survenus aux Quatre-Bras et la reporter sur Napoléon, on a dit qu'en
attaquant à deux heures il devançait de beaucoup l'ordre expédié de
Fleurus à deux heures, et qui n'avait pu arriver à Frasnes avant trois
heures et demie. C'est là une double erreur. D'abord on entendait le
canon de Ligny, il était donc deux heures et demie au moins, et
probablement trois heures quand Ney prit le parti d'attaquer. De plus
Ney avait reçu le message de M. de Flahault, arrivé bien avant onze
heures, lequel prescrivait de se porter même au delà des Quatre-Bras;
enfin, il avait reçu également le message expédié de Charleroy en
réponse à l'envoi d'un officier de lanciers, par lequel Napoléon, prêt
à partir pour Fleurus, et répondant aux inquiétudes du maréchal, lui
avait ordonné de réunir immédiatement Reille et d'Erlon, et de
culbuter tout ce qu'il avait devant lui. Ney avait dû recevoir à onze
heures et demie au plus tard ce dernier message, expédié de Charleroy
avant que Napoléon en fût parti. Il ne devançait donc pas les ordres
impériaux, puisque ces ordres arrivés les uns à dix heures et demie,
les autres à onze heures et demie, lui enjoignaient de ne tenir aucun
compte de ce qu'il croyait voir, et de le détruire. Il est du reste
bien vrai que dès ce second ordre il avait un grand désir d'agir; mais
il attendait les troupes de Reille, que celui-ci avait retenues sous
l'influence de l'avis, donné par le général Girard, de l'apparition de
l'armée prussienne. Je discuterai plus loin la part de chacun dans ces
événements. Mais tout de suite on peut dire qu'il y eut dans ces
événements une déplorable fatalité, et surtout une immense influence
de nos derniers malheurs, agissant sur l'imagination de nos généraux,
et produisant chez eux des hésitations, des faiblesses qui n'étaient
pas dans leur caractère.]
[En marge: Description du champ de bataille des Quatre-Bras.]
Voici quel était le champ de bataille sur lequel allait s'engager
cette lutte tardive, mais héroïque. Ney occupait la grande route de
Charleroy à Bruxelles, passant par Frasnes et les Quatre-Bras. Il
était actuellement un peu en avant de Frasnes, au bord d'un bassin
assez étendu, ayant en face les Quatre-Bras, composés d'une auberge et
de quelques maisons. Devant lui il voyait la route de Charleroy à
Bruxelles, traversant le milieu du bassin, puis se relevant vers les
Quatre-Bras, où elle se rencontrait d'un côté avec la route de
Nivelles, de l'autre avec la chaussée de Namur. À gauche il avait les
coteaux de Bossu couverts de bois, derrière lesquels circulait sans
être aperçue la route de Nivelles, au centre la ferme de Gimioncourt
située sur la route même, à droite divers ravins bordés d'arbres et
aboutissant vers la Dyle, enfin à l'extrémité de l'horizon la chaussée
de Namur à Bruxelles, d'où partaient les éclats continuels du canon de
Ligny. (Voir la carte nº 65.)
[En marge: Forces des Anglais au début de l'action.]
Les dispositions de l'ennemi en avant des Quatre-Bras pouvaient
s'apercevoir distinctement, mais celles qui se faisaient sur le revers
des Quatre-Bras nous étaient dérobées, ce qui laissait Ney dans le
doute sur les forces qu'il aurait à combattre. Pour le moment le
prince d'Orange ayant sous la main les neuf bataillons de la division
Perponcher, en avait placé quatre à notre gauche dans le bois de
Bossu, deux au centre à la ferme de Gimioncourt, un sur la route pour
appuyer son artillerie, et deux en réserve en avant des Quatre-Bras.
[En marge: Première attaque de Ney.]
[En marge: Notre cavalerie culbute les premiers bataillons de
l'ennemi.]
