il ait donné des ordres, ceux qu'il mentionne, fondés sur le peu
qu'il savait, nous paraissent les véritables, et nous pensons qu'à
mentir, il aurait menti plus complétement et plus à son avantage. Nous
croyons par conséquent lui et le maréchal Grouchy dans leur double
assertion, si facile à expliquer, d'un ordre donné et d'un ordre
intercepté. La saine critique ne consiste pas sans doute à supposer
que les acteurs disent toujours la vérité, mais elle ne consiste pas
non plus à supposer qu'ils mentent toujours.]
[En marge: Projets des généraux alliés.]
Les résolutions des généraux ennemis étaient du reste à peu près
telles que Napoléon les souhaitait, sans se douter de ce qu'il
désirait en demandant à la Providence de lui accorder encore une
bataille. Lord Wellington la veille au soir, après le combat des
Quatre-Bras, s'était arrêté à Genappe, où il avait établi son quartier
général. N'ayant rien reçu du maréchal Blucher, soit que celui-ci fût
mécontent de n'avoir pas été plus activement secouru, soit que son
affreuse chute de cheval l'eût empêché de vaquer à ses devoirs, le
général britannique avait supposé que les Prussiens étaient vaincus,
surtout en voyant de toute part les vedettes françaises tant aux
Quatre-Bras que sur la chaussée de Namur. Les Français en effet
auraient dû se retirer s'ils n'avaient pas remporté une victoire qui
leur permît d'occuper une position aussi avancée. Le duc de Wellington
avait donc pris le parti de se replier sur Mont-Saint-Jean, à la
lisière de la forêt de Soignes, bien résolu à se battre dans cette
position, qu'il avait longuement étudiée dans la prévision d'une
bataille défensive, livrée sous les murs de Bruxelles pour la
conservation du royaume des Pays-Bas. Toutefois il ne voulait livrer
cette bataille défensive, quelque bonne que lui parût la position,
qu'à la condition d'être soutenu par les Prussiens. En conséquence il
avait dépêché un officier au maréchal Blucher pour savoir s'il pouvait
compter sur son secours.
[En marge: Le duc de Wellington et Blucher ont résolu de se réunir,
pour livrer bataille en avant de la forêt de Soignes.]
[En marge: Marche des Prussiens dans la journée du 17.]
Tandis que les choses se passaient ainsi du côté des Anglais, le vieil
et inflexible Blucher, quoique fort maltraité à Ligny, ne se tenait
pas pour vaincu, et entendait renouveler la lutte le lendemain ou le
surlendemain, dès qu'il rencontrerait un poste favorable à ses
desseins. Loin de songer à s'éloigner du théâtre des hostilités en
regagnant le Rhin, il voulait s'y tenir au contraire, et ne pas aller
plus loin que la forêt de Soignes, pour y livrer, avec ou sans les
Anglais, une nouvelle bataille, non pas en arrière mais en avant de
Bruxelles. En conséquence il s'était replié en deux colonnes sur
Wavre, en attirant à lui le corps de Bulow (4e corps prussien), lequel
était en marche pendant la bataille de Ligny. Ziethen et Pirch Ier,
qui avaient combattu entre Ligny et Saint-Amand, et s'étaient trouvés
les plus avancés sur la chaussée de Namur aux Quatre-Bras, s'étaient
retirés par Tilly et Mont-Saint-Guibert, en suivant la rive droite de
la Dyle, pendant la nuit du 16 au 17. (Voir la carte nº 65.)
Thielmann, qui n'avait pas dépassé Sombreffe, avait rétrogradé par la
route de Gembloux, et donné la main à Bulow arrivant de Liége. Ils
avaient tous pris position autour de Wavre à la fin de cette journée
du 17, les uns plus tôt, les autres plus tard, les uns au delà, les
autres en deçà de la Dyle. Blucher avait employé le reste du jour à
leur ménager un peu de repos, à leur procurer des vivres, à remplacer
les munitions consommées, et à rallier une multitude de fuyards que sa
cavalerie tâchait de recueillir, et que la nôtre aurait pu ramasser
par milliers si elle avait été mieux dirigée. Averti des intentions du
duc de Wellington, il lui avait répondu qu'il serait le 18 à
Mont-Saint-Jean, espérant bien que si les Français n'attaquaient pas
le 18, on les attaquerait le 19: noble et patriotique énergie dans un
vieillard de soixante-treize ans!
