Plus à gauche, c'est-à-dire vers Saint-Amand-le-Hameau, la division

Habert, envoyée par Vandamme au secours de Girard, arrêta

très-heureusement la cavalerie de Jurgas et l'infanterie de la

division Tippelskirchen. Cachant dans les blés qui étaient mûrs et

très-élevés une nuée de tirailleurs, le général Habert attendit sans

se montrer l'infanterie et la cavalerie prussiennes, et les laissa

s'avancer jusqu'à demi-portée de fusil. Alors ordonnant tout à coup un

feu de mousqueterie bien dirigé, il causa une telle surprise à

l'ennemi, qu'il l'obligea de se replier en désordre. Grâce à ces

efforts combinés, nous restâmes maîtres des trois Saint-Amand, sans

réussir néanmoins à dépasser le cours sinueux du ruisseau de Ligny. À

l'extrémité opposée du champ de bataille, c'est-à-dire à notre droite,

l'infanterie de Thielmann ayant descendu du Point-du-Jour par la route

de Charleroy, une charge vigoureuse des dragons d'Exelmans la ramena

au fatal ruisseau, et la division Hulot, répandue en tirailleurs, l'y

contint par un feu continuel. Arrêtés ainsi à la ligne tortueuse de ce

ruisseau de Ligny, nous usions l'ennemi et il nous usait, ce qui était

plus fâcheux pour nous que pour lui, car il nous aurait fallu une

victoire prompte et complète pour venir à bout des deux armées que

nous avions sur les bras. Mais Napoléon, toujours à cheval et en

observation, avait soudainement imaginé un moyen de rendre la

prolongation du combat beaucoup plus meurtrière pour les Prussiens que

pour les Français. Nous avons dit que le ruisseau sur lequel étaient

situés les villages disputés changeant brusquement de direction au

sortir du grand Saint-Amand, il en résultait que le village de Ligny

formait presque un angle droit avec celui de Saint-Amand. Napoléon en

se portant vers Ligny, c'est-à-dire sur le côté de l'angle, découvrit

une éclaircie dans la rangée d'arbres qui bordait le ruisseau, et à

travers laquelle on apercevait les corps de Ziethen et de Pirch Ier

disposés les uns derrière les autres jusqu'au moulin de Bry. Il fit

amener sur-le-champ quelques batteries de la garde qui prenant ces

masses en écharpe, y causèrent bientôt d'affreux ravages. Chaque

décharge emportait des centaines d'hommes, renversait les canonniers

et les chevaux, et faisait voler en éclats les affûts des canons.

Contemplant ce spectacle avec l'horrible sang-froid que la guerre

développe chez les hommes les moins sanguinaires, Napoléon dit à

Friant, qui ne le quittait pas: Tu le vois, le temps qu'ils nous font

perdre leur coûtera plus cher qu'à nous.--Pourtant tuer, tuer des

hommes par milliers ne suffisait pas: il était tard, et il fallait en

finir avec l'armée prussienne, pour être en mesure le lendemain de

courir à l'armée anglaise. Le général Friant se désolant de ce que le

mouvement ordonné sur les derrières de l'armée prussienne ne

s'exécutait pas, Tiens-toi tranquille, lui répéta Napoléon; il n'y a

pas qu'une manière de gagner une bataille; et avec sa fertilité

d'esprit il imagina sur-le-champ une autre combinaison pour terminer

promptement cette lutte affreuse.

L'effet de son artillerie tirant d'écharpe sur les masses prussiennes

lui suggéra tout à coup l'idée de se porter plus haut encore sur leur

flanc, de dépasser Ligny, d'en franchir le ruisseau avec toute la

garde, et de prendre ainsi à revers les soixante mille hommes qui

attaquaient les trois Saint-Amand. Si ce mouvement réussissait, et

exécuté avec la garde on ne pouvait guère en douter, l'armée

prussienne était coupée en deux; Ziethen et Pirch étaient séparés de

Thielmann et de Bulow, et bien que le résultat ne fût pas aussi grand

qu'il aurait pu l'être si un détachement de Ney eût paru sur les

derrières de Blucher, il était grand néanmoins, très-grand encore, et

même suffisant pour nous débarrasser des Prussiens pendant le reste de

la campagne.

[En marge: Napoléon allait exécuter cette manoeuvre, lorsqu'un cri

d'alarme est poussé du côté de Vandamme.]

