Habert, envoyée par Vandamme au secours de Girard, arrêta
très-heureusement la cavalerie de Jurgas et l'infanterie de la
division Tippelskirchen. Cachant dans les blés qui étaient mûrs et
très-élevés une nuée de tirailleurs, le général Habert attendit sans
se montrer l'infanterie et la cavalerie prussiennes, et les laissa
s'avancer jusqu'à demi-portée de fusil. Alors ordonnant tout à coup un
feu de mousqueterie bien dirigé, il causa une telle surprise à
l'ennemi, qu'il l'obligea de se replier en désordre. Grâce à ces
efforts combinés, nous restâmes maîtres des trois Saint-Amand, sans
réussir néanmoins à dépasser le cours sinueux du ruisseau de Ligny. À
l'extrémité opposée du champ de bataille, c'est-à-dire à notre droite,
l'infanterie de Thielmann ayant descendu du Point-du-Jour par la route
de Charleroy, une charge vigoureuse des dragons d'Exelmans la ramena
au fatal ruisseau, et la division Hulot, répandue en tirailleurs, l'y
contint par un feu continuel. Arrêtés ainsi à la ligne tortueuse de ce
ruisseau de Ligny, nous usions l'ennemi et il nous usait, ce qui était
plus fâcheux pour nous que pour lui, car il nous aurait fallu une
victoire prompte et complète pour venir à bout des deux armées que
nous avions sur les bras. Mais Napoléon, toujours à cheval et en
observation, avait soudainement imaginé un moyen de rendre la
prolongation du combat beaucoup plus meurtrière pour les Prussiens que
pour les Français. Nous avons dit que le ruisseau sur lequel étaient
situés les villages disputés changeant brusquement de direction au
sortir du grand Saint-Amand, il en résultait que le village de Ligny
formait presque un angle droit avec celui de Saint-Amand. Napoléon en
se portant vers Ligny, c'est-à-dire sur le côté de l'angle, découvrit
une éclaircie dans la rangée d'arbres qui bordait le ruisseau, et à
travers laquelle on apercevait les corps de Ziethen et de Pirch Ier
disposés les uns derrière les autres jusqu'au moulin de Bry. Il fit
amener sur-le-champ quelques batteries de la garde qui prenant ces
masses en écharpe, y causèrent bientôt d'affreux ravages. Chaque
décharge emportait des centaines d'hommes, renversait les canonniers
et les chevaux, et faisait voler en éclats les affûts des canons.
Contemplant ce spectacle avec l'horrible sang-froid que la guerre
développe chez les hommes les moins sanguinaires, Napoléon dit à
Friant, qui ne le quittait pas: Tu le vois, le temps qu'ils nous font
perdre leur coûtera plus cher qu'à nous.--Pourtant tuer, tuer des
hommes par milliers ne suffisait pas: il était tard, et il fallait en
finir avec l'armée prussienne, pour être en mesure le lendemain de
courir à l'armée anglaise. Le général Friant se désolant de ce que le
mouvement ordonné sur les derrières de l'armée prussienne ne
s'exécutait pas, Tiens-toi tranquille, lui répéta Napoléon; il n'y a
pas qu'une manière de gagner une bataille; et avec sa fertilité
d'esprit il imagina sur-le-champ une autre combinaison pour terminer
promptement cette lutte affreuse.
L'effet de son artillerie tirant d'écharpe sur les masses prussiennes
lui suggéra tout à coup l'idée de se porter plus haut encore sur leur
flanc, de dépasser Ligny, d'en franchir le ruisseau avec toute la
garde, et de prendre ainsi à revers les soixante mille hommes qui
attaquaient les trois Saint-Amand. Si ce mouvement réussissait, et
exécuté avec la garde on ne pouvait guère en douter, l'armée
prussienne était coupée en deux; Ziethen et Pirch étaient séparés de
Thielmann et de Bulow, et bien que le résultat ne fût pas aussi grand
qu'il aurait pu l'être si un détachement de Ney eût paru sur les
derrières de Blucher, il était grand néanmoins, très-grand encore, et
même suffisant pour nous débarrasser des Prussiens pendant le reste de
la campagne.
[En marge: Napoléon allait exécuter cette manoeuvre, lorsqu'un cri
d'alarme est poussé du côté de Vandamme.]
Cette combinaison imaginée, Napoléon prescrivit à Friant de former la
garde en colonnes d'attaque, de s'élever jusqu'à la hauteur de Ligny,
et de passer derrière ce village, pour aller franchir au-dessus le
sinistre ruisseau qui était déjà rempli de tant de sang.
