Au surplus ce succès, désirable assurément, car il eût fort abattu

l'orgueil des Anglais et détruit une portion de leurs forces, ce

succès n'était pas ce qui importait le plus dans cette journée. Grâce

en effet à la fermeté admirable de Ney, on avait à la fin du jour

occupé, contenu, arrêté les Anglais aux Quatre-Bras, ce qui était

l'essentiel, et on n'aurait eu rien à regretter, si d'Erlon, appelé

tantôt à droite, tantôt à gauche, et resté inutile partout, n'eût

laissé évader l'armée prussienne dont il pouvait prendre la moitié. Là

fut le vrai malheur de cette journée, qui fit de la bataille de Ligny,

au lieu d'un triomphe décisif, une victoire glorieuse sans doute et

même importante, mais très-inférieure à ce qu'elle aurait pu être sous

le rapport des résultats. Là se manifeste en traits sinistres la

fatalité redoutable qui, dans ces derniers jours, fit échouer les

combinaisons les plus profondes, l'héroïsme le plus extraordinaire! On

est confondu quand on voit combien de fois d'Erlon fut près de toucher

au but, et combien de fois il en fut détourné au moment de

l'atteindre, au grand désespoir des soldats, plus clairvoyants cette

fois que leurs chefs!

[En marge: Les allées et venues de d'Erlon, qui devint inutile

partout, furent le seul événement tout à fait regrettable de la

journée.]

[En marge: À qui fut la faute, s'il y eut faute?]

Là, nous le répétons, fut le vrai malheur de la journée. Y eut-il dans

ce malheur faute de quelqu'un, ou bien pure rigueur de la fortune?

c'est ce qui nous reste à examiner. Napoléon qui savait que dans les

premiers moments Ney devait avoir peu d'ennemis sur les bras, pouvait

bien lui redemander 12 ou 15 mille hommes sur 45 mille, pour un objet

tout à fait décisif, plus décisif même que l'occupation des

Quatre-Bras. Ainsi de sa part l'ordre à d'Erlon n'était pas une faute.

Quant à Ney, il aurait dû en recevant cet ordre se résigner à passer

tout de suite à la défensive, qui était possible avec vingt mille

hommes comme il le prouva deux heures après, et se priver de d'Erlon

pour le laisser à Napoléon. D'Erlon de son côté, aurait dû obéir non

pas à son chef immédiat, mais au chef des chefs, c'est-à-dire à

l'Empereur. Cependant on comprend qu'acharné au combat, voyant la

masse des ennemis s'accroître autour de lui, Ney voulut vaincre

d'abord où il était, sauf à aller ensuite compléter le triomphe de

Napoléon. On comprend que d'Erlon, recevant de mauvaises nouvelles des

Quatre-Bras, crut devoir obtempérer à l'ordre de Ney donné en termes

désespérés, et dans tous ces malentendus on est beaucoup plus fondé à

accuser la fortune que les hommes. Et en effet, cette parole pressante

de Napoléon: _Le salut de la France est en vos mains_, dite pour

exalter le zèle de Ney, et interprétée comme la nécessité de vaincre

aux Quatre-Bras, tandis qu'elle signifiait la nécessité d'achever la

victoire de Ligny, cette parole prononcée pour assurer le triomphe des

desseins de Napoléon, ne produisit que leur confusion, trait frappant

des dispositions de la fortune à notre égard, ou pour mieux dire,

preuve évidente d'une situation forcée, pleine de trouble, où

personne, excepté Napoléon, n'avait conservé ses facultés ordinaires,

et que Napoléon lui-même avait créée en essayant de recommencer malgré

l'Europe, malgré la France, malgré la raison universelle, un règne

désormais impossible[16]!

[Note 16: Je ne terminerai pas ces trop longues réflexions, sans

ajouter quelques mots en réponse à une supposition tout à fait

gratuite, consistant à prétendre que si le comte d'Erlon, après de

nombreuses allées et venues finit par se rendre aux Quatre-Bras, au

lieu de venir à Bry, c'est qu'il y fut décidé par un dernier ordre de

Napoléon. Dans ce cas, les mouvements de va-et-vient qui dans cette

journée le rendirent inutile partout, seraient non pas le tort de Ney

qui voulut absolument l'attirer à lui, ou de d'Erlon qui désobéit à

Napoléon pour obéir à Ney, mais de Napoléon lui-même qui aurait

renoncé à l'exécution de ses ordres. C'est M. Charras, qui, dans son

ouvrage sur la campagne de 1815, ouvrage savant, spirituel,

remarquablement écrit, a imaginé cette hypothèse.

