Cependant quelque peu raisonnable que soit la pressante invitation

qu'il a reçue, le comte de Valmy après avoir donné à ses chevaux le

temps de souffler, se prépare à charger avec la plus grande vigueur.

Piré s'apprête à l'appuyer à la tête de ses chasseurs et de ses

lanciers. Le comte de Valmy suivant la grande route gravit au trot la

pente qui aboutit aux Quatre-Bras, puis tournant brusquement à gauche

dans la direction du bois de Bossu, il s'élance avec sa brigade

composée du 8e et du 11e de cuirassiers sur l'infanterie anglaise du

général major Halkett. Les balles pleuvent sur les cuirasses et les

casques de nos cavaliers sans les ébranler. Le 8e fond sur le 69e

régiment, l'enfonce, tue à coups de pointe une partie de ses hommes,

et lui prend son drapeau enlevé par le cuirassier Lami. Ce régiment

anglais se réfugie dans le bois. Kellermann après avoir rallié ses

escadrons se jette sur le 30e qu'il ne peut enfoncer, mais culbute et

sabre le 33e, après lui deux bataillons de Brunswick, et arrive ainsi

aux Quatre-Bras. Pendant ce temps, Piré donne à droite sur

l'infanterie de Picton. Celle-ci formée sur plusieurs lignes résiste

par des feux violents et bien dirigés à toutes les charges de notre

cavalerie légère. Mais le 6e de lanciers, qui en cette journée se

signala par ses exploits, gagne sous la conduite de son colonel

Galbois la chaussée de Namur, et détruit un bataillon hanovrien sur

les derrières de Picton. Le duc de Wellington n'a que le temps de se

jeter sur un cheval et de s'enfuir.

[En marge: Faute d'appui, nos cuirassiers sont ramenés.]

Notre cavalerie se maintient ainsi sur le plateau des Quatre-Bras dont

elle a réussi à s'emparer. Si quelque infanterie venait en ce moment

l'appuyer, si la division Foy, si une partie de la division Jérôme

venaient occuper le terrain qu'elle a conquis, et surtout si les trois

autres brigades du comte de Valmy étaient envoyées à son secours, son

triomphe serait assuré. Malheureusement, lancée par un acte de

désespoir au milieu d'une nuée d'ennemis, elle reste sans appui, et

tout à coup elle se sent assaillie par des feux terribles.

L'infanterie anglaise réfugiée dans les maisons des Quatre-Bras, fait

pleuvoir sur nos cuirassiers une grêle de balles. Surpris par ce feu,

ne se voyant point soutenus, ils rétrogradent d'abord avec lenteur,

bientôt avec la précipitation d'une panique. Le comte de Valmy veut en

vain les retenir sur la pente du plateau qu'ils ont naguère gravi

victorieusement: la déclivité et l'entraînement de la retraite

précipitent leur course. Leur général démonté, privé de son chapeau,

n'a d'autre ressource, pour n'être pas abandonné sur le terrain, que

de s'attacher à la bride de deux cuirassiers, et il revient ainsi

suspendu à deux chevaux au galop. À ce spectacle Ney accourt, et fait

barrer la route par Lefebvre-Desnoëttes, qui rallie en les retenant

nos deux régiments de cuirassiers fuyant après avoir opéré des

prodiges.

[En marge: Ney prend le parti de se réduire à la défensive, et se

maintient à Frasnes avec une fermeté héroïque.]

