Tandis que Napoléon expédiait les ordres nécessaires, le comte de

Flahault qui avait quitté Ney pendant la nuit après avoir assisté aux

événements des Quatre-Bras, arriva au quartier général vers six heures

du matin. Sans desservir Ney, dont l'héroïsme touchait ceux mêmes qui

n'approuvaient pas sa manière d'opérer, il ne dissimula pas à

l'Empereur combien les dispositions du maréchal avaient été médiocres

au combat des Quatre-Bras; combien surtout l'agitation fébrile dont il

semblait atteint, en ajoutant s'il était possible à l'énergie de son

dévouement, nuisait cependant à la rectitude de son jugement

militaire. Napoléon s'en était bien aperçu depuis le 20 mars, mais il

fallait se servir de ce héros sans pareil tel qu'il était, tel que

l'avaient fait des événements supérieurs alors à tous les caractères.

Napoléon en conclut seulement qu'il serait sage de le tenir près de

lui, pour le lancer comme un lion au plus fort du danger. À tous les

détails qu'il donna, M. de Flahault en ajouta un qui était de grande

importance, c'est que Ney, dans sa défiance des événements, doutait

encore du résultat de la bataille de Ligny, et loin d'être disposé à

pousser en avant, était enclin au contraire à garder la défensive aux

Quatre-Bras. Napoléon en fut fort contrarié, car il aurait voulu

apprendre que Ney, au moment où on lui parlait, était déjà en

mouvement. Il fit donc écrire sur-le-champ par le maréchal Soult au

maréchal Ney, pour lui affirmer que la bataille de la veille était

complétement gagnée, pour lui enjoindre de marcher hardiment et sans

perte de temps aux Quatre-Bras, car les Anglais décamperaient en

voyant venir par la chaussée de Namur quarante mille hommes, prêts à

les prendre en flanc s'ils s'obstinaient dans leur résistance; pour

lui conseiller de tenir ses divisions réunies, et lui adresser

quelques reproches, fort adoucis du reste dans la forme, sur sa

manière de procéder la veille, laquelle avait été cause qu'au lieu de

résultats extraordinaires, on en avait de grands sans doute, mais

moins grands que ceux qu'on avait droit et besoin d'obtenir. Napoléon

envoya en même temps des officiers en reconnaissance sur la chaussée

de Namur aux Quatre-Bras, pour voir si Ney était en marche et le duc

de Wellington en retraite. Ces ordres expédiés vers sept heures du

matin, il se rendit en voiture à Ligny, et une fois sur les lieux il

monta à cheval pour visiter le champ de bataille, pour faire donner

des soins aux blessés, pour distribuer enfin des soulagements et des

récompenses aux combattants de la veille, pendant que les combattants

du jour emploieraient le temps à marcher.

[En marge: Aspect horrible de ce champ de bataille.]