Les suppositions sont admissibles en histoire quand elles sont

nécessaires pour expliquer un fait qui autrement serait inexplicable,

quand elles reposent sur la vraisemblance, et sur des inductions

tirées de l'ensemble des événements. Ici rien de pareil. Les faits,

loin d'être inexplicables sans la supposition de M. Charras, le

deviennent par cette supposition même. Placé entre l'ordre de Napoléon

et celui du maréchal Ney, le comte d'Erlon, sans méconnaître la

hiérarchie, se livra aux interprétations, toujours hasardeuses à la

guerre, et croyant Ney en grand danger, croyant Napoléon dans

l'ignorance de ce danger, finit par se porter aux Quatre-Bras. Tout

est simple et clair dans cette donnée; ce qui n'est ni simple ni

clair, c'est que Napoléon, regardant le sort de la guerre comme

attaché au mouvement qu'il ordonnait, eût contremandé ce mouvement,

sans même avoir eu le temps d'apprendre ce qui se passait aux

Quatre-Bras, et de savoir que la position de Ney y était des plus

difficiles. La supposition de M. Charras rend donc inexplicable ce qui

s'explique de soi, et loin d'être conforme à la vraisemblance, est

absolument invraisemblable. Toutefois si elle reposait sur quelque

témoignage, il faudrait sinon l'admettre, du moins en tenir un certain

compte; mais de témoignages il n'y en a que deux, et ils sont l'un et

l'autre absolument contraires. Ces témoignages sont ceux du comte

d'Erlon, et du général Durutte qui commandait l'une des divisions du

1er corps. Certes, si en fait d'ordres donnés par Napoléon au comte

d'Erlon il y a un témoignage décisif, c'est celui du comte d'Erlon

lui-même qui recevait et devait exécuter ces ordres. Or, interrogé par

le duc d'Elchingen sur ces événements, voici sa réponse rapportée par

le duc d'Elchingen lui-même dans son écrit intitulé: _Documents

inédits sur la campagne de 1815_.

«Au delà de Frasnes, je m'arrêtai avec des généraux de la garde, où je

fus joint par le général La Bédoyère, qui me fit voir une Note au

crayon qu'il portait au maréchal Ney, et qui enjoignait à ce maréchal

de diriger mon corps d'armée sur Ligny. Le général La Bédoyère me

prévint qu'il avait déjà donné l'ordre pour ce mouvement, en faisant

changer de direction à ma colonne, et m'indiqua où je pourrais la

rejoindre. Je pris aussitôt cette route, et envoyai au maréchal mon

chef d'état-major, le général Delcambre, pour le prévenir de ma

nouvelle destination. M. le maréchal Ney me le renvoya en me

prescrivant impérativement de revenir sur les Quatre-Bras, où il

s'était fortement engagé, comptant sur la coopération de mon corps

d'armée. _Je devais donc supposer qu'il y avait urgence, puisque le

maréchal prenait sur lui de me rappeler, quoiqu'il eût reçu la Note

dont j'ai parlé plus haut._»--

_Je devais supposer_, dit le comte d'Erlon, _qu'il y avait urgence,

puisque le maréchal prenait sur lui de me rappeler, quoiqu'il eût reçu

la Note dont j'ai parlé....._--N'est-il pas évident, rien qu'à la

lecture de ce passage, que si le comte d'Erlon avait reçu un dernier

ordre de Napoléon, l'autorisant à se rendre aux Quatre-Bras au lieu de

venir à Bry, il l'eût dit tout simplement, car alors sa justification

eût été établie d'un seul mot, et il n'aurait pas eu besoin de

s'appuyer sur l'urgence de la situation de Ney, et sur la supposition

que Ney contredisant les ordres de Napoléon, y était autorisé. Il

aurait dit tout uniment que Napoléon avait contremandé l'ordre au

crayon porté par la Bédoyère, et l'explication eût été complète et

péremptoire. La conclusion forcée, c'est que ce dernier contre-ordre,

qui le couvrait complétement, il ne le reçut pas, puisqu'il n'en a pas

parlé dans sa justification, qui en ce cas eût été sans réplique.