Cette combinaison imaginée, Napoléon prescrivit à Friant de former la

garde en colonnes d'attaque, de s'élever jusqu'à la hauteur de Ligny,

et de passer derrière ce village, pour aller franchir au-dessus le

sinistre ruisseau qui était déjà rempli de tant de sang.

Ces ordres commençaient à s'exécuter, lorsque l'attention de Napoléon

fut brusquement attirée du côté de Vandamme. Blucher en effet tentant

un nouvel effort, avait ramené en arrière les divisions épuisées de

Ziethen, et porté en avant celles de Pirch Ier, pour livrer encore un

assaut aux trois Saint-Amand. Vandamme avait épuisé ses réserves, et

demandait instamment du secours. Il n'était plus possible de le lui

faire attendre dans l'espérance d'un mouvement sur les derrières de

l'ennemi, qui bien qu'ordonné plusieurs fois ne s'exécutait pas.

Napoléon lui envoya sans différer une partie de la jeune garde sous le

général Duhesme, et fit continuer la marche de la vieille garde et de

la grosse cavalerie dans la direction de Ligny. À la vue de la garde

qui s'ébranlait pour les secourir, les troupes de Vandamme à gauche,

celles de Gérard à droite, poussèrent des cris de joie. Les

acclamations de _Vive l'Empereur!_ furent réciproquement échangées. Le

comte de Lobau que la violence de la canonnade avait décidé à se

rapprocher de Fleurus, vint prendre la place de la garde impériale et

former la réserve.

[En marge: On a cru voir des troupes ennemies sur la gauche et les

derrières de Vandamme.]

[En marge: Un officier envoyé en reconnaissance croit que ce sont des

troupes prussiennes.]

Il était temps que le secours de la jeune garde arrivât à Vandamme,

car la division Habert placée à Saint-Amand-le-Hameau pour soutenir la

division Girard à moitié détruite, voyant de nouvelles masses

prussiennes s'avancer contre elle, et apercevant d'autres colonnes

prêtes à la prendre à revers, commençait à céder du terrain. Vandamme

accouru sur les lieux, et moins effrayé des masses qu'il avait devant

lui que de celles qui se montraient sur ses derrières, n'avait pu se

défendre d'un trouble subit. Kulm avec toutes ses horreurs s'était

présenté soudainement à son esprit, et il en avait frémi.

Effectivement il avait aperçu des colonnes profondes portant un habit

assez semblable à l'habit prussien, qui semblaient manoeuvrer de

manière à l'envelopper. Ne voulant pas comme en Bohême être pris

entre deux feux, il chargea un officier d'aller reconnaître la troupe

qui s'avançait ainsi sur les derrières de la division Habert. Cet

officier, n'ayant pas observé d'assez près l'ennemi supposé, revint

bientôt au galop, persuadé qu'il avait vu une colonne prussienne, et

l'affirmant à Vandamme. Celui-ci alors reploya la division Habert, et

la plaça en potence sur sa gauche, de manière à la soustraire aux

ennemis trop réels qui la menaçaient par devant, et aux ennemis

imaginaires qui la menaçaient par derrière. En même temps il dépêcha

officiers sur officiers à Napoléon, pour lui faire part de ce nouvel

incident.

[En marge: Quoiqu'il ne puisse ajouter foi à un tel rapport, Napoléon

suspend la manoeuvre qu'il venait d'ordonner, et envoie la jeune garde

au secours de Vandamme.]

Napoléon fut singulièrement surpris de ce qu'on lui mandait. Il ne

pouvait se rendre compte d'un événement aussi singulier, car pour

qu'une colonne anglaise ou prussienne eût réussi à se glisser entre

l'armée française qui combattait aux Quatre-Bras et celle qui

combattait à Saint-Amand, il aurait fallu que les divers corps de

cavalerie placés à la droite de Ney, à la gauche de Vandamme, eussent

passé la journée immobiles et les yeux fermés. Il aurait fallu surtout

que le corps de d'Erlon, resté en arrière de Ney, n'eût rien aperçu,

et ces diverses suppositions étaient également inadmissibles. Mais

toutes les conjectures ne valaient pas un rapport bien fait et

recueilli sur les lieux mêmes. Napoléon envoya plusieurs aides de camp

au galop pour s'assurer par leurs propres yeux de ce qui se passait

véritablement entre Fleurus et les Quatre-Bras, et avoir l'explication

de cette apparition inattendue sur son flanc gauche de troupes

réputées prussiennes. En attendant, il suspendit le mouvement de sa

vieille garde vers Ligny, car ce n'était pas le cas de se démunir de

ses réserves, si un corps considérable était parvenu à se porter sur

ses derrières. Mais il laissa la jeune garde s'avancer au soutien des

divisions Habert et Girard épuisées, et fit continuer l'horrible

canonnade qui prenant en flanc les masses prussiennes produisait tant

de ravage parmi elles.