Ces ordres commençaient à s'exécuter, lorsque l'attention de Napoléon
fut brusquement attirée du côté de Vandamme. Blucher en effet tentant
un nouvel effort, avait ramené en arrière les divisions épuisées de
Ziethen, et porté en avant celles de Pirch Ier, pour livrer encore un
assaut aux trois Saint-Amand. Vandamme avait épuisé ses réserves, et
demandait instamment du secours. Il n'était plus possible de le lui
faire attendre dans l'espérance d'un mouvement sur les derrières de
l'ennemi, qui bien qu'ordonné plusieurs fois ne s'exécutait pas.
Napoléon lui envoya sans différer une partie de la jeune garde sous le
général Duhesme, et fit continuer la marche de la vieille garde et de
la grosse cavalerie dans la direction de Ligny. À la vue de la garde
qui s'ébranlait pour les secourir, les troupes de Vandamme à gauche,
celles de Gérard à droite, poussèrent des cris de joie. Les
acclamations de _Vive l'Empereur!_ furent réciproquement échangées. Le
comte de Lobau que la violence de la canonnade avait décidé à se
rapprocher de Fleurus, vint prendre la place de la garde impériale et
former la réserve.
[En marge: On a cru voir des troupes ennemies sur la gauche et les
derrières de Vandamme.]
[En marge: Un officier envoyé en reconnaissance croit que ce sont des
troupes prussiennes.]
Il était temps que le secours de la jeune garde arrivât à Vandamme,
car la division Habert placée à Saint-Amand-le-Hameau pour soutenir la
division Girard à moitié détruite, voyant de nouvelles masses
prussiennes s'avancer contre elle, et apercevant d'autres colonnes
prêtes à la prendre à revers, commençait à céder du terrain. Vandamme
accouru sur les lieux, et moins effrayé des masses qu'il avait devant
lui que de celles qui se montraient sur ses derrières, n'avait pu se
défendre d'un trouble subit. Kulm avec toutes ses horreurs s'était
présenté soudainement à son esprit, et il en avait frémi.
Effectivement il avait aperçu des colonnes profondes portant un habit
assez semblable à l'habit prussien, qui semblaient manoeuvrer de
manière à l'envelopper. Ne voulant pas comme en Bohême être pris
entre deux feux, il chargea un officier d'aller reconnaître la troupe
qui s'avançait ainsi sur les derrières de la division Habert. Cet
officier, n'ayant pas observé d'assez près l'ennemi supposé, revint
bientôt au galop, persuadé qu'il avait vu une colonne prussienne, et
l'affirmant à Vandamme. Celui-ci alors reploya la division Habert, et
la plaça en potence sur sa gauche, de manière à la soustraire aux
ennemis trop réels qui la menaçaient par devant, et aux ennemis
imaginaires qui la menaçaient par derrière. En même temps il dépêcha
officiers sur officiers à Napoléon, pour lui faire part de ce nouvel
incident.
[En marge: Quoiqu'il ne puisse ajouter foi à un tel rapport, Napoléon
suspend la manoeuvre qu'il venait d'ordonner, et envoie la jeune garde
au secours de Vandamme.]
Napoléon fut singulièrement surpris de ce qu'on lui mandait. Il ne
pouvait se rendre compte d'un événement aussi singulier, car pour
qu'une colonne anglaise ou prussienne eût réussi à se glisser entre
l'armée française qui combattait aux Quatre-Bras et celle qui
combattait à Saint-Amand, il aurait fallu que les divers corps de
cavalerie placés à la droite de Ney, à la gauche de Vandamme, eussent
passé la journée immobiles et les yeux fermés. Il aurait fallu surtout
que le corps de d'Erlon, resté en arrière de Ney, n'eût rien aperçu,
et ces diverses suppositions étaient également inadmissibles. Mais
toutes les conjectures ne valaient pas un rapport bien fait et
recueilli sur les lieux mêmes. Napoléon envoya plusieurs aides de camp
au galop pour s'assurer par leurs propres yeux de ce qui se passait
véritablement entre Fleurus et les Quatre-Bras, et avoir l'explication
de cette apparition inattendue sur son flanc gauche de troupes
réputées prussiennes. En attendant, il suspendit le mouvement de sa
vieille garde vers Ligny, car ce n'était pas le cas de se démunir de
ses réserves, si un corps considérable était parvenu à se porter sur
ses derrières. Mais il laissa la jeune garde s'avancer au soutien des
divisions Habert et Girard épuisées, et fit continuer l'horrible
canonnade qui prenant en flanc les masses prussiennes produisait tant
de ravage parmi elles.