Cette preuve nous semble absolue et ne pas admettre de contestation.

Après ce témoignage il y en a un second tout aussi péremptoire, c'est

celui du général Durutte. Ce général, fort capable, fort éclairé,

commandait la division du 1er corps qui formait tête de colonne. Il a

rédigé une note que je possède, et dont le duc d'Elchingen cite aussi

un fragment, page 71.

Le général Durutte après avoir raconté comment un ordre de Napoléon

avait amené le comte d'Erlon sur Bry, pour prendre les Prussiens à

revers, ajoute ce qui suit: «Tandis qu'il était en marche, plusieurs

ordonnances du maréchal Ney arrivèrent à la hâte pour arrêter le 1er

corps et le faire marcher sur les Quatre-Bras. Les officiers qui

apportaient ces ordres disaient que le maréchal Ney avait trouvé aux

Quatre-Bras des forces supérieures, et qu'il était repoussé. Ce second

ordre embarrassa beaucoup le comte d'Erlon, car _il recevait en même

temps de nouvelles instances de la droite pour marcher sur Bry_. Il se

décida néanmoins à retourner vers le maréchal Ney; mais comme il

remarquait, avec le général Durutte, que l'ennemi pouvait faire

déboucher une colonne dans la plaine qui se trouve entre Bry et le

bois de Delhutte, ce qui aurait totalement coupé la partie de l'armée

commandée par l'Empereur d'avec celle commandée par le maréchal Ney,

il se décida à laisser le général Durutte dans cette plaine.»

Ce témoignage est aussi décisif que le précédent. On y voit en effet

par le récit d'un témoin oculaire que le comte d'Erlon fut placé entre

des ordres contraires, qu'il hésita d'abord, mais que le danger de Ney

le détermina, et ce danger seul, car, ajoute-t-il, _il recevait en

même temps de nouvelles instances de la droite pour marcher sur Bry_.

Or, les instances de la droite, c'étaient les ordres réitérés de

l'Empereur, et ce passage prouve surabondamment qu'ils ne furent pas

révoqués, car s'ils l'avaient été, le général Durutte, assistant à ces

perplexités et les partageant, n'aurait pas manqué de dire qu'un

nouvel ordre de l'Empereur y avait mis fin. Il est donc de toute

évidence que la supposition d'un dernier contre-ordre de l'Empereur

est non-seulement gratuite, mais en opposition avec les seuls

témoignages connus, possibles et concluants. Ainsi, les mouvements qui

rendirent le corps de d'Erlon inutile à tout le monde furent le fait

de Ney, qui ne voulut pas se réduire à la défensive, et qui appela

d'Erlon à son secours coûte que coûte, et de d'Erlon qui, placé entre

des ordres contraires, se laissa entraîner par les cris désespérés

partis des Quatre-Bras. Ce fut un malheur, remontant à Napoléon, non

pas directement et par suite d'un ordre mal donné, mais indirectement

et par suite d'un état moral de ses lieutenants dont il était la cause

générale et supérieure. Que Napoléon fût un très-mauvais politique, il

n'y a pas besoin de preuve pour être autorisé à le déclarer tel; mais

mauvais général, la supposition me semble téméraire, et pour moi je ne

puis encore me résoudre à l'admettre.]