Ney qui dans cette circonstance déploie l'héroïsme incomparable dont

la nature l'avait doué, rallie ses troupes, et conserve avec fermeté

sa ligne de bataille. Sur la grande route il maintient la division Foy

à la hauteur où elle s'est portée, tandis qu'à droite la division

Bachelu est près de déboucher par la ferme de Piraumont sur la grande

chaussée de Namur; puis il court à la division Jérôme à gauche pour

enlever le bois de Bossu, qui n'aurait pas dû être le but de ses

efforts. Mais la résistance s'accroît de minute en minute. Au lieu des

troupes qui disputaient le bois de Bossu sans essayer d'en sortir, on

voit tout à coup apparaître des bataillons superbes qui font mine de

nous déborder. En effet le duc de Wellington, qui avait déjà plus de

30 mille hommes, venait de recevoir les gardes anglaises du général

Cooke, le reste du corps de Brunswick, de nouveaux escadrons de

cavalerie, et comptait maintenant 40 mille hommes contre Ney, à qui il

en restait à peine 16 mille. En cet instant, Ney, redevenu ce qu'il

fut toujours, un lion, se précipite avec la division Jérôme sur les

bataillons qui débouchent du bois, et les arrête. Retrouvant dans le

péril, quand ce péril est devenu physique, toute sa présence d'esprit,

il reconnaît qu'à s'obstiner il y aurait risque d'un désastre. Il se

décide enfin à passer de l'offensive à la défensive, ce qu'il aurait

dû faire plus tôt, dès qu'il n'avait pas profité de la matinée pour

culbuter les Anglais. En conséquence de cette sage résolution, il

replie lentement sa ligne entière de la droite à la gauche, se tenant

à cheval au milieu de ses soldats, et les rassurant par sa noble

contenance. En remontant sur le bord du bassin d'où il était parti,

l'avantage du terrain se retrouve de son côté. Les Anglais ont à leur

tour à gravir une pente sous un feu plongeant des plus meurtriers. Ney

fait pleuvoir sur eux les balles et la mitraille, et tantôt les

arrêtant par des charges à la baïonnette, tantôt par des décharges à

bout portant, met deux heures à revenir sur le bord du bassin qui

s'étend de Frasnes aux Quatre-Bras.

Tandis qu'au milieu des boulets qui tombent autour de lui, il est

l'objet de la crainte de l'ennemi et de l'admiration de ses soldats,

il sent vivement l'amertume de cette situation, et s'écrie avec une

noble et déchirante douleur: _Ces boulets, je les voudrais tous avoir

dans le ventre!_--Hélas, ce qu'il avait sous les yeux était une

victoire auprès de ce qu'il devait voir dans deux jours!

Il était neuf heures: la nuit enveloppait ces plaines funèbres, de

Sombreffe aux Quatre-Bras, des Quatre-Bras à Charleroy, et dans ce

triangle de quelques lieues plus de quarante mille cadavres couvraient

déjà la terre. Aux Quatre-Bras, Ney avait mis hors de combat près de

six mille ennemis, soit par le feu, soit par le sabre de ses

cavaliers, et avait perdu environ quatre mille hommes. À Ligny, comme

nous l'avons dit, onze ou douze mille Français, dix-huit mille

Prussiens jonchaient la terre, sans compter la foule des hommes

débandés. Ainsi 40 mille braves gens venaient d'être de nouveau

sacrifiés aux formidables passions du siècle!

[En marge: Tristes péripéties qui paralysent le corps de d'Erlon.]

On se demande sans doute ce qu'était devenu pendant cette journée le

comte d'Erlon, qu'on n'avait vu figurer ni à Ligny pour y compléter

la victoire, ni aux Quatre-Bras pour culbuter les Anglais sur la route

de Bruxelles. La réponse est triste: il avait toujours marché, pour

n'arriver nulle part, malgré une ardeur sans pareille, rendue stérile

par la fatalité qui planait en ce moment sur nos affaires!

[En marge: La journée s'écoule sans que le corps de d'Erlon ait pu

être utile ni à Napoléon ni à Ney.]

Le matin il avait attendu à Gosselies des ordres qui ne lui étaient

arrivés qu'à onze heures, par la communication que le général Reille

lui avait donnée du message de M. de Flahault. À l'instant même il

s'était mis en marche sur Frasnes, et conformément aux instructions

reçues, il avait dirigé sa division de droite, celle du général

Durutte, vers Marbais. En se voyant sur les derrières des Prussiens

les soldats de cette division avaient battu des mains, et applaudi à

la prévoyance de Napoléon qui les plaçait si bien. Mais à peine

avaient-ils fait une lieue dans cette direction, que les officiers de

Ney, partis à l'instant où ce maréchal se décidait à attaquer les

Anglais, étaient venus appeler le corps entier aux Quatre-Bras. La

division Durutte avait donc été comme les autres ramenée vers Frasnes,

au milieu des murmures des soldats désolés d'être détournés de la voie

où ils apercevaient de si beaux résultats à recueillir. Tout à coup

vers trois heures et demie le général La Bédoyère arrivant avec un

billet de l'Empereur, avait réitéré l'injonction de marcher sur Bry. À

ce nouveau contre-ordre nouvelle joie des soldats, qui

s'applaudissaient d'être remis sur la voie d'un grand triomphe.