Ney résolut d'enlever ce qu'il y avait devant lui, ne sachant pas au
juste ce qu'il y avait derrière, mais comptant sur l'arrivée de la
division Jérôme qu'on apercevait, et sur le corps de d'Erlon qui ne
pouvait tarder à paraître. Il porta la division Bachelu à droite de la
grande route, la division Foy sur la grande route elle-même, la
cavalerie Piré à droite et à gauche. Nos tirailleurs eurent bientôt
repoussé ceux de l'ennemi, et la cavalerie de Piré, chargeant au galop
l'un des bataillons hollandais qui était posté en avant de la ferme de
Gimioncourt, nettoya le terrain. Sur la chaussée notre artillerie,
supérieure en qualité, en nombre, surtout en position, à celle de
l'ennemi, démonta plusieurs de ses pièces, et causa des ravages dans
les rangs de son infanterie. Incommodé par son feu, le brillant prince
d'Orange eut la hardiesse de la vouloir enlever. Il tâcha de
communiquer son courage au bataillon qui couvrait sa propre
artillerie, et de le porter au pas de charge sur nos canons. Tandis
qu'il le conduisait en agitant son chapeau, le général Piré lança un
de ses régiments qui, prenant le bataillon en flanc, le culbuta,
renversa le prince, et faillit le faire prisonnier.
[En marge: Le général Foy s'empare de la ferme de Gimioncourt.]
[En marge: En ce moment, Ney en brusquant l'action, eût enlevé les
Quatre-Bras.]
[En marge: Il attend la division Jérôme.]
[En marge: Lorsque cette division est arrivée, les Anglais ne sont pas
moins de vingt mille, ce qui les met en égalité de forces avec nous.]
Ce fut alors le tour de notre infanterie. La division Foy suivant la
grande route attaqua par la brigade Gautier la ferme de Gimioncourt.
Cette brigade, que le général Foy menait lui-même, enleva la ferme, et
dépassa le ravin sur lequel elle était située. La brigade Jamin, la
seconde de la division Foy, prenant à gauche, s'avança vers le bois de
Bossu, et obligea les bataillons de Saxe-Weimar à s'y enfermer. Le
prince d'Orange se trouvait dans une situation critique, car les deux
bataillons qu'il avait en réserve en avant des Quatre-Bras étaient
incapables d'arrêter les divisions Foy et Bachelu victorieuses. Si en
ce moment Ney plus confiant se fût jeté sur les Quatre-Bras, ce poste
décisif eût certainement été emporté, et les divisions anglaises, les
unes venant de Nivelles, les autres de Bruxelles, ne pouvant se
rejoindre, auraient été contraintes de faire un long détour en arrière
pour combiner leurs efforts, ce qui eût laissé à Ney le temps de
s'établir aux Quatre-Bras et de s'y rendre invincible. Mais toujours
incertain de ce qu'il avait devant lui, n'osant se servir ni des
cuirassiers de Valmy, ni de la cavalerie de Lefebvre-Desnoëttes, Ney
voulut attendre la division Jérôme qui était la plus nombreuse du 2e
corps, avant de pousser plus loin ses succès. Elle parut enfin vers
trois heures et demie, mais à ce même instant le prince d'Orange
recevait un puissant renfort. La division Picton, de huit bataillons
anglais et écossais, et de quatre bataillons hanovriens, arrivait de
Bruxelles, et lui amenait près de 8 mille combattants; une partie de
la cavalerie de Collaert, forte de 1,100 chevaux, débouchait par la
route de Nivelles; peu après les troupes de Brunswick, parties de
Vilvorde, survenaient également, et le duc de Wellington, de retour de
ses diverses reconnaissances, paraissait lui-même pour prendre la
direction du combat. Les troupes de Brunswick, celles du moins qui
étaient rendues sur le terrain, apportaient aux Quatre-Bras un nouveau
renfort de 3 mille fantassins et d'un millier de chevaux. Le duc de
Wellington, avec les divisions Perponcher, Picton et Brunswick, avait
déjà 20 mille hommes sous la main, et était donc à peu près égal en
force au maréchal Ney, même après l'arrivée de la division Jérôme[14].
[Note 14: Voici le compte aussi exact que possible des forces
respectives à trois heures et demie, ou trois heures trois quarts.
Le duc de Wellington avait:
Perponcher 7,500 } hommes.
Collaert 1,100 }
Picton (Anglais et Hanovriens) 8,000 } 20,600
Brunswick 4,000 }
Ney avait, rendus en ligne:
Bachelu (artillerie comprise) 4,500 }
Foy 5,000 }
Jérôme 7,500 }
Piré 2,000 }
======== }
19,000 } 25,000
}
Un peu en arrière, qu'il aurait pu, mais qu'il }
n'osait pas employer: }
}
Lefebvre-Desnoëttes (cavalerie légère) 2,500 }
Valmy (cuirassiers) 3,500 }]
[En marge: Vive reprise du combat.]