Quelque regret que pût éprouver Napoléon d'avoir remporté une victoire

incomplète, il avait lieu, nous le répétons, d'être satisfait, car son

plan avait jusqu'à ce moment parfaitement réussi. Il était parvenu à

surprendre les armées anglaise et prussienne, à s'interposer entre

elles, à vaincre l'armée prussienne, à contenir l'armée anglaise, et à

les rejeter l'une et l'autre dans des directions assez divergentes,

pour avoir le lendemain ou le surlendemain le temps de battre

séparément le duc de Wellington. Blucher effectivement venant de

perdre la grande chaussée de Namur aux Quatre-Bras, ne pouvait plus

rejoindre le duc de Wellington par cette voie, la seule directe, et il

était réduit, ou à se séparer définitivement des Anglais en se portant

par Namur sur le Rhin, ou, s'il voulait continuer la campagne avec

eux, à tâcher de les retrouver aux environs de Bruxelles. Entre les

armées belligérantes et Bruxelles s'étendait une forêt vaste et

profonde, celle de Soignes, enveloppant cette ville du sud-ouest au

nord-est, présentant une bande de bois épaisse de trois ou quatre

lieues, longue de dix ou douze, par conséquent très-difficile à

franchir par des armées nombreuses, pourvues d'un matériel

considérable. Si les Prussiens, privés de leur communication directe

avec les Anglais par la chaussée de Namur aux Quatre-Bras, voulaient

les rejoindre, ils le pouvaient en se portant par Gembloux et Wavre à

la lisière de la forêt de Soignes, et en se réunissant à eux en avant,

ou en arrière de cette vaste forêt. Si, pour plus de sûreté, ils s'y

enfonçaient, afin d'opérer leur jonction au delà, c'est-à-dire sous

les murs de Bruxelles, il n'y avait pas fort à s'inquiéter d'eux, car

ils arriveraient trop tard pour secourir leurs alliés. S'ils voulaient

au contraire les rejoindre en avant de la forêt de Soignes, le danger

pouvait devenir sérieux, mais Napoléon se trouvant actuellement entre

les Prussiens et les Anglais, et à cinq lieues seulement de la lisière

de la forêt, il était impossible que la jonction s'opérât en avant,

c'est-à-dire sous ses yeux, à moins qu'il ne le permît, ou que ses

lieutenants chargés de l'empêcher ne laissassent faire à l'ennemi ce

qu'il voudrait. Étant de plus face à face avec les Anglais aux

Quatre-Bras, il avait la certitude, autant qu'il était possible de

l'avoir, de pouvoir le lendemain les aborder et les battre avant que

les Prussiens vinssent à leur secours. Il était donc bien vrai que

jusqu'ici, quoique les Prussiens ne fussent que battus au lieu d'être

détruits, son plan avait réussi, puisqu'il était en mesure de

rencontrer ses ennemis les uns après les autres. D'ailleurs, si les

Prussiens n'étaient pas détruits comme ils auraient dû l'être, ils

étaient fort maltraités, et une poursuite active pouvait produire ce

qu'aurait produit la manoeuvre manquée de d'Erlon. Il s'agissait de ne

leur laisser aucun repos le lendemain, et de leur tenir sans cesse

l'épée dans les reins, pour que les hommes débandés devinssent des

hommes perdus, et que l'armée prussienne fût diminuée par la poursuite

autant qu'elle aurait pu l'être par la bataille elle-même.

[En marge: À la fin du jour Napoléon donne des ordres pour la

poursuite des Prussiens, et prend quelques heures de repos.]

Napoléon rentré à Fleurus vers onze heures du soir, après avoir

toujours été en mouvement depuis cinq heures du matin, donna les

ordres indispensables avant de prendre le repos dont il avait besoin.

On venait de lui annoncer, mais sans aucun détail, que Ney, après

s'être battu toute la journée avec les Anglais, n'avait réussi qu'à

les contenir. Il lui fit dire d'être sous les armes dès la pointe du

jour pour marcher sur Bruxelles, sans craindre les Anglais qui ne

pouvaient plus tenir après la bataille de Ligny, car en marchant sur

eux par la grande chaussée de Sombreffe aux Quatre-Bras, on les

tournerait s'ils essayaient de résister. Il enjoignit à Pajol de se

lancer après un peu de repos sur la trace des Prussiens, et il le fit

suivre par la division d'infanterie Teste, détachée de Lobau, afin de

lui ménager un appui contre les retours de la cavalerie prussienne. Il

se jeta ensuite sur un lit pour refaire ses forces par quelques heures

de sommeil.

[En marge: Projets de Napoléon pour la suite des opérations.]