[En marge: La jeune garde porte secours à Vandamme, et on se rassure

au sujet du corps ennemi aperçu sur nos derrières.]

[En marge: Ce prétendu corps ennemi est celui de d'Erlon, duquel on

doit concevoir les plus grandes espérances.]

Pendant ce temps Blucher, que rien n'arrêtait, avait de nouveau lancé

sur Saint-Amand-le-Hameau et sur Saint-Amand-la-Haye, les bataillons

ralliés de Ziethen et de Pirch II. Attaquée pour la cinquième fois, la

ligne de Vandamme était en retraite, lorsque la jeune garde, conduite

par Duhesme, chargeant tête baissée sur le Hameau et la Haye, refoula

les Prussiens, et reprit une dernière fois la ligne du ruisseau de

Ligny. Au moment où elle rétablissait le combat, les aides de camp

envoyés en reconnaissance revinrent, et dissipèrent l'erreur fâcheuse

qu'un officier dépourvu de sang-froid avait fait naître dans l'esprit

de Vandamme. Ce prétendu corps prussien qu'on avait cru apercevoir

n'était que le corps de d'Erlon lui-même, qui d'après les ordres

réitérés de Napoléon se dirigeait sur le moulin de Bry, et par

conséquent venait prendre à revers la position de l'ennemi. Il n'y

avait donc plus rien à craindre de ce côté, il n'y avait même que de

légitimes espérances à concevoir, si les ordres déjà donnés tant de

fois finissaient par recevoir leur exécution. Napoléon les renouvela,

et néanmoins il se hâta de reprendre la grande manoeuvre interrompue

par la fausse nouvelle actuellement éclaircie. Chaque instant qui

s'écoulait en augmentait l'à-propos, car Blucher accumulant ses forces

vers les trois Saint-Amand, laissait un vide entre lui et Thielmann,

et un coup vigoureux frappé au-dessus de Ligny, dans la direction de

Sombreffe, devait séparer les corps de Ziethen et de Pirch Ier de ceux

de Thielmann et de Bulow, les jeter dans un grand désordre, et les

rendre prisonniers de d'Erlon, si ce dernier achevait son mouvement.

La manoeuvre était dans tous les cas fort opportune, car elle portait

le coup décisif si longtemps attendu, le rendait désastreux pour

l'armée prussienne si d'Erlon était vers Bry, et s'il n'y était pas,

ne terminait pas moins la bataille à notre avantage, en faisant tomber

la résistance opiniâtre que nous rencontrions au delà du ruisseau de

Ligny.

[En marge: Napoléon reprend sa manoeuvre interrompue.]

[En marge: Il débouche avec la garde et la grosse cavalerie au-dessus

de Ligny, et jette l'armée prussienne dans un affreux désordre.]

Napoléon ordonne donc à la vieille garde de reprendre son mouvement

suspendu, et de défiler derrière Ligny jusqu'à l'extrémité de ce

malheureux village. Il n'était pas homme à jeter ses bataillons

d'élite dans Ligny même, où ils seraient allés se briser peut-être

contre un monceau de ruines et de cadavres; il les porte un peu au

delà, dans un endroit où l'on n'avait à franchir que le ruisseau et la

rangée d'arbres qui en formait la bordure. Dirigeant lui-même ses

sapeurs, il fait abattre les arbres et les haies, de manière à livrer

passage à une compagnie déployée. Sur la gauche il place trois

bataillons de la division Pecheux, qui débouchant du village de Ligny

en même temps que la garde débouchera du ravin, doivent favoriser le

mouvement de celle-ci. Il dispose ensuite six bataillons de grenadiers

en colonnes serrées, et quatre de chasseurs pour les appuyer. Une

sorte de silence d'attente règne chez ces admirables troupes, fières

de l'honneur qui leur est réservé de terminer la bataille. En ce

moment, le soleil se couchant derrière le moulin de Bry, éclaire de

ses derniers rayons la cime des arbres, et Napoléon donne enfin le

signal impatiemment attendu. La colonne des six bataillons de

grenadiers se précipite alors dans le fond du ravin, traverse le

ruisseau, et gravit la berge opposée, pendant que les trois bataillons

de la division Pecheux débouchent de Ligny. L'obstacle franchi, les

grenadiers s'arrêtent pour reformer leurs rangs, et aborder la hauteur

où se trouvaient les restes des divisions Krafft et Langen soutenus

par toute la cavalerie prussienne. Pendant qu'ils rectifient leur

alignement, l'ennemi fait pleuvoir sur eux les balles et la mitraille;