D'Erlon obéissant à l'ordre apporté par La Bédoyère avait alors

envoyé, comme on l'a vu, son chef d'état-major Delcambre à Ney, pour

lui faire part de l'incident qui l'éloignait des Quatre-Bras. Ce

général avait rempli sa mission auprès de Ney, qui l'avait renvoyé

porter à d'Erlon l'ordre formel et absolu de rebrousser chemin vers

les Quatre-Bras. Le général Delcambre était donc venu entre cinq et

six heures arrêter une dernière fois le 1er corps dans sa marche sur

Bry, pour l'amener aux Quatre-Bras. D'autres officiers suivant le

général Delcambre, étaient venus dire au comte d'Erlon, que sur la foi

de son concours Ney s'était engagé dans un combat inégal contre les

Anglais, que s'il n'était pas secouru il allait succomber, qu'alors

tous les plans de Napoléon seraient renversés, et qu'en n'accourant

pas aux Quatre-Bras, le comte d'Erlon prenait sur sa tête la plus

grave responsabilité. Ces assertions étaient exagérées, et le résultat

de la journée prouvait bien qu'en se réduisant à la défensive entre

Frasnes et les Quatre-Bras, on ne s'exposait qu'au danger d'une

journée indécise, laquelle indécise aux Quatre-Bras serait immensément

fructueuse à Ligny. Mais d'Erlon ne connaissait pas le véritable état

des choses sur les deux champs de bataille. Du côté de Ligny on ne lui

parlait que de compléter un triomphe: du côté des Quatre-Bras il

s'agissait, lui disait-on, de prévenir un désastre. Ney, son chef

immédiat, le sommait au nom de la hiérarchie, au nom d'une nécessité

pressante, de venir à lui, et il était naturel qu'il penchât du côté

de ce dernier. Par le fait il eut tort, comme on le verra mieux tout à

l'heure; mais il céda de très-bonne foi, et sous l'inspiration de la

meilleure volonté, au visage effaré de ceux qui arrivaient des

Quatre-Bras. Ainsi, pour la seconde fois depuis le matin, il abandonna

la route de Bry pour celle de Frasnes. Cependant tandis qu'il se

décidait à prendre ce parti, il tint conseil avec le général Durutte,

officier très-distingué, commandant sa première division qui était la

plus avancée sur la route de Bry, et à la suite de ce conseil il eut

recours à un terme moyen. D'une part, Ney semblait avoir un besoin

urgent de secours; d'autre part, une force quelconque paraissant sur

les derrières des Prussiens pouvait décider la victoire du côté de

Ligny: en outre, laisser vide l'espace compris entre Fleurus et

Frasnes, présentait de grands inconvénients, car c'était ouvrir à

l'ennemi une issue qui lui permettrait de pénétrer entre les deux

armées françaises. Enfin on était, quant à la valeur des ordres, entre

le chef immédiat qui était Ney, et Napoléon qui était le chef des

chefs. Après avoir pesé ces considérations diverses, d'Erlon prit la

résolution de marcher avec trois divisions aux Quatre-Bras, et de

laisser la division Durutte seule sur la route de Bry. Mais en

s'arrêtant à ce parti il recommanda au général Durutte d'être prudent,

et il le lui fit recommander plus fortement encore en apprenant en

route que les choses allaient mal du côté de Ney. D'Erlon était ainsi

parti pour les Quatre-Bras au grand regret de ses soldats, et le

général Durutte avait marché sur Bry en tâtonnant, ce qui avait fourni

autour de lui l'occasion de dire qu'il était de mauvaise volonté,

qu'il trahissait même, supposition fort injuste, car ce général était

aussi zélé que sage, et ne cédait qu'à des ordres supérieurs. Il

arriva vers neuf ou dix heures à Bry, où il précipita la retraite des

Prussiens sans faire un prisonnier, et d'Erlon de son côté arriva à

Frasnes sur les derrières de Ney, quand le canon avait cessé de

retentir, et qu'il ne pouvait plus lui être d'aucune utilité.

[En marge: Appréciation de la journée du 16 dans son ensemble.]

[En marge: Le principal résultat obtenu par la victoire de Ligny,

c'est que les Prussiens étaient décidément séparés des Anglais.]

[En marge: Seulement les Prussiens n'étaient pas aussi maltraités

qu'ils auraient pu l'être.]