[En marge: Il prend le parti de se porter avec son centre au soutien

de sa gauche, afin de livrer bataille aux Anglais.]

À cinq heures du matin, Napoléon était debout, prêt à continuer ses

opérations, et regardant comme venu le moment de s'attaquer à l'année

anglaise. Les Prussiens étant hors de cause pour deux ou trois jours

au moins, c'étaient les Anglais qu'il fallait chercher et battre, et

avec les soldats qu'il avait, et sous sa direction suprême, le

résultat ne lui semblait guère douteux. Ayant pour cette campagne

adopté le système de deux ailes, qu'il voulait tour à tour renforcer

avec son centre comprenant le corps de Lobau, la garde et la réserve

de cavalerie, c'est-à-dire près de quarante mille hommes, il devait

quitter son aile droite victorieuse à Ligny, pour se porter à son aile

gauche qui n'avait été ni vaincue ni victorieuse aux Quatre-Bras. Son

aile gauche déjà composée de Reille, de d'Erlon, d'une partie de la

grosse cavalerie, renforcée maintenant avec les troupes du centre,

s'élèverait à environ 75 mille combattants, force suffisante pour

tenir tête aux Anglais. Il était naturel de former l'aile droite des

corps qui avaient combattu à Ligny, et qui étaient trop fatigués pour

livrer une seconde bataille dans la journée, c'est-à-dire du 4e corps

(Gérard), du 3e (Vandamme), de la division Girard, des chasseurs et

hussards de Pajol, des dragons d'Exelmans, déjà placés les uns et les

autres sous les ordres du maréchal Grouchy.

[En marge: Rôle assigné à sa droite, commandée par Grouchy, et

composée des corps de Gérard, de Vandamme, de la cavalerie de Pajol et

d'Exelmans.]

Le rôle de cette aile droite pendant que Napoléon serait occupé contre

les Anglais, était tout indiqué, c'était de veiller sur les Prussiens,

de compléter leur défaite, de l'aggraver au moins en les poursuivant

l'épée dans les reins, et de les contenir s'ils montraient

l'intention de revenir sur nous. C'eût été en effet une trop grande

incurie, et bien indigne d'un vrai capitaine, que de laisser les

Prussiens vaincus devenir ce qu'ils voudraient, peut-être chercher à

rejoindre les Anglais en avant de la forêt de Soignes, peut-être même

encouragés par notre négligence se porter sur Charleroy, menacer ainsi

nos derrières, bouleverser nos communications, et dans tous les cas,

se remettre paisiblement de leur défaite pour apporter soit aux

Anglais, soit aux Russes et aux Autrichiens le contingent redoutable

de leurs forces rétablies. Les négliger était par conséquent

impossible, et d'ailleurs comme on manoeuvrait à quatre ou cinq lieues

les uns des autres, il était facile de tenir le détachement qu'on

mettait à leur poursuite à une distance telle qu'on pût toujours le

rappeler à soi. Ajoutons que ce détachement devait avoir une certaine

importance, si on voulait qu'il pût occuper, contenir et poursuivre

les Prussiens. Napoléon n'ayant plus que 110 mille hommes contre 190

mille, et peut-être moins par suite des pertes des journées

précédentes, obligé de s'en réserver au moins 75 mille pour combattre

le duc de Wellington, ne pouvait dès lors en donner plus de

trente-cinq ou trente-six mille à Grouchy. Mais dans la main d'un

homme habile et résolu, c'était assez contre une armée battue. Le

maréchal Davout avec 26 mille Français avait bien tenu tête en 1806 à

70 mille Prussiens, dans la mémorable journée d'Awerstaedt. Grouchy,

il est vrai, n'était pas Davout, les dispositions morales de 1815

n'étaient pas celles de 1806, mais nos soldats étaient aussi

aguerris, et apportaient dans cette guerre le courage du désespoir.

[En marge: Emploi du temps pendant la matinée du 17.]

[En marge: Impossibilité de devancer les Anglais au passage de la

forêt de Soignes.]

[En marge: Ordre à Ney de défiler aux Quatre-Bras, et aux divers corps

composant le centre de suivre Ney.]