[En marge: La jeune garde porte secours à Vandamme, et on se rassure
au sujet du corps ennemi aperçu sur nos derrières.]
[En marge: Ce prétendu corps ennemi est celui de d'Erlon, duquel on
doit concevoir les plus grandes espérances.]
Pendant ce temps Blucher, que rien n'arrêtait, avait de nouveau lancé
sur Saint-Amand-le-Hameau et sur Saint-Amand-la-Haye, les bataillons
ralliés de Ziethen et de Pirch II. Attaquée pour la cinquième fois, la
ligne de Vandamme était en retraite, lorsque la jeune garde, conduite
par Duhesme, chargeant tête baissée sur le Hameau et la Haye, refoula
les Prussiens, et reprit une dernière fois la ligne du ruisseau de
Ligny. Au moment où elle rétablissait le combat, les aides de camp
envoyés en reconnaissance revinrent, et dissipèrent l'erreur fâcheuse
qu'un officier dépourvu de sang-froid avait fait naître dans l'esprit
de Vandamme. Ce prétendu corps prussien qu'on avait cru apercevoir
n'était que le corps de d'Erlon lui-même, qui d'après les ordres
réitérés de Napoléon se dirigeait sur le moulin de Bry, et par
conséquent venait prendre à revers la position de l'ennemi. Il n'y
avait donc plus rien à craindre de ce côté, il n'y avait même que de
légitimes espérances à concevoir, si les ordres déjà donnés tant de
fois finissaient par recevoir leur exécution. Napoléon les renouvela,
et néanmoins il se hâta de reprendre la grande manoeuvre interrompue
par la fausse nouvelle actuellement éclaircie. Chaque instant qui
s'écoulait en augmentait l'à-propos, car Blucher accumulant ses forces
vers les trois Saint-Amand, laissait un vide entre lui et Thielmann,
et un coup vigoureux frappé au-dessus de Ligny, dans la direction de
Sombreffe, devait séparer les corps de Ziethen et de Pirch Ier de ceux
de Thielmann et de Bulow, les jeter dans un grand désordre, et les
rendre prisonniers de d'Erlon, si ce dernier achevait son mouvement.
La manoeuvre était dans tous les cas fort opportune, car elle portait
le coup décisif si longtemps attendu, le rendait désastreux pour
l'armée prussienne si d'Erlon était vers Bry, et s'il n'y était pas,
ne terminait pas moins la bataille à notre avantage, en faisant tomber
la résistance opiniâtre que nous rencontrions au delà du ruisseau de
Ligny.
[En marge: Napoléon reprend sa manoeuvre interrompue.]
[En marge: Il débouche avec la garde et la grosse cavalerie au-dessus
de Ligny, et jette l'armée prussienne dans un affreux désordre.]
Napoléon ordonne donc à la vieille garde de reprendre son mouvement
suspendu, et de défiler derrière Ligny jusqu'à l'extrémité de ce
malheureux village. Il n'était pas homme à jeter ses bataillons
d'élite dans Ligny même, où ils seraient allés se briser peut-être
contre un monceau de ruines et de cadavres; il les porte un peu au
delà, dans un endroit où l'on n'avait à franchir que le ruisseau et la
rangée d'arbres qui en formait la bordure. Dirigeant lui-même ses
sapeurs, il fait abattre les arbres et les haies, de manière à livrer
passage à une compagnie déployée. Sur la gauche il place trois
bataillons de la division Pecheux, qui débouchant du village de Ligny
en même temps que la garde débouchera du ravin, doivent favoriser le
mouvement de celle-ci. Il dispose ensuite six bataillons de grenadiers
en colonnes serrées, et quatre de chasseurs pour les appuyer. Une
sorte de silence d'attente règne chez ces admirables troupes, fières
de l'honneur qui leur est réservé de terminer la bataille. En ce
moment, le soleil se couchant derrière le moulin de Bry, éclaire de
ses derniers rayons la cime des arbres, et Napoléon donne enfin le
signal impatiemment attendu. La colonne des six bataillons de
grenadiers se précipite alors dans le fond du ravin, traverse le
ruisseau, et gravit la berge opposée, pendant que les trois bataillons
de la division Pecheux débouchent de Ligny. L'obstacle franchi, les
grenadiers s'arrêtent pour reformer leurs rangs, et aborder la hauteur
où se trouvaient les restes des divisions Krafft et Langen soutenus
par toute la cavalerie prussienne. Pendant qu'ils rectifient leur
alignement, l'ennemi fait pleuvoir sur eux les balles et la mitraille;
mais ils supportent ce feu sans en être ébranlés. La cavalerie
prussienne les prenant à leur costume pour des bataillons de garde
nationale mobilisée, s'avance et essaye de parlementer pour les
engager à se rendre. L'un de ces bataillons se formant aussitôt en
carré, couvre la terre de cavaliers ennemis. Les autres formés en
colonnes d'attaque marchent baïonnette baissée, et culbutent tout ce
qui veut leur tenir tête. La cavalerie prussienne revient à la charge,
mais au même instant les cuirassiers de Milhaud fondent sur elle au
galop. Une sanglante mêlée s'engage; mais elle se termine bientôt à
notre avantage, et l'armée prussienne, coupée en deux, est obligée de
rétrograder en toute hâte.