Telle fut la sanglante journée du 16 juin 1815, la seconde de cette

campagne, consistant en deux batailles, l'une gagnée à Ligny, l'autre

indécise aux Quatre-Bras. On l'apprécierait mal si on la jugeait sous

l'impression des événements des Quatre-Bras, et des faux mouvements

qui rendirent inutile partout le corps de d'Erlon. D'abord en réalité,

notre plan de campagne, si profondément conçu, avait réussi. Napoléon

avait occupé victorieusement la grande chaussée de Namur à Bruxelles,

non pas, il est vrai, sur deux points, mais sur un seul, celui de

Sombreffe, et c'était suffisant pour l'objet qu'il avait en vue. Sans

doute le duc de Wellington avait conservé sur cette chaussée le point

des Quatre-Bras: mais si ce point, nécessaire pour le ralliement de

l'armée anglaise, lui était resté, il n'en était pas moins séparé de

son allié Blucher, qu'il ne pouvait rejoindre que fort en arrière. Les

Anglais étaient donc condamnés ou à combattre sans les Prussiens, ou à

faire un long détour pour les retrouver. Ce premier résultat, le seul

véritablement essentiel, était donc obtenu. Secondement celle des deux

armées alliées que Napoléon se proposait de rencontrer d'abord, était

battue et bien battue, puisqu'en morts, blessés ou débandés, elle

avait perdu le quart de son effectif, et qu'elle était réduite de 120

mille hommes à 90 mille. Sans doute elle aurait pu être frappée de

manière à ne pouvoir plus reparaître de la campagne, ce qui eût changé

la face des événements, car l'armée anglaise obligée de livrer

bataille le lendemain sans être secourue, aurait été détruite à son

tour. Ce résultat décisif était manqué, et c'était un malheur; mais

enfin on était entre les deux armées alliées, en mesure de les

rencontrer l'une après l'autre, et on avait déjà battu celle qu'il

fallait battre la première. La partie essentielle du plan était par

conséquent réalisée. Maintenant, si l'immense résultat auquel on avait

failli atteindre, et qui eût changé le sort de la France, avait été

manqué, à qui faut-il s'en prendre? L'histoire doit le rechercher, car

si elle est un exposé de faits, elle doit être aussi un jugement.

Voici donc à notre avis ce qu'il faut conclure des événements

très-simplement interprétés.

[En marge: Y eut-il du temps perdu dans cette journée du 16?]

[En marge: Il n'y eut aucun temps perdu du côté de Napoléon.]

Le principal reproche adressé aux opérations de cette journée, c'est

le temps perdu dans la matinée du 16. Ce reproche, comme on a pu le

voir, n'est nullement fondé pour ce qui se passa du côté de Ligny,

bien qu'il le soit tout à fait pour ce qui se passa aux Quatre-Bras.

On a raisonné sur ce sujet comme si l'armée de Napoléon eût été tout

entière dans sa main le matin du 16, et qu'il ne lui restât qu'à la

mettre en mouvement dès la pointe du jour. Or il n'en était point

ainsi. Environ 25 mille hommes avaient bivouaqué pendant la nuit à la

droite de la Sambre, et avaient dû défiler le matin par le pont de

Charleroy et par les rues étroites de cette ville avec un matériel

considérable. Au Châtelet également les troupes du général Gérard

n'avaient pas toutes franchi la Sambre, et étaient harassées de

fatigue. Par suite de cette double circonstance il ne fallait pas

moins de trois heures pour que les divers corps de l'armée française

fussent, non pas en ligne, mais en mesure de s'avancer vers la ligne

de bataille où ils devaient combattre. De plus, bien que Napoléon

n'eût presque aucun doute sur la distribution des forces ennemies,

cependant dans une situation aussi grave que la sienne (il se trouvait

entre deux armées, dont chacune égalait presque l'armée française), il

était naturel de ne vouloir agir qu'à coup sûr, et d'employer à se

renseigner le temps que les troupes emploieraient à marcher. Or le

maréchal Grouchy, qui aurait dû être en reconnaissance dès quatre

heures du matin, a lui-même avoué qu'il n'avait connu et mandé qu'à

six heures le déploiement des Prussiens en avant de Sombreffe. Cet

avis ne put arriver à Charleroy que bien après sept heures, et tous

les ordres étaient donnés avant huit, et partis de huit à neuf.

Berthier par sa promptitude à rendre la pensée de Napoléon, aurait

peut-être gagné une demi-heure: mais certainement quand il s'agissait

de telles déterminations, on ne saurait dire qu'il y eût là du temps

perdu. Les troupes qui cheminaient à pied ayant besoin de plusieurs

heures pour se transporter à Fleurus, tandis que Napoléon voyageant à

cheval devait y arriver en une heure, celui-ci pouvait bien prolonger

son séjour à Charleroy pour recueillir divers renseignements dont il

avait besoin, et pour expédier une multitude d'ordres indispensables.