Napoléon prit donc le parti, indiqué par son plan et par les règles de

la prudence, de se diriger avec son centre vers son aile gauche, pour

aller combattre les Anglais, en laissant à sa droite le soin

d'observer les Prussiens, d'aggraver leur défaite, et de les tenir à

distance pendant qu'il serait aux prises avec l'armée britannique.

Debout dès cinq heures, il eût voulu marcher tout de suite pour

atteindre le duc de Wellington dans la journée, mais la distance où

l'on se trouvait de la forêt de Soignes était si petite qu'il était

impossible de gagner le général anglais de vitesse, et qu'on ne

pouvait avoir une rencontre avec lui que s'il le voulait bien, car

s'il songeait à s'enfoncer dans la forêt de Soignes pour rallier les

Prussiens au delà, toute la promptitude qu'on mettrait à le suivre ne

ferait que rendre sa retraite plus hâtive, sans donner une seule

chance de le joindre. Néanmoins Napoléon par caractère, par impatience

de résoudre la question de vie et de mort posée entre l'Europe et lui,

aurait voulu courir sur-le-champ aux Anglais. Mais on lui objecta

l'immense fatigue des troupes qui avaient marché trois jours, et

combattu deux sans s'arrêter. Il n'avait certainement pas la pensée

d'employer Gérard et Vandamme (4e et 3e corps), car leurs soldats,

couchés dans le sang, dormaient encore d'un profond sommeil au milieu

de trente mille cadavres, et on ne pouvait leur refuser quelques

heures pour nettoyer leurs armes, faire la soupe, respirer enfin.

Disposant du corps de Lobau qui n'avait pas tiré un coup de fusil, il

voulait naturellement le mouvoir le premier. Mais il était

indispensable d'y ajouter la garde qui avait été vivement engagée la

veille, et qui, toute dévouée qu'elle était, ne pouvait cependant pas

se passer de dormir et de manger. Il combina donc ses mouvements de la

journée de manière à concilier la célérité des opérations avec le

besoin de repos éprouvé par ses troupes. Comme il fallait traverser

les Quatre-Bras pour marcher aux Anglais, c'était à Ney qui s'y

trouvait, à défiler le premier, et comme il avait près de quarante

mille hommes à faire écouler par un seul débouché, on était sûr, en

arrivant à neuf ou dix heures du matin aux Quatre-Bras, d'y arriver

juste à temps pour défiler après lui, et comme enfin on pouvait être

en deux ou trois heures à la lisière de la forêt de Soignes, il

n'était pas impossible encore de livrer, ainsi qu'on l'avait fait la

veille, une bataille dans l'après-midi même, si toutefois les Anglais

consentaient à l'accepter. Napoléon, sans espérer beaucoup cette

rencontre en avant de la forêt de Soignes qu'il désirait trop pour

croire que les Anglais la désirassent aussi, disposa tout pour se la

ménager si elle était possible, et dans le cas contraire pour entrer à

Bruxelles le soir ou le lendemain matin, ce qui devait produire un

grand effet moral, et rejeter les Anglais bien loin des Prussiens. Il

décida donc que Lobau se porterait le premier aux Quatre-Bras par la

grande chaussée de Namur, de manière à défiler immédiatement après

Ney. Il décida que la garde suivrait Lobau, et que la grosse cavalerie

suivrait la garde.

Cette disposition devait procurer deux heures de repos à la garde et

à la grosse cavalerie. Quant aux troupes de Gérard et de Vandamme,

fort éprouvées par la bataille de la veille, elles auraient la matinée

pour se refaire, car avant de se mettre à la poursuite des Prussiens,

il fallait que la cavalerie en eût retrouvé les traces. On se serait

exposé sans cette précaution à s'engager dans une fausse voie, et ce

qui n'était pas un inconvénient pour la cavalerie légère qui avait des

ailes, en aurait eu de très-grands pour l'infanterie qui n'avait que

ses jambes, et qui était déjà très-fatiguée.

[En marge: Nouvelles de ce qui s'était passé la veille aux

Quatre-Bras.]

[En marge: Ordres réitérés à Ney de se porter en avant.]

[En marge: Visite du champ de bataille de Ligny.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 10 / 59 段