[En marge: Danger que court personnellement Blucher, foulé aux pieds
de notre cavalerie.]
[En marge: Pourtant d'Erlon ne paraît pas, et l'armée prussienne peut
se retirer sans essuyer les pertes dont elle était menacée.]
[En marge: Résultats de la victoire de Ligny.]
[En marge: L'armée prussienne est affaiblie de trente mille
combattants, et nous sommes maîtres de la grande chaussée de Namur à
Bruxelles, qui est la ligne de communication des Anglais avec les
Prussiens.]
[En marge: Napoléon ne pouvant s'expliquer l'inexécution des ordres
donnés à Ney, s'arrête et couche sur le champ de bataille de Ligny.]
En ce moment Blucher après avoir tenté sur les trois Saint-Amand un
dernier et inutile effort, était accouru pour rallier les troupes
restées autour du moulin de Bry. Arrivé trop tard, et rencontré par
nos cuirassiers, il avait été renversé, et foulé à leurs pieds. Cet
héroïque vieillard, demeuré à terre avec un aide de camp qui s'était
gardé de donner aucun signe qui pût le faire reconnaître, entendait le
galop de nos cavaliers sabrant ses escadrons, et terminant la défaite
de son armée. Pendant ce temps Vandamme débouchait enfin de
Saint-Amand, Gérard de Ligny, et à droite le général Hulot avec la
division Bourmont, perçant par la route de Charleroy à Namur, ouvrait
cette route à la cavalerie de Pajol et d'Exelmans. Il était plus de
huit heures du soir, l'obscurité commençait à envelopper cet horrible
champ de bataille, et de la droite à la gauche la victoire était
complète. Pourtant l'armée prussienne qui se retirait devant la garde
impériale victorieuse, ne paraissait point harcelée sur ses derrières:
d'Erlon tant appelé par les ordres de Napoléon, tant attendu, ne se
montrait point, et on ne pouvait plus compter sur d'autres résultats
que ceux qu'on avait sous les yeux. L'armée prussienne partout en
retraite, nous livrait le champ de bataille, c'est-à-dire la grande
chaussée de Namur à Bruxelles, ligne de communication des Anglais et
des Prussiens, et laissait en outre le terrain couvert de 18 mille
morts ou blessés. Nous avions à elle quelques bouches à feu et
quelques prisonniers. Ce n'étaient pas là, il est vrai, toutes les
pertes qu'elle avait essuyées. Beaucoup d'hommes, ébranlés par cette
lutte acharnée, s'en allaient à la débandade. Une douzaine de mille
avaient ainsi quitté le drapeau, et cette journée privait l'armée
prussienne de trente mille combattants sur 120 mille. Qu'étaient-ce
néanmoins que ces résultats auprès des trente ou quarante mille
prisonniers qu'on aurait pu faire si d'Erlon avait paru, ce qui eût
rendu complète la ruine de l'armée prussienne, et livré sans appui
l'armée anglaise à nos coups? Napoléon était trop expérimenté pour
s'étonner des accidents qui à la guerre viennent souvent déjouer les
plus savantes combinaisons, pourtant il avait peine à s'expliquer une
telle inexécution de ses ordres, et en cherchait la cause sans la
découvrir. D'après ses calculs l'armée anglaise n'avait pu se trouver
tout entière aux Quatre-Bras dans la journée, et il ne comprenait pas
comment le maréchal Ney n'avait pu lui envoyer un détachement, comment
surtout d'Erlon rencontré si près de Fleurus, n'était point arrivé.