[En marge: Dispositions de Ney.]
Tandis que ces choses se passaient du côté de l'armée britannique, la
division Jérôme parvenue sur le bord du bassin où nous combattions,
apportait à Ney le secours de 7,500 fantassins excellents. Il avait
ainsi à peu près 19 mille hommes en ligne. Il aurait pu à la rigueur
disposer des 3,500 cuirassiers de Valmy, car la dernière dépêche
impériale expédiée au moment où Napoléon quittait Charleroy, en lui
disant de prendre les corps de Reille, de d'Erlon, de Valmy, et de
balayer ce qu'il avait devant lui, l'autorisait évidemment à user du
dernier. Mais il avait laissé Valmy en arrière, et n'osait se servir
de Desnoëttes. Il prescrivit de nouveau à d'Erlon de hâter le pas, et
avec la division Jérôme il reprit le combat dans l'intention de le
rendre décisif. Il ordonna à la division Bachelu, formant sa droite,
de prendre pour point de départ la ferme de Gimioncourt, et de
s'avancer, si elle pouvait, jusqu'à la grande chaussée de Namur. Il
réunit sur la grande route les deux brigades Gautier et Jamin de la
division Foy, appuyées sur leurs flancs par la cavalerie Piré, et leur
enjoignit de marcher droit aux Quatre-Bras. À gauche, le long du bois
de Bossu, il remplaça la brigade Jamin par la belle et nombreuse
division Jérôme, qui avait le général Guilleminot pour commandant en
second. Ney porta ainsi toute sa ligne en avant de droite à gauche, ce
qui n'était pas la meilleure des dispositions, car il allait
rencontrer sur ses ailes de redoutables obstacles, tandis que s'il se
fût tenu à de simples démonstrations d'un côté vers la ferme de
Gimioncourt, de l'autre vers le bois de Bossu, et qu'il eût concentré
ses forces sur la grande route, il aurait probablement enlevé les
Quatre-Bras, et coupé la ligne des Anglais, dont les deux parties
rejetées l'une sur le bois de Bossu, l'autre sur la chaussée de Namur,
auraient été dans l'impossibilité de se rejoindre. En effet, le duc de
Wellington avait accumulé ses principales forces sur ses ailes. À sa
gauche, vis-à-vis de notre droite, il avait placé le long de la
chaussée de Namur six des huit bataillons anglais de Picton, et les
quatre bataillons hanovriens en seconde ligne. Des deux autres
bataillons de Picton, il en avait mis un à l'embranchement du petit
chemin de Sart-Dame-Avelines avec la grande chaussée de Namur, et un
seulement aux Quatre-Bras. À sa droite, il avait replié soit dans
l'intérieur du bois de Bossu, soit dans les Quatre-Bras même, les
troupes fatiguées de Perponcher, et placé en avant celles de
Brunswick, ainsi que la cavalerie de Collaert. Le centre, c'est-à-dire
les Quatre-Bras, constituant la partie la plus importante, était donc
très-peu gardé.
Ney saisi d'un trouble fébrile, ne fit aucune de ces remarques, et
marcha à l'ennemi en tenant toute sa ligne à la même hauteur, sa
droite vers la chaussée de Namur, son centre vers les Quatre-Bras, sa
gauche vers le bois de Bossu. Au moment où ce mouvement s'exécutait,
le prince d'Orange qui voyait s'avancer la division Foy, voulut
l'arrêter en jetant sur elle la cavalerie Collaert composée des
hussards hollandais et des dragons belges. Il lança d'abord sur notre
infanterie les hussards hollandais, en tenant en réserve les dragons
belges. Mais à peine avait-il lancé les hussards, que le 6e chasseurs
conduit par le colonel de Faudoas se précipita sur eux, les culbuta
sur l'infanterie placée derrière, et sabra même les canonniers d'une
batterie. Les dragons belges ayant voulu soutenir les hussards
hollandais furent culbutés à leur tour par nos chasseurs, et rejetés
sur un bataillon anglais qui, les prenant pour ennemis, tira sur eux
et compléta ainsi leur déroute.