mais ils supportent ce feu sans en être ébranlés. La cavalerie

prussienne les prenant à leur costume pour des bataillons de garde

nationale mobilisée, s'avance et essaye de parlementer pour les

engager à se rendre. L'un de ces bataillons se formant aussitôt en

carré, couvre la terre de cavaliers ennemis. Les autres formés en

colonnes d'attaque marchent baïonnette baissée, et culbutent tout ce

qui veut leur tenir tête. La cavalerie prussienne revient à la charge,

mais au même instant les cuirassiers de Milhaud fondent sur elle au

galop. Une sanglante mêlée s'engage; mais elle se termine bientôt à

notre avantage, et l'armée prussienne, coupée en deux, est obligée de

rétrograder en toute hâte.

[En marge: Danger que court personnellement Blucher, foulé aux pieds

de notre cavalerie.]

[En marge: Pourtant d'Erlon ne paraît pas, et l'armée prussienne peut

se retirer sans essuyer les pertes dont elle était menacée.]

[En marge: Résultats de la victoire de Ligny.]

[En marge: L'armée prussienne est affaiblie de trente mille

combattants, et nous sommes maîtres de la grande chaussée de Namur à

Bruxelles, qui est la ligne de communication des Anglais avec les

Prussiens.]

[En marge: Napoléon ne pouvant s'expliquer l'inexécution des ordres

donnés à Ney, s'arrête et couche sur le champ de bataille de Ligny.]

En ce moment Blucher après avoir tenté sur les trois Saint-Amand un

dernier et inutile effort, était accouru pour rallier les troupes

restées autour du moulin de Bry. Arrivé trop tard, et rencontré par

nos cuirassiers, il avait été renversé, et foulé à leurs pieds. Cet

héroïque vieillard, demeuré à terre avec un aide de camp qui s'était

gardé de donner aucun signe qui pût le faire reconnaître, entendait le

galop de nos cavaliers sabrant ses escadrons, et terminant la défaite

de son armée. Pendant ce temps Vandamme débouchait enfin de

Saint-Amand, Gérard de Ligny, et à droite le général Hulot avec la

division Bourmont, perçant par la route de Charleroy à Namur, ouvrait

cette route à la cavalerie de Pajol et d'Exelmans. Il était plus de

huit heures du soir, l'obscurité commençait à envelopper cet horrible

champ de bataille, et de la droite à la gauche la victoire était

complète. Pourtant l'armée prussienne qui se retirait devant la garde

impériale victorieuse, ne paraissait point harcelée sur ses derrières:

d'Erlon tant appelé par les ordres de Napoléon, tant attendu, ne se

montrait point, et on ne pouvait plus compter sur d'autres résultats

que ceux qu'on avait sous les yeux. L'armée prussienne partout en

retraite, nous livrait le champ de bataille, c'est-à-dire la grande

chaussée de Namur à Bruxelles, ligne de communication des Anglais et

des Prussiens, et laissait en outre le terrain couvert de 18 mille

morts ou blessés. Nous avions à elle quelques bouches à feu et

quelques prisonniers. Ce n'étaient pas là, il est vrai, toutes les

pertes qu'elle avait essuyées. Beaucoup d'hommes, ébranlés par cette

lutte acharnée, s'en allaient à la débandade. Une douzaine de mille

avaient ainsi quitté le drapeau, et cette journée privait l'armée

prussienne de trente mille combattants sur 120 mille. Qu'étaient-ce

néanmoins que ces résultats auprès des trente ou quarante mille

prisonniers qu'on aurait pu faire si d'Erlon avait paru, ce qui eût

rendu complète la ruine de l'armée prussienne, et livré sans appui

l'armée anglaise à nos coups? Napoléon était trop expérimenté pour

s'étonner des accidents qui à la guerre viennent souvent déjouer les

plus savantes combinaisons, pourtant il avait peine à s'expliquer une

telle inexécution de ses ordres, et en cherchait la cause sans la

découvrir. D'après ses calculs l'armée anglaise n'avait pu se trouver

tout entière aux Quatre-Bras dans la journée, et il ne comprenait pas

comment le maréchal Ney n'avait pu lui envoyer un détachement, comment

surtout d'Erlon rencontré si près de Fleurus, n'était point arrivé.