Dans le doute, il s'était arrêté sur ce champ de bataille
qu'enveloppait déjà une profonde obscurité, et avait permis à ses
soldats harassés de fatigue, ayant fait huit ou dix lieues la veille,
quatre ou cinq le matin, et s'étant battus en outre toute la journée,
de bivouaquer sur le terrain où avait fini la bataille. Il avait
seulement fait avancer le comte de Lobau (6e corps), devenu sa seule
réserve, et l'avait établi autour du moulin de Bry. L'envoyer à la
poursuite des Prussiens, si on avait été informé de ce qui se passait
aux Quatre-Bras, eût été possible; mais n'ayant reçu aucun officier de
Ney, n'ayant que cette réserve de troupes fraîches (la garde tout
entière avait donné), Napoléon pensa qu'il fallait la conserver autour
de lui, car, en cas d'un retour offensif de l'ennemi, c'était le seul
corps qu'on pût lui opposer. Toutefois il en détacha une division,
celle de Teste, et la confia à l'intelligent et alerte Pajol, pour
suivre les Prussiens à la piste, et précipiter leur retraite. Il garda
le reste afin de couvrir ses bivouacs.
[En marge: Hésitations de Ney aux Quatre-Bras dès le commencement du
jour.]
[En marge: Le général Reille en différant l'envoi du 2e corps,
contribue à augmenter les hésitations de Ney.]
[En marge: Le général Reille arrivé de sa personne sur le terrain,
engage encore Ney à différer.]
[En marge: Vers trois heures Ney se décide enfin à attaquer.]
Ce qu'il ne savait pas encore, et ce qu'il entrevoyait au surplus,
peut facilement se conclure des dispositions du maréchal Ney. On se
rappelle que dès le matin le maréchal était hésitant en présence des
quatre mille hommes du prince de Saxe-Weimar, qu'il prenait sinon pour
l'armée anglaise, au moins pour une portion considérable de cette
armée, surtout en voyant des officiers de haut grade exécuter une
reconnaissance qui semblait le préliminaire d'une grande bataille. La
résolution singulière du général Reille retardant de sa propre
autorité le mouvement du 2e corps, avait ajouté aux perplexités du
maréchal, et il avait passé la matinée dans le doute, tantôt voulant
attaquer, tantôt craignant de s'exposer à une échauffourée. C'est sous
l'influence de ces diverses impressions qu'il avait envoyé à Napoléon
un officier de lanciers, pour lui dire qu'il croyait avoir sur les
bras des forces très-supérieures aux siennes, à quoi Napoléon avait
répondu vivement que ce qu'on voyait aux Quatre-Bras ne pouvait être
considérable, que c'était tout au plus ce qui avait eu le temps
d'accourir de Bruxelles, que Blucher ayant son quartier général à
Namur n'avait rien pu envoyer sur les Quatre-Bras, que par conséquent
il fallait attaquer avec les corps de Reille et de d'Erlon, avec la
cavalerie de Valmy, et détruire le peu qu'on avait devant soi.
Assurément si Napoléon avait été au milieu même de l'état-major
ennemi, il n'aurait pu voir plus juste, ni ordonner plus à propos. Ney
ayant reçu, indépendamment de la lettre apportée par M. de Flahault,
l'ordre formel d'attaquer expédié du quartier général, y était tout
disposé, mais par malheur le 2e corps n'était point arrivé à midi. Le
général Reille continuait de le retenir en avant de Gosselies,
toujours fortement ému de l'apparition des Prussiens, que lui avait
signalée le général Girard. Ney aurait pu sans doute avec la division
Bachelu seule, et la cavalerie de Lefebvre-Desnoëttes et de Piré,
s'élevant ensemble à 9 mille hommes, culbuter le prince de Saxe-Weimar
qui n'avait reçu à midi que 2 mille hommes de renfort, ce qui lui en
faisait six mille en tout. Le prince d'Orange accouru précipitamment
n'avait amené que sa personne, et Ney avec 4,500 hommes d'infanterie,
avec 4,500 de cavalerie de la meilleure qualité, lui aurait
certainement passé sur le corps. On comprend néanmoins qu'apercevant
un brillant état-major, pouvant craindre d'avoir devant lui toute une
armée, il n'osât pas se hasarder à commencer l'action avec les forces
dont il disposait. Cependant pressé par les dépêches réitérées de
l'Empereur, il perdit patience, et envoya enfin aux généraux Reille et
d'Erlon l'ordre d'avancer en toute hâte. Si le général Reille, après
avoir pris connaissance du message du général de Flahault, eût marché
avec les deux divisions Foy et Jérôme, il eût porté les forces de Ney
à 22 mille hommes au moins, à près de 26 mille avec les cuirassiers de
Valmy, et aurait pu être aux Quatre-Bras à midi. C'était plus qu'il
n'en fallait pour tout culbuter, soit à midi, soit à une heure.