[En marge: Violent engagement de la division Bachelu contre la
division anglaise Picton.]
[En marge: La division Bachelu menace la grande chaussée de Namur à
Bruxelles.]
Après cet incident notre ligne entra tout entière en action sous la
protection d'une nombreuse artillerie. À droite la division Bachelu,
composée de quatre régiments d'infanterie, s'avança déployée au delà
de la ferme de Gimioncourt que nous avions conquise. Elle avait à
franchir plusieurs ravins bordés de haies, qu'elle fit abattre par ses
sapeurs, et marcha résolûment sans essuyer de grandes pertes, secondée
qu'elle était par le feu de nos canons. Après le premier ravin s'en
trouvait un deuxième qu'elle franchit également. Mais à cette distance
notre artillerie, dont les coups auraient porté sur elle, cessa de
l'appuyer. Elle gravissait néanmoins le bord du deuxième ravin pour
s'emparer d'un plateau couvert de blés mûrs, lorsque tout à coup elle
essuie à l'improviste un feu terrible. C'était celui des six
bataillons anglais de Picton, qui étaient cachés dans ces blés hauts
de trois à quatre pieds, et qui attendaient pour tirer que nous
fussions à bonne portée. Sous ce feu exécuté de près et avec une
extrême justesse, nos soldats tombent en grand nombre. Picton avec
beaucoup de présence d'esprit, ordonne alors une charge à la
baïonnette. Notre infanterie poussée vivement sur un terrain en pente,
ne peut soutenir le choc, descend pêle-mêle dans le fond du ravin, et
se retire sur le bord opposé. Mais là un heureux hasard vient lui
fournir soudainement le moyen de se rallier. Des quatre régiments
d'infanterie composant la division Bachelu, trois seulement s'étaient
portés en avant. Le quatrième à gauche, qui était le 108e de ligne,
commandé par un officier aussi ferme qu'intelligent, le colonel
Higonet, avait été retenu par une haie trop épaisse, et il était
encore occupé à la couper, lorsqu'il aperçoit nos trois régiments en
retraite. Sur-le-champ il fait face à droite, et déploie ses
bataillons en leur recommandant d'attendre son signal pour tirer. Dès
que nos soldats en retraite ont dépassé la pointe de ses fusils, il
ordonne le feu sur les Anglais animés à la poursuite, et couvre la
terre de leurs morts. Puis il se précipite sur eux à la baïonnette et
en fait un épouvantable carnage. À cette vue, les soldats du 72e,
placés immédiatement à la droite du 108e, se rallient les premiers;
les autres suivent cet exemple, et les Anglais sont ramenés au point
d'où ils étaient partis. La division Foy qui avait aperçu ce
mouvement, le soutient en s'avançant sur la chaussée, et contribue à
refouler la gauche anglaise en arrière. Le terrain est couvert
d'autant d'habits rouges que d'habits bleus. Cependant, pour forcer la
gauche anglaise, il faudrait de nouveau braver le feu plongeant des
six bataillons de Picton, et des quatre bataillons hanovriens qui les
soutiennent. Bachelu reconnaissant la difficulté, prend la résolution
fort bien entendue de porter son effort tout à fait à droite, vers la
ferme dite de Piraumont, adossée à la chaussée de Namur.
[En marge: Attaque de la division Jérôme sur le bois de Bossu.]
[En marge: Combat de nos lanciers et de nos chasseurs contre la
cavalerie de Brunswick.]