Ces soulagements et ces récompenses étaient bien dus à des soldats

qui s'étaient conduits le jour précédent avec un dévouement sans

bornes, et en pareil cas on peut dire que la reconnaissance est un

excellent calcul. Les soldats de Gérard et de Vandamme étaient occupés

en ce moment à nettoyer leurs fusils, à faire la soupe, et à se

remettre un peu de leur formidable lutte de la veille. Dès qu'ils

aperçurent Napoléon, ils se précipitèrent au-devant de lui en agitant

leurs schakos, en brandissant leurs sabres, et en poussant des cris

d'enthousiasme. Sa vue seule les transportait, et les dédommageait de

leurs dangers et de leurs souffrances. Ce n'était vraiment pas un

temps perdu que celui que l'on consacrait à satisfaire et à entretenir

de pareils sentiments! Napoléon après avoir salué les blessés, et

répondu de la main aux acclamations des soldats, voulut traverser

successivement les villages de Saint-Amand et de Ligny. Dans

l'intérieur de Saint-Amand les morts français et prussiens étaient

presque en nombre égal, mais au delà du ruisseau, on ne voyait qu'un

monceau de cadavres prussiens. Ces malheureux s'étant obstinés à

reprendre Saint-Amand, avaient couvert de leurs corps les approches du

village. Sur le talus en arrière jusqu'au moulin de Bry, l'artillerie

de la garde ayant pris en écharpe les réserves prussiennes, les

cadavres d'hommes, de chevaux, les débris de canons, couvraient la

terre, et présentaient un spectacle satisfaisant pour nous, mais cruel

pour l'humanité. À Ligny, le spectacle devenait atroce. Là, le combat

s'était livré dans l'intérieur du village; on s'était battu corps à

corps, et égorgé avec toute la fureur des guerres civiles. Les morts

français et prussiens s'y trouvaient dans la même proportion, et on ne

voyait pas autre chose que des cadavres, car les habitants avaient fui

leurs demeures, ou s'étaient cachés dans leurs caves. Quelques blessés

gémissants étaient les seuls êtres vivants dans cette espèce de

nécropole. En sortant de Ligny, et en gravissant le terrain sur lequel

la garde impériale avait décidé la victoire, les cadavres étaient

encore presque exclusivement prussiens, et en faisant de ces débris

humains une triste comparaison, on pouvait dire que dans l'ensemble il

y avait deux ou trois Prussiens morts pour un Français. Il n'y a donc

pas d'exagération à avancer que si la bataille nous avait coûté

environ neuf mille hommes, elle en avait coûté dix-huit mille aux

Prussiens, sans compter les hommes débandés. Nous n'avions pour

prisonniers que les blessés, plus il est vrai mille ou deux mille

traînards recueillis par la cavalerie. Trente pièces de canon étaient

restées en notre pouvoir.

[En marge: Allocution aux officiers prussiens.]

Napoléon, après avoir fait ramasser le plus qu'il put de blessés

français, soin auquel les paysans belges se prêtèrent avec

empressement, fit aussi relever quelques officiers prussiens, frappés

dans une proportion beaucoup plus grande que leurs soldats. Ces braves

officiers avaient payé de leur sang la violence de leurs passions.

Napoléon leur adressa une allocution courtoise et généreuse, pour leur

dire que la France tant haïe des Prussiens ne leur rendait pas haine

pour haine; que si elle avait pesé sur eux pendant les dernières

guerres, c'était par une juste et inévitable représaille de leur

agression de 1792, de la convention de Pilnitz, du manifeste de

Brunswick, et de la guerre de 1806; que d'ailleurs ils s'étaient assez

vengés en 1814, qu'il était temps d'apporter un terme à ces

représailles sanglantes, que pour lui il s'appliquerait à y mettre fin

par la paix la plus prochaine, et qu'en témoignage de ces intentions

pacifiques il allait commencer par les faire soigner comme les

officiers de sa propre garde. L'allocution de Napoléon, immédiatement

traduite en allemand, fut fort bien accueillie de ces infortunés qu'il

salua en les quittant, et qui lui rendirent son salut de leurs mains

défaillantes. Cette scène, mandée aux journaux, était destinée à

calmer les passions allemandes, si la victoire nous restait fidèle

encore vingt-quatre heures.

[En marge: Instructions verbales données à Grouchy pour la conduite de

l'aile droite.]

[En marge: Départ de Grouchy.]