Malheureusement le général Reille n'en avait rien fait, et il s'était
borné, sur les vives instances de son chef, à venir de sa personne aux
Quatre-Bras, où il était arrivé vers deux heures. Ney alors lui avait
témoigné le désir d'attaquer ce qu'il avait devant lui, disant que
c'était peu de chose, et qu'on en viendrait facilement à bout. Le
général Reille plein de ses souvenirs d'Espagne, comme Vandamme de
ceux de Kulm, loin d'exciter l'ardeur de Ney, s'était appliqué plutôt
à la calmer, lui répondant que ce n'était pas ainsi qu'on devait en
agir avec les Anglais, qu'avoir affaire à eux était chose sérieuse, et
qu'il ne fallait engager le combat que lorsque les troupes seraient
réunies; que maintenant on voyait peu de monde, mais que derrière les
bois se trouvait probablement l'armée anglaise, qui apparaîtrait tout
entière dès qu'on en viendrait aux mains, qu'il ne fallait donc se
présenter à elle qu'avec toutes les forces dont on pouvait disposer.
En principe le conseil était bon; dans la circonstance il était
funeste, puisqu'il n'y avait actuellement aux Quatre-Bras que la
division Perponcher, arrivée aux trois quarts vers midi, tout entière
à deux heures, et ne se composant que de huit mille hommes dans sa
totalité. Ney se résigna donc à attendre les divisions Foy et Jérôme,
car si le général Reille était présent de sa personne, ses divisions
mises trop tard en mouvement n'étaient point encore en ligne.
Pourtant le canon de Saint-Amand et de Ligny grondait fortement; il
était près de trois heures, et Ney[12] n'y tenant plus prit le parti
d'attaquer, dans l'espérance que le bruit du canon hâterait le pas des
troupes en marche. Il avait depuis la veille la division Bachelu;
celle du général Foy venait de rejoindre, ce qui lui assurait près de
10 mille hommes d'infanterie. Il avait outre la cavalerie des généraux
Pire et Lefebvre-Desnoëttes, celle de Valmy composée de 3,500
cuirassiers, ce qui faisait un total de près de 8 mille hommes de
cavalerie. Il est vrai qu'on lui avait recommandé de ménager
Lefebvre-Desnoëttes, et de tenir Valmy un peu en arrière; mais ce
n'étaient point là des ordres, c'étaient de simples recommandations
que la nécessité du moment rendait complètement nulles. Il se décida
donc à engager l'action[13]. La division Jérôme commençait à se
montrer, et quant au corps de d'Erlon on le savait en route, et on
comptait sur le bruit du canon pour stimuler son zèle et accélérer son
arrivée.
[Note 12: Je rapporte ces détails d'après le Journal militaire du
général Foy, écrit jour par jour, et méritant dès lors une confiance
que ne méritent pas au même degré des récits faits vingt ou trente ans
après les événements. Ce Journal constate que Ney voulait attaquer,
que le général Reille l'en dissuada, en alléguant le caractère
particulier des troupes anglaises, qu'il lui conseilla d'attendre la
concentration des divisions, et que cette délibération avait lieu au
moment même où l'on entendait le canon de Ligny. Or le canon s'était
fait entendre vers deux heures et demie au plus tôt. Ainsi à cette
heure l'attaque n'avait pas commencé aux Quatre-Bras. Ney aurait voulu
l'entreprendre un peu plus tôt, mais le conseil du général Reille et
la tardive arrivée de ses divisions l'en avaient empêché. On voit
aussi par le récit du colonel Heymès, que le maréchal était impatient
de voir arriver les divisions du 2e corps, et qu'il engagea le feu
avant d'avoir toutes ses forces, dans l'espérance que le bruit du
canon hâterait la marche de celles qui se trouvaient en arrière.]