Les deux généraux ennemis étaient donc décidés à livrer bataille dans
la journée du 18, en avant de la forêt de Soignes, après s'être réunis
par un mouvement de flanc, que Blucher devait exécuter le long de la
forêt, si toutefois les Français lui en laissaient le temps et les
moyens.
[En marge: Conduite de Grouchy, chargé de la poursuite des Prussiens.]
[En marge: Facilités qu'il avait pour découvrir leur marche et les
contenir.]
C'était au maréchal Grouchy qu'appartenaient naturellement la mission
et la faculté de s'y opposer. Si on jette en effet les yeux sur la
carte du pays, on verra que rien n'était plus facile que son rôle,
bien qu'il eût à manoeuvrer devant 88 mille Prussiens avec environ 34
mille Français. (Voir la carte nº 65.) Napoléon s'étant emparé
brusquement de la grande chaussée de Namur aux Quatre-Bras, par
laquelle les Anglais et les Prussiens auraient pu se rejoindre, les
uns et les autres avaient été contraints de se reporter en arrière,
les premiers par la route de Mont-Saint-Jean, les seconds par celle de
Wavre. Ces deux routes traversent la vaste forêt de Soignes qui
enveloppe Bruxelles, avons-nous dit, du sud-ouest au nord-est, et se
réunissent à Bruxelles même. Napoléon, poursuivant le duc de
Wellington sur Mont-Saint-Jean, Grouchy devant poursuivre Blucher sur
Wavre, marchaient à environ quatre lieues l'un de l'autre, mesurées à
vol d'oiseau. Grouchy n'avait guère plus de chemin à faire pour
rejoindre Napoléon, que Blucher pour rejoindre Wellington. De plus,
partant d'auprès de Napoléon, ayant mission de communiquer toujours
avec lui, Grouchy s'il ne perdait pas la piste des Prussiens, devait
obtenir l'un des deux résultats que voici, ou de s'interposer entre
eux et Napoléon, et de retarder assez leur arrivée pour qu'on eût le
temps de battre les Anglais, ou s'il n'avait pas pu leur barrer le
chemin, de les prendre en flanc pendant qu'ils chercheraient à se
réunir à l'armée britannique. Mais ne pas les rencontrer, ne pas même
les voir dans un espace aussi étroit, était un miracle, un miracle de
malheur, qui n'était guère à supposer! Pour remplir sa mission la plus
indiquée, celle de s'interposer entre les Prussiens et les Anglais,
Grouchy avait en sa faveur une circonstance locale des plus heureuses.
La Dyle, petite rivière de peu d'importance sans doute, mais dont les
abords étaient très-faciles à défendre, coulant de Genappe vers Wavre,
séparait Napoléon de Grouchy, comme Wellington de Blucher. En suivant
à la lettre ses instructions qui lui prescrivaient de communiquer
toujours par sa gauche avec le quartier général, Grouchy pouvait se
porter sur la Dyle, la franchir, la mettre ainsi entre lui et les
Prussiens, et leur en disputer le passage afin d'empêcher leur arrivée
à Mont-Saint-Jean, ou s'ils l'avaient franchie avant lui, les
surprendre dans leur marche de flanc, et les arrêter net avant qu'ils
eussent rejoint le duc de Wellington. L'ascendant de la victoire
remportée à Ligny, la surprise de flanc, suffisait pour compenser
l'inégalité du nombre, et donner à Grouchy sinon le moyen de vaincre,
du moins celui d'occuper les Prussiens, et de les faire arriver trop
tard au rendez-vous commun de Waterloo.
[En marge: Longues incertitudes du maréchal Grouchy.]