Lors donc qu'on se demande ce que faisait Napoléon à Charleroy jusqu'à

dix ou onze heures du matin, il faut tenir compte de tous ces

détails, avant d'accuser d'inactivité un homme qui, ne se portant pas

bien en ce moment, était resté dix-huit heures à cheval le 15, n'avait

pris pendant la nuit que trois heures de sommeil, puis s'était levé à

la pointe du jour pour commencer la sanglante et terrible journée du

16 finie seulement à onze heures du soir, et dans laquelle il était

encore resté dix-huit heures à cheval. Enfin il y a une dernière

considération plus concluante que toutes les autres, c'est que du côté

de Fleurus l'entrée en action ne pressait pas comme du côté des

Quatre-Bras, car si aux Quatre-Bras il fallait se hâter de barrer le

chemin aux Anglais, en avant de Fleurus au contraire il fallait

laisser déboucher les Prussiens afin d'avoir occasion de les combattre

sur ce point le plus avantageux pour nous. Sans doute il ne fallait

pas livrer la bataille trop tard, si on voulait avoir le temps de la

rendre décisive, mais il n'importait guère de la livrer l'après-midi

ou le matin. Le jour d'ailleurs commençant avant quatre heures, et

finissant après neuf, on avait du loisir pour se battre, et on n'avait

pas à regretter les instants consacrés pendant la matinée à se

renseigner et à faire marcher les troupes.

À Ligny même le temps ne fut pas moins bien employé. Napoléon rendu à

Fleurus avant midi, et trouvant tous les généraux hésitants, n'hésita

pas, et résolut de livrer bataille. Mais les troupes n'étaient pas

encore arrivées, celles de droite notamment (4e corps), et Napoléon

dut patienter. À deux heures il était en mesure, mais ayant conçu la

belle combinaison de rabattre sur lui une partie des troupes de Ney

afin de prendre les Prussiens à revers, il voulut laisser à ce

maréchal un peu d'avance, et attendre son canon. Impatient de

l'attendre inutilement, il lui dépêcha ordre sur ordre, et donna enfin

le signal du combat vers deux heures et demie. Même alors, le temps

qui restait aurait suffi pour tirer de la victoire tout le parti

désirable, si à cinq heures et demie une fausse alarme conçue par

Vandamme n'eût fait perdre des instants précieux, et différer jusqu'à

près de sept heures la charge décisive que devait exécuter la garde

impériale. Exécutée à cinq heures et demie cette charge aurait laissé

le moyen de poursuivre et d'accabler les Prussiens. On eut néanmoins

le temps de les battre complétement, puisqu'en morts, blessés ou

fuyards, on leur fit perdre le tiers des troupes engagées.

[En marge: Il y eut au contraire de grandes pertes de temps aux

Quatre-Bras.]

Vers les Quatre-Bras on ne saurait prétendre que la journée eût été

aussi bien employée. Si à Ligny le temps n'importait pas, du moins

dans une certaine mesure, aux Quatre-Bras au contraire chaque minute

perdue était un malheur. De ce côté, en effet, outre l'immense intérêt

de posséder le plus tôt possible le point de jonction entre les

Anglais et les Prussiens, il y avait cet intérêt non moins grand

d'attaquer les Anglais avant qu'ils fussent en force. Or le 15 au soir

ils n'étaient que quatre mille, tous soldats de Nassau. Jusqu'au

lendemain 16 à midi, ils n'étaient pas davantage. Ce ne fut que de

midi à deux heures qu'ils parvinrent à être sept mille, et ils ne

comptèrent pas un homme de plus jusqu'à trois heures et demie. Or Ney

avait neuf mille combattants le 15 au soir, il les avait encore à onze

heures le lendemain 16, et à ce moment il aurait pu en avoir 20 mille.

Quant aux ordres verbaux qu'il avait reçus dans l'après-midi du 15, il

faudrait admettre les plus fortes invraisemblances pour supposer

qu'ils ne portassent pas l'indication des Quatre-Bras; mais en tout

cas le 16 au matin des ordres écrits, remis à dix heures et demie par

M. de Flahault, et réitérés plusieurs fois dans la matinée,

contenaient l'indication formelle des Quatre-Bras, et l'injonction de

les enlever à tout prix. Or de dix heures et demie du matin à trois

heures et demie de l'après-midi il restait cinq heures, pendant

lesquelles on aurait pu accabler avec vingt mille hommes la division

Perponcher qui n'en comptait que 7 mille.