Sur la grande route le général Foy s'avance lentement avec ses deux
brigades, n'osant tenter encore un coup de vigueur contre les
Quatre-Bras à la vue de ce qui vient de se passer à notre droite, à la
vue surtout des obstacles que notre gauche rencontre le long du bois
de Bossu. La brave division Jérôme dirigée contre ce bois s'obstine à
y pénétrer, mais les troupes de Brunswick et de Bylandt, profitant de
l'avantage des lieux, réussissent à s'y maintenir. Appuyée néanmoins
par le mouvement de la division Foy sur la grande route, elle va se
rendre maîtresse du bois si violemment disputé, et déboucher au delà
sur la route de Nivelles, lorsque le duc de Brunswick essaye contre
elle une charge de cavalerie. Il se précipite avec ses uhlans sur
notre infanterie, qui l'arrête par ses feux, et il est bientôt
culbuté, mis en fuite par les chasseurs et les lanciers de Piré. Ce
brave prince tombe mortellement frappé d'une balle. Nos lanciers et
nos chasseurs une fois lancés sur la route poursuivent les uhlans de
Brunswick jusque sur l'infanterie de Picton, qui se hâte de former
ses carrés. Malgré ces carrés nos lanciers, conduits par le colonel
Galbois, enfoncent le 42e dont ils font un horrible carnage. Ils
pénètrent aussi dans le 44e, dont ils ne peuvent toutefois achever la
ruine, repoussés par le feu de ses soldats ralliés. Nos chasseurs
jaloux d'imiter nos lanciers, se précipitent sur le 92e qu'ils ne
parviennent point à rompre, mais poussant jusqu'aux Quatre-Bras, ils
arrivent en sabrant les fuyards jusqu'à la grande chaussée de Namur,
et un instant sont près d'enlever le duc de Wellington lui-même. Ne
pouvant toutefois se soutenir aussi loin, lanciers et chasseurs sont
obligés de battre en retraite pour se reformer derrière notre
infanterie.
[En marge: L'action se soutient avec des alternatives diverses,
lorsque vers six heures les Anglais reçoivent dix mille hommes de
renfort.]
[En marge: Ney apprend en ce moment que le corps de d'Erlon a été
retenu par Napoléon.]
[En marge: Son désespoir.]
[En marge: Il enjoint à d'Erlon d'accourir sans tenir compte des
ordres impériaux.]
Il est six heures, et nous approchons du but, car à gauche la division
Jérôme est sur le point de déboucher au delà du bois de Bossu; au
centre la division Foy, appuyée par notre artillerie, gravit la pente
qui aboutit aux Quatre-Bras; à droite enfin Bachelu est près
d'atteindre la grande chaussée de Namur par la ferme de Piraumont. Il
faudrait au centre un coup décisif, pour assurer la victoire en
enlevant les Quatre-Bras. Les moments pressent, car les renforts
affluent de toutes parts autour du duc de Wellington. Il lui est
arrivé successivement le contingent de Nassau du général Von
Kruse[15], fort de trois mille hommes, et la division Alten, composée
d'une brigade anglaise et d'une brigade allemande, comptant environ
six mille combattants. Le général anglais va donc réunir près de 30
mille hommes, contre le général français qui n'en a que 19 mille
réduits déjà de trois mille par les ravages du feu. Ney, n'apercevant
point les renforts qui parviennent à son adversaire, sentant cependant
la résistance s'accroître, se désole de ne pouvoir la surmonter, et
tandis qu'il compte pour la vaincre sur l'arrivée de d'Erlon, il
reçoit tout à coup une nouvelle qui le plonge dans un vrai désespoir.
Le chef d'état-major de d'Erlon, le général Delcambre, accouru au
galop, vient lui apprendre que sur un ordre impérial écrit au crayon
et porté par La Bédoyère, le corps de d'Erlon qu'il avait
itérativement mandé aux Quatre-Bras, a dû rebrousser chemin, pour se
diriger sur le canon de Ligny. À cette nouvelle, Ney s'écrie qu'agir
ainsi c'est le mettre dans une position affreuse, que dans l'espérance
et même la certitude du concours de d'Erlon, il s'est engagé contre
l'armée anglaise, qu'il l'a tout entière sur les bras, et qu'il va
être détruit si on lui manque de parole. Au milieu de cette agitation,
sans réfléchir trop à ce qu'il fait, il use de l'autorité qu'on lui a
donnée sur d'Erlon, et envoie à celui-ci par le chef d'état-major
Delcambre l'ordre formel de revenir aux Quatre-Bras.
[Note 15: Le contingent de Nassau n'était pas le même que les troupes
de Nassau du prince de Saxe-Weimar, qui avaient défendu la veille les
Quatre-Bras. Ces dernières étaient appelées Nassau-Orange, parce
qu'elles étaient au service de la maison d'Orange.]
[En marge: Ney tente avec les cuirassiers de Valmy un coup de
désespoir contre les Quatre-Bras.]