Dans le doute, il s'était arrêté sur ce champ de bataille

qu'enveloppait déjà une profonde obscurité, et avait permis à ses

soldats harassés de fatigue, ayant fait huit ou dix lieues la veille,

quatre ou cinq le matin, et s'étant battus en outre toute la journée,

de bivouaquer sur le terrain où avait fini la bataille. Il avait

seulement fait avancer le comte de Lobau (6e corps), devenu sa seule

réserve, et l'avait établi autour du moulin de Bry. L'envoyer à la

poursuite des Prussiens, si on avait été informé de ce qui se passait

aux Quatre-Bras, eût été possible; mais n'ayant reçu aucun officier de

Ney, n'ayant que cette réserve de troupes fraîches (la garde tout

entière avait donné), Napoléon pensa qu'il fallait la conserver autour

de lui, car, en cas d'un retour offensif de l'ennemi, c'était le seul

corps qu'on pût lui opposer. Toutefois il en détacha une division,

celle de Teste, et la confia à l'intelligent et alerte Pajol, pour

suivre les Prussiens à la piste, et précipiter leur retraite. Il garda

le reste afin de couvrir ses bivouacs.

[En marge: Hésitations de Ney aux Quatre-Bras dès le commencement du

jour.]

[En marge: Le général Reille en différant l'envoi du 2e corps,

contribue à augmenter les hésitations de Ney.]

[En marge: Le général Reille arrivé de sa personne sur le terrain,

engage encore Ney à différer.]

[En marge: Vers trois heures Ney se décide enfin à attaquer.]

Ce qu'il ne savait pas encore, et ce qu'il entrevoyait au surplus,

peut facilement se conclure des dispositions du maréchal Ney. On se

rappelle que dès le matin le maréchal était hésitant en présence des

quatre mille hommes du prince de Saxe-Weimar, qu'il prenait sinon pour

l'armée anglaise, au moins pour une portion considérable de cette

armée, surtout en voyant des officiers de haut grade exécuter une

reconnaissance qui semblait le préliminaire d'une grande bataille. La

résolution singulière du général Reille retardant de sa propre

autorité le mouvement du 2e corps, avait ajouté aux perplexités du

maréchal, et il avait passé la matinée dans le doute, tantôt voulant

attaquer, tantôt craignant de s'exposer à une échauffourée. C'est sous

l'influence de ces diverses impressions qu'il avait envoyé à Napoléon

un officier de lanciers, pour lui dire qu'il croyait avoir sur les

bras des forces très-supérieures aux siennes, à quoi Napoléon avait

répondu vivement que ce qu'on voyait aux Quatre-Bras ne pouvait être

considérable, que c'était tout au plus ce qui avait eu le temps

d'accourir de Bruxelles, que Blucher ayant son quartier général à

Namur n'avait rien pu envoyer sur les Quatre-Bras, que par conséquent

il fallait attaquer avec les corps de Reille et de d'Erlon, avec la

cavalerie de Valmy, et détruire le peu qu'on avait devant soi.

Assurément si Napoléon avait été au milieu même de l'état-major

ennemi, il n'aurait pu voir plus juste, ni ordonner plus à propos. Ney

ayant reçu, indépendamment de la lettre apportée par M. de Flahault,

l'ordre formel d'attaquer expédié du quartier général, y était tout

disposé, mais par malheur le 2e corps n'était point arrivé à midi. Le

général Reille continuait de le retenir en avant de Gosselies,

toujours fortement ému de l'apparition des Prussiens, que lui avait

signalée le général Girard. Ney aurait pu sans doute avec la division

Bachelu seule, et la cavalerie de Lefebvre-Desnoëttes et de Piré,

s'élevant ensemble à 9 mille hommes, culbuter le prince de Saxe-Weimar

qui n'avait reçu à midi que 2 mille hommes de renfort, ce qui lui en

faisait six mille en tout. Le prince d'Orange accouru précipitamment

n'avait amené que sa personne, et Ney avec 4,500 hommes d'infanterie,

avec 4,500 de cavalerie de la meilleure qualité, lui aurait

certainement passé sur le corps. On comprend néanmoins qu'apercevant

un brillant état-major, pouvant craindre d'avoir devant lui toute une

armée, il n'osât pas se hasarder à commencer l'action avec les forces

dont il disposait. Cependant pressé par les dépêches réitérées de

l'Empereur, il perdit patience, et envoya enfin aux généraux Reille et

d'Erlon l'ordre d'avancer en toute hâte. Si le général Reille, après

avoir pris connaissance du message du général de Flahault, eût marché

avec les deux divisions Foy et Jérôme, il eût porté les forces de Ney

à 22 mille hommes au moins, à près de 26 mille avec les cuirassiers de

Valmy, et aurait pu être aux Quatre-Bras à midi. C'était plus qu'il

n'en fallait pour tout culbuter, soit à midi, soit à une heure.