Parvenu sur les hauteurs de Bry, Napoléon mit pied à terre pour

attendre le résultat des reconnaissances dirigées vers les

Quatre-Bras. Conservant sa liberté d'esprit accoutumée, il s'entretint

avec ses généraux des sujets les plus divers, de la guerre, de la

politique, des partis qui divisaient la France, des royalistes et des

jacobins, paraissant fort content de ce qui s'était fait depuis deux

jours, et espérant encore davantage pour les jours qui allaient

suivre[17]. Pendant cet entretien il reçut un premier avis des

officiers envoyés sur la chaussée de Namur aux Quatre-Bras, et apprit

qu'au lieu de rencontrer Ney sur ce dernier point, on n'y avait

rencontré que les Anglais. Il en éprouva un mécontentement assez vif,

fit expédier au maréchal un nouvel ordre de se porter en avant, sans

tenir compte des Anglais qu'on prendrait en flanc s'ils résistaient,

enjoignit à Lobau de hâter sa marche vers les Quatre-Bras, et fit

accélérer le départ de la garde. Il se disposa à partir lui-même pour

aller diriger le mouvement en personne. Dans le même instant on lui

remit un rapport du général Pajol, qui dès la pointe du jour s'était

jeté sur la trace des Prussiens. Ce rapport assez singulier disait

qu'on avait ramassé des fuyards et surtout des canons du côté de

Namur, par conséquent dans la direction de Liége. S'il fallait s'en

rapporter à ce premier indice, on aurait dû en conclure que les

Prussiens prenaient le parti de regagner le Rhin, et que laissant les

Anglais s'appuyer sur la mer, ils allaient faire campagne avec les

Autrichiens et les Russes. Napoléon ne croyait guère à une pareille

résolution de leur part. Il supposait que Blucher, tel qu'il le

connaissait, tâcherait de se réunir avec les Anglais en ayant ou en

arrière de la forêt de Soignes, et que c'était dès lors dans la

direction de Wavre qu'il fallait le chercher. Pourtant à la guerre

comme en politique il faut n'être pas esclave de la vraisemblance, et

tout en lui accordant la préférence dans ses calculs, avoir l'esprit

ouvert à toutes les éventualités. C'est ce que fit Napoléon. Le

maréchal Grouchy était en ce moment auprès de lui. Il lui donna

verbalement ses instructions, lesquelles résultaient tellement de la

situation, qu'on les pressent avant qu'elles soient énoncées. Il lui

recommanda de poursuivre les Prussiens à outrance, d'aggraver leur

défaite le plus qu'il pourrait, de les empêcher au moins de se

remettre trop tôt, surtout de ne jamais les perdre de vue, et de

manoeuvrer de manière à rester constamment en communication avec la

grande armée française, et toujours entre elle et les Prussiens. Le

maréchal Grouchy effrayé, il faut lui rendre cette justice, de se voir

livré à lui-même dans cette circonstance délicate, en témoigna un

regret modeste à Napoléon, et parut également fort embarrassé de

deviner la route que suivraient les Prussiens. Napoléon lui répondit

qu'il avait la grande chaussée de Namur à Bruxelles pour communiquer

avec le quartier général, que par conséquent il serait toujours en

mesure de demander et de recevoir des ordres, que relativement à la

marche des Prussiens, l'avis envoyé par Pajol pouvait sans doute

provoquer des incertitudes, mais qu'il n'avait qu'à lancer sa

cavalerie sur Wavre d'un côté, sur Namur de l'autre, et qu'il saurait

en quelques heures à quoi s'en tenir. Montant alors à cheval, Napoléon

lui répéta de vive voix avec une insistance marquée: _Surtout poussez

vivement les Prussiens, et soyez toujours en communication avec moi

par votre gauche_[18].--Grouchy partit immédiatement pour obéir aux

ordres de Napoléon, et son premier mouvement fut de courir sur la

route de Namur où Pajol avait déjà ramassé des fuyards et des canons.

Napoléon lui laissait Gérard (4e corps) réduit à 12,000 hommes,

Vandamme (3e corps) réduit à 13,000, Pajol à 1,800, Exelmans à 3,200.

Il lui laissait en outre la division Teste détachée du corps de Lobau,

et forte de 3 mille fantassins environ. C'était donc un total de 33

mille combattants, sans comprendre la division Girard qui avait perdu

tous ses généraux, et qui ne comptait plus que 2,500 hommes. Elle dut

rester en arrière pour se remettre, s'occuper des blessés, et garder

Charleroy, ce qui dispensait Grouchy de faire aucun détachement de ce

côté.