À l'instant même où il donne cet ordre irréfléchi, Ney reçoit la
lettre écrite à trois heures un quart de Fleurus, et apportée par M.
de Forbin-Janson, dans laquelle Napoléon lui prescrit de se rabattre
sur les hauteurs de Bry, lui disant pour l'exciter que s'il exécute ce
mouvement, l'armée prussienne sera anéantie, que par conséquent _le
salut de la France est dans ses mains_. Si le maréchal avait eu son
sang-froid, il aurait fait une réflexion fort simple, c'est qu'en ce
moment l'action principale n'était pas aux Quatre-Bras, mais à Ligny,
que l'armée prussienne détruite, l'armée anglaise le serait
infailliblement le lendemain, qu'il fallait donc obtempérer à la
volonté de Napoléon, y obtempérer sur-le-champ, renoncer dès lors à
emporter les Quatre-Bras, s'y borner à la défensive, qui était
possible, comme il le prouva une heure après, et envoyer tout de suite
à d'Erlon l'ordre de se diriger sur Fleurus. En une demi-heure un
officier au galop pouvait transmettre cet ordre, et une heure après,
c'est-à-dire à sept heures et demie, d'Erlon se serait trouvé sur le
revers du moulin de Bry, en mesure de mettre l'armée prussienne entre
deux feux. Mais cette réflexion si simple, Ney ne la fait point.
Préoccupé uniquement de ce qu'il a sous ses yeux, la seule chose qu'il
considère, c'est qu'il faut d'abord se hâter de vaincre là où il est,
pour se rabattre ensuite sur Napoléon. Il ne songe donc qu'à surmonter
en furieux l'obstacle qui l'arrête. Il a vu les prodiges effectués
dans le cours de la journée par notre cavalerie. Se rattachant à
l'espérance de tout emporter avec elle, il appelle le comte de Valmy,
dont il avait fait approcher une brigade, et lui répétant les paroles
de l'Empereur, Général, lui dit-il, _le sort de la France est entre
vos mains_. Il faut faire un grand effort contre le centre des
Anglais, et enfoncer la masse d'infanterie que vous avez devant vous.
La France est sauvée, si vous réussissez. Partez, et je vous ferai
appuyer par la cavalerie de Piré.--Le général Kellermann, qui aimait à
contredire, oppose plus d'une objection à ce qu'on lui ordonne; il
cède néanmoins aux instances convulsives du maréchal, et se prépare à
exécuter l'attaque désespérée qu'on attend de son courage.
À tenter ce que demandait le maréchal Ney, il fallait le faire avec
les quatre brigades réunies du comte de Valmy, formant 3,500
cuirassiers et dragons; il fallait y employer Lefebvre-Desnoëttes
lui-même avec la cavalerie légère de la garde, et après avoir tout
renversé sous les pieds de nos chevaux, compléter ce mouvement avec
une masse d'infanterie qui pût prendre possession définitive du
terrain qu'on aurait conquis. Au lieu de laisser la belle division
Jérôme, forte de près de huit mille combattants, s'épuiser contre un
bois, où l'énergie des hommes allait expirer devant des obstacles
physiques, il aurait fallu ne laisser qu'une brigade d'infanterie pour
entretenir le combat de ce côté, et avec les quatre mille hommes
restants de la division Jérôme, avec les cinq mille de la division
Foy, avec les cuirassiers et les dragons de Valmy, les lanciers, les
chasseurs de Piré et de Lefebvre-Desnoëttes, c'est-à-dire avec neuf
mille cavaliers et neuf mille hommes d'infanterie, enfoncer le centre
des Anglais comme Masséna en 1805 enfonça le centre des Autrichiens à
Caldiero. Mais plein à la fois d'ardeur et de trouble, Ney ne songe
qu'à des coups de désespoir! Malheureusement pour réussir le désespoir
même ne saurait se passer de calcul. Tandis qu'il manque aux
prescriptions les plus essentielles de Napoléon en appelant d'Erlon à
lui, Ney s'attache à l'ordre qui n'avait plus de sens de laisser
Kellermann à l'embranchement de la vieille chaussée romaine, à l'ordre
plus insignifiant encore de ménager Lefebvre-Desnoëttes, et il se
borne à lancer une brigade de Valmy, en laissant s'épuiser la division
Jérôme dans le bois de Bossu.
[En marge: Prodiges de nos cuirassiers, qui enfoncent plusieurs
bataillons anglais.]