À la vérité Ney, vers onze heures, c'est-à-dire après la remise des

ordres écrits de Napoléon, n'avait plus hésité, et avait fini par

vouloir fortement l'attaque des Quatre-Bras; mais le général Reille

ayant pris sur lui de retenir les troupes par suite d'un rapport mal

interprété du général Girard, Ney fut obligé de les attendre près de

trois heures. Ainsi à partir de onze heures le tort ne fut plus à lui,

et à deux heures encore lorsqu'il voulait se jeter brusquement sur

l'ennemi, le général Reille, la mémoire toute pleine des événements

d'Espagne, le retint, à très-bonne intention certainement, mais le

retint de nouveau. Enfin, quand on entreprit sérieusement l'attaque,

les Anglais étaient déjà en nombre égal, et ils furent bientôt en

nombre supérieur.

Ainsi aux Quatre-Bras le temps fut déplorablement perdu le 15 au soir

et la moitié de la journée du 16, perdu là où il était de la plus

grande importance qu'il ne le fût pas.

[En marge: Comment on opéra sur le champ de bataille de Ligny.]

Voilà ce qu'on peut dire quant à l'emploi du temps, et voici

maintenant ce qu'on peut ajouter quant à la manière d'opérer. La

combinaison première de Napoléon à Ligny fut l'une des plus belles de

sa carrière militaire. Voyant les Prussiens sans souci de leur droite

et de leurs derrières se déployer entre Ligny et Saint-Amand, tandis

qu'ils avaient à dos les 45 mille hommes du maréchal Ney, il conçut la

pensée de rabattre sur eux une partie de ces quarante-cinq mille

hommes, ce qui devait faire tomber dans nos mains une moitié de

l'armée de Blucher. Le général Rogniat, juge sévère de Napoléon après

sa chute, aurait voulu qu'il employât une autre manoeuvre, celle

d'attaquer par l'extrémité des trois Saint-Amand, c'est-à-dire sur

notre extrême gauche, contre l'extrême droite des Prussiens, pour les

rejeter sur Sombreffe et les séparer des Anglais. Napoléon à

Sainte-Hélène a repoussé ces critiques avec la hauteur du génie

offensé répondant à la médiocrité présomptueuse et dénigrante. Il ne

s'agissait pas, comme il l'a très-bien dit, de séparer les Prussiens

des Anglais, ce qui se faisait par Ney aux Quatre-Bras, mais d'enlever

une portion de leur armée, et en rabattant Ney sur eux, on en aurait

pris une portion considérable. Enfin lorsque par des retards, par des

malentendus déplorables, cette belle combinaison vint à manquer,

Napoléon prenant le parti de percer la ligne ennemie au-dessus de

Ligny, prouva une fois de plus son inépuisable fertilité de ressources

sur le champ de bataille.

[En marge: Comment on opéra aux Quatre-Bras.]

Aux Quatre-Bras le terrain ne fut ni si bien jugé ni si bien abordé.

Ney, plus héroïque que jamais, n'avait cependant plus son sang-froid.

Il s'épuisa sur les deux ailes, à droite en avant de la ferme de

Gimioncourt, à gauche contre le bois de Bossu. Les charges

prodigieuses de sa cavalerie, restées stériles faute d'appui,

démontrèrent qu'au centre, c'est-à-dire aux Quatre-Bras, on aurait pu

percer la ligne ennemie. Effectivement, si au lieu de s'arrêter à un

ordre, révoqué par un second et par les événements eux-mêmes, Ney eut

lancé à la fois les quatre brigades du comte de Valmy et la cavalerie

légère de Lefebvre-Desnoëttes, ce qui avec la cavalerie de Piré lui

eût procuré sept mille chevaux, si au lieu de forcer la belle division

du prince Jérôme, qui était de près de huit mille hommes, à s'épuiser

contre le bois de Bossu, il eût laissé devant ce bois une brigade du

général Foy, et qu'il eût précipité sur les Quatre-Bras sept mille

chevaux et huit mille hommes d'infanterie, il eût certainement écrasé

le centre du duc de Wellington, rejeté une partie de ses troupes sur

la route de Nivelles, l'autre sur la route de Sombreffe, et conquis

ainsi la position si précieuse des Quatre-Bras.

[En marge: Résultat véritable de la bataille de Ligny.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 9 / 59 段