[Note 17: Le maréchal Grouchy, qui était noblement inconsolable de ses

fautes militaires en 1815, sans vouloir cependant les avouer, a essayé

de faire remonter jusqu'à la journée du 17 juin la cause du temps

perdu le 18, et, dans un récit inexact, a présenté Napoléon pendant

cette matinée comme perdant le temps à la façon d'un prince bavard,

paresseux, irrésolu. Il est difficile de reconnaître à ce portrait

l'homme arrivé en vingt jours de l'île d'Elbe à Paris, l'homme qui, en

deux jours, s'était jeté à l'improviste entre les armées anglaise et

prussienne, avant qu'elles pussent se douter même de sa présence. On

ne persuadera à personne que Napoléon, qui, pouvant attendre la guerre

en Champagne, était venu la porter hardiment en Belgique, pour se

ménager l'occasion de surprendre et de battre les armées ennemies les

unes après les autres, fût devenu subitement mou et irrésolu. Mais le

maréchal Grouchy a fait comme beaucoup de témoins oculaires, qui, ne

sachant pas le secret des personnages agissant devant eux, leur

prêtent souvent les motifs les plus puérils et les plus chimériques.

En prétendant que Napoléon se conduisait dans la matinée du 17 comme

un prince oriental s'arrachant avec peine au repos, le maréchal

Grouchy prouve tout simplement qu'il ne se rendait pas compte de la

situation, qu'il ignorait ou ne comprenait pas que Napoléon devait

attendre, 1º que Ney eût défilé aux Quatre-Bras avec quarante mille

hommes; 2º que les troupes de Lobau fussent en marche sur les

Quatre-Bras; 3º que la garde eût fait la soupe et quitté ses bivouacs;

4º que quelques nouvelles de la cavalerie de Pajol eussent donné une

première idée de la direction suivie par les Prussiens. Il était

environ huit heures du matin, et ce n'était pas trop assurément de

deux ou trois heures pour que toutes ces choses pussent se faire. En

attendant, Napoléon s'entretenait de sujets divers avec une liberté

d'esprit que les hommes ne montrent pas toujours quand ils sont

préoccupés de grandes choses, et qui prouve qu'ils sont dignes d'en

porter le poids lorsqu'ils savent la conserver.]

[Note 18: Je tiens ces détails d'un témoin oculaire, qui me les a cent

fois répétés comme les ayant, disait-il, encore devant les yeux, et ce

témoin est le maréchal Gérard, l'un des hommes les plus droits, les

plus véridiques que j'aie connus. Ils m'ont été confirmés par un grand

nombre de témoins oculaires et auriculaires. Le maréchal Grouchy a

cherché à faire naître des doutes sur la nature des instructions qu'il

avait reçues; pourtant ses propres assertions, ses lettres à Napoléon,

constatent ces points essentiels: 1º qu'il devait chercher les

Prussiens; 2º les poursuivre vivement; 3º ne jamais les perdre de vue;

4º se tenir en communication avec le quartier général; 5º enfin,

toujours s'efforcer de séparer les Prussiens des Anglais. Ces points

établis suffisent pour les conclusions à porter dans ce grand débat

historique. En tout cas, les instructions données au maréchal Grouchy

résultaient tellement des faits et de la situation, que, même sans en

avoir ou la preuve ou l'aveu, on peut affirmer qu'il n'en a pas été

donné d'autres.]

[En marge: Forces que Napoléon se réservait pour combattre les

Anglais.]

Napoléon avec Ney, Lobau (réduit à deux divisions), la garde, les

cuirassiers de Milhaud et la division de Subervic enlevée à Pajol,

emmenait avec lui environ 70 mille hommes. C'était assez pour venir à

bout des Anglais, vu la qualité des troupes, si une immense faute ou

un immense malheur ne lui donnait pas deux armées à combattre. Avec

les 36 mille hommes laissés à Grouchy (la division Girard comprise),

avec environ 4 mille hommes attachés au grand parc et au train, il

avait encore 110 mille soldats, déduction faite de 14 mille morts ou

blessés perdus en plusieurs combats et deux batailles. Les Prussiens

et les Anglais qui, en morts, blessés ou débandés, venaient de perdre

trente à quarante mille hommes, avaient certes bien autrement à se

plaindre des derniers événements, et jusqu'ici le résultat de la

campagne pouvait être considéré comme tout entier à notre avantage. Il

ne fallait plus qu'une journée heureuse pour le rendre décisif.