Malheureusement le général Reille n'en avait rien fait, et il s'était

borné, sur les vives instances de son chef, à venir de sa personne aux

Quatre-Bras, où il était arrivé vers deux heures. Ney alors lui avait

témoigné le désir d'attaquer ce qu'il avait devant lui, disant que

c'était peu de chose, et qu'on en viendrait facilement à bout. Le

général Reille plein de ses souvenirs d'Espagne, comme Vandamme de

ceux de Kulm, loin d'exciter l'ardeur de Ney, s'était appliqué plutôt

à la calmer, lui répondant que ce n'était pas ainsi qu'on devait en

agir avec les Anglais, qu'avoir affaire à eux était chose sérieuse, et

qu'il ne fallait engager le combat que lorsque les troupes seraient

réunies; que maintenant on voyait peu de monde, mais que derrière les

bois se trouvait probablement l'armée anglaise, qui apparaîtrait tout

entière dès qu'on en viendrait aux mains, qu'il ne fallait donc se

présenter à elle qu'avec toutes les forces dont on pouvait disposer.

En principe le conseil était bon; dans la circonstance il était

funeste, puisqu'il n'y avait actuellement aux Quatre-Bras que la

division Perponcher, arrivée aux trois quarts vers midi, tout entière

à deux heures, et ne se composant que de huit mille hommes dans sa

totalité. Ney se résigna donc à attendre les divisions Foy et Jérôme,

car si le général Reille était présent de sa personne, ses divisions

mises trop tard en mouvement n'étaient point encore en ligne.

Pourtant le canon de Saint-Amand et de Ligny grondait fortement; il

était près de trois heures, et Ney[12] n'y tenant plus prit le parti

d'attaquer, dans l'espérance que le bruit du canon hâterait le pas des

troupes en marche. Il avait depuis la veille la division Bachelu;

celle du général Foy venait de rejoindre, ce qui lui assurait près de

10 mille hommes d'infanterie. Il avait outre la cavalerie des généraux

Pire et Lefebvre-Desnoëttes, celle de Valmy composée de 3,500

cuirassiers, ce qui faisait un total de près de 8 mille hommes de

cavalerie. Il est vrai qu'on lui avait recommandé de ménager

Lefebvre-Desnoëttes, et de tenir Valmy un peu en arrière; mais ce

n'étaient point là des ordres, c'étaient de simples recommandations

que la nécessité du moment rendait complètement nulles. Il se décida

donc à engager l'action[13]. La division Jérôme commençait à se

montrer, et quant au corps de d'Erlon on le savait en route, et on

comptait sur le bruit du canon pour stimuler son zèle et accélérer son

arrivée.

[Note 12: Je rapporte ces détails d'après le Journal militaire du

général Foy, écrit jour par jour, et méritant dès lors une confiance

que ne méritent pas au même degré des récits faits vingt ou trente ans

après les événements. Ce Journal constate que Ney voulait attaquer,

que le général Reille l'en dissuada, en alléguant le caractère

particulier des troupes anglaises, qu'il lui conseilla d'attendre la

concentration des divisions, et que cette délibération avait lieu au

moment même où l'on entendait le canon de Ligny. Or le canon s'était

fait entendre vers deux heures et demie au plus tôt. Ainsi à cette

heure l'attaque n'avait pas commencé aux Quatre-Bras. Ney aurait voulu

l'entreprendre un peu plus tôt, mais le conseil du général Reille et

la tardive arrivée de ses divisions l'en avaient empêché. On voit

aussi par le récit du colonel Heymès, que le maréchal était impatient

de voir arriver les divisions du 2e corps, et qu'il engagea le feu

avant d'avoir toutes ses forces, dans l'espérance que le bruit du

canon hâterait la marche de celles qui se trouvaient en arrière.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 20/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 7 / 59 段