[En marge: Napoléon, après avoir donné ses ordres, se dirige de sa

personne sur les Quatre-Bras.]

[En marge: À onze heures du matin Ney n'avait encore fait aucun

mouvement, et les Anglais étaient toujours aux Quatre-Bras.]

[En marge: Nouvel ordre à Ney de se porter en avant.]

[En marge: Perte de temps résultant du défilé de l'armée aux

Quatre-Bras.]

[En marge: Une reconnaissance de la cavalerie légère porte à croire

que les Prussiens ont pris la route de Wavre.]

[En marge: Napoléon en informe Grouchy.]

Napoléon quitta les hauteurs de Bry vers onze heures du matin[19], et

se porta au galop sur la grande chaussée de Namur aux Quatre-Bras pour

voir ce qui s'y passait. Il trouva la garde prête à quitter ses

bivouacs, Lobau en pleine marche vers les Quatre-Bras, et déjà même

parvenu à Marbais. Arrivé en ce dernier endroit Napoléon aperçut les

Anglais tiraillant sur la grande chaussée, et paraissant n'avoir pas

évacué jusqu'alors les Quatre-Bras, ce qui prouvait que Ney n'avait

opéré aucun mouvement. Pourtant en approchant davantage, on vit les

Anglais se retirer peu à peu à l'aspect de notre infanterie, qu'ils

pouvaient du point culminant des Quatre-Bras découvrir en colonne

profonde sur la chaussée de Namur. À notre gauche, c'est-à-dire du

côté de Frasnes, on apercevait encore des habits rouges, ce qui était

un sujet sinon d'inquiétude, au moins d'étranges incertitudes. Comment

Ney, après les ordres réitérés qu'il avait reçus, et avec l'assurance

d'être appuyé, n'avait-il pas encore marché, et comment surtout

était-il entouré d'Anglais? Le mystère fut bientôt éclairci:

c'étaient les lanciers rouges de la garde qu'on avait pris pour des

Anglais, et qui observés de plus près par notre cavalerie légère,

furent reconnus comme français et traités comme tels. Cependant aucune

portion des troupes de Ney ne s'était mise en mouvement. Dans le

voisinage on voyait le comte d'Erlon (1er corps), qui n'ayant pas

combattu la veille, et ne s'étant pas même fatigué, avait pris la

position la plus avancée vers les Quatre-Bras. Napoléon lui envoya

l'ordre d'y marcher sur-le-champ, et s'y porta lui-même à la suite des

Anglais qui se retiraient. Il y fut rendu promptement, mais il fallait

faire défiler les troupes par un seul débouché, et ce n'était pas trop

de trois heures pour que 70 mille hommes eussent passé par le pont de

Genappe qui se trouvait sur la route de Bruxelles. Toutefois si le

temps continuait à être beau, il n'était pas impossible d'arriver à

quatre heures aux approches de la forêt de Soignes, en face de la

position de Mont-Saint-Jean, et en mesure de livrer bataille de quatre

à neuf heures. Malheureusement le temps se chargeait de nuages, et

menaçait d'un de ces orages d'été qui rendent en quelques instants les

routes impraticables. Au surplus Napoléon n'avait guère espéré

atteindre les Anglais dans la journée, et il n'avait considéré une

bataille en avant de la forêt de Soignes que comme un effet de leur

pleine volonté, sur lequel il ne fallait pas trop fonder ses

espérances. Si en effet ils se décidaient à combattre, ils

s'arrêteraient, et on les aurait en face le lendemain au lieu de les

avoir dans la journée, ce qui n'était pas à regretter pour les

troupes. Entre Marbais et les Quatre-Bras, la cavalerie légère lancée

à travers champs sur notre droite, avait vu des blés couchés par le

passage de troupes nombreuses, et c'était une preuve qu'un corps

prussien avait pris la route de Tilly, conduisant vers Wavre, et

suivant le cours de la Dyle (voir la carte nº 65). C'était une

indication qui détruisait tout à fait la supposition d'une retraite

des Prussiens vers le Rhin, et Napoléon n'ayant pas en ce moment le

maréchal Soult auprès de lui, se servit du grand maréchal Bertrand

pour donner au maréchal Grouchy une direction plus positive que celle

qu'il lui avait assignée de vive voix deux heures auparavant. Il lui

prescrivit de se diriger sur Gembloux, qui était sur la route de

Wavre, et qui avait aussi l'avantage d'être par la vieille chaussée

romaine en communication avec Namur et Liége. Il lui recommandait de

bien s'éclairer sur tous les points, de ne pas perdre de vue que si

les Prussiens pouvaient être tentés de se séparer des Anglais pour

regagner le Rhin, ils pouvaient aussi vouloir se réunir à eux pour

livrer une seconde bataille aux environs de Bruxelles, de se tenir

sans cesse sur leurs traces afin de découvrir leurs véritables

intentions, d'avoir dans tous les cas ses divisions rassemblées dans

une lieue de terrain, et de semer la route de postes de cavalerie afin

d'être constamment en rapport avec le quartier général.

[Note 19: Je donne ces heures d'après les indications les plus

certaines. Le maréchal Grouchy en a donné d'autres, mais la preuve est

acquise, comme on le verra plus tard, que, sous le rapport des heures,

il s'est trompé presque constamment, et que ses indications à cet

égard sont complétement erronées. Voici du reste deux preuves de

l'inexactitude avec laquelle le maréchal Grouchy a fixé les heures

dans ses divers récits, inexactitude qu'il faut imputer non à son

caractère, mais au chagrin qu'il éprouvait d'avoir commis une faute si

funeste, et au désir bien naturel de s'en exonérer. Racontant les

événements de la matinée du 18, il a prétendu avoir quitté Gembloux à

six heures. Or, des preuves irréfragables démontrent que le départ a

eu lieu pour une partie des troupes à huit heures et à neuf, même à

dix pour quelques autres. Il a encore prétendu que le conseil de

marcher au canon lui fut donné dans l'après-midi du 18, vers trois

heures. Or, il est constaté par des témoignages unanimes, dont

lui-même a reconnu plus tard l'exactitude, que le conseil fut donné

vers onze heures et demie du matin. Nous citons ces faits non pour

attaquer la véracité du maréchal, mais pour prouver que, dans le

trouble où le jetaient ses souvenirs, ses allégations ne peuvent être

acceptées avec confiance, surtout relativement aux heures, qui, dans

les événements militaires comme dans les événements civils, sont

toujours ce qu'il y a de plus difficile à déterminer.]

Aux Quatre-Bras Napoléon fut rejoint par le maréchal Ney, et apprit de

sa propre bouche les motifs de ses nouvelles hésitations pendant cette

matinée. Fortement affecté des événements de la veille, le maréchal

n'avait pas osé s'avancer, croyant toujours avoir sur les bras la

totalité de l'armée anglaise, et n'avait fait un pas en avant que

lorsqu'il avait vu les Anglais se retirer devant le comte de Lobau. Il

chercha à s'excuser de ses lenteurs, et Napoléon qui ne voulait pas

lui causer plus d'agitation qu'il n'en éprouvait déjà, se contenta de

lui adresser quelques observations, exemptes du reste de toute

amertume. Néanmoins les soldats, dont la sagacité avait compris qu'il

y avait quelque chose à reprocher au _brave des braves_, ne manquèrent

pas de raconter entre eux que le _Rougeot_, comme ils appelaient

l'illustre maréchal, avait reçu une bonne semonce. Napoléon attendit

avec une vive impatience le défilé des troupes aux Quatre-Bras, qui

n'était pas terminé à trois heures.

[En marge: Orage affreux qui rend tout à coup les routes

impraticables.]

À peu près vers ce moment le ciel chargé d'épais nuages finit par

fondre en torrents d'eau, et une pluie d'été, comme on en voit

rarement, inonda tout à coup les campagnes environnantes. En quelques

instants le pays fut converti en un vaste marécage impraticable aux

hommes et aux chevaux. Les troupes composant les divers corps d'armée

furent contraintes de se réunir sur les deux chaussées pavées, celle

de Namur et celle de Charleroy, qui se rejoignaient pour n'en former

qu'une aux Quatre-Bras. Bientôt l'encombrement y devint

extraordinaire, et les troupes de toutes armes y marchèrent confondues

dans un pêle-mêle effroyable. Ce spectacle affligeant ôtait tout

regret pour les retards du matin, car se fût-on mis en route trois

heures plus tôt, un tel débordement du ciel aurait également

interrompu les opérations militaires, et tourné le matin comme le soir

au profit des Anglais, qui ayant le projet de se replier sur la belle

position de Mont-Saint-Jean, devaient tirer grand avantage de tout ce

qui rendrait l'attaque plus difficile.

[En marge: Combat d'arrière-garde au delà de Genappe.]

Les troupes se succédaient dans l'ordre suivant: la cavalerie légère

de Subervic, les cuirassiers de Milhaud avec quelques batteries

d'artillerie à cheval, l'infanterie de d'Erlon (1er corps), celle de

Lobau (6e corps), les cuirassiers de Kellermann, la garde, et enfin le

corps de Reille (2e), qui, fortement engagé aux Quatre-Bras, avait

employé la matinée à se remettre du rude combat de la veille. Napoléon

marchait avec l'avant-garde qu'il dirigeait en personne. On avait à

traverser le gros bourg de Genappe, où l'on franchit le Thy qui

devient la Dyle quelques lieues au-dessous. Les Anglais avaient mis

leur cavalerie à l'arrière-garde, pour ralentir notre marche par des

charges exécutées avec à-propos et vigueur, toutes les fois que le

terrain le permettrait. En approchant de Genappe le sol s'abaissait,

et une fois le Thy passé se relevait, de manière que nous avions en

face de nous l'arrière-garde anglaise, vivement pressée par notre

avant-garde. Napoléon ordonnant lui-même tous les mouvements sous une

pluie torrentueuse, avait fait amener vingt-quatre bouches à feu, qui

tiraient à outrance sur les colonnes en retraite. Les Anglais ayant

hâte de s'éloigner ne prenaient pas le temps de riposter, et

recevaient sans les rendre des boulets qui faisaient dans leurs masses

vivantes des trouées profondes. Au sortir de Genappe les hussards

anglais chargèrent notre cavalerie, mais ils furent presque aussitôt

culbutés par nos lanciers. À son tour lord Uxbridge à la tête des

gardes à cheval chargea nos lanciers et les ramena. Mais nos

cuirassiers fondant sur les gardes à cheval les forcèrent de se

replier. En quelques minutes la route fut couverte de blessés et de

morts, la plupart ennemis. Notre canon surtout avait jonché la terre

de débris humains qui étaient hideux à voir. Dans ces diverses

rencontres le colonel Sourd, le modèle des braves, se couvrit de

gloire. Avec un bras haché de coups de sabre et à moitié séparé du

corps, il s'obstina à rester à cheval. Il n'en descendit que pour

subir une amputation qui ne diminua ni son ardeur ni son courage, car

à peine amputé il se remit en selle, et commanda son régiment jusque

sous les murs de Paris.

[En marge: Horrible confusion produite par le mauvais temps.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 11 / 59 段